Cousin, II,, p. 15, 149, Iblsqq
peu près solubles. Ce sont ces neuf ans de tolérance coupable qui rendent le discernement des candidats difficile à faire, et la justice pénible à exercer.
Les examens de passage contribueront aussi, non pas à terminer la lutte entre l'éducation littéraire et l'enseignement pratique, mais à aplanir certaines difficultés. De quoi s'agit-il, en efl'et? De choisir entre ces deux systèmes : employer les années de l'éducation à élever l'âme et à fortifier l'esprit, ou les employer à forger le plus vite possible un outil avec lequel on se fasse une carrière avantageuse. Avant la Révolution, il y avait une tendance plus prononcée vers les études littéraires ; à présent on demande à aller vite, et à faire de son temps un placement qui rapporte la plus grande somme possible en écus. Je préfère le premier parti, et je désire que beaucoup de familles le prennent ; mais il ne faut pas fermer les yeux aux transformations sociales qui imposent à tant de nos concitoyens l'obligation de faire un autre choix. D'une part, iln'y a plus d'aristocratie, et il reste très peu de ces fortunes subsistantes par elles-mêmes qui dispensent d'un travail lucratif: tout le monde a donc besoin d'un outil ; et d'autre part, la science a créé pour l'activité humaine un grand nombre de carrières nouvelles, pour lesquelles une éducation générale ne suffit plus. On s'est plaint très-vivement, je me suis plaint moi-même quand M. Fortoul a imaginé la bifurcation; nous avons dit que les études littéraires allaient être abandonnées au profit des connaissances pratiques ; et quand on a, quelques annés plus tard, essayé de donner un grand développement à l'enseignement secondaire spécial, on a recommencé, quoique avec moins de fondement, les mêmes doléances.
Au fond, ni M. Fortoul, ni M. Duruy ne faisaient autre chose que de développer ce qui existait déjà, et de chercher à donner satisfaction à des besoins tout à fait impérieux. Je vois bien que renseignement secondaire spécial est autre chose que les écoles primaires supérieures de M. Guizot, avec lesquelles cependant il a plus d'une analogie ; mais je ne sais pas en quoi il diffère du collège Chaptal. Et quant à la bifurcation, je demande qu'on me dise si elle n'est pas l'application, sur une échelle un peu plus grande, de ce que la préparation aux écoles spéciales avait déjà introduit dans tous nos lycées? Ilya là un grand fait qui domine tout. Nous pouvons et nous devons lutter en faveur de la culture littéraire, mais à condition de tenir compte de l'état de la société. Ceux qui veulent que l'ensemble de nos établissements soit conforme, en 1874, à ce qu'il était en 1840, en 1820, en 1808, ou en 1694 du temps de Rollin, ne font que des déclamations sans portée, et compromettent la cause qu'ils veulent servir, et qui m'est bien chère*. Nous retrouverons cette discussion à chaque pas dans ce qui va suivre ; si j'en parle dès à présent, c'est qu'il me semble que les examens de passage donnent un moyen d'écarter des études supérieures, et de ren-
1. Voir, dans le Traité du choix des études, de Tabbé Fleury, le vingt-sixième chapitre, qui est admirable. L'auteur énumère tout ce qu'il importe de faire connaître au jeune homme, de choses pratiques, usuelles, vivantes et contemporaines. C'est tout un programme pour nos collèges d'enseignement secondaire spécial, pour les écoles modernes d'Angleterre et pour les realschulen d'Allemagne. Les partisans de la routine, qui veulent nous faire croire que tout est perdu si Ton fait un seul thème de moins, ont été réfutés, il y a deux cents ans, par un des maîtres les plus autorisés de l'enseignement classique.
voyer à la préparation pratique, les esprits qui ne sont pas faits pour réussir dans les carrières libérales. C'est tout autre chose que la bifurcation, où Ton choisissaitsoi-môme, et où les déclassés volontaires restaient au collège sur le pied d'égalité avec les autres. Beaucoup de jeunes gens, qui seraient pour les lycées un fardeau inutile, deviendront d'excellents élèves, dans une école préparatoire. Cette élimination nous donnera le moyen et le droit d'exiger de ceux qui nous resteront qu'ils consacrent à la culture des lettres une plus grande partie de leur temps et de leurs efforts. Môme pour eux, nous aurons là une occasion, non pas de les contraindre, mais de les conseiller, et de les diriger de loin vers une des carrières auxquelles on peut prétendre en sortant du collège. Les pères de famille ne sont pas toujours très-compétents ; ils s'aveuglent sur les capacités et les aptitudes. J'avoue qu'un professeur est un conseiller excellent, surtout pour le genre d'études qu'il est chargé d'enseigner ; le tuteur, si nous adoptons l'usage des tuteurs, vaudra mieux encore, parce qu'il aura, sur son élève, des renseignements plus variés et plus complets; cependant si l'on songe au nombre des juges, à la présence du public, à la nature de l'épreuve, analogue à celles qu'il faudra subir plus tard pour obtenir des grades ou entrer dans une école, on conviendra que rien n'est plus propre qu'unexamen à faire impression sur les familles, à révéler les vocations et à constater les incapacités. Cette institution si malheureusement tombée en désuétude chez nous, est considérée en Allemagne et en Angleterre comme la condition la plus indispensable d'un bon système d'éducation.
