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reille à lui de caractère et d'humeur, d'esprit et de langue ; il convient donc avant tout d'expliquer l'œu^Te par l'ouvrier, et de le faire loyalement. La règle essentielle en critique, M. Taine l'a donnée : c'est « d'arriver par degrés à reproduire en soi-même des sentiments auxquels on était d'abord étranger, de voir qu'un autre homme en un autre temps a dû penser et croire autrement que nousmêmes, de nous mettre à son point de vue, de le comprendre, )) en un mot d'aller chez lui au lieu de rester chez nous. Les derniers ouvrages publiés sur Calvin sont importants et intéressants (1) ; pour nous, qui étudions surtout l'écrivain, nous le laissons parler lui-même.
Dans la préface de son commentaire sur les Psaumes il se compare au roi David. « Vrai est que ma condition est beaucoup moindre et plus basse, et n'est pas besoin que je m'arrête à la montrer : mais comme il fut pri?îs d'après les bêtes et élevé au suprême degré de dignité royale, ainsi Dieu de mes petits et bas commencements m'a avancé jusqu'à m' appeler à cette charge tant honorable de ministre et prêcheur de l'Evangile.
ce Dès que j'étois jeune enfant, mon père m'a voit destiné à la théologie, mais puis après, d'autant qu'il considéroit que la science des lois communément enrichit ceux qui la suivent , cette espérance lui fit incontinent changer d'avis. Ainsi cela fut cause qu'on me retira de l'étude de philosophie et que je fus mis à apprendre les lois : auxquelles, combien que je m'efforçasse de m'employer fidèlement, pour obéir à mon père. Dieu toutefois par sa
(1) Hekminjard, Correspondance des réformateurs, 18G6-1880. — Kamp Schulte, Johann Calvin, etc., 1809. — A. Rogkt, Ilht. du peuple de Genève^ 1870-79. — Pierre Vaucher, Calvin et les Genevois
providence secrète me fit finalement tourner bride d'un autre côté.
c( Et premièrement, comme ainsi soit que je fusse si obstinément adonné aux superstitions de la papauté, qu'il étoit bien malaisé qu'on me pût tirer de ce bourbier si profond, par une conversion subite, il dompta et rangea à docilité mon cœur, lequel en égard à Vd^^gQ, étoit par trop endurci en telles choses.
(c Ayant donques reçu quelque goût et connaissance de la vraie piété, je fus incontinent enflambé d'un si grand désir de profiter, qu'encore que je ne quittasse pas du tout les autres études, je m'y employcis toutefois plus lâchement. Or je fus tout ébahi que, devant que l'an passât, tous ceux qui avoient quelque désir de la pure doctrine se rangeoient à moi pour apprendre, combien que je ne fisse quasi que commencer moi-même. De mon côté, d'autant qu'étant d'un naturel un peu sauvage et honteux, j'ai toujours aimé requoi (retraite) et tran- 'quillité, je commençai à chercher quelque cachette et moyen de me retirer des gens : mais tant s'en faut que je vinsse à bout de mon désir, qu'au contraire toute retraite et lieu à l'écart m'étoient comme écoles publiques. Bref, cependant que j'avois toujours ce but de vivre en privé sans être connu. Dieu m'a tellement proiimené et fait tournoyer par divers changements, que toutefois il ne m'a jamais laissé de repos en lieu quelconque, jusques à ce que maugré mon naturel il m'a produit en lumière et fait venir en jeu, comme on dit. »
Calvin se réfugia donc à Baie où il écrivit en latin son Institution chrétienne, puis courut en Italie où il ne fit que paraître à la cour de Ferrare ; de là il songeait à gagner Strasbourg et n'eût voulu passer qu'une nuit à Ge-
nève , mais le réformateur Parel , averti de son passage, fit incontinent tout ce qu'il put pour le retenir, ce Et après avoir entendu que j'avois quelques études particulières auxquelles je me voulois réserver libre, quand il vit qu'il ne gagnoit rien par prières, il vint jusqu'à une imprécation qu'il plût à Dieu de maudire mon repos et la tranquillité d'études que je cherchois, si en une si grande nécessité je me retirois et refusois de donner secours et aide. Lequel mot m'espovanta et ébranla tellement que je me désistai du voyage que j'avais entreprins : en sorte toutefois que, sentant ma honte et ma timidité, je ne voulus point m'obliger à exercer quelque certaine charge. » Ceci nous étonne chez Calvin, mais il est de ceux qu'il faut croire sur parole. Vinrent les anabaptistes, les libertins, les mécontents de toute couleur et quantité de séditions ce les unes sur les autres » ... — « Si bien que moi, pusillanime de ma nature, il me fallut toutefois dès les commencements, soutenir ces flots impétueux. » Il se plut dans la lutte et s'y raidit tellement qu'il finit par se mettre en guerre, non seulement contre les hérésies et les mauvaises mœurs, mais contre la population et le gouvernement de Genève, si bien que, chassé de la ville en 1538, il s'en réjouit, « plus qu'il ne falloit )> et alla vivre à Strasbourg où l'attirait Bucer. Trois ans après, Genève le rappela et il y revint « avec tristesse, larmes, grande sollicitude et détresse, comme le Seigneur m'en est très bon témoin. » Depuis lors, toujours à l'exemple du roi David, il passa par quantité de tribulations, (( car comme ce saint roi a été fâché de guerres continuelles par les Philistins et autres peuples étranges, ses ennemis, mais encore navré plus grièvement au milieu de son peuple par la malice d'aucuns déloyaux et
malheureux : ainsi je puis dire quant à moi que de tous côtés j'ai été assailli, tellement qu'à grand'peine ai- je pu être en repos un bien peu de temps, que toujours je n'eusse à soutenir quelque combat, ou de ceux de dehors, ou de ceux de dedans. » L'homme d'étude et de méditation, ce tout faible et craintif qu'il étoit, dut payer de sa personne et se jeter à travers les coups, risquant sa vie. » Les libertins d'abord, c'est-à-dire les libéraux du pays, aimant la liberté couronnée de roses, lui donnèrent beaucoup de fil à retordre ; d'autres tâchèrent de renverser (( Téternelle prédestination de Dieu, » les autres voulaient c( maintenir le libéral arbitre. » Aussi put-il s'écrier avec David, en voyant les oppositions qui se dressaient contre lui du sein de son église même : ce L'homme de ma paix et qui mangeoit le pain avec moi, a levé le talon contre moi. y> La calomnie ne reculait devant aucune invraisemblance; on accusait l'ascète de vivre somptueusement ; on lui reprochait sa « trop grande autorité et puissance infinie », Or la lutte incessante aigrit à la longue les caractères les mieux trempés, surtout ces petites luttes des petits endroits où tout homme, fût-ce un esprit supérieur, n'est qu'un voisin chez qui l'on peut regarder par le trou de la serrure. Aussi ne voit-on de lui que ce que le trou de la serrure en peut montrer, et c'est là-dessus qu'on juge une conscience, une pensée, un génie ! Dans ces froissements quotidiens avec des esprits obstinés et médiocres, on devient soi-même opiniâtre, irritable, impatient de toute contradiction, intolérant et tyrannique, capable des plus atroces cruautés pour faire triompher son opinion : tel était Calvin qui, par zèle religieux, commit un perpétuel attentat contre les droits de la conscience et de la liberté. On ne l'aimait guère, té-
moin ce proverbe : « Mieux vaudrait l'enfer avec Bèze que le paradis avec Calvin. »
Ainsi parlent les adversaires qui citent volontiers les victimes du réformateur : Pierre Ameaux, Jacques Gruet, François Favre, Ami Perrin, Jérôme Bolsec, Michel Servet : ce dernier brûlé vif à Champel, parce qu'il avait sur la Trinité des idées particulières. Il est vrai que « Farel, Bullinger, Mélanchthon , tous les réformateurs l'un après l'autre », Bolsec lui-même, approuvèrent ce meurtre théologique, mais le siècle entier fût-il complice, Calvin ne serait pas absous. D'ailleurs le siècle entier ne fut pas complice. Le chancelier de Berne, Nicolas Zerkinden, écrivit à l'homme qui venait d'immoler Servet : ce Le temps ne viendra jamais d'une parfaite unité dans les opinions, et si nous prétendions réserver l'exercice de la charité pour le jour de cet universel accord, je crains bien qu'elle ne trouvât jamais d'emploi. L'homme est du reste ainsi fait qu'il cède plus sûrement à la persuasion qu'à la force, et tel s'est roidi devant le bourreau qui n'eût pas résisté au langage de la douceur. » Nobles paroles, s'écrie un historien de bonne foi (1) : que de bûchers s'allumeront avant qu'elles soient comprises î
Calvin fut donc de son temps comme les papes, les empereurs et tous les rois, même François I°", qui brûlèrent des hérétiques , mais ceux qui ne voient dans Calvin que le meurtrier de Servet ne le connaissent pas. Ce fut une conviction, une intelligence, une des forces les plus étonnantes de ce grand siècle : pour le peser selon son mérite, il faut jeter dans la balance autre chose que
(1) Ij. Y vi^L^iE^iis, Histoire de la Confédération suisse {1876).
