V. Le point d'honneur
VI. Les cultistes et les classiques : Antonio Ferez, Gongora, Quevedo, les Argensola, etc. — L'opinion littéraire de Cervantes.
VIL Don Quichotte.
Nous avons amené ou à peu près toutes les littératures jusqu'à la fin du seizième siècle. Il convient maintenant de faire halte pour voir où nous en sommes, compter les morts et les vivants.
En l'an 1600, la plupart des écrivains qui nous ont arrêtés avaient quitté ce monde : Marot en 1544, Luther en 1546, Rabelais en 1553, Calvin en 1564, Camoens en 1579, Ronsard en 1585, Montaigne en 1592, Amyot en 1593, Ercilla (?) et le Tasse en 1595, Giordano Bruno en 1600. Quelques-uns même, dont nous n'avons pas encore parlé, s'étaient trop hâtés de mourir, notamment deux Anglais, le dramatiste Marlowe (1593) et le poète Spenser (1599).
D'autres survivaient : Agrippa d'Auhigné et le frère Paul (Sarpi), nés l'un et l'autre en 1552, n'avaient que quarante-huit ans à la fin du siècle. Deux ou trois, que
nous avons déjà rencontrés, étaient encore jeunes : Galilée avait trente-six ans ; Campanella, trente-deux ; Marin, trente et un. En Angleterre, François Bacon (né en 1561) et Shakespeare (né en 1564) avaient déjà débuté ; le dernier depuis une dizaine d'années. A la même époque, un contemporain que Shakespeare ne connut pas, Lope de Vega, né en 1562, implantait en Espagne le drame libre, la Comedia, qui ne ressemblait en rien à la tragédie, ni à la comédie classiques. L'école opposée, celle des règles et des unités, l'Anglais Ben Jonson, l'Espagnol Lupercio xirgensola étaient sur la brèche ; notre Malherbe qui, souvent enrhumé du cerveau, fut qualifié par le cavalier Marin de poète très sec et d'homme très humide, comptait déjà quarante-cinq ans. Dans le camp opposé, l'émule et l'aîné du cavalier Marin, Gongora (né en 1561) commençait à gonfler ses voiles bariolées. Enfin, il importe de nommer, parmi les hommes de trente-cinq ans, un poète italien, qui appartient à la littérature générale, car il fut le prédécesseur de Boileau dans l'épopée héroï-comique : Alexandre Tassoni, l'auteur de la Secchia rallia, celui
Qui, par les traits hardis d'un bizarre pinceau, Mit l'Italie en feu pour la perte d'un seau (l).
Cependant l'écrivain du temps qui acquit la renommée la plus rapide et la plus étendue, ce ne fut ni Tassoni, ni Lope de Yega, ni Bacon, ni même Shakespeare qui devait attendre un siècle encore avant de se répandre dans le continent; ce fut Cervantes qui, en 1600, avait déjà cinquante-trois ans et qui nous devait encore « Don Quichotte ».
(1) Boileau, Lutrin, IV, 55, 'o^.
Arrêtons-nous auprès de celui-ci, car il est le plus célèbre des Espagnols, et l'on peut grouper autour de lui les principaux écrivains du ce Siècle d'or ». Michel de Cervantes, leur aîné à tous, était né en 1547, aux premiers jours, d'octobre, dans la petite ville d'Alcala de Henarès, à vingt milles de Madrid. Ce fut là qu'il fit ses études : dans ses heures de loisir, il allait voir les comédies de Lope de Rueda et lisait, dit Ticknor, tout ce qui lui tombait sous la main, voire les morceaux de papier déchiré qu'il ramassait dans la rue. On croit que d'Alcala il se rendit à Salamanque, où il passa deux ans à l'université; ses premiers vers imprimés sont datés de là (1569) ; il les avait composés, à vingt-deux ans, sur la mort de la reine Isabelle. L'année suivante, il était à Rome, chambellan de Jules Aquaviva, le futur cardinal.
