VII. — Montaigne
La Réforme agit en France plus qu'ailleurs peut-être, elle n'y put fonder cependant une religion d'Etat. La politique s'y opposait, peut-être aussi l'esprit national : ce qu'apportaient Luther et Calvin, c'était trop ou trop peu pour nos pères qui n'auraient pas renversé leurs belles églises peintes pour aller s'enfermer dans un temple nu. Le mouvement du seizième siècle était moral avant tout : la pensée morale cherchait à reprendre sa place (1). Pour la lui rendre les Luther voulurent remettre d'accord cette pensée morale avec le sentiment religieux : à la plupart des Français, un pareil accord a toujours paru inutile.
(1) A. ViNETj Moralistes des seizième et dix-septième siècles, 1859.
Nos moralistes laïques ont rarement cherché à ramener au bien par la foi. Or c'était là le grand point, à Genève comme à Wittenberg, tout le reste passait pour secondaire. « Il faut même en convenir, dit Yinet, la liberté de conscience ne fut point le mobile qui poussa les réformateurs. L'histoire des persécutions, des supplices mêmes qu'ils autorisèrent, témoigne tristement de leur inconséquence à cet égard. C'était d'une autre liberté, tout intérieure et spirituelle, qu'ils étaient préocupés ; c'est plutôt chez des penseurs restés catholiques qu'on rencontre des protestations en faveur de la liberté de conscience... » Le grand intérêt des réformateurs était donc celui-ci : remettre la morale dans la religion. Croire et vivre étant devenus deux choses de plus en plus distinctes : il fallait rétablir l'unité détruite, en s'appuyant sur la Bible et en s'abritant sous la foi. Répétons ce mot essentiel : « il s'agissait de rétablir l'unité détruite. »
D'autres, les Latins en général, et spécialement les Français qui n'avaient pas voulu aller à Genève , entendaient la réforme d'une autre façon. Repoussant l'autorité, cherchant en dehors de la religion une base et une règle pour la vie, c< ces esprits, plus embarrassés que servis par leur liberté, se trouvèrent sur un terrain à la fois stérile et encombré. Oiseaux chassés du nid avant d'avoir des plumes, jetés du sein d'un dogmatisme stérile, mais sûr, dans les hasards d'un scepticisme vague, laissant peser sur eux une disproportion inévitable et constante entre le but et les moyens, entre les ressources et les exigences de leur situation ; sans vigueur pour la synthèse et réfugiés dans l'analyse, ils se trouvaient serrés entre les lumières de leur esprit, qui condamnait une religion incapable de le satisfaire et un vieux respect, ou même
un besoin de cœur pour quelques-uns... Ils commencèrent donc par faire une réserve solennelle en faveur de ce culte qu'ils voulaient pouvoir retrouver à l'heure du besoin. » Semblables à des gens qui, avant de courir à travers champs, commencent par bien fermer la maison et, tenant à y rentrer en cas d'orage, enjportent la clef dans leur poche, ils causaient très librement de tout, se permettaient toutes les imprudences et toutes les pétulances, et se retroussant (comme Montaigne), se montraient épicuriens, pjrrhoriens, déistes tout juste, ça et là quasiment athées, mais ils gardaient toujours la clef du logis dans leur poche et à la première alerte, savaient où se mettre à couvert (1). <( Il y avait dans le même individu deux êtres qui se faisaient place l'un à l'autre et avaient grand soin de ne se pas coudoyer : l'homme d'habitude et de calcul qui était catholique et l'homme de pensée qui était tout autre chose... Ils prétendaient avoir une religion d'une part, de l'autre une morale fondée sur des principes rationnels... » Saint-Marc Girardin a dit le mot : ce une sagesse et une vertu séculières. » Les sages se complurent dans le doute, ce un doux oreiller pour les têtes bien faites, » a dit Montaigne, l'abeille gourmande qui, pillotant ça et là des idées, y trouvait un goût de thym et de marjolaine et en faisait un miel qui était tout sien. A d'autres , ce le doute est un fagot d'épines qui les empêche de dormir. » Mais ces derniers sont nos contemporains, des tristes. Au seizième siècle, presque tout le monde plus ou moins pantagruélisait et l'on sait ce qu'est le pantagruélisme :
(1) Lire dans les Essais, liv. II, chap. xii (édit. Lefèvre, II, 5) tout le paragraphe commençant ainsi : ce La première repréheusion qu'on fait de son ouvrage. » C'est le passe-partout delà maison. T. II. 8
(( une certaine gaîté d'esprit confite en mépris des choses fortuites. » Nous voici à la porte de l'abbaye où l'on fait vœu de mariage, de richesse et de liberté, qui n'est pas gouvernée au son de la cloche « mais au dicté du bon sens et de l'entendement, » qui enfin n'a pas de muraille, afin que personne n'ait epvie d'en sortir. Il y a sur la porte : « Fais ce que tu voudras ! » C'est l'abbaye de Thélème. Nous sommes chez Rabelais, rajeunissons-nous de trois siècles et entrons tout droit.
Entrons tout droit, mais rajeunissons-nous d'abord de trois siècles et demi : c'est indispensable. En restant dans l'année où nous sommes, en gardant nos habitudes et nos décences, nous ne pourrions vivre un quart d'heure avec Panurge sur les genoux de Pantagruel. Ce qui fi'appe tout d'abord, rebute les honnêtes gens et allèche les autres, c'est la parfaite obscénité du langage ; Sainte-Beuve luimême, qui avait la rougeur difficile, n'ose ouvrir le gros livre sans prendre un certain air effarouché. « Rabelais a de ces licences qui ne sont qu'à lui, et que la critique la plus enthousiaste ne saurait prendre sur son compte. Quand on veut lire tout haut du Rabelais, même devant les hommes (car devant les femmes cela ne se peut), on est toujours comme quelqu'un qui veut traverser une vaste place pleine de boue et d'ordures : il s'agit d'enjamber à chaque moment et de traverser sans trop se crotter ; c'est difficile. » Il faut renoncer à certaines délicatesses, comme lorsqu'on voyage dans le Midi, et se
transplanter à la cour des Valois vers l'an 1535, en un temps et en un lieu où même les reines contaient des gravelures pour instruire et moraliser, où même les prédicateurs en débitaient à l'église. Rabelais hurlait avec les loups ; s'il eût baissé la voix, l'aurait-on écouté ?
Après le langage, la langue étonne et il faut s'y faire ; puis le sujet même, l'extravagance des personnages et des aventures, l'exubérance de l'imagination , l'énormité du rire ; les esprits studieux, qui cherchent à comprendre, avertis par le prologue s'évertuent à rompre l'os pour « sucer la substantifique moelle » et découvrir « la doctrine absconse, y> qui se cache, comme chez Dante, sous le voile des propos obscurs. Puis , quand ils se sont essoufflés à battre la forêt en suivant le» commentateurs, quand on leur a bien montré derrière Grangousier, Jean d'Albret ou Louis XII ; derrière Gargantua, Henri d'Albret ou François I^'' ; derrière Pantagruel, Antoine de Bourbon ou Henri II ; derrière Picrochole , Ferdinand d'Aragon ou Charles-Quint ; quand ils ont cru voir euxmêmes le cardinal de Lorraine dans frère Jean et le cardinal d'Amboise dans Panurge, voici un éclat de rire partant l'on ne sait d'où, lancé par liabelais lui-même qui ne cherchait qu'à vous dérouter et qui est tout fier d'y avoir si bien réussi. Il y a bien des écoles à faire quand on s'obstine à vouloir entrer dans le secret de ce rire formidable. On y renonce à la fin et on se livre les yeux fermés au tohu-tohu des idées et des images qui roulent par tourbillon : alors seulement on commence à comprendre, ou du moins on se rend compte de certaines impressions très fortes ; on a couru toute une nuit, éperdument, à travers des végétations fantastiques où cabriolaient des ombres colossales, dans un charivari de coups de foudre et
un pétillement de fusées flamboyant comme des éclairs. Il en reste un étrange étourdissement, une sorte de frayeur bouffonne qui petit à petit s'apaise ; à force d'y revenir, on s'acclimate dans les extravagances qui ne paraissent plus que des singularités ou des caprices ; il est enfin un nombre assez grand d'esprits point vulgaires que l'horreur des banalités ou la force de l'habitude ramène sans cesse à Pantagruel ou à frère Jean, même à Panurge : parmi les « hommes d'un seul livre » on en cite plusieurs dont le livre unique est celui de Rabelais.
C'est qu'il est facile de vivre avec le moine-médecin quand on s'est résigné une bonne fois à le laisser tout dire et à ne pas entendre tout ce qu'il dit. Après tout, il vaut mieux que sa légende; on l'a faite d'après le roman, en supposant que de pareilles drôleries n'avaient pu être imaginées que par un drôle : c'est le châtiment quelque peu mérité de ceux qui ont écrit trop librement. En réalité cependant, Rabelais a dû être un galant homme. En dépouillant sa vie des anecdotes, inventées après coup, qui la rabaissent, on la trouve sinon héroïque, au moins sans affectation de mauvaises mœurs. Né en 1483 ou vers 1495 — on ne sait pas au juste — on le trouve d'abord dans un couvent de franciscains ; les premiers docmnents authentiques nous le montrent lié avec les quatre Du Bellay, avec Geoffroy d'Estissac, un futur évêque, avec des jurisconsultes qui resteront ses amis, avec Guillaume Budé, l'humaniste. Il sait déjà du grec et passe, avec l'agrément du pape, des cordeliers aux bénédictins qui tolèrent l'étude et le travail. Mais bientôt, dégoûté de saint Benoît comme de saint François, il jette le froc aux orties et court le monde ; son ancien compagnon, d'Estissac, devenu évêque de Maillezais,
raccueille dans sa petite cour, sorte d'abbaye de Thélème, où se rencontraient Marot, Des Périers, Salel, Hérouet, Calvin. Tous ces hommes sont à peu près d'accord : tous plus ou moins « bruissent après la Réforme. y> Ils ont, de loin, entendu Luther et iraient volontiers à lui ou l'appelleraient à eux, s'ils ne craignaient pas le bûcher. Rabelais lui-même est pour ceux qu'on brûle et Gargantua s'écrie après avoir lu certaine énigme prophétique trouvée aux fondements de l'abbaye de Thélème : ce Ce n'est de maintenant que les gens réduits à la créance évangélique sont persécutés. Mais bienheureux est celui qui ne sera scandalisé, et qui toujours tendra au but et au blanc que Dieu par son cher fils nous a préfix, sans par ses distractions charnelles être distrait ni diverti (1). » On sait aussi que Gargantua, les jours de pluie « alloit (2) ouïr les leçons publiques, les actes solennels, les répétitions, les déclamations, les plaidoyers des gentils avocats, les concions des prêcheurs évangéliques. » On sait les conseils que Gargantua donnait à son fils Pantagruel : « Et par quelques heures du jour commence à visiter les saintes lettres : premièrement, en grec, le Nouveau Testament et les Epîtres des apôtres; et puis, en hébreu, le Vieux Testament (3). » Lire la Bible en grec et en hébreu : c'était braver l'Eghse et la Sorbonne. Plus hérétiquement encore sonnait la prière de Pantagruel : « Seigneur Dieu qui as toujours été mon protecteur et mon servateur... s'il te plaît à cette heure m'être en aide , comme en toi seul est ma totale confiance et espoir, je te fais vœu que
(1) Gargantua, chap. LViii.
(2) Gargantua, chap. xxiv,
(3) Pantagruel, II, viii.
par toute contrée , tant dans ce pays de Utopie que d'ailleurs où j'aurai puissance et autorité, je ferai prêcher ton saint Evangile purement, simplement et entièrement, si que les abus d'un tas de papelards et faux prophètes qui ont, par constitutions humaines et inventions dépravées, envenimé tout le monde, seront d'entour moi exterminés (1). »
Tout cela était déjà publié en 1535 : c'est la période protestante de Rabelais. Vinrent alors de nouvelles persécutions : la cour de Maillezais se dispersa, Calvin s'enfuit à Bâle et Marot à Ferrare : Marot qui ne demandait que des loisirs studieux, le plaisir dans la paix, l'indépendance. Rabelais prit peur et, après avoir erré quelque temps en France, fit un second voyage à Rome , le refuge des pécheurs. Ce n'était plus la Rome de Jules II qui avait révolté Luther ni celle de Léon X qui avait amusé Bonivard ; Paul III était pape, un Farnèse ; et le cardinal Du Bellay, grand ami des lettres, avait l'oreille de Sa Sainteté. Rabelais jugea qu'il était bon de ne pas trop s'engager dans la révolte. Il remit à Paul III des excuses très correctes, une SwppUcatio pro apostasia dans laquelle il demandait pardon d'avoir quitté non l'église, mais le couvent. Il obtint fort aisément une absolution plénière ; bien mieux, le pape lui permit d'être en même temps médecin et bénédictin. Quand il revint en France (1537) le moine refroqué avait tout à fait abandonné la Réforme. Il prit un grade de docteur en médecine et pratiqua son art où il se montra fort habile homme ; on sait qu'il était très fort en anatomie et qu'avant son cadet André Yésale il avait publiquement à Lyon disséqué le corps d'un
(1) Livre II, ch. xxrx.
RABELAIS Eï MONTAIGNE. 119
pendu. On a là-dessus des vers latins d'Etienne Dolet qui ont été recueillis par Sainte-Beuve (1).
C'est qu'il faut bien le redire, Eabelais n'était point un héros ; le martyre ne l'attirait guère. Il voulait bien soutenir son opinion avec beaucoup de constance, mais, ditil plus d'une fois, jusqu'au feu exclusive. Il n'hésita pas à trouver très beau que Pantagruel eût bientôt quitté Toulouse en voyant « qu'ils faisaient brûler leurs régents tout vifs comme harengs saurets. )> La Réforme en France ne lui aurait point déplu si elle eût été faite par un roi : par François I^"", par exemple. Ce n'était pas un hérétique ou un schismatique : tout au plus aurait-on pu le traiter de gallican ; il se fût déclaré satisfait en tempérant , dans son pays, le pouvoir des papes. Outre l'horreur du bûcher, il avait certaines libertés d'esprit qui ne pouvaient s'accorder avec les nouveaux dogmes. Le serf arbitre de Luther et la prédestination de Calvin lui répugnaient évidemment. Aussi, le '^dt-on corriger ses deux premiers livres qui sentaient un peu trop le protestant ; bien plus, à partir du troisième, il se déclara formellement anti-calviniste. On se rappelle cette Antiphysie ce laquelle de tout temps est partie adverse de nature... et étoit en admiration à toutes gens écervelés et dégarnis de bon jugement et sens commun. Depuis elle engendra les matagots, cagots et papelards ; les maniacles pistolets, les démoniacles calvins imposteurs de Genève... les cafards, chattemittes, cannibales et autres monstres difformes et contrefaits en dépit de nature ! »
Grâce à ces attaques prudentes, Rabelais put vivre tranquille jusqu'aux dernières années de François I^^
(1) Causeries du lundi. III, 4.
Cependant la nouvelle fuite de Marot, l'exécution de Dolet lui donnèrent à penser ; la protection du roi allait lui manquer ; Eabelais chercha un refuge à Metz où il vécut comme médecin aux gages de la ville, assez pauvrement à ce qu'il paraît. Pour se refaire, il se laissa emmener pour la troisième fois à Rome; à son retour en France, il trouva de bonnes protections : celle des Guise, de Diane de Poitiers et de Henri II. Enfin, en 1550, il devint curé de Meudon et curé très bon à ce qu'on assure. Tous ces faits excluent les anecdotes gaillardes qu'on s'est plu à imaginer pour mettre sa vie d'accord avec ses écrits. Il avait contre lui la Sorbonne qui lisait entre les lignes, mais pour lui, François I" qui se fit lire Pantagruel et n'y trouva « passage aucun suspect. )) Henri II le défendit aussi contre le Parlement et reconnut avec l'auteur qu'il n'y avait dans l'ouvrage que c( folâtreries joyeuses, sans offenses de Dieu ni du roi. » Protégé ainsi par deux souverains , béni par deux papes , le curé put vieillir tranquillement, avec dignité : rien n'autorise les pantalonnades qu'on lui a prêtées, celles surtout de la dernière heure. Aucun de ces mots de la fin n'est probable , pas même le mieux trouvé : ce Je vais quérir un grand Peut-être. » Rabelais a pu penser cela, mais il l'eût dit autrement (1).
