‹ La réforme, de Luther à Shakespeare \Chapitre 8 sur 17 · V. — Le déclin du Tasse · texte numérisé non relu

V. — Le déclin du Tasse

Ainsi la Eéforme, en France, éveilla, remua quantité d'esprits qui, pour la plupart, devaient la quitter et la combattre ; en Espagne et en Italie, elle n'eut guère d'autre effet que de susciter une puissante réaction. Kome se fit longtemps prier pour y prendre garde : on ne vit d'abord, dans la révolution religieuse, qu'une querelle d'Allemands entre augustins et dominicains : tel était l'avis de Léon X qui se contenta d'excommunier les mauvais payeurs d'indulgences, a Et cependant, écrit Bonivard, fallut que se trouvât vi'ai le dit du sage ; l'extrémité de joie est commencement de tristesse et ne peut demeurer aucune chose trop haut longuement, car ce pape fit plus de bien que n'avait fait aucun de ses prédécesseurs, non pas

de soi-même, mais par accident, car de son malfait advint bien, mais comment ? Tous ses prédécessem-s avaient toujours tenu les Allemands pour bêtes, si que le pape Jules les appelait pecora campi , et à bon droit, car ils se laissaient à eux bâter et chevaucher comme beaux ânes en façon ou les menaçant des coups de bâton d'excommuniement, ou les alléchissant pour leur présenter des chardons de pardons, ils les faisaient trotter au moulin et de là leur apporter tant de farine qu'ils voulaient ; mais ce pape Léon pour trop presser l'âne et le charger, il le fit ruer et verser le sac duquel il l'avait trop chargé ; ce âne s'appelle Martin comme tous les ânes ; de son surnom Luther (1). »

Léon X ne vit donc pas qu'au delà des Alpes la Réforme serait une insurrection nationale et une transformation religieuse. Ce pape ingénieux ne connaissait bien que son pays où le mouvement ne pouvait réussir, parce que, dans son pays, il n'y avait plus rien de religieux et de national. La Renaissance éoait allée jusqu'à l'antiquité pour combattre le moyen âge ; elle ne pouvait revenir sur ses pas, ni s'arrêter à mi-chemin, ni se tenir à mi-côte en donnant des demi-satisfactions à la raison et à la foi. D'autre part les politiques ne sentirent point le parti qu'ils pouvaient tirer du soulèvement religieux; Gruichardin, on l'a vu, ne s'en douta que bien tard et n'osa le dire à personne. Un seul homme eut, dans sa vie active et militante, l'idée d'exploiter la Réforme au profit de l'indépendance et de la liberté : ce fut François Burlamaqui, citoyen lucquois (2) : il périt sur l'échaf aud , très brave-

(1) François BoNiVARD, ^(7ms eMevîs c?e la source de V idolâtne.

(2) Ernesto Masj, l Buî'Iamacchî, 1876. "^

ment, en homme qui avait appris Théroïsme dans Plutarque.

C'est ainsi qu'en Italie, privée d'appui politique et de base religieuse , la Réforme ne produisit que des agitations stériles et de longues persécutions. Quelques livres luthériens importés à Pavie par un libraire (dès l'an 1519) ; des conciliabules à Naples autour d'un gentilhomme espagnol, Jean Yaldès, « très noble chevalier de César, encore plus noble chevalier du Christ ; » une colonie de Vaudois établie en Calabre ; une académie de courtisans, réformés à huis-clos, groupés à Ferrare autour de Eenée de France ; enfin une chapelle fondée à Lucques et desservie par le plus sage des savants , Pierre Martyr : voilà toute la réforme italienne. La répression fut prompte et dure; une jeune femme très lettrée, Olympe Morata (1), qui, sauvée de l'incrédulité par la Réforme, adressait à Dieu des vers grecs et latins, dut émigrer en Allemagne cù elle connut toutes les misères ; la duchesse Renée, séparée de ses enfants, isolée, humiliée, fut forcée, dit-on, d'aller à la messe; les assemblées de Naples furent dissoutes ; les Y audois des Calabres , massacrés; les réformés de Lucques, persécutés jusque dans l'exil ; les réformateurs Pierre Martyr, Socin, Clentil, Bernardin Ochin, réduits à fuir pour échapper au bûcher ou à la potence; ceux qui restèrent, Carnesecchi, Aonio Paleario, d'autres encore, condamnés au feu : on les pendait quelquefois avant de les brûler. Ainsi finit en Italie la révolution religieuse.

I ] y eut pourtant un essai de réforme intérieure ; tout en livrant aux flammes les calvinistes et les luthériens,

(1) Jdles Bonnet, Olympia Morata, 1856.

on sentait qu'à certains égards ils avaient raison. Le Concile de Trente essaya de faire leur besogne et j réussit en partie. Ce concile a été diversement jugé par les historiens qu'il a produits. L'un d'eux, le frère Paul, Paolo Sarpi, de Venise, avait étudié toutes les sciences, même la théologie, sans trop se compromettre : il se disait catholique en gros et protestant en détail. C'était un petit homme très doux, très simple, vivant en ascète, sans plus manger que ne fait un oiseau; de plus, patriote obstiné, acharné ; ce quand il eut à défendre son pays , il devint plus grand que le doge ». Son Histoire du Concile de Trente est un récit tout uni, sans phrases, ne donnant que des faits sans avoir l'air de prendre parti pour personne, et présentant ainsi , comme une comédie d'intrigue étonnamment frivole, les solennelles délibérations qui devaient fixer à tout jamais le régime religieux de la catholicité. D'autres historiens (notamment le jésuite Pallavicini) relevèrent le concile en citant d'autres faits, non moins exacts peut-être, et en accompagnant leur récit de beaux gestes oratoires. Il est à supposer que tous les deux eurent à moitié raison. Des critiques patients, après les avoir confrontés avec soin, les ont trouvés d'accord sur les choses essentielles : il n'y a guère entre eux qu'une différence de point de vue et de couleur.

Le frère Paul, défendant Venise, fut constamment protégé, honoré même en son pays. Il est vrai qu'on l'assassina un beau soir (5 octobre 1607), au moment où il rentrait dans son couvent, mais il ne mourut pas de la blessure. Ayant touché le stylet qui l'avait frappé, il le fit suspendre au crucifix de l'église des Servîtes avec cette inscription : Dei Filio liheratori. Après sa mort (1023), le peuple l'honora comme un saint , parce qu'il avait sauvé

riionneur et les droits de Venise. Son dernier mot, adressé non pas à son âme, mais à sa patrie, fut celui-ci : Esto yerpetua.

Le Concile de Trente avait prononcé la rupture définitive de F Église avec la Réforme et la Renaissance. Avant cette rupture, en Italie (1), la théologie et la philosophie vivaient l'une à côté de l'autre sans trop se gêner, à peu près comme le classicisme et le catholicisme ; les plus fortes hardiesses faisaient leur chemin , à l'abri d'une clause commode, salva lafede, déclarant qu'elles ne touchaient point à la foi. C'était comme un compromis tacite qui permettait au monde de se pousser en avant , sans trop de secousses. Après le concile, plus d'équivoque possible : d'un côté la raison, la science, la conscience armées de tous leurs droits, de l'autre l'Église qui s'était mise enfin d'accord avec la monarchie ; le pape et le roi, appuyés désormais l'un sur l'autre , consacrés l'un par l'autre, inviolables, indiscutables, s'immobiliseront.

