V. Camoens, ses malheurs et sa renommée
En Espagne, comme en Italie, la Réforme fut réprimée avec beaucoup de zèle et de rigueur. Elle y était venue par Erasme. Un esprit d'une certaine vaillance, Alphonse Valdès, s'était complu dans les idées de l'humaniste que Charles-Quint protégeait manifestement. En 1527 ce Yaldès écrivit un dialogue où il défendait le sac de Eome et attaquait le pouvoir temporel des papes, non sans flétrir, par la même occasion , les mauvaises mœurs des cardinaux. Vers la même époque, en Portugal, un Damien de Goes, historien, premier archiviste du royaume et commandeur de Tordre du Christ, osa soutenir également qu'Erasme était un grand sage. Mais il fut forcé d'abjurer cette erreur; l'inquisition en Portugal était très forte, aussi n'y eut-il en ce pays, au seizième siècle, ni hérésie ni répression.
L'Espagne, en revanche, produisit quelques hérétiques,
notamment ce Jean Valdès, frère d'Alphonse, qui fit écQle à Naples, et l'infortuné Michel Servet, qui tomba sous les coups de Calvin. De petits groupes luthériens se formèrent à Yalladolid et à Séville. Mais cela dura peu : (|uelques autodafés, très solennels et très populaires , suffirent pour brûler toute cette « mauvaise graine » importée du Nord. Seule en Europe, l'Espagne était restée profondément catholique : chez elle tout était religieux, même le patriotisme ; le pays et son Dieu ne faisaient qu'un. La chevalerie et la dévotion marchaient ensemble ; toutes les férocités prenaient le ciel pour complice : brûler les hommes par centaines, c'était accomplir un « acte de foi ». Ce sentiment très sincère, fortement national, n'avait pas encore eu le temps de se relâcher; l'expulsion définitive des Maures était un fait encore récent et coïncidant avec une conquête éminemment catholique, la découverte du Nouveau-Monde : la foi des fidèles y voyait de nouvelles âmes à jeter aux pieds du vrai Dieu. La littérature du temps s'inspirait de cette mysticité chevaleresque. Le livre du temps (écrit entre 1492 et 1508), celui que François P"" rapporta de sa prison et qu'on lisait encore un siècle après, c'était VAmadis des Gaules ; toujours la piété des armes, toujours la vaillance de la foi.
Voilà comment il se fit qu'un chevalier de Charles- Quint devint le chevaher de Jésus, de Marie et de saint Pierre. Ignace de Loyola, lecteur passionné de VAmadis des Gaules , mais blessé, à la jambe et forcé de pendre l'épée au croc, s'était mis à lire la « Vie des saints » qui était elle-même un recueil de gestes héroïques. Aussitôt le capitaine affamé d'honneur changea de dame : après avoir servi, dit-on, une princesse du sang, il fit la veillée
des armes devant une image de la sainte Vierge, à laquelle il voua sa vie et son cœur. C'est ainsi que la religion «tait une chevalerie : il j avait un point d'honneur de la dévotion, on arborait non sans orgueil une orthodoxie sans tache. Les juifs, les morisques, les protestants périssaient dans les flammes au bruit d'unanimes applaudissements.
En revanche, l'Inquisition redoutable et approuvée faisait la guerre aux livres. Il se trouve encore à la bibliothèque de Madrid quantité de volumes portant l'estampille audor damnatus, auteur qu'il était défendu de lire en aucun lieu de la terre. On cite le conte d'un homme qui s'embarqua un jour, pour avoir le droit de lire, la prohibition ne disant pas « en aucun lieu de la mer ». Ce n'est là qu'un badinage, mais voici qui est plus sérieux ; par une ordonnance du 7 septembre 1 558, Philippe II décréta la peine de mort contre tout lecteur d'œuvres damnées. Il était défendu surtout d'écrire sur des sujets philosophiques ou théologiques, et les peines lancées contre les délinquants atteignirent surtout des hommes très religieux : Louis de Léon, par exemple. Ce très digne homme, moine augustin (1528-1591) et professeur à Salamanque, fut arraché de sa chaire en 1572 parce qu'il avait traduit le Cantique des cantiques en espagnol. Précédemment, pour le même motif, on avait longuement molesté Louis de Grenade ( 1504-1588 ), <c saint homme influent partout, même à la cour et dans le peuple, professeur de théologie et de philosophie, prédicateur éminent, égal et pur, y> chez qui l'on a vu quelque chose de Fléchier et de Massillon (1). Sa tra-
(l) La Guia de pecadores de Louis de Grenade (1556) est restée T. II. 20
duction de l'Imitation de Jésus-Christ fut prohibée, parce que, bien qu'il n'y eût rien que d'excellent dans ce livre pieux, « tout ne convenait pas au peuple et ne devait pas être mis à sa portée par une traduction en langue vulgaire : » tel était l'avis de l'archevêque de Ségovie, voire de Montaigne et d'autres hommes moins éminents. Un prédicateur français du même siècle n'avaitil pas dit : (c On a trouvé une nouvelle langue qu'on appelle grecque; il faut s'en garantir avec soin. Cette langue enfante toutes les hérésies. Je vois dans la main d'un grand nombre de personnes un livre écrit en cette langue ; on le nomme Nouveau Testament : c'est un livre plein de ronces et de vipères. Quant à la langue hébraïque, tousceuxquil'apprennentdeviennent juifs aussitôt. »
Louis de Léon fut le plus doux et le meilleur des hommes. Lorsqu'il remonta dans sa chaire après une détention de cinq ou six années, il commença sa leçon par ces mots : (( Como deciamos ayer, comme nous disions hier... »
Même l'irréprochable carmélite, sainte Thérèse, qui est aussi de ce temps (1515-1582), eut affaire àl'Liquisition : elle mettait une telle ardeur dans sa dévotion qu'on la dénonça comme hypocrite, et que la Sorbonne, en France, parut s'inquiéter des ce saintes folies de son amour ». Elle a laissé des œuvres ascétiques (le Chemin de la perfection, le Château de l'âme, des pensées sur l'amour de Dieu) et des lettres où M'"® d'Aulnoy, qui prétendait les avoir lues, trouvait beaucoup de douceur et aussi
longtemps célèbre; le Gorgibixs de Molière, dans la première scène de Sf/annrelh (1660), en parle avec approbation :
Le Guide des pécheurs est encore un bon livre :
C'est là qu'eu peu de temps ou apprend à bien vivre.
de gaîté en tout cas. C'était une âme simple, sincère, à qui M. de Puibusque attribue ce mot ingénu : « On a dit de moi trois choses : que j'étais assez bien faite, que j'avais de l'esprit et que j'étais sainte. » Dans sa pitié sans borne, elle plaignait jusqu'au diable : « Le malheureux ! disait-elle, il ne saurait aimer. » On a d'elle un sonnet autrefois célèbre :
Ce qui me fait t'aimer tant, ce n'est pas,
Mon Dieu, le ciel promis à l'âme sainte,
Ni l'enfer sombre, au delà du trépas,
Qui me fait peur et me tient dans ta crainte ;
C'est toi, mon Dieu, toi seul ! c'est quand je vois Ton corps divin, qu'on chérit et révère, Cloué sanglant, décharné sur la croix, C'est l'agonie atroce du calvaire.
C'est toi, mon Dieu, toi qui m'émeus si fort.
Que sans le ciel je t'aimerais encor,
Et sans l'enfer je te craindrais de même ;
Quand je devrais ici-bas demeurer
Sans rien attendre et sans même espérer,
Je t'aimerais, mon Dieu, comme je t'aime (1).
(1) No me mueve, mi Dios, para quererte
El cielo que me tienes prometido.
Ni me mueve el infierno tan temido Para dejar por eso de ofenderte
Tu me mueves, mi Dios, muéveme el verte Clavado en esa cruz y escarnecido ; Muéveme ver tu cuerpo tan herido ; Muévenme las angustias de tu muerte.
Muéveme, enfin, tu amor de tal manera, Que, aunque no hubierà cielo, yo te amara, Y, aunque no hubiera infierno, te temiera No me tienes que dar por que te quiera, Porque, si cuanto espero no esperara.
