DIALOGUE VU
Que Jésus s'est acquitté pour les péchés des élus, comme devait le faire le Messie, et comment il s'est acquitté.
JACOB, OCHINO.
— J. Je suis revenu pour que nous examinions si le Messie doit s'acquitter [sit satisfacturus] pour les péchés des élus. Je ne le crois pas, car je ne vois pas que cela ait été exprimé par Dieu. Je trouve que Dieu doit charger le Christ du poids de nos péchés ou encore que celui-ci a été tué pour nos péchés; les Écritures disent aussi qu'à l'arrivée du Messie, Dieu fera tomber nos vices à nos pieds et les jettera au fond de la mer. Mais que le Messie doive s'acquitter pour les péchés de ses élus, c'est ce que je ne vois nulle part dans l'Ancien Testament. Dans le Nouveau Testament, j'ai bien trouvé que le Christ nous a réconciliés avec Dieu, qu'il a expié nos péchés et les a lavés de son sang, mais non qu'il s'est acquitté
pour nos péchés. Je ne puis comprendre que tu n'hésites pas à affirmer, et même à vouloir prouver cette opinion. — 0. Je le répète, et je te le prouverai. Les Écritures sont d'ailleurs remplies de cette vérité ; elle a été exprimée par le Saint-Esprit dans TAncien et dans le Nouveau Testament; je me contente de l'exprimer en d'autres termes. Dieu nous commande de croire à ce qui, dans les Écritures, est nécessaire à notre salut, mais non pas de répéter ces vérités dans les mêmes termes. — J. On devrait pourtant reprendre les expressions mêmes, du moins par respect. — 0. Mais alors ne devrions-nous pas tous parler en hébreu ou en grec, les Écritures ayant été écrites en ces langues? — J. Je veux dire seulement que si l'on a écrit en hébreu ou en grec une phrase qui signifie en latin : qu'il appartient au Messie de nous délivrer ou de nous racheter de nos péchés, tu n*as pas le droit d'employer à la place de ces mots celui de « s'acquitter », qui n'a pas le même sens. Vous êtes cependant si minutieux [superstiiio] que si quelqu'un ne dit pas que le Christ s'est acquitté pour nos péchés, même s'il emploie les propres expressions des Écritures, vous le tenez pour hérétique. Il est donc évident que vous voulez qu'on croie à plus de choses qu'on n'en trouve dans les Écritures. Et vous commettez une pareille erreur quand vous prétendez, en dehors de toute parole divine, que le Christ a obtenu pour nous la félicité, comme si le Christ avait contraint Dieu à nous l'accorder comme un droit, toute intervention de la grâce divine étant ainsi supprimée. — 0. Quand nous disons que le Christ s'est acquitté, nous ne faisons qu'expliquer plus clairement la parole de Dieu. — J. La langue hébraïque est assez riche en mots pour pouvoir tout
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DIALOGUES D'OCHINO.
expliquer; la langue grecque Fesl encore davantage. Le Saint-Esprit, d'autre part, est capable de choisir les expressions les plus claires ; et il n'est pas douteux qu'il ne l'ait fait, étant soucieux avant tout de la gloire de Dieu et de notre salut. — 0. Cependant Jésus lui-même a expliqué la Loi. — J. Oui, mais parce que les Juifs l'avaient altérée. Mais vous, en disant que le Messie s'est acquitté, vous employez une expression fausse, qu'on ne trouve nulle part dans les Écritures, pas même en termes équivalents. Je vais le prouver. Si Jésus s'était acquitté, il l'aurait fait en qualité de Dieu (puisque vous le croyez tel), comme Dieu et homme ou comme homme. Gomme Dieu, c'est impossible : celui qui s'acquitte doit avoir contracté une dette, et Dieu ne peut avoir de dette envers lui-même ; à supposer qu'il en eût, il ne pourrait s'en acquitter, ne pouvant se donner à lui-même quoi que ce soit qu'il n'eût déjà en sa possession.
— 0. La dette du Christ est toute volontaire; il s'est choisi lui-même cette obligation de s'acquitter pour nos péchés. — J. Il ne pouvait le faire sans y contraindre en même temps le Père et le Saint-Esprit qui sont unis par le même désir et la même charité.