nos tendresses et nos pitiés. Il faut voir tout l'homme, et le voir tel qu'il fut : ce un corps frêle et débile, sobre jusqu'à l'excès, y> rongé par des maladies et des infirmités qui devaient l'emporter avant le temps, mais acharné à sa tâche, ce ne vivant que pour le travail et ne travaillant que pour établir le royaume de Dieu sur la terre ; dévoué à cette cause jusqu'à lui tout sacrifier : » le repos, la santé, la vie, plus encore : les études favorites, et avec une infatigable activité qui épouvantait ses adversaires, menant de front, à brides abattues, religion, morale, politique, législation, littérature, enseignement, prédication, pamphlets, œuvres de longue haleine, correspondance énorme avec le roi et la reine de Navarre, la duchesse de Ferrare, le roi François 1% avec d'autres princes encore, avec les réformateurs, les théologiens, les humanistes, les âmes travaillées et chargées, les pauvres prisonnières de Paris. Il écrivait dans l'Europe entière ; deux mille Eglises s'organisaient selon ses idées ou celles de ses amis ; des missionnaires, animés de son souffle, partaient pour l'Angleterre, l'Ecosse, les Pays-Bas, «. en remerciant Dieu et lui chantant des psaumes. » En même temps cet homme seul, ce malade surmené s'emparait à Genève d'un peuple allègre, raisonneur, indiscipliné, le tenait dans sa main et le forçait d'obéir. Sans être magistrat ni même citoyen (il ne le devint qu'aux dernières années de sa vie), sans mandat officiel ni titre reconnu, sans autre autorité que celle de son nom et d'une volonté inflexible, il commandait aux consciences, il gouvernait les maisons, il s'imposait, avec une foule de réfugiés venus de toute part, à une population qui n'a jamais aimé les étrangers ni les maîtres ; il heurtait enfin de parti pris les coutumes, les traditions, les susceptibi-
jités nationales et il les brisait. Non seulement il pesait sur les consciences et les opinions, mais aussi sur les mœurs, proscrivait la luxure et même le luxe, la bijouterie, la soie et le velours, les cheveux longs, les coiffures frisées, la bonne chère : toute espèce de plaisir et de distraction ; cependant, malgré les haines et les colères suscitées par cette compression morale, ce le corps brisé, mais la tête haute, » il gouverna longteraps les Genevois par l'autorité de son caractère et fut accompagné à sa tombe par le peuple tout entier. Voilà l'homme dont il est facile de rire, mais qu'il importe avant tout de connaître. Calvin détruisit Genève pour la refaire à son image et, en dépit de toutes les révolutions, cette reconstitution improvisée dure encore : il existe aux portes de la France une ville de strictes croyances, de bonnes études et de bonnes mœurs : une ce cité de Calvin ».
Toutes ces qualités de l'homme se retrouvent en ses ouvrages universellement applaudis dans son siècle et jusqu'à nos jours. On discute le réformateur, le théologien, le justicier, mais on ne discute pas l'écrivain sur lequel adversaires et partisans sont d'accord : tout le monde admire. Etienne Pasquier disait de Calvin :
ce Car aussi étoit-il homme bien écrivant... et auquel notre langue françoise est grandement redevable pour l'avoir enrichie d'une infinité de beaux traits. »
Patru l'appelait a le père de notre idiome. » M. Désiré Nisard le louait d'avoir présenté tant d'idées neuves
« d'une façon grave, forte et populaire, » et d'avoir affranchi la théologie de la philosophie, ce La nouveauté de la langue, dans Calvin, suit naturellement la nouveauté de la matière et de la méthode. Le même art de composer qui, dans l'exposition de la doctrine, range les choses dans leur ordre et leur proportion, se fait voir dans le langage par la suite, la gradation, l'exactitude des expressions, qui, pour le plus grand nombre, sont définitives. L'image de cet esprit pénétrant et audacieux par lequel Calvin s'éleva, principalement en France, audessus de Luther, reluit dans la hardiesse et la subtilité de sa langue. Mais que pourrais-je dire de la langue de Calvin qui ne dût être froid après le bel éloge qu'en a fait Bossuet, lequel lui donne, outre la gloire d'avoir aussi bien écrit en latin qu'homme de son siècle, celle d'avoir excellé à parler la langue de son pays (1). »
Paul Lacroix (le bibliophile Jacob) va plus loin encore : « Le style de Calvin est un des plus grands styles du seizième siècle : simple, correct, élégant, clair, ingénieux, animé, varié de formes et de tons, il a commencé à fixer la langue française pour la prose comme celui de Clément Marot l'avait fait pour les vers. Ce style est moins savant, moins travaillé, moins ouvragé, pour ainsi dire, que celui de Eabelais, mais il est plus prompt, plus souple et plus habile à exprimer toutes les nuances de la pensée et du sentiment ; il est moins naïf, moins agréable et moins riche que celui d'Amyot, mais il est plus incisif, plus imposant et plus grammatical ; il est moins capricieux, moins coloré et moins attachant que celui de Montaigne, mais il est plus concis, plus grave
(1) D. NiSARD, Ilîst. de la Httét'atureJ'rançaise, tome I, p. 333.
et plus français^ si l'on peut reprocher à l'auteur des Essais d'écrire quelquefois à la gasconne (1). »
Il y a peut-être, dans ce jugement, quelque enthousiasme d'éditeur. Ce qu'on peut dire en toute sincérité, sans encourir le reproche d'exagération, le voici. Lorsqu'arriva Calvin, vers 1536, nous n'avions pas encore en France de grande prose. Les premiers livres de Pantagruel (1533), la première version de Gargantua (1535), avaient déjà paru, mais c'était là une orgie de langue et de style : pour en faire son repas quotidien, il ne fallait rien moins que l'estomac de Rabelais. Nous n'avions encore, en prose, qu'une littérature narrative ; la muse pédestre, l'idiome national ne s'était pas encore aventuré dans les hautes questions de croyance et de conscience ; il n'était point armé pour l'éloquence ou même pour la discussion. Bien plus, il était si peu fixé qu'il mettait en un profond embarras les esprits soucieux et scrupuleux, cherchant le tour correct et le mot juste. Pierre Robert Olivétan, qui publia en 1535 une traduction de la Bible, nous dit dans sa préface que « le françois est mêlé de latin et souvent de mots corrompus ; » aussi le traducteur est -il forcé de s'accommoder à son temps ce en parlant barbare avec les barbares. » Au surplus, ajoute-t-il, (c ai étudié tant qu'il m'a été possible de m'adonner à un commun patois et plat langage, fuyant toute afféterie de termes sauvages emmasqués et non accoutumés, lesquels sont écorchés du latin. » A quoi s'ajoutait la difficulté d'être goûté, compris même de tout le monde, « car nous voyons que ce qui plaît à l'un, il déplaît à l'autre : l'un
(1) Œuvres franqoises de J. Calvin, recueillies par P. L. Jacob, bibliophile, 1842.
affecte une diction , l'autre la rejette et ne l'approuve pas. Le François parle ainsi, le Picard autrement, le Bourguignon, le Normand, le Provençal, etc., etc., tous ont chacun sa particulière façon de parler difféi'entes les unes des autres. »
Ce fut Calvin qui apporta un peu d'ordre et de discipline au milieu de cette anarchie. Dans la première et la moins connue de ses œuvres françaises, le Catéchisme (1), il montre déjà dans son style la netteté, la précision, la rigueur d'un esprit qui sait vouloir. Il faut l'entendre, quand il commande l'obéissance aux supérieurs, même à ceux qui « abusent tyranniquement de leur puissance jusques à ce que, par ordre légitime, nous ayons été délivrés de dessous leur joug. Car comme un bon prince est un témoignage de la bénéficence di\'ine pour conserver le salut des hommes, ainsi un mauvais et méchant est un fléau de Dieu pour châtier les vertus du peuple. Toutefois, ceci soit généralement tenu pour certain que, tant aux uns qu'aux autres, la puissance est donnée de Dieu, et que nous ne pouvons résister que nous ne résistions à l'ordonnance de Dieu. — Mais, en l'obéissance des supérieurs, il faut toujours excepter une chose, c'est qu'elle ne nous retire de T obéissance de Celui aux édits duquel il convient que les commandements de tous rois cèdent. Le Seignear doncques est le Roi des Eois, lequel, quand il a ouvert sa très sacrée bouche, est à ouïr seul pour tous et pareillement par-dessus tous. En après, nous sommes sujets aux hommes, lesquels sont constitués sur nous, mais non point autrement qu'en lui.