Lo mismo que te quiero te quisiera.
Il était donc dangereux même aux saints et aux saintes, non seulement d'être curieux en religion, mais encore d'y porter trop de zèle. En revanche, la poésie pure, désintéressée, ne songeant qu'au plaisir et à l'émotion de la fantaisie était tolérée, protégée même par les hommes d'Église et par les souverains. Défense de penser, pleine liberté d'aller au théâtre ou de lire des romans de chevalerie : ce fut donc là que se jeta toute l'ardeur intellectuelle des artistes et des lettrés. La théologie, la philosophie étant interdites, on se réfugia dans la poésie dramatique et dans la poésie narrative. Les livres de Luther et de Calvin, de Rabelais et de Montaigne, à plus forte raison ceux de Giordano Bruno n'auraient jamais pu paraître en Espagne ; en revanche on eut les pièces de Lope et les contes de paladins dont Cervantes devait se moquer si bravement. On eut aussi des épopées : ce dernier tiers du seizième siècle est l'ère des poèmes héroïques. La « Jérusalem délivrée » était achevée en 1575 ; les Lusiades avaient paru en 1572, la première partie de VAraucanie courait le monde depuis l'an 1569. Les trois poètes contemporains furent malheureux ; le plus vieux, Camoens, mourut en 1579, le Tasse et Ercilla seize ans après, en 1595. Commençons par le dernier, l'Espagnol, qui ne nous retiendra pas longtemps parce qu'il a laissé peu de trace : c'était pourtant un homme de valeur qui ne mérite pas l'oabli.
Alonso de Ercilla, troisième fils d'un gentilhomme originaire de Biscaye, était né en 1533 à Madrid; il fut page du futur Philippe II et courut le monde avec ce
prince. Il était à Londres en 1554, quand arriva la nouvelle d'une révolte des Araucans ; Ercilla obtint la permission d'aller se battre contre eux, et tout jeune encore, à vingt et un ans, il partit pour le Nouveau-Monde. « Sur les frontières du Chili, écrit Voltaire, est une contrée montagneuse, nommée Araucana, habitée par une race d'hommes plus robustes et plus féroces que tous les autres peuples de l'Amérique. Ils combattirent pour la défense de leur liberté avec plus de courage et plus longtemps que les autres Américains, et ils furent les derniers que les Espagnols soumirent. Alonso soutint contre eux une pénible et longue guerre. Il courut des dangers extrêmes, il vit et fit les actions les plus étonnantes dont la seule récompense fut de conquérir des rochers et de réduire quelques contrées incultes sous l'obéissance du roi d'Espagne. — Pendant le cours de cette guerre, Alonso conçut le dessein d'immortaliser ses ennemis en s'immortalisant lui-même. Il fut en même temps le conquérant et le poète ; il employa les intervalles de loisir que la guerre lui laissait à en chanter les événements ; et, faute de papier, il écrivit la première partie de son poème sur de petits morceaux de cuir qu'il eut ensuite bien de la peine à arranger. Le poème s'appelle Araucana, du nom de la contrée. »
Cette première partie parut en 1569, trois ans avant les Lusiades : c'était de l'histoire plutôt que de la poésie > une chronique rimée, un journal en vers. Le poète avait grand soin de nous en prévenir lui-même. Dès sa première octave, il prenait le contrepied de l'Arioste, et au lieu de dire avec lui :
Le donne, i cavalier, 1' arme, gli amori, Le cortesie, 1' audaci imprese io canto,
il déclarait au contraire, expressément, qu'il ne chanterait point les dames, les amours , les galanteries des chevaliers (1) ; on ne pouvait renoncer avec plus d'abnégation au succès poétique. On a prétendu qu'il s'interdit les fictions amoureuses par scrupule de conscience ou par crainte de l'Inquisition : c'est peu probable ; l'Inquisition et ses familiers (Lope en devait être) n'étaient pas si puritains. Si Ercilla ne chanta guère que l'amour conjugal, c'est qu'il en eut plus d'exemples sous les yeux, dans sa maison même ; il ne voulait peindre que d'après nature et ne permettait à l'imagination aucun écart. C'est lui-même qui le dit en dédiant son poème au grand roi Philippe II : « C'est une relation de la vérité sans alliage et taillée à sa mesure (2) ; » la description du Chili, qui commence le poème, est d'un géographe ou d'un géomètre arpenteur : « Le Chili est du nord au sud d'une grande longueur, côte de la nouvelle mer appelée du Sud ; il a de l'est à l'ouest cent milles d'étrécissement (sic) même quand on le prend à l'endroit le plus large. Depuis le 27° de latitude antarctique il s'étend jusqu'où la mer Océane mêle ses eaux à la mer Chilienne par un passage étroit (3). »
(1) No las damas, amor, no gentilezas De caballeros canto enamorados.
(2) Es relacion, sin corromper, sacada De la verdad, cortada a su medida.
(3) Es Chile norte sur de gran longura, Costa de! nuevo mar del Sur llamado, Tendra del este à oeste de angostura Cien millas, por lo mas ancho tomado.
Bajo del polo antartico, en altura
De veinte y siete grados prolungado, Hasta do el mar Océano y Cliileno Mezclau sus aguas por angusto seno.
Il est plus d'une octave écrite avec cette précision pénible.
De loin en loin le style s'élève, notamment dans la harangue de Colocolo, le Nestor des caciques ; Voltaire a traduit ce morceau qu'il admirait fort.
ce Caciques, illustres défenseurs de la patrie, le désir ambitieux de commander n'est point ce qui m'engage à vous parler. Je ne me plains pas que vous disputiez avec tant de chaleur un honneur qui peut-être serait dû à ma vieillesse et qui ornerait mon déclin. C'est ma tendresse pour vous, c'est l'amour que je porte à ma patrie qui me sollicite à vous demander attention pour ma faible voix. Hélas ! comment pouvons-nous avoir assez bonne opinion de nous-mêmes pour prétendre à quelque grandeur, et pour ambitionner des titres fastueux, nous qui avons été les malheureux sujets et les esclaves des Espagnols ? Votre colère, caciques, votre fureur ne devraient-elles pas s'exercer plutôt contre nos tyrans (1) ? Pourquoi tournez-
(1) La traduction de Voltaire est passablement libre ; voici les deux premières octaves de l'original :
Caciques, del estado defensores, Codicia del mandar no me convida A pesarme de veros pretensores.
De cosa que â mi tanto era debida ; Porque segun mi etad ya veis senores Que estoy al otro mundo de partida :
Mas el amor que siempre os hé mostrado A bien aconserajos me ha incitado.
Por que cargos honrosos pretendemos.
Y ser en opinion grande tenidos,, Pues que negar al mundo no podemos Haber sido sujetos y vencidos?
312 LA RÉF0R3IE.
VOUS contre vous-mêmes ces armes qui pourraient exterminer vos ennemis et venger votre patrie ? Ah ! si vous voulez périr, cherchez une mort qui vous procure de la gloire. D'une main brisez le joug honteux, et de l'autre attaquez les Espagnols, et ne répandez pas dans une querelle stérile les précieux restes d'un sang que les dieux vous ont laissé pour vous venger. J'applaudis, je l'avoue^ à la fière émulation de vos courages ; ce même orgueil que je condamne augmente l'espOir que je conçois. Mais que votre valeur aveugle ne combatte pas contre elle-même et ne se serve pas de ses propres forces pour détruire le pays qu'elle doit défendre. Si vous êtes résolus de ne point cesser vos querelles, trempez vos glaives dans mon sang glacé. J'ai vécu trop longtemps : heureux qui meurt sans voir ses compatriotes malheureux, et malheureux par leur faute ! Ecoutez donc ce que j'ose vous proposer. »
Ce que propose Colocolo, c'est de déférer le commandement à celui qui porterait le plus longtemps une grosse poutre. Malgré cette conclusion. Voltaire n'hésite pas à proclamer la harangue du cacique plus belle que celle de Nestor dans V Iliade, au livre premier. Voilà donc Ercilla porté très haut, mais pour être rejeté plus bas que terre. On ne le trouve, dans un seul endroit, supérieur à Homère que pour le mettre dans tout le reste audessous des plus infimes poétereaux. « Il y a sans doute beaucoup de feu dans ses batailles, mais nulle invention, nul plan, point de variété dans les descriptions, point
Y en este averignarnos no queremos, Estando aun de Espafioles oprimidos ; Mejor fuera esta fnria executalla Contra el fiero enemigo en la batalla.
d'unité dans le dessin. Ce poème est plus sauvage que les nations qui en sont le sujet. » Tel est le dernier mot de Voltaire.
