‹ La réforme, de Luther à Shakespeare \Chapitre 16 sur 17 · T. IT · texte numérisé non relu

T. IT

SOUS sa main un papier contenant ces quatre vers :

El amor te adora, el honor te aborrece, Y asi el uno te mata, y el oltro te avisa. Dos horas tienes de vida ; christiana ères ; Salva el aima, que la vida es impossibile (1).

Cet avertissement donne le frisson, comme le mot de Shakespeare : ce Avez-vous prié Dieu ce soir, Desdémone? » La jeune femme, dona Mencia, est sacrifiée; seulement don Guttierre ne veut pas que le châtiment s'ébruite; à cet effet, avec mille précautions, il introduit dans sa maison un chirurgien dont les yeux sont bandés et qui ouvre les veines à la condamnée. D'autres poètes sont encore allés plus loin, notamment Francisco de Rojas. Dans son beau drame. Don Garcia del Castahar ou (( Personne au-dessous du roi {Del Rey ahajo ningimo), » la femme est parfaitement innocente et son mari le sait , mais il la croit recherchée par le roi, et comme il ne peut se venger de son souverain (ainsi le veut l'honneur), il se vengera sur sa femme. Ce conflit de passions violentes et farouches revient à tout moment dans les chefsd'œuvre du théâtre espagnol.

C aider on surtout paraissait s'y complaire : quatre ans après le Médecin de son honneur, il écrivait : « A outrage secret, secrète vengeance. »

Le sujet de cette pièce est emprunté à une comédie de Tirso de Molina, intitulée : le Jaloux prudent. Il y a là un mari qui ne se venge pas sur-le-champ, comme ceux

(1) L'amour t'adore, l'honneur t'abhorre; Ainsi l'un te tue et l'autre te prévient. Tu as deux heures à vivre ; tu es chrétienne, Sauve ton âme ; quant à la vie, c'est impossible.

de Calderon , mais qui avertit sa femme et qui a l'air de vouloir lui faire peur.

(( J'ai lu, lui dit-il, d'un mari offensé par un grand qu'il se vengea de celui-ci en secret. Il invita, pendant l'été, son ennemi à se baigner avec lui, et comme pour jouer, au moment où ils entraient ensemble dans l'eau, le prenant dans ses bras , il l'entraîna ainsi au milieu de la rivière, où il vengea son injure, en faisant de ses bras la corde et du courant le bourreau, puis il ressortit de l'eau en criant : Au secours ! mon ami se noie, venez tous le secourir ! Et de cette sage manière son honneur reçut un nouvel être, son agresseur un châtiment mérité, et nul ne sut l'offense. »

La pauvre jeune femme, à qui cette anecdote est racontée, commence à s'inquiéter, mais ses alarmes se changent en terreur, lorsque le mari ajoute :

« J'ai lu aussi que ce mari prudent, ayant vu sa femme endormie , mit le feu à l'appartement ; car la complice doit avoir le même sort que le principal coupable. Puis , fermant la porte sur elle, après qu'il se fut bien assuré de sa mort, et que la flamme eut dispersé son outrage dans les cendres, pour que personne n'en eût connaissance, il sortit tout déshabillé et demanda à grands cris de l'eau pour éteindre le feu. »

Seulement, dans la pièce de Tirso, ce n'est qu'une menace ; dans celle de Calderon, justice est faite : la femme est brûlée et l'homme noyé.

Toujours la même pénalité impitoyable. Un des personnages les plus sympathiques et les plus célèbres de ce théâtre est l'alcade de Zalamea, Pedro Crespo, simple laboureur qui devient maire de son village, soutient jusqu'au bout, avec une énergie tenace, son point d'honneur

de paysan et aussi de magistrat contre le point d'honneur arrogant et prépotent des hommes d'épée. Un fait à noter, c'est que ce drame, un de ceux qui réussirent et réussissent encore îe plus au théâtre, sort tout à fait du moule consacré. Les personnages, peints d'a^^rès nature, ont une physionomie distincte, l'action court naturelle, sans surprises ni mascarades ni invraisemblances , et va droit son chemin jusqu'au bout.

Plusieurs de ces pièces inaugurent un nouveau genre où Marivaux devait exceller plus tard en France et tant d'autres après lui : la miniature psychologique, les fines études de femmes, on dirait chez nous les proverbes. Il y a, en effet, dans le théâtre espagnol, quantité de pièces qui ont un proverbe pour sujet et pour titre {la Vie est un songe, le Meilleur est de se taire , Gardez-vous de l'eau qui dort, On ne l)adine pas avec V amour, le Pire n'est pas toujours le certain, etc., etc.). Tel est le Chien du jardinier, de Lope. Il s'agit ici d'une comtesse de Belflor, nommée Diane, qui esi jalouse de son secrétaire Théodore, amoureux de Marcelle , une des femmes de chambre de la maison. Diane veut donc enlever Théodore à Marcelle; mais, d'autre part, elle ne veut pas que Théodore élève ses désirs jusqu'à elle, parce qu'elle a aussi son petit point d'honneur de grande dame à garder. Il y a là un va-et-vient , un chassé croisé très amusant de menus travers, de passions en globules : agacerie, jalousie, coqu3tterie, orgueil de race, jeux de l'amour et du hasard. Quand Théodore s'est détaché de Marcelle , Diane le repousse avec hauteur; quand Théodore, ainsi rebuté, retourne à la soubrette, la comtesse le rappelle tendrement. Elle est le chien du jai'dinier (|ui ne mange pas les fruits du jardin, mais ne veut pas que d'autres en mangent.

Moreto excella plus tard dans ce genre de pièces ; son chef-d'œuvre intitulé : le Dédain par le dédain {el Desden con el desden) est emprunté, dit-on, à une comédie de Lope : les Miracles du mépris {Milagros del desprecio). Il s'agit encore d'une Diane qui se rit de l'amour et ne veut pas être mariée : c'est en vain que les princes voisins les plus vaillants et les plus aimables s'empressent autour d'elle et font assaut de courtoisie et de bravoure, elle les méprise tous et les rejette froidement. Arrive enfin un comte d'Urgel qui fait semblant de la négliger : elle prend garde à lui et se laisse prendre, en quoi le comte d'Urgel s'est montré fort avisé, instruit d'ailleurs par les leçons de son valet, qui lui a dit dès le commencement de la pièce :

Atento, senor, he estado,

Y el suceso no me admira, Porqiie eso , senor, es cosa Que sucede cada dia ; Mira : siendo yo muchacho Habia en mi casa veadimia,

Y por el suelo las uvas Nunca me daban codicia ; Paso este tiempo, y despues Colgaron en la cocina

Las uvas para el invierno ;

Y yo viéndo las arriba , Rabiaba por comer délias :

Tanto que trepando un dia Por alcanzarlas, cai,

Y me quebré las costillas.

Este es el caso, él por él (1).

(1) Seigneur, j'ai tenu l'œil ouvert et le succès ne m'étonne point, car c'est là. Seigneur, june chose qui se répète chaque jour. Voyez, étant encore enfant, on faisait chez nous la vendange ; le raisin qui

Ce qui revient au mot de Chamfort : « La femme est comme votre ombre : suivez-la, elle vous fuit ; fuyez-la, elle vous suit. »

Les Espagnols ont donc inventé les proverbes, voire les saynètes : c'est un mot que nous leur avons emprunté. Ce qui leur est encore particulier, et ce qu'aucune autre littérature ne saurait leur prendre, c'est un drame religieux. Les mystères du moyen âge n'ont pu se perpétuer qu'en Espagne ; les actes sacramentels ou drames du saint sacrement ne sont pas autre chose : des spectacles très catholiques, pouvant faire partie du culte, où figurent des personnages allégoriques, tels que la foi, la grâce, le judaïsme, l'islamisme, ce dernier représenté par un géant de carton.