En 1571, nous retrouvons le chambellan à l'armée où entraient alors tous les poètes espagnols, ce II n'est pas de meilleurs soldats que ceux qui se transplantent du terrain des études aux champs de bataille : nul n'est devenu d'étudiant soldat qui ne l'eut été à l'excès (1). y^ C'est pourquoi, le 7 octobre de cette année glorieuse, Cervantes était à Lépante. Dans cette grande bataille navale qui arrêta les Turcs, il perdit la main gauche et
(1) No haj mejores soldados que los que se trausplantan de la tierra de los estudios a los campos de la guerra ; ninguno salio de estudiante para soldado, que no le f uese per extremo. (Cervantes^ los Trahajos de Persiles y Sigismujida.)
fut transporté à Messine, où il passa tout Tliiver. Plus tard il fit encore la guerre dont il eut beaucoup à souffrir^ et en 1575, capturé par des pirates, il fut conduit ce en Alger ». On sait qu'il y fat très malheureux, fort maltraité, qu'il tenta plusieurs fois de s'enfuir, qu'il rêva un jour une formidable émeute où se seraient insurgés les vingt-cinq mille captifs qui étaient alors en Algérie. Quatre fois il fut condamné à mort et sauvé du pal ou du bûcher, on ne sait comment, peut-être par une secrète sympathie du dey qui estimait en lui un vaillant homme. Enfin, après cinq années de captivité, Cervantes put être racheté (1580) par les sacrifices de sa famille et par la charité d'une confrérie religieuse : il avait déjà trentetrois ans.
A son retour en Espagne , il attendait beaucoup sans doute et fut déçu. Son père était mort, sa famille ruinée par la rançon qu'elle venait de payer ; toutes les voies se fermaient devant le pauvre homme. Il s'engagea de nouveau ; nous le retrouvons en Portugal où il se remplit l'esprit de belle littérature ; par malheur, Camoens était déjà mort. Le roman pastoral florissait à Lisbonne; Cervantes fit le sien, la Galatea, qui parut en 1584 et qu'il donna, bien qu'il eût déjà trente-sept ans, comme les (( prémices de son court génie (primicias de su corto ingenio) ». Les biographes ont prétendu que, dans ce récit bucolique, il a raconté sa propre histoire et que Galatée, l'héroïne, était la jeune personne qu'il devait épouser plus tard. On a l'opinion de l'auteur sur ce livre de début ; les curieux la trouveront au chapitre vi de la première partie de Don Quiclwtte. « Quel livre est celui-là ? » demande le curé. Le barbier répond : a C'est la Galatée de Michel Cervantes. Depuis bien des années, ce Cervantes
est mon grand ami, et je sais qu'il est plus versé dans le malheur que dans l'art des vers; son livre a quelques bonnes intentions, il commence quelque chose et ne finit rien. Attendons la seconde partie qu'il promet; peutêtre, une fois amendé, obtiendra-t-il tout à fait la miséricorde qu'on lui refuse en ce moment. » Cette Galcdea n'a été que trop connue chez nous par la réduction de Florian : inutile de s'y arrêter davantage.
Quand il fut marié, Cervantes dut songer à vivre ; à cet effet, il essaya du théâtre, la seule littérature alors populaire en Espagne et qui rapportât quelque argent. Les troupes les plus élémentaires suffisaient alors pour divertir le peuple des campagnes (1); quelquefois, un seul comédien, le hulidu, se mettait en route, à pied, dormant sous les étoiles et dînant quelquefois d'une croûte de pain. Lorsqu'il apercevait de loin quelque point blanc indiquant la présence des hommes, il hâtait le pas et courait à l'église, non pour faire ses dévotions, mais pour chercher le curé, son protecteur naturel; en ce temps-là, le clergé ne méprisant pas les gens de théâtre qui avaient aussi charge d'âmes et récitaient des dialogues religieux où la Vierge inspirait de la pitié, où le diable faisait peur. C'est pourquoi l'Église, en Espagne, après avoir longtemps proscrit les spectacles, avait fini par les donner elle-même : on voyait des prêtres, qui venaient de dire la messe, quitter la soutane et monter sur des tréteaux, eu habit de bouffon, de matamore ou de
(1) Voir El Viage entretenido d'Augustin Rosas de Villandrando. Ce livre très amusant et très exact, nous renseignant sur les mœurs des comédiens en Espagne, a une certaine importance historique; le Roman comique de Scarron, peut-être aussi le Capitaine Fracasse de Théophile Gauthier, en sont sortis.
ruffian. Sur le théâtre de Madrid, appartenant à une pieuse confrérie, on donnait des ce actes sacramentels )^ qui auraient pu faire partie du culte, comme les jeux scéniques des anciens Grecs. Les spectateurs , debout dans la cour qui servait de parterre ou penchés aux fenêtres qui servaient de loges ; les femmes abritées sous une sorte de hangar qui les tenait séparées des hommes, les mosqueteros turbulents et bravaches qui allaient au théâtre armés jusqu'aux dents pour juger la pièce et imposer leur jugement au pubhc, tous enfin s'inclinaient et se découvraient pieusement en faisant de grands signes de croix, gesticulation très compliquée en Espagne, toutes les fois qu'un saint ou une sainte était nommé par les acteurs. Parfois même, subitement, toute cette foule, oubliant le drame à l'endroit le plus pathétique, tombait à genoux d'un seul mouvement : c'était quand la cloche d'une église ou les clochettes du saint sacrement tintaient dans une rue voisine. Enfin, l'église percevait sur tous les spectacles un impôt spécial qu'elle appelait « l'aumône de la seconde porte » et qui servait à ôter le péché.