Depuis lors la critique a changé d'avis et n'admire plus tant l'altiloquence de Colocolo qui parle trop beau pour un cacique. En revanche d'autres endroits du poème sont plus goûtés qu'ils ne furent autrefois, notamment la seconde partie qui ne côtoie plus de si près l'histoire ; on y admire une certaine générosité d'esprit qui ne craignait pas de donner le beau rôle aux sauvages, et en même temps une vaillance, une fierté de style qui sentent bien le soldat et l'Espagnol. Enfin le poète est intéressant par lui-même ; il connut tous les périls et toutes les misères, fut condamné à mort, puis subit la prison et l'exil, mena une vie agitée, vagabonde, n'obtint aucune faveur pour son poème et vieillit dans la pauvreté. Lors- <iu'il mourut vers 1595, on l'avait perdu de vue.
Camoens ne fut pas plus heureux qu'Ercilla, mais il eut plus de gloire et le trois centième anniversaire de sa mort lui a valu de nos jours (1872) un regain de popularité (1). Les travaux récents n'ont pu ajouter beaucoup de faits à la monographie très complète du vicomte de
(1) Luiz de Camoens, der Sœnger der Lusiaden, par Reinhardstœttner, 1877. — Historia de Camoens, par T. Braga, 1873-187.5. — Vicomte de Juromenha, Ohras complétas de L. de Camoens, 1860-18G9.
— Louis de Camoens, sàmmtliche Gedichte, par Wilhelm Storck, 1880.
— Raffaele Cardon, Luigi di Camoens {Nuova AntoIof/îa,lSS0-188^).
Souza-Botelho {Vida de Camôes) placée en tête de la magnifique édition des Lusiades, chef-d'œuvre de Firmin- Didot (1817). Mais si l'histoire de l'homme ne s'est pas fort enrichie, la critique de l'œuvre a été poussée plus loin : il est plus facile aujourd'hui, grâce aux progrès de la littérature comparée et au franc parler qu'ont acquis les Portugais, d^apprécier leur poème et leur poète.
Louis de Camoens naquit à Lisbonne, et non à Coïmbre, en 1524, et non en 1517. En ce temps-là, le Portugal commençait à déchoir, le luxe corrompait les mœurs, la peste sévit en 1526 et 1527; la cour de Jean III dut émigrer à Coïmbre où se rendit aussi la famille noble mais pauvre de Camoens. A Coïmbre on faisait alors de bonnes études classiques dans une université célèbre où les étudiants parlaient entre eux grec et latin, dédaignant le vulgaire portugais. L'université ne déclina qu'à partir de 1555, lorsque Jean III y eut introduit les jésuites. Au temps où le futur poète entra en classe, après les littératures antiques, la seule moderne qui fût en faveur était l'italienne. Sa de Miranda, l'auteur le plus élégant de l'époque et le plus en vue, tâchait de polir sa langue maternelle en lui donnant le garle du toscan. Camoens enfant s'éprit de Pétrarque et lui donna tout son cœur. Son œuvre de début fut, croit-on, une traduction des Trionfl. C'est à Coïmbre que coule le Mondego, la rivière si souvent chantée. Camoens s'y abreuva luimême et la regretta longtemps en vers imités de Pétrarque :
(( Douces et claires ondes du Mondego, doux repos de mes souvenirs où l'espérance perfide m'a longtemps traîné, aveugle, derrière elle,
<( Je m'éloigne de vous, et pourtant je ne nie pas que
CAMOENS. yii)
toujours la longue mémoire qui me poursuit et m'atteint ne permet pas que mon cœur change envers vous, mais plus je m'éloigne de vos bords, plus je m'en rapproche.
c( Il se peut que la fortune emporte cet instrument de l'âme en des terres nouvelles et étranges, en l'exposant aux vents et aux flots lointains ;
(( Mais l'âme elle-même qui ne vous quitte pas, sur les ailes légères de la pensée, jusqu'à vous, douces ondes, vole et en vous se baigne (1). »
A dix-huit ans, Camoens était rentré à Lisbonne où il fut reçu dans le meilleur monde et mena gaiement la vie : c'était alors un jeune homme bien pris, de taille moyenne, le visage plein, le front pensif, le nez long, relevé au mi lieu, émoussé à la pointe, les cheveux d'un blond vif, couleur safran. Les Allemands qui s'annexent volontiers même les hommes de valeur, en concluent que celui-là devait être d'origine germanique. Il eut probablement des succès de salon, rien ne le prouve cependant; tout ce qu'on sait c'est qu'il devint amoureux de doue Catherine d'Ataïde , demoiselle d'honneur de la reine Catherine. Il l'avait rencontrée dans une église : était-ce encore pour imiter Pétrarque ? on n'en sait rien. En tous cas, voici le sonnet :
« On célébrait le culte divin dans le temple où toute créature loue le divin Créateur qui la racheta de son sang.
ce C'est là que l'amour qui m'attendait au passage... avec une beauté rare, une figure angélique, offusqua la lumière de ma raison.
(1) Mas a aima, que de câ vos acompanha
Nas azas do ligeiro pensameato Para vos, aguas, vôa e em vus se banha.
« Moi, croyant que le lieu me défendait contre les libertés qu'amour se donne, et ne sachant pas que nul ne lui échappe en se fiant à lui,
« Je me laissai captiver; mais voyant aujourd'hui. Madame, qu'il voulait que je fusse à vous, je me repens du temps où j'étais libre (1). »
Ce madrigal aspergé d'eau bénite est bien dans le goût italien. Camoens chanta Catherine sous le pseudonyme ou l'anagramme de Natercia, en vantant le mouvement pieux et doux de ses yeux, l'honnêteté du sourire, la modestie du maintien, le calme de la démarche, une hardiesse recueillie, etc., etc . (Telle était ma Gircé, disait-il en retombant dans la mythologie.) Par malheur, il descendait d'une famille moins haute et moins riche que celle de Catherine ; de plus, c'était alors prohibé d'être amoureux à la cour ou du moins de trop le laisser voir ; le père se plaignit au roi, qui enjoignit au poète imprudent de quitter Lisbonne.
Il fallut obéir. Camoens alla d'abord à Santarem , où il trouva encore le Tage et lui fit des vers ; enfin il résolut d'aller rompre une lance en Afrique : ainsi faisaient volontiers les jeunes gentilshommes de son temps. Il passa, donc au Maroc, en 1547, dans sa vingt-troisième année, et dut se battre vaillamment , bien qu'il ne s'en fût pas vanté, soit dit à son honneur. On a retrouvé des lettres qu'il écrivait en ce temps-là ; il y dit assez gaiement des choses tristes :
(( La vie est la marchandise avariée dont nous nous
(1) Deixei-me captivai- : mas hoje vendo,
Senhora, que por vosso me queria, Do tempo que fui libre me arrependo.
servions. — Il en coûte fort de montrer un visage gai quand l'âme est affligée : c'est là une étoffe qui ne prend jamais bien la couleur qu'on veut, puisque la lune reçoit son éclat du soleil et le visage du cœur. J'ai tâté le pouls à toutes les conditions sociales et j'ai trouvé qu'aucune d'elles n'est en bonne santé. (Suivent des censures contre les prêtres et les moines.) L'état de mari est bon à prendre, difficile à garder et plus encore à quitter ; l'état de célibataire est comme un esquif en verre sans gouvernail ; il est malaisé de naviguer dedans. Je répète donc mon refrain ordinaire que ni d'un côté ni de l'autre on ne peut trouver le vrai moyen d'être bien dans cette vie. »
Camoens eut un malheur à la guerre : dans une attaque des Mores, il perdit l'œil droit. On ne trouve dans ses vers qu'une allusion à cet accident célèbre :
« Maintenant... j'éprouve la rare fureur de Mars , qui voulut que, dans mes yeux, j'eusse à voir et à goûter ses fruits amers, etc. »
En 1549, l'arrêt d'exil étant révoqué, le poète put retourner à Lisbonne ; il n'y trouva pas l'accueil qu'il attendait et qu'il méritait. Cet œil perdu, blessure glorieuse , défigurait pourtant le chevalier de Catherine d' Ataïde ; il se trouva , parmi les rivaux envieux , de mauvais plaisants qui rirent de cette difformité. Aussi dès lors le poète songea-t-il à partir pour les Indes, cette terre désirée et lointaine , sépulture de tout homme pauvre et honoré :
Aquella desejada e longa terra,
De todo o pobre honrado sepultura.