(1) Le Catéchisme yî^ancais de Calvin, publié en 1537, perdu depuis lors, retrouvé récemment par M. Henri Bordier, réimprimé pour la première fois en 1878 par MM. Albert Rilliet et Théophile Dufour,
S'ils commandent quelque chose contre lui, on n'en doit rien faire ne tenir compte, ains plutôt celle sentence ait lieu : qu'il faut plus obéir à Dieu qu'aux hommes. y>
C'est par cette maxime 'que se termine le Catéchisme de Calvin, « maxime excellente, dit M. Rilliet, et qui serait infaillible, si l'on était toujours sûr, en croyant obéir à Dieu, que 'c'est bien à Dieu qu'on obéit. » Dans cette conclusion écrite en 1536, à l'âge de vingt-sept ans, on voit déjà l'écrivain, fidèle interprète du réformateur : un style qui est tout l'homme. Dans la version française de V Institution chrétienne (qui est de 1541 (1) et dès les premières pages de la fameuse dédicace à François I*^"", la main du maître a pleinement acquis son assurance et sa fermeté.
c( Or à toi appartient, très gracieux roi, de ne détourner ne vos oreilles ne votre courage d'une si juste défense, principalement quand il est question de si grande chose : c'est à savoir comment la gloire de Dieu sera maintenue sur terre, comment sa vérité retiendra son honneur et dignité , comment le règne de Christ demeurera en son entier. 0 matière digne de tes oreilles, digne de ta jurisdiction , digne de ton trône royal ! Car cette cogitation fait un vrai roi, s'il se reconnaît être le vrai ministre de Dieu au gouvernement de son roj^aume , et au contraire, celui qui ne règne point à cette fin de servir à la gloire de Dieu, n'exerce pas règne, mais briganderie... »
C'est ainsi qu'en 1541 Calvin était déjà et se sentait maître de toute sa virtuosité httéraire : nul n'io-nore,
(1) C'est la date de la première édition, celle que nous citons plus bas. Ne pas se laisser dévoyer par la date qui termine la dédicace (23 ou l'^i'août 1535). — Voir là-dessus V Introduction de MM. Baum, Cupitz et Reviss en tête de l'édition in-4o de Bx'unswick (18Gô).
disait-i], « combien je sais presser un argument et combien est précise la brièveté avec laquelle j'écris. » Bossuet le raille de cette immodestie , mais il est forcé de reconnaître que si l'écrivain se vantait un peu, ce n'était pas sans titre, ce Donnons-lui donc, puisqu'il le veut tant, cette gloire d'avoir aussi bien écrit qu'homme de son siècle ; mettons-le même, si l'on veut, au-dessus de Luther : car encore que Luther eût quelque chose^ de plus original et de plus vif, Calvin, inférieur par le génie, semblait l'avoir emporté par l'étude. Luther triomphait de vive voix, mais la plume de Calvin était plus correcte, surtout en latin, et son style, qui était plus triste, était aussi plus suivi et plus châtié. » « Plus triste, » voilà un mot qui étonne sous la plume de Bossuet. Boileau n'avaitil donc pas dit que les mystères du christianisme « ne sont pas susceptibles d'ornements égayés ? y> Cependant Luther, en traitant les mêmes sujets, était resté jovial.' Cette tristesse nous frappe et nous envahit, quand nous nous arrêtons longtemps chez Calvin ; même dans ses satires il ne rit que pour montrer les dents : c'est une raillerie qui mord et qui tue. Un de ses pamphlets (ce n'est pas le plus dur) attaque un certain cordelier nommé Antoine Cathelan : les injures pleuvent drn comme grêle : badaud, maraud, ruffien, ivrogne! « Voilà comment ce ta verni er ou marmiton de cloître a bien appris à arguer. » Telles étaient les plaisanteries de Calvin ; loin de le dérider, le rire lui faisait de nouvelles rides. Même en parlant des reliques , sur lesquelles il a écrit tout un livre, et en répétant là-dessus quelques drôleries de Boccace , il ne parvenait pas à s'en amuser. Il se hâtait de les noter en prenant le plus court, comme s'il eût été fâché de sourire. Il demande un inventaire exact et complet des re-
liques dispersées dans le monde : « Par tel moyen, dit-il, se découvriraient les vilaines tromperies des maquignons de religion. Et adviendroit ce que souloit dire l'abbé Amelunxborn, homme docte et vénérable, être advenu à un roi d'Angleterre jadis travaillé du mal des dents, qu'icelui ayant commandé qu'on lui apportât les dents de sainte Apolline qui se trouveroient en tous les temples de son royaume, on en fit un tel amas en l'île d'Angleterre qu'il y en eut pour emplir quelques grands tonneaux. Ajoutons ce qui avint à un charlatan du temps de nos pères qui, s'était vanté d'avoir entre autres reliques des plumes du Saint-Esprit, quelques bons compagnons crochetèrent finement la boîte, enlevèrent les plumes et y supposèrent (substituèrent) des charbons. Le lendemain, après avoir en son sermon fait un long discours de ses plumes, le peuple attendoit à genoux fort dévotement la vue d'icelles — ouvrant sa boîte , pour des plumes il (le charlatan) trouva des charbons. Mais, comme bien entendu en son métier, tournant le propos, il commence à dire qu'il avoit pris une boîte pour l'autre et que c'étoient des charbons rescoux (retirés) de dessus le gril sur lequel on avait rôti saint Laurent. Mais laissons ces recherches à qui voudra les décrire... ))
On le voit , Calvin en a vite assez ; ces traits-là, loin de le récréer, lui répugnent. On sent la colère qui lui monte à la gorge , il lui tarde de hausser la voix pour flétrir les ce maquignons de religion, » et le concile de Trente « qui s'est étudié de confermer l'erreur en se bandant contre la vérité, laquelle demeure invincible, malgré la f urour de Satan et du monde. »
Ces exemples suffisent pour montrer la plume de Calvin. De tous ses contemporains, il est le plus français
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et le plus moderne. C'est lui qui, impérieusement, a fait entrer notre langue dans la voie étroite si l'on veut, mais directe où la ramènera Descartes, et d'où, jusqu'à nos jours, elle ne sortira plus. C'est lui qui, ébranchant la période pour y faire entrer l'air et le jour, inventa l'art tout français d'aller au fait sans louvoyer dans les inversions, les incises et les redondances ; c'est lui qui , rétablissant les articles, les pronoms, restituant au verbe le poste d'honneur, remettant chaque mot en sa place, a forcé l'écrivain de dire ce qu'il; veut, rien de plus, en termes nets et clairs, de mener droit sa phrase, non au galop, mais au pas, sans piaffe oratoire, tranquillement, loyalement. En un mot, il sut imposer à la langue encore enfantine les viriles qualités de sa pensée et de son caractère. A partir du dix-septième siècle, dans tout prosateur français remuant des idées et des croyances, il y a quelque chose de Calvin.
yi.
Ainsi la Réforme influa tout d'abord sur la langue , en même temps sur les études en général. Genève où était Calvin devint un point lumineux qui attira bientôt les érudits, ceux-là surtout qui ne se sentaient pas en liberté ni même en sûreté chez eux, les Estienne entête. Qui ne connaît pas cette illustre famille d'imprimeurs ; Henri I^^*, le chef de la dynastie ; ses trois fils : François, Robert I^^* et Charles ; Henri II, fils de Robert ; puis les autres : Robert II, François II, Paul, Robert III, jusqu'au dernier, Antoine, qui mourut à l'Hôtel-Dieu en 1671 ; les
souverains finissaient déjà mal. Kobert I^% qui imprima trois cent quatre-vingt-deux ouvrages (dont onze éditions de la Bible entière et douze du Nouveau Testament en français, en latin, en hébreu et en grec), fut persécuté en France et se réfugia à Genève en 1551. Ce fut un bienfaiteur de l'esprit humain : il recevait chez lui, à sa table de famille , dix savants de tout pays qui étaient les hôtes et les collaborateurs du maître. Pour leur faire honneur, toute la maisonnée^ même les enfants et les femmes, même les servantes parlaient latin. Son fils Henri Estienne, second du nom, passa une grande partie de sa jeunesse à Genève où la Saint-Barthélémy jeta le jurisconsulte Hotman et l'humaniste Joseph- Juste Scaliger, fils de ce Jules-César que nous avons rencontré parmi les adversaires d'Erasme. Joseph- Juste, amené à la Réforme par Yiret, parlait treize langues anciennes et modernes, et pouvait travailler jour et nuit sans manger ni dormir. Il enseigna la philosophie à l'académie de Genève (1572- 74) où Hotman professa le droit (1573-78) : tous les érudits de France, persécutés ou menacés, accouraient dans la « ville du Refuge. » Un fils de réfugié, Isaac Casaubon, y naquit en 1559 et y enseigna la philosophie en 1582. On le voit, cette académie, fondée par Calvin (1559) et dont Théodore de Bèze fut le premier recteur, devint vite une très grande maison, grâce à la Réforme. Il s'y fit tant de lumière que les adversaires eux-mêmes, surtout les voisins, en furent frappés et comprirent à quel point la science, ou tout au moins le savoir pouvait être utile dans les débats religieux. François de Sales a le gracieux saint » de la Savoie, écrivit à son clergé : « Je puis vous dire avec vérité qu'il n'y a pas grande différence entre l'ignorance et la malice ; quoique l'ignorance
soit à craindre si vous considérez qu'elle n'offense pas seulement soi-même, mais qu'elle passe jusqu au mépris de l'état ecclésiastique. Pour cela, mes très chers frères, je vous conjure de vaquer très sérieusement à l'étude; car la science à un prêtre, c'est le huitième sacrement de la hiérarchie de l'Eglise , et son plus grand malheur est arrivé de ce que l'arche s'est trouvée, en d'autres mains que celles des lévites : c'est par là que notre misérable Genève nous a surpris (1). »
Cependant, il importe de le répéter souvent, le calvinisme et l'humanisme ne pouvaient marcher longtemps d'accord. Le temps n'était plus où le doux Mélanchthon avait le droit de dire : « Nous avons entre les mains Homère et les Epitres de Paul. C'est là que vous pourrez juger combien la propriété du style, sermonis proprietas, sert à l'intelligence des saints mystères, et aussi quelle différence sépare les interprètes versés dans le grec de ceux qui l'ignorent. » L'entente cordiale dura peu : la Renaissance voulut rester fidèle aux anciens dieux qu'elle avait ressuscites et rajeunis, tandis que la Réforme ou ses chefs, notamment Viret, n'admettaient l'antiquité que comme « chambrière et servante. » Ils s'acharnèrent tous à parler français ; Calvin le premier, l'un des plus habiles latinistes de son temps , renonça de plus en plus , en avançant dans la vie, aux archaïsmes classiques, et s'attacha au vulgaire qu'il aplanit, empierra, tassa fortement pour en faire un chemin ferré en ligne droite. Tous les réformés furent de bons ouvriers en gaulois, comme disait Bonivard. La Noue , le soldat si brave qui avait
(1) A. Sayous, £'<M(ies littéraires sur les écrivains franqais delà Réformation. 1841.