Mais l'autorité ne pouvait s'imposer aux esprits de la Renaissance ; il était aussi impossible de restaurer la foi que de commander la vertu. Tout ce qu'on put obtenir, ce fut l'observance des formes : en termes plus francs , l'hypocrisie. On érigea en règles de sagesse la dissimulation, la fausseté dans le langage, dans la conduite publique et privée, immoralité profonde qui enleva toute dignité à la vie, toute autorité au for intérieur. Les classes cultivées, incrédules et sceptiques, se résignèrent à cette vie en masque aussi aisément qu'elles s'étaient accommodées à la domination étrangère. Quant aux plèbes, elles végétaient. Grâce à cet état d'acquiescement passif

(1) De Sanctis, Settembrini, etc.

et de somnolence morale, tous les genres de réaction purent sévir impunément, et l'on vit paraître V Index lïhrorum proMMtorum, cette revanche du Moyen Age restauré sur la Renaissance qui avait inventé l'imprimerie.

Avant Paul IV (Caraffa), la Sorbonne, et avant la Sorbonne, Charles-Quint, avaient déjà catalogué les produits défendus de la presse ; mais quand l'ordre de ne pas lire vint de Rome, il fut exécuté avec plus de soumission qu'on ne croirait. Il y a là un fait littéraire dont les conséquences ne sont pas encore assez connues. L'Index de 1559 mit en interdit soixante et une imprimeries et défendit de lire tout ouvrage qui en sortirait dorénavant, quelle qu'en fût la matière. Un bon catholique, Latini, écrivait à ce propos : « A quoi rêvez-vous, de vouloir publier de nouveaux ouvrages , à l'heure où on nous interdit presque tous les ouvrages existants? On je me trompe, ou parmi nous on ne trouvera de longtemps personne qui ose écrire autre chose que sa correspondance (1). » L'un des premiers livres défendus fut le Nouveau Testament annoté par Erasme, l'humaniste aimé de Léon X. Puis Machiavel et tous ceux qui avaient attaqué la papauté , ne fut-ce qu'en son pouvoir temporel ; enfin, un peu tard, les auteurs obscènes, pas tous cependant; Straparole, Bandel, Firenzuola et beaucoup d'autres furent épargnés. Boccace, il est vrai, paraît au nombre des interdits, mais seulement clonec corrigatur; on ne le jette donc pas au feu, on l'expurge; on supprime dans ses contes la pointe hérétique en y laissant la pointe grivoise qui ne peut faire de mal. Chaque fois que les cen-

(1) Ch. Dejob. Le V Influence du concile de Trente sur la littérature et les beaux-arts chez les peuples catholiques, 1884.

seurs « rencontrent un membre du clergé dans une intrigue compromettante, ils le changent, d'un trait de plume, en un étudiant, en un professeur ; ils transforment les abbesses en bourgeoises; en un mot, ils sécularisent les moines séducteurs et les nonnes galantes. » C'est un défenseur de l'Eglise et du Concile, M. Ch. Dejob, qui a écrit cela.

Il est aisé de voir ce qui résulta de ces prohibitions : ignorance presque partout, çà et là désobéissance ou hypocrisie. De plus les presses émigrèrent dans les pays réformés : en Allemagne, en Hollande, en Suisse. Aussi fut-ce en partie pour garder ses imprimeurs, dont l'industrie était fructueuse, que Venise se mit en lutte avec Rome et passa quelque temps pour une ville de liberté.

Avec le Concile de Trente et l'Index, vinrent les jésuites. Ici encore la critique voudrait désarmer ; même après avoir lu les livres récents des contradicteurs (1), on ne peut qu'admirer dans Ignace de Loyola l'une des plus grandes figures du seizième siècle. Ses portraits nous montrent un visage accentué, d'une forte ossature, des yeux petits mais brillants et perçants , le nez aquilin, la bouche énergique, la lèvre inférieure un peu forte, le teint olivâtre ; tout cela, joint à la maigreur de l'ascète, devait frapper les yeux. Ignace avait, de plus, se croyant élu de Dieu, l'autorité de la conviction, le zèle ardent, l'exaltation mystique , des rêveries maladives , une volonté de fer, une invincible ténacité dans l'action et dans la souffrance, une certaine tendresse dans la piété ; l'observation et la divi-

(1) Ber Jesuiten-Orden, etc., charahterîsirt vonTi^ Johannes Huber, 1873 (trad. franc, de A. Marchand, 1875.) — La Contre-révolution religieuse au seizième siècle, par Martin Philippson, prof, à l'Université de Bruxelles, 1884.

206 LA EÉFORME.

nation ; des superstitions étranges avec une rare finesse , une étonnante sûreté de coup d'œil ; l'esprit d'entreprise poussé jusqu'à la témérité, incapable de défaillance; le don de connaître les hommes et l'art de les mener ; beaucoup de vigueur et de séduction, et par-dessus tout cela, le génie de l'organisateur et du stratégiste. En le regardant de trop près et d'un côté seulement, on n'a su voir qu'un fou, un saint ou un masque ; en réalité, c'était un homme très supérieur aux autres, un digne contemporain de Calvin et de Luther, auxquels il ressemblait en plus d'un point. Sincère, convaincu, tout à son œuvre, il savait, comme Calvm, repétrir les hommes à son image et les faire marcher à son pas ; de Luther il avait les tourments intérieurs, les tempêtes, les extases. A Manrese, dans un couvent de dominicains et non, comme on l'a dit, dans une caverne, il passa bien des jours à se macérer, à se flageller, ne vivant que de pain et d'eau, se croyant damné, tenté de se jeter par la fenêtre. Seulement il fut tiré de cette crise par des visions plus douces où il contemplait les anges ; Loyola en sortit cramponné à son dogme : la rémission du péché par Jésus-Christ.

Toutes les qualités d'imagination et d'observation, portées si loin par Loyola, se trouvent dans ses Exercices spirituels, qui sont comme une méthode d'entraînement mystique. La doctrine et la discipline du maître se résument en deux m^ots : croire aveuglément, obéir servilement, (( se persuader que tout ce qui est ordonné est juste et dépouiller avec une entière soumission toute opinion, tout avis contraire... Ceux qui vivent sous la règle d'obéissance doivent se laisser conduire et gouverner par la Providence , laquelle agit par les supérieurs comme s'ils étaient un cadavre qui se laisse porter où l'on

veut et manier en tout sens, comme le bâton du vieillard qui obéit à celui qui le tient, en quelque lieu que celui-ci le porte et quelque usage qu'il en fasse. » Ainsi obéissance passive, obéissance de cadavre. La société veut pour disciples non des vivants, mais des morts; ce qu'elle réclame et produit avant tout, c'est l'écrasement de la volonté.