Camoens ne partit pas sur-le-champ : il y a entre 1549 et 1553 une partie de sa vie négligée peut-être à dessein
ol8 LA RÉFORME.
par les anciens biographes ; les péchés, les folies de jeunesse n'y manquent pas : tapages nocturnes, exploits de cape et d'épée, escapades d'amoureux et de spadassin. Il j gagna neuf mois de prison (mai 1552 -mars 1553). Fut-ce dans ces arrêts et ce repos forcé qu'il composa le premier chant de ses Lusiades f II y travailla en tous cas, s'inspirant des Décades de Joao de Barros, historiographe de la conquête des Indes : cet ouvrage venait de paraître et faisait quelque bruit. Enfin, le poète partit pour le grand voyage. En s'enrôlant, il reçut un viatique de 2,400 reis, environ 15 francs. Il s'embarqua le 24 mars 1553, dimanche des Eameaux, sur le San-Bento. Adieu Lisbonne !
ce Quand j'eus quitté cette terre, écrivit-il après son arrivée à Goa, il me parut que je m'en allais dans l'autre monde, et j'ordonnai par un ban public que tous mes rêves, comme de faux monnayeurs , fussent pendus. Je détruisis toutes les pensées que j'avais dans le cerveau, de façon qu'il n'en restât plus pierre sur pierre. Et placé ainsi en de telles conditions que je me sentais entre la poêle et la braise, les derniers mots que je dis sur le navire furent ceux de Scipion l'Africain : Ingrafa patria, non jjossidehis ossa mea. Ah î quand je pense que sans avoir commis un seul péché qui pût me faire condamner à trois jours de purgatoire, j'en ai passé plus de trois mille sous les coups de mauvaises langues, de pires intentions, de volontés damnées, etc., etc.. Enfin, Monsieur, je ne sais comment j'aurais pu me tirer des pièges qu'on me tendait là-bas, sinon en me sauvant jusqu'ici. »
Ce voyage a été décrit , on en sait toutes les péripéties. Sous les tropiques une tempête violente assaiUit l'expédition , trois vaisseaux périrent avec les équipages. Seul,
le 8an-Be7ito^ qui portait Camoens, fut épargné. Au mois de septembre les émigrants arrivèrent à Goa, pays de coquins affamés de lucre. Là, le poète prit part à quelques expéditions, mais éprouva aussi l'ennui de quelques longues stations dans des lieux déserts, sans oiseaux, sans fontaines, sans végétation, appelés par dérision « l'Arabie heureuse ». Il eut de pires épreuves à subir, non, comme on l'a dit, par la haine et l'injustice du vice-roi dom Pedro Barreto (les recherches récentes ont en partie réhabilité ce personnage), mais par la rancune de certains ivrognes dont il s'était moqué dans un pamphlet. Quoi qu'il en soit, il fut envoyé à Macao, c'est-à-dire à la Chine, avec un emploi honorable où il put utiliser les études de droit qu'il avait faites à Coïmbre. Il y fut beaucoup moins malheureux que la légende ne Ta dit. Macao n'était pas un pays de loups, mais une ville peuplée, commerçante ; aux environs, dans de hautes roches, se creusait une grotte naturelle où le poète allait travailler. On la montre encore, et on l'appelle la grotte de Camoens. Ce fut là qu'il composa lapins grande partie de son poème.
Qu'est-ce que a les Lusiades » ? Peut-être est-il encore nécessaire de résumer ce récit épique, tant il y a de gens qui ne l'ont pas lu. Os Lusiadas, cela signifie les Portugais, c'est-à-dire les descendants de Lusus, compagnon de Bacchus, d'après les érudits de la Kenaissance. C'est donc toute l'histoire de sa nation, que le poète veut nous raconter, seulement, comme il a lu Virgile et qu'il sait les règles de l'art, il ne nous donnera pas une sorte de
chronique rimée. Il y aura au centre de l'œu^Te un motif épique, l'expédition de Yasco de Gama, qui, à la fin du quinzième siècle, trouva le chemin des Indes et offrit sa conquête au Portugal. Le poème, partagé en dix chants, est écrit en octaves, comme celui de l'Arioste et comme le fragment de Politien que Camoens devait connaître. En tout, 1,102 octaves et 8,816 vers.
C'est la plus courte des grandes épopées modernes : encore fallait-il la remplir. Voici comment l'ingénieux auteur s'en est tiré. Au chant premier, la flotte portugaise, sous les ordres de Gama, est en pleine mer et a déjà doublé le cap des Tempêtes. Les dieux de l'Olympe tiennent conseil : Bacchus veut arrêter les Portugais, Vénus et Mars les secondent. Gama poursuit sa route et, après avoir découvert Mozambique, il échappe à une trahison suggérée par Bacchus. A Monbaze, les perfidies du dieu continuent; sans le concours de Vénus et des Néréides qui détournent les vaisseaux du rivage, les fils de TjUsus auraient péri jusqu'au dernier. La flotte arrive à Mélinde, oii Gama raconte au roi du pays l'histoire du Portugal. Cette histoire remplit le troisième et le quatrième chants ; au cinquième, le narrateur fait le récit de son propre voyage ; après quoi, il se rembarque (au chant VI) : alors seulement commence l'action. Il y a une tempête ; puis (chant VII) , après une digression sur l'état politique de l'Europe, les Portugais font une entrée triomphale à Calicut. Le catual ou premier ministre monte sur leur flotte et se fait expliquer les traits de courage figurés sur les bannières : c'est comme un second récit des gestes et fastes des Portugais. Vasco échappe encore à quelques embûches, mais il est évident que le poème est fini. L'Inde est retrouvée, morale-
ment conquise ; il ne s'agit plus que d'en porter la bonne nouvelle à Lisbonne. Gama se rembarque, et au retour, sur une île flottante, s'oublie dans une apothéose voluptueuse, au milieu des Néréides et aux pieds de Téthys. Au dixième chant, la déesse annonce aux triomphateurs les hautes destinées qui attendent leur patrie déjà si glorieuse. C'est ainsi que deux récits et une prédiction nous donnent , dans le poème, l'histoire entière du Portugal.
Après cette courte analyse, comme après une première lecture des Lusiades, l'idée qui saute aux yeux est celleci : que viennent faire céans Bacchus et Yénus ? Yasco de Gama était un héros quasi contemporain, qui mourut en 1525, un an après la naissance de Camoens. Ajoutons que le poète, comme le navigateur, se présente à nous en bon catholique; l'œuvre est dédiée au jeune roi Sébastien, qui ne veut conquérir le monde que pour offi'ir sa conquête au vrai Dieu; Gama fait devant les Mores du Mozambique une magnifique profession de foi. Camoens ne manque pas l'occasion de rompre une lance contre Luther, ce nouveau pasteur qui invente une secte ■ nouvelle en se révoltant contre le successeur de Pierre (1). C'est ce mélange de christianisme et de paganisme qui a le plus inquiété les critiques de l'ancien temps. Rapin se plaignait déjà de Camoens, « qui parle sans discrétion de Vénus, de Bacchus et des autres divinités payennes dans un poème chrétien ». Voltaire disait tout franc : « Un merveilleux si absurde défigure tout l'ouvrage aux
(1) Do successor de Pedro, rebellado,
Novo pastor, e nova seita inventa.