des vertus héroïques et « le fondement de toutes les autres, une admirable piété, » maniait la plume en maître; Du Plessis-Mornay, le conseiller de Henri TV, ce le pape des huguenots , » serrait de près dans un français énergique les idées des Pères et des stoïciens. Même l'helléniste Henri Estienne proclamait « la précellence du langage françois, » en marquait ce les conformités avec le grec , » et se moquait du faux goût qui importait jusque dans le parler parisien des modes italiennes. C'est lui qui montre l'italianissime Philausone abordé par Celtophile et lui répondant en un jargon gallo-toscan :
ce Bonjour à Votre Seignem'ie, Monsieur Celtophile. Puisqu'elle s' allègre tant de m'avoir «;zcontré, je jouirai d une allégresse réciproque de m'être imbattu (imbattufo) en ce lieu, mais il plaira à Votre Seigneurie piller (pif/ïiare, prendre) patience, si je lui dis qu'elle a usé en mon droit d'une façon qui n'a pas bon garbe (garbo, bonne grâce). »
Mais peu d'humanistes partageaient les idées et les goûts d'Henri Estienne. Les plus nombreux, notamment les triumvirs (1) : Juste Lipse, Joseph-Juste Scaliger et Isaac Casaubon restaient dans les langues mortes. Ce dernier « le phénix des beaux esprits » parlait le français comme paysan et ne se sentpit à l'aise que dans le latin, le grec et l'hébreu : c'est dans ces idiomes savants qu'il rédigeait son journal intime. Chez quelques-uns, cet amour de l'antiquité allait jusqu'à l'intolérance et à l'irréligion. Les théologiens se mirent donc sur la défensive. Ils tenaient si fort à leur prééminence et à leur pré-
(1) Charles Nisard, Du triumvirat littéraire : Juste Lipse, Scaliger et Casaubon (185"2.)
potence, qu'ils ne permettaient guère à l'académie d'autre enseignement que le leur. Ils craignaient, par exemple, (Hotman en sut quelque chose) que l'étude du droit n'ôtât de leur lustre à toutes les autres sciences , ajoutant que c( ceux qui s'appliquent à cette étude sont pour la plupart débauchés. » Qu'en eussent dit L'Hospital, Séguier, Montholon, Pithou, Mole, Harlay, Pasquier, de Thou, les meilleurs Français du temps, que Montaigne appelait de « belles âmes frappées à l'ancienne marque. » C'est que les théologiens d'alors pensaient et disaient avec une conviction impérieuse : « Hors de nous pas de salut. » Les humanistes ne pouvaient pas les suivre, même les triumvirs qui étaient protestants. Juste Lipse, luthérien à léna, réformé à Leyde, puis catholique à Cologne, n'eut qu'un moment de ferveur, lorsqu'il conseilla de traiter les dissidents par le feu et par le fer : nre et seca. Mais il revint bientôt de cet emportement et déclara que ces deux mots n'étaient qu'une manière de parler en médecine. « La peine de mort, ajouta-t-il, contre les hérétiques, ne doit être employée que rarement et secrètement : les confiscations, l'exil, la dégradation civique, l'infamie suffisent dans les cas ordinaires. » C'était là, pour le temps, un langage plein de modération. Quant à Joseph Scaliger, si impétueux ou arrogant quand on discutait philologie ou quand on osait contester la noblesse de sa famille, ce a preux de pédanterie, » comme on l'appelait, ne prenait aucune part aux querelles religieuses ; bien qu'il fût protestant et bon protestant, la controverse l'ennuyait. Enfin Isaac Casaubon, homme de famille et de cabinet, père de vingt enfants, travailleur infatigable et savant incomparable , il était très religieux et (( mêlait le culte des lettres profanes avec le
culte du Dieu toujours présent e^ vivant (1), » mais il n'entrait qu'à contre-cœur dans les disputes confessionnelles. Nul plus que lui cependant ne fut tourmenté, tiraillé par les partis religieux : « le siège de sa conscience, mené et suivi de ti'ès près par l'habile et persuasif du Perron, ne dura pas moins de dix ans (1600-1610); c'est plus long que le siège de Troie et Casaubon n'a pas capitulé. )) D'autre part, il hésitait à se livrer tout à fait aux réformés, craignant d'être poussé aux abîmes. Aussi était-il embarrassé, toujours à la gêne et, comme il le dit « sur le tranchant d'un rasoir. » Il en voulut à Henri IV d'abord, puis au roi Jacques d'Angleterre, d'avoir été lancé par eux dans les querelles théologiques et finit par se trouver à son aise dans les libertés monarchiques du régime anglican, avec la Bible pour Grande- Charte et l'épiscopat pour Chambre des lords.
Les humanistes furent donc des réformés insuffisants au moins pour la lutte : Scaliger ne put vi"^Te longtemps à Genève et Casaubon lui-même, bien qu'il j fût né, quitta le pays a sans beaucoup de regrets. » Quant à son beau-père, Henri Estienne, il n'eut guère à se louer de la Rome protestante et de son Saint-Office. On le vit plusieurs fois appelé par le Consistoire pour rendre compte de ses libertés de plume et d'esprit. Henri Estienne fut mis en prison, malgré tout son mérite et sa notoriété. Voilà un petit fait qui suffit pour dénoncer la rupture définitive entre la Réforme et la Renaissance.
(1) Sainte-Beuve, Causeries du lundi, XIV.
La Réforme française ne favorisa donc point les lettres antiques, encore moins les arts, car elle était inconoclaste ; les noms de Jean Goujon et de Bernard Palissj, deux grands artistes huguenots, ne peuvent être mis en cause, car ni l'un ni l'autre ne vécut sous la discipline de Calvin. La poésie surtout eut à souffrir dans un monde où l'on échangeait, comme dit l'excellent Senebier, « la légèreté des grâces contre la solidité de la raison. y> Rien ne montre mieux le profond mépris des théologiens pour les poètes que le jugement de Jurieu sur Marot ; Jurieu vécut pourtant sous Louis XIV et ne mourut qu'en 1713. « Il n'est pas vrai que Marot ait été célèbre parmi nous : c'était un poète, et un poète de cour, et ce caractère est à peu près incompatible avec le grand mérite... Marot était assurément ce que sont tous ces honnêtes gens du monde qui s'érigent en auteurs par des romans, par des comédies et par des poésies efféminées. Il n'avait pas une morale fort sévère, je le crois : ainsi sont faits tous ceux qui s'occupent à chanter les aventures de l'Amour et de Psyché, et autres semblables. Ils sont toujours prêts à changer leurs romans en histoires, et à courir des aventures réelles avec les femmes et les filles de leur prochain. »
Cependant Calvin avait permis à Marot de traduire les psaumes et l'y avait même encouragé. Le Réformateur nous dit, de plus (et il faut bien qu'il le dise pour qu'on le croie), qu'il se sentait lui-même un certain penchant naturel à la poésie : ad poeticen naturâ satis eram
propensus. Nous savons qu'il composa des psaumes qu'on pense avoir retrouvés de nos jours. Cependant le Réformateur n'avait guère de temps à donner aux muses. Aussi fut-il ravi de commettre à son successeur, Théodore de Bèze, la traduction que Marot avait dû interrompre, parce que le Conseil de Genève ne voulait pas lui donner d'argent.
Bèze est un de ces hommes du seizième siècle sur lesquels il est difficile de prononcer un jugement simple. D'une part il écrit un livre : De hœreticis gladio puniendis où il affirme que nous avons le droit de tuer ceux qui ne pensent pas comme nous : un livre où il « manque au genre humain, » selon l'énergique expression de Senebier qui ajoute pourtant comme palliatif : « il est vrai qu'il déraisonnait avec toute l'Europe. )> Bèze est dur dans la discussion, maladroitement opiniâtre. D'autre part, on admire la conviction, la volonté, la puissance, l'infatigable activité de ces hommes de fer qui se trouvaient partout, payant de leur plume et de leur personne, où la cause de la Réforme était à soutenir. Que sont nos parlements inoffensifs en comparaison du colloque de Poissy, du synode de la Rochelle, de ces assemblées palpitantes qui avaient pour lendemain la vaillante aventure de Condé ou la Saint-Barthélémy ? Quelle ardeur désintéressée jusque dans la vieillesse ! De 1589 à 1591 Genève fut obligée de renvoyer, faute d'argent, deux professeurs de théologie ; Bèze occupa gratuitement leurs chaires. On dit qu'à cette époque, il était à lui seul toute l'académie ; il avait soixante-dix ans.
Bèze fut théologien, polémiste, professeur, prédicateur, comme son maître Calvin dont il n'eut pas le génie ; de plus, poète dès l'âge tendre, auteur de Juvenilia, péchés
de jeunesse dont il se repentit plus tard ; puis il continua la traduction des Psaumes où il se montra inférieur à Marot qui ne valait guère; cependant le plus beau vers du recueil est de Bèze; on le trouvera dans le psaume xliii*^ où le fidèle invoque le secours divin,
Qui me fait, ô Dieu, réjouir Caché dans l'ombre de tes ailes.