Le clergé tolérait donc, exploitait même les spectacles : c'est à peine si de loin en loin s'élevaient des protestations. On cite volontiers ce mot de l'archevêque de Séville sur Lope de Yega : ce Un seul homme a composé mille comédies, qui ont fait commettre dans le monde plus de péchés que n'en auraient provoqué mille démons. » Mais c'était là des oppositions très rares. Les souverains laissaient faire ; quelques-uns, notamment Philippe IV, aimaient le théâtre avec passion. Ce prince jouait lui-même la comédie et improvisait des dialogues religieux. Un jour qu'il s'était chargé du rôle de Dieu dans un auto où Calderon figurait notre premier père , le poète étant un
peu prolixe, selon son habitude, le roi s'écria : « Je ne croyais pas avoir créé un Adam si bavard ! »
Quant au peuple espagnol, celui des campagnes comme celui des villes, il était véritablement fou de spectacles : c'est pourquoi le Bululu, en approchant d'un village, courait droit au curé : « Mon père, lui disait-il, j'ai le pied léger, l'estomac creux et la sacoche vide. Mais je sais par cœur quelque intermède ou prologue ou monologue sacré, voire même des comédies entières, et s'il vous plaît me fournir de quoi vivre jusqu'à demain, je vous réciterai tout cela de bon cœur. » Le curé, ravi de l'aubaine, acquiesçait d'un signe de tête et convoquait aussitôt le sacristain, le barbier, les notabilités de l'endroit. Une table, un tonneau, le premier banc venu suffisait pour le théâtre, où montait le Bululu, masqué d'une barbe épaisse en touffes de laine. Jouait-il une comédie, il disait tous les rôles, indiquant par des parenthèses l'entrée et la sortie des persoimages, pendant que le curé' promenait son chapeau d'un spectateur à l'autre, sans rougir de faire la quête pour un pauvre comédien. Aux quelques liards glanés ainsi péniblement, le bon prêtre ajoutait pour sa part un pot de soupe, un morceau de pain et le Bululu, surpris et charmé d'avoir presque dîné ce jourlà, se remettait allègrement en route.
Cependant cet infatigable vagabond pouvait trouver çà et là quelques compagnons de marche et de métier ; alors, eux et lui cheminaient ensemble de village en village et achetaient un tambourin, une guitare à peu près munie de toutes ses cordes, une vieille couverture pour la nuit, tendue le jour en guise de décor, un costume ou deux bien fripés, mais bien pailletés ; enfin, c'était l'essentiel, un supplément de barbes, car ces mèches de
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laine (supprimées plus tard par le poète Naharro de Tolède) furent les masques des premiers comédiens espagnols.
Ce Naharro succédait à Lope de Eueda, le fameux batteur d'or qui écrivit des pastorales en dialogues, des proverbes (pasos) avec prologues (loas) ou des scènes (escenas seguidas), où s'entretenaient des personnages peints d'après nature : étudiants, bacheliers, licenciés, alguazils, valets, bouffons, etc. On ignore la vie de Eueda ; on sait seulement que ses œuvres furent publiées en 1567, peut-être l'année de sa mort; on sait encore que, malgré l'humilité de ses débuts, de sa naissance et de sa condition (il fut acteur lui-même), il obtint l'honneur d'être enterré fastueusement dans la cathédrale de Se ville. Lope de Eueda ne manquait ni d'observation ni de verve. Cervantes l'appela grand homme et Antonio Ferez, « le charme et l'adoration de la cour (1) ».