(C. YII, 4.) T. IT. 21
ij2'2 LA RÉFORME.
yeux des lecteurs sensés. » La Harpe trouve étrange « de voir Bacchus et Mars disputer devant Jupiter pour savoir si un capitaine chrétien ira porter la foi de Jésus- Christ aux sectateurs de Mahomet et aux adorateurs de Brahma. » Delille déclare ce mélange monstrueux ; Chateaubriand y cherche une excuse pour ne pas s'occuper des Lusiades. M""^ de Staël (peut-être sous l'influence de Schlegel) fut la première qui osa non seulement tolérer, mais admirer « l'art avec lequel Camoens a su mêler les faits de l'histoire portugaise aux splendeurs de la poésie et la dévotion chrétienne aux fables du paganisme. On lui a fait un tort de cette alliance ; mais il ne nous semble pas qu'elle produise dans sa Lusiade (sic) une impression discordante ; on y sent très bien que le christianisme est la réalité de la vie et le paganisme la peinture des fêtes, et l'on trouve une certaine délicatesse à ne pas se servir de ce qui est saint pour les jeux du génie même. Camoens avait d'ailleurs des motifs ingénieux pour introduire la mythologie dans son poème. Il se plaisait à rappeler l'origine romaine des Portugais, et Mars et Yénus étaient considérés non seulement comme les divinités tutélaires des Romains, mais aussi comme leurs ancêtres. La fable attribuant à Bacchus la première conquête de l'Inde, il était naturel de le représenter comme jaloux de la gloire des Portugais... ))
Il faut ajouter qu'en 1553, époque où Camoens quitta l'Europe, on était encore en pleine Renaissance ; les lettrés vivaient dans l'Olympe et ne se trouvaient point dépaysés dans la compagnie des dieux. A Coïmbre, le poète écolier s'était nourri de mythologie et de paganisme. On ne croyait pas faire acte de pédantisme ou d'idolâtrie en conservant à la mer l'ancien nom de Neptune;
bien plus , certaines associations d'idées ou d'images, qui nous choqueraient aujourd'hui comme des anachronismes, ne dérangeaient en rien, dans ce temps-là, les habitudes des oreilles ou des yeux. Voltaire lui-même le reconnaît : Paul Véronèse compta comme un grand peintre, « quoiqu'il ait placé des pères bénédictins et des soldats suisses dans les sujets de l'Ancien Testament ». Un siècle après les Lusiades, l'intervention des dieux dans les récits poétiques était regardée encore, non seulement comme une liberté permise, mais comme une nécessité. Le législateur du Parnasse disait en son Art poétique (1G64) :
Qu'Enée et ses vaisseaux par le vent écartés Soient aux bords africains d'un orage emportés, Ce n'est qu'une aventure ordinaire et commune j Mais que Junon, constante en son aversion, Poursuive sur les flots les restes d'Ilion...
qu'Eole pousse les vents mutinés, que Neptune se lève sur la mer et l'apaise, voilà ce qui surprend, frappe, saisit, attache ; sans tous ces ornements
La poésie est morte ou rampe sans vigueur,
Camoens ne pensait pas autrement, cent ans avant Boileau : il ne pouvait voir le monde qu'à travers les anciens et peuplait ses tableaux de leurs figures divines ; son héros était contemporain, mais le voyage au long cours le tenait à distance, et la poésie, qui aime les lointains, se déclarait satisfaite : n'y avait-il pas autant d'espace de Lisbonne aux Lides que de Yasco à Bacchus ? Aussi n'hésitait-il pas à envoyer les Néréides et "Vénus
contre lès vaisseaux portugais, pour les éloigner de la côte fatale de Monbaze.
Les voyez-vous, les filles de Nérée, Franger d'écume au loin l'onde azurée?
Sur les sillons argentés qu'elle fend Jamais Doto n'eut plus de pétulance, Nisa bondit, Nérine en triomphant Jiisqu'au sommet de la vague s'élance ; Les flots courbés reculent, contenus.
Laissant passer les nymphes de Yénus...
Droit à la nef du grand Gama qu'elle aime
Avait couru la déesse elle-même ;
Pour l'éloigner de ces fatales eaux,
Contre le vent luttait Yénus la blonde ;
Contre la proue et les flancs des vaisseaux
Tous combattiez aussi, filles de l'onde,
Les repoussant des bras nus et du sein ;
Les vaisseaux lourds cédaient au frêle essaim (1).
(1) Jâ na agua erguendo vào com grande pressa Com as argenteas caudas branca escuma ; Doto co' o peito corta, e atravessa, Com mais f uror o mar do que costuma ; Salta Nise, Nerine se arremessa, Por cima da agua crespa, em força suma : Abrem caminho as ondas encurvadas De temor das Nereidas apressadas...
Poemse a deosa com outras em direito
Da proa capitaina, e alli fechando
0 caminho da barra, estào de geito,
Que em vâo assopra o vento, a vêla inchando :
Poe no madeiro duro o brando peito,
Para detraz a forte nao forçando :
Outras, em derredor, levando-a estavam ,
E da ban"a inimiga a desviavam.
(Gant. II, 20, 2-2.)
Ces figures ondoyantes que peignaient alors avec tant de charme les maîtres italiens hantaient l'imagination de Camoens qui, de plus, avait lu le Politien et l'Arioste, non sans s'arrêter dans les îles de Yénus et d'Alcine où ces poètes avaient réuni tant d'enchantements. En ce temps-là, de pareils épisodes s'imposaient presque aux longs récits épiques ; on a vu que le Tasse lui-même, en son poème religieux sur les croisades, devait s'oublier dans les jardins d'Armide, où se laissèrent ensorceler tant de paladins. D'ailleurs, les Lusiades, aux yeux des contemporains, eussent paru trop sérieuses, trop historiques, trop dépourvues de figures féminines ; il y fallait, bon gré mal gré, la page où l'on aime, bien que le sujet, comme eût dit Boileau, ne parût pas « susceptible d'ornements égayés ». De là la fameuse île flottante où la description is warm indeed; c'est l'avis de William Mickle, qui traduisit le poème en anglais. Voltaire et La Harpe firent mine de s'en offusquer, mais ces deux critiques appartenaient au siècle de la raison, tandis que Camoens était né au plus beau temps de la Renaissance.
Alors, immédiatement après l'Arioste, la fantaisie régnait dans l'art. On se gardait bien de peindre d'après nature : on ne s'attardait point à reproduire exactement la végétation tropicale : F île flottante de Vénus n'offrait aux yeux que myrtes, citronniers , grenadiers, orangers, tous les arbres du Portugal. En ceci encore, Camoens ne doit pas être détaché de son temps où même la description devait être mélodieuse : la flore indienne offrait un buisson de noms étranges et barbares, qui eussent écorché l'oreille d'un classique et que Virgile, d'ailleurs, avait ignorés. Cependant , c'est un maître qui l'a dé-
claré (1), jamais l'enthousiasme, la mélancolie ou la virtuosité du poète n'ont altéré en rien la vérité des phénomènes : si l'art y a mis du sien, c'est pour ajouter à la grandeur et à la fidélité des tableaux. Camoens, au dire d'Alexandre de Humboldt, est inimitable quand il dépeint l'échange perpétuel qui s'opère entre l'air et la mer, les harmonies qui régnent entre la forme des nuages, leurs transformations successives et les divers états par lesquels passe la surface de l'Océan. D'abord, il m^ontre cette surface ridée par un léger souffle du vent ; les vagues à peine soulevées étincelant et se jouant avec le rayon de lumière qui s'y reflète; une autre fois, les vaisseaux de Coelho et de Paul de Gama^ assaillis par une terrible tempête, luttent contre tous les éléments déchaînés. Camoens est, dans le sens propre du mot, un grand peintre maritime... Il décrit le feu électrique de Saint- Elme, que les anciens personnifiaient sous les noms de Castor et de Pollux; il l'appelle « la lumière vivante sacrée pour les navigateurs )). Il dépeint la formation successive des trombes menaçantes et montre « comment des nuages légers se condensent en une vapeur épaisse qui se roule en spirale, et d'où descend une colonne qui pompe avidement les eaux de la mer; comment ce nuage sombre lorsqu'il est saturé, retire à soi le pied de l'entonnoir, et fuyant vers le ciel, laisse retomber en eau douce dans les flots de la mer ce que la trombe mugissante leur avait enlevé... » Camoens excelle encore à embrasser d'un coup d'œil les grandes masses. Le troisième chant reproduit en quelques traits la configuration de l'Europe, depuis les plus froides contrées du Nord
(1) A. DE Humboldt, Cosjhos, tome II, 1, page G4.