— 0. Cependant leurs trois personnes sont distinctes; le Christ a pu adopter seul cette charge. — J. Non. Le rôle qu'adopte une des personnes divines doit être adopté par les autres. — 0. Elles l'adoptent sans doute, mais seul le Christ doit s'acquitter, ayant choisi lui-même ce rôle. — - J. S'il en était ainsi, le Père et le Saint-Esprit ne l'auraient pas adopté. — 0. Comment en effet l'auraient-ils fait? — J. Il est cependant naturel que, si le Fils a décidé de se faire homme et de mourir sur la croix, et de s'acquitter pour nos péchés, les deux autres personnes divines
aient adopté cette décision. De même, quand Dieu a entrepris de créer le monde, sa volonté a été adoptée par le Fils et le Saint-Esprit, qui ont créé le monde comme lui. En outre nos péchés avaient offensé également les trois personnes divines, unies dans la même majesté et la même bonté. Nous avions donc à nous acquitter envers toutes trois, et le Fils avait à s'acquitter envers lui-même; il devait à la fois s'irriter et ne pas s'irriter contre nous. D'ailleurs, comment aurait-il pu s'acquitter? Par sa Passion? Mais, en tant que Dieu, il ne pouvait souffrir. D'autant plus que les souffrances que nous endurons volontairement ne sont acceptées par Dieu qu'en raison de la foi ou de Tamour qui nous y poussent. Or, d'une part, le Christ n'a pu posséder la foi, la foi étant inséparable de l'imperfection, et, d'autre part, s'il a été en effet animé d'un immense amour envers Dieu, il ne pouvait s'acquitter grâce à lui, car il n'en eût pas moins été animé s'il n'avait pas accepté la charge de l'acquitter pour nos péchés. Ses obligations envers Dieu existaient de toute façon antérieure à cette mission. Le rôle de Dieu est donc de pardonner à nos péchés, et non de s'acquitter pour eux. — En second lieu, on ne peut pas dire que votre Jésus se soit acquitté comme Dieu et comme homme, c'est-à-dire en partie comme Dieu, en partie comme homme. — 0. Mais nous ne voulons pas scinder cette double nature.
— J. Vous ne pouvez cependant confondre en Jésus la nature divine avec la nature humaine. En tant que Dieu, il est un. Vous ne pouvez lui attribuer une action qui serait la manifestation d'une nature humaine, qui ne peut exister en lui. Vous dites que Jésus s'est acquitté comme Dieu et homme. Comme
DIALOGUES D'OCHINO.
Dieu, nous avons vu que c'était impossible. Je vais montrer qu'il ne pouvait le faire comme homme. Certains prétendent faussement que les péchés des hommes étaient si nombreux «t si grands qu'ils n'auraient pu s'en acquitter dans cette vie par quelques châtiments que ce fût, ni apaiser la colère divine. Et qu'ainsi Dieu chargea le Christ de nos péchés, non pas en ce qui concerne la faute même, mais en ce qui concerne le châtiment. Dieu devait ainsi apaiser par le châtiment du Christ, la colère qu'il avait ressentie du fait de nos péchés. C'est une erreur. Dieu souverainement heureux et immuable ne peut se troubler, ni s'irriter. Ce n'est pas un sentiment de colère, mais l'amour qui l'a poussé à sacrifier le Christ, comme disent saint Paul et saint Jean. — D'autres disent qu'il fallait que votre Jésus fût un homme parfait, pour que, grâce à ses forces, à sa patience, à sa persévérance supérieures aux nôtres, il pût supporter un châtiment que nous n'aurions pu endurer. Mais ceux qui estiment qu'il s'est acquitté par sa Passion, exagèrent autant qu'il est possible ses souffrances non seulement corporelles mais morales, en disant que sur la Croix il a subi le châtiment des fautes des damnés eux-mêmes.
— 0. Tel n'est pas mon avis. Il est évident que le Christ n'est pas demeuré éternellement sur la Croix, à la façon dont les damnés demeureront en Enfer. En outré, nos souffrances n'étant acceptées de Dieu qu'en raison de l'amour de Dieu qui nous les inspire, on doit dire que le Christ a souffert en proportion non pas de nos péchés, mais de l'amour avec lequel il a supporté
cette souffrance.
— J. D'autres disent que la malignité de nos péchés est en proportion de la bonté et de la majesté de celui
APÏ>KNDIGE.
que nous offensons, elle est donc infinie. La créature, incapable d^une infinie bonté, ne pouvait donc pas s'acquitter à leur sujet. Dieu aurait ainsi uni la nature humaine à la nature divine pour que sa participation à l'infinie vertu divine lui permît de s'acquitter pour fin finie perversité de nos péchés.
— 0. Cette opinion n'est pas la mienne. Je ne crois pas que, grâce à ce mélange de natures, fâme du Christ ait pu être douée d'une infinie vertu, ni accomplir des actes d une infinie perfection, en dehors de toute aide gratuite de la grâce divine.
— J. Je suis de cet avis. Si la créature pouvait accomplir des actes d une infinie perfection, elle ne serait plus une créature.
— 0. Évidemment. Mais je veux l'expliquer comment le Christ s'est acquitté pour les péchés des élus. L'homme ayant péché, la justice divine ne pouvait obliger Dieu à punir nos péchés d'un châtiment qui leur fût proportionné. La justice divine nest pas, en eflet, supérieure mais seulement égale à Dieu et approuve ce que Dieu a décidé pour la satisfaire. C'est ainsi que Dieu a décidé la mort du Christ comme châtiment de
nos péchés.