Bèze que cite Montaigne parmi ce les bons artisans du métier de poésie » avait tourné également des vers latins et s'amusa jusque dans l'âge le plus avancé, à polir des rimes françaises. Il s'essaya aussi dans le drame : on a de lui un Sacrifice d'Abraham (1550) « si bien retiré au vif, dit Pasquier, que le lisant, il me fit autrefois tomber des larmes aux yeux. » La pièce, qui fut jouée à Lausanne d'abord, puis en France, était tour à tour comique et tragique ; un Prologue à l'italienne interpellait gaiement le spectateur ; puis, dans la tragédie, se présentait le personnage boufibn : c'était Satan en habit de moine.
Je vais, je viens, jour et nuit je travaille, Et m'est avis, en quelque endroit que j'aille, Que je ne perds ma peine aucunement.
Eègne le Dieu en son haut firmament, Mais, pour le moins, la terre est toute à moi... Dieu fait la paix, et moi je fais la guerre ; Dieu a créé et la terre et les cieu3 , J'ai bien plus fait, car j'ai créé les dieux !... Dieu ne fit onc chose tant soit parfaite Qui soit égale à celui qui l'a faite.
Mais moi j'ai fait, dont vanter je me puis, Beaucoup de gens pires que je ne suis.
Satan ajoutait, montrant son habit de moine :
Habit encore en ce monde inconnu, Mais qui sera un jour si bien connu Qu'il n'y aura ne ville ne village Qui ne le voie à son très grand dommage. Ce froc, ce froc un jour connu sera, Et tant de maux au monde apportera, Que si n'étoit l'envie dont j'abonde, J'aurois pitié moi-même de ce monde, Car, moi qui suis de tous médians le pire, En le portant, moi-même je m'empire.
Dans la partie sérieuse du drame, il y a une scène quasi cornélienne entre Abraham et Sarah. Le patriarche vient d'annoncer à la mère inquiète que, sur l'ordre de Dieu, il va partir avec Isaac pour un pays lointain, inconnu, où il doit faire un sacrifice, mais il ne révèle pas , bien qu'il en soit informé, qui sera la victime ; Sarah fait toute sorte d'objections. Elle dit à Abraham, qu'elle appelle monsieur ou monseigneur (exactement comme Renée Burlamaqui appelait son second mari, Agrippa d'Aubigné) :
— Nous avons cet enfant seulet Qui est encore tout faiblet, Auquel gît toute l'assurance De notre plus chère espérance.
ABRAHAM
Assurée soyez
Que Dieu le garde et me croyez.
SARAH
Mais Dieu veut-il qu'on se hasarde?
ABRAHAM
Hasardé n'est point qtie Dieu garde.
SARAH
Je me doute de quelque cas...
ABRAHAM
Quant à moi, je n'en doute pas.
SARAH
C'est quelque entreprise secrète.
ABRAHAM
Mais, telle qu'elle est, Dieu l'a faite.
SARAH
Au moins, si vous saviez où c'est...
ABRAHAM
Bientôt le saurai, si Dieu plaît.
SARAH
Il n'ira jamais jusque-là...
ABRAHAM
Dieu pourvoira à tout cela.
SARAH
Mais les chemins sont dangereux...
ABRAHAM
Qui meurt suivant Dieu est heureux.
Rien de plus poignant que les angoisses de Sarah après le départ de son mari et de son fils, si ce n'est les doutes du père avant le sacrifice. Abraham est tenté par Satan
qui , présent sur la terre , demeure pourtant invisible aux yeux du vieillard. — Non ! non î c'est impossible ! s'écrie le père troublé par la maléfique influence du diable :
Dieu ne vent pas d'offrande si cruelle ; Maudit-il pas Caïn n'ayant occis Qu'Abel son frère, et j'occirois mon fils !
La scène du sacrifice est vraiment pathétique; Chamisso, le poète franco-allemand, la comparait aux plus divines productions des Grecs. Satan lui-même en est attendri et murmure à part :
Ennemi suis de Dieu et de nature, Mais pour certain cette chose est si dure, Qu'en regardant cette unique amitié, Bien peu s'en faut que n'en aye pitié.
La première pensée d'Isaac, en apprenant qu'il va être sacrifié, touche au sublime ; il s'écrie : « Hélas, ma pauvre mère ! » — Puis, après un mouvement naturel d'affliction, de touchants et naïfs adieux à la vie, l'enfant se redresse en héros : c'est lui qui donne du courage à son père. — Otez toutes ces peurs, lui dit-il :
Je vous suppJi, m'empêcherez-vovis donques D'aller à Dieu?
ABRAHAM
Hélas ! las ! qui vit onques En petit corps un esprit aussi fort?
Hélas ! mon fils, pardonne-moi ta mort !
Bien que le vers soit encore enfantin, maladroit et maigre, on sent dans ces courts passages une forte veine
poétique et même dramatique ; par malheur ces essais de théâtre n'étaient alors tolérés qu'à titre de prédication On jouait la comédie dans l'unique intention de prouver au troupeau qu'il fallait tout sacrifier au service de Dieu, même la tendresse paternelle. Quand elles n'avaient pas quelque chose de pareil à démontrer, la muse, toutes les muses étaient bannies. Rien pour le plaisir des yeux ; défense de danser et de voir danser, d'entonner « chansons lugubres et vaines. » La musique fut interdite même aux fêtes nuptiales ; on ne toléra que celle des psaumes alternant avec le bruit des clairons, des tambours ou des fifres, ou avec la fanfare du trompette qui guettait l'ennemi du haut de la tour. Même la musique sacrée était suspecte à Calvin : dans sa pensée, le chant d'Eglise pouvait servir à l'édification « pourvu toutefois que l'on se donnât garde que les oreilles ne fussent plus attentives à l'harmonie du chant, que les esprits au sens spirituel des paroles. » Il était écrit dans le nouvel évangile : Attristez-vous devant le Seigneur.
Il y eut pourtant, en France, des poètes huguenots, mais seulement dans l'entourage de Henri IV ; le plus célèbre de son temps fut Guillaume de Salluste, seigneur du Bartas. Né en 1544 (l'année où le Tasse vint au monde et où Marot en sortit), ce gentilhomme fut bon soldat, bon négociateur, se battit à Ivry, mourut jeune encore de ses blessures (1590) et avait eu le temps, entre ses campagnes et ses ambassades, d'écrire de longs poèmes en son château de Bartas. Ces poèmes, ou du moins le seul qu'on lise encore, la Première Semaine, sont aujourd'hui jugés très durement : on ne voit dans l'auteur qu'un élève de Ronsard qui vivant en province, solitairement, exagérait les défauts de son maître ; on sourit volontiers de ses bizarre-
ries, de ses gasconnades et plus d'un a fermé le livre au quatrième vers :
Toi qui guides le cours du ciel porte-flambeaux, Qui, vrai Neptune, tiens le moite frein des eaux, Qui fais trembler la terre et de qui la parole Serre et lâche la bride aux postillons d'Eole...
Cependant les vers qui suivent valent déjà mieux :
Elève à toi mon âme, épure mes esprits Et d'un docte artifice enrichis mes écrits! 0 Père, donne-moi que d'une voix faconde Je chante à nos neveux la naissance du monde ! 0 grand Dieu, donne-moi que j'étale en mes vers Les plus rares beautés de ce grand univers, Donne-moi qu'en ton front ta puissance je lise Et qu'enseignant autrui, moi-même je m'instruise.
Les railleurs se plaisent à citer, après Sainte-Beuve, une anecdote recueillie par Gabriel Naudé : « L'on dit en France que du Bartas , auparavant que de faire cette belle description du cheval où il a si bien rencontré, s'enf ermoit quelquefois dans une chambre, et, se mettant à quatre pattes, souffloit, hennissoit, gambadoit, tiroit des ruades, alloit à l'amble, le trot, le galop, à courbette, et tachoit par toute sorte de moyens à bien contrefaire le cheval. » Cette inspiration obtenue par la gymnastique amuse beaucoup de gens qui ne conraissent d'ailleurs qu'un vers ou deux de la description célèbre, ceux où « le fougueux cheval
Débande tous ses nerfs, à soi-mêmes échappe, Le champ plat bat, abat, destrape, grape, attrape Le vent qui va devant... ï>
Et on ne manque pas de rappeler à ce propos le vers de Virgile :
Quadrupedante putrem sonitu quat'it ungula campum.
Mais on a oublié les beaux passages de la description :
Le cheval forcené De se voir fait esclave et fléchir sous la charge Se cabre, saute, rue et ne trouve assez large La campagne d'Hénoc; bref, rend le péletron (1) Semblable au jouvenceau qui, sans art et patron, Tente l'ire du flot. Le flot la nef emporte, Et la nef le nocher,..
Son pas est libre et grand, son trot semble égaler Le tigre en la campagne et l'arondelle en l'aii', Et son brave galop ne semble aller moins vite Que le dard biscaïen ou le trait moscovite. Mais le fumeux canon, de son gosier bruyant. Si raide ne vomit le boulet foudroyant Qui va d'un rang entier éclaircir une armée, Ou percer le rempart d'une ville sommée. Que ce fougueux cheval...
Mais l'échauffé destrier s'embride fièrement, Fait sauter les cailloux, d'un clair hennissement Demande le combat, pennade (2), ronfle, brave, Blanchit tout le chemin de sa neigeuse bave, Use son frein luisant ; superbement joyeux, Touche des pieds au ventre, allume ses deux yeux, Ne va que de côté, se carre, se tourmente. Hérisse de son cou la perruque tremblante. Et tant de spectateurs qui sont des deux côtés, L'un sur l'autre tombant, font largue (3) à ses fiertés.
