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plus de dépit encore que de compassion à le voir à Ferrare en si piteux état... »
Ce passage parait traduit du Tasse, qui l'a lu peut-être et s'y est reconnu. Mais quoi ! si le chantre de Godefroi n'a su faire ni un poème religieux , ni un poème sérieux , ni même un poème en bon style, qu'est-ce donc que la (( Jérusalem délivrée, » et pourquoi est-elle restée parmi les chefs-d'œuvre de l'esprit humain ? La réponse n'est pas difficile.
Ce qu'il y a d'immortel dans la « Jérusalem délivi'ée, » on peut le dire en deux mots : c'est ce qu'il y reste de la renaissance italienne, de Politien, de l'Arioste, les deux poètes de la grande époque : ce sont les dames et les chevaliers, les armes et les amours :
Le donne, i cavalier, 1' armi, gli amori.
Cherchez-y le religieux, le sérieux, l'historique, l'héroïque, le régulier, le vraisemblable, tout ce que la préméditation du critique érudit et subtil y avait voulu mettre, vous trouverez l'épopée moins réussie que la Chanson de Roland. Cherchez-y ce que le poète y a jeté à pleines mains, sans le vouloir, en suivant sa pente, la poésie amoureuse et chevaleresque ; alors , ravi d'emblée en dépit des fioritures et des mièvreries, vous resterez sous le charme jusqu'au dernier vers.
Le Tasse était essentiellement un élégiaque : la note sentimentale prévaut toujours chez lui, même dans les récits de combats. Les héros sont indécis, indistincts, abstraits pour la plupart; leurs mouvements sont indiqués à l'oreille plutôt qu'aux yeux par le fracas des épithètes :
Superbi, formidabili, feroci.
Mais les personnages deviennent intéressants par l'attendrissement lyrique. Nous voilà donc avertis : c'est un récit amoureux que nous allons lire, une série d'épisodes romanesques où le cœur bat de toutes les façons. Les pédants ont reproché au Tasse d'avoir dit en commençant :
Canto V armi pietose...
ce qui, à leur avis, ne signifie pas ce les armes pieuses, » mais bien « les armes compatissantes ». Si les pédants ont raison, le poète, sans le vouloir, aurait dit le mot juste : il y a dans sa « Jérusalem » beaucoup moins de piété que de pitié.
Les croisés, conduits par Godefroi, partent pour Jérusalem. Que se passe-t-il dans la ville sainte ? Il y avait là une vierge d'une beauté superbe et négligente , fuyant les regards des amoureux, mais un jeune homme l'a vue (1). Il se nomme Olinde, elle Sophronie, tous deux sont du même pays , de la même foi ; il est aussi modeste qu'elle est belle, désire beaucoup, espère peu, ne demande rien. Une madone miraculeuse, enlevée à une église chrétienne et déposée dans une mosquée, a disparu tout à coup; Aladin, roi de Jérusalem, ordonne le massacre de tous les chrétiens qui sont dans la ville. Sophronie se dévoue pour sauver son peuple et se déclare coupable du larcin qu'elle n'a pas commis. C'est elle, elle seule, qui a dérobé l'image et qui l'a brûlée. Elle sera donc martyre ; elle est dépouillée de ses vêtements et attachée sur
(1) Colei Sofronia, Olindo egli s' appella, D' rnia cittade entrambi e d' una fede ; Ei che modesto è si com' essa è bella, Brama assai, poco spera e nulla chiede.