Tout cela peut être soutenu en pédagogie. Il est certain qu'avec leur système, les jésuites ouvrirent de bonnes écoles et eurent dans leur ordre des hommes distingués : Molina, Suarez, Bellarmin, Mariana, Bolland et les Bollandistes, on pourrait ajouter Bourdaloue ; ils comptèrent parmi leurs élèves (en France seulement) François de Sales, Descartes, Corneille, Molière, Bossuet, Montesquieu, Diderot, Voltaire lui-même, et tous, même après avoir quitté non seulement le collège, mais aussi la doctrine de leurs maîtres, ont conservé d'eux un bon souvenir. Lamartine les appelait, en leur disant adieu :

Aimables sectateurs d'une aimable sagesse.

Ces religieux avaient la qualité de leur défaut ; ils rendaient tout aisé, plaisant, gracieux, même l'étude. A leurs élèves ils commandaient de ne pas se rider le front, ni surtout le nez, afin que la gaieté du dehors montrât la sérénité intérieure. On a écrit qu'ils formaient des docteurs pour tous les goûts. Il leur était permis d'être ascètes avec les ascètes, stoïciens avec les stoïciens, mais avec les autres, ils pouvaient librement attaquer (c cette mélancohe qui se moque de tout par une gravité sombre et pédantesque ». Tels sont les termes exprès du P. Garasse, qui donnait le fouet à Charron. Ainsi ces rehgieux pleins de charme ne forçaient pas, mais séduisaient les

esprits à l'obéissance passive en mettant partout de l'agrément, jusque dans l'inscription de leurs collèges, Domino musisque sacrum. C'est pourquoi Montesquieu disait en parlant d'eux non sans crainte ou du moins non sans prudence : « Il sera toujours beau de gouverner les hommes en les rendant heureux. »

Malheureusement, avec l'Inquisition, avec l'Index, avec toutes les réactions religieuses et politiques, la société concourut à l'effacement de la pensée qui amena l'extrême ornementation de la forme ; on cacha sous des paillettes la ténuité de l'étoffe qui s'effilait. Ce que les Italiens appellent six-centisme {seicentismo) n'est pas une épidémie qui se déclara vers l'an 1600 : elle sévissait déjà un peu partout dans la seconde moitié du seizième siècle. Avant le marinisme, le gongorisme, le conceptisme, l'euphuisme, l'Italie, l'Espagne, l'Angleterre, même la France en étaient infestés. D'où est venu le mal ? se demandent aujourd'hui plusieurs Italiens. — D'Espagne sans doute. N'y eut-il pas là de tout temps une littérature fastueuse et fanfaronne comme la langue, une emphase et une jactance qui portaient beau ? C'était dans la race avant même qu'elle parlât castillan. Les deux Sénèque et Lucain étaient Espagnols, et aussi Quintilien, qui avait bien dans sa diction quelque phosphorescence. Cicéron disait : Corduh(B 7iatis poetis pingue qiiiddam. sonantibus aîqueperegn7ium.

Les Espagnols subirent, de plus, l'influence des Arabes qui furent eux-mêmes des précieux : un de leurs défauts

était rallongement infini des métaphores. « Quand ils en tiennent une, ils ne la lâchent pas, » a dit un voyageur récent, M. De Amicis, revenant du Maroc. On trouve non seulement chez leurs poètes, mais encore chez leurs historiens, des phrases comme celle-ci : « Le fil dont l'émir se servait pour enfiler les perles variées du collier de sa puissance. » N'est-ce pas déjà le maniérisme de six-centiste italien : (( Sur la place publique de votre attention je ferai danser l'ours de mon éloquence (1) ? y>

Vinrent après les Provençaux, qui s'inspirèrent des Arabes : il y a chez eux bien des mièvreries, comme dans les vers amoureux de tous les temps. Pétrarque n'en était pas exempt : on ne connaît que trop ses jeux de mots sur le nom de Laure, et cette définition de l'amour :

Ou mort vivante ou mal délicieux,

ce qui nous conduirait aux <c mortes morts » de Montaigne. Dante lui-même (plus rarement) a été pris en flagrant délit de mignardise : n'a-t-il pas comparé le paradis à un cloître dont Jésus-Christ est l'abbé ? Ces façons de parler ne lui venaient pas d'Espagne. .

On peut ajouter qu'en Italie, même au plus beau temps de la Renaissance, on trouve de ces jolivetés impertinentes, notamment chez l'Arétin (1492-1557) : « N'ensevelissez pas mes espérances dans le tombeau de vos promesses menteuses. — Je vais pêcher dans le lac de ma mémoire avec l'hameçon de ma pensée. — Arrêtons avec le mors de la prudence la bouche ardente de la jeunesse. —

(1) SuUa piazza délia vostra attenzione farô hallar l'orso délia mîa eZoçMCîi^a. Voir là-dessus, dans la Nnova Antologia (15 octobre 1882), un article de M. Francesco d'Ovidio : Secentismo-Spagnolismo. T. II. 14

Vous jetez les bûches de votre courtoisie dans le foyer brûlant de mon amitié. »

Or, du temps de l'Arétin, il n'y avait pas encore d'Espagnol en vue. On se rappelle que Charles-Quint dédaignait la littérature de son royaume et ne lisait volontiers d'autre langue que l'italien. Cervantes (qui d'ailleurs n'eut rien de précieux) ne vint au monde qu'en 1547 ; Lope de Vega en 1562; les autres sont postérieurs; les Conceptos esperituales de Ledesma parurent en 1600; on avait déjà depuis longtemps a le clinquant d du Tasse. Gongora, qui vécut jusqu'en 1627, ne fit du gongorisme que lorsque le cavalier Marin avait déjà fait du marinisme : les Rime amorose de ce dernier sont de 1602.

Nous retrouverons tout ce monde, a suo tempo ^ quand nous assisterons à la lutte de l'esprit français contre le goût d'outre-mont, de Pascal à Boileau, sous Molière. Pour le moment, sans rejeter tous les torts sur aucun pays, on peut noter le fait suivant. L'art, en vieillissant, volontiers se surcharge ou s'enjolive : il va du dorique à l'ionique et de l'ionique au corinthien ; du simple au rayonnant et du rayonnant au flamboyant ; le style fleuri est toujours un signe de décadence. Il y a de plus, dans toutes les littératures, un beau moment : celui où l'écrivain, même le poète, a quelque chose à dire. A ce moment-là, c'est l'idée qui domine et cette idée cherche pour s'exprimer le mot le plus simple et le plus clair. Quand l'idée ne domine plus, c'est la draperie qui devient l'essentiel, c'est bientôt la bijouterie. Or, en Italie, depuis la chute de Florence et le triomphe de Charles-Quint, on vécut en pleine réaction politique et religieuse ; il ne fut plus permis de penser pour soi. On n'écrivit plus que pour écrire : de là l'importance énorme qui fut donnée aux questions de forme, de

grammaire, de langue, de mesure, de nombre, etc., etc. De là aussi ce qu'on a voulu appeler (c le style jésuite ».