On a fait rentrer dans ce genre toutes les pièces où la foi était en jeu : on a dit, par exemple, que Robert le Diable était un acte sacramentel, pareillement, le Eaust dont Calderon a donné une variante étonnamment espagnole : el Magico prodigioso (le Magicien prodigieux). C'est l'histoire de Cyprien qui, non encore converti, rencontre Satan , contre lequel il soutient une discussion théologique, et devient éperdument amoureux d'une Justine que Satan cherche en vain de corrompre par toutes les puissances et toutes les séductions de l'enfer. Justine et Cyprien se font chrétiens et sont condamnés au dernier supplice; Satan, à la fin du drame

couvrait le sol ne me faisait jamais envie; ce temps passa vite et depuis on suspendit dans la cuisine le raisin pour passer l'hiver, et moi, voyant en haut les grappes , j'avais la rage d'en manger, tant qu'un jour, grimpant jusqu'en haut pour les atteindre . je tombai, et tombant, me rompis les côtes. Tel fut le cas exactement.

vient annoncer, au milieu des éclairs et des tonnerres, que les deux martyrs sont au ciel. Mais ici la fantaisie trouble un peu l'émotion religieuse. Un autre drame de Calderon est bien plus poignant : la Dévotion à la Croix. Il s'agit là d'un homme, Eusebio, condamné par une fatalité atroce à commettre tous les crimes : meurtrier de son frère qu'il frappe en duel, amoureux de sa sœur qu'il va enlever dans un couvent, chef de brigands et multipliant chaque jour ses assassinats et ses rapines, armé contre un père qui représente la justice humaine, et cependant, malgré toutes ces horreurs, continuellement sauvé par sa dévotion à la croix, signe sacré qu'il porte empreint sur sa poitrine.

A la fin de la pièce, il meurt, percé de mille coups, mais ressuscite un instant pour ne pas mourir sans confession et sans absolution. Le vrai sujet de la pièce, c'est donc la croix plantée au milieu de la scène, cette croix dont il a dit ailleurs : Arc-en-ciel de paix qui s'élève entre les crimes du monde et les colères du ciel :

Iriz de paz que se puso Intra las iras del cielo Y los delitos del mundo.

Calderon fut le poète catholique par excellence ; de là ces honneurs excessifs qui lui furent décernés au commencement de ce siècle, surtout par les romantiques allemands. <c La religion, s'écriait Schlegel, c'est l'âme de son âme. On dirait qu'il a tenu en réserve pour cet objet unique nos plus fortes et nos plus intimes émotions... Éclairé de la lumière religieuse, il pénètre tous les mystères de la destinée humaine ; le but même de la

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douleur n'est plus une énigme pour lui , et chaque larme de l'infortune lui paraît semblable à la rosée des fleurs dont la moindre goutte réfléchit le ciel. Quel que soit le sujet de sa poésie, elle est un hymne de réjouissance sur la beauté de la création, et il célèbre avec une joie toujours nouvelle les merveilles de la nature et celles de l'art, comme si elles lui apparaissaient dans leur jeunesse primitive et dans leur plus éclatante splendeur. »

Cet enthousiasme n'a pas duré : Sismondi et Ticknor (peut-être parce qu'ils étaient protestants) ont jugé le théâtre espagnol avec une admiration plus calme. Les derniers venus (notamment M. Alfred Morel-Fatio) se ont montrés sévères : à leur avis, la comedia des Espagnols est un spectacle populaire, au goût et à la portée des mosqueteros : trop exclusivement frivole, trop manifestement improvisée, n'offrant qu'une (c observation insuffisante, une forme médiocre et trop étrange, des mœurs trop particulières » : enfin ne méritant pas même d'être imprimée, de l'aveu même des auteurs que la modestie n'étouffait pas. Il n'en est pas moins vrai qu'au point de vue historique ce théâtre eut une importance considérable : la comédie française en est sortie, non seulement celle de Scarron et de Hardy, mais la comedia tragica ou la tragicomedia de Pierre Corneille : n'oublions jamais que le Cid fut taillé dans un bloc énorme de Guilhen de Castro. N'oublions pas non plus que le poète espagnol fournit non seulement le sujet, la situation , les personnages , mais l'escrime brillante et serrée du dialogue : ce qu'on devait appeler plus tard le style cornélien. Il fut un temps en France où tout le monde savait l'espagnol et avait lu dans l'original la

grande et courte scène entre don Rodrigue et don Diègue :

— Conde!

— l Quien es!

— A esta parte Quiero decirte qiaien soy.

— l Que me quieres ?

— Quiero hablarte.

Aquel viejo que esta alli, }, Sabes quién es?

— Ya lo se.

l Porqué lo dices ?

— (i Porqué ?

Habla bajo, escucha.

— Di.

— 6 ^o sabes que fué espejo De honra y valor ?

— Si séria.

— ^ Y que es sangre suya y mia La que yo tengo en los ojos Sabes ?

— Y el saberlo (acorta Razones) i que ha de importar ?

— Si vamos a otro lugar Sabras lo mucho que importa.

Corneille n'a eu qu'à traduire.

— A moi, comte, deux mots.

— Parle.

— Ote-moi d'un doute :

Connais-tu bien don Diègue?

— Oui.

— Parlons bas, écoute :

Sais-tu que ce vieillard fut la même vertu,

La vaillance et l'honneur de son temps ? le sais-tu ?

— Peut-être.

— Cette ardeur que dans les yeux je porte, Sais-tu que c'est son sang, le sais-tu ?

— Que m'importe ?

— A quatre pas d'ici je te le fais savoir.

Ces quelques vers sont bons à redire, ne fût-ce que pour rappeler aux juges les plus difficiles que même dans la diction tout n'était pas emphase, forfanterie, gongorisme, verbosité lyrique, débauche de bel esprit, gaspillage de perles et d'étoiles. N'oublions pas non plus qu'après le Cid, l'Espagne nous a donné Don Juan.

YL

Hélas ! avant de nous donner Do7i Juan et le Cid , l'Espagne nous avait donné le maniérisme : avant le cavalier Marin, avant Gongora, dès le dernier quart du seizième siècle, grâce au long reflet du prestige dont s'était auréolé Charles-Quint, le goût espagnol régnait au Louvre et dans tout Paris. Agrippa d'Aubigné nous l'a déjà dit avec son rire amer ; Mathurin Eégnier se contentait d'en sourire :

J'oyois un de ces jours la messe à deux genoux ,

Quand un jeune frisé, relevé de moustache,

De galoche, de botte et d'un ample pennache,

Me vint prendre et me dit , pensant dire un bon mot :

ce Pour un poète du temps vous êtes bien dévot. »

Il me prit par la main, après mainte grimace,

Changeant sur l'un des pieds à toute heure de place,

Et, dansant tout ainsi qu'un barbe encastelé,

Me dit en remâchant un propos avalé :

C( Que vous êtes heureux, vous autres belles âmes,

Favoris d'Apollon qui gouvernez les dames... »

Glorieux de me voir si hautement loué,

Je devins aussi fier qu'un chat amadoué :

Et, sentant au palais mon discours se confondre,

D'un ris de saint Médard il me fallut répondre.

