Journal de Barbier, mai
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complet, si je n'ajoutais qu'il y avait en dehors d'elle quatre sortes de maîtres : les maîtres écrivains, les maîtres des petites écoles, les directeurs d'académie, et les écoles épiscopales. Ces dernières n'étaient plus que des séminaires où les jeunes gens se préparaient à la prêtrise; les évêques ne pouvaient les fonder sans autorisation, mais ils en avaient seuls la direction et le gouvernement ; les maîtres écrivains, qui n'enseignaient qu'à lire et à écrire, étaient considérés comme des artisans, et soumis au prévôt des marchands et aux échevins; les maîtres des petites écoles dépendaient du chantre de Notre-Dame : on sait qu'il s'opposa de tout son pouvoir à l'établissement des Frères des écoles chrétiennes, et que, par une sentence confirmée en Parlement le 5 juin 1706, il les frappa d'une amende de 50 livres applicables à l'Hôtel- Dieu, leur faisant en outre inhibitions expresses « de tenir aucunes petites écoles sans en avoir obtenu la permission, avec assignation d'un quartier. » Quant aux académies, destinées, suivant les programmes, à l'instruction de la jeune noblesse, elles étaient originairement des manèges, soumis à l'autorité du grand écuyer, où la jeune noblesse apprenait à faire ce que M. Jourdain, dans le Bourgeois gentilhomme, appelle « ses exercices. » On essaya quelquefois d'y joindre l'enseignement des langues et des mathématiques. A l'exception des séminaires qui, d'ailleurs, n'étaient ni nombreux ni importants, parce que tous les jeunes gens de quelque valeur qui se destinaient à l'Église suivaient les cours de la faculté de théologie*, toutes ces écoles ne donnaient que l'enseigne-
1. Voyez, sur les efforts tentés par quelques évêques pour agréger leurs séminaires aux Universités, Ch. Jourdain, IL, p. 387 sq.
ment élémentaire, et ce qu'elles annonçaient au delà n'était rien et ne valait rien. L'Université seule donnait une instruction véritable, quand les jésuites obtinrent, en 1563, le droit d'enseigner les humanités dans leur collège de Clermont
Nous avons vu plus haut la lutte qui s'établit aussitôt entre eux et l'Université. Ils enseignaient à Clermont (Louis-le-Grand), outre les humanités, la théologie. Ils n'y enseignèrent môme que la théologie pendant les premières années de leur rétablissement. Ils n'y comptaient pas moins de soixante-dix maîtres. Ce sont eux qui introduisirent, entre autres nouveautés , la coutume d'avoir deux professeurs de rhétorique, un pour la classe du matin, un pour la classe du soir. Ils avaient des cours facultatifs, par exemple, un cours d'hébreu. Ils enseignaient les arts d'agrément, sévèrement bannis des collèges de l'Université, l'escrime, pour laquelle l'Université professait une horreur particulière. La discipline, chez eux, était douce, les relations faciles entre les maîtres et les élèves. Us savaient donner aux récréations un entrain particulier, multipliaient les grandes promenades, conviaient les parents à des représentations dramatiques, cherchaient et trouvaient le moyen de rendre le collège aimable. Enfin, ils recevaient gratuitement les externes, n'exigeant d'eux que leur nom et leur adresse, et môme, quand on refusait de se nommer pour quelque raison de parti ou de religion, n'insistant pas, fermant les yeux.
Mais de toutes ces innovations , la plus considérable de beaucoup consistait à prendre pour but, dans leur système d'éducation, le gouvernement des volontés plus encore que la direction des esprits. C'était
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le trait de génie de Loyola : former une société dans laquelle chacun des membres s'anéantit pour n'être plus qu'un instrument dans la main de son chef, la soustraire à l'autorité des évoques, aux préoccupations de nationalité et de partis politiques, la débarrasser des entraves ordinaires du monachisme : austérités, offlces prolongés, observances gênantes ou absorbantes ; l'employer uniquement à s'emparer des âmes par la confession, la prédication et l'instruction, pour les donner au catholicisme et au pape ; telle fut sa conceptioU) venue d'un seul jet, à laquelle ni lui, ni ses successeurs n'ont rien changé. Ils sont surtout confesseurs et professeurs : gouvernement des âmes. Tout leur fît obstacle dans les commencements : le crime de Jean Chatel, les livres de Mariana et de Suarez, l'opposition persistante de l'Université et du Parlement, les Jansénistes, le génie de Pascal ; ils n'en donnèrent pas moins le P. Cotton pour confesseur à Henri IV, ce qui était un véritable chef-d'œuvre, si peu de temps après l'attentat de Jean Chatel •. Plus tard ils gouverneront par le P. La Chaise et le P. Tellier. Dès les premières années de leur fondation, ils créent partout des collèges, et leurs collèges sont partout de grands internats. Discipliner, assouplir les
1. « Le roi répondit à Rosny : « Par nécessité, il me faut à présent
■ faire de deux choses l'une : à savoir, de les admettre purement et « simplement, les décharger des diffames et opprobres desquels ils ont
■ été flétris, et les mettre à l'épreuve de leurs tant beaux serments « et promesses excellentes; ou bien les rejeter plus absolument que « jamais, et les user de toutes les rigueurs et sévérités dont on se c pourra aviser, afin qu'ils n'approchent jamais de moi et de mes « États. Auquel cas, il n'y a point de doute que ce ne soit les jeter au
■ dernier désespoir, et par icelui dans les desseins d'attenter à ma « vie. » (Poirson, Histoire du régne d'Henri IV, Paris, 1856, t. I, p. 412»g.)