Est-ce bien le mot juste et faut-il attribuer à l'école d'Ignace un mal dont souffrait déjà Pétrarque, et avant lui les Arabes et leurs élèves les troubadours ? Assurément non, mais on peut dire que les jésuites encouragèrent puissamment le goût de la verroterie. Un de leurs beaux esprits a dit qu'ils réduisirent l'éthique à un mot : c( Obéissez ! » et l'alphabet à quatre lettres 0. B. I. G. Ainsi comprimées, la conscience, la pensée, l'imagination ne pouvaient ouvrir leurs ailes ; elles étaient donc réduites à lustrer leurs plumes et à faire la roue, comme des oiseaux de basse-cour.

Qui a lu dans le catéchisme du Père Vogler un chapitre intitulé : « Amusements des enfants ? » On y trouve ce dialogue : « Le jeu est-il permis dans votre société ? — Nous jouons toute la journée. — Jouez-vous aux cartes ou aux dés. — Ce sont les vauriens et les têtes de linotte qui jouent à ces jeux. — Vous jetez-vous des boules de neige ou de la boue ? — Les enfants mal élevés, les valets et les garçons d'écurie font de ces mauvaises manières... — A quoi jouez-vous donc ? — Nous élevons de petits autels, nous allons en pèlerinage, nous portons des croix, nous visitons des églises, les tombes des saints, nous chantons à vêpres, nous jouons à la poupée... — Qu'est-ce que ce jeu-là ? — Quand je mets le cher enfant Jésus à côté de moi... et qu'il me lance des ballons. — Qu'est-ce que ces ballons ? — Le ciel et la terre que je jette à mon tour à Jésus quand je m'en sers à sa gloire et à son honneur. » Cette pédagogie est critiquable, et aussi son goût et son style.

(c Les chevaliers de Jésus se font maîtres d'école ; ordre

nouveau , ils sont de leur siècle, ils savent quel langage il faut lui parler pour s'en faire écouter ; ils connaissent les besoins, les désirs inquiets qui le travaillent, et ils s'appliquent, non à les satisfaire, mais à les tromper. Ces magisters complaisants n'ont garde de heurter de front la Renaissance; mais ils savent si bien la prendre, qu'elle se réduit par leur conseil aux proportions d'un événement littéraire. De quoi s'agit-il après tout ? D'aller chercher dans Platon des rayons de lumière divine , de reconnaître la voix de Dieu dans les oracles de l'antique sagesse ? A Dieu ne plaise ! le concile de Trente et le vieil Aristote des scolastiques suffisent à satisfaire toutes les curiosités de l'esprit. Seulement il est bon de lire Virgile et Cicéron, pour apprendre d'eux à orner son langage et son style (1). »

Donc on laissa de côté tout ce qui pouvait agiter, remuer l'âme humaine : la métaphysique, la pohtique, la morale qu'on remplaça par la casuistique, pour n'étudier que la littérature décorative et la musique des mots. Enfin l'académie de la Crusca surgit; ce fut (le mot est de De Sanctis) le concile de Trente de la langue. Ce tribunal proscrivit les dialectes, déclara le toscan seul orthodoxe et traita l'italien comme s'il eût été du latin, c'est-à-dire comme une langue achevée et fermée : il ne restait plus qu'à en dresser l'inventaire, à partager les vocables en deux classes : les purs et les impurs, les élus et les damnés. C'est ainsi que l'italien, séparé de l'usage vivant, devint une chose morte. Hors de Pétrarque et de Boccace, point de salut. Le choix des termes, la mélodie de la phrase dev^"nt l'unique préoccupation de ces têtes vides. On ad-

(1) Victor Cherbuliez, le Prince Vitale.

mirait tel prédicateur qui composait ses périodes au bruit du violou. La parole, isolée des choses, acquit uue personnalité propre, devint par elle-même, non par ce qu'elle exprimait, belle ou laide, riche ou pauvre, de bonne famille ou de basse extraction. On recherchait, non le mot juste, mais le mot orné ; loin d'appeler les choses par leur nom, on les enveloppait de périphrases. Ce qu'on voulait avant tout, Sperone Speroni l'avoue, c'était ogni cosa con altrui voce adornare^ c'est-à-dire parer le geai des plumes du paon. Tel fut le style des jésuites.

Et cette (( pompe fleurie, » ils la portèrent dans tous les arts, (c Ils ont un goût, comme ils ont une théologie et une politique : toujours une conception nouvelle des choses divines et humaines produit une façon nouvelle d'entendre la beauté : l'homme parle dans ses décorations, dans ses chapiteaux, dans ses coupoles, parfois plus clairement et toujours plus sincèrement que dans ses actions et dans ses écrits. »

Pour nous mettre devant les yeux la vérité de cette opinion, M. Taine (1) nous conduit au Gesù, qui est l'église des jésuites à Rome, et qui fut bâtie dans le dernier quart du seizième siècle. « La grande renaissance païenne s'y continue, mais s'y altère. Les voûtes à plein cintre, la coupole, les pilastres, les frontons, toutes les grandes parties de l'architecture sont, comme la renaissance ellemême, renouvelées de l'antique ; mais le reste est une décoration et tourne au luxe et au colifichet. Avec la solidité de son assiette et les rondeurs de ses formes, avec la pompeuse majesté de ses pilastres chargés de chapiteaux d'or, avec ses dômes peints où tournoient de grandes figures

(1) H. Taine, Voyage en Italie.

drapées et demi-nues, avec ses peintures encadrées d'or ouvragé, avec ses anges en relief qui s'élancent du rebord des consoles, cette église ressemble à une magnifique salle de banquet, à quelque hôtel de ville royal qui se pare de toute son argenterie, de tous ses cristaux, de son linge damassé, de ses rideaux garnis de dentelle, pour recevoir un monarque et faire honneur à la cité. La cathédrale du moyen âge suggérait des rêveries grandioses et tristes , le sentiment de la misère humaine, la divination vague d'un royaume idéal où le cœur passionné trouvera la consolation et le ravissement. Le temple de la restauration catholique inspire des sentiments de soumission, d'admiration, ou du moins de déférence , pour cette personne si puissante , si anciennement établie, surtout si accréditée et si bien meublée qu'on appelle l'Eglise. »

Ne dirait-on pas l'épopée du Tasse, la (c Jérusalem délivrée » traduite en pierre et en or ?

in.

Le Tasse, en effet, né à Sorrente en 1544, avait été élevé aux jésuites. Dix ans après, il rejoignit à Rome son père Bernardo, poète applaudi , puis à Bergame, à Urbin, à Venise , à Padoue , il fut choyé par des parents , des camarades, des lettrés ou des grands seigneurs, enfin en 15G2 il publia un roman en octaves intitulé Rincddo ; l'enfant de dix-huit ans fut aussitôt célèbre.

On a cherché et trouvé bien des raisons pour expliquer l'hypocondrie qui devait assombrir plus tard le poète, on a oublié celle-là : la culture précoce , la production prématurée, les pommes vertes de la gloire mangées trop tôt.

Dès ce moment, le Tasse imberbe rêva de donner à son pays ce que TArioste et le Trissin n'avaient pu lui offrir lin poème sérieux, héroïque, une Iliade ou une Enéide. A cet effet il se mit à étudier les règles et à les formuler ; il cherchait déjà le simplex et Vunum. A Bologne, il composa les premiers chants de sa « Jérusalem » qu'il intitulait alors le Gotifredo : plusieurs octaves de ce premier essai sont restées dans l'œuvre définitive. La même année (1562 : il avait encore dix-huit ans), il entra dans Padoue à l'académie des Etere% qui imprima ses poésies ; à vingt et un ans il était déjà au service du cardinal d'Esté, à qui, sur le conseil de son père, il avait dédié son Rinaldo.