L'a-t-il même pensé? La réponse est bien difficile. Assurément ce n'était pas un ascète et il ne songeait nullement à mortifier sa chair. « Bien crois- je l'homme replet de viandes] et crapule difficilement concevoir notice des choses spirituelles : ne suis-je toutefois en l'opinion de ceax qui, après longs et obstinés jeûnes, cuident plus
(1) Arnstaedt, Rabelais und sein Traité d'éducation, 1872.
avant entrer en contemplation des choses célestes. Souvenir assez vous peut comme en Gargantua mon père ( lequel par honneur je nomme ) nous a souvent dit les écrits de ces ermites jeûneurs, autant êtres fades , jejunes et de mauvaise salive, comme étoient leurs corps, lorsqu'ils composoient, et difficile chose être bons et sereins restés les esprits étant le corps en inanition. » Il serait facile de citer quantité de passages contre les couvents , les sacristies et les gens d'Eglise. Cependant Eabelais se découvrait devant Dieu et parlait toujours avec dignité des vérités éternelles : ce Car quand, par le plaisir de lui qui tout régit et modère, mon âme laissera cette habitation humaine, je ne me réputerai totalement mourir, ains passer d'un lieu en autre, attendu que en toi et par toi je demeure en mon image visible en ce monde, vivant, voyant, et conversant entre gens d'honneur et mes amis comme je soulois. » Ainsi parle Gargantua, écrivant à son fils, et il ajoute : « Mais parce que, selon le sage Salomon, sapience n'entre point en âme malivole et science sans conscience n'est que ruine de l'âme ; il te convient servir, aimer et craindre Dieu , et en lui mettre toutes tes pensées, et tout ton espoir, et par foi formée de charité être à lui adjoinct , en sorte que jamais n'en sois désemparé par péché. Aie suspects les abus du monde. Ne mets ton cœur à vanité, car cette vie est transitoire ; mais la parole de Dieu demeure éternellement. Sois serviable à tous tes prochains et les aime comme toi-même. Révère tes précepteurs ; fuis la compagnie des gens auxquels tu ne veux pas ressembler, et les grâces que Dieu t'a données, icelles ne reçois en vain. Et quand tu connaîtras, que tu auras tout le savoir de par delà acquis, retourne vers moi, afin que je te voie et donne ma bénédiction
avant que mourir. — Mon fils , la paix et la grâce de Notre-Seigneur soient avec toi. Amen. »
On objectera que ce beau passage est daté de Utopie, ou encore que cette lettre de Gargantua, continuellement citée par ceux qui veulent montrer les beaux côtés de Rabelais, appartient au second livre, c'est-à-dire à l'époque oii le moine défroqué pouvait encore se rencontrer avec Calvin. Voici pourtant un passage du livi'e quatrième où le sérieux devient presque épique. Plutarque raconte que dans le voisinage des Echinades une voix retentit tout à coup, ordonnant à un pilote nommé Thamous de crier à haute voix, quand son navire serait arrivé à tel point sur la mer, que Pan, le grand dieu, était mort. ((. Il n'avait encore achevé, continue Pantagruel, quand « furent entendus grands soupirs, grandes lamentations « et effroi en terre, non d'une personne seule, mais de ce plusieurs ensemble. Cette nouvelle (parce que plusieurs ce avaient été présents) fut bientôt divulguée en Rome. ce Et envoya Tibère César, lors empereur de Rome, quérir ce cestuy Thamous. Et, après l'avoir entendu parler, ajouta « foi à ses paroles. Et se guèmentant es gens doctes qui ce pour lors étaient en sa cour et en Rome et en bon ce nombre qui était ce Pan, trouva par leur rapport qu'il ce avait été fils de Mercure et de Pénélope. Toutefois, je ce le interpréterois de celui grand Servateur des fidèles ce qui fut en Judée ignominieusement occis par l'emâe ce et iniquité des pontifes, docteurs, prêtres et moines ce de la loi mosaïque. Et ne me semble l'interprétation ce ahhorente. Car, à bon droit, peut-il être en langage ce gngois dit Pan. Yu qu'il est le notre Tout, tout ce que ce sommes, tout ce que vivons, tout ce que avons, tout ce ce que espérons est lui, en lui, de lui, par lui. C'est le
« bon Pan, le grand pasteur..., qui non seulement a en ce amour et en affection les brebis, mais aussi les bergers. « A la mort duquel furent pladncfs, soupirs, effroi et (( lamentations en toute la machine de l'univers, cieux, (( terre, mer, enfers. A cette mienne interprétation comc( pète le temps. Car ce très bon, très grand Pan, notre (( unique servateur, mourut lez Jérusalem, régnant en « Rome Tibère César. » Pantagruel , ce propos fini , resta en silence et profonde contemplation. Peu de temps après, nous vîmes les larmes découler de ses yeux, grosses comme œufs d'autruche. »
Enfin, au dernier chapitre du cinquième livre, Rabelais fournit une idée et une image à Pascal : ce Allez, amis, en protection de cette sphère intellect imle, de laquelle en tous lieux est le centre et n'a en lieu aucun circonférence, que nous appelons Dieu. »
Cette belle image n'est pas d'un athée. Tout en bouffonnant, le moine pensif, quoique malin, lançait des idées très fines, très fortes, étonnamment avancées pour le temps : celles qu'il a fournies sur l'éducation à Montaigne, à Locke, à Jean-Jacques, à Guizot qui les a commentées gravement, sont encore toutes fraîches. D'autres, sur la gloire militaire , s'adressent à un temps où nous ne sommes pas encore parvenus, ce Je n'entreprendrai jamais guerre, dit Grandgousier, que je n'aie essayé tous les arts et moyens de paix. » Au temps de François I®"" et de Charles-Quint, ces choses-là risquaient d'être assez mal prises. Il faut lire aussi l'expédition de Picrochole qui mit en feu deux royaumes pour venger ses fouaciers. « Pour mieux confirmer son entreprise, envoya sonner le tabourin à l'entour de la ville. Lui-même, cependant qu'on apprêtoit son dîner, alla faire affuster son ar-
tillerie, déploya son enseigne et oriflmit et chargea force munitions tant de harnois d'armes que de gueules. En dînant, bailla les commissions. » L'expédition commence et les beaux faits d'armes : les soldats s'en vont de ci de là (c gâtant et dissipant tout par où ils passaient, sans épargner ni pauvre ni riche, ni lieu sacré ni profane, emmenant bœufs, vaches, taureaux, génisses, brebis, moutons, chèvres et boucs, etc., etc., abattant les noix, vendangeant les vignes, emportant les ceps, croulant tous les fruits des arbres... et ne trouvèrent personne qui leur résistât, mais un chacun se mettant à leur merci, les suppliant être traités plus humainement en considération de ce qu'ils avoient été de tout temps bons et amiables voisins... esquelles remontrances rien plus ne répondoient, sinon qu'ils leur voulaient apprendre à manger de la fouace. » Sautons quelques feuillets, jusqu'au chapitre XLYI^, le prisonnier Toucquedillon est amené devant Grandgousier, qui l'interroge sur l'entreprise manquée de Picrochole, et « quelle fin prétendait ce roi par un vacarme si tumultueux. »
A quoi répondit Toucquedillon que la fin et destinée de Picrochole « étoit de conquester tout le pays ^Wpovait, pour l'injure faite à ses fouaciers.
— ce C'est, dit Grandgousier, trop entreprins : qui trop embrasse peu étreint. Le temps n'est plus d'ainsi conquester les royaumes avec dommage de son prochain frère Christian : cette imitation des anciens Hercules, Alexandres, Hannibals, Scipions, Césars et autres tels est contraire à la profession de l'Evangile par lequel nous est commandé garder, sauver, régir et administrer chacun ses pays et terres, non hostilement envahir les autres. Et ce que les Sarrasins et barbares jadis appeloient prouesses, mainte-
nant nous appelons briganderies et méchancetés... » Ah! que nous sommes encore barbares et Sarrasins, et que ce c( maintenant » de Grandgousier est chose confuse, lointaine, de plus en plus renvoyée par delà les siècles fabuleux de l'avenir, à l'impossible royaume d'Utopie !
Yoilà bien des idées jetées au hasard par un cerveau très riche ; encore ne voit-on pas nettement ce qu'est le livre et ce qu'il veut. Il faut avant tout faire la part de la fantaisie, et se rappeler qu'au bon vieux temps, sur tous les points de la France, se déroulait « un vaste cycle légendaire dont les héros étaient des géants ». Ils étaient énormes en stature, en force, en appétit, en enjambées, ce Chacun de ces personnages eut une existence à part et un nom particulier ; puis, à une époque difficile à déterminer exactement, ils ont été, pour la plupart, dépossédés de leur individualité et absorbés par un seul : Gargantua, de même que l'Hercule romain avait fini par prendre les attributs de tous les héros congénères. » Et maintenant que la science fait tout remonter jusqu'à l'Inde antique, on s'est demandé si Gargantua ne serait pas quelque dieu solaire transformé en géant (1).
(1) Paul Sêbillot, Gargantua dans les traditions populaires, 1883. (£ Mais à part le fragment où Gargantua produit de la neige et la fait ensuite fondre, je ne crois pas que les nouveaux documents apportent beaucoup d'arguments pour ou contre la thèse soutenue, avec prudence d'ailleurs, par M. H. Gaidoz dans Gargantua, Essai de mythologie celtique. — Tous les dialectes romans d'origine, et même les dialectes celtiques, possèdent la racine onomatopique gar, et quel que soit le suffixe qui la suit, elle éveille l'idée d'avaler. Un nom bien fait et aux syllabes pleines étant formé sur ce radical se trouvait être compris de tous et éveillait à lui seul un des attributs essentiels du géant. » Outre les livres cités, voir sur cette question La novellina del Gigante (dans la Storia délie novelline pojwlari de M. De
Rabelais put donc exploiter les contes populaires, les chroniques gargantuines et collaborer peut-être à celle qui parut à Lyon en 1532. Il eut de plus sous les yeux un recueil qu'il cite plus d'une fois : 3ferïmi Cocaiipoetœ Mantuani macaronices, Ubri XVII (Venise, 1517). On sait que Merlin Coccaïe était le pseudonyme d'un moine défroqué, nommé Folengo, qui après avoir quitté son couvent et mené joyeuse vie, écrivit ce vers édifiant :
Est peccare hominîs, nunquam emendare diahli est.
Il ne voulut pas rester diable, fit pénitence et reprit le froc. Merlin Coccaïe fournit à Rabelais quelques traits que les commentateurs ont relevés (1), mais il y a loin de Balde à Pantagruel et des contes de nourrice à La vie mesHmahïe du grand Gargantua, livre plein de pantagruélisme. Rabelais a beau faire, il ne peut rire à l'italienne, comme Folengo, comme Berni, dans l'unique intention de s'égayer. Le grave historien De Thou voyait « dans son écrit très ingénieux, » non seulement une raillerie bouffonne, mais encore « la liberté d'un Démocrite : » C'était pour lui comme une vaste pièce « où étaient mis en scène,
Gubernatis) et un article de M. Gaston Paris {Revue critique du 22 mai 1869).
(1) La version française du poème de Folengo, publiée en IGOiJ et réimprimée dans la Bibliothèque gauloise du bibliophile Jacob (1859), est intitulée : Histoire macaronique de 3ferlin Coccaie, prototype de Rahlais (sic). L'impriraeur (Pierre Pautonnier") a soin de répéter dans sa courte préface : C( Lecteur, voicy un prototype de Rabelais (Merlin Coccaïe), histoire de belle invention, autant diversifiée d'allégorie et d'heureux rencontre, que les esprits et les goûts les plus différents sauroient désirer. Ainsi qu'en une table bien couverte, chacun pourroit rechercher des viandes à son appétit , le sujet est universel.., etc. d
SOUS des noms supposés, pour être livrés à la risée du peuple , tous les ordres du royaume et ioutes les classes de la société (1). » Voilà donc, dès le seizième siècle, aux yeux des hommes les plus sérieux, l'œuvre de Eabelais élevée à la hauteur d'une comédie humaine. Les deux premiers livres surtout, composés sous l'influence de la Réforme, renfermaient de fortes leçons : Dieu même y était. Plus tard, il est vrai, le burlesque grossit et devient si touffu que l'idée échappe ; il semble qu'il ne soit plus question que de rire de tout, en particulier des femmes, et de marier Panurge ou de ne pas le marier. Ouvrons nos yeux cependant; les esprits les plus austères (2) n'ont pas dédaigné de regarder derrière le rideau. « L'horizon s'élargit encore : il s'agit désormais de la recherche de la vérité en général, des auxiliaires qui peuvent y aider, des entraves qui retardent sa conquête, ou des ennemis qu'il faut vaincre pour s'en rapprocher. » Il y a un grand mot à connaître, un mot nécessaire à Panurge pour qu'il se puisse marier et à Pantagruel qui poursuit des idées plus hautes ; mais ce grand mot , nul n'a su le leur dire, ni les sibylles, ni les sages, ni les cloches, ni les sciences : il ne reste qu'un moyen de s'éclairer, c'est d'aller loin, bien loin, dans le pays de la Dive Bouteille « qui seule pourra donner la réponse certaine, définitive à la grande question. » On se met donc en voyage et l'on s'arrête en bien des îles étranges , on arrive enfin au pays de Lanternois où le pontife Bacbuc présente Panurge devant la Dive Bou-
(1) Democritica libertate et scnrrili interdum dicacitats, scriptum ingeniosissiraviin fecit quo vitas regnique cunctos ordines quasi in scenam sub fictis nominibus produxit et populo deridendos propinavit .
(2) M. Albert Réville dans la Revue des Deux-3Iondes du 15 octobre 1872.
teille ce toute revêtue de pur et beau cristallin, en forme ovale, excepté que le limbe étoit quelque peu patent, plus qu'icelle forme ne porteroit. Là fit Bacbuc, le noble pontife, agenoilJer Panurge et baiser la marge de la fontaine : puis le fit lever et autour danser trois ithymbons (danse bachique). Cela fait, lui commanda s'asseoir... puis déploya son livre ritual, et lui soufflant en l'oreille gauche, le fit chanter une épilénie (chant de vendanges), comme s'ensuit :
0 bouteille Toute pleine De mystère, etc.
Cette chanson parachevée, Bacbuc jeta je ne sais quoi dedans la fontaine, et soudain commença l'eau bouillir à force... Panurge écoutait d'une oreille en silence, Bacbuc se tenoit près de lui agenoillè^ quand de la sacrée bouteille issit un bruit, tel que font les abeilles naissantes de la chair d'un jeune taureau occis et accoutré selon art et invention d' Aristeus, ou tel que fait un garrot débandant l'arbalète, ou en été une forte pluie soudainement tombant. Lors fut ouï ce mot : Trincq ! {Tririk^ bois, en allemand.) — ce Elle est, s'écria Panurge, par la vertu Dieu rompue ou fêlée, que je ne mente : ainsi parlent les bouteilles cristallines de nos pays, quand elles près du feu éclatent. »
ce Lors Bacbuc se leva et ^rint Panurge sous le bras doucettement, lui disant : ce ami, rendez grâces es cieux, la raison vous y oblige : vous avez promptement eu le mot de la Dive Bouteille. Je dis le mot plus joyeux, plus divin, plus certain, qu'encore d'elle aie entendu depuis le temps qu'ici je ministre à son très sacré oracle. Levez-vous,
allons au chapitre en la glose duquel est le beau mot interprété. »
La réponse de la Dive Bouteille est d'une clarté parfaite ; il faut boire ! boire à l'allemande ! Sur la façade du temple, était en lettres ioniques d'or très pur écrite cette sentence : Iv oivw àXrjOsia {in vino Veritas), Les philosophes sont allés plus au fond : ils ont attaché l'attention sur les deux inscriptions des ce tables d'aimant indique » encastrées dans le mur du temple. L'une portait ce vers de Senèque :
Ducunt volentem fata, nolentem trahunt.
(Les destinées mènent celui qui consent, tirent celai qui refuse.) L'autre inscription disait ceci : ce Toutes choses se meuvent en leur fin. » Donc il faut aller à la vérité, sans qu'on nous y traîne, et toutes choses se mouvant en leur fin, nous nous en approcherons toujours davantage ; c'est par approximations successives qu'on parvient à la conquérir. Le Temps, Saturne, est père de Vérité, Vérité est fille de Temps, elle se fait d'heure en heure. C'est pourquoi il faut boire ; je ne dis boire simplement et absolument, car aussi bien boivent les bêtes ; je dis boire vin bon et frais. « Et ainsi maintenons que non rire, ains boire est le propre de l'homme. »
Cependant, malgré la profondeur de « la doctrine absconse, » Rabelais n'eût pas duré comme il a fait, montant toujours plus haut en gloire ; on ne l'eût point défini
130 LA TIÉFORME.
l'Homère bouffon, le Jacob aimé de Dieu et luttant contre lui pour lui faire plaisir, s'il n'avait pas été un si grand maître en langue et en littérature. Est-il vrai qu'il ait fait pour le français ce que Dante avait fait pour l'italien ? C'est beaucoup dire ; on peut concéder pourtant à Michelet que l'auteur de Pantagruel a employé, fondu tous nos dialectes, « les éléments de tout siècle et de toute province que lui donnait le moyen âge, en ajoutant encore un monde d'expressions techniques que lui fournissaient les sciences et les arts. Un autre eût succombé sous cette variété immense. Lui, il harmonise tout. L'antiquité, surtout le génie grec , la connaissance de toutes les langues modernes, lui permettent d'envelopper et de dominer la nôtre. Les rivières, les ruisseaux de cette langue reçus, mêlés en lui comme en un lac, y prennent un cours commun, et en sortent ensemble épurés. Il est dans l'histoire littéraire ce que, dans la nature, sont les lacs de la Suisse, mers d'eaux vives qui, des gjaciers, par mille filets, s'y réunissent pour en sortir en fleuves, et s'appeler la Eeuss ou le Rhône ou le Rhin. y>
Tout cela est juste ; il ne faut pas oublier cependant que Calvin fut un contemporain de Rabelais et que Pantagruel était loin d'avoir tout dit quand parut en français VInstitution chrétienne. Le plus grand service que Rabelais rendit à la langue, ce fut de la ramener à la source, et d'en éloigner ce qui venait de l'école ou de l'étranger. A Panurge qui lui parlait allemand, arabe, italien, anglais, hollandais, espagnol, danois, grec, hébreu, basque même, — « Dea, mon ami, dit Pantagruel, ne savez-vous parler françois ? — Si fais très bien, seigneur, répondit le compagnon : Dieu merci, c'est ma langue naturelle et maternelle, car je suis né et ai été nourri jeune
au jardin de France, c'est Touraine. » Sur quoi Panurge parla français et Pantagruel Taima toute sa vie.
Par la même raison Rabelais goûtait peu le parler de Quinte-Essence : on sait le compliment de bienvenue que fit cette dame à Pantagruel : « L'honnêteté, scintillante en la circonférence de vos personnes, jugement certain me fait de la vertu latente au centre de vos esprits : et voyant la suavité melliflue de vos discrètes révérences, facilement me persuade le cœur vôtre ne pâtir vice aucun, n'aucune stérilité de savoir libéral et hautain, ains abonder en plusieurs pérégrines et rares disciplines : lesquelles à présent plus est facile , par les usages communs du vulgaire impérit, désirer que rencontrer : c'est la raison pourquoi je, dominante par le passé à toute affection privée, maintenant contenir ne me puis vous dire le mot trivial au monde, c'est que soyez les bien, les plus, les très que bien venus (1). »
Enfin l'un des chapitres les plus connus est le sixième du second livre, celui où l'écolier limousin parle une sorte de français macaronique tout saupoudré de latin — « Et bien, bien, dit Pantagruel, qu'est-ce que veut dire ce fol ? Je crois qu'il nous forge ici quelque langage diabolique et qu'il nous charme comme enchanteur — A quoi dit un de ses gens : (.c Seigneur, sans doute il veut contrefaire la langue des Parisians ; ne fait qu'écorcher le latin, et cuide ainsi pindariser... » D'où l'on a conclu que dès ce second livre du roman, le premier qui ait paru — dès 1533, — Rabelais avait voulu attaquer les doctrines de Ronsard qui en 1533 n'avait que neuf ans et
(1) Livre V, chap. xx.
132 Ll REFORME.
qui ne publia pas ses premiers vers avant 1550. Tout cela paraît minutieux et pédantesque ; il importe pourtant de bien marquer les dates, si Ton veut suivre l'histoire de la langue : hors de là pas de sécurité.
1533. — Premier livre de Pantagruel qui sera le second de l'œuvre définitive.
1535. — La Vie inestimahle du grand Gargantua père de Pantagruel. Ce sera le premier livre.
1541. — L'Institution chrétienne (en français) de Calvin.
1545. — l'iers livre des faits et dits héroïques du noble Pantagruel.
1549. — V Illustration de la langue françoy se. Ce fut le Manifeste de la nouvelle école.
1550. — Les Odes de Eonsard.
1552. — Quart livre des faits et dits héroïques du hon Pantagruel,
1553. — Mort de Rabelais.
1559. — Les vies des hommes illustres.,, translatées de grec enfrançois par Amyot.
1580. — La. première édition, ne comprenant que deux livres, des Essais de Montaigne.