âmes, s'en emparer, les tourner vers les fins de la Compagnie, c'est, par divers moyens, leur unique affaire; les lettres, les sciences, ne sont qu'une partie de la méthode générale, des instruments pour le but principal. Tous leurs livres, toutes leurs règles, toutes leurs démarches se résument ainsi : former les âmes, s'emparer des âmes. Ils y sont maîtres consommés avant toute expérience, par une psychologie profonde, jointe à un grand sens pratique et à un détachement absolu de tout préjugé. Soit qu'on lise les Exercices spirituels de saint Ignace, ou le Ratio docendi et discendi, ou un livre en apparence beaucoup plus humble, le règlement pour le collège de Clermont, dans ces trois documents si divers on ne trouve que la môme idée sous trois langues. Vivant commodément, mais simplement, en religieux détachés et modestes, ne possédant rien par eux-mêmes et n'ayant besoin de rien, ils avaient l'art d'attirer à l'ordre d'immenses richesses , qui leur étaient bien nécessaires pour loger tant d'élèves accourant à eux de toutes parts, remplissant leurs maisons dès qu'elles étaient ouvertes, et les forçant à bâtir pour leur donner un abri. Nous savons que, très-peu de temps après leur rétablissement, ils n'avaient pas moins de cinq cents pensionnaires libres dans le seul collège de Clermont, et qu'il fallait s'y prendre un an à l'avance pour y retenir une chambre.
Ce collège de Clermont, qui prit alors le nom de collège Louis-le-Grand, avec ses cinq cents internes et ses externes innombrables, ressemblait de bien près au Louis-le-Grand d'aujourd'hui, et la ressemblance ne paraîtrait pas moins grande si l'on comparait les deux règlements. Je ne parle pas de la di-
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rection morale, mais seulement du plan d'études. L'Université avait, de son côté, beaucoup d'élèves; elle en avait eu, à certain moment du moyen âge, par milliers, en comptant ses suppôts et tous ceux qui participaient à ses privilèges. C'était une foule flottante qui s'enflait pendant la popularité d'un maître, et tombait à rien quand la vogue était passée*. La fondation d'Universités de province, particulièrement de l'Université de Caen, restreignit le nombre des étudiants; les jésuites y contribuèrent aussi dans une forte proportion par les nombreux collèges qu'ils fondèrent hors de Paris, dans le ressort de l'Université qui, comme nous l'avons vu, refusait, non-seulement de fonder des établissements ailleurs qu'à Paris, mais môme de quitter le quartier des écoles.
Dans l'origine, l'enseignement de l'Université se donnait dans la rue du Fouarre, en dehors des collèges. Les collèges n'étaient alors que des pensions, exclusivement habitées par des boursiers. On fondait huit bourses, dix bourses, avec un très-petit revenu pour chacune, quelquefois deux sous, trois sous parisis par semaine. C'était une œuvre pie, comme la fondation d'un hôpital. Le
1. M. Thurot évalue à quinze cents le nombre des étudiants et à deux cents celui des maitres-régents de toutes les facultés, aux époques les plus florissantes de l'Université. {De VOrganisation de VenseignemerU dans VUniversité de Paris, Paris^ 1850^ p. 33.) 11 y a loin de ce chiffre à celui de trente mille donné par certains écrivains. Il est certain qu'on ne comptait pas bien au moyen âge ; on manquait de précision, on exagérait. Cependant Abéiard attirait de véritables foules. Les écoles, au temps des grandes disputes, avaient toute la YOgue des tournois. On venait à Paris de tous les bouts du monde, cmmoe l'attestent les noms mêmes des Quatre-Nations. Un Suédois fut recteur de l'Université.