(1) Cavalier, le Pelethronius, Lapithe ou Centaure.
(2) Bondit.
(3) Fanno largo, prennent le large, font place.
L'homme qui écrivit ces vers avait dû s'inspirer, non seulement de Virgile, mais encore et surtout du livre de Job : c'est par là qu'il frappa ses coreligionnaires. Pour la première fois en France, la poésie biblique retentissait dans de grands vers : aussi du Bartas a-t-il mérité cette épitaphe latine : qui musas erejotas profanm lascivice sacris montihus reddidit, sacris fontihus aspersit, sacris cantilus intonuit. Sainte-Beuve s'est trompé en insinuant que le poète gascon n'avait rien de spécialement huguenot, (( de sectaire, » et qu'il répondait tout uniment aux besoins religieux de son siècle. Il fallait un lecteur assidu du Nouveau Testament pour écrire, par exemple, le dernier vers du passage où il est parlé du « céleste Phénix. »
Des siècles abattu , il lui prend une envie
De laisser eu dépôt à la flamme sa vie,
De mourir pour renaître et d'entrer au tombeau
Pour après en sortir cent mille fois plus beau...
Ainçois le même oiseau qui, né de sa semence,
Deux cents lustres nouveaux, trépassant, recommence,
Au milieu du brasier sa belle âme reprend,
Infini par sa fin, dans la tombe se rend,
De soi-même se fait, par une mort prospère,
Nourrice, nourrisson, hoir, fils et père et mère.
Nous montrant qu'il nous faut et de corps et d'esprit
Mourir tous en Adam, pour puis renaître en Christ.
« Mourh" en Adam, » jamais poète catholique n'eût écrit ces trois mots. Bu Bartas était donc un homme d'innovation et aussi de riche imagination ; dans son poème où l'on ne voit plus qu'enflure et abus de couleur, il j a presque à chaque page une surprise, une trouvaille qui ne déparerait pas la Légende des siècles. Ainsi cette invocation au soleil, à la fin du ^quatrième livre : le poète rappelle à
l'astre -roi le grand jour où le ciel combattait pour les Hébreux contre les Amorrhéens
Et que, pour abolir d'un fer victorieux
Tout ce qu'échapperoit à la fureur des cieux,
Josué t'adjura, ta brillante lumière
Fit ferme au beau milieu de ta longue carrière,
Et, pour favoriser l'exercice sacré.
S'arrêta tout un jour en un même degré,
Afin qu'une nuit brune, à l'ombre de ses ailes,
Clémente, ne sauvât les fuyards infidèles.
Ceux qui vivoient là-bas sous un pôle divers.
Voyant que l'astre clair qui dore l'univers
Tardoit tant à montrer sur eux sa face belle,
Estimoient cette nuit une nuit éternelle.
L'Indois et l'Esi^agnol ne pensoit de son œil
Voir plus chez soi lever ne coucher le soleil,
L'ombre des tours faisoit en même lieu demeure.
Le cadran ne marquoit en dou.ze heures qu'une heure.
Le succès de la première Sepmaine ou création du monde fut prodigieux : il y en eut plus de trente éditions françaises en moins de six ans, puis des traductions en latin , en italien, en espagnol, en anglais, en allemand, en hollandais, en suédois : dans toutes les langues, notons le fait, que parlait la Réforme. La traduction italienne en vers blancs (par Ferrante G-uisone) parut en 1592 ; c'est la même année que le Tasse commença son poème des Setie giornate : dut-il quelque chose à du Bartas ? Le fait serait vérifié depuis longtemps si les Sette giornate valaient la Gerusaïemme. Il est probable en tout cas que Milton, le poète définitif de la Création, connut l'œuvre de son prédécesseur : en ce temps-là les sujets étaient à tout le monde et l'on n'hésitait pas à reprendre son bien où on le trouvait. Opitz, qui fut le père et le restaurateur de la poésie
allemande, imita jusqu'aux défauts de la Semaine. Le fameux quatrain sur l'alouette, ce détestable essai d'harmonie imitative dont on se moque aujourd'hui partout :
La gentille alouette, avec son tire-lire, Tire l'ire à l'iré, et tire-lirant tire Vers la voûte du ciel : puis son vol vers ce lieu Vire et désire dire : Adieu Dieu, adieu Dieu !
Opitz trouva cela si joli, qu'il tâcha d'en reproduire l'effet dans sa langue :
Die Lerche schreit auch : Dir, dir, lieber Gott, allein Singt aile Welt : Dir, dîr, dir will ich danTcbar sein.
Bien plus, jusqu'à nos jours, l'Allemagne est restée fidèle à du Bartas. Gœthe nous reproche de ne plus parler de lui qu'avec mépris. « Nous autres Allemands qui observons l'état de cette nation (la France) d'un autre point de vue, nous sommes disposés à' sourire quand nous trouvons réunis chez ce poète, que le titre de ses ouvrages proclame le prince des poètes français, tous les éléments de la poésie française, mêlés, il est vrai, d'une étrange façon. Il traita des sujets importants et vastes, où il trouva l'occasion d'étaler, sous une forme narrative, descriptive, didactique, un tableau naïf de l'univers et les diverses connaissances qu'il avait acquises dans une vie active (1)... Nous sommes frappés de la grandeur et de la variété des images que ses vers font passer sous nos yeux; nous rendons justice à la
(1) GcBTHB, Mélanges (X* vol, de la traduction Porchat). La fin de ce jugement se trouve dans un autre écrit de Gœtlie traduit par MM. de Saur et de Saint-Geniès et cité par Sainte-Beuve (article sur du Bartas, dans la seconde partie du Tableau historique et a'itique de la poésie française et du théâtre français atc XF/' siècle.)
force et à la vivacité de ses peintures , à l'étendue de son savoir en physique, en histoire naturelle. En un mot notre opinion est que les Français sont injustes de méconnaître son mérite, et qu'à l'exemple de cet électeur de Mayence qui fit graver autour de la roue de ses armes sept dessins représentant les Œuvres de Dieu pendant les sept jours de la création, les poètes français devraient aussi rendre des hommages à leur ancien et illustre prédécesseur, attacher à leur cou son portrait , et graver le chiffre de son nom dans leurs armes. »
c( J'ai eu connaissance privée du baron Dubartas , écrit Agrippa d'Aubigné (1). Un jour, du Brach m'apporta sa Judith et un gros livre de poésie imprimée où je ne trouvais pas grand goût ; et puis il me montra un jeune gentilhomme qui l'avait suivi, et à peine lui donna le courage de me montrer quelques cahiers en vers. Je mis le nez dedans, et comme je fis quelque cri d'admiration : — « Il écrit gentiment, » dib du Brach; lors en colère je pousse du coude son livre, et vais accoler ce jeune homme tout honteux qui étoit M. Dubartas, qui me fit voir les commencements de sa première Semaine de laquelle je n'ai besoin de rien dire... J'eus peine à lui donner bonne opinion de sa besogne et de l'ôter à celui qui l'avoit amené. » Notons que ce jeune homme avait sept ans de plus qu'Agrippa d'Aubigné (né en 1551) qui le traitait si dédaigneusement ; c'est que du Bartas , au rapport de l'historien De Thou, n'était rien moins que capitan dans la vie privée; il semblait de près « bonhomme, sans éperons, sans panache et tout à fait modeste. » Peut-être d'Aubigné le
(1) Dans ses lettres inédites (édition Réaume et de Caussade, vol. I, 1873).
regardait-il avec une certaine jalousie d'artiste, en homme qui avait écrit ou devait écrire lui-même une Crèaimi sans grande valeur. Du Bartas,ajoute-t-il, était « une excellente abeille pour disposer les fleurs qu'il cueilloit, n'étant pas si heureux en invention. Quand nous l'eûmes fait partisan, il voulut s'égarer de son gibier et se mêler d'écrire d'amourettes, ce qui ne lui réussit pas. Un jour, il nous vint trouver, Constant et moi; à l'entrée de la chambre, il nous dit qu'il s'étoit vaincu soi-même, s'étant soi-même ravi en admiration, à savoir pour un sonnet hiéroglyphique à la louange de la reine de Navarre. Certes, nous trouvâmes que c'étoit un rébus de Picardie... »
Cette mauvaise humeur d'Aubigné contre du Bartas nous étonne un peu : les deux poètes huguenots auraient dû faire en tout, même en vers, cause commune. Entre eux deux le vrai matamore, le vrai Gascon, c'était bien Agrippa, ce Aubigny, celui-là, disait Brantôme, est bon pour la plume et pour le poil, car il est bon capitaine et soldat très savant, et très éloquent, et bien disant s'il en fût oncques. » Ah ! quel temps et quel homme ! S'il faut l'en croire, à six ans, il lisait déjà le latin, le grec et l'hébreu ; à sept ans et demi, il traduisait en français le Criton^ ouvrage que son père lui promit de faire imprimer, avec le portrait de l'auteur en tête. Un an après, ce même père, un vrai huguenot, (c digne des guerres civiles, » mena l'enfant à Amboise et lui montrant les gibets des conjurés, ses frères d'armes : « Mon fils, lui dit-il, ils ont décapité la France, ces bourreaux. Il ne faut point épargner ta tête après la mienne pour venger ces chefs pleins d'honneur. Si tu t'y épargnes, tu auras ma malédiction. » L'enfant fut au siège d'Orléans, puis à treize ans il alla finir ses études à Genève : il faisait déjà plus de vers latins qu'une plume
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diligente n'en peut écrire et « lisait tout courant les rabbins sans points. » Théodore de Bèze, sous lequel il étudiait, lui pai'donnait ses « postiqueries » (espiègleries) comprenant que c'étaient des tours de levrault, non de renard. En même temps Agrippa devenait amoureux d'une jeune fille, bonne helléniste, ce qui se servit de cette puissance pour le forcer par reproches, par doctes injures auxquelles il prenait plaisir, par la prison qu'elle lui donnait dans son cabinet comme à un enfant de douze à treize ans, à faire des thèmes et des vers grecs. Mais tous les maîtres n'avaient pas le charme de Loyse Sarrasin. Tel précepteur à main rude était un Orbilie (le plagosus OrbiUus d'Horace) et le jeune Agrippa reçut le fouet : aussi après deux ans quitta-t-il furtivement Genève pour s'en aller à Lyon où il se remit aux mathématiques ; il y étudia de plus les « théoricques de la magie, » et y connut la pauvreté. Un soir, étant à jeun depuis la veille — il n'osait retourner à l'auberge parce qu'on lui avait demandé de l'argent — il s'arrêta sur le pont de la Saône, la tête penchée vers l'eau ce pour apaiser les larmes qui tombaient en bas ; il lui prit un grand désir de se jeter après elles. » Mais il voulut prier d'abord et dire son Credo. Lorsqu'il arriva au dernier mot de cette confession de foi : « Je crois la vie éternelle, » ce mot l'effraya et « le fit crier à Dieu qu'il l'assistât en son agonie. » Il était sauvé.