Son premier séjour à Ferrare fut une longue suite de succès et de bonheurs ; il y arriva la veille d'une grande fête nuptiale et obtint d'entrée des faveurs, des privilèges, ne mangea point avec les autres a. serviteurs », s'assit bientôt à la table des maîtres , fut admis auprès des princesses, filles de Eenée de France , qui, très ornées et un peu précieuses, tenaient cour d'amour, (c L'amour, comme dit Ginguené , n'était pas alors seulement un sentiment et une passion, il était encore une science » , une métaphysique très subtile qui aiguisait l'esprit et le passait au laminoir. Le Tasse, en ces réunions doctement galantes, eut un jour à soutenir cinquante propositions pareilles à celle-ci : « L'homme aime plus fortement et plus constamment que la femme. » Enfin, c'était encore un enfant gâté, trop heureux; la mort de son père, en 1569, fut sa première épreuve : Bernard ne lui laissait rien, pas même de quoi lui élever un monument.

En 1570, le Tasse partit pour la France avec le cardinal ; en ce temps-là le voyage était long, périlleux, et on faisait son testament avant de partir. Celui du poète fut

très filial : il consacrait le bénéfice de ses œu^Tes (les c( Poésies amoureuses » et les trois premiers chants du Gotifredd) à l'érection du tombeau de son père. C'était tout ce que le jeune homme pouvait léguer ; en quittant Ferrare, il avait dû laisser des chemises en gage. Son voyage ne lui rapporta guère ; il s'en revint avec l'habit qu'il portait au départ ; on dit même qu'il dut emprunter un écu à une dame de Paris. Cependant, par fierté peutêtre ou par philosophie, il refusa les présents de Charles IX auquel il avait été présenté comme le chantre de l'héroïsme français. Il réussit à cette cour où le roi se piquait de poésie et où Desportes gagnait une abbaye avec un sonnet : il n'y a point de stance de Torquato (remarque à ce propos Balzac) qui ne vaille autant pour le moins que le sonnet de Desportes. Le poète italien vit Ronsard, son aîné en gloire, et le consulta sur le « Godef roy » ; il devait le louer plus tard (dans son dialogue des « Idoles ») et le mettre à côté, même un peu au-dessus d'Annibal Caro, ce qui voulait dire quelque chose. Le Tasse dut quitter la France (on l'assure du moins) à cause de son franc parler : il trouvait Charles IX trop doux pour les huguenots (un an avant la Saint- Barthélémy) et lui reprochait de pactiser avec le roi de Navarre. Il revint en Italie en 1571 ; à la fin de l'année il était à Rome où il baisa la mule de Pie Y qui fêtait alors la victoire de Lépante. Y eut-il alors chez le poète un éveil ou un réveil de zèle religieux ? On peut croire, en tout cas, que cette victoire éclatante remportée sur le G-rand Turc dut exalter le chantre de Godef roi qui était alors en train de délivrer Jérusalem.

A Ferrare , où il retourna bientôt, il entra au service du duc Alphonse qui lui fit une pension, et il mena une vie de fêtes et de plaisirs. Ces quatre années (1571-1575)

furent pour lui comme un paradis terrestre précédant le purgatoire et l'enfer : il travaillait en même temps à ses chefs-d'œuvre, l'épopée de Jérusalem et la pastorale à'Aminta; cette idylle dialoguée fut représentée en 1573.

Fut-ce un genre nouveau inventé par le Tasse ? Sans remonter jusqu'au livre de Ruth et au Cantique des cantiques, on trouve quantité d'anciens, Théocrite en tête, qui s'inspirèrent de la vie des champs ; Virgile fit parler noblement les bergers et revêtit les forêts d'une dignité consulaire (1); les Italiens, Politien entre autres, avaient développé l'églogue en drame pastoral. Le Tasse n'eut donc rien à inventer ; la matière était fournie depuis longtemps, le ton donné par d'autres. Une fable amoureuse, romanesque , tout en dialogue et en récits, sans action apparente, mettant en scène de simples bergers, mais des bergers fils de dieux , aux sentiments élevés , au langage soutenu ; tel fut le genre adopté par le Tasse et imposé depuis lors par son talent et son succès aux poètes de tous les pays, Guarini l'imita tout d'abord dans le Fastor fido, puis les Espagnols , les Français , les Anglais auront des pastorales. Qui sait si la vogue du drame lyrique, la seule poésie qu'on supporte encore au théâtre, n'est pas en grande partie venue de là ?

Ce qui nous frappe dans VAmmta, surtout si nous le comparons à la Jérusalem, c'est la simplicité, la fluidité du style. Ceux qui parlent ne sont pas, quoi qu'on ait dit, des bergers héroïques, ce sont les dames et les cavaliers de la cour de Ferrare assemblés dans l'île du Belvédère, que le poète désigne assez clairement. Dans ce monde il introduit, sous le nom d'Elpin, le Pigna, secrétaire et fa-

(1) Si canimus sylvas, sylvœ sint consule dignœ.

vori du duc ; il s'y met lui-même en scène sous le pseudonyme de Tircis : l'habifc pastoral n'est donc qu'un costume de mascarade. Le faux Tircis raconte l'entrée du Tasse à cette cour :

.... Et par hasard, Quand j'approchai de l'heureuse demeure, Il en sortait des voix sonores, douces De cygnes et de nymphes, de sirènes, De sirènes célestes; des musiques Suaves, claires et tant d'autres charmes Qu'étonné, jouissant et admirant, Longtemps je m'arrêtai. Là, sur le seuil, Se tenait, pour garder ces belles choses, Un homme à l'air magnanime et robuste.

Tel qu'on ne sut me dire s'il était Ou meilleur capitaine ou (meilleur) chevalier. Il m'accueillit, à la fois grave et bon, Avec une royale courtoisie.

Lui grand, illustre, moi petit, obscur.

Que vis-je alors? qu'ai-je éprouvé? Je vis Des déesses, des nymphes sveltes, belles. Des Orphées, des Linus, d'autres beautés Sans voile, sans nuage, comme aux yeux Des Immortels paraît la vierge Aurore Semant l'or et l'argent sur les rayons, sur les rosées ; Je vis Phébus et les Muses répandre Leur féconde lumière ; entre les Muses Je vis Elpin assis. En ce moment Je me sentis plus grand que je n'étais. Plein de vertu nouvelle et de nouvelle Divinité. Je chantai les héros, Dédaignant la rudesse pastorale.

Et bien qu'ensuite on me vît revenir Dans les forêts, je retins quelque chose De cet esprit sublime, et ma musette Ne sonne plus humble comme autrefois,

LE TASSE. 21i)

Mais d'une voix plus fière et plus sonore, Émule des clairons, remplit les bois (1).