collège de Saint-Thomas du Louvre, dont la création remonte au douzième siècle, était à la fois hôpital et collège ; il finit par n'être qu'un couvent. Les boursiers demeuraient ensemble dans les bâtiments du collège et y prenaient leur pension, -sous le gouvernement d'un principal, assisté le plus souvent d'un sous-maître. Quand le collège était plus important, le fondateur y ajoutait un ou plusieurs chapelains; il n'y avait d'ailleurs nul enseignement; les étudiants fréquentaient les écoles de la rue du Fouarre. Ceux d'entre eux qui n'étaient pas boursiers, étaient confiés par leurs familles à des correspondants qui formaient une sorte de corporation. On les appelait les grands messagers, par opposition aux petits messagers, qui étaient en réalité des voituriers, menant des voyageurs, portant des paquets et des lettres, n'ayant servi, dans les premiers temps, qu'aux écoliers, et demeurés ensuite, quand ils eurent généralisé leurs services, sous l'autorité de l'Université, dont ils étaient, par les redevances qu'ils lui payaient, la plus grande ressource. Les étudiants plus âgés se logeaient chez les habitants du quartier latin. Le recteur désignait des maisons, qui* étaient astreintes à fournir ces logements, et il fixait même le prix de la location. C'était une véritable servitude ; mais on s'y prêtait volontiers, pour participer à quelques-uns des privilèges de l'Université. Peu à peu l'usage se répandit d'ouvrir des classes dans les collèges, qu'on appelait les collèges célèbres. Il y eut alors les petits collèges, qui n'étaient que des pensions de boursiers; des collèges d'une importance intermédiaire, où l'on faisait à l'intérieur quelques classes d'humanités, sauf à aller chercher au dehors l'enseignement des
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classes supérieures; et enfin les collèges célèbres, qui prirent le nom de collèges de plein exercice, et où renseignement était complet, comprenant les arts ou humanitéSy c'est-à-dire la grammaire, la logique et la théologie*. Les écoles de la rue du Fouarre ne tardèrent pas à devenir désertes. On y fit encore quelques déterminanceSj quelques actes publics. Puis ces solennités elles-mêmes eurent lieu dans les grands collèges, qui concentrèrent toute la vie universitaire, à l'exception des cours de droit et de médecine.
En même temps que les collèges remplaçaient les écoles, les habitudes des étudiants se modifiaient. Il se fonda des pédagogies, sous l'autorité de l'Université, établissements très-analogues à nos institutions actuelles. Les collèges s'accoutumèrent à recevoir, à côté des boursiers, des pensionnaires libres; mais, à la différence des jésuites qui firent leur principale affaire d'augmenter le nombre de ces sortes d'élèves, l'Université les souffrit plutôt qu'elle ne les désira. Nous le voyons par l'exemple du collège de Navarre. Ce collège avait été fondé avec soixante-dix bourses : savoir, vingt grammairiens, trente philosophes et vingt théologiens, habitant trois maisons séparées dans la même enceinte, et ne se réunissant que dans la chapelle. Des plaintes contre cette maison furent portées au roi Charles VII en 1459, et elles donnèrent pour principale cause du relâchement de la discipline, dit Crevier, le grand nombre d'élèves non boursiersqui
1. Le nombre des collèges de plein exercice se trouva dans les derniers temps réduit à dix^savoir : les collèges d'Harcourt^ du Cardinal- Lemoine, de Navarre^ de Montaigu, du Plessis, de Lisieux^ de la Marche, des GrassînS; de Mazarin (ou des Quatre-Nations) et de Louis-le- Grand.
y étaient admis avec les boursiers enfants du collège. « Cette affluence était si grande, qu'il avait fallu louer les maisons voisines et percer des murs pour établir des communications', w Ces étudiants, dit encore Crevier', étaient commensaux des boursiers. Les réformateurs jugèrent Taffluence de ces troupes étrangères nuisible à la bonne discipline. Ils n'entreprirent pas néanmoins de les exclure entièrement , et ils pensèrent qu'i suffisait d'en restreindre le nombre; cette réforme eut lieu en 1464. Voilà l'ennemi dans la place. On essaya aussi d'exclure les externes ', et de ne conserver dans le collège que des internes; cet usage fort sensé, et conforme d'ailleurs aux traditions, ne put s'établir. Celui d'avoir à l'intérieur des pensionnaires non boursiers se répandit, au contraire, et se généralisa, mais avec mesure. Nous voyons bien que le recteur se rendait tous les ans au Châtelet, accompagné des procureurs des Nations, pour fixer le prix de la pension pendant la prochaine année, de concert avec des magistrats et des notables; mais cette fixation ne concernait pas moins les pédagogies que les collèges, et on n'en saurait conclure que l'Université fût favorable à l'introduction dans ses collèges de pensionnaires « non titrés. » Jamais elle n'estima les principaux qui, dans l'espoir de s'enrichir^ se mettaient en quête de pensionnaires de cette sorte, ou conservaient dans leurs maisons des élèves incapables ou indociles. « Un peu d'honneur lui suffit, dit RoUin '% en parlant des devoirs du principal,