‹ La réforme, de Luther à Shakespeare \Chapitre 12 sur 17 · VI. — Le procès et le supplice de Giordano Bruno · texte numérisé non relu

VI. — Le procès et le supplice de Giordano Bruno

Nous avons vu les malheurs du Tasse, victime de la réaction, mais victime résignée, expurgeant ses idées, sa conduite, son poème, et mourant dans la pénitence finale. Après lui la répression continue et s'exagère, altérant et diminuant de plus en plus la pensée, enjolivant et enrichissant de plus en plus la forme : après le poème du Tasse, le poème du cavalier Marin, VAdone : quarante mille neuf cent soixante-seize vers sur l'amour de Vénus pour Adonis. Le cavalier Marin donna son nom au marinisme et alla publier son poème à Paris (1623) : il y laissa son esprit, qui plus tard entra dans la langue des Précieuses. C'est lui qui comparait le nez de Marie de Médicis c( à un petit mur séparant deux prairies de pourpre blanche et de neige purpurine. » Sans parler des vilenies musquées, nous avons là le style jésuite poussé aussi loin

qu'il pouvait aller. Cependant Lope de Vega dit sérieusement de Marin : « Il émeut jusqu'aux pierres, comme Amphion : il est au Tasse ce que le soleil est à l'aurore. »

Ce ne sont là que des afféteries inoffensives : passe encore si la réaction n'avait produit qu'une débauche momentanée de mauvais goût. Mais cette ornementation ne servait qu'à masquer le vide de la pensée. Dans tout le poème, il n'y a que trois ou quatre vers parlant de religion et prouvant que le cavalier Marin (chevalier de Saint-Lazare) était catholique. Aussi le poète des voluptés put-il vivre en paix, même en joie , à Rome, à Turin, en France ; il revint après triompher à Naples, sa ville natale, et il mourut tranquillement.

Mais malheur à ceux qui s'occupaient de science et de philosophie ! Les moins maltraités n'étaient condamnés qu'à l'abjuration, d'autres passaient de longues années dans les cachots, d'autres périssaient dans les flammes : Galilée, Campanella, Giordano Bruno. Commençons par Galilée.

Galileo Galilei, le plus grand des Italiens qui vécurent au commencement du dix-septième siècle. Tout le monde connaît ce fondateur de la philosophie expérimentale : ses découvertes , ses expériences, son génie de mathématicien et de physicien, ses démêlés avec Rome, les premiers coups qui lui furent portés dès l'an 1616 (1), le procès qu'il eut à subir en 1633, le mot célèbre qu'il prononça, dit-on, après son abjuration : E pur si innove. Il fut, de plus, le

(1) DOMBNICO Berti, il Processo cojitro Galileo Galilei.

meilleur écrivain de son temps ; pour s'en convaincre, il suffit de le lire. Nous avons déjà vu son écrit si pétulant et, en bien des endroits, si judicieux contre la Jérusalem délivrée. Parcourons encore la fameuse lettre où il raconte ses malheurs ; nous ne savons pas si elle a été déjà traduite.

« Vous savez bien , père Vincent , que ma vie n'a été jusqu'ici qu'un sujet d'accidents et d'aventures : un philosophe seul les peut regarder avec indifférence, comme les effets nécessaires de tant de révolutions étranges auxquelles est soumis le globe que nous habitons. Nos semblables, quelque peine que nous nous donnions pour leur bien, nous paient à tort et à travers en ingratitude, avec des larcins et des accusations : tout cela se retrouve dans le cours de ma vie. Que ceci vous suffise, sans plus m'interpeller sur un procès et sur un délit que je ne sais pas même avoir commis. Vous me demandez compte, dans votre lettre du 17 juin, de ce qui m'est arrivé à Rome et de la façon dont j'ai été traité par le père commissaire Hippolyte-Marie Lancio et par monseigneur Alessandro Vitrici, assesseur. Tels sont les noms de mes juges que j'ai encore présents à la mémoire ; on vient de me dire pourtant que Tun et l'autre ont été remplacés, qu'on a nommé assesseur monseigneur Pierre-Paul Febei et commissaire le P. Vincent Macolani. Tl s'agit là d'un tribunal où, pour avoir été raisonnable, on m'a regardé comme un peu moins qu'hérétique. Qui sait si les hommes ne me réduiront pas , de la profession de philosophe à celle d'historien de l'inquisition ? Mais on m'en fait tant à la fin que je vais devenir l'ignorant et le sot d'Italie, et que je devrai en conclusion faire semblant de l'être.

« Cher père Vincent, je ne m'oppose pas à mettre sur le papier mes sentiments sur ce que vous demandez...

Cette lettre vous suffira, parce que je ne me sens point porté à écrire un livre sur mon procès et sur l'inquisition, n'étant pas né pour faire le théologien, encore moins l'auteur criminaliste. J'avais dès ma jeunesse étudié et médité pour publier un dialogue sur les deux systèmes de Ptolémée et de Copernic. A ce sujet, dès les premiers temps où je professai à Padoue, j'avais continuellement observé et philosophé, poussé surtout par une idée qui me survint d'expliquer par les mouvements supposés de la terre le flux et le reflux de la mer. Quelque chose à ce propos me sortit de la bouche quand daigna venir m'entendre à Padoue le prince Gustave de Suède qui, en sa jeunesse, voyageant incognito en Italie, s'arrêta plusieurs fois avec sa suite dans cette université. J'eus le bonheur de lui présenter mes hommages grâce aux spéculations nouvelles et aux curieux problèmes que je proposais et résolvais journellement; il voulut aussi apprendre de moi la langue toscane. Mais ce qui fit connaître à Rome mes opinions sur le mouvement de la terre, ce fut un assez long discours adressé au très excellent cardinal Orsini : je fus alors accusé d'être un écrivain présomptueux et téméraire. Après avoir publié mes ce Dialogues » je fus appelé à Rome parla congrégation du Saint-Office; j'y arrivai le 10 février 1633 et je fus soumis à la suprême clémence de ce tribunal et du souverain pontife Urbain VIII, qui néanmoins me croyait digne de son estime, bien que je ne fusse point habile à tourner l'épigramme et le petit sonnet amoureux. Je fus enfermé dans le délicieux palais de la Trinité des Monts. Le lendemain (de mon incarcération) je reçus la visite du P. commissaire Lancio qui, m'ayant pris avec lui en voiture, me fit en chemin diverses questions et montra du zèle pour m'engager à ré-

parer le scandale que j'avais produit dans toute l'Italie en soutenant l'opinion du mouvement de la terre, et j'avais beau lui exposer de solides raisons et les mathématiques, il me répondait que terra autem in ceiermim stabit, quia ierra in œternum stat^ comme dit l'Ecriture. En conversant ainsi, nous arrivâmes au palais du Saint-OiRce. Ce palais est situé à l'est de la magnifique église de Saint- Pierre. Je fus présenté aussitôt par le commissaire à monseigneur Yitrici, assesseur et je trouvai auprès de lui deux moines dominicains. Ils m'enjoignirent civilement de produire mes raisons en pleine congrégation, ajoutant qu'on prêterait l'oreille à ma disculpation en cas que je fusse trouvé coupable. Le jeudi suivant (1), je fus présenté à la congrégation, et là, m'étant escrimé pour fournir mes preuves, j'eus le malheur de n'être pas compris et je m'évertuai longtemps sans me faire entendre. On parvenait avec des digressions de zèle à me convaincre du scandale, et le passage de l'Ecriture était toujours invoqué comme l'Achille de mon déht. M'étant rappelé à temps un passage de l'Ecriture, je l'alléguai , mais avec peu de succès. Je disais que dans la Bible, il me semblait trouver des expressions qui se conformaient à ce qu'on croyait autrefois sur les sciences astronomiques, et que de telle nature pouvait être le passage qu'on citait contre moi. En effet, ajoutai-je, il est dit dans Job, XXXVII, 18, que les cieux sont fermes et polis comme un miroir de cuivre ou de bronze. Elihu est celui qui dit

(1) Il giovedi dopo f ui presentato alla congregazione ; ed ivi accintomi aile prove, per mia disgrazia non furono queste intese, e per quanto mi affaticassi non ebbi mai 1' abilità di capacitare. Si veniva con digressioni di zelo a convincermi dello scandalo, e il passe délia Scrittnra era sempre allegato per l'Achille del mio delitto. T. Ti. 17

cela. On voit donc bien qu'il parle d'après le système de Ptolémée démontré absurde par la philosophie moderne et par ce qu'a de plus solide la droite raison. Si donc on fait tant de cas de l'arrêt du soleil produit par Josué, pour démontrer que le soleil remue, il faudra aussi prendre en considération le passage où il est dit que le ciel est composé de beaucoup de cieux disposés en miroir. La conséquence me semblait juste, bien qu'elle eût toujours été négligée, et je n'eus pour réponse (1) qu'un haussement d'épaules, échappatoire ordinaire de ceux qui sont j)ersuadés par des préjugés et des opinions préconçues. Enfin je fus obligé de rétracter mon opinion comme ytsi catholique et, en punition, l'on prohiba mon Dialogue. Après cinq mois, on me congédia de Eome (au moment où Florence était infestée par la peste), et on me destina pour prison, avec une pitié généreuse, l'habitation du plus cher ami que j'eusse à Sienne, monseigneur l'archevêque Piccolomini. J'ai joui de sa très aimable compagnie avec tant de calme et de contentement dans l'âme, que reprenant chez lui mes études je trouvai et démontrai une grande partie des conclusions mécaniques sur la résistance des solides, avec d'autres spéculations. Après cinq mois environ , la peste ayant cessé dans ma patrie, Sa Sainteté a daigné commuer l'étroitesse de cette maison en la liberté de la campagne qui m'est si chère : si bien que je m'en retournai à la villa de Bellosguardo et depuis à Arcetri où je me trouve encore, heureux de respirer cet air sain près de ma chère patrie Florence. Portez-vous bien. »

(1) ... e non ebbi per risposta che un' alzata di spalle, solito rifugio di chi è persuaso per pregiudizio e per anticipata opinione.

Toute la vie de Galilée est dans cette lettre historique. Tl n'y manque qu'un point essentiel. Le plus grand homme de l'Italie alors vivante ne fut pas livré, comme on l'a dit, à la torture, mais, âgé de soixante-dix ans , il dut signer de sa main et répéter mot à mot, à genoux devant les Eminences, la formule d'abjuration. Galilée eut tort, le père Lancio et monsignor Vitrici eurent raison ; l'immobihté de la terre fut décrétée. La terre a beaucoup tourné depuis lors : epur si muove.

Naples était en Espagne et, par conséquent, plus indépendante de Rome que d'autres pays italiens. L'inquisition n'y régnait point : c'est le peuple qui n'en voulait pas et qui l'avait repoussée violemment par une émeute. Telesio, ce philosophe calabrais, ce précurseur de Bacon qui l'appela le premier des modernes, put librement professer à Naples et secouer le joug d'Aristote ; s'il se retira sur le tard à Cosenza , ce ne fut pas de force , et il mourut dans son lit à soixante-dix-neuf ans (1509-1588). Ce fut encore à Naples que vécut longuement (1540-1615) le physicien Délia Porta , qui eut des caprices et des lubies , chercha des secrets inutiles à la médecine et aux sciences, mais qui découvrit la chambre obscure et composa quatre volumes de comédies , les meilleures peut-être (ce n'est pas beaucoup dire) de ce temps-là. De Naples encore ou des provinces napolitaines (de la Terre d'Otrante) était le philosophe Vanini (1584-1619) , qui défendit Aristote et tomba, dit-on, dans l'athéisme ; celui-ci finit mal, mais non dans son pays : il alla se faire brûler à Toulouse. La

molle Parthénope, en ce temps-là, permettait donc de penser et de savoir, mais elle traitait fort mal les rêveurs qui voulaient s'occuper des affaires d'Etat. Le pauvre Campanella en sut quelque chose.