jusqu'au royaume de Lusitanie et au détroit où Hercule accomplit son dernier travail... De la Prusse, de la Moscovie et des pays que lavent les eaux froides du Eliin {qneo Rlwnofrio lava), il passe rapidement aux plaines délicieuses de la Grèce qui crée les cœurs éloquents {que creasfes os peites éloquentes e os juizos de alfa pliantasia). Dans le dixième chant, l'horizon s'agrandit encore : Téthys conduit Gama sur une haute montagne pour lui dévoiler les secrets de la structure du monde {machina do mundo) et le cours des planètes d'après le système de Ptolémée... Toutes les parties de la terre sont passées en revue, même le pays de Sainte-Croix (le Brésil) et les côtes découvertes par Magellan, « ce fils infidèle de la Lusitanie, qui renia sa mère ».
Enfin, aux yeux de Humboldt, Camoens est le poète maritime par excellence ; s'il ne voit la terre qu'à travers les paysages classiques, il a vu la mer de ses propres yeux et il en décrit merveilleusement les beautés, les colères, même les influences maladives : le scorbut, par exemple, qui n'a pas rebuté son pinceau. Voilà déjà une originalité et une supériorité qui le placent en dehors et au-dessus de la foule. Il y a de plus, chez lui, une physionomie qui nous intéresse : le classique oublie plus d'une fois (notamment au chant YII, oct. 78 et suiv.) qu'il doit s'eiïacer dans son œuvre, et il parle de ses exils, de ses infortunes, de ce l'indigence abhorrée, » qui lui arrache des cris de colère et de douleur. Or, comme on sait qu'il a bien réellement souffert, ses gémissements « font peine et pitié jusqu'aux larmes ». Ce qui frappe encore en lui, c'est le patriote. Tandis que les maîtres italiens ne s'inquiétaient pas de gloires nationales et allaient même chercher leurs héros à l'étranger (Ko-
land, Amadis, Godefroi), Camoens ne voyait que son petit Portugal et le plaçait à la tête du monde : « Tandis que l'Europe entière est en proie au délire sanglant, seule cette faible Lusitanie ne manque pas à la cause du Christ : elle occupe les ports de l'Afrique et domine en Asie plus que toute autre puissance; elle laboure les champs de l'Amérique, et si la terre s'étendait plus loin encore, les fils de Lusus iraient jusqu'au bout. » En chantant la grande aventure de Gama, on pouvait parler ainsi sans gasconnade.
En voilà sans doute assez pour justifier la célébrité du poème ; ceux qui s'acharnent à y chercher autre chose, Dante ou Shakespeare, l'Arioste ou le Tasse, une composition plus savante, une invention plus riche, plus de relief dans les figures, plus d'éclat ou plus de fermeté dans le style, ceux-là boudent leur plaisir bien inutilement. L'octave coule sans fracas, avec une aimable nonchalance, nette, pure et claire, non encore troublée par ces miroitements et ces chatoiements que le cultisme allait imposer à toutes les littératures. Il est vrai que ces dix chants n'offrent guère qu'une suite d'épisodes et que ces épisodes, presque tous racontés par les personnages, ne se passent pas sous nos yeux ; Gama luimême excelle dans la narration et n'agit guère, mais que d'histoires touchantes et glorieuses nous sont rapportées en ce long voyage et comme elles se gravent impérieusement dans l'esprit ! Inez de Castro, qui a inspiré presque toute la littérature portugaise , est la Françoise de Rimini des c^ Lusiades » : elle y occupe au troisième chant une large place, et c'est là, selon Voltaire, « le plus beau morceau du Camouens (sic) ». La Harpe le préfère « à tout ce qu'on peut admirer dans le Paradis perdu
de Milton ; » il est vrai que le Paradis perdu paraissait à La Harpe ce un ouvrage extravagant et digne d'un siècle de barbarie ». Pour le lecteur d'aujourd'hui, l'épisode d'Inez ressemble un peu trop à la poésie de Florian, qui a fort bien su le traduire :
Cruel amour, toi seul commis le crime, La tendre Inez ne vivait que pour toi : Jamais un cœur ne suivit mieux ta loi, Et tu la fis expirer ta victime !
Ainsi les pleurs des malheureux mortels Pour toi, tyran, n'ont pas assez de charmes, Tu veux encor, non content de leurs larmes, Que de leur sang ils baignent tes autels (1).
On préfère aujourd'hui l'apparition d'Adamastor, le Génie des tempêtes, qui, se dressant tout à coup sur le cap de Bonne-Espérance, barra le chemin aux Portugais. Gama raconte :
Depuis cinq jours nous voguions loin des terres (2)
Par des chemins ignorés, solitaires ;
Les eaux dormaient sous les vents adoucis,
La brise tiède à peine enflait nos voiles,
(1) Tu, sô, tu puro amor, com força crua, Que os coraçôes humanos tanto obriga, Déste causa â molesta morte sua, Como se fora perfida inimiga.
Se dizem, fero amor, que a sede tua Nem com lagrimas tristes se mitiga, He porque queres, aspero e tyrano.
Tuas aras banhar em sangue humano.
(Cant. III, 119.)
(2) Porém jà cinco soes eram passades Que dalli nos partiramos, cortando Os mares nunca d'outrem navegados, Prosperamente os ventos assoprando :
Tout semblait calme, et sur la proue assis Les miens dormaient sous la paix des étoiles, Quand un nuage épais, noircissant l'air, Soudain surgit devant nous sur la mer.
Alors, voyant monter la sombre nue.
Nos cœurs battaient d'une angoisse inconnue ;
Les flots au loin bondissaient, mugissant.
Comme brisés contre un écueil tenace...
C( Malheur à nous ! criai-je, ô Dieu puissant,
Quel effrayant mystère nous menace ?
Quelle ombre énorme obscurcit l'Océan ?
Ah ! je le crains, c'est plus que l'ouragan ! »
Ainsi criais-je encore en ma détresse.
Quand à nos yeux sinistrement se dresse. Démesurée, épouvantable à voir, Une figure à l'œil cave et farouche.
Quando huma noite, estando descuidados, Na cortadora proa vigiando, Huma nuvem, que os ares escurece.
Sobre nossas cabeças apparece.
Tâo temerosa vinha, e carregada, Que poz nos coraçoes hum grande medo : Bramindo, o negro mar, de longe brada Como se desse em vâo n'algum rochedo.
C( O Potestade, disse, sublimada !
Que ameaço divino, ou que segredo Este clima e este mar nos apresenta Que mor cousa parece, que tormenta ? »
Nào acabava, quando huma figura.
Se nos mostra no ar, robusta e valida. De disforme e grandissima estatura, 0 rosto carregado, a barba esqualida :
Au poil souillé de fange, au sourcil noir, Noires aussi les dents, noire la bouche ; Sa voix sortant de l'épaisse vapeur, Comme du fond d'un gouffre, faisait peur.
Et la voix dit : C( 0 race vagabonde, Peuple hardi plus que tous ceux du monde, Faut-il qu'après tant de combats amers.
D'efforts perdus, jamais tu ne reposes?
Qu'à ces derniers confins des vastes mers, L'altier défi que nul n'osa, tu l'oses ? Tu veux forcer, ne redoutant plus rien. Le pas fatal dont je suis le gardien.
