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croisés des machines de guerre ; pour en construire, ils sont allés chercher du bois dans la forêt, mais la forêt, ensorcelée par les démons , les repousse. Un seul chevaUer peut détruire l'enchantement, c'est Renaud, mais où est-il? Dans l'île d'Armide. Ici commencent des descriptions voluptueuses d'uue richesse et d'une profusion qui rappellent et font regretter les peintures plus légères de FArioste. Renaud a délivré les chevaliers chrétiens (y compris Tancrède), enfermés dans la prison de la magicienne ; elle a voulu se venger de lui et a su l'attirer par ses sortilèges : elle le tient maintenant endormi sous sa main. Mais avant de le frapper, elle le regarde, et aussitôt la charmeresse est charmée à son tour, elle ne songe plus qu'à le retenir ; puis, plus tard, quand on l'aura délivré de ses mains, elle ne songera plus qu'à le reprendre et, quand elle aura désespéré de la ^dctoire, elle voudra se donner la mort. Triomphe suprême de l'amour : pour regagner le cœur de Renaud , elle renonce au diable et se fait chrétienne. Elle engage sa foi par une parole évangélique : voici ta servante, ecco Vancilla tua; la fille de l'enfer, à qui tout est pardonné, parce qu'elle a beaucoup aimé, sera la reine de l'Orient, et qui sait ? montera peut-être sur un trône d'Occident. Le poème finit là : la forêt a été désenchantée par Renaud, Clorinde et les principaux chefs des Sarrasins sont morts, le pieux Godefroi n'a plus qu'à soumettre ou à détruire une poignée d'hommes pour se rendre ensuite au saint sépulcre et accomplir son vœu : tout cela se fait en huit octaves. Le dernier mot du Tasse est bien celui d'Armide : « Voici ta servante, » humilité d'une foi qui se rend, d'une âme qui s'abandonne avec toute la dévotion de l'amour.
Voilà ce qui esfc immortel dans la ce Jérusalem délivrée ». Ce n'est pas l'œuvre d'un esprit tumultueux, déjà troublé par le désordre de la folie, c'est le rêve et le caprice d'une imagination romanesque s'ébattant sous le harnais classique et mordant le frein religieux qu'elle a voulu s'imposer.
Les tribulations du Tasse ne commencent qu'en 1575, après l'achèvement du poème. Alors seulement il eut des scrupules, des inquiétudes et se demanda s'il avait fait bien réellement une œuvre pie, répondant à ce l'étroitesse des temps » {la strettezza dei tempi) où il vivait. Il voulut en avoir le cœur net et obtenir l'approbation de l'Eglise : à cet effet, il envoya son manuscrit à Eome et le laissa examiner par un conseil de révision. De ce conseil était un lettré bien assis qui devait devenir cardinal ; cet homme de poids, Silvio Antoniano, d'opinions très fermes avec des manières très douces, ne se déclara pas satisfait. Trop de libertés, trop de licences, certaines expressions qui sentaient le fagot : i creduli devoti (les crédules dévots) par exemple. Puis des exclamations d'idolâtre : le jeune Eustache, à la vue d'Armide, ne s'écriait-il pas :
Donna, se pur tal nome a te conviensi, Che non somigli tu cosa terrena...
(( Femme, si un pareil nom te convient, car tu ne ressembles pas à une chose terrestre ! » Quoi ! parler de la sorte à une magicienne, fille de l'enfer ? Puis que de locutions païennes encore ! Le poète, pour montrer que telle
bataille était indécise, avait osé dire : « Mars est en suspens. )) Encore n'était-ce là que des peccadilles : il y avait bien d'autres choses à supprimer. D'abord tout l'épisode d'Olinde et de Sophronie délivrés par Clorinde : est-ce qu'une musulmane peut avoir le beau rôle dans un poème chrétien ? haro sur Mahomet ! Tous ceux qui croient en lui doivent être des sacripants et des brutes. D'autre part, signor Tasso, vos croisés ont des faiblesses de cœur. Tous devraient ressembler au pieux Godefroi, tous impeccables et infaillibles. Enfin que viennent faire ici vos sorciers, vos enchanteurs dont quelques-uns sont d'honnêtes gens ; vous croyez donc au surnaturel humain, à la magie blanche ? Il faut biffer tout cela, jeune homme, ôter le miel trompeur que vous avez mis au bord du vase et n'y laisser que les sucs amers qui peuvent guérir (1). Vous voulez être lu par les gens du monde ; vous avez tort : je voudrais que vous ne fussiez lu que par des prêtres et des nonnes (2).