Je poursuis. Mais, amis, laissons-le discourir, Dire cent et cent fois : Il en faudroit ynourir ! Sa barbe pinçoter, cajoler la science , Relever ses cheveux, dire : En ma conscience ! Faire la belle main, mordre un bout de ses gants , Rire hors de propos, montrer ses belles dents, .Se carrer sur un pied, faire arser (1) son épée, Et s'adoucir les yeux ainsi qu'une poupée.

Toutes ces locutions : en ma conscience^ il en faut mourir, Jésus soie, sans compter quantité de mots : talac, alcôve, galant, caramel, guitare, sieste, dominos, incartade, laroque, lizarre, soubresaut, hâbler, etc., etc., nous venaient d'outre-Pyrénées : celui qui en apporta le plus fut le diplomate Antonio Ferez, ancien secrétaire de Philippe II et longtemps réfugié en France où il mourut en 1611 (2) ; ce courtisan n'avait pas attendu le règne de Gongora pour écrire à lady Riche, en lui envoyant des gants de peau de chien : « L'amour peut faire qu'on s'écorche pour sa dame, et qu'on lui fasse des gants de sa propre peau; j'ai d'abord pensé à me sacrifier ainsi. Je me suis au moins déchiré l'âme ; je me serais mis en pièces sur un mot de vous ; et si les gants que je vous eusse envoyés alors n'avaient pas été de chien, soyez certaine qu'ils eussent été d'une personne qui en a l'affection et la fidélité. »

Ferez était capable de rédiger autre chose que ces agudeças, il a donné aux courtisans des conseils pratiques dignes de Machiavel. C'est lui qui a dit ce mot : ce Qui

(1) Arseî', redresser. Régnier, sat. VIII.

(2) Plusieurs écrivains, en France, se sont occupés d'Antonio Ferez : Puibusque,PhilarèteChasles, Mignet dès 1845 (Antonio Ferez et Phiîijjpe II).

veut faire tomber un favori n'a qu'à l'encenser en présence du prince. )> L'aphorisme est étayé d'une anecdote :

«Le roi don Manuel avait une réponse à faire au pape ; il dit à son ministre Luis de Silvera : « Ecrivez de votre (( côté, et j'écrirai du mien, et la meilleure lettre partira. y> Luis de Silvera obéit avec toute la négligence nécessaire pour laisser l'avantage à son maître ; mais, contre toute attente, sa lettre fut préférée : il retourna aussitôt à sa maison, et, bien qu'il fût déjà midi , il fit dîner ses deux enfants, ordonna aussitôt de seller leurs chevaux et leur dit en les embrassant : « Que chacun de vous se mette en sûreté, le roi a reconnu que j'en savais plus que lui. »

Il y avait alors un tel engouement pour les mots et le langage de Madrid que le bon roi Henri dut céder au courant, lui qui avait dit aux Espagnols en leur fermant la porte : ce Partez et ne revenez plus. » Il traita fort bien Ferez et lui demanda des leçons d'espagnol. On a la réponse musquée du diplomate : « Assurément Votre Majesté a choisi un gentil barbare pour maître : barbare dans ses pensées, barbare dans son langage, barbare en tout (1). »

A la vérité , Ferez revenait d'Angleterre fort imbu d'euphuisme ; reconnaissons pourtant que l'Espagne avait dû le préparer à tous les genres d'affectation. Il importe d'y revenir et d'y insister, car c'est là un mal qui attaque périodiquement toutes les littératures à la fois aux époques de décadence. L'épidémie de 1606 (1575-1670 environ) fut la plus longue et la plus forte : il ne fallut

(1) Por cierto, V. M. ha escogido gentil barbaro por maestro, barbare en los conceptos, en la lengua, barbaro en todo.

pas moins que le grand soleil de notre dix-septième siècle pour la détruire en France d'abord, puis partout.

En Espagne, l'hyperbole est comme chez elle : ce n'est point forcer la note que de dire, par exemple, à l'heure de dîner : Estoy rabiando de hamlre, j'ai une rage de faim. (( Avoir du sel dans la conversation , » c'est en espagnol ce être salé » ; à la bonne heure, mais ce n'était pas assez d'appeler salada une jeune fille aimable, on l'appelle salero , salière ou grenier à sel. Un ouvrier, en buvant du vin ordinaire, pour exprimer qu'il est bon dira : sabe à gloria, il a le goût du paradis, c'est un avant-goût de la glon^e éternelle. Un soulier qui va bien est un soulier comme « un ciel » ; un poisson qui est cher est un (( œil à la tête » ; une grosse imposture est un mensonge (c comme une maison ». On demandait à un paysan de la Manche de combien de troupes se composait le corps qui défendait le passage de la Sierra Morena ; il répondit : Un medio mundo delante, un mundo entero detras y y mas air as la santissima Trmitad : un demimonde en première ligne, un monde entier derrière, et en réserve la très sainte Trinité ; et dans ces expressions, il n'y avait que la dernière qui fût emphatique (1).

Ces façons de parier allèrent bientôt d'Espagne en France où la mode ne permit bientôt plus qu'on dît les choses naturellement. Cathos dut accuser un furieux tendre (c pour les hommes d'épée » et déclarer que les plumes de Mascarille étaient « effroyablement belles ». On pourrait même croire que ces excès de langage auraient pu s'imposer sans l'influence de Ferez et de Gongora. Ce dernier, né à Cordoue en 1561, n'eut pas de

(1) Chefs-d' œuvre des théâtres étrangers, tome XY.

bonheur en sa vie : à l'âge de (juarante-cinq ans, il se fit prêtre pour dîner tous les jours. Il se rendit à Madrid qui lui inspira des sonnets tristes :

(c Une vie bestiale d'enchantement ; des harpies conjurées contre vos bourses ; mille vaines prétentions déçues ; des écouteurs qui feraient parler le vent ;

ce Des carrosses et des laquais ; des centaines de pages, des milliers d'habits avec des épées vierges ; des dames babillardes, des méprises, des messages secrets, des auberges chères, des plats frelatés ;

ce Des mensonges effrontés, des avocats, des prêtres sur des mules... des fourberies, des rues sales, une boue éternelle ;

ce Des gens de guerre à moitié estropiés, des titres et des flatteries, des dissimulations : voilà Madrid ou, pour mieux dire, voilà l'enfer (1).

Dans cet enfer, Gongora devint aumônier du roi, mais c'était un poste maigre. Ce fat pour attirer sur lui l'attention qu'il se jeta dans ce qu'il appelait le nouvel art ou le style cultivé {estilo cuUo), et qu'il écrivit, après 1505, plusieurs poèmes {las Soledades, el Polifemo, Pyramo y Tislé) qui ne purent être compris, même des contemporains , sans commentaires : le signe particulier du cultisme, c'est l'obscurité. A force de tropes, de vocables rares ou inédits, d'importations grecques et latines, de pédanterie mythologique, il jeta tant d'ombre dans

(1) Mentiras arbitreras, abogados,

Clerigos sobre mulas, como mnlos, Embustes , calles sucias , lodo eterno.