Nous savons comment il devint poète : c'est lui-même qui l'a raconté dans ses Mémoires. Dès sa dix-neuvième année, en 1570, il était devenu amoureux de Diane Salviati, fille du sieur de Talcy. « Cet amour lui mit en tête la poésie française, et lors il composa ce que nous appelons son Pmifemps^ où il y a plusieurs choses moins polies, mais quelque fureur qui sera au gré de plusieurs. »
Talcy était le nom d'une terre où le jeune partisan se tint caché quelques mois pendant les guerres de religion, ce Un jour (poursuit-il en parlant de lui-même à la troisième personne) il contait ses misères au père de sa maîtresse )) et comment il ne pouvait aller faire son travail à la Rochelle, faute d'argent. Le sieur de Talcy lui répondit : — (( Vous m'avez dit autrefois que les originaux de (( l'entreprise d'Amboise avaient été mis en dépôt entre (( les mains de votre père, et de plus, qu'en l'une des « pièces vous aviez le seing du chancelier de l'Hôpital qui, ce pour le présent, est retiré en sa maison près d'Etamc( pes : c'est un homme qui ne sert plus de rien et qui a (( désavoué votre parti. Si vous voulez que je lui envoie (( un homme pour l'avertir que vous avez cet acte en c( main, je me fais fort vous faire donner dix mille écus (( ou par lui, ou par ceux qui s'en serviront contre lui. »
ce Sur ces paroles, Aubigné va quérir un sac de velours fané, fit voir ces pièces, et après j avoir pensé, les mit au feu, ce que voyant, le sire de Talcy le tança. La réponse fut : « Je les ai brûlées de peur qu'elles ne me brûlassent, car j'avois pensé à la tentation. »
« Le lendemain, ce bonhomme prit l'amoureux par la main avec tel propos : ce Encore que vous ne m'ayez ce point ouvert telles pensées, j'ai trop bons yeux pour (( n'avoir pas découvert votre amour envers ma fille ; vous c( la voyez recherchée de plusieurs qui la surpassent en (( bien. » Ce qu'étant avoué, il poursuit ainsi : ce Ces pa- (( piers que vous avez brûlés de peur qu'ils ne vous brû- « lassent m'ont échauffé à vous dire que je vous désire (( pour mon fils. » Aubigné répond : (c Monsieur, pour « avoir méprisé un trésor médiocre et mal acquis, vous ce m'en donnez un que je ne puis mesurer. »
A quelques jours de là, Aubigné mit pied à terre dans un village de la Beauce. Un homme qui ce le chevalait » (le poursuivait à cheval) monté sur un turc, faillit le tuer sous la porte d'une hôtellerie. Aubigné se débattit de son mieux et mit l'homme en fuite ; après quoi ce il partit avant jour pour aller mourir entre les bras de sa maîtresse. y> — Vingt-deux lieues à cheval avec deux blessures dont l'une douteuse (dangereuse), pour revoir sa Diane avant d'expirer : on voit que tous les réformés ne ressemblaient pas à Calvin, le puritain rigide. Il résulta de cette imprudence une « fluxion de sang » qui enleva momentanément à Aubigné « la vue et la vie ; » son pouls ne battait plus, il demeura deux jours sans mouvement, on le crut mort. Cependant l'affaire avait fait du bruit ; l'évêque d'Orléans envoya son promoteur avec six officiers de justice au sieur de Talcy, le sommant de livrer le huguenot. Talcy fit la sourde oreille et le promoteur s'en retourna bredouille en jurant qu'il brûlerait la maison. Alors « Aubigné monte à cheval, joint ce train à deux lieues de là et, avec le pistolet entre les dents, fait renoncer au promoteur tous les articles de la papauté. » Voilà comme on convertissait les gens au temps forcené des guerres civiles.
Le roman finit mal. Aubigné étant décidément trop pauvre, son mariage fut rompu par un oncle de Diane « sur le différend de la religion. » L'amoureux devint malade de chagrin et fut visité par plusieurs médecins de Paris, notamment par Postel qui resta près de lui pour le garder : c'était alors nécessaire. On massacrait volontiers les huguenots, même avant la Saint- Barthélémy.
Les premiers vers d'Aubigné, le Printemps^ furent donc composés, en grande partie au moins, pour Diane ;
102 LA EÉFORME.
il semble que le poète se soit fait quelque illusion sur la valeur de ce recueil. On y trouve beaucoup plus de (( poli, )) beaucoup moins de ce fureur » qu'il ne pense ; ce sont des concetti venus tout droit d'outremont :
Votre présence me dévore Et votre absence m'est encore Cent fois plus fâcheuse à souffrir :
Un seul de vos regards me tue ; Je ne vis point sans votre vue, Je ne vis donc point sans mourir.
Ce n'est qu'en pensant à son métier de soldat qu'Aubigné montre une certaine fureur, une fougue martiale et cavalière :
Combattu des vents et des flots, Voyant chaque jour ma mort prête, Et ahayé d'une tempête D'ennemis, d'aguets, de complots ;
Me réveillant à tous propos, Mes pistolets dessous ma tête.
L'amour me fait faire le poète, Et les vers cherchent le repos.
Pardonne-moi, chère maîtresse.
Si mes vers sentent la détresse.
Le soldat, la peine et l'émoi :
Car, depuis qu'en aimant je souffre, Il faut qu'ils sentent comme moi La poudre, la mèche et le soufre.
L'œuvre immortelle d'Agrippa d'Aubigné, c'est le poème des Tragiques achevé dès sa jeunesse. C'est là qu'on trouve toutes les qualités vantées si haut par Sainte-
Beuve : la verve sombre, l'indignation puissante, l'exaltation fatidique, la crânerie de style, l'alexandrin franc et loyal : çà et là des vieilleries, qui portent leur date, des préciosités, des hyperboles que Shakespeare eût enviées, mais quelle puissance et quelle verve ! Quelle honnêteté surtout, quelle vaillance, quelle fierté d'esprit et d'accent :
Va, Livre, tu n'es que trop beau Pou.r être né dans le tombeau Duquel mon exil te délivre...
Sois hardi, ne te cache point !
Entre chez les rois mal en point !
Que la pauvreté de ta robe Ne te fasse honte ni peur, Ne te diminue ou dérobe La suffisance ni le cœur 1
Comme il s'excuse vigoureusement de tous ses excès d'énergie et de violence !
Si quelqu'un me reprend que mes vers échauffés Ne sont rien que de meurtre et de sang étoffés,
et qu'ils produisent enfin «. une satiété d'horreur, y>
Je lui réponds : Ami, ces mots que tu reprends
Sont les vocables d'art de ce que j 'entreprends :
Ce siècle, autre en ses mœurs, demande un autre style ;
Cueillons les fruits amers desquels il est fertile...
On dit qu'il faut couler les exécrables choses
Dans le puits de l'oubli et au sépulcre encloses,
Et que par les écrits le mal ressuscité
Infectera les mœurs de la postérité...
Mais le vice n'a point pour mère la science
Et la vertu n'est pas fille de l'ignorance,..
Que d'images saisissantes qui ne font que passer, mais qui vous restent dans l'esprit : ce courtisan qu'on voit
marcher mignonnement, Traîner les pieds, mener les bras, hocher la tête. Lancer regards tranchants pour être regardé, Le teint de blanc d'Espagne et de rouge fardé;
le tableau de toute cette cour où
c'est plus de honte d'être Malavisé qu'ingrat, mal prévoyant que traître... Le souffrir est bien plus que de faire l'injure ; Ce n'est qu'un coup d'Etat que d'être bien parjure;
le roi lui-même, le roi des mignons, flétri d'un vers brûlant : à le voir, on ne sait au premier abord
Si l'on voit un roi femme ou bien un homme reine ;
les esprits souples, doux, « sans humeur et sans honneur, » comme les appellera Saint-Simon, apostropliés d'une sentence inexorable :
apostats dégénères Qui léchez le sang frais, tout fumant de vos pères Sur les pieds des tueurs !...
puis, toutes ces scènes de la Saint- Barthélémy : le sang « cherchait la rivière, » le ciel ce était fumant de sang et d'âmes, »
La justice couvrant sa face désolée
De ses cheveux trempés faisait, échevelée,
Un voile entre elle et Dieu ;
les victimes se laissaient massacrer sans résistance ; on ne sait qui montrait le plus d'insensibilité
L'un à bien égorger, l'autre à tendre la gorge ;
les corps étaient jetés vivants dans la Seine, tandis que le roi Charles IX, des fenêtres du Louvre,
Giboyait aux passants trop tardifs à noyer.