Le Tasse, désappointé, se débattit d'abord, essaya de rire, déclara que de telles censures venaient bien de Rome et de ce fameux collège germanique institué pour convertir les Allemands. Mais ses inquiétudes et ses impatiences croissaient de jour en jour : il disputait pied à pied le terrain, cédait quelquefois, regimbait ensuite, montrait des velléités de révolte aussitôt réprimées par
(1) Cosi ail' egro fanciul porgiamo aspersi
Di soave liccr gli orli del vaso ; Succhi amari ingannato intanto ei beve, E dair inganno suo vita riceve.
(2) ... Desidererebbe che '1 poema fosse letto nontanto da cavalieri che da religiosi et da monache.
de fortes appréhensions, ce Je suis assuré, écrivait-il à son protecteur Gonzague, de pouvoir faire imprimer mon poème à Venise et en tout autre lieu de Lombardie avec la licence de l'inquisiteur, sans changer aucune chose et en ne modifiant que certaines expressions; mais ce qui m'épouvante, c'est l'exemple de Sigonius qui avait fait imprimer avec la licence de l'inquisiteur, après quoi la licence lui fut retirée... Ce qui m'épouvante, c'est la sévérité de... (Silvio Antoniano, probablement), car j'imagine qu'à Eome il y en a beaucoup de pareils (1). » Et, dans ses frayeurs, le patient consentait à des mutilations, s'engageait à expurger certaines parties, à convertir Herminie, s'il le fallait, et à la mettre au couvent, ce Ainsi le veut la nécessité des temps {come comanda la nécessita dei tempi), y> disait-il avec tristesse.
En effet, les temps étaient durs pour les poètes nés trop tard ; on reprochait à Guarini, l'auteur bucolique du Pastor jido, d'avoir fait plus de mal par ses vers langoureux que Luther et Calvin par leurs hérésies. Un jour le Tasse, pour se tirer d'affaire, eut une idée digne de ses censeurs, celle de mettre un double fond à son poème ; il imagina une allégorie qui devait rassurer T Eglise, et en même temps accorder Aristote et Platon, car il se disait chrétien et platonicien. L'armée des croisés composée de princes et de simples guerriers symbolisait l'homme composé d'une
(1) lo son sicuro di far stampare il mio poema in Yenezia e in ogni altro luogo di Lombardia con licenza dell' Inquisitore, senza mutar cosa alcuna, con la mutazion sola d' alcune parole ; ma mi spaventa r esempio del Sigonio, il quale fè stampare con licenza dell' Inquisitore e poi li fu sospeso... mi spaventa la severità di... immaginandomi che molti sieno in Roma simili a lui.
(^Lettera LXVI a Scipione Gonzaga.)
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âme et d'un corps; cette âme, comme les chefs alliés, n'était pas simple, mais partagée en différentes puissances. Jérusalem, bâtie sur une hauteur, figurait la félicité difficile à acquérir sur les escarpements de la vertu. Godefroi représentait l'intelligence ; les autres chevaliers, d'autres facultés de l'âme ; par les amours, il fallait entendre les combats que livre à la puissance raisonnable la puissance concupiscible et irascible. Le Tasse écrivit cette allégorie en un jour pour se défendre et s'amuser, ce Vous rirez, écrit-il à un ami, en lisant ce nouveau caprice... Je ne l'ai fait que pour donner de la pâture au monde. Je ferai le col tors et je démontrerai que je n'ai eu d'autre but que de servir la société civile, et par ce moyen j'assurerai de mon mieux les amours et les enchantements. » Cependant le commentateur facétieux finit par devenir sa propre dupe. Il trouva son idée si ingénieuse et une telle concordance entre le dessus et le dessous de l'œuvre qu'il se demanda si cette allégorie imaginée après coup n'avait pas été conçue avant qu'il eût écrit son premier vers. Mais cette interprétation équivoque ne suffit pas, on exigeait qu'il remaniât tout le poème. D'autre part, ses patrons, « le magnanime Alphonse, » duc de Ferrare, et les princesses le pressaient de le publier. Que faire ? « Je ne peux plus vivre ni écrire, disait-il à ses confidents. Il me roule dans l'esprit un je ne sais quoi. » Sa conscience prenait peur : aurait-il été bien réellement coupable? serait-il déjà dénoncé à l'inquisition par les ennemis qui fouillaient dans ses papiers? Dans son angoisse, il alla trouver l'inquisiteur de Bologne et se confessa des doutes qu'il avait eus, des paroles qu'il avait dites : il se chargea même de péchés qu'il n'avait pas commis. L'inquisiteur lui donna l'absolution, mais l'absolution ne pouvait
suffire à cette âme inquiète ; il lui fallait un procès, un jugement , une confrontation avec ses accusateurs. « Le Tasse , écrivait un témoin (Matteo Yeniero , résident de Toscane à Ferrare), est atteint d'une maladie d'esprit toute particulière : il est tourmenté par la persuasion de s'être rendu coupable d'hérésie... » La monomanie s'enracinait fatalement.