Hombres de guerra medio estropeados Titulos y lisonjas, disimulos, Esto es Madrid, mejor dixera infierno.

ses ouvrages que, pour j voir clair, il fallait beaucoup d'ëruditioii et de sagacité, du précieux même dans l'esprit du lecteur : de là, le succès du genre. Quantité d'hommes importants : Paravicino, prédicateur de la cour ; le comte de Yillamediana, celui qui fut assassiné, dit-on, parce qu'il plaisait à la reine, mirent le public, et surtout les femmes, du côté de Gongora. Ces obscurités avaient l'attrait des rébus : quand on lisait les hauts faits « des cloches de plumes sonores qui donnent le signal de l'aube au soleil, lorsque celui-ci, sur son carrosse, quitte le pavillon d'écume », on était flatté de deviner que le poète avait voulu parler des oiseaux. Quand il chantait élégamment : c( Le printemps, chaussé d'avril et habillé de mai, voit arriver les roses vêtues, qui chantent , entourées de guitares ailées ; à leur voix, le ruisseau fait de sa blanche écume autant d'oreilles qu'il y a de cailloux dans son lit, )) quel triomphe d'avoir compris que ces roses vêtues étaient des bergères !

On affirme que, malgré sa vogue, le poète de Cordoue finit mal. Une maladie lui fit perdre la mémoire et abrégea sa vie : il mourut en 1627, un an avant le cavalier Marin, son émule : ils étaient l'un et l'autre d'une taille élevée et d'une maigreur remarquable. La figure démesurément allongée de Gongora et son goût pour la chronique scandaleuse l'avaient fait surnommer ce la cigogne de la cour ». Bien qu'il fît école de son vivant, il fut discuté par les maîtres , notamment par Lope de Yega, qui dit de lui : c( Il voulait enrichir la poésie et la langue d'ornements inconnus. Plusieurs ont adopté ce nouveau genre et ils ont eu raison, car tel homme qui, sous l'ancien système , n'eût jamais été poète, le devient maintenant dans un jour, au moyen de quelques transpositions, six mots la-

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tins, et quatre sentences ou phrases ambitieuses. » Lope se moque ailleurs de ces compositions pleines de tropes et de figures , faces boufiies , comme celle des anges qui soufflent dans la trompette du jugement, ou de ceux qui figurent les vents dans les cartes de géographie (1 ).

Gongora et son école eurent aussi contre eux celui qu'on a surnommé « le Voltaire de Castille », Quevedo (1580-1645) : en tous cas un homme de beaucoup d'esprit, très ouvert et très libre, qui ne pouvait vivre heureux dans l'Espagne d'alors. Forcé de quitter son pays, à la suite d'un duel, il vécut en Sicile, à Naples et à Rome : après quoi, entraîné dans la disgrâce du duc d'Ossune, il fut détenu dans ses terres pendant trois ans et demi. Son innocence reconnue, on l'exila, puis il redevint libre, mais il demanda des dommages-intérêts et fut exilé de nouveau. Eappelé à la cour et secrétaire du roi, il eut une assez grande situation et se maria un peu tard, à cinquante-quatre ans, avec une femme de qualité qui mourut peu de temps après la fête nuptiale. Arrêté de nouveau comme auteur d'un libelle, Quevedo fut jeté dans le cachot le plus étroit d'un couvent : un ruisseau passait sous son chevet, et il vécut d'aumônes, le corps couvert de plaies, sans chirurgien. Il disait alors : ce II ne me manque pour être mort que la sépulture. » Après vingt-deux mois de détention, on le trouva innocent et on lui ouvrit la porte ; mais trop ruiné pour vivi'e à Madrid, exténué par la maladie, il alla mourir dans ses teiTes en 1645.

(1) Esto es una ccmposicion llena de tropas y figuras, un rostro Colorado a manera de los angeles de la trompeta del juicio o de los vientos de las mapas.

On a de lui beaucoup d'écrits, des vers recueillis sous un titre pompeux : El Parnaso espanol, mais qui sont souvent jolis, gais et justes. On connaît mieux ses ouvrages en prose dont quelques-uns, très sérieux, ont fait leur temps ; on lit plus volontiers, encore aujourd'hui, son roman picaresque : Vida y aventuras delgran Tacano, imprimé pour la première fois en 1627. C'est l'histoire d'un aventurier, peu vaillant, mais très fourbe, qui cherche à faire sa fortune et n'y arrive pas : la société qu'il parcourt ne vaut pas beaucoup mieux que lui : c'est la moralité du livre. On l'a traduit pourtant dans toutes les langues et plusieurs fois. La première traduction française de Genest est de 1644 ; on en connaît une autre de Rétif de la Bretonne et d'Hermilly : « le Fin matois ou Histoire du grand Taquin )> (1776); la dernière, de M. Germond Delavigne(1843), est intitulée « Don Pablo de Ségovie ».

Quevedo laissa beaucoup d'autres ouvrages comiques ou satiriques, notamment les Cartas del cadaïlero de la Tenaza, contenant la correspondance d'un avare avec sa maîtresse, amusant conflit de rouerie, pour obtenir de l'argent et pour en refuser. Un autre badinage très curieux est intitulé : La Fortuna con seso y la hora de todos (la Fortune ayant de la cervelle et l'heure de tous). Jupiter, fâché des injustices que la Fortune commet journellement, se détermine à tenter une épreuve redoutable : tout homme sera traité selon son mérite... pendant une heure seulement. Cette heure suffit pour tout brouiller dans le monde : le médecin est changé en bourreau, la femme qui fait des mariages est mariée elle-même, et ainsi de suite. Jupiter se hâte de renvoyer la Fortune sur la terre pour tout arranger.

Une dernière citation pour montrer l'esprit de Quevedo : nous la trouvons dans Ticknor, qui l'a empruntée à l'une des Visions ou Buenos du satirique : a II me sembla, dit-il, voir un garçon qui fendait l'air et donnait de la voix à une trompette, en soufflant si fort, qu'il s'enlaidissait un peu. Le son de la trompette trouva de l'obéissance dans les marbres et des oreilles chez les morts ; aussitôt toute la terre se mit à remuer, donnant licence à tous les ossements d'aller à la recherche les uns des autres. Après un temps assez court, je vis ceux qui avaient été soldats et capitaines se lever de leurs fosses avec fureur, en croyant que c'était un signal de guerre... Je notai ensuite la manière dont certaines âmes fuyaient leurs anciens corps, les unes avec dégoût, les autres avec frayeur. A l'un manquait un bras, à un autre un œil ; cette diversité de figures me fit rire. J'admirai de plus leur prudence : bien qu'ils fussent tous mêlés les uns avec les autres, aucun d'eux, par erreur de compte, ne se mettait les jambes ou les bras du voisin. Il n'y eut qu'un seul cimetière où il me sembla que les têtes se troquaient : je vis là un notaire à qui son âme n'allait pas bien, et il avait envie de dire, pour s'en détacher, que ce n'était pas la sienne. Quand se fut répandu partout le bruit que c'était le jour du jugement, il fallut voir comme les luxurieux ne voulaient pas que leurs yeux les trouvassent, pour no pas produire contre eux-mêmes des témoins au tribunal de Dieu... J'aurais ri si, de l'autre côté, je n'avais pas été affligé par la peine que se donnaient quantité de notaires pour fuir leurs oreilles, désirant n'en pas avoir pour ne pas entendre ce qui les attendait. Mais vinrent seulement sans oreilles ceux qui les avaient perdues comme voleurs, et, par oubli, ce ne fut pas le plus

grand nombre, ce qui m'effraya le plus, ce fut de voir les corps de deux ou trois marchands qui avaient mis leur âme à l'envers et qui avaient tous leurs cinq sens dans les ongles de la main droite. »