En Angleterre, il y a des examens de promotion dans presque toutes les écoles. Certaines écoles publiques les négligent un peu, parce qu'étant fréquentées surtout par Taristocratie, elles désirent former deux sortes d'élèves : ceux qui honoreront les lettres par leurs succès et ceux qui les protégeront par leur fortune. Malgré cela, même à Eton, où le passage d'une classe à une autre est le plus facile, il faut obtenir sa promotion à la suite d'une composition spéciale, dont le Principal est seul juge. A Winchester, le semestre entier est une série d'examens. Chaque jour, à la fin de chaque classe, le travail de chaque élève est représenté par un chiffre ; ces chiffres sont additionnés à la fin du semestre, et ceux qui restent audessous du minimum arrêté d'avance sont obligés de redoubler la classe, quelquefois môme de quitter l'école. A Harrow, on suit le même système ; mais on y ajoute une composition pour donner à l'élève qui a été mal noté pendant le semestre une chance de se relever. L'examen, dans presque toutes les écoles, se fait par écrit. Ce n'est cependant pas une composition sur un sujet unique, d'après la méthode française. Les examinateurs donnent huit ou dix questions, parmi lesquelles chaque élève en choisit trois à sa convenance. Jamais le professeur de la classe n'est juge du concours. Quelquefois on appelle des professeurs d'une Université. A Paisley, c'est la municipalité qui préside, ayant des ecclésiastiques et d'autres personnes instruites pour assesseurs. « L'élève gagne son avancement à l'école, comme il gagnera plus tard sa fortune dans le monde par ses efforts personnels. Une classe n'est pas, comme en France, un bateau à vapeur où tous les passagers
embarqués ensemble, qu'ils marchent sur le pont ou qu'ils restent assis, abordent à la même terre : c'est une lice où les meilleurs coureurs arrivent les premiers et remportent le prix*. »
On peut emprunter aux écoles* anglaises l'usage de tenir compte des notes du semestre pour la promotion à une classe supérieure ; mais je crois qu'il faut préférer rexamen oral à l'examen écrit. Les compositions pour des prix sont moins nombreuses et moins régulières en Angleterre que chez nous, et ressemblent plutôt à nos concours académiques; on comprend donc que nos voisins aient recours à l'examen écrit. Il ferait double emploi avec nos compositions, et il est bien clair que, si un élève obtient des prix ou des accessits, un examen malheureux ne lui fera pas manquer sa promotion. Le talent de répondre immédiatement à une question "en bons termes, et de discuter au besoin contre l'interrogateur, suppose une mémoire cultivée et présente, une certaine fermeté dans les opinions et un esprit fécond en ressources. Quand la discussion est bien conduite et qu'elle met en lumière d'un côté beaucoup d'érudition et d'idées, de l'autre beaucoup de connaissances et de jugement précoce, il y a profit pour l'auditoire, pour le candidat et quelquefois pour le juge. Rollin voulait qu'on donnât dans toutes les classes de la solennité à ces épreuves^; c'était d'ailleurs un usage établi de son temps pour les classes supérieures. En philosophie notamment, on employait deux fois par mois la classe du samedi à des actes publics, appelés à
^ 1. Demogeot et Montucci, W., p. 584.
' 2. Rollin, traité de$ Éiudes, t. VI (XXVm des Œuvres complètes), p. 358 sqq.
cause de cela sabbatineSj où les docteurs et les régents les plus ' célèbres ne manquaient pas de se rendre avec les élèves en théologie du collège. La présence de ces derniers était obligatoire. Les pMosophes argumentaient contre tout venant, soutenaient et développaient des thèses. C'était un reste des anciennes coutumes de la rue du Fouaire, considérablement atténué. RoIIin transformait sagement ces argumentations en un simple examen, et, sagement aussi, il tenait ces examens pour une pratique excellente.
Quand il n'y aurait pas d'autres raisons à faire valoir, Texamen en lui-même est un exercice aussi utile pour le moins que l'explication des auteurs et les compositions écrites. Il donne à l'esprit de la promptitude ; au langage de la fermeté et de la précision. II a pour Tesprit tous les avantages de l'escrime pour le corps. Il ne faut pas en abuser, comme l'ancienne Université, de peur qu'il ne déshabitue l'esprit de la réflexion et ne le tourne vers les subtilités dialectiques. Renfermé dans de justes bornes, il est un puissant stimulant pour le travail. Les prix et les accessits ne sont que pour le petit nombre ; la promotion de classe regarde tout le monde. Le dernier élève y prend autant d'intérêt que le plus fort ; car il subira la peine de sa paresse ou il aura la chance de se relever. « Et veulx que de brief tu essaye combien tu as profité, ce que tu ne pourras mieulx faire que tenant conclusions en tout sçavoir publiquement envers tous et contre tous, et hantant les gens lettrez, qui sont tant à Paris comme ailleurs'. »