(1) .... A caso

Passai per là dov' è '1 felice albergo. Quindi uscian fuor voci canore e dolci E di cigni e di ninf e e di sirène, Di sirène celesti ; e n'uscian suoni Soavi e chiari, tanto altro diletto, Ch' attonito, godendo ed ammirando, Mi fermai buona pezza. Era su 1' uscio, Quasi per guardia délie cose belle, Uom d' aspetto magnanimo e robusto, Di oui, per quanto intesi, in dubbio stassi S' egli sia miglior duce o cavaliero ; Che con fronte benigna insieme e grave, Con régal cortesia invit6 dentro, Ei grande è 'n pregio, me negletto e basso. Oh ! che sentii ! che vidi allora ! lo vidi Celesti dee, ninfe leggiadre e belle, Nuovi Lini ed Orfei, ed altre ancora Senza vel, senza nube, e quale e quanta Agi' immortali appar vergine Aurora, Sparger d'argento e d' or ruggiade e raggi ; E fecondando illuminar d' intorno :

Vidi Febo e le Muse ; e fra le Muse Elpin sedere accolto : ed in quel punto Sentii me far di me stesso maggiore, Pien di nova virtù, pieno di nova Deitade : e cantai guerre ed eroi, Sdegnando pastoral ruvido carme.

E sebben poi (corn' altrui piacque) feci Eitorno a queste selve, io pur ritenni Parte di quello spirto : ne già suona La mia zampogna umil, come soleva ; Ma di voce più altéra e più sonora, Emula délie trombe, empie le selve.

(^Amînta. acte I, scène ir.)

Le Tasse heureux, l'enfant gâté de la cour de Ferrare , le poète applaudi de VAminta, est tout entier dans ces vers. Ils semblent écrits au meilleur temps de la Renaissance dans la langue de l'Arioste ou de Politien. C'est la forme souple, aisée, légère , ondoyante, flottant sur l'idée comme une draperie antique. Cependant la a Jérusalem )) fut composée au même temps que VAminta; il n'est donc pas permis de chercher un autre homme dans l'épopée sérieuse, héroïque. Plus d'un critique, oubliant les dates, y a vu des peines d'amour, des pronostics de folie, bien plus : des fragments d'autobiographie sentimentale. Que de commentaires n'a-t-on pas imaginé sur la strophe où Tancrède gémissant semble atteint du mal de René :

J'irai seul, en traînant mes tourments sur la terre

Et mes justes fureurs, vagabond, insensé ;

J'aurai peur de la nuit dont l'ombre solitaire

Dressera devant moi les torts de mon passé ;

J'aurai peur du soleil éclairant ma misère,

Peur de moi-même ; — en vain je voudrai, plein d'effroi,

Me fuir — je serai là, toujours, derrière moi (1).

On sait que Jean- Jacques Rousseau s'attribua l'octave et se disait en la répétant : « le Tasse a pensé à moi. »

(1) Vivre fra i miei tormenti e fra le cure, Mie giuBte furie, f orsennato, errante ; Paventero l'ombre solinghe e scure, Che '1 primo error mi recheranno avante ; E del sol che scopri le mie sventure, A schivo ed in orrore avro il semblante, Temerù me medesmo, e da me stesso Sempre fuggendo, avro me sempre appresso.

(^Gerusahmme, XII, 77.)

Beaucoup d'autres, plus modestes, ont écrit que le poète avait songé à lui-même ; cependant, en 1575, l'année où il acheva son poème, il n'était encore ni vagabond ni forcené, n'avait peur ni de la nuit ni du jour, et depuis son retour de Paris, n'avait guère eu d'autre désagrément qu'une fièvre quarte. D'où vient donc la distance énorme qui sépare la « Jérusalem » du « Roland furieux, » ces deux poèmes que les anciens manuels, classant les œuvres par genres, mettaient obstinément bout à bout ? C'est qu'entre l'un et l'autre il y a plus d'un demi-siècle, et dans ce demi-siècle, le grand événement religieux qui arrêta l'épanouissement de l'art italien, le concile de Trente.

lY.

Or, n'oublions pas que le Tasse enfant fut élevé aux jésuites. Certains critiques ne veulent attribuer aucune importance aux quelques années que le bambin passa près des révérends pères ; les hommes de cabinet ne savent pas combien les premières impressions sont vives, surtout sur une âme inflammable, explosible comme était celle-là. Nous avons d'ailleurs un témoignage qu'on ne peut récuser, celui du Tasse lui-même. En racontant au marquis Giacomo Buoncompagno, que les jésuites l'avaient fait communier à huit ans, bien qu'il ignorât encore la présence réelle du Christ dans la sainte hostie, il ajoute que néanmoins, ce ému d'une secrète émotion, il devina le sacré mystère à la joie étrange qu'il sentit en lui ». Voilà bien l'effet de cette préparation, de cet entraînement exercé sur les imaginations que surchauffait l'ascétisme. Plus tard, sans doute, enlevé aux jésuites, il monta sur l'arbre

de la science aux fruits défendus, (c II fut un temps , ô mon Dieu, s'écrie-t-il, où, plongé dans les ténèbres de la chair... je doutais si tu avais créé le monde, je doutais si tu avais doté l'homme d'une âme immortelle, et si tu étais descendu sur la terre pour t'y revêtir d'humanité. » Toutefois, ils'en voulait de douter : il eût volontiers interdit ces pensées à son intelligence avide de chercher et de savoir, il l'eût volontiers réduite à croire de bon gré tout ce que croyait, tout ce qu'enseignait l'Eglise, ce A la vérité, Seigneur, je le désirais moins par amour pour toi et ton infinie bonté que par une crainte servile des peines éternelles, y) Et c'est ici que les traces de l'éducation première éclatent aux yeux : le pénitent avoue qu'il entendait la trompette du jugement et la voix tonnante du Christ : « Allez- vousen, maudits, dans les peines éternelles ! » Alors il prenait peur et allait se confesser et communier dévotement... Peu à peu, en fréquentant les saints offices, en récitant chaque jour des oraisons, il sentait sa foi s'affermir, et finit par se moquer de ses doutes. « Je n'osais, Seigneur, te demander de me ravir au ciel comme saint Paul, ou de te montrer à moi face à face comme à Moïse ; mais je m'approchais de la nuée derrière laquelle tu te caches, et, me tenant au pied de la montagne des contemplations, les oreilles et les yeux purifiés, je cherchais à entendre cette voix qui prononce des paroles de pitié et à voir la montagne fumante et tout étincelante de foudi*es et d'éclairs. »

Voilà pourquoi le Tasse voulut écrire un poème religieux. Cependant il subissait toutes les influences de sou temps, et son temps cherchait la correction , la régularité, l'héroïque. Oui, l'héroïque, c'était l'héroïque avant tout qu'il s'agissait de trouver. L'Arioste, bonhomme écri-

vant selon son cœur, n'avait su produire qu'un roman , pas même : une fin de roman, puisqu'il achevait l'œuvre de Boiardo. Mais « l'héroïque, » mais les règles, mais le simplex et Vwium : Homère, Virgile, Aristote, Horace !... H s'agissait de donner à l'Itahe une Iliade, une Enéide, une épopée religieuse d'abord, puis héroïque et sérieuse : voilà ce que devait être la « Jérusalem ».