Enfin l'Espagne, à la même époque, avait des classiques purs, à qui répugnaient non seulement le cultisme de Grongora, le conceptisme du cavalier Marin, mais encore les libertés de Lope de Yega et des autres. Tels, les deux Argensola, Lupercio et Bartholomé, deux Aragonais qui, au dire de Lope, étaient venus à Madrid pour enseigner le castillan aux Espagnols. C'étaient de bons ouvriers en sonnets, en pastorales, en odes sages, en épîtres rassises, en satires qui ne riaient pas. Tous deux grands personnages : l'un, Lupercio, mourut à Naples en 1613, ministre de la guerre du vice-roi de Sicile, après avoir composé des tragédies correctes, et fondé l'académie des Oisifs {de los Ociosos), qui lui fit de magnifiques obsèques ; l'autre, Bartholomé, homme d'Eglise, laissa des rimes et des travaux d'historien. c( Si la langue leur doit beaucoup , dit Quintana, la poésie est loin de leur avoir d'aussi grandes obligations. Ce qu'on a remarqué en eux et ce qui fait le principal fondement de leur réputation, ce sont les défauts qu'ils n'ont pas plutôt que les qualités qu'ils possèdent. » Un auteur sans défaut, un sonnet sans défaut : telle était déjà la prétention des classiques, trois quarts de siècle avant l'Art poétique adapté au goût français. Un élève des Argensola, Yillegas (1595- 1669), joli poète anacréontique, mais grisé par un succès trop précoce, ne voulut plus écrire qu'en latin ou en mètres latins, ce qui prouve toujours une certaine fatigue d'imagination.

Dans ces batailles littéraires , où trouverons-nous Cer-

vantes? Chambellan, puis soldat, il avait vécu en Italie, voyagé de Palerme à Yenise ; il connaissait les poètes de Florence et de Ferrare , notamment l' Arioste , et on lui a reproché des italicismes ; il put donc se déclarer classique et arborer franchement son drapeau. Le fameux chanoine de don Quichotte, l'homme de goût qui a toujours raison, prend parti pour Lupercio de Argensola dont il vante les trois pièces : la Isabela^ la Filis et la Alejandra.

(c Votre Grâce, seigneur chanoine, dit alors le curé (homme non moins judicieux) , vient de toucher un sujet qui a réveillé chez moi de vieilles rancunes... Lorsque la comédie, au dire de Cicéron, doit être le miroir de la vie humaine, l'exemple des mœurs et l'image de la vérité, celles qu'on joue à présent ne sont que des images d'impudeur, des exemples de sottise et des miroirs d'extravagance. En effet, quelle plus grande impertinence peut-il y avoir que de faire paraître un enfant au maillot à la première scène et de le ramener à la seconde homme fait avec la barbe au menton (1) ? »

Enfant au premier acte et barbon au dernier,

répétera Boileau qui avait lu Don Quichotte. Le curé continue sur le même ton, critique l'inconvenance de certains personnages (le vieillard bravache, le laquais rhétoricien, la princesse laveuse de vaisselle), soutient enfin l'unité de temps , voire l'unité de lieu, contre le vagabondage des comédies à la mode, (c N'ai-je pas vu telle comédie dont le premier acte commence en Europe, le second se conti-

(1) Que mayor disparate puede ser en el sugeto que tratamos, que salir un nino en mantillas en la primera escena del primer acto, y en la segunda salir ya hecho hombre barbado ? — Don Quijote, part. I, cap. XLViii.

nue en Asie, le troisième finit en Afrique, et, s'il j en avait eu quatre, le quatrième se dénouerait en Amérique , de façon que la pièce aurait fait le tour des quatre parties du monde ? y> Sur quoi, le curé s'élevait contre les drames religieux, les miracles amenés comme coups de théâtre. A qui la faute ? Au goût du jour qui est mauvais, aux comédiens qui s'y prêtent, aux poètes qui, pour vendre leurs pièces , se soumettent aux fantaisies des comédiens. De là tout le mal. Voyez donc « les pièces en nombre infini qu'a composées un heureux génie de ces royaumes avec tant de fécondité, tant d'esprit et de grâce, un vers si élégant, un dialogue si bien assaisonné de saillies plaisantes et de graves maximes, qu'il rempHt le monde entier de sa renommée. Eh bien, parce qu'il cède au goût des comédiens, elles ne sont pas arrivées toutes, comme quelques-unes d'entre elles, au degré de perfection qu'elles devaient atteindre. » Par ces raisons, le curé demandait une censure préventive, un réviseur officiel chargé de permettre ou de prohiber la représentation des pièces nouvelles en les jugeant au point de vue du goût. Quel était donc, « l'heureux génie de ces royaumes » que visait Cervantes tout en fléchissant le genou devant lui ? — Évidemment Lope de Yega, le seul dramatiste qui fût en pleine gloire au moment où parut la première partie de Don Quichotte (1605) ; les autres débutaient à peine ou étaient encore à venir ; Calderon avait cinq ans. C'est donc à Lope que Cervantes en avait ; c'est devant lui qu'il avait reculé en renonçant au théâtre, et comme il confondait dans la même réprobation les romans de chevalerie et les comédies à la mode, on pourrait croire qu'au commencement du moins le chef-d'œuvre de la littérature espagnole fut pointé contre le système dra-

matique de Lope de Yega. Non seulement le discours du curé, mais le prologue du livre est plein de malices et de vertes allusions s'adressant au « phénix de la poésie ».

Le roman de Cervantes n'a plus besoin d'être analysé, résumé, classé, jugé ; il est dans toutes les mains ; on a dit depuis longtemps déjà que tout enfant qui naît assure un nouveau lecteur à Don Quichotte. Il importe seulement de bien établir quelle fut l'idée de l'auteur en prenant la plume et en quel sens cette idée première a été modifiée , dans les trois derniers siècles, par les variations du goût public.

En commençant son livre, vers l'an 1600, Cervantes ne songeait qu'à lancer un manifeste contre la folie romantique, la chevalerie et

Le style figuré dont on fait vanité.

Dès les premières lignes, on raillait le galimatias du temps ; (c La raison de la déraison qu'à ma raison vous faites affaiblit tellement ma raison qu'avec raison je me plains de votre beauté (1). » Cervantes, contemporain de Malherbe, jouait donc le jeu de Malherbe

Et réduisait la muse aux règles du devoir.