Encore un Calabrais, né en 1568 avec la rage de savoir : il mûrit avant de fleurir et n'eut pas d'enfance. Docte avant l'âge et curieux de mystères, il se fit accuser de magie et dut voyager tout jeune, mais il put rentrer au pays, abattre Aristote et les autres, puis rêver une réforme de la science en revenant à la nature, <( ce manuscrit de Dieu ». Tout cela était permis, même les prophéties, les guérisons mystérieuses, les extravagances de l'imagination, même le roman communiste, ce la Cité du soleil. » C'étaient là des utopies qui n'inquiétaient personne. Mais Campanella fut accusé d'avoir trempé dans une conspiration contre l'Espagne : l'Espagne le mit en prison et l'y retint vingt-huit ans.

C'est ici que l'intérêt commence. Le malheureux, qui s'était laissé prendre en Calabre, fut jeté à Xaples dans la fosse du Miglio, qui est un des souterrains du Château- Neuf. Cette fosse est obscure, humide, on y respire à peine ; il dort avec des fers aux jambes, en haillons, presque nu : il a faim, des hémorragies l'exténuent. « On m'a placé, dit-il, comme Jérémie, en un lieu inférieur où il n'y a ni lumière ni air, mais puanteur et saleté, nuit et hiver perpétuels. Comme Socrate et comme presque tous les sages, je suis ici enfermé, accusé, tandis que mes ennemis ne peuvent rien alléguer contre moi qui suffise pour me punir (1). » Tout son tort (à ce qu'il affirme), c'est d'aimer Dieu, et l'Italie sa patrie, et sa splendeur qui

(J) DoMENico Berti, Tommaso Campanella. 1878.

éclate dans le principat apostolique a pour lequel il écrivit, opéra et parla merveilleusement (1). » — Pourquoi donc Ta-t-on accusé d'être un rebelle ? Parce qu'en observant le soleil, la lune et les étoiles, il y a découvert des signes annonçant la fin du monde contre l'opinion d'Aristote qui le veut éternel. Yoilà, dit-il, tout son crime. Et dans la solitude de la prison, il pense non seulement à Dieu et à l'Italie, mais au peuple qui est tout et ne s'en doute pas, se laisse mener par un enfant « qu'il pourrait défaire d'une secousse »... Chose stupéfiante ! tout ce qui existe entre ciel et terre est à lui, mais il l'ignore et, si un homme le lui dit, il abat cet homme et le tue (2) : Il disait cela en vers, car il était poète, le plus sincère peut-être et le plus vibrant de tous ses contemporains. Il leur criait avec sa franchise habituelle :

ce La valeur s'est changée en orgueil , la sainteté en hypocrisie , les politesses en cérémonies , le jugement en subtilité , l'amour en faux zèle et la beauté en fard.

(( C'est grâce à vous, poètes, qui chantez de feints héros, des ardeurs infâmes, des mensonges et des sottises, mais non les vertus, les secrets et les grandeurs de Dieu, comme on faisait aux temps anciens.

(( Les œuvres de la nature sont plus merveilleuses que vos fictions et plus douces à chanter... (3). »

Quelle fière réponse aux mièvreries libertines du cava-

(1) Amo Deum, et Italiam patriam meam ejusque splendorem qui in apostolico principatu f ulget, pro quo scripsi, feci ac dixi mirificè.

(2) Tutto è suo quanto sta fra cielo e terra Ma no '1 conosce : e se qualche persona Di ciô r avvisa, e' 1' uccide e 1' atterra.

(3) Opère di Tommaso Campanella, édition de M. D'Ancona (Turin Pomba, 1854), tome I, p. 18, 24, 30, 33, 79, 91, 99, lOô, 151, etc.

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lier Marin et des autres ! Campanella ne passait pas son temps entre Vénus et Adonis , mais entre la pensée et la science ; il méditait et lisait assidûment : ce Je vis dans une poignée de cervelle ; je dévore tant, que tous les livres que contient le monde n'ont pu assouvir mon appétit vorace. Combien n'ai-je pas mangé ! et je meurs de faim ! » Aussi vivait-il en haut, au-dessus des perversités humaines. Il disait ce au Christ, Notre- Seigneur » :

c( Ceux qui te suivent, ressemblant moins à toi, le Crucifié, qu'à ceux qui t'ont mis en croix, errent aujourd'hui, bon Jésus, loin des mœurs que ta sagesse a prescrites.

ce Luxures, injures, trahisons et guerres, voilà ce que fomentent les saints les plus vénérés, puis des tourments inouïs, des horreurs et des gémissements ; il y a moins de plaies dans l'Apocalypse.

ce Leurs armes sont levées contre tes amis méconnus , tel que je suis : tu le sais, si tu vois dans les cœurs ; ma vie et ma passion témoignent que je suis à toi.

c( Si tu reviens sur la terre, reviens armé , Seigneur, car de nouvelles croix te sont préparées par des ennemis non turcs ni juifs, mais de ton royaume. »

La foi du poète était sincère : elle résistait même aux révoltes de sa raison. Quand il voit d'un côté la construction du monde et de toutes ses parties, les lois qui le gouvernent et le maintiennent, il reconnaît la sagesse, la beauté infinie du Créateur. D'autre part les abus des brutes, la joie des mauvais, le martyre des bons lui troublent l'esprit : on lui dit, à lui qui ignore {a me ch' ignora) : c'est la faute des maçons qui n'ont pas suivi le plan de l'architecte. Ici la raison lève la tête : Quoi donc I ce la puissance, l'intelligence, l'amour infini commet à d'autres

le gouvernement et se repose ? Le maître vieillit donc ou se fait négligent? — Non, répond la foi, un seul est Dieu qui débrouillera tout ce chaos et les motifs secrets des choses. Nous saurons alors pourquoi tant de gens ont péché. »

C'est ainsi qu'il se consolait dans sa prison, où il vivait enchaîné et libre, en compagnie et seul, gémissant et calme, « insensé aux yeux du monde, sage aux yeux de Dieu; les ailes abattues à terre et volant aux cieux, l'âme joyeuse dans une chair triste. » Mais c'est à la guerre que les vertus se montrent, « le temps est court près de l'éternité, rien n'est léger comme un fardeau qu'on aime. De mon amour je porte au front l'image sûr •d'arriver à temps, le cœur en fête, là-haut où sans parler on est toujours compris. »

Cependant ses juges étaient féroces : ils voulaient à toute force que le pauvre homme eût conspiré. Sept fois, en février 1600, il eut à subir l'estrapade,

Le membra sette volte tormentate,

et dans ces tortures, il eut les nerfs détruits, les os rompus, les chairs déchirées,

I nervi strutti, e l'ossa scontinuate, Le carni lacerate.

« Au temps de Mandina, écrit-il lui-même en prose, je fus, à l'instance de Sauces, conseiller fiscal, tourmenté quarante heures par une petite corde usqiie ad ossa ; attaché à bras tordus, pendant sur un bois aigu, tranchant : c'est ce qu'on appelle la vigilia, la veillée. Une livre de chair me fut coupée par-dessous, et il en sortit après quantité d'autre pétrie et pourrie, et je fus soigné ainsi

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pendant six mois, et il me sortit plus de quinze livres de sang des veines et des artères rompues (1). » Ceci n'est pas du réalisme, c'est de l'histoire : Transféré ensuite au château Saint-Elme, dans un souterrain où Teau dégouttait des murs, Campanella eut de nouveaux tourments à subir : ses juges s'obstinaient à lui faire dire « ce qu'ils voulaient, à qui ils voulaient^ comme ils voulaient ». Ils le combattaient avec « des sbires, des fosses, des menottes, des fers, des tourments, le bourreau, l'obscurité et la faim. » Faut-il donc s'étonner qu'il ait écrit alors des livres insensés, qu'il ait cru voir le diable dans un miroir et persisté dans ses divagations prophétiques? Dans cette longue captivité, s'il eut des moments de défaillance, où il prêchait la théocratie ou l'absolutisme, il osa pourtant défendre Galilée au moment même où Descartes, par prudence, jetait au feu les livres de l'astronome incriminé. Tantôt il persistait dans ses rêveries et ses divagations, tantôt il se les reprochait avec effarement, dans une rage de pénitence :

ce Seigneur, j'ai trop péché, trop, je le reconnais ! Seigneur, je ne m'admire plus de mon martyre horriblement atroce. Mes prières abominables ne furent pas dignes qu'on les soulage, c'est un poison mortel que j'aurais mé> rite. Ame insensée à courte vue ! J'ai dit à Dieu : justice et pas de grâce ! Mais ta haute et douce endurance sans qui tu m'aurais dû foudroyer tant de fois me laisse

(1) Al tempo del Mandina fui, ad istanza del Sances fiscale, tormentato quaranta ore di funicella usque ad ossa : legato nella corda a braccia torte, pendendo sopra un legno tagliente ed acuto, che si dice la vigilia. Mi taglio di sotto una libra di carne e molta poi ne iisci pesta e mfracidita, e fui curato per sei mesi con tagliarmi tanta carne e mi usei più di 15 libbre di sangue dalle vene ed arterie rotte.

un peu d'espoir encore que tu m'as pour la fin réservé le pardon. »

Un dernier trait : Campanella, qui resta vingt-sept ans en prison sans procès, sans jugement, exténué par toutes les privations, toutes les souffrances et toutes les tortures, ne se donna pas la mort. Il explique le fait dans un sonnet plein de philosophie. Pourquoi changer d'existence ? Est-on sûr d'y gagner? Tous les rivages se ressemblent, et nepuis-je oublier mes gémissements d'aujourd'hui, comme j'en ai oublié mille autres ? Qui sait ce qui adviendra de moi, puisque le Tout-Puissant garde le silence, puisque je ne sais pas moi-même si j'eus la guerre, quand j'étais un autre être, ou si j'eus la paix ? Philippe III m'enferme aujourd'hui dans un cachot pire que l'autre, et il ne le fait pas sans la volonté de Dieu. « Restons donc comme Dieu le veut, puis qu'il ne peut se tromper. »

Stamo corne Dio vuol, poichè non erra.

Voilà bien Campanella, toujours un peu illuminé, croyant aux existences antérieures comme aux existences futures, mais sage, courageux, résigné, dans une heure lucide : (juittons-le sous cette bonne impression.

En 1600, Tannée où le philosophe dominicain fut emprisonné à Naples, un autre philosophe, également dominicain fut brûlé à Rome : Giordano Bruno (1). Celui-ci

(1) DOMENICO Berti, Vîta dl Giordano Bruno da ^Vo/a (1868). — Bartholmèss, Jordano Bruno (1846). — Brunnhofer, Giordano Bruno' s Weltanschauung tind Verhdngniss, 1882.

nous retiendra plus longtemps, parce qu'il fut, comme penseur et comme écrivain, plus avancé que Campanella, plus moderne. Ajoutons qu'il passa quinze années de sa vie en Suisse, en France, en Angleterre, en Allemagne et qu'en voyageant avec lui, nous irons partout.