Celui qui voulut faire pour la France ce que Dante avait fait pour l'Italie, c'est-à-dire trouver ce la langue aulique », ce fut Joachim Du Bellay. Cet essai d'ennoblissement fut postérieur à la floraison luxuriante de Pantagruel. Rabelais ne put donc le combattre directement ; tout au plus attaqua-t-il l'imitation trop servile des anciens, qui devait faire tant de tort à la nouvelle école. Mais il ne put empêcher le mal ; on ne saurait donc affirmer qu'il contribua beaucoup àl'aYancement du français. Assurément il le maniait d'une main autrement
souple, agile, adroite, fougueuse, hardie que celle de ses successeurs, mais cette main-là, nul n'eût pu la lui prendre ou en imiter les mouvements ; on eût plus vite enlevé la massue d'Hercule. D'autre part, à force de remonter aux sources et d'exploiter les patois, il devint plus ancien que son temps et fit, sans s'en douter, de l'archaïsme ; le vocabulaire bien moins riche de Calvin parut plus avancé peut-être, en tout cas plus commode à toutes mains. Puis la pensée, en bien des matières, commençait à chercher une dignité soutenue, une gravité d'expressions dont Rabelais donnait rarement l'exemple ; le rieur effréné, toujours emporté par la fougue de sa joie ou de sa folie, ne pouvait garder longtemps son sérieux. Ses plus fortes idées (( s'éclaffaient de rire. » Il est certain que chez nous tout peut se dire gaiement (ce qui ne le peut n'est point vrai); encore faut-il, pour atteindre à cette gaieté claire, parfaite lumière de l'art, et même pour la supporter, une certaine légèreté supérieure et de tout temps assez rare. Par cette raison, le français devait être ennobli, aggravé, pour les esprits de poids. Il était destiné, a-t-on dit finement, à devenir « la langue noble par excellence », langue hors de ligne, chez les modernes, pour la morale, la politique, l'histoire, la critique, etc. Il est donc permis de penser que Du Bellay, après Calvin, mena le français sur sa pente, et Amjot sut très dignement le maintenir en traitant les hauts sujets de Plutarque. Après eux Montaigne, bien qu'il eût aussi le parler franc et assez leste, dut pourtant, bon gré mal gré, garder quelque tenue et ne put être qu'un Rabelais de bonne maison.
Ce fut tant mieux pour Rabelais qui resta seul dans la pleine liberté de ses allures et ne fut point terni, effacé par la main banale des copistes qui usent tout. Comme
il ne se souciait pas de faire école, il alla droit son chemin, en se passant toutes les fantaisies de virtuosité, tous les caprices, toutes les lubies d'imagination et d'érudition qui le tenaient en joie ; il jonglait avec les idées, même avec les mots qu'il tenait en équilibre, ou heurtait en antithèses, ou appariait symétriquement pour le plaisir des oreilles et des yeux ; souvent il les amassait en foule, ou les rangeait en ligne ou les poussait devant lui, en file interminable, produisant par là des effets exhilarants, stupéfiants d'accumulation, et tout cela courait, dansait, chantait, hurlait, comme un tourbillon de masques en délire : mêlée formidable où tous les vocables du dictionnaire, se ruant les uns sur les autres, bousculés, culbutés, disloqués, ivres, fous, se battaient. Jamais avant, jamais après on ne vit dans l'œuvre d'un seul auteur tant de tapage et de tumulte. Certes la symphonie n'est pas complète ; il y manque à la fin surtout des repos ou des lenteurs, des émotions qui durent : ces tendresses élevées, par exemple, que Pétrarque avait connues et que retrouvait Michel- Ange, ou encore ce recueillement austère que Montaigne éprouva devant « le tombeau de Eome », et qui éveilla en lui quelque chose comme la religion des morts. On ne trouve pas dans Rabelais qui était pourtant grammairien, antiquaire, naturaliste, médecin, jurisconsulte, théologien, et, ce qui vaut mieux que tout, humaniste, car il savait beaucoup de grec : on ne trouve pas en lui toute la Ronaissance. Quand Hippothadée théologien dit à Panurge. « Là vous trouverez (par les sacrées bibles) que jamais votre femme ne sera ribaude, si la prenez issue de gens de bien, instruite en vertus et honnêteté, non ayant hanté et fréquenté compagnie que de bonnes mœurs, aimant et craignant Dieu, etc., etc. —
Vous voulez donques, difc Panurge en filant les moustaches de sa barbe, que j'épouse la femme forte décrite par Salomon ? Elle est morte sans point de faute. Je ne la vis onques, que je sache : Dieu me le veuille pardonner. Grand merci, toutefois, mon père. Mangez ce taillon (morceau) de massepain ; il vous aidera à faire digestion ; puis boirez une coupe d'hypocras clairet ; il est salubre et stomachal. Suivons. »
Eabelais a pourtant des passages exquis, même de sentiment, celui-ci par exemple, que Sainte-Beuve aimait : « Et me souvient avoir lu que Cupido, quelquefois interrogé de sa mère Vénus pourquoi il n'assailloit les Muses, répondit que il les trouvait tant belles, tant nettes, tant honnêtes, tant pudiques et continuellement occupées, l'une à contemplation des astres, l'autre à dimension des corps géométriques, l'autre à invention rhétorique, l'autre à compositon poétique, l'autre à disposition de musique, que, approchant d'elles, il débandoit son arc, fermoit sa trousse et éteignoit son flambeau, de honte et crainte de leur nuire. Puis ôtoit le bandeau de ses yeux pour plus apertement les voir en face, et ouïr leurs plaisants chants et odes poétiques. Là prenoit le plus grand plaisir du monde. Tellement que souvent il se sentoit tout ravi en leurs beautés et bonnes grâces et s'endormoit à l'harmonie... »
Tel était le poète quand il se souvenait des Glrecs. Il est doux de le quitter avec ce parfum de miel aux lèvres.
lY.
Possession merveilleuse de sa langue et de son art, verve étincelante et pittoresque, étourdissante volubilité de paroles et d'images ; c'est par là sans doute que Rabelais conquit tant d'esprits, même à l'étranger. En effet, on ne l'a pas dit assez souvent et assez fort : ce fut lui qui releva notre littérature hors de France. Depuis le Roman de la Rose, on nous négligeait beaucoup ; c'est en Italie que les Espagnols, les Anglais, même les Allemands allaient chercher des idées et des modèles. Mais Rabelais fit un tel tintamarre qu'il attira les yeux sur lui et les ramena sur nous. Dès la seconde moitié du siècle, un Allemand de Mayence, Jean Fischart, qui passa une grande partie de sa vie à Strasbourg et mourut à Forbach en 1589 ou en 1591, fut un imitateur déclaré de Rabelais, non seulement dans l'esprit, mais dans le style. Homme de la Renaissance et en même temps de la Réforme, il appela Gargantua au secours et au service de Luther. (( Il avait, dit Heinsius, un fond inépuisable de saillies et il flagella les sottises de son siècle , tantôt avec cynisme^ tantôt avec finesse, toujours avec une grande connaissance du monde. Il se servait de la langue allemande avec une étonnante hardiesse , la traitant en esclave, lui imposant des termes et des comparaisons entièrement neuves ; il est incomparable dans l'expression comique. » Tout cela, c'est la marque de Rabelais que Fischart suivait gaillardement, avec de telles enjambées et des bonds si énormes qu'il finit par le dépasser, selon Jean Paul. C'est beaucoup dire, et il ne semble pas que les Allemands par-
RABELAIS ET MONTAIGXE. 137
tagent cet enthousiasme ; les éditions de Fischart ne se sont guères multipliées depuis trois cents ans. Jean Paul lui-même souhaitait vivement que « ce fleuve charriant l'or rencontrât un habile homme qui, versé dans la connaissance des langues et des mœurs, en sût tirer le précieux métal. )) Tout n'était donc pas à garder dans le fringant satirique du seizième siècle. Les critiques récents lui reprochent un excès de bizarrerie^ plus de singularité que de personnalité, l'absence de goût, de mesure et de style, même dans ce qu'on admire le plus de ses écrits (1). On l'a porté beaucoup trop haut : ce n'était pas un talent poétique. Il avait de l'esprit, de l'intelligence, de la « génialité », de poésie point. Il était plutôt traducteur qu'inventeur, bien qu'en traduisant, il gardât ses coudées franches. Ainsi parlent les adversaires : il y a cependant bien du charme et de la verve dans l'œuvre poétique de Fischart. Sans parler des pures satires : a la Pace, » par exemple , ou encore, contre les jésuites, ce la Légende du chapeau à quatre cornes : » on cite de lui un poème sérieux , plein de sentiments très nobles et de vers très vifs , quoique réguliers, qui courent bien. C'est le GIucJchafft Schîff (le Vaisseau fortuné) apportant en un jour, de Zuric à Strasbourg, une bouillie de millet chaude encore, tant l'équipage avait pris de zèle et de force à gagner le Ehin. Les Zuricois voulaient montrer par là qu'en cas de péril , ils accourraient vite au secours de leurs alliés. En racontant cette tradition, Fischart tenait de plus à prouver que l'homme de cœur triomphe de tous les obstacles.
(1) Das stylloseste, verzwickteste und ungeheuerlichste was die deutsche Sprache besitzt. (Otto Roquette, GescJdchte der deutschen Dichtung, 1872).
Son imitation de Gargantua est très libre : ce sont les mœurs allemandes que flagelle le satirique en partant de Eabelais pour suivre son propre chemin. Aussi ressemblet-il à son modèle beaucoup plus que s'il le suivait pied à pied, avec la gêne d'un interprète littéral. Ce qu'il fait, c'est ce que faisait le maître : laisser courir sa fantaisie et sa plume, à l'aventure, au hasard, hors des voies battues, sans souci des règles, en préférant l'impossible et le monstrueux ; amasser les idées et les images, faire sauter les mots, comme des balles élastiques, les presser, les gonfler, les déformer, les détourner de leur sens et de leur voie, avec des caprices d'enfant tapageur qui casse tout. Un autre rapport entre les deux humoristes à outrance, c'est le mélange ou plutôt le choc du langage populaire et du langage érudit qui se raillent constamment l'un de l'autre. On retrouve dans l'adaptation allemande jusqu'à ces énumérations, ces accumulations de vocables qui, frappant à coups centuplés l'oreille, produisent à la longue un effet de stupeur. Ce fut donc un vrai sosie de Eabelais qu'on entendit vers 1580 en Alsace et en Lorraine (1).
(1) Malheureusement ces audaces d'esprit et de langue sont intraduisibles... Tout ce qu'on peut faire, pour montrer la manière de Fischart à ceux qui savent un peu d'allemand, c'est de transcrire le titre de son livre en entiei :
Affentheurliche, Naupengeheurliche Geschichthlitterung von Thaten, und, Ratlien der vor hurtzen, Jangen und je weilen vollenwolbeschreiten Helden und Herren Grandgoschier, GorgeUantua und desz eiteldurstlichen, durchdurstlechtigen Fiiî'sten Pantagruel von Durslwelten, Kunigen in Vtojnen, Jederioelt Nullatenenten und Nienenreich, Soldan der newen Kannarîen Fâumlappen , Dipsoder^ Durstling und Oudissen Insein, auch Grossfïirsten in Finsterstall und Nubel Nibel Nehelland^ Erhvogt auf Nichilburg , und Niederkerren zu NuUidingen, Nullensiein und Nirgendheim. Etwan von M. Franz Rabelais Franzosisch
Les Allemands sont restés fidèles à l'auteur de Gargantua : Wieland Téleva au premier rang; Herderle salua comme un précurseur des écrivains du grand siècle ; Goethe l'appela son ami ; Jean-Paul, tout en lui préférant Fischart, l'étudia, l'imita même avec une telle prédilection, qu'il se fit surnommer « le Rabelais de la métaphysique ; )) Chamisso avait toujours un Pantagruel sur sa table; Gervinus, qui aimait tant Cervantes, déclara que c'était un fils du curé de Meudon. Un contemporain, M. Gottlob Régis, a consacré dix ans de sa vie (1830-1841) à traduire et à commenter le livre le plus fou du seizième siècle. Plus récemment encore, en 1872, un autre Allemand, M, Arnstaedt, après avoir étudié avec le plus grand soin les théories pédagogiques de Ponocrates et de Gargantua, en a suivi le développement et l'application chez les principaux éducateurs modernes. Ainsi, même au lendemain de la guerre, la gloire de Rabelais n'avait pas baissé au delà du Rhin : c'est un fait à noter.
En Angleterre, Pantagruel fit promptement son chemin ; Bacon appela Rabelais « le grand railleur de France. » Robert Burton(qui mourut en 1640) l'avait lu et relu avant d'écrire son Anatomyofmelancholy. Ce Burton, bien qu'hypocondre, avait des accès de gaieté folle et se faisait surnom-
entworffen. Nun aber iiberscJirecMich lustig in einen Teutsrhen Model vergossen und ungefâhrlich oben hin, ure man den Grindigen lausst, in miser Mutterlallen ilber oder drunten gesetzt. Auch zu diesen Truch loider avffden Amposz gebracht und dermassen mit Pantadurstigen Mythologien oder Gehehnniisdeutungen vei'jwsseît, verschmidt und verdàngelty dasz niclit ohn das Eisen , Nisi dran mangelt. Durch Uldrich EUoposeleron. Si laxes erepit : si premas erumpit. Zu Luch entJcriechst ein Trucks entziechts. Im Fischen Gïlts mischen GedrucM zu Grensing im Gànsserich. 1590.
mer Democritus junior : c'est lui-même qui composa son épitaphe : Paucis notus, paucioribus ignotus — Mcjacet
— Democritus junior — cui vitam dédit et mortem — Melancholia. Burton avait lu Rabelais en français, puisque la première traduction anglaise, celle de Th. TJrquhardt ne parut qu'en 1653. Depuis lors, l'humoriste gaulois (on l'a ainsi défini, bien qu'il n'y eut aucune sensiblerie dans son fait), fit souche en Angleterre. Rappelons parmi ses descendants Swift et Sterne qui lui dut bien des pages de Tristram Sîiandy. Enfin il suffit de feuilleter les sept volumes du « Docteur » de Southey pour constater les longues stations que le lakiste avait dû faire à l'abbaye de Thélème.
En Espagne et en Italie, Rabelais avait eu des prédécesseurs (1), mais il n'y fit pas école; les motifs de ce fait
(1) En Italie, on l'a vu, Merlin Coccaïe ; en Espagne l'arcliiprêtre de Hita. C'est peut-être dans le livre étonnant de Jean Ruiz que Kabelais apprit comment Panurge c( fit quinault l'Angloys qui arguoit par signes» (Voir livre II, chap. xix.) Chez l'archiprêtre, il s'agit d'un débat entre un portefaix romain et un docteur grec : comme ils ne parlent pas la même langue et ne s'entendent point, il est convenu qu'ils disputeraient par gestes. La séance est ouverte au milieu d'un grand concours de spectateurs. Le Grec se lève le premier et montre un seul doigt, l'index, puis se rassied majestueusement. Le Romain saute sur ses pieds, tend trois doigts au Grec, les recourbant en griflEes, puis reprend son siège avec un air de satisfaction. Le Grec ouvre sa main et l'étend devant lui en prenant une expression profondément pensive. Le Eomain se redressant d'un bond ferme le poing et l'agite contre son adversaire qui, rompant le silence, s'écrie que les Romains, jusque-là calomniés ont l'esprit tout à fait ouvert.
— En effet, explique-t-il, j'ai demandé à ce Romain s'il n'y a qu'un Dieu, et il m'a répondu affirmativement, tout en avançant trois doigts pour montrer que ce Dieu est en trois personnes. Je lui ai demandé si la volonté de Dieu est toute puissante; il m'a répondu que Dieu
seraient intéressants à rechercher. Pent-être eût-il été dangereux, vers 1550, de traduire Pantagruel en espagnol ou en italien ; on sait d'ailleurs que le roman fut inscrit dans les Index de Rome. Jusqu'ici, les recherches faites aux bibliothèques d'Italie n'ont pu exhumer qu'une seule mention de Gargantuasso^ dans un recueil de facéties publié en 1609 : encore n'est-il pas bien sûr que cette mention se rapporte au livre de Rabelais. Faut-il croire qu'en ce temps-là l'Espagne et surtout l'Italie étaient trop grandes dames pour s'occuper de nos écrivains ? Ce doit être la raison principale ; cependant le Tasse, qui fit un voyage en France moins de treize ans après la mort de Rabelais, ne dédaigna pas de s'incliner devant Ronsard et de le saluer comme un maître. Il est permis de penser que la langue du satirique tourangeau était trop touffue trop chargée de mots difficiles , exotiques ou excentriques pour arriver de prime-saut à l'oreille des étrangers. De ses voyages en Italie, il reste fort peu de traces ; il n'en reste aucune des ouvrages qu'il écrivit en thuscan et qui sont
tient le monde dans sa main, voilà pourquoi il a fermé le poing comme s'il tenait un globe. Donc il connaît le mystère de la Trinité ; donc les Romains méritent toute sorte d'égards. Interrogé à son tour, le Romain explique ainsi la pantomime : (( Le Grec m'a dit qu'avec son doigt il me crèverait un œil, cela m'a mis en colère et je lui ai répondu que je me chargerais de lui crever les yeux avec trois doigts, et de lui casser les dents avec le pouce ; il m'a dit de prendre garde à mes oreilles et qu'il me souffletterait ; je lui ai répondu que je lui donnerais un si vigoureux coup de poing, que de sa vie il ne pourrait ni l'oublier ni s'en venger. Dès qu'il a vu que la chose tournait au sérieux, et que je n'étais pas homme à me laisser intimider, il s'est cru pressé de faire la paix. » A de Puibusque, Histoire comparée des littératures espagnole et française. 1844. — Th. de Puymaigre, îes Vieux Auteurs castillans (186'2), tome II, p. 70.
142 LA EÉFORME.
signalés dans un privilège du roi. Un érudit très fin (1) suppose que Rabelais ne devait pas beaucoup estimer l'Italie de son temps, et cite des passages de son livre peu obligeants pour les Italiens. Politien entr'autres y est malmené, en passant, d'une bourrade un peu rude. Grandgousier ne voulait même pas manger de saucisses de Bologne, parce qu'il craignait les poisons d'Italie, li louconi de Lombardi.
Il n'est pas probable que ces coups de griffe aient fait beaucoup de peine aux Italiens ; tout porte à croire qu'ils les ignorèrent. Le seul d'entre eux (nous le prouverons plus loin) qui semble avoir connu Panurge et l'écolier limousin, ce fut Giordano Bruno. La France ne reprit sa puissance littéraire en Italie qu'au siècle suivant ; et Rabelais n'a pas encore été traduit en toscan, pas même en bergamasque.
Dans son pays, du premier jour, avant même que maître Alcofribas, abstracteur de quintessence, y eût aidé, Gargantua était devenu populaire; une chronique gargantuine avait paru en 1532, trois ans avant celle du maître, avec un tel succès qu'il s'en était « plus vendu par les imprimeurs en deux mois qu'il ne sera acheté de bibles en neuf ans... » Cependant le libertinage du livre, dans tous les sens très étendus qu'avait alors le mot , souleva bientôt des haines acerbes. Les moines d'abord, cela s'entend, crièrent haro sur le transfuge, l'appelant ce monstre pestilentiel, docteur de débauches... souillé de vices sans nom. » Yinrent après les réformés, Calvin en tête, ce Calvin qui, dans Pantagruel^ était traité de (c démoniacle f) ;
(1) M. Olindo Guerrini, dans un article intitulé Rabelais in ItaVia^ {Rassegna settimanale, vol. III, num. 55.)
EABELAIS ET MONTAIGNE. 143
derrière Calvin, Tiiéodore de Bèze oublia le distique latin qu'il avait composé en un meilleur temps sur Rabelais :
Qui sic nugatur tractantem ut séria vincat , Séria dum faciet, die mihi quantus erit.