réchafaucl. Olinde accourt et suspend l'exécution; bien qu'innocent comme elle, il crie bien haut qu'il a commis le crime : «. A moi revient l'honneur, à moi la mort ; que celle-ci n'usurpe pas ma peine; ces chaînes sont à moi, pour moi ces flammes s'allument; ce bûcher, il me le faut {2)1 ))
Aussitôt une lutte de générosité commence entre les deux jeunes gens : ils mourront l'un et l'autre, liés tous deux, dos à dos, au poteau fatal. L'élégie continue; Olinde, à l'heure suprême, avoue pour la première fois son amour à Sophronie ; elle l'exhorte doucement à élever sa pensée là-haut : ce Vois comme le ciel est beau , vois le soleil : on dirait qu'il nous attire et nous console (1). )> Mais tout à coup apparaît un heaume surmonté d'un tigre ; la visière baissée cache un visage de femme : c'est Clorinde, la musulmane, la belle païenne, comme on disait alors ; elle intercède pour les deux jeunes gens et les délivre. Cet épisode n'est qu'un hors-d'œuvre au point de vue de la critique entichée de simpïex et dhmum. Assurément, mais au point de vue musical, c'est une ouverture pleine de tendresse et de pitié qui nous donne le ton de tout le drame lyi'ique.
Les croisés sont devant Jérusalem, un combat s'engage et le plus élégiaque des chevaliers abat d'un coup de lance le heaume d'un ennemi. Aussitôt, les cheveux
(1 ) A me l'onor, la morte a me si deve, Non usurpi costei le pêne mie :
Mie son quelle catene, e per me questa Eiamma s' accende, e '1 rogo a me s' appresta.
(2) Mira il ciel com' è bello e mira il sole Cil' a se par che n' inviti e ne console.
dorés épars au vent, une jeune femme apparaît (1) : c'est encore Ciorinde, la belle païenne. Tancrède l'a déjà vue auprès d'une source et du premier regard l'a aimée éperdûment ; il ne se battra donc pas avec elle , mais , en laissant tomber ses bras, il lui présente sa poitrine sans défense et la conjure de le frapper. Une troupe de combattants s'approche et les sépare.
Le pieux Godefroi est dans son camp, entouré de ses preux; une femme y pénètre hardiment : c'est la plus séduisante des magiciennes envoyée par l'enfer : Armide. A l'apparition de cette beauté nouvelle, un chuchotement court de bouche en bouche au milieu des croisés ; tous les yeux sont fixés sur elle (2), comme sur une comète ou une étoile qu'on n'a pas vue pendant le jour, et tous s'approchent pour voir la belle étrangère et qui l'envoie. Un jeune homme, Eustache, comme le papillon vers la lumière se tourne vers la splendeur de la ce divine beauté (3). y> Ici le Tasse est chez lui : sa verve lyrique accumule tous les charmes et toutes les séductions sur cette figure préférée. Armide arrive auprès de Godefroi et lui raconte avec un art merveilleux ses prétendues infortunes ; elle demande que dix chevaliers veuillent
(1) E le chiome dorate al vento sparse, Griovane donna in mezzo al campo apparse.
(2) Air apparir délia beltà novella
Nasce un bisbiglio e'I guardo ognun T'intende,
Siccome là dove cometa o Stella
Non più vista di giorno in ciel risplende ;
E traggon tutti per veder chi sia
Si bella peregrina et chi l'invia.
(3) Corne al lume fa^-falla ei si rivolse A lo splendor délia beltà divina.
bien la suivre et réparer les torts qu'on lui a faits. Godef roi hésite un instant , enchanté lui-même ; enfin il refuse, alléguant que les épées chrétiennes sont au service de Dieu. Armide pleure, et tous les croisés, dont la tête est déjà tournée, trouvent Godef roi bien dur. Le jeune Eustache bondit et s'écrie : ce Non ! il ne sera pas dit en France, et là où la courtoisie est en honneur, que nous ayons fui les fatigues et les périls pour une cause si juste et si ce pieuse (1). » Godef roi doit céder, Armide enchante les croisés par tous les artifices de la coquetterie ; les compétitions qu'elle suscite amènent la mort de Gernand, prince de Norvège, tué par le jeune Renaud, tige de la maison d'Esté, qui, furieux comme Achille, s'éloigne du camp. La charmeuse emmène ses dix défenseurs, fieur de la chevalerie chrétienne. Ils ont tous oublié (( le grand sépulcre » et les « armes pieuses : » amor vincit omnia, comme dans la vieille devise des troubadours.
