CHAPITRE IV
LES BXAMBNS DE PASSAGE. ~ LA COLLATION DES BOURSES. — LA REFORME DE LA DIVISION IN« FÉRIEITRE DANS LES LYCÉES.
fl II ne doit y avoir dans les formes de renseignement rien qui contraigne les enfants à apprendre.
— Pour quelle raison?
— Parce que Thomme libre ne doit rien apprendre en esclave. Que les exercices du corps soient forcés, le corps n'en profite pas moins que s'ils étaient volontaires; mais les leçons qui entrent de force dans Tàme n'y demeurent pas.
— Il est vrai.
— Ainsi, mon cher ami, bannis toute violence des études de ces enfants : qu'ils s'instruisent en jouant ; par là tu seras plus à portée de connaître leurs dispositions particulières. »
(Platon, la RépubUqWj liv. Vn, trad. fr., t. X, p. 113.)
En France, le cours complet des études, de la huitième à la philosophie, dure neuf ans, et quelquefois dix ans, quand on redouble une classe, ce qui n'est pas rare. Beaucoup des enfants qui commencent leurs études s'arrêtent en chemin; parmi ceux qui vont jusqu'au bout, un assez grand nombre ne réussissent ni à entrer dans les écoles spéciales, ni à obtenir le di-
plôme de bachelier; enfin, parmi les bacheliers, il en est qui, n'ayant été reçus qu'après plusieurs échecs, et pour ainsi dire de guerre lasse, n'ont qu'une bien faible somme de connaissances acquises.
Quand un jeune homme passe neuf ans au collège pourn'y rien apprendre, ou y apprendre peu de chose, c'est un malheur pour lui ; c'en est un pour la société, . et c'en est un aussi pour le collège où il a si longtemps donné le mauvais exemple et nui aux progrès de ses condisciples. Ces trois propositions sont évidentes. Si j'insiste un moment pour les démontrer, c'est que, tout en reconnaissant le mal, on ne prend pas le seul moyen efficace pour y remédier.
On croit que, pour garantir la société contre l'af- . fluence des déclassés, il suffit de rendre les derniers examens difficiles. C'est cette opinion qui a, pendant si longtemps, enflé démesurément les programmes et causé aux études un mal incalculable. Ce qui est sage, ce n'est pas d'attendre neuf ans pour constater l'incapacité d'un élève ; c'est de l'arrêter en chemin, et de le pousser à temps vers une carrière moins difficile. Sans doute il est très-fàcheux qu'un incapable ait un diplôme : cela constitue une injustice et fait perdreaux examens toute signification; mais le déclassé sans diplôme est à peine moins malfaisant que le déclassé diplômé. Ces neuf ans de fainéantise ont le triste résultat d'augmenter à la fois son incapacité et ses exigences. II est trop vieux, et trop déshabitué du travail pour commencera apprendre; il est trop vain, et il a nourri trop d'illusions, pour accepter des occupations matérielles. On fait bien de lui refuser le baccalauréat; on ferait bien mieux de l'empêcher d'y prétendre. Au fond, il a quelque droit
de se plaindre de la société qui ne Ta pas averti. S'il était dans une école publique, il peut demander pourquoi on lui a laissé perdre neuf ans, quand on savait depuis longtemps déjà qu'il n'était propre à rien, et qu'il s'obstinait en pure perte. Pourquoi l'at-on gardé? Est-ce par respect pour sa liberté? On ne voit pas ce que vient faire ici la liberté. Il y a des examens à l'entrée de toutes les écoles publiques, sans que personne y trouve à redire. Est-ce pour profiter de la somme qu'il versait dans la caisse de l'établissement? Ce serait une mauvaise action dans une institution privée ; comment n'en serait-ce pas une, à plus forte raison, dans une école de l'État!