Telle était la muse d'Aubigné, « la Melpomène en sa noire fureur, la bouche sanglante et épuisant ses flancs de redoublés sanglots, » la muse féroce quelquefois qui aimait les scènes lugubres, et qui s'arrêtait dans les villes assiégées et affamées, à regarder une mère étranglant son enfant :
Des pouces elle étreint la gorge qui gazouille Quelques mots sans accent, croyant qu'on la chatouille.
Que de poésie enfin dans cette scène du Jugement dernier où tous les ressuscites sortent de la mort ce comme l'on sort d'un songe ; » où tous les éléments se dressent contre les persécuteurs, le feu leur demandant : ce Pourquoi m'avez-vous fait allumer des bûchers ? » l'air : ce Pourquoi m'avez-vous empoisonné de cadavres? » l'eau : « Pourquoi m'avez vous changée en sang ? » les grands monts :
Pourquoi nous avez-vous rendus vos précipices ?
toute cette scène enfin, jusqu'aux gémissements des damnés dans l'enfer où il n'y a plus pour eux
Que l'éterneile soif de l'impossible mort.
Même en prose, Aubigné avait la voix ferme et l'accent personnel : ses pamphlets, notamment le Baron de Fœneste, à peine compris aujourd'hui, n'eussent pu être faits par un autre. Dans son ^àfe^Ve universelle^ on ne relira
jamais assez quantité de passages éloquents, héroïques, notamment la fameuse scène, digne de Shakespeare, où l'amirale parle à Coligny comme Portia parlait à Brutus :
(( C'est à grand regret, Monsieur, disait-elle, que je trouble votre repos par mes inquiétudes ; mais, étant les membres de Christ déchirés comme ils sont, et nous de ce corps, quelle partie peut demeurer insensible? Yous, Monsieur, n'avez pas moins de sentiment, mais plus de force à le cacher. Trouverez-vous mauvais de votre fidèle moitié, si, avec plus de fi'anchise que de respect, elle coule ses pleurs et ses pensées dans votre sein ? Nous sommes ici couchés en délices et les corps de nos frères, chair de notre chair et os de nos os, sont les uns dans les cachots, les autres par les champs à la merci des chiens et des corbeaux : ce lit m'est un tombeau, puisqu'ils n'ont pas de tombeaux; ces linceuls me reprochent qu'ils ne sont pas ensevelis... »
Coligny répondit avec tristesse : ce ... Puisque tant de forces du côté des ennemis, tant de faiblesse du nôtre ne vous peuvent arrêter, mettez la main sur votre sein, sondez à bon escient votre constance, si elle pourra digérer les déroutes générales, les opprobres de vos ennemis et ceux de vos partisans, les reproches que font ordinaire ment les peuples quand ils jugent les causes par les mauvais succès, les trahisons des vôtres, la fuite, l'exil en pays étrange... ; votre honte, votre nudité, votre faim et, qui est plus dur, celle de vos enfants. Tâtez encore si vous pouvez supporter votre mort par un bourreau, après avoir vu votre mari traîné et exposé à l'ignominie du vulgaire ; et pour fin, vos enfants, infâmes valets de vos ennemis accrus par la guerre et triomphant de vos labeurs. Je vous donne trois semaines pour vous éprouver, et quand
VOUS serez à bon escient fortifiée par de tels accidents, je m'en irai périr avec vous et avec nos amis.
L'amirale répliqua : « Ces trois semaines sont aclievèes : vous ne serez jamais vaincu par la vertu de nos ennemis, usez de la vôtre, et ne mettez point sur votre tête ces morts de trois semaines. Je vous somme, au nom de Dieu, de ne nous frauder plus, ou je serai témoin contre vous en son jugement. »
(c Ces trois semaines sont achevées : » impossible de monter plus haut : c'est que nous sommes à l'âge héroïque des guerres civiles. Il y avait alors dans l'air une magnanimité qu'Aubigné savait rendre en belle prose, parce qu'il avait su la montrer en belles actions. Le suivrons-nous dans sa vie aventureuse, depuis le jour où il s'échappa « en chemise, à pieds nus » pour joindre une troupe de soldats qui passait, jusqu'à l'heure de l'exil et de la retraite où il chanta tristement :
Laissez dormir en paix la nuit de mon hiver.
Nous aurions à raconter toute l'histoire de Henri IV, Le poète servit fidèlement son roi surtout dans la mauvaise fortune : il fut des fêtes galantes, mais avant tout des combats hasardeux, risqua vingt fois sa vie dans ces guerres de politique et de religion qui surexcitaient toutes les passions humaines. Franc, hardi, bouillant, sans frein, disant tout ce qu'il avait sur le cœur, aussi fort aux coups de langue qu'aux coups d'épée, il se fit des ennemis partout. A chaque instant, il quittait le bon roi Henri dont il n'aimait pas les faiblesses ; il lui reprocha surtout ce qui était (à ses yeux) la suprême défaillance, la messe où le huguenot déchu se laissa conduire parce que Paris la valait bien. Mais, en dépit de tout, il revenait toujours
à ce maître qu'il ne cessait ni de blâmer ni d'aimer, et qui le lui rendait bien : aux yeux de Henri « Agrippa mécontent valait plus que la reconnaissance des autres. » C'étaient bien deux francs et fidèles amis, malgré la couronne que portait l'un d'eux, celui qui mourut le premier et qui fut longuement pleuré par son vieux fi'ère d'armes. Quand le roi fut parti, l'écuyer ne voulut plus de maître : il ne se laissa ni consoler, ni apaiser, ni séduire et alla prendre à Genève « le chevet de sa vieillesse et de sa mort. y>
Ce fut là surtout, dans ses dix dernières années (1620- 1G30) qu'il fit de la littérature, acheva des œuvres interrompues et les publia, non sans avoir maille à partir avec les autorités de la petite ville. Décidément les huguenots de France, les hommes au franc parler, aux libres allures, Agrippa d'Aubigné comme Henri Estienne ne pouvaient faire bon ménage avec les élèves genevois de Calvin. Le Baron de Fœneste fit rougir les prudes du consistoire : on y trouva c< plusieurs choses impies et blasphématoires qui scandalisaient des gens de bien. » Le livre fut poursuivi, l'éditeur Aubert mis en prison et à l'amende : bien plus, on décréta que monsieur d'Aubigné en personne (qui marchait sur sa quatre-vingtième année) serait ce appelé à l'auditoire par messieurs les scholarques et autres seigneurs qui seront appelés, et qu'il lui soit remontré le tort qu'il se fait à lui-même et à ce public, et que désormais il se départe de faire semblables écrits les- (juels ne peuvent qu'apporter du mal à cet Etat. » — Aubigné ne comparut pas : au moment où cet arrêté fut rendu (le 12 avril 1G80) il venait de mourir.
Agrippa fut bien le huguenot français de son temps : il avait « la chevalerie des guerres civiles. » Les hommes
de ce siècle, armés de toutes pièces, dès leur dixième année avaient vu la mort en face et traduit Platon. Ils se hâtaient d'apprendre, d'aimer, d'agir, de vivre enfin, parce qu'ils étaient environnés de périls et que, d'un moment à l'autre, au seuil de la maison paternelle, ils pouvaient rencontrer la balle qui devait les envoyer à Dieu. Hâtons-nous donc, vite, vite : le latin, le grec, l'hébreu, toutes les sciences, voire la magie : nous avons quelques heures pour apprendre tout cela ; demain, les champs de bataille, la guerre des rues, le tocsin, l'incendie, des villes entières en armes, la moitié d'une population se ruant sur l'autre au cri de : tue, tue ! — Vingt mille morts d'une seule nuit ! En ce temps de bravoure, à proclamer son opinion, à confesser sa foi on risquait sa tête ; ces rudes soldats « soudoyés de vengeance, de passion et d'honneur » ne ressemblaient nullement à ce qu'on appelle aujourd'hui des esprits forts : ils croyaient. N'étant pas rassurés sur la vie future par la sécurité de la vie présente, ils sentaient ce besoin d'espérer que donne le péril quotidien, la mort toujours menaçante et vue en face. En même temps, ils avaient ces vertus fières et droites qu'impose la solidité des convictions : une loyauté à toute épreuve, une pa,role sur laquelle on pouvait bâtir. Aussi osaient-ils, comme Agrippa, traverser même les orgies « sans craindre de s'y souiller. » Tel fut le poète huguenot, malgré ses défauts et ses vices. Il avait eu dès le berceau l'ambition d'être un homme, et il avait appris par l'étude des anciens comment il faut s'y prendre pour le devenir. Il fut soldat, lettré, savant, orateur, poète ; à soixante-douze ans il était jeune encore et se remaria pour recommencer la vie ; il mourut enfin dans son lit, octogénaire, après avoir échappé à la peste, à la Saint-Barthélémy, à vingt ba-
tailles sans compter les duels, à autant d'assassinats et à quatre condamnations à mort. Quand on a regardé de près Calvin, puis Agrippa d'Aubigné, on sait qui furent en pays français les hommes de la Réforme.