Cependant Herminie la païenne aime Tancrède : du haut d'une tour, assistant à la bataille, elle le voit blessé et veut le guérir ; à cet efî'et, elle descend dans le camp, revêtue des armes de Clorinde. On la prend pour l'héroïne et tout le monde la poursuit, même Tancrède qui, en la poursuivant, demeure prisonnier dans le château d' Armide : la diabolique enchanteresse les tient tous sous sa main. Cependant Herminie qui n'a pu revêtir, avec l'armure, la vaillance de Clorinde a pris peur et
(1) Ah ! non fia ver, per Dio, che si ridica
In Francia, o dove in pregio è cortesia, Che si fugga da noi rischio o fatica Per cagion cosi giusta e cosi pia.
s'est enfuie (c parmi les plantes herbeuses d'une antique forêt : ))
Intanto Erminia infra le erbose plante...
et nous rentrons dans l'idylle : cet épisode est de ceux que tous les Italiens savent par cœur. Pendant toute la nuit, pendant tout le jour, la belle fugitive erre sans conseil et sans guide, ne voyant que ses larmes, n'entendant que ses cris. Mais à l'heure où le soleil détache ses coursiers et plonge dans la mer, elle arrive près des eaux claires du Jourdain et s'étend sur la rive du fleuve. « Là le sommeil qui par son doux oubli rend aux mortels le repos et la paix, assoupissant la douleur d'Herminie, l'abrita sous le calme de ses ailes. Mais pendant qu'elle dort, sous mille formes, l'amour ne cesse pas de la troubler. — Elle ne se leva qu'au gazouillis des gais oiseaux, qui saluaient l'aurore, au murmure du fleuve et des arbustes, aux jeux frais de la brise avec l'onde et les fleurs. Elle ouvre alors ses yeux languissants et regarde les abris solitaires des pasteurs ; il lui semble, entre les eaux et les ramées , qu'une voix la rappelle aux plaintes , aux soupirs (1). » Là elle rencontre un bon vieillard tissant des
(1) Ma'l sonno che de' miseri mortali È col suo dolce obblio pace e qiiiete, Sopi co' sensi i suoi dolori, e l'ali Dispieg6 sopra lei placide et chete, Ne pero cessa Amor con varie forme La sua pace turbar, mentre ella dorme.
Non si dest6 finchè garrir gli augelli Non senti lieti, e salutar gli albori, E mormorare il fiume e gli arboscelli, E con 1' onda scherzar 1' aura e co' fiori.
corbeilles à côté de son troupeau ; ses trois enfants chantent auprès lui. Quoi donc ! tant de paix et de sécurité si près des champs de bataille ? Est-ce une grâce du ciel qui relève l'humilité d'un berger inoffensif ? Est-ce le dédain du tonnerre qui ne tombe que sur les hautes cimes ? (c Les épées étrangères, dit le vieillard, n'oppriment que les têtes superbes des grands, et les soldats avides de butin ne sont pas alléchés par notre indigence. » L'esprit se repose en écoutant ce pipeau qui sonne tout à coup au milieu des clairons.
Cependant la guerre sainte continue, de plus en plus furibonde; Tancrède rencontre encore Clorinde, seule, sur le champ de bataille, et ne la reconnaît pas ; le duel s'engage avec une férocité qui fait peur : Clorinde enfin, blessée à mort , s'affaisse. Alors , tout à coup , un nouvel esprit l'inspire, elle murmure doucement : « Ami, tu as <( vaincu, jeté pardonne ; pardonne aussi, toi, non au corps c( qui ne craint rien, mais à l'arme, oh ! prie pour elle, et « donne-moi le baptême qui lave tous mes péchés. » Dans ces paroles résonne un je ne sais quoi de plantif et de suave qui, glissant dans le cœur, éteint en lui toute colère et donne aux yeux l'envie et le besoin de pleurer (1). Une fontaine est près de là, Tancrède court et
Apre i languidi lumi, e guarda quelli Alberghi solitarj de' pastori ; E parle voce udir tra l'acqua e i rami, Ch'ai sospiri ed al pianto la ricMami.