Bèze lui tourna le dos, comme firent tous les protestants : Eobert Estienne eût voulu que l'cc athée » fût brûlé ; Henri Estienne le mit au rang* des blasphémateurs, et quand le consistoire que Bèze dirigeait voulut poursuivre Henri Estienne, il l'appela « le Pantagruel de Genève ». En même temps sévissait l'opposition de la Pléiade : Joachim du Bellay, dont nous lirons bientôt le manifeste, visait à l'ennoblissement de la langue ; il ne pouvait donc permettre les façons débraillées de Panurge et de frère Jean. Ronsard, dont le curé de Meudon s'était moqué plus d'une fois et qai, plus jeune que lui d'une trentaine d'années (pour le moins), n'avait peut-être point osé lui répondre ; Ronsard se vengea cruellement quand le Gaulois fut mort. On connaît sa cruelle épitaphe :
Une vigne prendra naissance De l'estomac et de la panse Du bon Rabelais qui boivoit Toujours cependant qu'il vivoit...
Jamais le soleil ne l'a vu, Tant fût il matin, qii'il n'eût bu, Et jamais au soir la nuit noire, Tant fût tard, ne l'a vu sans boire, Car altéré, sans nul séjour, Le galant boivoit nuit et jour...
Il chantoit la grande massue Et la jument de Gargantue...
Et d'Epistème les combats.
Mais la mort, qui ne boivait pas,
Tira le buveur de ce monde Et ores le fait boire en l'onde Qui fuit trouble dans le giron Du large fleuve d'Achéron.
L'opposition de la Pléïade put faire du tort au pantagruélisme; on est étonné devoir Montaigne, qui éleva si haut la poésie de Eonsard, mettre le roman de Rabelais parmi ce les livres simplement plaisants » et ce dignes qu'on s'y amuse ». On voit que même les oreilles libres ont pris une certaine habitude et comme un besoin de solennité. Au siècle suivant, on revient à Pantagruel, même à Panurge qui se retrouvent comme chez eux chez Molière et chez la Fontaine, même dans les grandes maisons de Racine et de Boileau ; cependant le siècle vieillit et s'attriste. La Bruyère écrivait dans la cinquième édition de ses Caractères (1590) : ce Maro,t et Rabelais sont inexcusables d'avoir semé l'ordure dans leurs écrits : tous deux avoient assez de génie et de naturel pour pouvoir s'en passer, même à l'égard de ceux qui cherchent moins à admirer qu'à rire dans un auteur. Rabelais surtout est incompréhensible; son livre est une énigme, quoi qu'on veuille dire, inexplicable ; c'est une chimère, c'est le visage d'une belle femme avec des pieds et une queue de serpent, ou de quelque autre bête plus difforme ; c'est un monstrueux assemblage d'une morale fine et ingénieuse et d'une sale corruption. Où il est mauvais , il passe bien au delà du pire, c'est le charme de la canaille; où il est bon, il va jusques à l'exquis et à l'excellent ; il peut être le mets des plus délicats. » Ce passage souvent cité prouve qu'en 1690 ce les plus délicats » admiraient encore derrière l'éventail, et que ce la canaille » restait sous le charme. Le fait est confirmé par un autre témoignage daté de 1697 : « Si
RABELAIS ET MOKTAIGNE. 145
Kabelais revenoit au monde^ ii seroit étonné de voir que son nom et des livres composés pour se divertir j aient fait tant de bruit (1). »
Après la compression, le relâchement ; Philippe d'Orléans devait amener au pouvoir ce les fanfarons de vice )). Est-il vrai que ce prince, allant à la messe avec Louis XIY, ait porté à la main , au lieu de bréviaire, un volume de Pantagruel? Un soir en tout cas, en sortant de l'Opéra, il loua très fort ce livre en présence de Voltaire qui en conclut ceci : « Je le pris pour un prince de mauvaise compagnie qui avait le goût gâté. » De son propre aveu, Voltaire (comme Bayle du reste et d'autres) tenait Rabelais à mépris, le mettait plus bas que Swift, et osait dire tout crûment : a C'est un philosophe ivre qui n'a écrit que dans le temps de son ivresse. » Il affirma aussi que « l'ouvrage devrait être réduit au demi-quart. » Ne nous fâchons pas : il faut tout entendre et tout comprendre. En ce temps-là, c'était « le goût » qui régnait en France, c'està-dire, même dans les vilenies, un certain air de décence et de propreté. Un peu plus tard, en s'éloignant toujours plus de Versailles, Voltaire fit le pèlerinage de Meudon : il écrivit à M"'*^ du Deffant, en 1760 : « J'ai relu, après Clarisse, quelques passages de Rabelais, comme le combat de frère Jean des Entomeures et la tenue du conseil de Picrochole ; je les sais pourtant presque par cœur, mais je les ai relus avec un très grand plaisir, parce que c'est la peinture du monde la plus vive. Ce n'est pas que je mette Rabelais à côté d'Horace... Rabelais, quand il est bon, est le premier des bons bouffons : il ne faut pas
(1) Observations sur les œuvres de maître François Rabelais (1692), ouvrage cité par Sainte-Beuve (^Port-Royal, III, 117).
qu'il y ait deux hommes de ce métier dans une nation , mais il faut qu'il j en ait un. Je me repens d'avoir dit autrefois trop de mal de lui. »
L'élan était donné ; en critique littéraire, au siècle dernier (nous aurons à le prouver plus tard), c'est Voltaire qui ouvrit et rouvrit le plus de portes. Vint Bernardin de Saint- Pierre qui écrivit très gravement : « C'en était fait du bonheur des peuples, et même de la religion, lorsque deux hommes de lettres, Rabelais et Michel Cervantes, s'élevèrent l'un en France, et l'autre en Espagne et ébranlèrent à la fois le pouvoir monacal et celui de la chevalerie. Pour renverser ces deux colosses , ils n'employèrent d'autres armes que le ridicule , ce contraste naturel de la terreur humaine. Semblables aux enfants , les peuples rirent et se rassurèrent... »
Cela est faux comme si c'était écrit d'hier : la critique transcendentale allait naître. Mais quel joli mot sur le ridicule « ce contraste naturel de la terreur humaine » ! Comme c'est bien trouvé : le rire, contraire de la peur ! Après l'acclamation de Bernardin, les autres suivirent; à Lamartine qui tâchait de conspuer encore ce le grand boifeux de l'humanité », Chateaubriand jeta ce mot : cl Rabelais de qui découlent les lettres françaises. » Tous les romantiques applaudirent et Michelet, le plus convaincu, le plus vibrant de tous, poussa le suprême hourrah de l'ovation : (( Rabelais, le fou le plus sublime de la Renaissance , l'engendre\u^ de Gargantua, qu'on range avec les fantaisistes, et qui, tout au contraire , eut la conception première du monde positif, du monde vrai, de la foi profonde unie à la science. »
EABELALS ET MONTAIGNE. 147
Il faut pourtant retourner au seizième siècle. On a vu que Rabelais eut contre lui les moines, les réformés et le groupe de Ronsard, qui était déjà formé en 1553.
Le manifeste de Joachim du Bellay, La défense et Villiistration de la langue françoise, avait paru dès le 15 février 1549. Voici, en substance, la pensée du novateur qui comptait vingt-cinq ans à peine : « Je ne puis assez blâmer la sotte arrogance et témérité d'aucuns de notre nation qui, n'étant rien moins que Grecs ou Latins, déprisent et rejettent d'un sourcil plus que stoïque toutes choses écrites en françois : et ne me puis assez émerveiller de l'étrange opinion d'aucuns savants qui pensent que notre vulgaire soit incapable de toutes bonnes lettres et érudition... Notre langue ne saurait être nommée barbare. Si elle n'est si copieuse et si riche que la grecque ou latine, cela ne doit être imputé au défaut d'icelle, comme si d'elle-même elle ne pouvait jamais être sinon pauvre et stérile, mais bien on le doit attribuer à l'ignorance de nos majeurs (aînés, devanciers)... » Si cette langue ce commence à fleurir sans fructifier ou plutôt... n'a pas encore fleuri, » ce n'est pas la faute de sa nature ce aussi apte à engendrer que les autres ; » c'est la faute de ceux (c qui l'ont eue en garde, et ne l'ont cultivée à suffisance, ains comme une plante sauvage, en celui même désert où elle a voit commencé à naître, sans jamais l'arroser, la tailler, ni défendre des ronces et épines qui lui faisoient ombre, l'ont laissée envieillir et quasi-mourir. » Il faut donc cultiver notre jardin, mais de quelle ma-
nière ? Par des traductions de livres grecs ou latins ? C'est insuffisant ; mieux vaut imiter les Romains qui ne traduisaient pas, mais qui enrichirent leur langue en « imitant les meilleurs auteurs grecs, se transformant en eux, les dévorant, et après les avoir bien digérés, les transformant en sang et nourriture C'est chose grandement
louable, emprunter d'une langue étrangère les sentences et les mots et les approprier à la sienne »...
Il faut donc, non pas traduire, mais s'assimiler les anciens : c'est le moyen de ce donner à notre langue l'excellence et lumière des autres plus fameuses... Quelqu'un dira : Marot me plaît , pour ce qu'il est facile et ne s'éloigne point de la commune façon de parler ; Heroet (1) (dit quelqu'autre) pour ce que tous ses vers sont doctes, braves et éladourés... Quant à moi, telle superstition ne m'a point éloigné de mon entreprise : pource que j'ai toujours estimé notre poésie franco jse être capal)le de plus haut et meilleur style que celui dont nous nous sommes si longuement contentés. » Il s'agit donc d'(c amplifier notre langue : )> on n'y peut arriver ce sans doctrine et sans érudition ». Il y faut de longues privations et (c de longues vigiles ». 0 poète futur, lis donc et relis
(1) Heroet, nommé plusieurs fois dans cet écrit de Du Bellay, fut évêque de Digne et mourut en 15G8. Il eut donc, de son vivant, une certaine notoriété ; on ne connaît guère aujourd'hui de lui que le titre d'un poème erotique, la Parfaite amie qui se transformait de mille manières pour plaire sans cesse à son ami :
Si se tenir à une est difficile, Il peut de moi seule en forger un mille ; Si le changer lui plaît, il changera, Et, variant, de moi ne bougera.
premièrement, « feuillette de main nocturne et journelle les exemplaires grecs et latins, puis me laisse toutes ces vieilles poésies françoises aux jeux floraux de Toulouse et au puy de Eouen (ou puy de Palinod, confrérie littéraire), comme rondeaux, ballades, virelais, chants royaux, chansons et autres telles épiceries qui corrompent le goût de notre langue et ne servent, sinon à porter témoignage de notre ignorance... Chante-moi ces odes inconnues encore de la Muse françoise... et qu'il n'y ait vers où n'apparoisse quelque vestige de rare et antique érudition... Sur toutes choses, prends garde que ce genre de poème soit éloigné du vulgaire, enrichi et illustré de mots propres et d'épithètes non oisifs , orné de graves sentences, et varié de toutes manières de couleurs et ornements poétiques... Sonne-moi ces beaux sonnets, non moins docte que plaisante invention italienne. » Tu y trouveras pour modèles, Pétrarque et d'autres Italiens plus récents... « Chante-moi d'une musette bien résonnante et d'une flûte bien jointe ces plaisantes églogues rustiques à l'exemple de Théocrite et de Virgile (églogues) marines à l'exemple de Sannazar, gentilhomme neapolitain... Quant aux comédies et tragédies, si les rois et les républiques les vouloient restituer en leur ancienne dignité, je serois bien d'opinion que tu t'y employasses. » Joachim du Bellay voulait donc relever et a magnifier » la poésie française qui, depuis les chansons de gestes, avait replié ses ailes, et n'allait plus qu'en marchant ou en sautillant comme les oiseaux familiers. C'était un poète de bonne maison qui avait vécu longtemps en Italie, chez Pétrarque et l' Arioste ; il eût voulu que Laure la Provençale ou Roland le paladin de France eussent été chantés grandement par un poète de leur pays. Le vif et simple
gaulois de Marot ne suffisait plus aux Français qui avaient vu Eome, écouté Dante. Montons au Capitole : nous n'avons plus à craindre « ces oies criardes, ce fier Manlie et ce traître Camille qui, sous ombre de bonne foi, nous surprennent tout nus. » A Eome et en Grèce, ô jeunes gens ! ce pillez-moi sans conscience les sacrés trésors de ce temple delphique, ainsi que vous l'avez fait autrefois ; et ne craignez plus ce muet Apollon , ses faux oracles ni ses flèches rebouchées (émoussées). Vous souvienne de votre ancienne Marseille, seconde Athènes, et de votre Hercule gallique tirant les peuples après lui par leurs oreilles avec une chaîne attachée à sa langue » (allusion à l'Hercule gaulois décrit par Lucien).
Tel fut le cri de guerre poussé par Joachim Du Bellay. Par malheur ce poète qui vécut peu (1524-1560), mal armé contre les luttes de la vie, n'était pas homme à commander la bataille ; tout ce qu'il sut faire , ce fut d'assouplir le langage lyrique et de ce sonner des sonnets » qai auraient émerveillé même les Italiens :
De fleurs, d'épis, de pampre je couronne Paies, Cérès, Bacchus, afin qu'ici Le pré, le champ et le terroy aussi En foin, en grain, en vendange foisonne.
De chaud, de grêle et de froid qui étonne L'herbe, l'épi, le cep n'ayant souci.
Aux fleurs, aux grains, aux rayons adouci Soit le printemps, soit l'été, soit l'automne.
Le bœuf, l'oiseau, la chèvre ne dévore L'herbe, le blé ni le bourgeon encore.
Faucheurs, coupeurs, vendangeurs, louez donques
Le pré, le champ, le vignoble angevin : Granges, greniers, celliers on ne vit onques Si pleins de foin, de froment et de vin (1).
Joachim Du Bellay revint bientôt d'Italie et se plut en France, dans la poésie tempérée, mais non sans fraîcheur et sans chaleur, de l'air natal. On répète volontiers son sonnet, peut-être le meilleur, où il chante la cheminée de son petit village... le clos de sa pauvre maison qui lui est une province et beaucoup davantage :
Plus me plaît le séjour qu'ont bâti mes aïeux Que des palais romains le front audacieux ; Plus que le marbre dur me plaît l'ardoise fine,
Plus mon Loire gaulois que le Tibre latin, Plus mon petit Lire que le Mont Palatin, Et plus que l'air marin la douceur angevine.
Celui qui commanda le mouvement fut Ronsard : il prit la poésie où l'avaio laissée Marot et la conduisit jus-
(1) Ce défilé de mots marchant trois à trois a toujours plu ai;x sonettistes, Aubigné devait dire :
A ce bois, ces prés et cet antre Offrons les jeux, les pleurs, les sons, La plume, les jeux, les chansons D'un poète, d'un amant, d'un chantre.
Et M. Joséphin Soulary, de nos jours :
Si j'avais un arpent de sol : mont, val ou plaine, Avec un filet d'eau : torrent, source ou ruisseau. J'y planterais un arbre : olivier, saule ou frêne. J'y bâtirais un toit : chaume, tuile ou roseau.
Sur mon arbre un doux nid : gramen, duvet ou laine, Retiendrait un chanteur : pinson, merle ou moineau; Sous mon toit un doux lit : hamac, natte ou berceau, Retiendrait une enfant blonde, brune ou châtaine.
152 LA EÉFOKME.
qu'à Malherbe. Quoi qu'en aient dit les novateurs contemporains qui l'ont voulu pour père et pour maître, le chef de la Pléïade travailla, plus que tout autre, à amplifier, à ennoblir la langue poétique : il fut le premier en date des classiques français. Ce que Boscan avait fait en Espagne, ce que Surrey venait de faire en Angleterre, il le fit en France : il élargit et releva la poésie à l'exemple des Italiens, par l'imitation de l'antique, et cela de parti pris, après beaucoup d'étude et de réflexion. Un peu forcément, comme son contemporain et ami Du Bellay (ils étaient nés tous deux en 1524), Ronsard se remit à l'étude à la suite d'une infirmité; il était devenu sourd dans une mission à Turin et cette (( surdité bienheureuse » le contraignit à quitter la diplomatie pour les lettres. En 1543, à dix-neuf ans, il recommença ses classes chez l'huinaniste Dorât (ou Daurat, d'Aurat, Auratus) poète lui-même et directeur du collège de Ooqueret où fut fondée la Brigade, premier noyau de la Pléiade. En même temps, Ronsard composait ses premières odes lentement, patiemment, laborieusement, sans se hâter de produire et de se produire; il laissa les autres passer devant lui. Il voulait porter coup dès sa première œuvre et y réussit pleinement ; ses odes (il n'importa pas le mot, déjà lancé par Du Bellay, mais tenta le premier l'aventure) le rendirent aussitôt célèbre. Célébrité méritée à bien des égards, il faut le reconnaître : dès la première strophe de la première ode on admirait une envergure et un déploiement d'aile inconnu jusqu'alors en pays français : ♦
Tonte royauté qui dédaigne
La vertu pour humble .compaigue
Dresse toujours le front trop haut, Et, de son heur outrecuidée, Court, vague sans être guidée De la raison qui lui défaut.
0 Roi par destin ordonné Pour commander seul à la France, Le Dieu tout puissant t'a donné Ce double honneur dès ton enfance, Lequel (après la longue horreur De Mars vomissant sa fureur Et l'âpre venin de sa rage Sur ton pays noirci d'orage) Par l'effort d'un bras souverain A fait ravaler la tempête Et ardre à l'entour de ta tête Un air plus tranquille et serein.
A cette strophe de dix-huit vers succédaient une antistrophe d'égale grandeur, puis une épode de quatorze vers et comme la triade se renouvelait dix fois, l'ode entière d'un beau souffle lyrique mesurait quatre cents vers : on n'avait jamais rien entendu de pareil dans notre langue. Derrière ces grands morceaux, que le poète appelait pindariques, dansaient des pièces plus courtes et d'un tour plus vif que l'oreille française a mieux retenues :
Mignonne, allons voir si la rose.
Qui ce matin avoit déclose
Sa robe de pourpre au soleil,
A point perdu cette vesprée
Les plis de sa robe pourprée
Et son teint au vôtre pareil...
Ronsard excellait encore dans le sonnet qui remplit dresque entièrement son ■ second recueil, les Amours
(1552), consacré à Cassandre et à beaucoup d'autres
... Le temps s'en va, le temps s'en va, madame ; Las ! le temps non, mais nous nous en allons... Et tôt serons étendus sous la lame ;
Et des amours desquelles nous parlons Quand serons morts n'en sera plus nouvelle... Pource aimez-moi cependant qu'êtes belle.
Cette même idée, mélancoliquement épicurienne, revient souvent dans les Amours ; c'est elle qui inspira encore ce beau sonnet, celui qu'on redit le plus, et avec raison, car nul autre ne montre mieux le talent et aussi le caractère, le fort et le faible du poète :
Quand vous serez bien vieille, au soir, à la chandelle, Assise auprès du feu dévidant et filant, Direz chantant mes vers et vous émerveillant : Ronsard me célébrait tandis que j 'étois belle.
Lors vous n'aurez servante oyant telle nouvelle. Déjà sous le labeur à demi sommeillant, Qui au bruit de Ronsard ne s'aille réveillant Bénissant votre nom de louange immortelle.