Quant à Naharro de Tolède, qui fut, dit-on, captif en Alger, puis établi à Eome et réfugié à Naples, il écrivit plusieurs comédies d'intrigue, imprimées sous le titre de Propaïadia, Non seulement il abolit les barbes postiches, mais il introduisit d'autres réformes scéniques, inventa les décorations, les nues, les tonnerres, les éclairs, les défis et les batailles. Juan de la Cueba qui vint après éleva l'art jusqu'à la haute poésie, mais viola les règles. « Nous avons rejeté, dit-il, cette condition d'unité qui obhgeait à presser tant de choses différentes dans l'étroite limite d'un seul jour. » Un autre écrivain du
(1) SCHACK, Geschichte der dramatischen L'itteratur und Kunst in Spanien. 1845-4G, 3 vol.
même temps (seconde moitié du seizième siècle), Cristobalde Verues, domia des pièces de tout gem^e dont quelques-unes furent même régulières : cette fameuse question des unités, que tant de gens croient née en France au temps de Corneille, se débattait ailleurs depuis un siècle et plus.
Arrêtons-nous-y : c'est un point important quand on parle de théâtre (1). Ce fut d'abord en Italie qu'on exhuma les règles classiques. Le Trissin, qui fut non seulement auteur tragique , mais encore législateur du Parnasse, écrivit une Poetica, dans laquelle il disait, répétant Aristote, que la tragédie devait se terminer en une seule journée, c'est-à-dire en un tour du soleil ou peu davantage ; il ajoutait que cette règle n'était pas observée par les poètes ignorants {indocti poeti). Au même siècle, Jules-César Scaliger, en sa Poètiqiie (1561), donna sur la comédie et la tragédie des prescriptions très strictes qui firent loi (2). Il osa s'en prendre à Eschyle lui-même chez qui Agamemnon est ce aussitôt enterré qu'assassiné » et cela si vite que l'acteur trouve à peine le temps de respirer. Il lui déplaît aussi qu'Hercule jette Lichas à la mer. ce Si vous tirez, dit-il, une tragédie de la fable de Ceyx et d'Halcyone, ne commencez pas au départ de Ceyx, car la besogne de la scène s'achevant en six ou huit heures {qimm mim scenicimi negotium totum sex octove horis peragatur), il n'est pas vraisemblable qu'une
(1)H. Breitinger, professeur à Zurich, les Unités d' Aristote avant le Cid de Corneille, 1879.
(2) In tragœdia reges, principes, ex urbibus, arcibus^ castris. Principia sedatoria : exitus liorribiles. Oratio gravis, culta, a vulgi dictione aversa, tota faciès anxia, metus, minée, exilia, mortes. {Poeticcs, I, 0.)
tempête, un naufrage soient possibles en si peu de temps. )) Presque tous les défenseurs des règles et de la séparation des genres en ce siècle (1) et au siècle suivant, même en Allemagne (Martin Opitz, Buch von der deutschen Poeterei, 1624), n'ont fait que copier Jules- César Scaliger.
Donc, vers 1584, quand Cervantes débuta au théâtre, il y avait déjà les deux écoles en présence, non pourtant en lutte, car les novateurs ne régnaient pas encore avec éclat. Lope de Vega n'arriva que plus tard. De 1584 à 1590, Cervantes fut peut-être l'auteur le plus en vue. Il semble avoir ignoré La Cueva et Virues ; aussi put-il se donner pour le successeur de Torres Xaharro , et il crut avoir été le premier à partager les comédies en trois actes ou en trois journées, comme disent les Espagnols. On sait aujourd'hui que cette innovation ne fut apportée ni par Cervantes, ni par La Cueva qui s'en était attribué l'honneur. On a retrouvé des pièces de Francisco de Avendano, composées vers 1553 (Cervantes avait alors six ans) et coupées en trois tranches. Notre auteur, de son propre aveu, donna au théâtre vingt à trente pièces qui, ce reçues sans offrande de concombres ni autres projectiles, arrivèrent jusqu'au bout sans tumulte et sans sifflets ».
En ce temps-là, quelle était sa théorie dramatique ? Il devait plus tard se déclarer pour les règles, mais il est
(1) Il y eut en Espagne une Poétique du docteur Lopez Pinciano, c'est-à-dire de Pincia, nom latin de Yalladolid. Dans cet ouvrage, qui est de 1596, l'auteur, tout en soutenant les unités, voudrait donner un peu plus d'espace à la tragédie, cinq jours par exemple, « mais les anciens tragiques n'en prenaient qu'un, » — ce c'est que les héros antiques marchaient d'un pas plus prompt et plus sûr dans le chemin de la vertu. »
certain que dans sa première manière, il ne les suivit pas. Deux pièces de lui nous sont restées : « la Vie d'Alger » (^El Trato de Argel) et a Numance ». La Vie d'Alger est une comédie romanesque et fantaisiste, avec quelques faits observés, car l'ancien captif avait vécu dans le pays. Parmi les personnages figurent la Nécessité, l'Opinion, un démon et un lion, car le dramatiste s'était aussi attribué, mais à tort l'invention des figures allégoriques.