C'est bien ainsi qu'on prit Don Quichotte à l'origine ; Lope de Yega, bon diable et grand seigneur, ne s'en

(1) La razon de la sinrazon que a mi razon se hace. de tal manera mi razon enflaqueze, que con razon me quejo de la vuestra formosura.

fâcha pas et reconnut que l'auteur ne manquait ni de grâce ni de style : mais les autres , Gongora en tête , jetèrent feux et flammes, bien inutilement. Le succès fut énorme : ce fut un éclat de rire et un cri de joie. En voyant un étudiant qui marchait un livre à la main et s'arrêtait de temps en temps en faisant des gestes désordonnés : c( Ou cet homme est fou, dit le roi Philippe III, ou il lit Don QuicJiotte. » Dès qu'il eût ouvert l'histoire du chevalier de la Manche, Quevedo voulut brûler tous ses propres écrits. L'Espagne entière applaudit, puis la France : Don Quichotte était déjà traduit dans notre langue en 1616. Dès 1615, des gentilhommes français attachés à une ambassade furent très étonnés, en arrivant à Madrid, d'apprendre que Cervantes n'était pas nourri aux frais du trésor. Louis XIII voulait (dit-on) apprendre l'espagnol pour lire le roman dans l'original. Saint-Evremond déclara que c'était le seul livre qu'il eût voulu avoir fait ; Boileau écrivit à Racine :

(( Je m'efforce de traîner ici ma misérable vie du mieux que je puis, avec un abbé très honnête homme qui est trésorier d'une sainte chapelle, mon médecin et mon apothicaire : je passe le temps avec eux à peu près comme Don Quichotte le passait en un lugar de la Plancha, avec son curé , son barbier et le bachelier Samson Carrasco ; j'ai aussi une servante, il me manque une nièce ; mais de tous ces gens-là, celui qui joue le mieux son personnage, c'est moi, qui suis presque aussi fou que lui. »

Boileau lisait donc le texte espagnol (1687); cependant la traduction de Filleau de Saint-Martin courait déjà le monde depuis dix ans ; elle eut plus de cinquante éditions, bien qu'elle fût moins que médiocre. Tout le monde a cité le mot de Montesquieu :

(( Vous pourrez trouver de l'esprit et du bon sens chez les Espagnols , mais n'en cherchez pas dans leurs livres» Voyez une de leurs bibliothèques : les romans d'un côté et les scolastiques de l'autre ; vous diriez que les parties en ont été faites et le tout rassemblé par quelque ennemi secret de la raison humaine. Le seul de leurs livres qui soit bon {Bon Quichotte) est celui qui a fait voir le ridicule de tous les autres. »

Seulement, ceux qui transcrivent si volontiers les derniers mots de ce passage oublient de rappeler que Montesquieu s'y moque de la promptitude française à porter des jugements. En transmettant cet arrêt à Usbek, Rica se hâte d'ajouter (dans la LXXVIII^ des Lettres persanes) :

(c Je ne serais pas fâché, Usbek, de voir une lettre écrite à Madrid par un Espagnol qui voyagerait en France , je crois qu'il vengerait bien sa nation. Quel vaste champ, pour un homme phlegmatique et pensif ! Je m'imagine qu'il commencerait ainsi sa description de la France : (( Il y a ici une maison où l'on met les fous ; on croirait (c d'abord qu'elle est la plas grande de la ville ; non, a le remède est bien petit pour le mal. Sans doute que a les Français, extraordinairement décriés chez leurs (( voisins, enferment quelques fous dans une maison, (( pour persuader que ceux qui sont dehors ne le sont (C pas. »

On le voit, le mot si souvent cité de Montesquieu pique la France beaucoup plus que l'Espagne. Cependant les hommes du dix-huitième siècle ne comprirent pas Cervantes : le rire tout franc n'était plus de mode et sentait déjà son vieux temps. Jean-Jacques lui-même, en dépit de son imagination, laissa échapper ce mot presque dur

dans la seconde préface de la Nouvelle Hèloïse : « Les longues folies n'amusent guère : il faut écrire comme Cervantes pour faire lire six volumes de visions. »

Pendant ce temps, en Espagne, on se décidait à élever un monument typographique à la gloire de l'immortel écrivain. La solennelle édition de Don Quichotte, qui parut en 1780, était précédée d'une préface où le roman était exhaussé au niveau des plus hautes épopées : on comparait le chevalier de la Triste Figure au pieux Énée qui était descendu aux enfers, comme son émule descendait dans la grotte de Montesinos. Pareillement la comtesse Trifaldi rappelait Didon, reine de Carthage. Ainsi raisonnait la critique des académies au siècle dernier.

De nos jours, autre guitare : Don Quichotte est remonté aux astres, mais vêtu au goût des temps nouveaux. On mit Cervantes à côté de Eabelais , et on leur assigna la mission d'avoir détruit le moyen âge. Cette idée, on l'a vu , vint à Bernardin de Saint-Pierre ; quelques Allemands entrèrent volontiers dans l'opinion de Bernardin. C'était vers l'an 1800 : en ce temps-là on aimait à nous jeter les étrangers à la tête. Il fut doctement démontré, pendant un ou deux lustres, que l'esprit français était lugubre et qu'il n'y avait de gaieté que dans Cervantes. Survint un autre Allemand, instruit et avisé, Bouterweck, qui dit tout le contraire et prit le roman tout à fait au sérieux : à son avis , l'auteur espagnol « avait été frappé de la richesse que lui offrait l'idée d'un enthousiasme héroïque qui se croit appelé à ressusciter l'ancienne chevalerie : c'est là le germe de tout son ouvrage, y) A la bonne heure, nous voilà petit à petit retournés; Cervantes va devenir un romantique. Sismondi s'empare de l'idée de Bouter- Aveck et en tire tout ce qu'il veut : ce Les hommes d'une

âme élevée se proposent, dans la vie, d'être les défenseurs des faibles, l'appni des opprimés, les champions de la justice et de l'innocence. Comme don Quichotte, ils retrouvent partout l'image des vertus auxquelles ils rendent un culte... Ce dévouement continuel de l'héroïsme, ces illusions de la vertu sont ce que l'histoire du genre humain nous présente de plus noble et de plus touchant... Mais le même caractère qui est admirable, pris d'un point de vue élevé, est risible, considéré de la terre... » Conclusion : le roman est triste ; il était si gai tout à l'heure ! Que voulez-vous ? avec des verres fumés, on voit tout en noir.

L'élan donné, on ne s'arrêta plus. Sainte-Beuve a eu sous les yeux une brochure imprimée en 1858, à Porto, sous ce titre : « Don Quichotte expliqué par Gœtz de BerlicMngen. » Encore un pas, et nous arrivons à cette sentence de Victor Hugo : ce Railler l'idéal, ce serait là le défaut de Cervantes , mais ce défaut n'est qu'apparent ; regardez bien : ce sourire a une larme. »

Ah ! que nous voilà loin de l'étudiant qui , sous Philippe III, lisait le livre en se démenant d'allégresse. Et comme il entrait mieux, celui-là, dans l'idée que l'auteur s'était fait suggérer par un homme de sens, son meilleur ami : ce Ainsi donc, puisque votre livre n'a d'autre but que de fermer l'accès et de détruire l'autorité qu'ont dans le monde et parmi le vulgaire les livres de chevalerie, qu'est-il besoin que vous alliez mendier des sentences de philosophes, des conseils de la sainte Ecriture , des fictions de poètes, des oraisons de rhétoriciens et des miracles de bienheureux ? Mais tâchez que tout uniment et avec des paroles claires, honnêtes, bien disposées (voilà le classique), votre période soit sonore et votre récit amusant que vous peigniez tout ce que votre imagination conçoit,

que vous fassiez comprendre vos pensées sans les obscurcir et les embrouiller (avis aux cultistes). Tâchez aussi qu'en lisant votre histoire, le mélancolique s'excite à l'hilarité, que le rieur s'y exalte (où est donc le pleur de ce rire ?), que le simple ne s'ennuie pas , que l'habile admire l'invention , que le grave ne la méprise point et que le sage se croie tenu de la louer. Surtout visez continuellement à renverser de fond en comble cette machine mal assurée des romans de chevalerie (1) !... »

Cervantes y revient toujours ; il faut la fatuité de notre

critique pour s'obstiner à le démentir et à lui enseigner

ce qu'il a voulu faire, en découvrant dans son Quoi qu'on

die des dessous et des doubles fonds. Que si une satire

bouffonne, dirigée contre la manie littéraire d'un siècle et

d'un pays, est devenue le régal de tous les pays et de

tous les siècles , c'est que, parmi la foule des auteurs qui

veulent plus qu'ils ne font, il en est aussi, quelquefois,

rarement, qui font plus qu'ils ne veulent. Ils partent le

matin pour aller prendre l'air sur la grande route, et se

trouvent le soir, en pantoufles, à dix ou douze milles de là.