Yoilà tout un côté de la vie du Tasse qui a été mis récemment en lumière avec beaucoup d'éloquence et de sagacité (1). Cet homme de la Renaissance entra dans la vie trois quarts de siècle trop tard : chrétien et platonicien, il eût dû vivre entre Marcile Ficin et Pic de la Mirandole, à côté de Politien, aux pieds de Laurent de Médicis. Mais il vint au monde pendant le concile de Trente et fut élevé aux jésuites ; il fut donc poussé à faire un poème religieux et à le laisser juger comme poème religieux ; l'inquisition, qui en ceci n'eut pas tort, estima que l'œuvre était profane et libertine. Le poète se défendit longtemps, mais finit par se rendre : vaincu à la longue par des adversaires moins forts que lui, mais plus puissants, plus tenaces, il se laissa envahir et subjuguer jusqu'au plus profond de la conscience par les scrupules mêmes contre lesquels il s'était débattu. De là une lutte intérieure, singulièrement poignante entre son imagination païenne et son exaltation catholique ; en réalité, c'était la Renaissance et l'inquisition qui se disputaient sa pensée et la déchiraient. Ce fut la première épreuve, la plus rude peut-être qu'eut à subir ce sublime enfant gâté ; ce fut assurément une des' causes principales de sa folie.
(1) Victor Cherbuliez, le Prince Vitale.
Il y en eut d'autres, sans compter la légende amoureuse, l'anecdote du baiser recueillie par Muratori un siècle et demi après coup et fixée par Gœthe dans un noble drame. Les psychologues et les aliénistes ont étudié le cas du Tasse avec toute la patience et la sagacité de la critique moderne (1). Il paraît certain que le poète fut atteint de lypémanie : de là cette humeur inquiète, ombrageuse, ces écarts, ces fuites, ces retours, ces égarements, ces violences qui le menèrent à l'hôpital des fous. Il en sortit (1586) après sept années de détention, pendant lesquelles, en de longs intervalles lucides, il avait rédigé des dialogues très subtils, souvent exquis, notamment ce le Père de famille. » Il n'en était pas moins défiant, effaré, halluciné, monomane et quelquefois surexcité jusqu'à la fureur, même à la veille de sa libération. Une lettre de Costantini, publiée pour la première fois en 1869, donne sur ce fait des indi. cations très nettes. Ce Costantini, qui allait souvent à l'hôpital Sainte-Anne, affirme que le malade avait la main leste et se portait volontiers aux voies de fait, surtout pendant le décroissement de la lune ; <c moi-même, ajoute-t-il, hier au soir je l'ai échappé belle, si bien que j'ai juré de ne plus aller le voir, à moins que la lune ne soit pleine, ou bien de ne lui parler qu'au guichet (2). » En même temps le pauvre malade avait à lutter contre les grammairiens de Florence, L'académie de la Crusca, récemment instituée, fondit sur lui sans ménagement. La Jérusalem (en sa première version, la bonne) avait été publiée à Venise, eu 1580, sans son aveu, par un pirate
(1) Voir surtout la savante étude de M. le prof. A. Corrodi, le Infermità di Torquato Tasso. 1880.
(2) D'Ancona. Torquato Tasso éd. Antonio Contarini (^Vai'ietà storiche e letterarîe^ 1883.)