La Vie d'Alger est donc une comédie irrégulière. On en peut dire autant de Numance, œuvre classique cependant, par la grandeur et la majesté. On sait que cette ville héroïque résista quatorze ans à quatre-vingt mille Eomains, commandés par Scipion. C'est le sujet de la tragédie où l'Espagne, le fleuve Duero, la Guerre , la Peste, la Renommée viennent déclamer de belles octaves. Le protagoniste, c'est tout un peuple ; l'action se brise forcément en épisodes ; il y a des scènes entre amis, entre amants, très pathétiques; la plus navrante, entre une mère et son enfant portant des objets précieux qu'ils vont jeter dans un bûcher.
LA MÈRE
0 fatalité sans merci ! (1) Agonie oi'i Dieu m'abandonne !
l'enfant, montrant ce qu'il porte.
Mère, est-il quelqu'un qui nous donne Un peu de pain contre ceci ?
(1) — 0 duro vivir molesto !
Terrible y triste agonia!
— Madré, por ventura habria Quien nos dièse pan por esto ?
LA MÈRE
Non, fils.
l'enfant.
Quelle gêne est la nôtre !
Il nous faut donc mourir de faim.
Par pitié , mère, un peu de pain Sevilement, puis plus rien, rien autre !
LA MÈRE
Enfant, que tu me fais souffrir !
l'enfant.
Vous ne voulez donc pas, ma mère ?
LA MÈRE
Si fait, mais à cette heure amère Où veux-tu que j'aille en quérir?
l'enfant.
Achetez-m'en, laissez-moi vivre ; Moi-même, j'en achèterai :
Tout ce que j'ai là, de bon gré, Pour un seul morceau je le livre.
— Pan, hijo, ni aun autra cosa Que semeje de comer...
— Pues tengo de perecer De dura hambre rabiosa ?
Con poco pan que me deis, Madré non os pediré mas.
— Hijo , que penas me das !
— Pues, que madré no quereis ?
— Si qiiiero, mas que haré.
Que non se dondé buscallo.
— Bien podeis, madré, comprallo Si non yo lo compraré ;
Mas por quitarme de afan Li alguno conmigo topa, Le daré toda esta ropa Por un mendrugo de pan.
LA MÈRE, au nourrisson qu'elle porte.
Toi, pauvre chétif innocent, Laisse donc mon sein, je t'en prie !
Tu le vois, la source est tarie Au lieu de lait, tu bois du sang.
Hélas ! je voudrais être morte ; Déchire-moi , tu mangeras ; Vois, pour te porter dans mes bras, Je ne suis plus même assez forte ; Je sens bien que je vais mourir.
Fils de mon âme, vous que j'aime, Que vous donner ? je n'ai plus même, Assez de chair pour vous nourrir.
l'enfant.
Je n'en puis plus, mère, oh ! de grâce. Hâtons-nous, j'ai toujours plus faim.
— Que marnas, triste criatura !
. No sientes que a mi despecho Sacas ya del flaco pecho Por lèche la sangre pura?
Lleva la carne a pedazos Y procura de hartarte.
Que non pueden mas llevarte Mis floxos cansados brazos.
Hijos del anima mia^ Con que os podré sustentar, Si a penas tengo que os dar De la propia carne mia ?
0 hambre terrible y f uerte, Como me acabas la vida !
0 guerra sola venida Para causarme la muerte !
— Madré mia que me fino Aquijamos à do vamos, Que parece que alargarnos La hambre con el camino.
LA MÈRE, montrant le bûcher.
Voilà, tu vas jeter enfin
Au feu le poids qui t'embarrasse.
Nous avons traduit à dessein ces petits vers pour montrer le mètre ordinaire adopté sur le théâtre espagnol ; il importe d'ajouter que le plus souvent les rimes n'étaient que des assonances. Quelquefois les rythmes lyriques ou épiques, empruntés aux Italiens, le sonnet, l'octave, la terzine , entraient en scène dans les moments passionnés ou solennels. Dans Nmnance, par exemple, un sorcier nommé Marquino ressuscite un mort pour obtenir de lui des prophéties. Le mort est profondément affligé de revoir le soleil. La scène très étrange est en octaves.
MARQUINO.
Rentre, ô rebelle, en la demeure humaine Que tu quittas, mais pour un seul instant (1).