Chemin faisant (l'Arioste en sut quelque chose), ils ont

suivi leur idée ou leur rêve et composé des strophes

immortelles. Dans le roman espagnol, tout semble à la

fois très fantastique et très réel ; l'excentrique rentre dans

le cadre de l'humanité; les figures sont étonnamment

vivantes : le barbier, le curé, les hôteliers, les muletiers,

Maritorne, Sancho Pança et son âne, même Rossinante

et le paysage, les moulins à vent d'Espagne , moins hauts

que ceux du Nord et ne dépassant pas la taille moyenne

(1) En efecto llevad la mira jjuesta a derribar la mâquina mal fundada destos caballerescos libros.

des géants. Tout cela est vrai comme nature, il n'y a que les aventures qui soient folles : on dirait un conte de fées, dont tous les personnages seraient pris sur le fait, et rendus avec une vérité saisissante ; jamais l'imagination et l'observation ne se sont entendues si bien pour créer ensemble et d'accord.

Don Quichotte surtout est un perpétuel sujet d'étonnement pour tous ceux qui écrivent. Certes, au début, ce n'est qu'un maître fou, de ceux qu'on bafoue et qu'on étrille; mais après tout, ce fou est un homme : en vivant avec lui, on arrive assez vite à le comprendre : comprendre , c'est déjà pardonner. A le regarder de plus près, on ne peut se tenir de l'aimer, bientôt on le respecte et on l'admire. Quel est son tort, en effet? En quoi diffèret-il de ces chevaliers errants qu'on vantait si fort au moyen âge ?

On voyait le vol fuir, l'imposture hésiter, Blêrair la trahison et se déconcerter Toute-puissante, injuste, inhumaine, usurpée Devant ces magistrats sinistres de l'épée. Malheur à qui faisait le mal ! Un de ces bras Sortait de l'ombre avec ce cri : C( Tu périras ! » Contre le genre humain et devant la nature De l'équité suprême ils tentaient l'aventure ; Prêts à toute besogne, à toute heure, en tout lieu, Farouches, ils étaient les chevaliers de Dieu.

Don Quichotte ne voulait pas autre chose : son- seul tort était de s'être trompé de siècle et d'avoir attendu, pour entrer en scène, trois ou quatre cents ans de trop :

Je suis venu trop tard dans im monde trop vieux,

aurait-il pu dire avec le poète. Seulement, les romantiques de notre temps ont parlé de lui avec beaucoup trop

de magniloquence ; il en est résulté des fautes de ton et de mesure, qui changent le personnage et nous empêchent de le voir tel qu'il était dans la pensée de l'auteur, (c Sa folie, nous dit-on, n'est qu'une monomanie; une seule fêlure héroïque, comme celle d'un glaive, entame son cerveau. » Cela paraît faux, parce que c'est dit en trop beau style ; Cervantes était resté dans le vrai en exprimant la même idée plus simplement, ce Don Quichotte, nous dit-il, ne perdait la tête que lorsqu'on touchait à la chevalerie, montrant sur tous les autres sujets une intelligence claire et facile, de manière qu'à chaque pas ses œuvres 'discréditaient son jugement et son jugement démentait ses œuvres. » On a donc tort de mettre toujours un plumet ou un panache au simple bonnet du conteur.

Plus loin, le même critique très éloquent monte au ciel devant le lit de mort du chevalier de la Manche : ce Sa folie tombe, et il meurt... il rend sa grande âme à la Raison qui lui revient sous les traits sévères de la mort, comme un soldat rend son épée à un ennemi. victorieux. y> La phrase est belle, mais hors de propos : en quels termes parlera-t-on de Roland, si l'on parle ainsi de don Quichotte ? Yeut-on la note juste, il faut la demander à don Antonio Moreno parlant au bachelier Samson Carrasco : ce Ah ! seigneur. Dieu vous pardonne le tort que vous avez fait au monde entier en voulant rendre à la raison le fou le plus divertissant qu'il possède ! Ne voyez-vous pas, seigneur, que jamais l'utilité dont pourra être le bon sens de don Quichotte n'approchera du plaisir qu'il donne avec ses incartades. Mais j'imagine que toute la science et toute l'adresse du seigneur bachelier ne pourront suffire à rendre sage un homme si complètement fou ; et ,

si ce n'était contraire à la charité, je demanderais que jamais don Quichotte ne guérît, parce qu'avec sa guérison nous aurons à perdre non seulement ses gracieuses folies, mais encore celles de Sancho Pança, son écayer, dont la moindre action est capable de réjouir la mélancolie même. » (Part. II, ch. lxv.)

Yoilà comme il faut parler du chevalier de la Manche ; quand nous entrons chez Cervantes, tâchons au moins de prendre le ton de la maison. Les critiques plus récents, les naturalistes , ceux du moins qui méritent ce nom, qui ont de la réflexion et de la culture, Ivan Tourgueneff en tête (1), ont beaucoup mieux parlé du chef -d'oeuvre espagnol. N'est-il pas étrange que ces deux figures si dissemblables, don Quichotte et Hamlet, soient nées presque en même temps ? L'homme du Midi est tout aux autres. Les romans de chevalerie lui ont tourné la tête, c'est là qu'il a puisé son idéal, m.ais cet idéal existe en lui, dans toute sa pureté première : c'est une honte à ses yeux que de vivre pour soi. Chez lui, pas une trace d'égoïsme. Il peut paraître complètement fou, a parce que la réalité la plus incontestable se dérobe à ses yeux et fond comme la cke au feu de son enthousiasme : il voit bien réellement des Mores vivants dans des marionnettes et des chevaliers dans des moutons. » De plus, il est borné parce qu'il ne sait ni sympathiser à demi, ni se réjouir à demi ; comme un vieil arbre il a poussé dans le sol de profondes racines, il n'est en état ni de changer ses convictions, ni de passer d'un objet à un autre. Son tempérament moral est d'une solidité à toute épreuve. « Remarquez bien que ce fou, ce

(1) Dans un article très curieux intitulé Hamlet et Don Quichotte {Bibliothèque universelle, juillet 1871)).

chevalier errant, est l'être le plus raoral du monde. Ce trait prête une force et une grandeur particulière à ses jugements et à ses discours, à toute sa figure, malgré les séductions comiques et humiliantes où il tombe constamment. Don Quichotte est un enthousiaste, un serviteur de l'idée, ébloui par sa splendeur. y>

C'est donc le dernier chevalier du moyen âge, appartenant à ces temps de folie où l'on s'immolait. Hamlet, au contraire, est le premier des modernes : il représente (c l'esprit d'analyse avant tout, l'égoïsme et l'absence de foi : il vit tout entier pour lui-même... Don Quichotte sait tout au plus écrire ; Hamlet tient certainement son journal, yj

A son lit de mort, don Quichotte ne rend pas sa grande âme à la Raison, comme il rendrait son épée à un vainqueur; sa fin est beaucoup plus simple. Sancho Pança lui dit pour le consoler qu'ils reparaîtront bientôt pour de nouvelles aventures, a Non, répond le mourant, tout cela est fini ; je demande pardon à tous ; je ne suis plus désormais don Quichotte. Je suis de nouveau Alonso le Bon, comme on m'appelait autrefois. »