Griordano Bruno naquit en 1548 à Noie, dans la Terre de Labour, tout près de Naples , au pied du Vésuve ; il aimait son clocher où, au cinquième siècle, avaient sonné les premières cloches et il s'intitulait volontiers le Nolain. De Noie aussi fut cet Algier (Pomponio Algieri), accusé en 1555 « comme contempteur de la foi et rehgion chrétienne ; après longue détention es prisons de Padoue et de Venise, il fut condamné à perpétuelles galères » ; mais le légat (( l'ayant demandé à la seigneurie, afin d'en faire offre agréable à son maître », Algieri subit à Rome le dernier supplice , « effrayant par sa constance et sa magnanimité tous les plus vénérables Pères de Rome, spectateurs d'icelle ». Ainsi s'exprime le martyrologe calviniste cité par M. Bartholmèss.

Noie est un. pays volcanique a. comme l'atmosphère, comme l'eau, comme ce vin noir et épais qui a le nom significatif de mcmgiaguerra. De là le feu du sang, du teint et de la fantaisie, de là la finesse des organes, la vivacité du geste, la mobilité de l'humeur, l'ardeur passionnée du caractère. » Giordano naquit d'une famille vaillante (son père avait été soldat), mais peu riche : aussi dut-il, encore enfant, se tirer d'affaire tout seul. Dès sa onzième année, il se rendit à Naples ; à quinze ans, il entra comme novice dans un couvent de dominicains. Les bons pères ont nié le fait, alléguant que s'il était entré chez eux il y serait resté {sifuisset ex nodis, uHqiie nohiscum jjermcmsisset convictii et sensibles) : nous n'in-

sistons pas sur cette raison. Dans le couvent que hantait encore la grande ombre de saint Thomas, Giordano ce eut des li\Tes et des loisirs et se jeta dans la philosophie , mais il fut bientôt scandalisé par l'abjection intellectuelle de ses camarades qui , au lieu des œuvres de saint Thomas, avaient à la main des livres de dévotion. Il cherchait un foyer de science et trouvait un refuge d'ascétisme. La rébellion commença dans son esprit. »

N'est-ce là qu'une conjecture ? On pourrait le croire, puisque le Nolain ne quitta pas la maison et qu'à vingtquatre ans il se fit ordonner prêtre. Pendant quatre années il vécut dans les divers couvents que l'ordre possédait aux environs de Naples, et il ne fit pas parler de lui. Mais à son retour à la ville, on dit qu'il ne put tenir sa langue et que ses propos sentaient Tarianisme ; or, en ce temps-là. Pie V était sévère. Le Père provincial intenta un procès à Bruno qui, habitué à vivre en plein champ, fiimait la liberté; il n'attendit pas la prison et prit la fuite.

Il espérait pouvoir se cacher à Eome, mais la police de Saint-Dominique l'y suivit ou l'y retrouva ; aussi dut-il se sauver plus loin, en quittant le froc, mais en gardant le scapulaire. On le vit à Gênes, à Novi, où il vécut en apprenant à lire aux enfants, puis à Savone, à Turin, à Venise où il imprima un livre (on ne sait lequel) qui ne lui donna pas de pain , puis à Padoue où il aurait pu trouver quelque emploi à l'université, mais il en fut chassé par la peste et par les vacances. L'habit de dominicain, qu'il reprit alors, lui permit de dîner quelquefois dans les couvents ; mais il ne se sentait pas en sûreté dans un pays d'inquisition, si bien qu'en 1579 il passa les Alpes et vint à Genève.

Ce qu'il y fit, on ne le sait que depuis peu (1) : il s'habilla en cavalier, embrassa le calvinisme, entra comme étudiant à l'Académie, s'y moqua de son professeur et, pour ce fait, comparut devant les autorités ecclésiastiques. Il fit amende honorable et on lui rendit le droit de communier, mais pouvait-il durer longtemps dans la cité calviniste, avec ses hardiesses de pensée et ses intempérances de langue ? ce n'est pas là, en tout cas, qu'il eût pu donner aux imprimeurs sa comédie rabelaisienne du Candelajo.

En quittant Genève, il voyagea un peu partout et nous a laissé des documents sur l'état intellectuel de l'Europe, de 1580 à 1590 : il est donc utile de le suivre. On le vit d'abord à Lyon , puis à Toulouse : comment donc le moine défroqué alla-t-il se jeter ainsi dans la gueule du loup? Toulouse était une ville d'inquisition, <( le boulevard de la foi dans le Languedoc ; » ses magistrats poussaient à l'intolérance : c'est là qu'en 1619 le malheureux Vanini, déjà nommé, eut ce la langue coupée, le corps précipité dans le feu et Tâme dans l'enfer ». Bruno, qui avait lu Rabelais, devait savoir que Pantagruel ne demeura guère à Toulouse « quand il vit qu'ils faisaient brûler leurs régents tout vifs comme harengs saurets, disant : « A Dieu ne plaise qu'ainsi je meure, car je suis de ma nature assez altéré sans me chaufi'er davantage. » Le Nolain n'en resta pas moins deux ans à Toulouse ; bien plus, il y enseigna la philosophie, comme professeur ordinaire, à l'université qui réunissait alors dix mille étudiants. Cela prouve, au moins, qu'il n'était pas compromis comme calviniste. Il semble même qu'à ce moment

(1) Giordano Bruno à Genève. Documents inédits publiés par Théophile Dufour, directeur des archives de Genève, 1884.

de sa vie, il usât d'une certaine prudence puisque le sujet d'un de ses cours était le livre d'Aristote De anima. Cependant il proposa certaines conclusions et provoqua certaines discussions qui lui firent du tort ; d'autre part, c'est lui qui le dit , les guerres civiles , en ce pays , troublaient les études (1). La ligue et la cause, la Lorraine et la Navarre étaient en guerre et la France ce jouait la tragédie sur un échafaud )). Bruno estimant donc qu'il vivrait plus sûrement à Paris, y courut vite et fit sa cour au roi Henri III, jeune homme de mauvaises mœurs, mais protégeant les études ; Bruno lui dédia un livre {De iimbris idearum) et le présenta, dans la dédicace, comme « un spectacle qui transporte les peuples d'admiration par sa vertu, son génie, sa magnanimité, sa gloire ». Dans un autre écrit du même auteur, le même souverain est comparé au « lion des antres élevés qui, par les rugissements de sa colère répand l'épouvante et des horreurs mortelles parmi les autres puissants déprédateurs des forêts, et qui, lorsqu'il se repose et s'apaise, exhale des bouffées de libéral et courtois amour (2) ». Nous ne traduisons pas plus loin, la fin de la période est un galimatias marinesque.

A la faveur de ces hyperboles , le Nolain put professer à Paris ; ce qu'il enseigna d'abord , ce fut le lullisme : un

(1) ... Ma occorrendo in certe dispute, che diedi fuori e proposi conclusioni... poi per le guerre civili me partii e andai a Paris (sic).

(2) ... qviello che, quando irato freme, corne leon da l' alta spelonca, dona spaventi et orrori mortali a gli altri predatori potenti di queste selve ; quando siriposa et si quieta, manda tal vampa di libérale etdi cortese amore ch' infiamma il tropico vicino, scalda 1' orsa gelata, e dissolve il rigor de 1' artico deserto, che sotto 1' eterna custodia del fiero Boote siraggira. (Cena délie ceneri.) ■

art mécanique et un peu mystérieux, une mnémotechnie philosophique, accessible à tous, pour se procurer facilement de la science : il paraît que ses premières leçons eurent du succès. On lui offrit le titre de professeur ordinaire , il le refusa « parce qu'il ne voulait pas aller à la messe )), mais il accepta celui de professeur extraordinaire qu'il dut à la faveur du roi. Puis, tout à coup, il quitta Paris (1583) ce à cause des tumultes qui naquirent {jm^ li tumulti cTie nacquerd) ». Cet audacieux aimait le bruit, celui qu'il faisait lui-même, dans sa chaire, et les applaudissements de ses disciples, mais le fracas de la rue le dérangeait.

Il se réfugia donc à Londres où il fut fort bien traité par M. de Oastelnau, seigneur de Mauvissière et ambassadeur de Henri III, écrivain lui-même, traducteur de Eamus et auteur de mémoires estimables. La reine Elisabeth triomphait alors dans toute sa gloire : Bruno la porta aux nues avec une emphase qui ne doit pas nous étonner, c'était la politesse du temps. Il vit aussi beaucoup Philippe Sidney, le gentilhomme qui périt si humainement sur un champ de bataille (1586), en brûlant de soif et en tendant à un pauvre soldat mourant le verre d'eau qu'on lui apportait. — ce Cet homme en a encore plus besoin que moi, dit-il {this man's necessity is still greater than mine), » un de ces mots qui restent.

Ce Sidney était poète ; il avait donné une « Arcadie » dans le goût italien qui régnait alors. Le Nolain dut se trouver fort à l'aise dans cette cour où les gens de son pays faisaient fureur; la reine savait leur langue et la parlait avec eux (c ambitieusement (1) », dit l'orateur véni-

(1) (La regina) parla la lingua itàliana, nella quale si comiDiace

tien Michiel ; elle se modelait sur le code de Castiglione et prenait volontiers l'air et le ton des cours de Ferrare ou d'Urbin. On sait qu'elle traita fort libéralement un ami de Bruno, messer Florio, le traducteur de Montaigne ; ce Florio aurait voulu qu'on écrivît partout dans la langue de Boccace. Il y avait aussi dans les cajoleries d'Elisabeth une certaine prédilection confessionnelle : la plupart des Italiens voyageant en Angleterre étaient des fugitifs, persécutés chez eux pour cause de religion.

Bruno fut admis dans le cercle littéraire de Sidney réunissant Spenser déjà connu par son Calendrier du terger (1579), Harvey, Dyer, William Temple et autres lumières du temps, ce Nous nous assemblions, a écrit le Xolain, dans un appartement bien fermé. » Dieu sait tout ce qu'on a tiré de cette petite phrase ! Ce qu'on peut affirmer aujourd'hui, c'est que si un groupe quelconque lit à huis clos de petites débauches d'hétérodoxie, Spenser et Sidney n'en étaient pas. Ce qu'il fallait à Bruno? c'était plutôt un cénacle de penseurs qu'une académie de gens de goût assemblés pour combattre l'euphuisme. Son homme eût été peut-être François Bacon, mais quand l'Italien arriva en Angleterre (1583) le futur chancelier n'avait encore que vingt-deux ou vingt-trois ans et ne s'occupait pas de philosophie. On a supposé que ces deux hommes n'auraient jamais pu s'entendre ; l'un disait : « il faut que les philosophes aient des ailes ; » l'autre devait dire : « ce ne sont pas des ailes qu'il faut attacher à l'intelligence humaine, ce sont des semelles de plomb. » Cela est possible, en tout cas les deux penseurs ne se connurent

tanto, che con gl' Italiani per ambizione non vuol mai parlare altrimenti.