(( Puisque tu veux sur l'onde et sur la terre
A la nature arracher son mystère.
Et pénétrer ainsi violemment
Dans les secrets cachés même au génie,
Os olhos encovados, e a postura Medonha, e ma, e a côr terrena e palida Cheios de terra, e crespos os cabellos, A boca negra, os dentés amarellos...
E disse : C( 0 gente ousada mais, que quanta No mundo commetteram grandes cousas ; Tu que por guerras cruas, taes e tantas, E por trabalhos vàos nunca repensas :
Pois os vedados termines quebrantas, E navegar meus longos mares ousas, Que eu tanto tempo ha que guardo e tenho Nunca arados d'estranho ou proprio lenho :
C( Pois vens ver os segredos escondidos Da natureza, e do humido elemento, A nenhum grande humano concedidos De nobre ou de immortal merecimento :
Apprends de moi quel est le châtiment Qui punira ton audace infinie Par les déserts de l'onde et sur le bord Où tes vaisseaux armés portent la mort . )>
Le monstre alors nou.s prédit des années Pleines de deuil, lugubres destinées.
— a Qui donc es-tu , dis-je en me redressant, Ombre dont l'air s'emplit et s'enténèbre ? » Mais lui, tordant ses yeux noirs et poussant Hors de sa gueule un hurlement funèbre, Comme irrité de m' avoir entendu. D'une voix sourde, âpre, m'a répondu :
C( Je suis celui qui commande où vous êtes,
Adamastor, le démon des tempêtes :
Ni vos savants ni les vieux matelots
Ne m'ont connu ; nul ne sait mon histoii'e ;
Ouve os damnos de mi, que apercebidos
Estào a teu sobejo atrevimento
Por todo o largo mar e pela terra
Que inda has de sobjugar com dura guerra. »
Mais hia por diante o monstro horrendo
Dizendo nossos fados, quando alçado
Lhe disse eu : Quem es tu ? que esse estupendo
Corpo certo me tem maravilhado.
A boca, e os olhos negros retorcendo,
E dando hum espantoso e grande brade.
Me respondeo com voz pezada e amara,
Como quem da pergunta lhe pezara.
ce Eu sou aquelle occulto e grande cabo, A quem chamais vos outres Tormentorio, Que nunca a Ptolemeo, Pomponio, Estrabo, Plinio, e quantos passaram, fui notorio.
En terminant l'Afrique, sur les flots Vers le midi j'étends mon promontoire, Ce roc hautain justement irrité Qui brisera votre témérité. ))
Chateaubriand n'aime pas les Lusiades; il faut se rappeler cependant (ajoute-t-il pour atténuer l'effet de cette antipathie) que Camoens « fut le premier épique moderne » (après quantité d'Italiens), « qu'il vécut dans un siècle barbare » (celui de Michel- Ange, entre l'Arioste et le Tasse, entre Machiavel et Galilée), « qu'il j a des choses touchantes et quelquefois sublimes dans les détails de son poème, et qu'après tout le chantre du Tage fut le plus infortuné des mortels. C'est un sophisme digne de la dureté de notre siècle d'avoir avancé que les bons ouvrages se font dans le malheur : il n'est pas vrai que l'on puisse bien écrire quand on souffre. Tous ces hommes inspirés qui se consacrent au culte des muses se laissent plus vite submerger à la douleur que les esprits vulgaires. Un génie puissant use bientôt le corps qui le renferme; les grandes âmes, comme les grands fleuves, sont sujettes à dévaster leurs rivages. i>
Sur ce dernier point. Chateaubriand peut avoir raison. Il est certain que, depuis son départ de Macao,
Aqui toda a Africana costa acabo Neste meu nunca visto promontorio.
Que para o Polo Antarctico se estende, A quem vosaa ousadia tanto offende. »
(Gant. V, 37 sq.)
Camoens n'eut peut-être pas un seul jour heureux. Accusé de concussion et rappelé à Goa, yictime d'un naufrage où il perdit toute son épargne et ne put sauver à la nage que les six chants déjà faits de son poème, puis navré par les nouvelles d'Europe : le danger que courait alors le Portugal, la mort de son roi Jean III, la mort de sa bien-aimée Catherine d'Ataïde, la disgrâce de son père condamné à l'exil perpétuel, enfin arrêté lui-même et mis en jugement pour les calomnies lancées contre lui, le pauvre homme ne sortit de prison qu'après l'avènement d'un nouveau vice-roi, Constantin de Bragance (1558). Il eut à subir une seconde détention pour dettes et disparut après pendant quelques années : on ne sait où il fut ni ce qu'il fit. Enfin, en 1567, Pèdre Barrete, neveu de l'ex-vice-roi, emmena Camoens au Mozambique et l'y abandonna dans la plus affreuse misère ; le poète ne vécut alors que du travail d'Antoine, un petit esclave javanais qu'il avait amené de Macao. Deux ans après, quelques amis qui vinrent le visiter le reconnurent à peine. « A Mozambique, raconte l'un d'eux, nous trouvâmes ce prince des poètes de son temps , mon camarade et ami Louis de Camoens, si pauvre qu'il mangeait le pain d'autrui. Pour qu'il pût s'embarquer, nous dûmes nous cotiser et le fournir de hardes ; il fallut même le nourrir. » Il a dit douloureusement dans une canzone, la onzième : « Enfin il n'y eut pas revers de fortune, ni périls, ni cas douteux, ni injustice de ceux que le régime confas du monde, par antique abus, rend puissants pardessus les autres hommes, — il n'y eut pas de revers que je n'eusse éprouvé, attaché à la fidèle colonne de ma souffrance, car l'importune persécution des malheurs met en mille morceaux la force de nos bras. j>
Enfin, le malheureux put rentrer à Lisbonne, le 7 avril 1570, après dix-sept ans d'absence. Mais ce n'était plus la cité florissante de Jean ITI; la grande peste de 1568 venait de lui enlever 70,000 âmes, y compris le charmant Antoine Ferreira, l'un des poètes d'Inez. Les jésuites gouvernaient le royaume. Camoens, qui rapportait de l'extrême Orient le poème des Portugais, en attendait fortune et gloire : ce fut à peine s'il parvint à le faire imprimer. Il fallait, pour publier un manuscrit, le privilège du roi et la licence du Saint-Office. Or, le roi, dom Sébastien, aimait trop la chasse pour lire des vers; quant aux favoris du prince, ils étaient gens d'Église et ne pouvaient approuver les opinions du poète sur les religieux (1). Fort heureusement Camoens avait fait marché avec de savants dominicains , un frère carmélite et un curé lettré, Manoel Correa, qui devait plus tard commenter les Lusiades. Il reçut d'eux des encouragements et des conseils. Que purent-ils bien lui dire? Ici une conjecture est permise : les moines l'exhortèrent assez probablement à corriger sa mythologie, à l'expliquer du moins et à la justifier. De là cet étrange aveu de Téthys à Gama :
« Là-haut (dans l'Empyrée) résident les êtres divins, les vrais , dans leur gloire. Quant à moi , et aux autres , Saturne, Janus, Jupiter, Junon, nous sommes fabu-
(1) Que les moines se contentent de jeûner et de prier, sans prétention de gloire ni d'argent :
Que o bom religioso verdadeiro Gloria vàa nào prétende, nem dinheiro.
(Cant. X, 150.)
leux (1), imaginés par une illusion humaine et aveugle. Nous ne servons qu'à faire des vers délicieux. » Aveu naïf qui rompait le charme des tableaux précédents : ce Nous n'existons pas, » disaient elles-mêmes, avec une bizarre ingénuité, les divinités païennes. Le curé Manoel Correa affirme expressément que le poète adoucit, sur le conseil de ses amis dominicains, les scènes trop vives de l'île flottante ; bien plus, il s'avisa d'en commenter les plaisirs et de les expliquer allégoriquement. Par Téthys, les nymphes de la mer et l'île voluptueuse, il fallait entendre les honneurs et les joies qui récompensent les héros : les glorieuses prééminences, les triomphes, les palmes, les couronnes de laurier, la gloire et l'émerveillement : tels étaient les plaisirs de cette île. Peu d'années après, le pauvre Tasse dut pareillement masquer sous des allégories les licences de son poème ; la douane produit la contrebande, en littérature comme partout. Grâce à ces subterfuges ou à ces accommodements, les Lusiades purent être publiées avec l'autorisation du Saint-Office ; le permis motivé du P. Barthélemi Ferreira, président du tribunal de revision, est bon à rapporter.