Alonso le Bon ! Gros Jean comme devant ! Voilà bien la conclusion d'un livre sage et sain, c'est-à-dire gai jusqu'au bout, bien qu'il fût écrit en des temps d'épreuve et de tristesse. On sait, en effet, qu'aucune misère, pas même la prison, ne manqua aux dernières années de l'auteur nécessiteux qui vivait d'aumônes. Cependant sa bonne humeur ne se démentit jamais. Dans le prologue de ses Novelas ejemplares (1613), il regretta seulement que son portrait n'ait pas été mis en tête du livre ; il eût voulu écrire dessous : « Celui que vous voyez ici avec un visage aquilin, les cheveux châtains, le front lisse et dé-

couvert, les yeux vifs, le nez courbé, quoique proportionné, la barbe d'argent (il n'y a pas vingt ans qu'elle était d'or) , les moustaches grandes, la bouche petite, les dents peu nombreuses, car il n'en a que six sur le devant, encore sont-elles mal conditionnées et plus mal rangées, puisqu'elles ne correspondent pas les unes aux autres, le corps entre deux extrêmes, ni grand ni petit, le teint clair, plutôt blanc que brun, un peu chargé des épaules et non fort léger des pieds ; ce visage, dis-je, est celui de l'auteur de la Galatée, du Don Quichotte de la Manche, du Voyage au Parnasse, qu'il fit à l'imitation de Cesare Caporale, de Pérouse, et d'autres œuvres qui courent les rues égarées de leur chemin et peut-être sans le nom de leur maître. On l'appelle communément Miguel de Cervantes Saavedra. »

Ces (( Nouvelles exemplaires » — il ne faut pas prendre le mot d'exemplaire dans son sens actuel — sont ellesmêmes très plaisantes et empruntées directement à la vie espagnole. On y trouve une Gitanilla, qui fera son chemin en littérature : elle et son entourage serviront de modèle aux écrivains de genre et aux auteurs d'opéraoomique en tous pays et jusqu'à nos jours. Un autre de ces contes, Rinconete y GortadiUo , présente d'aimables vauriens assez pareils aux camorristes de Naples. Ils vivent dans un monde où l'on se parle très poliment : ce Votre Grâce est-elle par aventure un voleur ? — Mais oui , pour servir Dieu et les bonnes gens (1). »

Ce Voyage au Parnasse, dont parle plus haut Cervantes, est une satire en terzines, où le poète se moque de sa

(1) c Es vuestra merced por ventura ladron? — Si, para servir a Dios y a la buena gente.

pauvreté. Apollon lui dit : « Si tu veux sortir de ta dispute, joyeux, non confus, consolé, plie en deux ta cape et assieds-toi dessus. — Il paraît bien, seigneur, répond Cervantes, que vous ne vous êtes point aperçu que je n'ai pas de cape. — Cela est vrai, reprend Apollon, mais j'aime à te voir (1). »

On le voit, toujours faire contre fortune bon cœur. Ecarté du théâtre par le retentissement des pièces de Lope, il tâcha d'y rentrer, une trentaine d'années après, en s'appuyant sur le triomphe de Bon Quichotte. Mais les directeurs de théâtre lui firent froide mine, estimant, peut-être avec raison, qu'il n'avait pas de qualités scéniques : les huit comédies nouvelles et huit Entremeses (intermèdes) parurent en volume chez un éditeur qui en donna quelque argent. Le succès fut mince; les pièces étaient composées à la mode nouvelle : c'était un sacrifice que le poète faisait au public ; il le fit si complètement, avec tant de déférence et si peu de rancune qu'on put croire, cent ans après, qu'il avait voulu, non imiter seulement, mais parodier l'école victorieuse. Cette opinion purement conjecturale est aujourd'hui rejetée : on ne veut même pas que le pauvre Cervantes ait eu la consolation de mystifier son public.

Il ne lui manquait plus qu'un malheur, celui d'être volé ; tout le monde sait qu'Avellaneda s appropria Don

(1) C( Mas si quieres salir de tu querella, Alegre, y non confuso, y consolado, Dobla tn capa y sientate sobre ella. » ^

c( Bien parece, seîlor, que no se advierte, Lo respondi, que yo no tengo capa. »

El dijo : c( Aunque sea asi, gusto de ver te. » T. IL 26

Quichotte et osa écrire une suite du roman, non sans injurier l'auteur dans sa préface : il j disait du glorieux mutilé de Lépante : Tiene mas hngua que manos (il a plus de langue que de mains). Cervantes se vengea en donnant de son côté la fin du roman, et en faisant mentir sa propre opinion, que les secondes parties n'ont jamais été bonnes {nuncasegundas partes fuei^on buenas). Don Quichotte ne fit que grandir jusqu'au jour où il redevint le simple Alonso. L'ouvrage eut le plus rare des succès : il atteignit son but et abolit sans rémission les romans de chevalerie ; ceux qui voulurent en faire encore y perdirent leur peine ; Cervantes lui-même dans son Per sites y Slgismunda (1617), qui ne fit que paraître et disparaître après sa mort.

Il réussit donc pleinement , dans un chef-d'œuvre gai qu'il continua et qui le soutint dans les mauvais jours de la vieillesse. A moins qu'on n'ait l'esprit très faux, on ne peut se figurer un Cervantes triste. Il garda son courage, et par conséquent son sourire, jusqu'au dernier jour. On a lu dans la préface de « Persiles et Sigismonde » la rencontre qu'il fit d'un étudiant qui s'écria en lui prenant le bras gauche : (c Oui, oui, le voilà bien, ce glorieux manchot, ce fameux tout, cet écrivain si gai, ce consolateur des muses. » On vint à parler de ma maladie, continue Cervantes, et le bon étudiant me désespéra en disant : ce C'est une hydropisie, et toute l'eau de la mer océane ne la guérirait pas, quand même vous la boiriez goutte à goutte. Ah ! seigneur Cervantes , que Votre Seigneurie se règle sur le boire, sans oublier le manger, et elle guérira sans autre remède. Oui, répondis-je, on m'a déjà dit cela bien des fois, mais je ne puis renoncer à boire quand l'envie m'en prend, et il me semble que

je ne sois né pour faire autre chose de ma vie. Je m'en vais tout doucement, mon pouls me le dit; s'il faut l'en croire, c'est dimanche que je quitterai ce monde. Vous êtes venu bien mal à propos pour faire ma connaissance, car il ne me reste guère de temps pour vous remercier de l'intérêt que vous me portez. »

On le voit, nulle lâcheté, nulle amertume, nul pessimisme, pas même à la dernière heure, quand le mourant venait de recevoir l'extrême-onction et qu'il écrivait au duc de Lemos lui rappelant une romance d'autrefois :

Déjà le pied à l'étrier,

G-rand seigneur, bien qu'à l'agonie ,

J'ouvre pour vous mon encrier (1).

Sur lui encore, Sainte-Beuve a dit le mot vrai : ce Cervantes, un des bienfaiteurs immortels de la race humaine : j'appelle ainsi ces rares esprits qui procurent à l'homme de bons et délicieux moments, en toute sécurité et innocence. »

(1) Puesto yo el pié en el estribo,

Con las ansias de la muerte, Gran senor, esta te escribo.

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