272 LA EÉFORME.

pas ou ne prirent point garde l'un à l'autre. Bacon n'eut jamais à parler de Bruno.

Que fit ce dernier en Angleterre ? Sa place eût été dans une chaire d'Oxford. Mais, en ce temps-là, les universités se tenaient en panne ; il n'y soufflait guère qu'une bouffée d'anglicanisme qui ne les remuait pas. Les étudiants, ignorants et grossiers, passaient leur temps à boire et à se battre ; quant aux professeurs , un mot de Sidney les caractérise : c( les quatre facultés n'en forment qu'une seule, celle des grammairiens... dum verba sectantur, res ipsas negligunt. y> Un jour, pour régaler l'esprit d'un comte palatin, il y eut à Oxford une joute scientifique où Bruno, s'il faut l'en croire, abattit quinze fois l'adversaire désigné pour disputer contre lui. Sur quoi il demanda la permission de professer à Oxford ; sa pétition à cet effet doit être connue :

« Le Nolain, docteur d'une théologie mieux élaborée, professeur d'une sagesse plus pure et inoffensive {magis lahoratce^ tlieologiœ doctor, purioris et innocim sapientirr. professor), philosophe connu dans les principales académies de l'Europe, qui a fait ses preuves et qui a été accueilli honorablement, qui n'est étranger que chez les barbares et le vulgaire, qui réveille les esprits du sommeil, qui dompte l'ignorance présomptueuse et récalcitrante, qui, dans toutes ses actions, développe une sympathie générale pour l'humanité, qui aime d'une égale affection Italiens et Anglais, mères et jeunes épouses, têtes mitrées et têtes couronnées, gens de robe et gens d'épée, ceux qui portent capuchon et ceux qui n'en portent pas ; qui a pour règle de regarder, non pas au chef oint , ni au front marqué, ni aux mahis lavées, mais à l'endroit où se trouve le visage véritable de l'homme, c'est-à-dire aux forces de

l'esprifc, aux qualités du cœur ; qui est détesté de ceux qui propagent la sottise et servent l'hypocrisie, cher à ceux qui aiment la probité et le travail, admiré des plus nobles fifénies... »

Bruno se rendait justice : c'est quelquefois le meilleur moyen d'arriver. Aussi put-il enseigner à Oxford : il j fit deux cours, l'un De quintiplice sphœra, l'autre sur l'immortalité de l'âme, c'est-à-dire ce l'immutabilité de la substance, absolument simple, toujours la même, qui pense et veut en nous ». La vie, à son avis (et peu de gens le comprenaient ainsi) , n'était qu'une sorte de mort ; la mort, en revanche, une naissance réelle, un avènement à la véritable vie :

Persentire datur paucis quam vivere nostrum hoc Sit periisse, mori hoc sit verse adsurgere vitse.

Il ne paraît pas que Bruno réussit à Oxford, qui était pourtant l'œil droit de l'Angleterre, la lumière de tout le royaume :

The right eye of England, The light of whole realm.

Aristote y régnait en despote ; les bacheUers et les maîtres es arts qui ne suivaient pas strictement ses doctrines étaient passibles d'une amende de cinq shellings. Certes la reine avait des lettres et savait du grec; Shakespeare, après Spenser et avec Bacon, allait illustrer son règne- Mais on y était bien loin encore de la liberté d'écrire (1),

(1) La presse était si peu libre en Angleterre que toutes les œuvres italiennes de Griordano Bruno, parues à Londres, n'y furent pas imprimées ostensiblement. La Cena délie ceneri porte la date de Paris ; De Vinfinito universo e monJo, celle de Venise ; De la causa^ prînciino T. II. 18

de penser, de parler. En 1585, la chambre étoilée n'autorisa que deux imprimeries hors de Londres, celle d'Oxford et celle de Cambridge ; ce tribunal surveillait l'impression, saisissait les livres, brisait les presses, les vrais savants prenaient peur et, par prudence peut-être, se faisaient pédants. Bruno trouvait chez eux des raisonnements « dignes du bouvier » ; le reste de la population ne valait guère mieux, s'il faut l'en croire. Les marchands étaient grossiers, le peuple féroce traitait les étrangers de traîtres et de chiens {cani, traditori). La cour seule, où ln*illaient Sidney, Walsingham, Leicester gardait quelque lustre ; la cour et les femmes dont Erasme avait déjà dit tant de bien : « gracieuses, charmantes, souples, tendres, belles, délicates, blonds cheveux, peau blanche, joues vermeilles, bouche friande, yeux divins (1). » Mais quelle populace! Un troupeau de loups et d'ours ! Il faut lire là-dessus ses dialogues intitulés la Gêna délie ceneri : on y verra les « Embarras de Londres » à la fin du seizième siècle. On peut donc affirmer que Bruno ne se plut pas en Angleterre : aussi n'y resta-t-il que deux ans (1583-1585) et il revint à Paris avec son protecteur Castelnau qui l'a-

e uno, celle de Venise ; le Spaccio de la bestia trionjante, celle de Paris ; la Cabala del cavallojjegaseo, celle de Paris ; De gli eroîc'i furori, celle de Paris. Tous ces ouvrages parurent en 1584 et en 1585 et sont dédiés à Sidney (^Sid7ieo) ou à Castelnau ou Mauvissière (^Castelnovo ou Mauvissiero), sauf la Cahala qui est mise sous le patronage du reverendissimo signor don Sapatino, ahhate snccessor di San Quintino e rcicovo di Casamarciano.

(\^...graziose,gentili, pastose, viorhide, belle, délicate, hîcndl capeUi, Manche guancie, vermiglie gote, labbra succhiose, occlii divini. Voir aussi le sonnet qui termine l'argument du livre intitulé De gli eroici jurorî :

De V Inghilterra o vaghe ninfe e belle.

vait sauvé de la faim et des pédants d'Oxford. Toutes les fois qu'il parle de ces docteurs, ses antagonistes, le Nolain entre en belle humeur et ne tarit pas en sarcasmes.

« lis parlaient bien latin ? demande Smithe. — Oui, répond Théophile. — Honnêtes gens ? — Oui. — De bonne réputation ? — Oui. — Doctes ? — Assez compétemment.

— Bien élevés, courtois, civils ? — Trop médiocrement.

— Docteurs ? — Oui, messire, oui, père, oui, madone, oui, mère, oui, docteurs, docteurs d'Oxford, je crois. — Qualifiés ? — Je crois bien : hommes de choix, de robe longue, habillés de velours ; l'un d'eux avait au cou deux chaînes d'or luisant ; l'autre, pardieu, avec sa précieuse main qui portait douze bagues à deux doigts, avait l'air d'un bijoutier richissime... — Avaient-ils l'air de s'entendre en grec? — Et en bière item... — Comment étaientils faits ? — L'un paraissait être le sénéchal de l'ogre et de la géante ; l'autre, le grand vizir de la déesse de la réputation. »

Ce fut à Paris, en 1586, le jour de la Pentecôte, que Giordano Bruno obtint une discussion publique où Aristote devait être ouvertement combattu. C'était hardi, mais le Nolain avait d'avance et fort habilement fait excuser cette audace, en affirmant qu'Aristote avait reçu de l'Académie de Paris plus qu'il ne lui avait donné {plus Aristotelem universitati qiiam universitatem AristoieJi delere), La vérité, ajoutait-il, est plutôt nouvelle qu'ancienne ; il faut permettre à tout le monde d'être philosophe en philosophie, de penser et de parler librement. C'est la raison qui nous excite et nous pousse. Défionsnous de nos croyances : commençons par le doute, afin de plaider notre cause plus librement, plus sincèrement. C'est une suprême ignorance que de se figurer qu'on sait.

Il n'est pas d'opinion ancienne qui n'ait été nouvelle un jour. Si l'âge seul a raison, nous sommes dans le vrai, bien plus qu'Aristote : nous avons vingt siècles de plus que lui. Si la vérité, quelle qu'elle soit, veut durer, il faut qu'elle soit reconnue par la divinité lumineuse qui réside en nous, dans le sanctuaire de nos âmes. Telles sont les idées que le Nolain jetait au vent ; elles seront ramassées par Descartes. Bruno le dit lui-même : il fut un réveilleur d'intelligences endormies {dormitanthim animorum excvMtor). « Secouer, remuer, stimuler, surprendre, contredire, exciter de toutes façons les esprits, et, selon la formule socratique, les accoucher, était une vocation salutaire. Il fallait, pour bien penser, commencer par penser autrement, aliter sentire; c'est à quoi les Eamus, les Bruno forcèrent leurs contemporains (1). »

Réussit-il à Paris ? Pas plus qu'à Oxford, nous le tenons de lui-même. Ce temps de luttes sanglantes était mal fait pour les pacifiques vaillances de l'esprit. — Quel bruit pouvait faire le pauvre Nolain au milieu de ces misères et de ces « tumultes ? » Il se sauva en AUemaorne (juin 1586), heureux d'y avoir échappé. On le ^dt d'abord à Mayence, puis à Marbourg dans la Hesse ; il s'y fit immatriculer à l'université comme docteur romain en théologie {theologm doctor romanensis) et demanda la permission d'enseigner ; on la lui refusa pour de graves motifs {ob arduas causas). Fut-ce la qualité de romain qui lui valut cet échec ? on l'ignore ; on sait seulement qu'il se mit fort en colère et alla insulter le recteur dans sa maison. Il voulut que son nom fût rayé des registres de l'université ce ce qui, dit Nigidius, lui fut accordé sans

(1) Bartholmèss, I, 97.

peine. )> Et il courut de Marbourg au centre du luthéranisme, à Wittemberg.

« Wittemberg, dit Bruno, c'est l'Athènes de la Germanie )) : il y restait, en effet, quelque chose de Melanchthon. Il y régnait une sorte de tolérance ; les étrangers, même catholiques, y venaient apprendre le grec. Le Xolain put y séjourner sans gêne et y enseigner librement ; c'est lui-même qui nous l'apprend dans un ce discours d'adieux )) {oratio valedidoricc) qu'il prononça publiquement, avant de quitter cette académie justement célèbre.