Je serai sous la terre et, fantôme sans os,
Par les ombres myrteux je prendrai mon repos ;
Vous serez au foyer une vieille accroupie
Regrettant mon amour et votre fier dédain. Vivez, si m'en croyez, n'attendez à demain ; Cueillez dès aujourd'hui les roses de la vie.
Telle était la note de Ronsard, plus rapproché de Marot qu'il ne le croyait, pétrarquisant à la gauloise ou à la manière d'Horace et ne s'évaporant pas dans l'extase à la poursuite d'une Béatrice en l'air. C'est dans ces jolis
vers erotiques savamment écrits, mais sincèrement sentis, qu'il est tout à fait à son aise : point guindé ni tendu, ni hors de lui, point « ahanné » comme il se montrait assez souvent quand il voulait atteindre Pindare. Il y avait chez lui, quand il sautait aux astres au lieu de suivre sa pente, un échauffement factice et une fureur de parti pris. On sent en lui l'esprit studieux qui a voulu retourner à l'école jusqu'à vingt-sept ans ; il a des théories, des procédés qui lui sont propres ; il ne fait rien d'inspiration, ne laisse rien au hasard. Sur tout ce qui regarde un ouvrage en vers, dans son Art poétique et dans ses préfaces de la Franciade, il nous a laissé des recettes et des prescriptions. Défense d'employer des épithètes naturelles, comme ce verte ramée » ou « rivière courante ». Liberté pleine de forger des mots ou d'en accoupler à la façon des Grecs (mains ivoirines, bandeau sommeillard , cheveux llondement longs, menton rondement fosseUu, détremper tout orgueil en hiimbïesse, l'astre perruque de lumière ^ les géants serpent-pieds, les centaures domptepoulains; les poètes mâche-lauriers, etc.). Permission d'abréger, d'allonger les mots, d'en changer même le son, de dire troupe, par exemple, au lieu de tivpe (ce troupe est resté) ne fût-ce que pour la rime. Ne point nommer les choses par leur nom, chercher les circonlocutions, les périphrases, éviter les inversions (Ronsard s'en permit cependant de très fortes), ne pas craindre l'hiatus et l'enjambement. Mais surtout chercher les grands mots sonores, éclatants, remplissant bien la bouche. Yeut-on deux beaux vers ? Les voici :
Son harnois il endosse et, furieux aux, armes, Profendit par le fer un scadron de gendarmes,..
Dans ces écrits didactiques, Ronsard traite aussi du vers alexandrin sur lequel il changea d'avis plusieurs fois ; après l'avoir remis en honneur, ill'abondonna le trouvant trop long^ sentant trop la prose « ayant trop de caquet » ; le fait est qu'il le menait lui-même assez mollement, d'une main lâche et flasque. Il ne l'employa pas dans sa Franciade, alléguant que Charles IX lui avait imposé le décasyllabe ou vers commun. Charles IX avait peut-être raison ; le décasyllabe en effet (ou hendécasyllabe en le mesurant à l'italienne) a chassé partout l'alexandrin et il est devenu , sous la main de Dante et du Trissin , de Camoens et d'Ercilla, de Shakespeare et de Milton, de Lessing et de Gœthe, le vers héroïque et dramatique. D'où vient donc qu'il n'ait pu se maintenir chez nous ? De plusieurs raisons qu'on a dites et d'une principale à laquelle on n'a pas songé : c'est que nos poètes, en particulier Ronsard dans sa Franciade, ont voulu s'en tenir aux rimes plates. Or le décasyllabe exige des rimes croisées : il n'a pu fournir une longue carrière, comme dans la Divine Comédie ou le Roland furieux, qu'en formant des terzines ou des octaves, ou encore en se passant de rime, comme il a fait dans les drames et dans le Paradis perdu. Même en badinant (dans la Pucelle par exemple et ailleurs) Voltaire n'attelait pas deux à deux ses décasyllabes. Seul, l'alexandrin est assez long pour supporter des rimes plates ; encore l'a-t-on disloqué de nos jours parce qu'il agaçait par sa monotonie la fine oreille d'André Chénier.
Ronsard ne s'en tient pas à la versification, il tâche encore de fixer, sans y mettre beaucoup d'ordre et de soin, les règles du poème héroïque. Après a^oir porté Virgile aux nues, il le prend de haut avec d'autres :
avec l'Arioste, par exemple, dont le « fantastique » lui déplaît ; n'oublions jamais que Ronsard fut un raisonneur et un sage. Chez l'Arioste, quelques membres lui paraissaient beaux ce mais le corps tellement contrefait et monstrueux qu'il ressemble plutôt aux rêveries d'un malade de fièvre continue qu'aux inventions d'un homme bien sain. » Quant aux règles du genre, il donnait celleci : ne pas commencer une épopée par le commencement; les bons ouvriers l'attaquent au milieu et joignent après le tout avec tant d'industrie ce que de telles pièces rapportées ils font un corps entier et parfait. » — Ce Delille prématuré recommandait encore « les descriptions des lieux, fleuves, forêts, montagnes, de la nuit, du lever du soleil, du midi, des vents, de la mer, des dieux et déesses avec leur propre métier, habit, chars et chevaux, te façonnant ainsi (dit- il à son élève) à l'exemple d'Homère que tu observeras comme un divin exemple, sur lequel tu tireras au vif les plus parfaits linéaments de ton tableau. » — Ainsi décrire, non d'après nature, mais d'après les anciens : c'est un précepte que l'Italie donnait et suivait déjà depuis un siècle. Ronsard ajoutait, de son crû peut-être, qu'il fallait beaucoup décrire ce pour faire grossir le poème en un juste volume » : voilà un conseil qui plaît encore à nos romanciers.
Suivent d'autres instructions naïvement minutieuses, même sur le costume : habiller les héros « tantôt de la peau d'un lion, tantôt d'un ours ; » ne pas oublier ce les admonestations des dieux » déguisés en simples mortels ; chercher des métaphores dans les arts et métiers (tels que l'industrie du fer et la vénerie) qui honorent le genre humain; introduire dans le récit des courtoisies faites aux étrangers, magnifiques présents de capitaine à capi-
158 LA KÉFORME.
taine; s'étendre, en la détaillant pièce à pièce, sur l'armure du héros ; marquer le battement de pied des che • vaux, l'éclair des armes entrechoquées, les tourbillons de poussière, les cris des soldats : « froissis de piques, brisement de lances, accrochement de haches... » Tenonsnous-en là : ce luxe de prescriptions et de préoccupations nous montre suffisamment pourquoi la Franciade fut une œuvre manquée. Cela ne coulait pas de source, comme les jolies odelettes où Ronsard allait à son pas sans échasses en laissant battre son cœur. Assurément en 1572 notre grande poésie était encore à naître : il suffit, pour s'en convaincre, de comparer la Franciade non seulement aux poèmes italiens de deux cent cinquante ans plus ^deux, mais même à la prose française du siècle : n'oublions pas qu'en 1572 Rabelais et Calvin étaient déjà morts.
Mais si Ronsard n'atteignit pas la grande poésie, au moins dans une œuvre capitale, il fut avec Du Bellay le premier qui eut le courage de la poursuivre, cela soit dit à son éternel honneur. Il écrivait au début de son Art poétique : a Sur toutes choses, tu auras les Muses en révérence, voire en singulière vénération, et ne les feras jamais servir à choses déshonnêtes, à risées, ni à hbelles injurieux, mais les tiendras chères et sacrées comme les filles de Jupiter, c'est-à-dire de Dieu qui de sa sainte grâce a premièrement par elles fait connaître aux hommes les excellences de sa majesté. » Ces fières paroles expliquent l'importance de Ronsard, de son vivant et après sa mort, jusqu'à l'avènement de Malherbe. Malgré l'opposition des marotistes, notamment de Mellin de Saint;-Gelais, qui se moquaient des « pindariseurs, » l'auteur des Odes était devenu, dès sa première œuvre, le prince des poètes et même, par excellence « le poète fran-
çais )>. L'Académie des jeux Floraux ne se contenta pas de lui décerner l'églantine d'or, elle lui offrit une Minerve d'argent massif. Ses maîtres, Turnèbe et Dorât, rélevèrent au rang d'Homère et de Virgile. Les étrangers le portèrent aux nues ; il fut bien réellement le premier poète d'entre Seine et Loire qui eût passé le Rhin, les Alpes et la mer. Les Allemands l'expliquaient dans leurs écoles ; le Tasse, moins âgé que lui de vingt ans, vint le consulter sur les premiers chants de la Jérusalem. Plus tard, Elisabeth d'Angleterre lui offrit un diamant ; Marie Stuart, un buffet qui avait coûté deux mille écus; les deux reines ennemies étaient d'accord sur le mérite du poète. Brantôme, se trouvant à Venise dans une imprimerie où il demandait un Pétrarque , y rencontra un ancien ambassadeur qui lui dit : ce Mon gentilhomme, je m'étonne comment vous êtes curieux de venir chercher un Pétrarque parmi nous, puisque vous en avez un en votre France plus excellent deux fois que le nôtre, qui est M. de Ronsard. » Quant au roi Charles IX, tout le monde sait à quel point il honorait son poète et les beaux vers qu'il lui adressa :
Il faut suivre ton roi qui t'aime par sus tous Pour les vers qui de toi coulent, braves et doux... Tovis deux également nous portons la couronne : Mais roi, je la reçus j poète, tu la donne.
Quand le triomphateur mourut (1585), tous les rimeurs du temps le pleurèrent ; il se trouva même quatre sonettistes italiens, pour mener le deuil du gran Ronsardo.
Vingt-cinq ans plus tard pour le moins (après la mort de Henri IV et l'avènement de Louis XIII), l'auteur des Odes et des Amours était encore aux yeux d'un adversaire
religieux, Agrippa d'Aubigné, le premier poète de France Arrêtons-nous ici, car nous tenons un document que l'histoire littéraire n'a pas encore vulgarisé (1). Dans une lettre sans suscription, Agrippa, racontant à un inconnu le mouvement poétique du siècle précèdent, partage les lyriques en trois bandes ou volées : « La première, dit-il, sera de la fin du roi François et du règne de Henri second, et lui donnerons pour chef M. de Ronsard que j'ai connu privément, ayant osé à l'âge de vingt ans (de seize ans, dit-il ailleurs) lui donner quelques pièces, et lui, daigné me répondre. Notre connaissance redoubla sur ce que mes premiers amours s'attachèrent à Diane de ïalcy, nièce de M'^"^ de Pré, qui était sa Cassandre. Je vous convie, et ceux qui me croiront, à lire et relire ce poète sur tous. C'est lui qui a coupé le filet que la France a voit sous la langue, peut-être d'un style moins délicat que celui d'aujourd'hui, mais avec des avantages auxquels je vois céder tout ce qui est écrit de ce temps, où je trouve plus de fluidité, mais je n'y vois point la fureur poétique sans laquelle nous ne lisons que des proses bien rimées. » Cela dit, Aubigné montre (c la suite » de Ronsard; il faut suivre exactement l'ordre et l'orthographe des noms qu'il donne « du Bellay, Salel, Le Chevalier, Lopital, Jodelle, Belleau, Pontus de Thyar, Filieul, Peletier du Mans, Bayf, Sève Lyonnois, Marot (!), Bèze, Florant Chrestien, Denizot, Saincte Marthe, Aurat, La Roche Chandieu, Marc Antoine de Muret, Guy, Le Faivre. »
N'est-il pas singulier de voir Marot, soixante-dix ans
(1) Œuvres coviplctes cV Agrippa d' Aubigné , édition Réaume et La Caussade (1873), tomel, p. 457.
environ après sa mort, jeté par son coreligionnaire Aubigné parmi la foule à la suite de Ronsard ? Vient ensuite la seconde bande « qui a trouvé le chemin battu par les premiers. Je ferai mener la danse par le cardinal Du Perron, suivi par Desportes, Laval, Byard , Billard, Amadis Jamin, Benjamin Jamin son frère, Dubartas, Trelon, Bonnefon, président de Thou, de Brach, Raspin, Bely, Vatel, la Gessée et du Monin. La primauté que je donne au cardinal Du Perron n'est point tant fondée sur l'ordre de ses écrits que sur leur excellence. Desportes écrivit heureusement sur les inventions d'autrui.... »
Après avoir jugé sommairement les poètes de la seconde bande^ (et fort étrillé Du Bartas), Aubigné arrive à la troisième bande qu'il fait commander par Bertaut, suivent « Malerbe, Desiveteaux , Lynjande, Motin , Sponde, le marquis d'Urfé, Nervèze, Foncheran, Gombault, Expilly, Gamon... » et une damoiselle dont le nom reste en blanc. Malherbe donc, vers 1610, n'était pas encore universellement reconnu pour le maître des maîtres. Aubigné ajoute que la première bande, celle de Ronsard, « guérit le françois de toute barbarie et lui apprit à piller la Grèce ; » la seconde, celle de Du Perron, (( a profité abondamment dans les poètes italiens... et la dernière, qui est du règne présent (Louis XIII), observe plus exprès que les autres que la construction françoyse n'ait rien de différent au langage commun ; » ce que n'approuvait pas Aubigné qui aimait les locutions « emphatiques et majestueuses. » Il admira donc et imita jusqu'en ses vieux jours la magniloquence de Ronsard.
Entre tous ces poètes, qui n'ont rien amené de nouveau en littérature, si l'on cherche une tendance générale, on
ne trouvera guère que celle-ci : tous ou presque tous (sauf les huguenots Du Bartas et Aubigné) furent plus sages, plus contenus que le maître. Même Régnier, qui croyait suivre Ronsard, était retourné à Marot : il fut de ceux qui ouvrirent le grand siècle où nous le retrouverons. Même Ronsard, en sa vieillesse, tâchait de se contenir et de s'effacer : comme les autres, il allait à Malherbe. Et Malherbe, à tout prendre, n'eut plus à réagir contre lui : il ne fit que le continuer en le contenant, en l'effaçant davantage, en le biffant même tout à fait un jour d'humeur, mais en gardant de lui ce qui était à garder : l'ampleur de la période lyrique, la dignité soutenue, la dévotion de l'art, le souffle et les ailes. La vague qui s'est avancée sur la grève ou le canon qui vient de vomir sa mitraille reculent naturellement. Malherbe fut le recul de Ronsard.
YI.
La Pléiade, appuyée par la Sorbonne, n'attaqua pas seulement Rabelais, elle attaqua aussi la Réforme, affaire d'antipathie autant que de situation et d'intérêt : les artistes purs, amis de la tranquillité, n'aiment pas les idées qui font trop de bruit dans la rue. Ronsard se montra fort agacé de cette insurrection contre le culte établi. Dans son discours sur Les 7nisères de ce temps ^ il gourmanda Théodore de Bèze :
Ne prêche plus eu Frauce iine Evangile armée, Un Christ empistolé tout noirci de fumée Portant un morion en tête, et dans sa main Un large coutelas rouge de sang humain.
Cela déplaît à Dieu, cela déplaît au Prince, Cela n'est qu'un appât qui tire la province A la sédition, laquelle dessous toi Pour avoir liberté ne voudra plus de roi.
Ainsi parlait Ronsard, fâché de l'attention qu'attirait la Réforme : il descendit même aux gros mots et lança contre un prédicateur une épigramme où quatre injures marchaient de front dans chaque vers :
Ton erreur, ta fureu.r, ton orgueil et ton fard Qui t'égare et Vinsense et t'enfle et te déguise. Dévoyé, fol, superbe et feint contre l'Eglise, Te rend confus, félon, arrogant et cafard.
Le catholicisme avait des vengeurs plus sérieux que Ronsard : Montluc par exemple, un Aubigné papiste, prisonnier à Pavie, chevalier à Cerisoles, défenseur de Sienne, puis lancé avec fureur dans les batailles religieuses où « il se rendit épouvantable, » au dire d'un ennemi. Il écrivit ses Commentaires, un beau livre que Henri lY appela a la bible du soldat : » bible souvent féroce, où il dit des guerres civiles : « Ce n'est pas comme aux guerres étrangères où on combat comme pour l'amour et l'honneur, mais aux civiles il faut être ou maître ou valet, vu qu'on demeure sous même toit, et ainsi il faut venir à la rigueur et la cruauté ; autrement, la friandise du gain est telle, qu'on désire plutôt la continuation de la guerre que la fin. » Il faut entendre Montluc raconter les sorties qu'il faisait, suivi de deux laquais qui lui servaient de bourreaux ; on allait ainsi donner la chasse aux rehgionnaires. La première fois , on en rencontra quatre ; le premier fut égorgé, deux autres pendus ; quant au quatrième, comme il n'avait que dix-huit
164 LA KÉFORME.
ans, Montluc ne voulut pas le faire mourir, (c afin aussi qu'il portât les nouvelles à ses frères ; mais bien lui fisje bailler tant de coup de fouet aux bourreaux qu'il me fut dit qu'il en étoit mort au bout de dix ou douze jours après. Et voilà la première exécution que je fis au sortir de ma maison, sans sentence ni écriture, car en ces choses j'ai ouï dire qu'il faut commencer par l'exécution. »
Non moins cruels et plus acharnés peut-être étaient les prédicateurs de la Ligue. L'un des plus ardents, Jean Boucher, celui qui du haut de la chaire chrétienne, à Saint- Germain l'Auxerrois, vociférait ce qu'il falloit tout tuer, qu'il étoit grandement temps de mettre la main à la serpe et d'exterminer ceux du Parlement et d'autres, » Boucher n'épargnait personne, pas même Henri III : «c Ce teigneux est toujours coiffé à la turque d'un turban, lequel on ne lui a jamais vu ôter, même en communiant ; et quand ce malheureux hypocrite faisoit semblant d'aller contre les reîtres, il avoit un habit d'Allemand fourré et des crochets d'argent, qui signifioient la bonne intelligence et accord qui étoient entre lui et ces diables noirs empistolés. Bref, c'est un Turc par la tête, un Allemand par le corps, une harpie par les mains, un Anglais par la jarretière, un Polonois par les pieds et un vrai diable en l'âme, y^
Boucher ne ménagea pas même Henri IV au moment de l'abjuration : c'est alors, au contraire, qu'il le flétrit avec le plus de rage. « Quelle cendre? quelle haire? quels jeûnes ? quelles larmes ? quels soupirs ? quelle nudité des pieds ? quels frappements de poitrine ? quel visage baissé ? quelle humilité de prières? quelle prostration par terre en signe de pénitence ? Les gens de guerre embâtonnés, les fifres, les tambours sonnants, l'artillerie et
escopetterie, les trompettes et clairons, la grande suite de gentilshommes, les demoiselles parées, la délicatesse du pénitent appuyé sur le col d'un mignon, pour le grand chemin qu'il avoit à faire, environ cinquante pas, depuis la porte de l'abbaye jusqu'à la porte de l'éghse ; la risée qu'il fit, regardant en haut avec un bouffon qui étoit à la fenêtre : « En veux-tu pas être ? » le dais, l'appui , les oreillers, les tapis semés de fleurs de lis, l'adoration faite par les prélats à celui qui se doit soumettre et humilier devant eux sont les traits de cette pénitence. » Ce Boucher, qui vécut longtemps (1551-1G46) fut recteur de l'université de Paris, prieur de la Sorbonne et curé de Saint-Benoît, « trompette de sédition, » a dit de lui Bayle, Avocat audacieux du régicide, il applaudit au meurtre de Henri III et il écrivit l'apologie de Jean Châtel.