littéraire que nous devons pourtant bénir à genoux, car c'est lui qui a sauvé le poème, et cette publication avait fait fortune, puisqu'en 1581 six éditions s'en étaient écoulées en six mois. La Crusca fut impitoyable. Celui qui tenait la plume pour elle, le chevalier Lionardo Salviati, surnommé l'Enfariné {Vlnfarinatd)^ disait tout crûment :
ce La Jérusalem ne mérite pas le nom de poème et ne rachète par aucune beauté ses innombrables défauts... Oomposition sèche et froide, unité mince et pauvre : un dortoir de moine... Le poème de l'Arioste est une toile grande et magnifique, celui du Tasse est moins une toile qu'un ruban, moins un ruban qu'un fil... » et autres aménités pareilles : les académiciens firent plus encore, ce ils raisonnèrent en inquisiteurs : ce que Silvio avait dit avec douceur, ils le répétèrent d'une voix tonnante et avec des gestes d'énergumène ; ils déclarèrent que le Tasse s'était couvert d'infamie en traînant dans la boue des héros chrétiens et en leur attribuant des vices charnels et des péchés immondes. » Eepoussant jusqu'à l'allégorie derrière laquelle le poète avait cherché à s'abriter, ils diront que ce masque avait été souvent employé par les poètes grecs « pour recouvrir l'impiété de leurs plus scélérates fictions , fer rico^rire V empiéta délie loro più scellerate finzioni. »
Le Tasse se défendit mollement, parce qu'à ce moment de sa vie, il donnait raison aux académiciens. Ne leur avaitil pas prêté le flanc par sa prétention même au genre religieux, historique, héroïque? Cet Arioste qu'on lui jetait à la tête avait eu le bon sens de s'en tenir au roman chevaleresque, aussi pouvait-on lui pardonner tout, même la folie de Roland. Mais le chanteur des ce armes pieuses » armait contre lui la piété, sincère ou simulée, de ses con-
tradicteurs. Il avait annoncé une épopée sérieuse et donné un roman aux trois quarts erotique. Bien plus, sentant lui-même à quel point il s'écartait de son programme, il s'était livré spontanément, depuis dix années, au jugement de l'inquisition. Enfin, pleinement d'accord avec ses censeurs ecclésiastiques et ses censeurs littéraires, il avait l'intention de refondre le poème, imprimé à son insu pendant sa détention : il en voulait « corriger tous les vices, » réformer aussi l'allégorie, « plus platonicienne que chrétienne, » retrancher tout ce qui gardait une odeur de paganisme, tutto quello che ritiene odore dipaganesimo; ajouter a beaucoup de choses tirées de saint Augustin, de l'Apocalypse, de saint Paul, du pape saint Grégoire et d'un nouveau discours sur les armes et les pièges des démons réduits en forme d'art par le révérend don Giuho Candiotti de Sinigaglia, archidiacre de la sainte maison de Lorette. »
Cette fois le poète ne tint que trop sa promesse et nous donna la « Jérusalem conquise, » hélas !
C'était la ce Jérusalem délivi'ée » expurgée à l'usage du Gesù. Cette nouvelle version, remaniée de fond en comble, parut en 1593 et avait l'intention d'effacer l'autre '. <( J'estime, écrivait-il , que je me suis surpassé moi-même autant que je reste au-dessous du prince des poètes grecs. )) Et il souhaitait en vers, dès la troisième strophe de la nouvelle œuvre, qu'elle fît taire celle qui retentissait alors avec tant de fracas. En effet, au point de vue de l'épopée sérieuse, cette refonte marquait un progrès qui mérite d'être constaté. La Jérusalem non plus
(1) Stimo d'aver tanto superato me stesso, quanto cedo al principe dei greci poeti.
m délivrée » mais ce conquise, » ne se plaçait pas, comme l'autre, sous le patronage de la sainte Vierge travestie ou plutôt déshabillée en muse céleste, c'étaient les saintes Intelligences que le poète évoquait dévotement. L'ouvrage n'était plus dédié au ce magnanime Alphonse » qui avait tenu sept ans le pauvre homme en prison, mais au cardinal Cintio, neveu du pape. Eenaud, tige de la maison d'Esté, était remplacé par Richard, appartenant à la race des Guiscards. L'épisode d'Olinde et de Sophronie était supprimé; Herminie, changeant de nom, s'appelait maintenant Nicée et elle aimait toujours Tancrède, mais elle ne se réfugiait plus chez un simple berger, indigne de figurer dans le grand monde des paladins. On trouvait dans la Jérusalem expurgée plus d'unité, plus de vraisemblance, plus de conduite, plus de soumission aux règles, plus d'emprunts aux modèles antiques, moins de passion et de tendresse profane (il en restait pourtant beaucoup), plus de dévotion. Peut-être même certaines figures (celle de Renaud, entre autres, changé en Richard, et celle de Godefroi de Bouillon) avaientehes gagné en relief et en accent , le Saint- Office et la Crusca n'avaient presque rien à dire. Oui, mais le charme n'y était plus.