(( Yous ne m'avez pas questionné sur ma foi que vous n'approuvez pas... vous m'avez permis de n'être qu'un ami de la sagesse et un amant des Muses ; vous ne m'avez pas interdit d'exposer sans réserve des opinions contraires à vos enseignements. Vous n'êtes pas philosophes ; votre piété primitive vous fait préférer la physique et les mathématiques du bon vieux temps ; cependant vous m'avez écouté sans colère. J'ai trouvé chez vous, en mon exil étroit, la patrie la plus large {in angusto exilio patriam amplissimam) ; vous avez repoussé les calomnies répandues contre moi pendant les deux années que je viens de passer parmi vous. Le proscrit a été comblé d'honneurs et de grâces. » Bruno louait ensuite, dans ce discours d'adieux, Albert le Grand, Cusa, « l'incomparable Copernic, » enfin Luther lui-même, plus grand qu'Hercule, puisqu'il avait pu abattre sans massue, avec sa plume seule,

De clava noli quœrere, penna fuit,

un monstre plus formidable que toutes les hydres des temps passés. « Tu as vu la lumière , ô Luther, tu l'as contemplée, tu as entendu l'esprit de Dieu qui t'appelait, tu lui as obéi, tuas couru, sans arme et faible, au-devant

de cet affreux'ennemi des grands et des rois ; tn l'as combattu avec ta parole, et couvert de dépouilles et de trophées, tu es monté aux cieux. »

On a conclu de cette prosopopée que Bruno s'était fait luthérien, bien qu'il y dît tout le contraire : ce Vous ne m'avez pas questionné sur ma foi que vous n'approuvez pas ; » un pareil esprit ne pouvait tenir dans aucune chapelle. Pourquoi donc ne resta-t-il que deux ans à Wittemberg et pourquoi courut-il à Prague, chez saint Népomucène , qui ne pouvait lui faire que du mal ? Les uns supposent des tracasseries à l'avènement d'un nouvel électeur (Christian P^') qui était un peu piétiste ou puritain. D'autres ont expliqué cette vie nomade par une certaine inquiétude d'esprit ; les adversaires ont insinué que le philosophe errant était talonné par la faim et ce ne savait de quel bois faire flèche ». On pourrait présumer encore que le Nolain tenait à promener sa science et à propager sa gloire. Quoi qu'il en soit, à Prague, saint Népomucène ne lui fit aucun mal. L'empereur Eodolphe j tenait sa cour ; ce prince bizarre et plein de contradictions s'amusait aux sciences occultes. Or, Bruno estimait que le haut regard des souverains devait se tenir attaché aux astres; il put donc plaire au César allemand, qui lui fit présent de trois cents thalers. Mais il ne lui fut point permis d'enseigner dans l'université catholique. 11 quitta donc Prague et alla se présenter chez le prince de Brunswick, à l'université de Helmstœdt (1589), conduit, écritil, non par le hasard, mais par une certaine providence ; cependant il n'y eut pas de bonheur. Dès son arrivée, le duc régnant mourut, et le Nolain eut à prononcer à ce propos une oratio cansolafona, qui lui valut quatre-vingts écus et un grand renom d'éloquence. Il y disait en par-

larit de lui-même et de ses malheurs : (( Souviens-toi, ô Italien, qu'arraché à ta patrie , à tes amis, à tes études, tu fus exilé pour avoir aimé la vérité et qu'ici tu es traité en citoyen. Là tu étais exposé à la dent vorace du loup romain, ici tu jouis d'une pleine liberté. Là tu étais asservi à des pratiques superstitieuses et absurdes ; ici on t'exhorte à suivre un culte purement réformé. Là tu étais comme mort par la violence de plus d'un tyi'an ; ici tu vis par la douce équité du meilleur des princes, comblé de grâces et d'honneurs. C'est à lui, comme à ton véritable souverain, à ton protecteur et bienfaiteur que tu as toutes les obligations imposées par la gratitude. »

Par malheur, Bruno, réduit à enseigner la philosophie à Helmstgedt, déplut au chef du clergé qui l'excommunia en plein temple sans l'avoir entendu : « arrêt personnel et très inique. » Le Nolain protesta de toute sa force, en s'appuyant sur Sénèque :

Qui statuit aliquid parte inaudita altéra, ^quum licet statue rit, haud œquus fuit.

Mais il ne semble pas qu'il ait obtenu justice ; couvert par la protection du prince, il continua ses leçons pendant un an ; mais excommunié d'un côté par les catholiques , de l'autre par les luthériens , il ne put plus longtemps tenir en place. A la fin de 1590, nous le trouvons à Francfortsur-le-Mein.

C'était alors une ville de plaisir et de tolérance : les catholiques , même les israélites, même les sociniens n'y étaient pas molestés. C'était de plus un grand centre de librairie : les "VVechel y tenaient leurs presses : là où sont les imprimeurs affluent aussi les écrivains. Bruno descendit chez les Wechel, qui le firent héberger largement

dans le couvent des carmélites et publia chez eux trois ouvrages latins, notamment son livre De monade^ numéro et figura. Il en fit graver sous ses jeux les estampes et en corrigea les épreuves jusqu'à la fin de la feuille pénultième ; après quoi il partit brusquement, écrit Jean Wechel : casu repentino a noMs avuJsus. A partir de ce moment et jusqu'à son retour en Italie, on perd sa trace ,les biographes qui cherchent à la retrouver ne sont pas d'accord. Tout ce qu'on peut supposer, c'est qu'il ne pressentait pas le péril, se croyant couvert par sa réputation qu'il s'exagérait peut-être. A ce moment de sa ^ie il rêvait un grand ouvrage : « Des sept arts libéraux, y> qui aurait été l'encyclopédie de tout le savoir humain. Espérait-il offrir ce monument au pape Clément YIII, à ce (( Léon X de la réaction » qui, à son avènement, donna de si belles espérances ? Se flattait-il de lui prouver que la raison libre et la science indépendante ne sont pas en désaccord avec les dogmes de la religion ? Ou faut-il croire que le mal du pays le reprit tout à coup , le poussa fatalement vers les lagunes ? — « Italie, Naples, Noie, s'écriat-il un jour, cette région bénie du ciel, qui fut parfois, en même temps, la tête et la droite de notre globe, pour gouverner et dompter les autres générations, a toujours été regardée par nous et par d'autres comme la maîtresse, la nourrice et la mère de toutes les vertus, de toutes les sciences, de toutes les humanités (1). »

Ce cri du cœur suffit pour expliquer la sainte imprudence qui le ramena vers la terre natale. A partir de ce

(1) Italia, Napoli, Nola, quella regione graclita dal cielo, e posta iiasieme tal volta capo e destra di questo globo, governatrice e domitiice dell' altre generasioni, è sempre da moi ed altri stimata maestra, nutrice e madré di tutte le virtudi, discipline, umanitadi.

moment et jusqu'à sa mort, il n'eut plus qu'à se débattre dans des luttes stériles et de longues souffrances contre une persécution sans pitié. Son œuvre était achevée ; il est donc temps de nous arrêter pour la parcourir, ou du moins pour étudier l'écrivain, l'un des plus fougueux, des plus personnels et des moins connus de la littérature italienne. A cette fin, deux de ses écrits pourront suffire : la comédie du « Chandelier, » qui date de sa jeunesse, et « l'Expulsion de la bête triomphante, » qui devait le conduire au bûcher.

Qu'est-ce que le Candelaio (le Chandelier) de Giordano Bruno? — Une comédie infâme et scélérate, » répond Scipione Maffei. — Riccoboni n'est guère moins sévère pour l'auteur : « On ne peut lui refuser beaucoup d'esprit ; il y a dans sa pièce des pensées qui pourraient plaire à plusieurs personnes, mais qui généralement font horreur aux honnêtes gens. » Libri, en revanche, ne se sent pas d'aise : « Il s'est montré l'émule des meilleurs auteurs de son temps. » Wachter admire aussi sans repentir : a II y a déployé un comique aussi vigoureux que délicat et agréable. » Lequel de ces critiques a raison ? Lisons la brochure.

ce Le Chandelier, comédie de Bruno Nolain, académicien de nulle académie, dit le Dégoûté {il FasticUto). » Epigraphe : In tristiUa hilaris, in hilaritate tristis. Seraitce un humoriste , « un Démocrite héraclitisant et un Heraclite démocritisant ? » comme disait Eabelais. Suit un sonnet qui crie gaiement misère, et une épître dédica-

toire à la signora Morgana, anglaise selon les uns, vénitienne selon les autres : en tout cas « docte, sage, belle, généreuse au superlatif ». Ce morceau est peu intelligible, il y a des souvenirs et des allusions que les commentateurs n'expliquent pas. Suit l'argument, c'est-à-dire le sujet de la pièce. Il fallait beaucoup d'explications aux lecteurs de 1582. ce II y a trois matières tissées ensemble dans la présente comédie : l'amour de Boniface, l'alchimie de Barthélémy et la pédanterie de Manphurius. » Arrêtons-nous là, nous tenons la pièce. Trois caractères, trois ridicules, conséquemment trois actions entrelacées : un libertin sur le retour, un chercheur de pierre philosophale et un écolâtre en us, poursuivant chacun sa chimère et dupé par elle : tous trois jetés dans un monde équivoque de femmes perdues, de filous se déguisant en sbires, tous trois enveloppés dans un de ces imbroglios d'aventures qui amusaient alors l'enfance peu exigeante du bon public. Nous avions déjà vu tout cela chez l'Ârétin et autres bouffons du siècle. Il y a pourtant un ce antiprologue ». Voilà qui est nouveau : qu'est-ce que cela ? — C'est un prologue fort embarrassé qui, ne sachant se tirer d'affaire, nous parle de l'auteur.

« L'auteur, si vous le connaissiez, vous diriez qu'il a une physionomie égarée ; on dirait qu'il est toujours en contemplation devant les peines de l'enfer. C'est quelqu'un qui rit, mais seulement pour faire comme les autres. Les trois quarts du temps, vous le verrez dégoûté, revêche et bizarre : il ne se contente de rien, rechigné comme un vieux de quatre-vingts ans, fantasque comme un chien qui aurait reçu mille coups de dent; enfin, nourri d'oignons, car ila horreur des richesses. Au diable tous ces poètes philosophes et pédants ! — En servant une

pareille canaille, j'ai si grand'faim que, s'il me fallait vomir, je ne pom'rais vomir autre chose que l'esprit (1)... comme un pendu. En conclusion je veux aller me faire moine, et si quelqu'un veut faire le prologue, qu'il le fasse ! y>

Le passage est vif et annonce au moins que si la pièce n'est pas d'un dramatiste, elle est d'un écrivain. C'est là, en effet, son mérite. L'intrigue est usée jusqu'à la corde et les caractères ont traîné partout, mais le langage a un relief, une couleur, une verve et une fougue toute napolitaine ; les lazzi tombent dru comme grêle, entremêlés de contes, de proverbes, de malices et de gaietés qui vous portent jusqu'au bout. Ecoutons ce raisonnement d'une personne très folle et très avisée.

ce Attendre le temps, c'est le perdre : si c'est moi qui l'attends, ce n'est pas lui qui m'attendra. Il faut nous servir des autres, pendant qu'ils ont besoin de nous. Prends le gibier pendant qu'il te suit et n'attends pas qu'il te fuie. Tel attrapera mal l'oiseau qui vole, s'il ne sait pas garder celui qu'il tient en cage. Les sages vivent pour les fous et les fous pour les sages. Si tous étaient seigneurs, ils ne seraient pas sages ; si tous étaient fous, ils ne seraient pas fous (2). »

(1) ... ho tanto délia famé che, se mi bisognasse vomire, non polrei vomir altro ch' il spirito.

(2) Chi tempo aspetta, tempo perde. S' io aspetto il tempo, il tempo non aspetterà me. Bisogna che ci serviamo di fatti altrui, mentre par che quelli abbiano bisogno di noi. Piglia la caccia, mentre ti biegue, e non aspettar ch' ella ti f ugga. Mal potrà prender 1' uccel che vola, chi non sa mantener quello ch' ha in gabbia... I savi vivono per i pazzi, ed ipazzi per i savi. Se tutti fussero signori, non sarebbono saggi, e se tutti pazzi, non sarebbono pazzi... (Act. II, se. 4.)