Ainsi, dès cette époque, on ne respectait plus rien, pas même le roi ; ce qui dominait, dans la Ligue et ailleurs, c'était l'esprit révolutionnaire. La France, en suivant sa pente naturelle , n'allait pas à la Eéf orme qui l'eût contenue, elle roulait déjà du côté de la Eévolution. Toutes les traditions étaient écartées, tout frein rompu, non seulement par ceux qui croyaient bien faire en cassant le trône pour étayer l'autel, mais encore par les adolescents affamés d'idéal et grisés d'héroïsme. Tel était cet Etienne de la Boétie qui mourut à trente-trois ans (1563) en laissant d'une vie si courte une trace assez profonde pour que Montaigne, son ami, l'ait proclamé grand homme, « le plus grand que j'aie connu au vif, je dis des parties
(1) Ch. Labitte, De la Démocratie chez les prédicateurs de la Ligue. 1841.
naturelles de l'âme et le mieux né. » Dans une déclamation véhémente, le Conir\in, ce jeune homme osa porter la main sur la monarchie.
Ce n'était pourtant point là tout l'esprit français. Entre les camps surexcités, il y avait les sages, les modérés, les c( politiques » : l'Hôpital, de Thou, Pasquier, etc. : ceux à qui devait se rallier la prudence de Henri IV. En 1561, l'Hôpital, (( le plus grand homme de la robe qui fut ni qui sera jamais » selon Brantôme, grava un mot nouveau : « tolérance religieuse )) dans les lois de notre pays. Il espérait calmer les esprits à force de sagesse, mais en ce temps de haines violentes, il dut bientôt comprendre que les hautes pensées ne suffisent point pour abattre les vagues de la mer. Ce qui dut le consoler un peu de ses déceptions, c'est qu'il les avait prévues, ce Je sais bien que j'aurai beau dire, écrivait-il, je ne désarmerai pas la haine de ceux que ma vieillesse ennuie. Je leur pardonnerais d'être si impatients s'ils dévoient gagner au change, mais quand je regarde tout autour de moi, je serais bien tenté de leur répondre, comme un bon vieil homme d'évêque, qui portoit, comme moi, une longue barbe blanche et qui, la montrant, disait : ce Quand cette neige sera « fondue, il n'y aura plus que de la boue. »
Cependant si l'excellent l'Hôpital qui aurait voulu « ôter ces noms diaboliques, noms de partis et de séditions : luthériens, huguenots, papistes, » et ne pas changer « le nom de chrétiens, » si l'Hôpital fut déçu et battu de son vivant (il mourut en 1573, un an après la Saint- Barthélémy), son esprit devait triompher à la longue et monter sur le trône avec Henri IV. Le torrent débordé rentra dans son lit; même la polémique finit par se calmer et se ranger; après les invectives des ligueurs,
nous eûmes la Satire mènippèe où l'esprit était assez maître de soi pom- rire avec grâce. Le pamphlet en prose et en vers s'élevait jusqu'à l'éloquence, jusqu'à la comédie. Il faut entendre Passerat souhaiter aux Allemands tout sorte de bonheur pour les inviter à rester chez eux et à cesser a leurs pilleries ».
Les oiseaux peints vous disent en leurs chants :
Retirez-vous, ne touchez à, ces champs ;
A Mars n'est point cette terre sacrée,
Ains à Phébus qui souvent se récrée.
N'y gâtez rien et ne vous y jouez :
Tous vos chevaux deviendroient encloués :
Yos chariots, sans aisseuils et sans roues,
Demeureroient versés parmi les boues...
Et, en fuyant, battus et désarmés,
Boiriez de l'eau que si pevi vous aimez.
Gardez-vous donc d'entrer en cette terre :
Ainsi jamais ne vous faille la guerre ;
Ainsi jamais ne laissiez en repos
Le porc salé, les verres et les pots ;
Ainsi toujours... sous la table ;
Ainsi toujours couchiez-vous à l'étable.
Vainqueurs de soif et vaincus de sommeil.
Ensevelis en vin blanc et vermeil.
Sales et nus, vautrés dedans quelque auge,
Comme un sanglier qui se souille en sa bauge !
Brief, tous souhaits vous puissent advenir.
Fors seulement d'en France revenir
Qui n'a besoin, ô étourneaux étranges,
De votre main à faire ses vendanges !
Peu à peu, Henri IV aidant, les lettres s'apaisent et cet apaisement va jusqu'à l'indifférence : elles se désintéressent toujours plus de la politique et de la religion, et « ne s'occupent plus que d'elles-mêmes » : c'est un caractère
qu'elles garderont jusqu'à la fin du dix-septième siècle. Tout y poussait : d'abord la fatigue des guerres civiles, puis le penchant naturel de nos meilleurs écrivains, dont la plupart n'étaient pas des hommes de guerre et ne demandaient que des nuits tranquilles, des loisirs studieux.
Amyot fut de ce nombre. Né à Melun de parents pauvres, instruit à Paris où il ne dédaignait pas, pour vivre, d'être le domestique des écoliers — sa mère lui envoyait, par les bateliers de Melun, un pain chaque semaine, et la nuit, faute de lumière, il lisait à la lueur de charbons ardents — puis maître es arts à dix-neuf ans, étudiant en droit, bientôt professeur à Bourges, abbé de Bellozane, comblé de caresses et de faveurs, le bon Amyot, comme on l'appelle « sans trop savoir (1) » passa cinq ans en Italie, alla au Concile de Trente (1551) avec une commission du roi, fut précepteur de deux princes royaux (1554) et traduisit Daphnis et CMoè, puis les Vies des hommes illustres (1559), enfin les Œuvres morales du même Plutarque qui parurent en 1572, l'année de la Saint-Barthélémy, dédiées au roi Charles IX ce pour témoigner à la postérité (dit la dédicace) et à ceux qui n'ont pas cet heur de vous connaître familièrement que Notre-Seigneur a mis en vous une singulière bonté de nature. »
Ce passage prouve la candeur d' Amyot qui vivait à l'écart, s'effaçant volontiers, jouant du clavecin, car il aimait la musique, et restant malgré tout le plus modeste des hommes. Il eut pourtant affaire à la Ligue qui fit de lui, jusque-là si heureux et si florissant, « le plus affligé, détruit et ruiné pauvi'e prêtre qui soit, comme je crois, en
(1) Sainte-Beuve, Camerîes dtc lundi, IV.
France... Outre le danger de ma personne, m'ajant été la pistole plusieurs fois présentée sur l'estomac, et les ordinaires indignités et oppressions que je reçois journellement de ceux d'Auxerre , le tout pour avoir été officier et serviteur du roi ; étant demeuré nu et dépouillé de tous moyens, de manière que je ne sais plus de quel bois (comme l'on dit) faire flèche , ayant vendu jusqu'à mes chevaux pour vivre; et pour accomplissement de tout malheur, cette prodigieuse et monstrueuse mort étant survenue (celle du roi Henri III, son bienfaiteur) me fait avoir regret à ma vie (1). »
Quand Amyot écrivit ces tristes lignes, il était déjà fort avancé en âge ; il mourut quatre ans après, en 1593, à quatre-vingts ans.
Dans cette longue carrière, il avait fort avancé la langue, on peut même dire que ce fut lui qui l'avança le plus. De ses prédécesseurs, l'un, Rabelais, était resté trop Rabelais; l'autre, Calvin, s'adressait à trop peu de gens pour accomplir chez nous ce que Luther avait fait en Allemagne; quant à Montaigne, qui vint après, c'était un Français d'outre-Loire, plein de pétulance, de hardiesse, fringant et pittoresque, mais Gascon comme Montluc, et n'ayant pas le délié, le coulant d' Amyot. Le traducteur de Plufcarque est le plus français et le moins provincial des contemporains : tous les magasins et tous les trésors de la langue (dit Vaugelas) « sont dans les ouvrages de ce grand homme et encore aujourd'hui nous n'avons guère de façons de parler nobles et magnifiques qu'il ne nous ait laissées ; et bien que nous ayons retran-
(1) Lettre d' Amyot au duc de Nevers, du 9 août 1589, citée dans la vie d' Amyot par l'abbé Le Bœuf.
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ché la moitié de ses phrases et de ses mots, nous ne laissons pas de trouver dans l'autre moitié presque toutes les richesses dont nous nous vantons et dont nous faisons parade. » Amyot voulait un style « élu, » composé des mots c( les plus propres... plus doux, sonnant le mieux à l'oreille, plus coutumièrement en la bouche des bien parlants... bons françois et non étrangers... » Il trouva ce qu'il voulait et Henri Estienne put dire de lui : ce II a sucé sans affectation tout ce qui étoit de beau et de doux en notre langue. »
Amyot fut le prince des traducteurs ; on l'a trouvé c( étrangement pesant et traînassier y> quand il écrivait pour son propre compte. Il n'avait son génie propre que quand il était ce porté par un autre, » et n'arrivait à la parfaite aisance de l'originalité que lorsqu'il voguait c( dans le plein courant de pensée d'un de ses auteurs favoris ». Ce qui ne diminue en rien son mérite. Toutes les langues que fit le seizième siècle furent faites par des traductions. Seulement, voici un point qui aurait dû sauter aux yeux des critiques : on traduisait la Bible pour constituer définitivement l'allemand, l'anglais, le hollandais, le danois, le suédois. Ce ne fut pas la Bible qui fixa le français, ce fut Plutarque. En passant par Amyot, qui le rendit naïf et bonhomme, Plutarque agit puissamment sur l'esprit national, ce Toute l'ancienne prose française, a dit Joubert, fut modifiée par le style d' Amyot et le caractère du livre qu'il avait traduit. » Montaigne était du même avis : après avoir donné à Jacques Amyot la palme sur tous nos écrivains français , pour le savoir, la persistance du travail, la naïveté et pureté de langage, etc., etc., l'auteur des Essais ajoute : ce Mais surtout je lui sais bon gré d'avoir su trier et choisir un livre si digne et si
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à propos pour en faire présent à son pays. Nous autres ignorants étions perdus si ce livre ne nous eût relevés du bourbier : sa merci (grâce à lui) nous osons à cette heure et parler et écrire ; les dames en régentent les maîtres d'école; c'est notre bréviaire. » C'est pourquoi Montaigne, qui, de son propre aveu, n'entendait rien au grec, lisait si assidûment le Plutarque d'Amyot et, même quand il écrivait, le tenait ouvert sur sa table, l'appelant notre Plutarque, mon Plutarque ce depuis qu'il est français ». Les écrivains du dix-septième siècle restèrent fidèles à leur doux aïeul; quand Tallemant s'avisa de vouloir corriger son ouvrage, Boileau appela Tallemant « le sec traducteur du français d'Amyot. » Racine, qui lisait à Louis Xiy les ce Vies des hommes illustres » non sans en rajeunir quelque peu la langue , parce que le roi n'entendait pas l'ancien français ; Racine disait de ce beau livre d'où tant de beaux drames sont sortis : il a « dans le vieux style du traducteur une grâce que je ne crois pas pouvoir être égalée dans notre langue moderne. » La Bruyère nous apprend que de son temps on lisait encore Amyot... et Coëffeteau; mais, ajoute-t-il, (c lequel lit-on de leurs contemporains (1) ?» Au siècle suivant, l'heureux traducteur ce qui avait rendu Plutarque populaire et que Plutarque rendit immortel, » était encore étudié avec grand profit par Jean- Jacques Rousseau et Bernardin de Saint-Pierre. Enfin de nos jours, à part quelques pédants
(1) On lit Montaigne dont vous venez de parler, pourrions-nous répondre à la Bruyère. Montaigne en effet (1533-1592) était bien plus le contemporain d'Amyot (1513-1593) que le dominicain Coëffeteau, évêque de Marseille, prédicateur de Henri IV et traducteur de Plorus. Il n'en est pas moins intéressant de savoir qu'en 1690 Amyot et Coëffeteau étaient mis sur la même ligne.
qui reprochent au facile prosateur de n'avoir pas su assez de grec, tout le monde lit Amyot et reste sous le charme. Chateaubriand lui-même, qui n'aimait pas Plutarque, et qui le définit « un agréable imposteur en tours naïfs, )) se laissa prendre pourtant quand , au retour d'un voyage en Orient, il lut dans la traduction d' Amyot la mort de Pompée. Il déclara que c'était le plus beau morceau des deux écrivains ; lisons-le donc, puisque Chateaubriand le met si haut. On sait l'histoire : Pompée, battu à Pharsale, s'était enfui presque seul sur un vaisseau à Lesbos où l'attendait Ccrnélie, sa nouvelle épouse. Il partit de ]à pour demander asile, en Egypte, à son pupille Ptolémée XII; mais les ministres de ce jeune roi, craignant César, firent assassiner Pompée en mer, sous les yeux de sa femme Cornélie et de son fils Sextus. Les assassins étaient allés chercher leur victime jusque sur sa galère pour l'amener sur le territoire égyptien. Pompée prit congé de Cornélie, et descendit dans la barque avec une suite très mince. (( Quand ils vinrent à approcher de la terre, Cornelia, avec ses domestiques et familiers amis, se leva sur ses pieds, regardant en grande détresse quelle seroit l'issue. Si lui sembla qu'elle devoit bien espérer quand elle aperçut plusieurs des gens du roi qui se présentèrent à la descente comme pour le recueillir (Pompée) et l'honorer : mais sur ce point, ainsi comme il prenoit la main de son affranchi Philippus pour se lever plus à son aise, Septimius (un de ses anciens soldats) vint le premier par derrière , qui lui passa son épée à travers le corps, après lequel Salvius et Achilles dégainèrent aussi leurs épées, et adonc Pompeius tira sa robe à deux mains au devant de sa face, sans dire ne faire aucune chose indigne de lui, et endura vertueusement les coups qu'ils lui
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donnèrent , en soupirant un peu seulement , étant âgé de cinquante-neuf ans, et ayant achevé sa vie le jour ensuivant celui de sa nativité. Ceux qui étoient devant les vaisseaux à la rade, quand ils aperçurent ce meurtre, jetèrent une si grande clameur que l'on l'entendoit jusqu'à la côte, et levant en diligence les voiles, se mirent à la rame pour s'enfuir, à quoi leur servit le vent qui se leva incontinent frais aussitôt qu'ils eurent gagné la haute mer, de manière que les égyptiens, qui appareilloient pour voguer après eux, quand ils virent cela, s'en déportèrent, et, ayant coupé la tête, en jetèrent le tronc du corps hors de la barque, exposé à qui eut envie de voir ce misérable spectacle.
ce Philippus, son affranchi, demeura toujours auprès, jusque à ce que les égyptiens furent assouvis de le regarder, et puis l'ayant lavé de l'eau de la mer, et enveloppé d'une sienne pauvre chemise, parce qu'il n'avoit autre chose, il chercha au long de la grève, où il trouva quelque demourant d'un vieil bateau de pêcheur dont les pièces étoient bien vieilles, mais suffisantes pour brûler un pauvre corps nu, et encore non tout entier. Ainsi, comme il les amassoit et assembloit, il survint un Eomain homme d'âge qui, en ses jeunes ans, avoit été à la guerre sous Pompéius : si lui demanda : ce Qui es-tu, (( mon ami, qui fais cet apprêt pour les funérailles du (( grand Pompéius ? » Philippus lui répondit qu'il étoit un sien affranchi. — « Ah! dit le Romain, tu n'auras « pas tout seul cet honneur, et te prie veuille moi rececc voir pour compagnon en une si sainte et si dévote rencc contre, afin que je n'aie point occasion de me plaindre (( en tout et partout de m'être habitué en pays étranger, ce ayant en récompense de plusieurs maux que j'y ai
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(( endurés, rencontré au moins cette bonne aventure de « pouvoir toucher avec mes mains et aider à ensevelir le c( plus grand capitaine des Romains. » Voilà comme Pompéius fut ensépulturé. Le lendemain, Lucius Lentulus ne sachant rien de ce qui étoit passé, ains venant de Cjpre, alloit cinglant au long du rivage, et aperçut un feu de funérailles, et Philippus auprès, lequel il ne reconnut pas du premier coup ; si lui demanda : « Qui est c( celui qui, ayant ici achevé le cours de sa destinée, re- « pose en ce lieu ? » Mais soudain, jetant un grand soupir, il ajouta : <c Hélas! à l'aventure est-ce toi, grand c( Pompéius ? » Puis descendit en terre , là où bientôt après il fut pris et tué. Telle fut la fin du grand Pompéius. »
Amyot nous conduit vers son successeur immédiat, son frère en Plutarque et son admirateur le plus chaud : plume gasconne, avons-nous dit, mais esprit bien français, contenu, tempéré, peu ou point tourmenté par l'infini, se contentant du : « Que sais-je? » qui répondait à toutes ses curiosités : nous allons aborder Michel de Montaigne.
(( Dernièrement que je me retirai chez moi , délibéré , autant que je pourrai, ne me mêler d'autre chose que de passer en repos et à part ce qui me reste de vie, il me sembloit ne pouvoir faire plus grande feveur à mon esprit, que de le laisser en pleine oisiveté s'entretenir soi-même et s'arrêter et rasseoir en soi , ce que j'espérai qu'il pût meshui (désormais) faire plus aisément, devenu avec le
temps plus poisant et plus mûr, mais je treuve, comme
Variam semper dant otia mentem,
que, au rebours, faisant cheval échappé* il se donne cent fois plus de carrière à soi-même qu'il n'en prenoit pour autrui, et m'enfante tant de chimères et monstres fantasques les uns sur les autres, sans ordre et sans propos, que, pour en contempler à mon aise l'ineptie et l'étrange té, j'ai commencé de les mettre en rooUe espérant avec le temps lui en faire honte à lui-même... (1). ce Je naquis entre onze heures et midi, le dernier jour de février 1533 comme nous comptons à cette heure, commençant l'an en janvier. Il n'y a justement que quinze jours j'ai franchi trente neuf ans ; il m'en faut, pour le moins autant. Cependant s'empêcher du pensement de chose si éloignée , ce serait folie. Mais quoi ? les jeunes et les vieux laissent la vie de même condition : nul n'en sort autrement que comme si tout présentement il y entroit ; joint qu'il n'est homme si décrépit , tant qu'il voit Mathusalem devant, qui ne pense avoir encore vingt ans dans le corps. Davantage, pauvre fol que tu es, qui t'a établi les termes de ta vie ? Tu te fondes sur les comptes des médecins : regarde plutôt l'effet et l'expérience. Par le commun train des choses, tu vis piéça (depuis longtemps) par faveur extraordinaire : tu as passé les termes accoutumés de vivre. Et qu'il soit ainsi, compte de tes cognoissants combien il en est mort avant ton âge plus qu'il n'en y a qui l'aient atteint... Ils vont, ils viennent, ils trottent, ils dansent ; de mort, nulles nouvelles : tout cela est beau ; mais aussi, quand elle arrive ou
(l) Essais^lxy. I, chap. viii.