A quoi bon insister sur les dernières années du Tasse, et qu'ajouterons-nous à l'histoire littéraire en attestant qu'après la Jérusalem délivrée et la Jérusalem conquise il écrivit les Sette Giornate, peut-être d'après la Sepmarne de Du Bartas ? Le déclin d'un pareil homme n'a d'autre avantage que d'apprendre aux plus petits que les plus grands sont sujets à leurs infirmités : il n'y a pas là de quoi être bien fier. En sortant de l'hôpital, le pauvre Tasse reprit sa vie inquiète, errante ; on le vit à Mantoue,
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à Lorette, à Florence, à Bologne, à Naples, toujours harcelé d'ennemis ^Tais ou faux qui l'obsédaient. Un moment, àXaples, chez le Manso, marquis de Yilla, qui fut plus tard un de ses plus chauds biographes, on crut que le poète se résignerait enfin à être heureux, mais il n'y put tenir et reprit le large. Enfin le pape Clément VIII, celui qu'on a pu surnommer le Léon X de la réaction, appela le Tasse à Eome, lui promit le triomphe au Capitole et l'accueillit par ce mot célèbre : ce Je vous offre la couronne de lauriers, afin qu'elle reçoive de vous autant d'honneur que les autres, avant vous, en ont reçu. » Le poète allait donc monter au faîte des honneurs, aussi haut que Pétrarque. Mais le neveu du pape voulut retarder la cérémonie pour la rendre plus belle, si bien qu'en 1595, exténué par toutes les misères, les souffrances, les agitations de sa vie, le malade ne songeait plus qu'à mourir : il voulut s'enfermer au couvent de Saint-Onuphre. C'est de là qu'il écrivit à son ami Costantini cette lettre navrante qu'on ne relira jamais assez (1) :
(1) Chedirà il mio signor Antonio, quando udirà la morte del suo Tasso? E per mio avviso non tardera molto la novella ; perch' io mi sente al fine délia mia vita, non essendosi potuto trovar mai rimedio a questa mia fastidiosa indisposizione, sopravvenuta aile moite altre mie solite, qnasi rapido torrente del quale, senza potere aver alcun ritegno, vedo chiaramente esser rapito. Non è più tempo ch' io parli délia mia ostinata f ortuna, per non dire dell' ingratitudine del mondo, la quale ha pur voluto aver la vittoria di condurmi alla sepoltura mendico ; quando io pensa va che quella gloria che, malgrado di clii non vuole , avrà questo secolo da i miei scritti , non fusse per lasciarmi in alcun modo senza guiderdone. Mi son fatto condurre in questo monistero di Sant-Onofrio, non solo perché l'aria è lodata dai medici più che d'alcun' altra parte di Roma, ma quasi per cominciare da questo luogo eminente, e con la conversazione di questi divoti padri, la mia conversazione in cielo. Pregate Iddio per me : e
(( Que dira mon seigneur Antonio quand il apprendra la mort de son Tasse ? A mon avis, la nouvelle ne peut tarder longtemps, car je me sens à la fin de ma vie, n'ayant jamais pu trouver de remède à cette fâcheuse maladie qui s'est jointe à mes autres infirmités habituelles, et qui, je le vois clairement, sans que j'y puisse opposer aucun obstacle, comme un torrent rapide, va m'entraîner. Il n'est plus temps de parler de ma malechance obstinée, pour ne pas dire de l'ingratitude du monde, qui a voulu avoir cette victoire de me conduire mendiant au tombeau, au moment où j'espérais que cette gloire, qu'en dépit de ceux qui ne le voudraient pas, ce siècle retirera de mes écrits, ne me laisserait pas tout à fait sans récompense. Je me suis fait conduire à ce monastère de Saint- Onuphre, non seulement parce que l'air en est loué par les médecins plus que celui de tous les autres quartiers de Rome, mais pour commencer en quelque manière, de ce lieu élevé, et avec la conversation de ces pères dévots, mes conversations dans le ciel. Priez Dieu pour moi — et soyez sûr que, comme je vous ai aimé dans la vie présente, ainsi f erai-je pour vous, dans l'autre vie plus \Taie, ce qui convient à la non feinte, à la sincère charité. Et à la grâce divine je recommande vous et moi-même. »
Quelques jours après avoir écrit cette lettre, le Tasse était à l'agonie et renonçait même à « la juste récompense )) qu'il avait si longtemps espérée, attendue si vainement. Au cardinal Cintio qui l'alla voir et lui demanda
siate sicuro, che si corne vi ho amato ed onorato sempre nella présente vita, cosi farô per voi nell' altra più vera, cio che alla non finta ma verace carità s'appartiene. Ed alla divina grazia raccomando voi e me stesso.
ses dernières volontés, il répondit : « Je n'en ai qu'une, c'est qu'on brûle ma Jérusalem. » Plus rigoureux que Clément VIII, il rendait l'épée au saint-office. Il mourut le 25 avril 1595, âgé de cinquante et un ans.