C'est ainsi que les personnages dissertent volontiers ; on sent que l'auteur est un philosophe. Le peintre Bernard, le sage de la pièce, a un couplet sur la fortune très joliment tourné :

(( Cette fortune traîtresse rend honoré qui ne le mérite pas, donne bon champ à qui point ne sème, bon jardin à qui point ne plante, beaucoup d'écus à qui ne sait dépenser, beaucoup d'enfants à qui ne peut les élever, bon appétit à qui n'a pas de quoi manger, des biscuits à qui n'a plus de dents. Mais que dis-je ? elle doit être excusée, la malheureuse, parce qu'elle est aveugle, et, en cherchant où distribuer les dons qu'elle a dans les mains, elle marche à tâtons et le plus souvent tombe sur les sots, insensés et fanfarons dont le monde est plein. C'est grand hasard quand elle atteint les dignes, car il en est peu... A qui donc la faute ? A qui l'a faite ainsi. »

Souvent les personnages se racontent des anecdotes ; en voici une débitée par un filou nommé Marc : on prendra garde à la vivacité du récit et du dialogue :

((. Moi qui n'ai pas tant de rhétorique, seul seuiet, sans compagnie, comme je revenais l'autre hier de Noie par Pomigliano, après que j'eus mangé, n'ayant pas grande envie de payer, je dis au maître de la taverne : « Messire (( hôte, je voudrais jouer. — A quel jeu, dit-il, voulons- « nous jouer ? J'ai ici des tarots. » Je répondis : a. A ce « maudit jeu je ne peux gagner parce que j'ai une mémoire c( exécrable. » Il dit , lui : « J'ai des cartes ordinaires. » Je répondis : « Elles sont peut-être biseautées, et vous en (( reconnaîtrez les marques. En avez-vous qui n'aient pas « encore servi ? » Il repondit que non. — (c Donc, pensons a à un autre jeu. — J'ai un trictrac, sais-tu ? — Je n'y en-

c( tends rien. — J'ai des échecs, sais-tu ? — Ce jeu me ferait c( renier le Christ. » Alors la moutarde lui monta au nez. ce A quel diable de jeu veux-tu donc jouer, toi ? propose. »

Ici Marc propose différents jeux que nous n'indiquons pas, parce qu'ils exigeraient trop de commentaires. Le tavernier se fâche, et le voyageur goguenard, après la boule, le mail, les trois dés, les cinq dés, la toupie, etc., offi'e enfin une partie de course.

« Or sus, dis-je, jouons à courir. — En voilà d'une (.( bonne ! y> dit-il ; — et j'ajoutai : ce Je jure par le sang de ce rimmacnlée que tiiy joueras. — Yeux -tu bien faire ? ditce il. Paie-moi, et si tu ne veux pas t'en aller avec Dieu, « va-t'en avec le prieur des diables. » — Je dis, moi : ce Je « jure que tu j joueras. — Et que je n'y jouerai pas, » (( disait-il. — ce Et que tu y joueras, » dis-je. — Et que jar< mais, jamais je n'y ai joué ! — Et que tu y joueras à « l'instant même ! — Et que je ne veux pas. — Et que « tu voudras. » — A la fin je me mis à le payer avec mes talons, id est, en courant. Et voilà que ce porc qui disait tout à l'heure et jurait qu'il ne voulait pas jouer, se mit à jouer des jambes, et jouèrent aussi deux autres, ses marmitons, si bien que, me courant après un bon moment, ils m'atteignirent enfin, mais seulement avec leurs cris. Après quoi je te jure par la terrible plaie de saint Roch que je ne les ai plus entendus et qu'ils ne m'ont plus vu » (1).

(1) Ma io, che non so tanto di rettorica, solo soletto senzacompania, 1' altrieri venendo da Nola per Pumigliano, dopo ch' ebbi mangiato, non avendo troppa buona fantasia di pagare, diasi al tavernaio : C( Messer oste, vorrei giocare. — A quel gioco, disse lui, volemo giocare? Qua ho de' tarocchi, » Risposi : « A questo maldetto gioco non posso vincere, perché ho una pessima memoria. » Disse lui : c( Ho de' carte ordinarie, » Risposi : C( Saranno f orse segnate, che voi le co-

Il y a aussi dans la pièce des maximes dépouillées d'artifice où la morale commune et moyenne se démasque assez impertinemment. Telle est l'opinion du peintre Bernard sur l'honneur : nous ne la recommandons à personne.

« L'honneur n'est autre chose qu'une estime, une réputation ; il est donc toujours intact quand l'estime et la réputation se maintiennent. L'honneur est la bonne opinion que les autres ont de nous ; tant qu'elle dure, il dure également. Ce n'est pas ce que nous sommes et ce que nous faisons qui nous rend honorés ou déshonorés ; c'est ce que les autres estiment et pensent de nous.

(( — Mais les anges et les saints ? demande Caroubine.

« — Ceux-ci, répond Bernard, ne veulent pas être vus plus qu'ils ne se font voir, ne veulent pas être craints plus qu'ils ne se font craindre , et ne veulent pas être connus plus qu'ils ne se font connaître. »

noscerete. Avetene, che non slino state ancor adoperate ? » Lui rispose di no. C( Dunque pensiamo ad altro gioco. — Ho le tavole, sai ? — Di queste non so nulla. — Ho de' scacchi, sai ? — Questo gioco mi farebbe rinegar Cristo. » Allora gli venne lasenape in testa. — c( A qnal dunque diavolo di gioco vorrai giocar, tu ? Proponi. »

C( Or su, dunque, dissi, giocamo a correre. — Or questa è

falsa, )) disse lui ; ed io soggiunsi : c( Al sangue dell' Intemerata, che giocarai. — Vuoi far bene? disse ; pagami ; e se non vuoi andar con Dio , va col prior de' diavoli. » Io dissi : C( Al sangue de le Sorofde , che giocarai. — Eh, che non gioce, diceva. — Eh che giochi , di cevo. — Eh che mai, mai vi giocai. — Eh che vi giocarai adesso. — Eh che non voglio. — Eh che vorrai. » In conclusione, comincio io a pagarlo con le calcagne, id est a correre. Ed ecco quel porco, che poco fa dicera che non volea giocare, e giurù che non volea giocare, giocô lui e giocorno due altri suoi guatteri, di sorta che per un pezzo correndomi a presso, mi arrivorno e giunsero con le voci. Poi ti giuro, per la tremenda piaga di S. Rocco, che ne io li ho più uditi ne essi m' hanno pix\ visto. (Acte III, se. vu.)

Voilà une opinion qui sentait le fagot. Il y a beaucoup de Rabelais dans Giordano Bruno, qui devait avoir lu Pantagruel. On pourrait noter de singulières ressemblances entre l'esprit du Tourangeau et celui du Nolain : « Fais ce que tu voudras, » disait l'un ; quid Uhet Ucet, disait l'autre. Tous deux aimaient à rire,

Pour ce que rire est le propre de l'homme,

et ne craignaient pas les propos « de haute graisse, légers au pourchas et hardis à la rencontre », recouvrant ce des doctrines absconses » et de profonds enseignements. Mais ce sont là des traits communs à quantité d'écrivains du siècle ; ce qui est plus particulier à Rabelais et à Bruno, c'est la verve, la furie pétulante et fringante, l'infatigable volubilité de langue, le débordement d'idées, d'images, d'hyperboles, de citations vraies ou fausses, d'énumérations, de redondances, d'excentricités énormes, une pléthore d'esprit, de science, une débauche de style qui vous grise vous-mêmes et vous rend fous. Il y a un peu de tout cela dans le Candelaio, nous y surprenons aussi des réminiscences. Qui ne se rappelle cet écolier tout joliet qui venait (c de Talme, inclyte et célèbre académie que l'on vocite Lutèce » ? — (c Tu viens donc de Paris ? dit Pantagruel, et à quoi passez-vous le temps, vous autres messires étudiants au dit Paris? — Nous transfrétons la Séquane au dilucule et crépuscule ; nous déambulons par les compites et quadrivies de l'urbe ; nous despumons la verbocination latiale, » etc.

Eh bien! c'est le langage de Manphurius dans « le Chandelier » de Bruno. Il dit à son élève :

« — Quoi donc ! j'aurai jeté en vain mes dictatz, lesquels en mon aime et minerval gymnase, en les excerpant

de l'acumiie de mon mars, je t'ai fait dans les candides pages avec les calâmes de nigre atramento intincto exarare. Je dis jetés incassum, id est qu'en temps et lieu, eorum servata ratione, tu ne sais t'en servir. Tandis que ton précepteur, avec ce céléberrime apud omnes etiam larlaras nationes idiome latial te sciscite, tu etiamdum persistendo dans le commerce hestiis similitudinarîo du vulgue ignare, aMidaris a tlieatro literarum, me donnant response composée de verbes que de ta nourrice et odstetrice in incunabuUs as suscipés, veJ, ut meUus dicam, suscepti. Dis-moi, sot, quand donc voudras- tu dispuerascere (1)? »

On nous objectera peut-être que Rabelais n'avait pas inventé ce personnage ; Montaigne, en son enfance, s'était souvent dépité « de voir es comédies italiennes toujours un pédant pour badin ». C'était une caricature obligée au théâtre ; les comiques du temps, érudits euxmêmes, étaient égayés par les abus de l'érudition et avaient devant les yeux leurs modèles. Il n'est donc pas bien sûr que Manphurius descende de l'écolier limousin ; nous savons en revanche que le Gandélaio, imprimé pour la première fois à Paris en 1582, fut traduit en français sous ce titre : ce Boniface et le pédant » (1633), et imité

(1) Oh! butta ti indarno i miei dictati, li quali nel mio almo minervale gimnasio (excerpendoli da l'acumine del mio Marte) ti ho fatti ne le candide pagine col calamo di negro atramento intincto exarare. Buttati dico incassu7n, cum sit che a tempo e loco, eovinu servata ralione, servirtene non sai. Mentre il tuo preceptore, con quel celeberrimo ajmd orunes etiam harbaras nationes idioma lazio ti sciscita, tu etiamduni persistendo nel commercio bestiis sîmilitudinario del volgo ignaro, ahdidaris a tlieatro literarum, dandomi responso composto di verbi, quali da la balia et ohstetrice in încunabilis hai susceputi, vel, ut meîius dicam, snsceptî, Dimmi, sciocco, quando vuoi tu dispuerascere f

plus tard dans le Pédant jom , de Cyrano de Bergerac {1654). Molière, qui connaissait la pièce de Cyrano, et qui prenait son bien où il le trouvait, rencontra aussi très probablement le Manforio de Naples et de Noie ; n'y a-til pas, dans le Mariage force, un philosophe nommé Marphurius ?

ce Mais, dit Panurge, si vous connaissiez que mon meilleur fût tel que je suis demeurer, sans entreprendre «as de nouvelleté, j'aimerais mieux ne me marier point. — Point donques ne vous mariez, répondit Pantagruel. — Voire mais, dit Panurge, voudriez-vous qu'ainsi seulet je demeurasse toute ma vie sans compagnie conjugale? Vous savez qu'il est écrit : vc^ soli! L'homme seul n'a jamais tel soûlas qu'on voit entre gens mariés. — Mariez-vous donc, de par Dieu, répondit Pantagruel. »

(c Mariez-vous, point ne vous mariez, » les conseils alternent ainsi pendant une longue scène. Ce passage, à coup sûr, devait être connu de Giordano Bruno qui l'imita librement dans le CandeJaio. Il nous y montre une dame Angèle, qui est « la pastoure » de toutes les belles filles de Naples. Veut-on des agnus dei, des chapelets bénits, des reliques, « le gras de la moelle du creux des os du corps » de tel saint, c'est à elle qu'il faut s'adresser. M^^^ Caroubine alla donc la voir et lui dit :

« Mère, on veut me donner un mari ; il se présente Boniface Truccoqui a de quoi et des moyens {il quale ha diche e di modo). — Prends-le, répondit la vieille. — Oui, dit Caroubine, mais il est trop âgé. — Fille, répondit la vieille, ne le prends pas. — Mes parents me conseillent de le prendre. — Prends-le donc. — Mais il ne me plaît pas trop, dit Caroubine. — Ne le prends donc pas. — Je sais

qu'il est de bonne famille. — Prends-le donc. — Mais on dit qu'il fait trois bouchées d'un seul haricot. — Ne le prends donc pas... Caroubine reprit : Tout le monde le croit fou. — Prends-le, prends-le, prends-le, prends-le, prends-le, prends-le, prends-le, dit sept fois la vieille; peu importe qu'il fasse trois bouchées d'un haricot, qu'il ne te plaise guère, qu'il soit âgé, prends-le parce qu'il est fou. »

C'est du Rabelais tout pur ; Giordano Bruno avait donc lu le Pantagruel.