Elle ne fut ni l'un ni l'autre, par la raison qu'en Itahe il n'y avait plus ni sérieux ni religion. A la vérité, le poète essaya d'exploiter le merveilleux catholique et de représenter les deux camps armés de Loyola, la lutte entre le ciel et l'enfer, entre les anges et les démons ; il imagina un Pluton qui ressemblait au Lucifer de saint Ignace : il lui donna un aspect féroce d'une horrible majesté, une bouche vomissant des fumées de soufre et des flammes , il lui fit dire à ses démons : « Allez, allez véloces, entrez chez les fidèles, employez contre eux la force et la ruse ; que leur camp périsse et tombe en ruine, qu'il n'en reste plus rien (1). De plus il choisit un sujet que

(1) Orrida maestà nel fero aspetto,

Terror n'accresce e più superbo il rende..,. E in guisa di voragine profonda, S'apre la bocca d'atro sangue immonda. Qual'i fumi suif urei ed infiammati, Escon di Mongibello, e'I puzzo, e'I tuono, Tal dalla fera bocca i neri fiati....

.... Itene o miei Fidi consorti, o mia potenza e forza, Ite veloci ed opprimete i rei...

Fra loro entrate, e in ultimo lor danno, Or la forza s'adopri co or l'inganno.... Fera il campe e ruini, e resti in tutto, Ogni vestigio suc con lui distrait o.

la guerre contre les Turcs venait de rafraîchir, les croisades, et dans ce sujet, outre les fastes de la maison d'Esté, il mit des messes, des litanies, des processions : tout l'extérieur du culte. Mais où est le fond, l'esprit qui vivifie, la crainte et non la peur de Dieu, la haute moralité sans laquelle il n'y a pas de foi vivante ? Tous ces personnages, ou presque tous (Godef roi n'est qu'une abstraction), composent un monde romanesque et voluptueux qui pratique et ce fait le signe de la croix, » la religion n'est qu'une formalité, ne pénètre pas au plus profond du cœur, n'inspire pas la vie entière. La vierge Marie n'est qu'une muse qui, là-haut, dans le ciel, parmi les chœurs bienheureux, porte une couronne d'étoiles (1). Ce que les croisés vont chercher en Orient, ce sont des aventures ; certes, ils ont un mouvement d'enthousiasme en voyant apparaître la ville sainte, quand ils s'écrient tous d'une voix : Jérusalem ! Jérusalem (2) ! Mais ceci n'est qu'une réminiscence de l'Arioste qui, plus chrétien que le Tasse, en apercevant la cité biblique, pense au Christ (3). Le Xazaréen ne joue aucun rôle dans la (c Jérusalem, » les lieux sacrés ne

(1) 0 Musa tu che di caduchi allori Non circondi la fronte in Elicona, Ma su nel cielo, infra i beati cori, Hai di stelle immortali aurea corona.

(2) Ecco apparir Gerusalem si vede, Ecco additar Gerusalsm si scorge, Ecco da mille voci unitamente Gerusalemme salutar si sente.

(3) Al finir del cammino aspro e salvaggio, Dali' alto monte alla lore vista occorre La santa terra, ove il supçrno Amore, Lav6 col proprio sangue il nostro errore.

rappellent au poète aucun souvenir évangélique : il n'j cherche ni la crèche de Bethléem, ni la maison de Lazare, ni le puits de la Samaritaine, ni le jardin des Oliviers, ni le Golgotha. Tout ce qu'il demande au pays d'Abraham €t de Jésus, c'est un paysage d'idylle où il puisse cacher son Herminie. On sent que l'auteur a fréquenté Sénèque et Virgile beaucoup plus que les évangélistes ; les saintes Écritures étaient pour lui l'Enéide, l'Iliade, les chefsd'œuvre du genre héroïque et sérieux.

Sut-il au moins trouver dans la « Jérusalem » le sérieux et l'héroïque ? Extérieurement, mécaniquement, peut-être : ici encore, De Sanctis a exactement indiqué ses intentions. Chercher une action simple et une, le simpUx et Vunum, sur laquelle tous les épisodes pussent converger ; placer au centre un protagoniste effectif, Godefroi de Bouillon, vrai chef et roi à la mode moderne ; humaniser le surnaturel en le rendant explicable et presque allégorique, anoblir les caractères, supprimer le comique et le grotesque, sonner le clairon du premier au dernier vers ; diminuer la part du hasard et de la force brutale pour augmenter d'autant celle de la force morale et du savoir ; donner au récit une apparence historique, une vraisemblance et une cohésion qui, en s'approchant de la perfection logique, produisît l'illusion de la réalité : tel était le rêve du Tasse, rêve préconçu, longuement prémédité, largement exposé dans des poétiques préliminaires, vigoureusement débattu contre les critiques et marchant à sa réalisation, sans rien accorder au hasard, au caprice de la mise en œuvre, avec toute l'assurance, toute la ténacité d'un parti pris.

C'est pourquoi, si l'on voulait juger le Tasse d'après ses intentions, il faudrait déclarer que la « Jérusalem » est une œuvi'e manquée. Elle n'est pas simple et elle n'est

pas une ; tout l'intérêt se porte sur les épisodes, souvent inutiles et rapportés. Le protagoniste effectif, Godefroi de Bouillon, est une figure artificielle, toute d'une pièce, sans intimité, sans réalité ; le merveilleux ne se rapproche en rien de la vraisemblance : c'est toujours la sorcellerie des romans connus; la forêt enchantée, qui constitue l'élément essentiel de l'action, n'est qu'une vieille machine de féerie. On a signalé récemment de nouvelles sources de la « Jérusalem, » dans nos anciens poèmes, notamment dans la geste de ces ducs de Bouillon, à laquelle appartenait Godefroi (1). Quant à l'anoblissement des caractères , le poète n'y parvint qu'aux dépens de la vie et de l'expression : son Renaud, par exemple, « n'a pas une personnalité claire; ce qu'il est et ce qu'il devient ne se développe pas dans sa conscience et n'a pas l'air d'être son ouvrage ; c'est le produit d'influences maléfiques ou bienfaisantes qui se le disputent avec acharnement. » Renaud n'est d'ailleurs qu'une réduction de Roland, comme Argant n'est qu'un Rodomont poussé au noir; bien plus, tous ces personnages étaient peints d'après l'antique. C'est le Tasse lui-même qui l'avoue en parlant de la « Jérusalem conquise, » l'amiral Jean est une imitation de Nestor, Rupert d'Ansa ressemble à Patrocle, les deux Robert aux Ajax, ïancrède à Diomède, Raimond à Ulysse, Richard à Achille, Baudouin à Ménélas, etc. : tous les portraits sont des copies. Nos chevaliers étaient au siège de Troie, leur christianisme n'est donc qu'un déguisement.