à eux ou à leurs femmes, enfants et amis, les surprenant en dessoude (soudainement) et au découvert, quels forment s, quels cris, quelle rage et quel désespoir les accable ! vîtesvous jamais rien si rabaissé, si changé, si confus? Il y îsi.u.t prouveoù^ de meilleure heure et cette nonchalance bestiale, quand elle pourroit loger en la tête d'un homme d'entendement, ce que je treiwe entièrement impossible, nous vend trop cher ses denrées. Si c'étoit ennemi qui se pût éviter, je conseillerois d'employer les armes de la couardise : mais puisqu'il ne se peut, puisqu'il vous attrape fuyant et poltron aussi bien qu'honnête homme..., et que nulle trempe de cuirasse ne nous couvre... apprenons à le soutenir de pied ferme et à le combattre ; et pour commencer à lui ôter son plus grand avantage contre nous, prenons voie toute contraire à la commune, ôtons-lui l'étrangeté, pratiquons-le, accoutumons-le, n'ayons rien si souvent en la tête que la mort ; à tous instans représentons-la à notre imagination et en tous visages : au broncher d'un cheval , à la chute d'une tuile, à la moindre piqûre d'épingle, remâchons soudain : c( Eh bien ! quand ce seroit la mort même ! » et là-dessus roidissons-nous et nous efforçons... La préméditation de la mort est préméditation de la liberté : qui a a/pprins à mourir, il a dèsapprins à servir ; le savoir mourir nous affranchit de toute subiection et contrainte : il n'y a point de mal en la vie pour celui qui a bien corn prins que la privation de la vie n'est pas mal... Je suis pour celle heure en tel état. Dieu merci, que je puis déloger quand il lui plaira, sans regret de chose quelconque. Je me dénoue partout ; mes adieux sont tantôt j;rm5 de chacun, sauf de moi. Jamais homme ne se prépara à quitter le monde plus purement et pleinement, et ne s'en
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desprint plus universellement que je m'attends de faire. Les plus mortes morts sont les plus saines !(1).
(( Le bon père que Dieu me donna, qui n'a de moi que la reconnoissance de sa bonté, mais certes bien gaillarde, m'envoya dès le berceau nourrir à un pauvre village des siens et m'y tint autant que je fus en nourrice et encore au delà, me dressant à la plus basse et commune façon de vivre : magna pars liber tatis est bene moratus venter... Son humeur visoit encore à une autre fin, de me rallier avec le peuple et cette condition d'hommes qui a besoin de notre aide , et estimoit que je fusse tenu de regarder plutôt vers celui qui me tend les bras que vers celui qui me tourne le dos ; et fut cette raison aussi pourquoi il me donna à tenir, sur les fonts, à des personnes de la plus abjecte fortune, pour m'y obliger et attacher. Son dessein n'a pas du tout mal succédé : je m'adonne volontiers aux petits, soit pource qu'il y a plus de gloire, soit par naturelle compassion qui peut infiniement en moi (2)...
(( C'est un bel et grand adr/encement (ornement) sans doute que le grec et le latin, mais on l'achète trop cher. Je dirai ici une façon d'en avoir meilleur marché que de coutume, qui a été essayée en moi-même : s'en servira qui A^oudra. Feu mon père... en nourrice, et avant le premier dénouement de ma langue , me donna en charge à un Allemand, qui depuis est mort fameux médecin en France, du tout ignorant de notre langue et très bien versé en la latine. Cettui-ci qu'il avoit fait venir exprès, et qui étoit bien chèrement gagé, m'avoit continuellement entre les bras. Il en eut aussi avec lui deux
(1) Livre I, ch. xix.
(2) Livre III, ch. XIII.
autres moindres en savoir, pour me suivre et soulager le premier : ceux-ci ne m'entretenoient d'autre langue que latine. Quant au reste de sa maison, c'étoit une règle inviolable que ni lui-même ni ma mère, ni valet, ni chambrière ne parlaient en ma compagnie qu'autant de mots de latin que chacun a voit apprms pour jargonner avec moi. C'est merveille du fruit que chacun y fit : mon père et ma mère y ajiprindrent assez de latin pour l'entendre, et en acquirent à suffisance jDOur s'en servir à la nécessité, comme firent aussi les autres domestiques qui étoient plus attachés à mon service. Somme, nous nous latinisâmes tant, qu'il en regorgea jusques à nos villages tout autour, où il y a encore, et ont prins pied par l'usage, plusieurs appellations latines d'artisans et àhifils. Quant à moi, j'avais plus de six ans avant que j'entendisse plus de françois ou de périgordin que d'arabesque : et sans art, sans livre, sans grammaire ou précepte, sans fouet et sans larmes, j'avois apimns du latin tout aussi pur que mon maître d'école le savoit (1)... L'esprit je l'avais lent, et qui n'alloit qu'autant qu'on le menoit ; l'appréhension, tardive ; l'invention, lâche ; et, après tout, un incroyable défaut de mémoire... J'étois ûpoisant, mol et endormi, qu'on ne me pouvoit arracher de l'oisiveté, non pas (même) pour me faire jouer. Ce que je voyois , je le voyois bien, et sous cette complexion lourde, nourrissois des imaginations hardies et des opinions au-dessus de mon âge... Il n'y a rien tel (pour instruire un enfant) que l'appétit et l'affection : autrement on ne fait que des ânes chargés de livres , on leur donne à coups de fouet en gai de leur pochette pleine de science; laquelle, pour bien
Cl) Livre I, ch. xxv
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faire, il ne faut pas seulement loger chez soi, il la faut épouser...
(c Au demourant, mon langage n'a rien de facile et poli ; il est âpre et dédaigneux ayant des dispositions libres et déréglées : et me plaît ainsi, sinon par mon jugement , par mon inclination : mais je sens bien que parfois je m'y laisse trop aller, et qu'à force de vouloir éviter l'art et l'affectation, j'y retombe d'une autre part... Je suis tout simplement ma forme naturelle : d'où c'est, à l'aventure, que je puis plus à parler qu'à écrire. Le mouvement et action animent les paroles, notamment à ceux qui se remuent brusquement, comme je fais , et qui s'échauffent ; le port , le visage , la voix, la robe, l'assiette peuvent donner quelque prix aux choses qui d'elles-mêmes n'en ont guère, comme le babil... Mon langage françois est altéré, et en la prononciation, et ailleurs, par la barbarie de mon crû : je ne vis jamais homme des contrées de deçà, qui ne sentît bien évidemment son ramage, et qui ne blessât les oreilles pures françoises. Si ce n'est (encore n'est-ce pas) pour être fort entendu en mon périgordin, car je n'en ai non plus d'usage que de l'allemand, et ne m'en chault guère ; c'est un langage (comme sont autour de moi, d'une bande et d'autre, le poitevin, xaintongeois , angoumoisin, limosin, auvergnat) hrode (lâche), traînant, esfoiré : il y a, bien au-dessus de nous, vers les montagnes, un gascon , que je treuve singulièrement beau, sec, bref, agissant et à la vérité, un langage mâle et militaire plus qu'autre que j'entende, autant nerveux, puissant et pertinent comme le françois est gracieux, délicat et abondant. Quant au latin, qui m'a été donné pour maternel, j'ai perdu par désaccoutumance la promptitude de m'en pou-
voir servir à parler, oui et à écrire : en quoi autrefois je me faisois appeler maître Jehan. Voilà combien peu je vaux de ce côté-là (1).
ce Je ne cherche aux livres qu'à m'y donner du plaisir par un honnête amusement : ou si j'étudie, je n'y cherche que la science qui traite de la connaissance de moi-même et qui m'instruise à bien mourir et à bien vivre... Les difficultés, si j'en rencontre en lisant, je n'en ronge pas mes ongles; je les laisse là après leur avoir fait une charge ou deux... Si ce livre me fâche, j'en prends un autre ; et je ne m'y adonne qu'aux heures où l'ennui de rien faire commence à me saisir. Je ne me prends guère aux nouveaux, pource que les anciens me semblent plus pleins et plus roides... Les livres qui m'y servent (à ranger mes opinions et conditions) c'est Plutarque... et Sénèque. Ils ont tous deux cette notable commodité pour mon humeur, que la science que j'y cherche y est traitée à pièces décousues qui ne demandent pas l'obligation d'un long travail, de quoi je suis incapable... Quant à Cicéron, sa façon d'écrire me semble ennuyeuse... ce qu'il y a de vif et de moelle est étouffé par ses longueries âJapprêts. Si j'ai employé une heure à le lire, qui est beaucoup pour moi, et que je ramentoive ce que j'en ai tiré de suc et de substance, la plupart du temps, je n'y treuve que du vent... Je cherche des raisons bonnes et fermes, d'arrivée, qui m'instruisent à en soutenir l'effort; ni les subtilités grammairiennes , ni l'ingénieuse contexture de paroles et d'argumentation n'y servent. Je veux des discours qui donnent la première charge dans le plus fort du doute : les siens languissent autour du pot ; ils sont
(1) Livre II, ch. xvii.
bons pour l'école, pour le barreau et pour le sermon, où nous avons loisir de sommeiller et sommes encore, un quart d'heure après , assez à temps pour en retrouver le
(( Les historiens sont ma droite balle (mon plus facile amusement) ; car ils sont plaisants et aisés : et quant et quant l'homme en général, de qui je cherche la connaissance, y paroit plus vif et plus entier qu'en nul autre lieu (1)...
c( Cela m'a semblé un peu lâche, qu'ayant eu à dire qu'il avait exercé certain honorable magistrat (magistrature) à Rome, il (Tacitus) s'aille excusant que ce n'est point par ostentation qu'il l'a dit. Ce trait me semble bas de poil pour une âme de sa sorte, car le n'oser parler rondement de soi accuse quelque faute de cœur : un jugement roide et hautain, et qui juge sainement et sûrement, il use à toutes mains des propres exemples ainsi que de choses étrangères, et témoigne franchement de lui comme de choses tierces. Il faut passer par dessus ces règles populaires de la civilité en faveur de la vérité et de la liberté. J'ose non seulement parler de moi mais parler seulement de moi : je fourvois quand j'écris d'autres choses, et me dérobe à mon sujet. Je ne m'aime pas si indiscrètement et ne suis si attaché et mêlé à moi que je ne me puisse distinguer et considérer à quartier (à part moi) comme un voisin, comme un arbre : c'est pareillement faillir de ne voir pas jusques où on vaut, ou d'en dire plus qu'on n'en voit. Nous devons plus d'amour à Dieu qu'à nous, et le connaissons moins et si (cependant) en parlons tout notre saoul (2).
(1) Livre II, ch. x.
(2) Livre IIIj ch. viii.
« Voire mais, on me dira que ce dessein de se servir de soi, pom' sujet à écrire, serait excusable à des hommes rares et fameux qui, par leur réputation, auraient donné quelque désir de leur connaissance... Cette remontrance est très vraie, mais elle ne me touche que bien peu... Je ne dresse pas ici une statue à planter au carrefour d'une ville ou dans une église, ou place publique : c'est pour le coin d'une librairie (bibliothèque) et pour en amuser un voisin, un parent, un ami, qui aura plaisir à me raccointer et repratiquer en cette image. Les autres ont 'pri7is cœur de parler d'eux, pour j avoir trouvé le sujet digne et riche ; moi, au rebours, pour l'avoir trouvé si stérile et si maigre qu'il n'y pût échoir soupçon d'ostentation. Je juge volontiers des actions d'autrui ; des miennes, je donne peu à juger, à cause de leur 7iihiUté; je ne trouve pas tant de bien en moi, que je ne le puisse dire sans rougir... Et quand personne ne me lira, ai- je perdu mon temps de m'être entretenu tant d'heures oisives à des pensements si utiles et agréables?.. Je n'ai pas plus fait mon livre que mon livre m'a fait : livre consubstantiel à son auteur, d'une occupation propre, membre de ma vie, non d'une occupation et fin tierce et étrangère, comme tous autres livres. Ai-je perdu mon temps de rii'être rendu compte de moi, si continuellement, si curieusement... Combien de fois m'a cette besogne diverti de cogitations ennuyeuses ? et doivent être comptées pour ennuyeuses toutes les frivoles.., Quantes fois, étant marri de quelque action que la civilité et la raison me prohibaient de reprendre à découvert, m'en suis-je ici dégorgé, non sans dessein de publique instruction... Je n'ai aucunement étudié pour faire un livre; mais j'ai aucunement étudié pour ce que je l'avois fait : si c'est aucunement étudier, que effleurer et
pincer, par la tête ou par les pieds, tantôt un auteur, tantôt un autre, nullement pour former mes opinions ; oui, pour les assister pieça formées, seconder et servir (1).
(( Je me mariai à trente-trois ans... (2) de mon dessein j'eusse fui d'épouser la sagesse même, si elle m'eût voulu. Mais nous avons beau dire, la coutume et l'usage de la vie commune nous emportent ; la plupart de mes actions se conduisent par exemple, non par choix ; toutefois je ne m'y conviai pas proprement, on m'y mena, et y fus porté par des occasions étrangères ; or non seulement les choses incommodes, mais il n'en est aucune si laide et vicieuse et évitable qui ne puisse devenir acceptable par quelque condition et accident, tant l'humaine posture est vaine : et y fus porté, certes, plus mal préparé lors et plus rebours (à contre-cœur), que je ne suis à présent après l'avoir essayé... J'ai en vérité plus sévèrement observé les lois du mariage que je n'avois ni promis ni espéré. Il n'est plus temps de regimber quand on s'est laissé entraver : il faut prudemment ménager sa liberté ; mais depuis qu'on s'est soumis à l'obligation, il s'y faut tenir sous les lois du devoir commun, au moins s'en efforcer. Ceux qui entreprennent ce marché pour s'y porter avec haine et mépris font injustement et incommodément : et cette belle règle que je vois passer de main en main entre elles, comme un saint oracle :
Sers ton mari comme ton maître Et t'en garde comme d'un traître,
qui est à dire : « porte-toi envers lui d'une révérence contrainte, ennemie et défiante, » cri de guerre et défi, est
(1) Livre II, ch. xviii.
(2) Livre II, ch. vili.
pareillement injurieuse et difficile. Je suis trop mol pour dessein si épineux. A dire vrai, je ne suis pas encore arrivé à cette perfection d'habileté et galantise d'esprit que de confondre la raison avec l'injustice et mettre en risée tout ordre et règle qui n'accorde (ne s'accorde pas) à mon appétit : pour haïr la superstition, je ne me jette pas incontinent à l'irréligion. Si on ne fait toujours son devoir, au moins le faut-il toujours aimer et reconnaître : c'est trahison de se marier sans s'épouser... Un bon mariage, s'il en est, refuse la compagnie et conditions de l'amour, il tâche à représenter celles de l'amitié. C'est une douce société de vie, pleine de constance, de fiance et d'un nombre infini d'utiles et solides offices, et obligations mutuelles (1).
ce La touche d'un bon mariage et sa vraie preuve, regarde le temps que la société dure, si elle a été constamment douce, loyale, et commode. En notre siècle, elles (les femmes) réservent plus communément à étaler leurs bons offices et la véhémence de leurs affections envers leurs maris perdus ; cherchent au moins lors à donner témoignage de leur bonne volonté : tardif témoignage et hors de saison ! Elles preuvent plutôt par là qu'elles ne les aiment que morts : la vie est pleine de combustion ; le trépas, d'amour et de courtoisie. Comme les pères cachent l'affection envers les enfants, elles volontiers de même cachent la leur envers le mari pour maintenir un honnête respect. Ce mystère n'est pas de mon goût : elles ont beau s'écheveler et s'égratigner, je m'en vais à l'oreille d'une femme de chambre et d'un secrétaire, ce Comment étoiont-ils ? comment ont-ils vécu ensemble ?» —
(1) Livre III, ch. v.
KABELAIS ET MONTAIGNE. 185
Il me souvient toujours de ce bon mot de Tacite : Jadantius mœrent qim mimis dolent : leur rechigner est odieux aux vivants et vain aux morts. Nous dispenserons (permettrons) volontiers qu'on rie après, pourvu qu'on nous rie pendant la vie. Est-ce pas de quoi ressusciter de dépit, qui m'aura craché au nez pendant que j'étois, me vienne frotter les pieds quand je ne suis plus ? S'il j a quelque honneur a jjleurer les maris, il n'appartient qu'à celles qui leur ont ri : celles qui ont pleuré en la vie, qu'elles rient en la mort, au dehors comme au dedans. Aussi ne regardez pas à ces yeux moites et à cette piteuse voix, regardez ce port, ce teint et l'embonpoint de ces joues sous ces grands voiles ; c'est par là qu'elles parleur françois (1).
(c Un rhétoricien du temps passé disoit que son métiet étoit ce de choses petites les faire paroître et trouver c( grandes ». C'est un cordonnier qui sait faire de grands souliers à un petit pied. On lui eût fait donner le fouet en Sparte de faire profession d'une art piperesse et mensongère... Ceux qui masquent et fardent les femmes font moins de mal, car c'est chose de peu de perte de ne les voir pas en leur naturel...
ce Cette farcissure est un peu hors de mon thème; je m'égare : mais plutôt par licence que par mégarde ; mes fantasîes se suivent, mais parfois c'est de loing, et se regardent, mais d'une vue oblique. Les noms de mes chapitres n'en embrassent pas toujours la matière; souvent ils la dénotent seulement par quelque marque... J'aime l'allure poétique, à sauts et à gambades : c'est une art, comme dit Platon, légère, volage, démoniade. Il est des ouvrages
(1) Livre II, oh. xxxv.
en Plutarque — Plutarque, c'est mon homme — où il oublie son thème, où le propos de son argument ne se trouve que par incident, tout étouffé en matière étrangère.... 0 Dieu ! que ces gaillardes escapades, que cette variation a de beauté!... Je vais au change (je donne le change) indiscrètement et tumultuairement : mon style et mon esprit vont vagabondant de même. Il faut avoir un peu de folie, qui ne veut avoir plus de sottise (1)... Le parler que j'aime, c'est un parler simple et naïf, tel sur le papier qu'à la bouche ; un parler succulent et nerveux, court et serré ; non tant délicat et peigné comme véhément et brusque... platôt difficile qu'ennuyeux ; éloigné d'affectation, déréglé, décousu et hardi : chaque lopin y fasse son corps, non pédantesque, non fratesque (monacal), non plaideresque, mais plutôt soldatesque, comme Suétone appelle celui de Julius Csesar (2).
ce Or je suis d'une taille un peu au-dessous de la moyenne : ce défaut n'a pas seulement de la laideur, mais encore de l'incommodité à ceux là mêmement qui ont des commandements et des charges, car l'autorité que donne une belle présence (prestance) et majesté corporelle en est à dire... J'ai, au demourant, la taille forte et ramassée, le visage non pas gras mais plein ; la complexion entre le jovial et le mélancolique, moyennement sanguine et chaude ; la santé forte et allègre, jusque bien avant en mon âge, rarement troublée par les maladies. J'étois tel, car je ne me considère pas à cette heure que je suis engagé dans les avenues de la vieillesse, ayant piéça franchi les quarante ans... Ce que je serai doréna-
(1) Livre III, chap. IX.