— J. Ce n'est pas en eflet parce que la mort du Christ était juste que Dieu l'a voulue, mais parce qu'il l'a voulue qu elle a été juste. Je crois cependant que les actions de Dieu sont justes non seulement parce qu'il le veut ainsi, mais parce qu'elles sont conformes au jugement juste de la raison humaine créé par lui. C'est ainsi que l'arrangement du monde nous apparaîtra raisonnable au jour du jugement. Si donc Dieu avait décidé d'absoudre ; les hommes moyennant une réparation, il l'aurait choisie telle qu'elle pût être estimée juste par le jugement humain. Or le Christ ne me
DIALOGUES D'OCHINO.
paraît pas avoir souffert autant qu'il était juste que les élus de Dieu souffrissent dans la vie future pour tous leurs péchés. Je ne puis donc accorder qu'il se soit acquitté.
— 0. Je t'ai déjà dit que la réparation (salis factio) était en proportion de l'amour qui l'inspire.
— J. Mais la perversité des péchés des élus était
infinie.
— 0. Non pas par leur nature même, mais en raison du déshonneur qu'elles causaient à Dieu. Or tous les péchés des élus ont causé beaucoup moins de déshonneur à Dieu que la mort du Christ ne lui a donné de
gloire.
— J. Enfin, comme homme, le Christ n'a pu en aucune façon s'acquitter. S'acquitter, c'est en effet proprement rendre spontanément ce que l'on doit ou l'équivalent de ce qu'on doit, et non pas donner quelque chose qu'on doive déjà pour d'autres raisons. Supposons que le Christ en tant qu'homme ait pu honorer Dieu au point que cet honneur ait été supérieur à la honte dont Dieu avait été atteint par les péchés des élus. Même ainsi, il n'aurait pu s'acquitter envers Dieu. En raison seulement de sa bonté suprême, Dieu a droit à un suprême amour, et je ne parle pas des bienfaits innombrables et immenses que Jésus avait personnellement reçus de Dieu ; comment donc Jésus aurait-il pu en outre s'acquitter pour nos propres péchés et mériter notre félicité ? En souffrant pour la gloire de Dieu, il ne pouvait donc acquitter notre dette, même s'il avait été mille fois crucifié.
— 0. On peut dire que le Christ, en mourant sur la Croix, s'est acquitté de deux façons : d'abord en obéissant à la volonté de Dieu, ensuite parce que Dieu a volontairement accepté son supplice et sa mort comme
APPENDICE
une réparation suffisante de nos péchés. Et ainsi c'est seulement grâce à un bienfait de Dieu que cette mort a été suffisante.
— J. S'il en est ainsi, il ne s'est pas acquitté au sens propre du mot. Une convient donc pas d'employer ce terme impropre, que le Saint-Esprit n'a pas adopté, ni de regarder comme hérétiques ceux qui ne l'emploient pas.
— 0. Si cependant celui qui doit dix pièces d'or n'en avait qu'une seule, et que son créancier, par bonté, l'acceptât en paiement du tout, on pourrait dire que le débiteur s'est entièrement acquitté de sa dette. Ainsi
a fait le Christ.
— J. Ceux-là ont donc fait erreur qui ont prétendu que la mort du Christ était suffisante en elle-même, ne fût-ce que pour les péchés des élus. La grâce de Dieu était en outre nécessaire. Et par suite la mort du Christ était inutile; Dieu, dans sa bonté, aurait pu se contenter même d'une seule prière du Christ pour le rachat de nos péchés.
■— 0. Sans doute. Mais il a choisi expressément cette mort pour que le Christ manifestât ainsi un plus grand amour, et que cet amour produisît de plus
grands fruits.
— J. On pourrait encore dire que si les péchés des élus ont été imputés, non pas à eux-mêmes, mais au Christ, celui-ci n'a pas eu à s'acquitter pour nous, puisque ces péchés ne nous étaient pas imputés.
-— 0. Le Christ s'est acquitté à la fois de nos péchés, puiqu'ils avaient été commis par nous, et des siens, puisque ces péchés lui étaient imputés. En tout cas, pour conclure, si ce terme : s'acquitter, n'est pas exprimé dans les Écritures, cependant son sens s'y trouve, comme je l'ai dit, et l'on peut l'employer.
DIALOGUES D OCHINO.
J. Pour moi, je crois que Dieu a voulu la mort
du Christ dans notre intérêt, afin que, voyant combien notre péché l'avait offensé puisqu'il a voulu cette mort pour nous en racheter, nous soyons pris de remords ; afin que, comprenant ainsi son amour paternel pour nous, nous laimions; enfin pour nous prouver qu'il n'était pas irrité contre nous comme nous le pensions. Mais je ne crois pas qu'il ait voulu cette mort à titre de réparation ; elle n'eût pas été un bien
pour nous.