(( L'Expulsion de la bête triomphante (Spaccio de la besfm trionfanfe), proposée par Jupiter, opérée par le Conseil, révélée par Mercure, racontée par Sophie, entendue par Saulino, rédigée par le Nolain, — divisée en trois dialogues subdivisés en trois parties, — dédié au très illustre et excellent chevalier le seigneur Philippe Sidney (Filippo Sidneo), — imprimé à Paris, anno M DLXXXIIII. y>

Voilà le titre exact de l'ouvrage qui fit condamner au feu le pauvre Griordauo Bruno. Il est vrai qu'on ne l'avait guère lu, très probablement parce qu'il était très difficile de se le procurer : le Spaccio, imprimé clandestinement, disait-on, n'avait été tiré qu'à vingt exemplaires. La rumeur publique eut donc beau jeu contre le philosophe, luthérien selon les uns, athée selon les autres ; cette (( bête triomphante » ne pouvait être que la religion ou la papauté. Telle fut l'opinion de l'Allemand Gaspard Schoppe, qui signait Scioppius. — Le Nolain Bruno, qui tient la plume, rend compte d'après un certain Saulino, renseigné lui-même par Sophie, la Sagesse, d'un congrès des dieux. Jupiter, étant devenu vieux, s'est fait

ermite et veut réformer le ciel. Au lieu d'un bal qui devait fêter l'anniversaire de la victoire autrefois remportée sur les géants, le « patriarche céleste » convoque son parlement et lui propose de désigner les constellations, non plus par « des bêtes triomphantes, » mais par des abstractions morales, par les vertus depuis longtemps bannies et dispersées indignement. C'est ainsi qu'à la place de l'Ourse on installera la Vérité; à la place du Dragon, la Prudence ; à la place de Céphée, la Sagesse, etc. ; ainsi disparaîtront « les quarante-huit signes du firmament scolastique exprimant nos infirmités et nos laideurs ». Les dieux applaudissent, la réforme est décrétée et le congrès finit gaiement par une sorte d'hymne à la joie : « Il n'y eut personne au conseil des dieux, grand ou petit, supérieur ou inférieur, masculin ou féminin, ou d'une ou d'autre sorte, qui de la voix et du geste n'ait pleinement approuvé le très sage et très juste décret jovial (de Jupiter). Aussi l'altitonnant, étant devenu tout allègre et joyeux, se leva et tendit sa main droite vers le poisson austral (le dernier signe à écarter) et il dit : Allons ! vite, qu'on m'ôte de là ce poisson, qu'il n'en reste que l'image, que la substance en soit prise par notre maître queux et qu'on nous le serve tout frais, pour couronner notre souper, en friture, au jus, au naturel, à la sauce romaine. Et que ce soit vite fait, parce qu'à force de raisonnements et de négociations je meurs de faim et vous aussi, je pense ; de plus, il me paraît convenable que ce purgatoire (cette expurgation) ne soit pas sans quelque profit pour nous. — Bien, bien, très bien, répondirent tous les dieux, et que là se trouve la santé, la sécurité, l'utilité, la joie, le repos et la suprême volupté qui sont le prix des vertus, la rémunération des études et des fatigues. » — Sur quoi, les dieux en fête

quittent le conclave ; Saulino va souper et Sophie retourne à ses contemplations.

Telle est la fable imaginée par Giordano Bruno qui, disciple de Copernic, lie étroitement l'astronomie et la morale. Réformons le ciel au propre et au figuré, corrigeons les astres et les dieux : substituons aux vices divinisés les vertus éternelles, ouvrons la voie où Kant un jour trouvera la beauté , la félicité suprêmes : « le ciel étoile sur nos têtes, la loi morale dans nos cœurs. »

Il n'y avait donc rien dans le sujet qui pût offenser les Sidney ou même les Castelnau , les chrétiens ou les catholiques. Mais ces dialogues entre Sophie, Sauhno et Mercure n'allaient pas droit au fait, rigoureusement et gravement. Le Nolain prenait le plus long, musait en chemin, s'ébattait sans gêne, causait de tout et de tous avec une impertinente liberté ; dans ce congrès des dieux où Momus avait son franc parler, il était souvent question de Noie, de Naples, de Rome, des princes régnants, des vices à la mode; l'astronomie et la morale s'égaraient, s'oubliaient volontiers dans des sentiers de traverse où elles fustigeaient et bernaient des préjugés très puissants. Le vin tournait en vinaigre, la leçon en satire, et le lecteur entraîné, de digression en digression, dans un labyrinthe d'idées et d'images, ébloui par l'éclat, étourdi par le fracas du style, ne voyait bientôt plus, dans ces jets de lumière et de flamme, que les caprices d'un cerveau en éruption. De là l'ébahissement du sage Addison qui ne trouva pas son propre esprit, l'enjouement du bon sens, dans les cabrioles ou plutôt dans les sauts périlleux du terrible homme.

« Mon corps se dessèche , dit Jupiter, mon cerveau s'humecte, mes dents tombent, ma chair se dore, mon poil

s'argente, mes paupières se détendent, ma vue se contracte, mon souffle s'affaiblit, ma toux se renforce, je titube en marchant et, assis, ne bouge plus, etc., etc. » Tous les signes de la caducité s'accumulent. Jupiter, c( le patriarche du ciel, » est donc soumis à toutes nos infirmités ? Ces façons de parler sont bien hardies, surtout dans la bouche d'un dieu. — Plus tard, quand le conseil est réuni, Jupiter n'épargne pas les dures vérités à ses collègues : ce Yous semble-t-il que ce jour soit un jour de fête ? N'est-ce pas le jour le plus tragique de Tannée entière ? Qui de vous, après y avoir bien pensé, ne jugera pas chose très honteuse de célébrer la commémoration de notre victoire sur les géants, en un temps où nous sommes méprisés et vilipendés par les souris de la terre ? Oh ! que n'a-t-il plu au tout-puissant et irréfragable destin que nous fussions alors chassés du ciel ! La dignité et la vertu de nos ennemis eût au moins rendu moins honteuse notre déroute. Aujourd'hui nous sommes au ciel bien plus mal que si nous n'y étions pas, bien plus mal que si nous en eussions été chassés, car la crainte que nous inspirions et qui nous rendait si glorieux est éteinte... La justice, avec laquelle le destin gouverne les gouvernants du monde, nous a ravi entièrement l'autorité et la puissance que nous avons si mal employées ; nos misères sont maintenant découvertes aux yeux des hommes, et le ciel même, avec une évidence aussi claire que l'évidence et la clarté des étoiles, rend témoignage de nos méfaits... Moi-même, misérable pécheur, je confesse ma coulpe, ma très grande coulpe en face de la justice infaillible et absolue ; et je déclare que jusqu'à ce jour j'ai péché très gravement et aussi que, par le mauvais exemple, je vous ai donné la permission et l'occasion de mal faire... »

C'est ainsi que le patriarche du ciel dit son mea culpa : admettez après cela l'infaillibilité, l'impeccabilité du patriarche de Rome. Le philosophe ne se laisse enrôler dans aucune église, dans aucune chapelle : ce qu'il met audessus de tout, c'est la vérité. Elle est l'unité et la bonté, l'être par excellence, antérieur à tout, survivant à tout. La vérité est le principe, le milieu, la fin : métaphysique ou idéale, physique ou naturelle, rationnelle ou logique , elle reçoit mille noms, revêt mille formes, mais toujours la même, dure éternellement. C'est pourquoi Jupiter veut qu'elle brille au plus haut des cieux : ce Mais ce que tu en peux voir sensiblement, ce que tu en peux comprendre en élevant ton intelligence, ce n'est pas la vérité suprême et première, c'en est seulement une certaine figure, une certaine image et splendeur. La vérité est supérieure à Jupiter même, à ce Jupiter dont nous parlons souvent et qui est le sujet de nos métaphores (1). »

Plus loin, dans un débat à propos du capricorne. Mercure, se plaint des Egyptiens qui adoraient les images des bêtes. — Je n'y vois pas de mal, répond Jupiter, « parce que tu sais que les animaux et les plantes sont des effets vivants de nature, laquelle nature, comme tu dois le savoir, n'est autre chose que Dieu dans les choses (2). » — Donc, dit Saulino, natura est deus in rébus.

Ici nous touchons à l'idée mère de Bruno, à celle qui

(1) Ma certo questa, che seusibilmente vedi et che puoi cou r altezzadel tuo intelletto capire, non è la somma e prima (Yerità). ma certa figura, certa imagine e splendor di quella, la quella è superiore à questo Giove, di ciii parliamo sovente e ch' è soggetto délie nostrr metafore.

(•2) ... per che sai che gli animali e plante son vivi effetti di natura, la quai natura, come devi sapere, non è altro che Dio nelle cose.

reparaît dans tous ses livres (1) : Dieu est l'âme de l'univers. L'univers, c'est Dieu en action : action infinie, éternelle. Dieu est partout, donc l'univers est immense ; si l'univers était limité , Dieu ne serait pas partout, ne serait plus Dieu, ce II est impossible que Dieu cesse de penser et d'agir ; or, que sont ses actes et ses pensées, sinon les mondes, les êtres infiniment variés qui peuplent l'univers ? » Les mondes sont donc innombrables, l'univers est infini, l'univers est éternel comme Dieu. L'âme universelle pénètre tout de sa vitalité, de sa force, « elle anime et spiritualise les atomes et les soleils. » — Telle fut la poétique chimère de Bruno, celle qui a séduit tous les penseurs doués d'imagination et qui est allée par Descartes et Spinosa jusqu'à Jacobi et à Schelling. Le Nolain fut peut-être avant tout un grand poète.