Cette tolérance, si fâcheuse pour la société, et pour celui à l'égard de qui on l'exerce, constitue une véritable injustice au détriment des autres élèves. Tout le monde se plaint que les classes sont trop nombreuses; le professeur ne peut ni corriger tous les devoirs, ni interroger tous les élèves, ni se rendre un compte exact de leurs progrès. Il ne faut pas croire que les mauvais écoliers le fatiguent moins que les bons; c'est tout le contraire. S'il est professeur pour les autres, il n'est pour eux qu'un surveillant ; c'est une lutte continuelle entre eux et lui, et de leur part un effort constant pour dégoûter les studieux et les tourner au mal. La classe serait bien mieux faite et bien plus profitable si on pouvait l'alléger de ces désœu- . vrés et de ces malfaisants. Or, précisément on le peut, et même on le doit, ne fût-ce que pour obéir aux règlements. Je comprends à la rigueur qu'un spéculateur malhonnête ferme les yeux pour ne pas éprouver une perte ; mais la conduite d'un professeur de l'État est sans excuse et sans explication. Il ne faut pas dire
que s'il chasse les mauvais sujets, ils iront remplir Técole rivale. Tant pis pour elle, si elle les reçoit Celte conduite peu délicate au point de vue de llionnéteté, la déconsidérera même au point de vue du succès. D'ailleurs, je l'ai déjà dit : l'État n'est le concurrent de personne. Il remplit un service public, et ne peut avoir d'autre intérêt que le bien général.
Un enfant a suivi toute une année, sans rien faire, la classe de huitième. Aux compositions des prix, s'il y assiste, il s'endort ou prend un livre, ou dessine des hiéroglyphes ; il part avant la distribution ; l'année suivante, il entre en septième, un peu moins capable qu'il ne l'était un an auparavant quand il a mis pour la première fois les pieds dans le collège; et il en sera de même après chaque classe, sans qu'aucune autorité intervienne. Prenez le dernier élève de cinquième, et faites-le composer avec les enfants de huitième : croyez-vous qu'il sera le premier? Il ne le sera pas ; cependant, voilà quatre ans que vous le gardez. Je conviens que son père est en faute; mais vous *?
Le remède à cette .situation est bien connu : c'est l'examen de promotion ou de passage. Il est dans le règlement; on s'en moque dans la pratique*. Rendez-
1. • Les familles, en voyant passer leurs enfants d'une classe dans une autre, s'imaginent que celle à laquelle ils sont parvenus représente leurs progrès réels ; mais il n'en est rien. Les classes supérieures sont remplies d'élèves qui ne sont pas capables de les suivre. > (Cousin, Mémoire sur Vinstruaion secondaire en Prusse, 2* éd., Paris, 1837, p. 151.)
2. Règlement du 12 octobre 1803. Art. 27. Il y aura chaque année deux examens, l'un au 15 fructidor, l'autre au 1** germinal. Les élèves qui n'auront pas les connaissances suffisantes pour passer aune classe supérieure resteront dans !a même classe.
Règlement du 28 septembre 1814. Art. 119. A la fin de chaque
le sérieux et sévère : par cela seul, sans chercher plus loin, vous aurez amélioré les études. L'enfant que vous renverrez, ou que vous contraindrez à doubler une classe, criera, et sa famille criera comme lui. Bouchez-vous les oreilles, si vous avez de la compassion, car vous ne pouvez pas lui faire plus de tort que de l'encourager dans son obstination et dans sa paresse. Votre sévérité lui profite ; elle profite à la société dont elle fait admirablement les affaires ; elle profite à ses condisciples: vous avez trois raisons pour une de faire votre devoir. C'est ici peut-être que l'autorité supérieure a le plus d'occasions d'intervenir; et il faudra qu'elle le fasse, surtout dans les commencements, si on revient aux examens de promotion sévères. Ceux qui sont trop près des familles se relâcheront ; pour que le nouveau règlement soit mieux observé que ceux qui l'ont précédé, il faut que les supérieurs y tiennent la main. Je ne crois pas qu'il puisse exister une réforme plus impérieusement nécessaire et d'une efficacité plus immédiate*. Et notez que, si on pousse résolument dans cette voie, toutes les questions soulevées par l'organisation du baccalauréat, aujourd'hui si épineuses, deviendront à
année scolaire^ les élèves seront examinés sur toutes les connaissances affectées à leur classe, et Ton déterminera d'après cet examen s'ils peuvent monter à une classe supérieure.
Art. 122. Il sera fait au commencement de Tannée un examen semblable des nouveaux élèves, pour fixer la classe où ils doivent être placés.
Art. 123. Les élèves qui n'auraient pas obtenu leur promotion à l'examen de la fin de l'année pourront se représenter à cet examen au commencement de l'année.
Cf. l'arrêté du Conseil royal du mois de juin 1836.