«... Je n'ai trouvé dans cet ouvrage aucune chose scandaleuse ou contraire à la foi et aux bonnes mœurs ; il m'a paru seulement nécessaire d'avertir les lecteurs que l'auteur, pour accroître les difficultés de la navigation et de l'entrée des Portugais dans l'Inde, se sert d'une fiction
(1) . . . porque eu, Saturno e Jano,
Jupiter, Juno somos fabulosos, Fingidos de mortal e cego engano :
Sô para fazer versos deleitosos r Servimos.
(Ch. X, 82.)
OÙ figurent les dieux des gentils... et comme ceci est poésie et fiction, et que l'auteur, comme poète, ne prétend pas autre chose que d'orner le style poétique, nous ne tenons pas pour inconvenante cette fable des dieux dans le poème, la reconnaissant pour fable, et sauf toujours la vérité de notre sainte foi, que tous les dieux des gentils sont des démons. »
Le poème parut donc et valut au poète une pension du roi Sébastien. On a le texte du décret royal, daté du 28 juillet 1572 :
« Moi , le roi, je fais savoir à ceux qui verront ce décret, que tenant compte du service que Louis de Camoens, noble chevalier de ma maison, m'a pieté dans rinde pendant bien des années et de ceux que , je l'espère, il me prêtera dans la suite, et par les informations que j'ai reçues sur son esprit et son habileté, et pour la capacité dont il a fait preuve dans le livre qu'il a écrit sur les choses des Indes, je tiens pour bon et il me plaît de lui faire présent de 15,000 reis de pension par an, pour l'espace de trois années seulement, à partir du 12 mars de la présente année 1572, et cette somme lui sera payée dans ma grande trésorerie... sur l'attestation... que le dit Louis de Camoens réside à ma cour. »
Tel fut le prix des Lusiades. A condition de ne pas quitter Lisbonne , Camoens reçut pendant trois ans une pension annuelle de 15,000 reis, c'est-à-dire d'environ 76 francs. Encore cette pension ne lui fut-elle pas exactement payée.
Il languit longtemps encore,' dans une pauvreté qui soulève le cœur. Ici, les détails abondent : on lit dans toutes les biographies qu'xintoine, son esclave javanais, allait mendier pour lui dans la rue. Tel gentilhomme
donnait au poète de l'ouvrage, par charité sans doute : des psaumes à traduire, et s'étonnait qu'il y mît tant de temps. — c( Hélas ! répondait Camoens, autrefois j'allais plus vite, j'étais jeune et amoureux, maintenant je ne me sens plus de goût à rien et je n'ai plus ma tête. Voici mon Javanais qui me demande deux petits sous pour acheter da charbon, et je ne les ai pas. »
Une seule consolation lui restait : ce bon Antoine, d'un dévouement si actif et si fidèle, ce brave homme mourut. En même temps, le roi dom Sébastien et son royaume, cette patrie que Camoens aimait tant, tombèrent en Afrique sur le champ de bataille d'Alcacer-Quivir. Le poète écrivit sur son lit de mort : « Enfin je vais terminer ma vie, et tous verront que je f as si afî'ectionné à ma patrie, que non seulement je me trouve heureux de mourir dans son sein , mais encore de mourir avec elle. » Il cessa en effet de souffrir en 1580, le 20 juin : il n'avait que cinquante-six ans.
Cette fin misérable contredit un peu ce qu'on écrit aujourd'hui sur le succès du poème dont il parut en 1572 deux éditions coup sur coup ; il est certain toutefois qu'on ne les réimprima que cinq fois dans le dernier quart du siècle. Au siècle suivant, le dix-septième, sous la domination espagnole, il s'en fit quatorze éditions; dix seulement au dix-huitième. Au dix-neuvième, en revanche, grand retour de faveur : cinquante-trois éditions.
En 1584, sous Philippe II, les Lusiades parurent expurgées par l'Inquisition : les Espagnols craignaient que ces vers ne pussent ranimer la fibre portugaise. Cette inquiétude durait encore en 1639 : on fit alors tout ce qu'on put pour empêcher Manuel de Faria y Souza de rétablir le texte du poème. De nos jours seulement, il fut
permis de remettre l'auteur et l'œuvre en pleine lumière, dans la magnifique édition de Paris (Firmm Didot, 1817, in-4*', avec 12 gravures de Gérard).
Depuis lors, Camoens n'a fait que monter en gloire. Frédéric de Sctilegel, excessif en tout, l'a proclamé non seulement le premier poète épique, mais le plus grand lyrique non seulement de son pays, mais de tous les temps. Les Portugais sont plus discrets : la plupart d'entre eux ne réclament pour leur poète que la priorité dans l'épopée sérieuse. Les Lusiades, en effet, parurent en 1572, tandis que la Jérusalem ne fut achevée que trois ans après. Il est certain que le Tasse connut le poème des Portugais : dans un sonnet célèbre adressé à Vasco de Gama, après avoir célébré la glorieuse aventure du navigateur, après lui avoir déclaré qu'Ulysse ne fit pas plus que lui sur les mers cruelles et ne tailla pas plus de besogne aux auteurs, le poète de Ferrare ajoute : (c Et maintenant, la plume du savant et bon Louis (de Camoens) étend si loin son vol si glorieux que tes vaisseaux n'allèrent pas jusque-là. »
Ed or quella del colto e buon Luigi
Tant' oltre stende il glorioso volo,
Che i tuoi spalmati legni andar men limge.
On a conclu de ce passage que le Tasse avait imité Camoens, au moins dans la description des jardins d'Armide, sans songer, que, pour trouver des modèles, le poète de Ferrare pouvait s'épargner le voyage de Portugal ; il avait derrière lui l'île d'Alcine de l'Arioste et l'île de Venus de Politien. On cite volontiers une lettre où Torquato aurait écrit à un noble Portugais : « En ce siècle, j'ai un seul rival qui puisse me contester la
palme. Oh! dis-moi, es-tu aussi malheureux que moi, chantre si vertueux des hauts faits accomplis par ta nation ? Le bruit court que tu es malheureux. Tu ne saurais l'être autant que moi. Il peut se faire que l'empire des Indes soit arraché aux mains des successeurs d'Emmanuel et que la superbe Lisbonne ne voie plus débarquer dans son port les trésors de l'Asie et de l'Afrique , mais la première gloire de son immense conquête survivra splendidement dans la poésie de Camoens. Les nations les plus lointaines verront avec étonnement dans les Lusiades l'incroyable valeur d'une poignée d'hommes qui, défiant des périls terribles, infinis, inouis, portèrent jusqu'aux confins les plus reculés du monde la puissance et la religion de leurs pères. »
Cette lettre paraît apocryphe : il ne semble pas que le Tasse ait pu porter si haut Camoens. Dans le sonnet authentique, il l'appelle tout simplement ce bon et cultivé )). D'ailleurs, on ne doit jamais prendre un poète au mot quand il loue un confi'ère , surtout les poètes de ce temps-là qui ne se piquaient pas de rester dans la mesure et qui recevaient et rendaient imperturbablement les compliments les plus ampoulés.
Parmi les écrivains tout à fait supérieurs, le dernier qui ait parlé de Camoens avec enthousiasme est Edgar Quinet. A son avis, les Lusiades ont inauguré l'ère des temps modernes, ont scellé l'alliance de l'Orient avec l'Occident. C'est une œuwe non de pèlerins, mais de voyageurs et surtout de marchands ce l'Odyssée du commerce et de l'industrie !» — Si au moins le commerce et l'industrie lisaient les poèmes qu'on leur fait !