La muse, en effet, intervient dans ses œuvres et y tombe tout à coup du ciel, au milieu d'une dissertation scientifique ou métaphysique où elle lance, non quelques fusées de madrigaux, comme dans nos Lettres à Emilie, mais des vers pleins de force et d'éclat. C'est Bruno qui a dit à l'un de ses patrons d'Angleterre, à la fin d'une dédicace :

c( Ici j'ouvre dans l'air mes ailes assurées, sans qu'un verre, un cristal m'emprisonne ou m'arrête, je fends les vastes cieux et monte à l'infini. Courant d'un globe à l'autre, au delà de l'éther je pénètre, et bien loin derrière moi je laisse ce que d'autres mortels voient bien loin devant eux (2). »

(1) La Cena de le Ceneri; De la causa, principioetuno; De l'iii/inito tmwerso emondo; Cahala delcavallo Pegaso; GH ei'oicî fwori, etc.

(2) Quindi 1' ali sicure a 1' aria porgo, Ne temo intoppo di cristallo o vetro, Ma fendo i cieli, e a l' infinito m' ergo,

Souvent son vers nous paraît bourré, tant il y a voulu mettre de choses ; tel est le début de son sonnet presque indéchiffrable :

Causa, Principio ed Uno sempitemo, etc.

Les tercets ne s'y lient guère aux quatrains, mais dans ces tercets, quelle fierté d'accent, quelle verve éloquente r

« Aveugle erreur, temps avare, ingrate fortune, sourde envie, rage vile, zèle inique, cruautés de cœur, impiétés; de pensées, audaces étranges

« Ne suffiront pas pourm'embrunir le front, ne tendront pas devant mes yeux un voile, ne m'empêcheront pas; de contempler mon beau soleil (1). »

De pareils vers retrempent une âme et l'arment pour la lutte. Celui qui chante ainsi mourra bien.

Giordano Bruno alla donc à Venise, attiré, disent les actes du procès , par un jeune gentilhomme avide ou plutôt curieux de savoir, Jean Mocenigo. Venise passait

E mentre dal mio globo a gii altri sorgo, E per r etereo campo oltre penetro, Quel ch' altri lungi vede, lascio al tergo.

(1) Cieco error, tempo avaro, ria fortuna, Sorda invidia, vil rabbia, iniquo zelo, Crudo cor, empio ingegno, strano ardire

Non basteranno a farmi 1' aria bruna, Non mi porranno avanti agli occhi il vélo, Non faran mai ch' il mio bel sol non mira.

d'ailleurs pour la cité la plus libre de la péninsule : elle n'était <(. esclave d'aucun temps, d'aucun régime, » disait le Nolain ; « merveille du monde, pieuse nièce de Rome, honneur et soutien d'Italie, horloge et sage école des princes, » devait dire Campanella. Cette république avait écouté sans horreur les conseils de Mélanchthon : a Assurez aux gens de bien la liberté de penser, et qu'on ne rencontre pas chez vous ce despotisme qui pèse sur les autres peuples. »

En vérité, l'avis n'avait pas toujours été suivi strictement : après avoir laissé parler Ochin, le sénat était revenu en arrière et jugea prudent (entre 1530 et 1580) de faire certaines concessions à l'orthodoxie romaine. Après 1580, Venise se relâcha de ces rigueurs et permit qu'on répétât la phrase patriotique : « Nous sommes nés Vénitiens avant d'être faits chrétiens; » elle n'inquiéta pas le frère Paul (Sarpi), qui devint plus tard un personnage; cependant, politique avant tout, elle avait souvent à ménager Rome, et elle refusait à ses habitants la liberté de conscience en leur laissant, maigre compensation, pleine liberté de plaisir. Le Nolain se fit-il quelques illusions sur la tolérance de la république ? On dit qu'en public il sut tenir sa langue et se montra plutôt conciliant; s'il énonçait quelque opinion dangereuse, il s'en excusait à la façon de Voltaire, en disant (ju'il parlait « humainement, » selon la philosophie, et non selon la théologie qu'il respectait de toute son âme. Mais il faut croire qu'à huis clos il se gênait moins et se vengeait de la réserve qu'il devait garder à ciel ouvert. Ce Jean Mocenigo, son élève, qui espérait, paraitil, devenir auprès de lui , en un clin d'œil, savant et célèbre, eut assurément des déceptions, peut-être aussi

des coups de boutoir ; il était superstitieux et son maître put le taquiner dans ses opinions, le blesser même : quoi qu'il en soit, par dépit ou par scrupule, ce fut le gentilhomme qui alla dénoncer le philosophe au tribunal de l'inquisition. Bruno, qui allait retournera Francfort chez les Wechel pour y faire imprimer son livi'e des Sept arts libéraux, fut arrêté un beau jour, dans la maison de Mocenigo, et enfermé sous les Plombs, dans un cachot que d'autres écrivains ont rendu célèbre.

« Les jours passés, dit un document daté du 28 septembre 1592 et retrouvé par M. Ranke, a été arrêté et est toujours détenu dans les prisons de cette ville destinées au service du Saint- Office Giordano Bruno de Noie, accusé d'être non seulement hérétique, mais encore hérésiarque, ayant composé divers livres dans lesquels il louait beaucoup la reine d'Angleterre et d'autres princes hérétiques et, de plus, écrivait certaines choses qui ne convenaient pas (che non convenivano) sur les choses de la religion, bien qu'il parlât philosophiquement — et que (sic) celui-ci était apostat , ayant été d'abord frère dominicain ; qu'il avait vécu beaucoup d'années à Genève et en Angleterre, et qu'à Naples et en d'autres lieux il avait été poursuivi sous les mêmes imputations. Et que l'emprisonnement de celui-ci {di costui) étant connu à Rome, l'illustre Santa-Severina , suprême inquisiteur, avait écrit et donné l'ordre que (le détenu) fût envoyé à Rome par la première occasion sûre. »

Les sages {savi) de Yenise n'obéirent pas à cette injonction, (( la chose étant importante et demandant réflexion, et les occupations de l'Etat nombreuses et graves ». Cependant, dès le 29 mai, deux jours après son aiTestation, le Nolain avait comparu à Yenise devant le tribunal du

Saint-Office composé du patriarche de la ville , du nonce apostolique, du père inquisiteur et de trois a sages de l'hérésie » {savii delV eresia) nommés par le gouvernement pour surveiller la procédure. C'était donc un tribunal mixte, plus ou moins soumis à l'inquisition de Rome, selon les intérêts politiques du gouvernement vénitien.

L'accusé comparut : ce il était de petite stature, écrit M. Berti, svelte de sa personne, mince de corps, visage pâle, décharné, physionomie méditative, regard vif et triste, cheveux et barbe entre noir et châtain. » Il raconta sa vie et exposa son système. On l'interrogea sur sa religion, il se retrancha derrière la distinction, alors en vogue, entre les choses de la raison et les choses de la foi. On le pressa sur une de ses hérésies , la transmigration des âmes d'un corps à un autre ; il s'abrita derrière Pythagore. Il dut repousser d'autres accusations non moins frivoles, fondées sur les dénonciations de Mocenigo. Dans toutes ses réponses, il se montra coulant, soumis, prêt à rentrer au giron de l'Eglise et à se présenter devant le pape, avec son nouveau livre à la main, pour se faire pardonner. Il espérait par là se tirer d'affaire à bon marché, subir tout au plus quelque peine légère. Mais Rome le voulait à toute force et accumulait contre lui les charges, rappelant d'anciens procès, commentant le fameux écrit « l'Expulsion de la bête triomphante », où, sous couleur de démolir le paganisme, il ébranlait toutes les religions. Il convint à Venise de céder, et en janvier 1593, date importante à noter, parce qu'elle rectifie d'anciennes assertions, le Nolain fut livré à Rome.

Il y resta détenu sept années , sept années de torture

inutile, puisque, récidiviste et apostat, il devait mourir. On n'a qu'un document sur la fin de cette agonie : la lettre d'un Allemand, luthérien converti, qui se nommait Schoppe et signait Scioppius. Ce témoignage d'un ennemi qui faisait du zèle est irréfragable. Après avoir raconté sur la vie et les œuvres du Nolain des détails à peu près exacts, après avoir dénoncé ses erreurs, ou plutôt ses horreurs très absurdes {horrendct ahsurdissima) : l'infinité des mondes, la transmigration des âmes, l'immanence de l'Esprit- Saint, l'éternité de l'univers, le salut du diable, etc., Scioppius ajoute :

(( ... Enfin, à Venise, il tomba dans les mains de l'inquisition. Après y être resté assez longtemps, il fut envoyé à Rome et souvent examiné par le Saint-Office et convaincu par les premiers théologiens. D'abord il obtint quarante jours pour délibérer, puis il promit une rétractation (promisit palinodiam), puis soutint de nouveau ses sottises (nugas) , puis obtint un nouveau délai de quarante jours. Mais, en somme, il ne fit autre chose que de jouer le pape et l'inquisition. C'est pourquoi deux ans environ (sept ans!) après être tombé au pouvoir de l'inquisition, il fut conduit le 9 février dernier (1600) dans le palais de l'inquisiteur. Là, en présence des très illustres cardinaux du Saint-Office qui par l'âge, la pratique des affaires, la connaissance de la théologie et du droit, sont au-dessus de tous les autres ; en présence des théologiens consultants et du magistrat séculier, gouverneur de la ville, Bruno fut introduit dans la salle de l'in- (|uisition où il entendit à genoux sa sentence. Dans cette sentence, on racontait sa vie, ses études et ses doctrines, la diligence que l'inquisition avait mise à le convertir fraternellement, la pertinacité à l'impiété qu'il avait mon-

trée. Après quoi, on le dégrada, comme nous disons, puis on l'excommunia et on le livra pour le châtiment au magistrat séculier, auquel on recommanda qu'il fût puni avec le plus de clémence possible et sans effusion de sang (c'està-dire par le feu). Cela fait , il ne répondit rien, si ce n'est avec un air de menace : « Peut-être prononcez-vous ma <( sentence avec plus de frayeur que je ne la subirai (1). »

(( C'est ainsi qu'il fut reconduit en prison par les gardes du gouverneur de la ville, et on l'y retint encore huit jours pour voir s'il ne rétracterait pas ses erreurs. Mais en vain. On l'a donc aujourd'hui mené au bûcher. Lorsqu'on a présenté à celui qui allait mourir l'image du Sauveur, il l'a repoussée avec mépris, d'un air farouche. C'est ainsi qu'il a péri misérablement grillé (sic) pour aller raconter, je pense, aux autres mondes imaginés par sa fantaisie de quelle façon les blasphémateurs , les impies sont traités par les Romains (2). »

La plaisanterie est féroce et peint l'époque. Giordano Bruno avait dit et répétait volontiers, se parlant à luimême : « Si Dieu te touche, tu seras un feu ardent. »

Nam, tangente Deo, fervidus ignis eris.

Il dit encore en italien : La morte d' un secolofa vivere in tutti gli aïtri, ce qui, traduit librement, signifie : « Meurs bien dans ton siècle, et tu vivras dans tous les autres. » Voilà pourquoi nous parlons aujourd'hui, deux

(1) Majori forsan tum timoré sententiam in me fertis quam ego accipiam.

(2) Sicque ustulatus misère periit, renunciaturus credo in reliquis illis, quos finxit, mundis, quonam pacto homines blasphemi et impii a Romanis tractari soleant.

cent quatre-vingt-cinq ans après sa mort, de ce pauvre grand homme. Qui parle encore, sinon à cause de lui, du gentilhomme Mocenigo, son délateur, ou de l'inquisiteur Santorio, dit San-Severina, son bourreau ?

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