(2) Livre I. chap. xxv.
vant, ce ne sera plus qu'un demi-être, ce ne sera plus moi, je m'échappe tous les jours et me dérobe à moi. D'adresse et de disposition, je n'en ai point eu... de la musique, ni pour la voix, que j'ai très inepte, ni pour les instruments, on ne m'y a jamais su rien apprendre. A la danse, à la paume, à la luide, je n'y ai pu acquérir qu'une bien fort légère et vulgaire suffisance; à nager, à escrimer, à voltiger et à sauter, nulle du tout. Les mains, je les ai si gourdes (maladroites) que je ne sais pas écrire seulement pour moi; de façon que, ce que j'ai barbouillé, j'aime mieux le refaire que de me donner la peine de le démêler ; et ne lis guère mieux : je me sens poiser aux écoutants : autrement bon clerc. Je ne sais pas clore à droit une lettre, ni ne sus jamais tailler plume ni trancher à table, qui vaille, ni équiper un cheval de son harnois , ni porter à poing un oiseau et le lâcher, ni parler aux chiens, aux oiseaux, aux chevaux. Mes conditions corporelles sont, en somme, très bien accordantes à celles de l'âme : il n'y a rien d'allègre, il y a seulement une vigueur pleine et ferme ; je dure bien à la peine, mais j'y dure si je m'y porte moi-même, et autant que mon désir m'y conduit. Autrement, si je n'y suis alléché par quelque plaisir, et si j'ai autre guide que ma pure et libre volonté, je n'y vaux rien ; car j'en suis là que, sauf la santé et la vie, il n'est chose pour quoi je veuille ronger mes ongles, et que je veuille acheter au prix du torment d'esprit et de la contrainte... Extrêmement oisif, extrêmement libre, et par nature et par art, je prêterais aussi volontiers mon sang que mon soin. J'ai une âme libre et toute sienne, accoutumée à se conduire à sa mode : n'ayant eu, jusques à cette heure, ni commandant ni maître forcé, j'ai marché aussi avant et le pas qu'il m'a
plu ; cela m'a amolli et rendu inutile au service d'autrui, et ne m'a fait bon qu'à moi. Et pour moi, il n'a été besoin de forcer ce naturel poisanf, paresseux et fainéant ; car, m'étant trouvé en tel degré de fortune, dès ma naissance, que j'ai eu occasion de m'y arrêter, et en tel degré de sens que j'ai senti en avoir occasion, je n'ai rien cherché, et n'ai aussi rien j;rms; je n'ai eu besoin que de la suffisance de me contenter... Peu de passions m'ont troublé le sommeil ; mais des délibérations, la moindre me le trouble... Aux événements, je me porte virilement; en la conduite, puérilement; l'horreur delà chute me donne plus de fièvre que le coup. Le jeu ne vaut pas la chandelle : l'avaricieux a plus mauvais compte de sa passion que n'a le pauvre,... et il y a moins de mal souvent à perdre sa vigne qu'à la plaider. La plus basse marche est la plus ferme : c'est le siège de la constance ; vous n'y avez besoin que de vous ; elle se fonde là et appuie
tout en soi Quant à l'ambition qui est voisine de la
présomption, ou fille plutôt, il eût fallu, pour m'avancer, que la fortune me fût venue quérir par le poing, car de me mettre en peine pour une espérance incertaine, et me soumettre à toutes les difficultés qui accompagnent ceux qui cherchent à se pousser en crédit sur le commencement de leur progrès, je ne l'eusse su faire... A quelque chose sert le malheur : il fait bon naître en un siècle foi't dépravé ; car, par comparaison d'autrui, vous êtes estimé vertueux, à bon marché : qui n'est que parricide en nos jours et sacrilège, il est homme de bien et d'honneur (1)... Nos mœurs sont extrêmement corrompues et penchent
(1) Montaigne dit ailleurs : C( Il me semble que nous ne pouvons jamais être assez méprisés^ selon nos mérites. ))
EABELAIS ET MONTAIGNE. 189
d'une merveilleuse inclination vers l'empirement : toutefois, pour la difficulté de nous mettre en meilleur état, et le danger de ce croulement, si je pouvois planter une cheville à notre roue et l'arrêter en ce point, je le ferois de bon cœur... Le pis que je trouve en notre état, c'est l'instabilité, et que nos lois, non plus que nos vêtements, ne peuvent prendre aucune forme arrêtée. Il est bien aisé d'accuser d'imperfection une police, car toutes choses mortelles en sont pleines, et il est bien aisé d'engendrer à un peuple le mépris de ses anciennes observances : jamais homme n'entreprint cela qu'il n'en vînt à bout ; mais d'y rétablir un meilleur état en la place de celui qu'on a ruiné, à ceci plusieurs se sont morfondus de ceux qui l'avoient entreprins. Je fais peu de part à ma prudence de ma conduite ; je me laisse volontiers mener à l'ordre public du monde. Heureux (le) peuple qui fait ce qu'on commande mieux que ceux qui commandent, sans se tormenter des causes ; qui se laisse mollement rouler après le roulement céleste ! l'obéissance n'est jamais pure ni tranquille en celui qui raisonne et qui plaide (1)...
(( Je suis dégoûté de la nouvelleté, quelque visage qu'elle porte; et ai raison, car j'en vois des effets très dommageables : celle qui nous presse depuis tant d'ans (vingt-cinq ou trente ans, disait l'édition de 1588), elle n'a pas tout exploité ; mais on peut dire, avec apparence, que par accident elle a tout produit et engendré, voire et les maux et ruines qui se font depuis, sans elle et contre elle : c'est à elle de s'en prendre au nez :
Heu ! patior telis facta, vulnera meis 1(2)
(1) Livre II, chap. xvii.
(2) Ovide. — Essais, livre I, chap. xxii. .
a Le soin de s'augmenter en sagesse et en science, ce fat la première ruine du genre humain ; c'est la voie par où il s'est précipité à la damnation éternelle ; l'orgueil est sa perte et sa corruption ; c'est l'orgueil qui jette l'homme à quartier des voies coimnunes, qui lui fait embrasser les nouvelletés, et aimer mieux être chef d'une troupe errante et dévoyée au sentier de perdition (ceci est contre les réformateurs) ; aimer mieux être régent et précepteur d'erreur et de mensonge, que d'être disciple en l'école de vérité, se laissant mener et conduire par la main d'autrui à la voie battue et droiturière (1)...
(( Ce n'est pas sans grande raison, ce me semble, que l'église défend l'usage promisciie (mêlé), téméraire et indiscret des saintes et divines chansons (les psaumes traduits par les réformés) que le Saint-Esprit a dictées à David. Il ne faut mêler Dieu à nos actions qu'avec révérence et attention pleine d'honneur et de respect... Ce n'est pas raison... de voir tracasser par une salle et par une cuisine le saint livre des sacrés mystères de notre créance... Ce n'est pas l'étude de tout le monde ; c'est l'étude des personnes qui y sont vouées, que Dieu y appelle ; les méchants, les ignorants s'y empirent ; ce n'est pas une histoire à conter; c'est une histoire à révérer, craindre et adorer. Plaisantes gens, qui pensent l'avoir rendue palpable au peuple, pour l'avoir mise en langage populaire ! Ne tient-il qu'aux mots, qu'ils n'entendent tout ce qu'ils trouvent par écrit ? Dirai-je plus ? Pour l'en approcher de ce peu, ils l'en reculent : l'ignorance pure, et remise toute en autrui, étoit bien plus salutaire et plus savante que n'est cette science verbale et vaine,
(1) Livre II, chap. xii.
EABELAIS ET MONTAIGNE. 191
nourrice de présomption et de témérité. Je crois aussi que la liberté à chacun de dissiper une parole si religieuse et importante, à tant de sortes d'idiomes, a beaucoup plus de danger que d'utilité (1)... »
Trois sauvages, ce ignorant combien coûtera un jour à leur repos et à leur bonheur la connaissance des corruptions de deçà, et que de ce commerce naîtra leur ruine... furent à Rouen du temps que le feu roi Charles neuvième y étoit... Je parlai à l'un d'eux fort longtemps... Sur ce que je lui demandai quel fruit il recevoit de la supériorité qu'il avoit parmi les siens, car c'étoit un capitaine et nos matelots le nommoient roi, il me dit que c'étoit (c marcher le premier à la guerre.... » (Je lui demandai encore) si hors la guerre toute son autorité étoit expirée ; il dit qu'il lui en restoit cela que, quand il visitoit les villages qui dépendoient de lui, on lui dressoit des sentiers au travers des haies de leurs bois par où il pût passer bien à l'aise. — Tout cela ne va pas trop mal : mais quoi ! ils ne portent point de haut de chausses (2)..,
«... En la vertu même, le dernier but de notre visée c'est la volupté. Il me plaît de battre leurs oreilles de ce mot qui leur est si fort à contrecœur (3). Je me suis ordonné d'oser dire tout ce que j'ose faire, et me déplais des pensées impubliables : la pire de mes actions et conditions ne me semble pas si laide, comme je trouve laid et lâche de ne l'oser avouer (4)... La sagesse a pour son but la vertu qui n'est pas, comme dit l'école, plantée à la tête d'un mont coupé, raboteux et inaccessible : ceux
(1) Livre I, chap. lyi.
(2) Livre I, chap. xxx.
(3) Livre I, chap. xix.
(4) Livre III, chap. v.
qui l'ont approchée la tiennent, au rebours, logée dans une belle plaine fertile et fleurissante, d'où elle voit bien sous soi toutes choses ; mais si peut-on y arriver, qui en sait l'adresse, par des routes ombrageuses, gazonnées et doux fleurantes, plaisamment, et d'une pente facile et polie comme est celle des voûtes célestes. Pour n'avoir hanté cette vertu suprême, belle, triomphante, amoureuse, délicieuse pareillement et courageuse, ennemie professe et irréconciliable d'aigreur, de déplaisir, de crainte et de contrainte, ayant pour guide nature, fortune et volupté pour compagnes ; ils sont allés, selon leur faiblesse, peindre cette sotte image, triste, querelleuse, desjnfe, menaceiise, mi- 7ieuse, et la placer sur un rocher à l'écart, emmi des ronces : fantôme à étonner les gens (1)... »
« Si me faut-il voir enfin s'il est en la puissance de l'homme de trouver ce qu'il cherche, et si cette quête qu'il y a employée depuis tant de siècles l'a enrichi de quelque nouvelle force et de quelque vérité solide... Le plus sage homme qui fut oncques, quand on lui demanda ce qu'il savoit, répondit : ce Qu'il savoit cela qu'il ne sa- « voit rien »... L'ignorance qui se sait, qui se juge et qui se condamne, ce n'est pas une entière ignorance; pour l'être, il faut qu'elle s'ignore soi-même : de façon que la profession des pyrrhoniens est de branler, douter et enquérir, ne s'assurer de rien, de rien ne se répondre... Yautil pas mieux demeurer en suspens que de s'infrasquer (s'embrouiller) en tant d'erreurs que l'humaine fantaisie a produites ? Yaut-il pas mieux suspendre sa persuasion, que se mêler à ces divisions séditieuses et querelleuses ? Qu'irai-je choisir ? ce Ce qu'il vous plaira, pourvu que
(1) Livre I, chap. xxv.
« VOUS choisissiez. » Voilà une sotte réponse... Prenez le plus fameux parti, jamais il ne sera si sûr qu'il ne vous faille... De toutes les opinions humaines et anciennes, touchant la religion, celle-là me semble avoir eu le plus de vraisemblance et plus d'excuse, qui reconnaissait Dieu comme une puissance incompréhensible... De celles (des religions) auxquelles on a donné corps, comme la nécessité l'a requis parmi cette cécité universelle, je me feusse, ce me semble, plus volontiers attaché à ceux qui adoroient le soleil... d'autant qu'outre cette sienne grandeur et beauté, c'est la pièce de cette machine que nous découvrons la plus éloignée de nous, et par ce moyen si peu connue, qu'ils étoient pardonnables d'en entrer en admiration et révérence... Je vois les philosophes pyrrhoniens qui ne peuvent exprimer leur générale conception en aucune manière de parler, car il leur faudrait un nouveau langage : le nôtre est tout formé de propositions affirmatives qui leur sont du tout ennemies ; de façon que, quand ils disent je doute, on les tient incontinent à la gorge, pour leur faire avouer qu'au moins assurent et savent-ils cela qu'ils doutent... Cette fantasie est plus sûrement conçue par interrogation : que sais-je ? comme je la porte à la devise d'une balance (1)... »
Tel fut Montaigne d'après Montaigne. Pour le connaître par le menu dans sa vie entière, depuis les fredaines de son jeune temps jusqu'aux coliques de sa vieillesse, il suffit de le laisser parler; nul n'a décrit avec plus de franchise et de fidélité ce « sujet merveilleusement vain, divers et ondoyant qui est l'homme, » et qui fut Montaigne. Y mit-il, comme l'a cru Jean-Jacques,
(1) Livre II, chap. xir.
de a la fausse naïveté », et, « en faisant semblant d'avouer ses défauts, » eut-il grand soin « de ne s'en donner que d'aimables ? » On peut répondi'e qu'en tout cas, aux yeux du plus grand nombre, les Essais sont un livre de meilleure foi que les Confessions . <( Quand je me confesse à moi-même religieusement, disait le gentilhomme périgourdin, je trouve que la meilleure bonté que j'aie a quelque teinte vicieuse. » Jean-Jacques n'a jamais fait d'aveu si franc, (c Ce n'est pas pour la montre, disait encore l'auteur des Essais , que notre âme doit jouer son rôle ; c'est chez nous, au dedans, où nuls yeux ne donnent que les nôtres. » Au fond, c'était un sage, très conservateur, aimant les natures tempérées et moyennes, peu digne des guerres civiles, eût dit Agrippa d'Aubigné. Il fut plus d'une fois victime de sa modération, « iMlaudé (écorché) à toutes mains, » guelfe au gibelin, gibelin au guelfe. Après sa mort, il intrigua encore et fâcha certains esprits qu'il inquiétait : ce Le sot projet que Montaigne a eu de se peindre ! Et cela, non pas en passant et contre ses maximes, comme il arrive à tout le monde de faillir, mais par ses propres maximes et par un dessein premier et principal ! Car de dire des sottises par hasard et par faiblesse, c'est un mal ordinaire, mais d'en dire par dessein, c'est ce qui n'est pas supportable. » Cependant Pascal écrit ailleurs : « On ne peut voir sans joie, dans cet auteur (Montaigne), la superbe raison si invinciblement fi'oissée par ses propres armes et cette révolte si sanglante de l'homme contre l'homme... » Il semble un moment que Pascal va se livrer tout à fait, mais on sent qu'il se défie de cet esprit si mobile et agile, s'échappant si vite et si loin. « Il le traitait de pyrrhonien et l'accusait de ne penser qu'à mourir mollement et lâchement
par tout son livre (1). » Un autre, au contraire (le cardinal Du Perron), déclare que ce livre est le bréviaire des honnêtes gens. D'autres y ont vu du stoïcisme ; d'autres, une philosophie qui inspire « la nonchalance du salut » ; M. F. Bigorie de Laschamps déclare que Montaigne fait croire à la vie éternelle. De Thou trouve en lui un homme franc ; M. de Sacy (de Port-Royal) le traite d'épicurien ; M. de Sacy (du Journal des Débats) l'aime et le lit beaucoup, mais ne s'en vante pas ; l'ancien Balzac le louait de savoir ce qu'il disait, tout en l'accusant de ne pas toujours savoir ce qu'il allait dire ; Mcole (à en croire La Bruyère) « ne pensait pas assez pour goûter un auteur qui pense beaucoup ; » Malebranche « pensait trop subtilement pour s'accommoder de pensées qui sont naturelles. » De nos jours enfin, car on aurait trop à faire à
(1) Pascal était hanté par Montaigne; les Pensées naissent des Essais et en plus d'un lier les reproduisent : c( Plaisante justice qu'une rivière ou une montagne borne : vérité en deçà des Pyrénées, erreur au delà (Pascal). » — C( Le trajet d'une rivière fait crime. Quelle vérité que ces montagnes bornent, qui est mensonge au monde qui se tient au delà (Montaigne) !» — Et cette pensée entière n'est-elle pas de Montaigne? C( Chaque chose est ici vraie en partie, fausse en partie... Rien n'est vrai, en l'entendant du pur vrai. Que dirat-on qui soit bien? La chasteté? Je dis que non, carie monde finirait. Le mariage? Non, la continence vaut mieux. De ne pas tuer? Non, car les désordres seraient horribles et les méchants tueraient les bons. De tuer? Non, car cela détruit la nature. Nous n'avons ni vrai ni bien qu'en partie et mêlé de mal et de faux. » Non, cette pensée est de Pascal (Edit. Molinier, I, 168). — Au reste, le cadet avouait ses emprunts et les excusait dans sa préface : C( Ce n'est pas dans Montaigne, mais dans moi que je trouve tout ce que j'y vois... Qu'on ne dise pas que je n'ai rien dit de nouveau, la disposition des matières est nouvelle; quand on joue à la paume, c'est une même balle dont joue l'un et l'autre, mais l'un la place mieux. »
recueillir tous les témoignages, Saint-Marc G-irardin a déclaré Montaigne un peu égoïste, sceptique et doutant en un temps où l'on s'entr'égorgeait pour des opinions, dilettante en morale et remuant tout sans rien renverser, trop paresseux pour faire un choix et un triage parmi les croyances : enfin quiétiste en politique et en religion, « dédaigneux des formes au point de les maintenir ». Sainte-Beuve a dit le mot définitif : « C'est le Français le plus sage qui ait jamais existé (1); » en ajoutant le « plus Français » on ne serait que juste. Chez d'autres, en effet, la langue est plus gauloise, moins gasconne, mais l'esprit français qui, même dans ses pétulances et ses turbulences, a seul appris des anciens l'art de se modérer, de se contenir ; ce ces arrêts ronds et nets, où l'on reconnaît la force d'un bon cheval ; » cette gaîté du bon sens qui s'ingénie à rester dans le vrai, même aux heures de licence et de folie ; le nil nimis^ le quod decet qui tient la fantaisie en bride, et l'empêche de s'abattre aux endroits scabreux ; le talent de tout dire sans choquer, de passer entre les gouttes, de glisser comme chat sm' braise, de prouver qu'on aime la modestie même en choisissant telle ce sorte de propos scandaleux », voilà qui appartient en propre à Montaigne. Aussi, bien qu'il eût écrit le moins chrétien de tous les livres , reçut-il l'honneur, à Rome, de baiser la mule du pape Grégoire XIII, qui l'exhorta paternellement à « continuer la dévotion qu'il avait toujours portée à l'Église » et lui conféra le titre de citoyen romain.
Montaigne sortit donc de France et arriva d'emblée un peu partout, chez les esprits pensifs aimant la sagesse
(1) Nouveaux lundis, II, 177.
aisée et pratique. Traduit en anglais par un Italien (Giovanni Florio), il était déjà populaire outre Manche aux premières années du dix-septième siècle. Samuel Daniel disait de lui en 1G02 : « Notre prince Montaigne ou plutôt notre roi. » Cette traduction parvint sous les yeux du premier dramatiste anglais et le conduisit peut-être à Plutarque. En tout cas, on possède encore le Montaigne anglais qui appartint à Shakespeare et qui fut annoté de sa main. C'est ainsi que Eabelais d'abord et Calvin, puis Ronsard, Amyot, Du Bartas, enfin Montaigne, relevèrent la France, un peu dédaignée et négligée depuis Jean de Meung, au rang de grande puissance littéraire.