Tout cela est-il sérieux, malgré l'exclusion du comique

(1) D'Ancona, Di ahune fonti âella Gerusàlemme Uherata. {Varietà storiche e letterarie, Milan, Trêves, 1883.)

et du burlesque ? Reste l'apparence historique, mais ce n'est qu'une apparence, le poète n'a pas pénétré dans l'esprit, dans la vie des croisades ; il n'en a donné que l'aspect matériel et superficiel. Le style enfin, toujours noble, toujours tendu, fatigue à la longue : (c c'est une emphase sonore, avec certaines pauses, certains trilles, certaines reprises, certains éclats de voix : cela ne se récite pas, cela se déclame. Il y a du commencement à la fin, un arma vkumquB cano, l'accent d'un homme qui serait dans un ébat d'exaltation chronique, » partout un choix de mots ronflants, une bourre d'épithètes et d'adverbes, une noblesse conventionnelle d'expressions, une pauvreté de mots, de phrases, de tours : enfin le langage de la rhétorique. Il s'agit de s'en tenir aux généralités, de raviver des lieux communs avec un échauffement factice, une détonation d'apostrophes, d'épiphonèmes, d'hypotyposes, d'interrogations et d'exclamations, ce qui arrive surtout quand le virtuose veut exprimer avec force des mouvements passagers, comme les chagrins de Tancrède et les fureurs d'Armide. Telle est, en substance, l'opinion sévère des derniers critiques italiens.

Les contemporains du Tasse se montrèrent encore plus féroces. Un jeune homme, Gralilée, écrivit pour lui-même des (c considérations sur la Jérusalem, » et les commença par cette phrase un peu vive :

c( Un défaut, parmi les autres, très familier au Tasse, est né d'une très grande étroitesse de verve et pauvi'eté de conception. C'est que, comme la matière lui fait très souvent défaut, il est forcé de coudre ensemble des idées décousues, indépendantes et séparées l'une de l'autre, si bien que sa narration devient plutôt un travail de marque-

terie qu'un tableau à l'huile. La marqueterie, en effet, est un assemblage de petits morceaux de bois de différente couleur qui ne peuvent jamais se joindre et se fondre si doucement que leurs bords ne soient pas saillants, et crûment distingués par la diversité des couleurs. Il en résulte nécessairement des figures sèches, crues, sans rondeur et sans relief ; tandis que dans les tableaux à l'huile, les contours se fondent doucement, et l'on passe sans crudité d'une teinte à l'autre ; la peinture en devient moelleuse, ronde, et peut ressortir avec vigueur. L'Arioste arrondit et fond, ayant une grande abondance de mots, de phrases, de locutions et d'idées; le Tasse mène ses œuvres à bâtons rompus, sèchement et crûment par la pauvreté de toutes les ressources nécessaires pour bien travailler (1), »

Voilà le jugement d'un mathématicien qui, dans sa jeunesse, avait un joli brin de plume à son compas. La forme du Tasse, aux yeux des lecteurs habitués à l'Arioste,

(1) Uno tra gli altri difetti è molto familiare al Tasso, nato da una grande strettezza di vena e povertà di concetti, ed è che mancandogli ben spesso la materia è costretto andar rappezzando insieme concetti spezzati e seaza dipendenza e connessione tra loro, onde la sua narrazione ne riesce più presto una pittura intarsiata che colorita a olio; perché, essendo le tarsie un accozzamento di legnetti di diversi colori, i quali non possono già mai accoppiarsi e unirsi cosi dolcemente, che non restino i loro confini taglienti, e dalla diversità dei colori crudamente distinti, rendono per nécessita le lor figure secche . crude, senza tondezza e rilievo; dove che nelcolorito a olio sfumandosi dolcemente i confini, si passa senza crudezza dall' una ail' altra tinta, onde la pittura riesce morbida, tonda, cou forza e con rilievo. Sfuma e tondeggia l'Ariosto, corne quegli che è abbondantissimo di parole, frasi, locuzioni e concetti ; rottaniente, seccamente e crudamente conduce le sue opère il Tasso per la povertà di tutti i requisiti al bene oprare.

était donc coupée, disjointe, formée de pièces de rapport. Cherchant l'effet, non dans l'ensemble, mais dans les parties, et donnant au plus petit membre de la phrase une sorte de valeur personnelle, le poète disloquait la période et lançait des idées ou des traits qui allaient deux à deux, se relevant l'un l'autre : il en résultait une série ininterrompue d'antithèses, « une harmonie produite par des objets semblables ou dissemblables se faisant vis-àvis. »

Molto egli oprô col senno e colla mano, Molto soffri nel glorioso acquisto ; E' invan l' inferno a lui s' oppose, e' invano, S' armô d'Asia e di Libia il popol misto (1)...

De là au bel esprit, il n'y a qu'un pas : le Tasse amena, fixa du moins dans la poésie le style fleuri des jésuites. Tout ce qu'on a appelé depuis le précieux, le maniéré, le joli, le cultisme, le gongorisme, le marinisme, l'euphuisme ; ce luxe de festons et d'astragales qui , depuis le Concile de Trente jusqu'au règne littéraire de la France, ne cessa de surcharger toutes les littératures et tous les arts, pèse déjà sur les plus beaux endroits de la (( Jérusalem délivrée. » Ici les concetti sautent aux yeux et s'enfoncent dans la mémoire ; on ne peut oublier le combat de Soliman : son fer ne s'abat point qu'il ne touche, ne touche point qu'il ne blesse, ne blesse point qu'il ne tue ; le poète en dirait davantage , mais le vrai a l'air d'être faux (2). Ah ! s'il n'en avait que l'air ! mais

(1) Beaucoup il opéra par la tête et par la main, beaucoup il souffrit dans la glorieuse conqiiête : et en vain l'enfer lui fut opposé, et en vain s'arma le peuple mêlé d'Asie et de Libye....

(2) Non cala il ferro mai, ch' appien non colga, Ne coglie appien, cbe piaga anco non faccia ;

ce n'est là qu'une peccadille. Armide pleure : ô miracle d'amour ! Elle tire des étincelles de ses larmes et enflamme les cœurs dans l'eau (1). Plus tard elle veut mourir et s'écrie : ce Puisque aucun autre remède n'est bon pour moi , et qu'il ne faut que des blessures à mes blessures , oh ! qu'une plaie de flèche guérisse la plaie d'amour, et que la mort soit une médecine «à mon cœur (2)! » Tenons-nous-en là, le poème est plein de ces gentillesses. C'est ce qu'on a appelé le « clinquant du Tasse, » et le Tasse affubla de ses oripeaux tous ceux qui l'approchèrent, même le sage Montaigne qui l'alla visiter à l'hôpital des fous.

(( Quel saut, s'écria l'auteur des Essais, vient de prendre, de sa propre agitation et allégresse, l'un des plus ingénieux, judicieux et plus formés à l'air de cette antique et pure poésie qu'autre poète italien ait jamais été ? N'a-t-il pas de quoi savoir gré à cette sienne vivacité meurtrière ? à cette clarté qui l'a aveuglé ? à cette exacte et tenace appréhension de la raison qui l'a mis sans raison ? à la curieuse et laborieuse quête des sciences qui l'a conduit à la bêtise ? à cette rare aptitude aux exercices de l'âme qui l'a rendu sans exercice et sans âme ? J'eus

Ne piaga fa, che 1' aima altrui non tolga ; E più direi, ma il ver di falso ha faccia.

(1) O miracol d' amor che le fa ville

Tragge dal pianto e i cor ne l' acqua accende !

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