PvsTOR, vol. IV, p
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les idées, les goûts, les préférences des admirateurs de l'antiquité païenne. Ce fut surtout après que la réforme fut devenue doctrinaire.
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On prisait trop en Italie la vie active, l'énergie, les réalisations pratiques, pour y estimer à sa juste valeur la pure méditation. La destinée étonnamment agitée, incertaine, sujette à toutes les extrémités du sort qui était le lot de chacun, éloignait de la spéculation sereine et désintéressée. Aussi la littérature italienne fut-elle longtemps une littérature d'action et de passion. On y voulait trouver des récits, des exemples, des conseils, un divertissement; les historiens, les conteurs, les moralistes abondent tandis qu'on ne compte que peu d'auteurs qui se soient attachés à Fétude des idées abstraites. Les poèmes sont presque tous épiques; pendant des siècles, il n'y eut pas de poètes élégiaques.
Les grands rêveurs du moyen âge ne se contentaient pas d'élever très haut leur pensée, ils prétendaient tirer de leurs spéculations une méthode pour rénover le monde et des préceptes de conduite. Leur recueillement leur eût paru stérile s'il n'avait profité à autrui.
Il ne serait donc pas étonnant qu'il y ait eu peu de philosophes en Italie ; il s'en est rencontré pourtant un certain nombre à la fin du xv^ siècle et pendant le xvi% non pas éminents à coup sûr,
mais subtiles, habiles à éclaircir les obscurités des anciennes philosophies, à faire de l'éclectisme, à présenter clairement les idées des autres. La profondeur et Toriginalité leur manqua le plus souvent. L'esprit italien de la Renaissance avait bien d'autres qualités.
On s'attendrait d'autant moins à voir se développer un mouvement philosophique en Italie à cette époque qu'il n'était pas avantageux et qu'il était même parfois fort dangereux d'être philosophe. Les Mécènes, sans l'assistance desquels l'existence des écrivains et des érudits était ardue, leur préféraient des protégés plus brillants ou dont ils avaient plus à craindre. Dans les cours lettrées de Modène, de Mantoue et de Ferrare, à Naples comme à Milan, on aimait la belle littérature et les beaux esprits, les aimables discussions, les élégants dialogues, les superbes épopées, et point du tout les âpres controverses philosophiques. Les femmes y gouvernaient l'esprit, y réglaient la mode, et elles sont rarement enclines à la philosophie. Les pires aventures, les catastrophes étaient souvent le lot des philosophes. Pomponazzi faillit être massacré, Nifo courut de grands risques, Giordano fut brûlé vif et Campanella longtemps enfermé et cruellement torturé. Les philosophes ne trouvaient à mener une vie encore précaire que dans les universités, à Padoue, qui fut un grand centre philosophique, à Bologne, à Pise ou bien encore à Florence. La cour florentine diffère, en effet, des autres
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cours princières. Les Médicis sont les seuls bourgeois qui aient réussi de façon durable. Il est surprenant que dans ce pays où les marchands, la classe moyenne, le peuple jouissaient de tant d'avantages et où la noblesse était tenue à l'écart, au point qu'à Florence un noble devait, pour exercer ses droits politiques, s'inscrire dans un métier, où la féodalité ne put s'établir, on ne voit presque aucune famille bourgeoise se hausser au pouvoir. Partout les gouvernants sont d'origine noble et ancienne ou issus de condottieri.
Les Médicis gardèrent longtemps l'empreinte et l'orgueil de leur origine; ils ne prirent de titre qu'assez tard. Sans taxer les autres cours de frivolité, on peut assurer cependant qu'on était à la cour de Florence plus réfléchi, plus appliqué, plus porté à favoriser les études sérieuses. Seuls les Médicis contribuèrent à fonder une académie. Celle de Rome s'établit en dépit du Saint-Siège et dura peu faute de ressources ; celle de Ferrare fut très éphémiire ; le duc d'Esté qui l'avait créée pour complaire à Théodore de Gaza, ne pourvut pas longtemps à son entretien. Aussi est-ce à Florence que se forma la plus importante des écoles philosophiques italiennes du xv^ siècle. Le grec Georges Gémistos Pléthon^ y avait été
1 Les deux surnoms de Grmistos et Pléthon lui fuient donnés narre qu'il était jdein (de science). Georges de Trébizonde l'avait orécédé , il professa à Vicence et à Venise ; c'était un rhéteur plus qu'un philosophe et il ne fit pas école. Il mourut à Rome vers 1485 II avait composé, entre autres traités, une comparaison entre Aristote et Platon où celui-ci est fortement maltraite.
accueilli des mieux quand il y arriva de sa retraite déjà légendaire de Mistra (Sparte), à roccasion du Concile de 1^*38. La philosophie qu'il apportait était confuse ; elle se ressentait du rûilieu où elle avait été conçue et des influences diverses qui agissaient en Orient sur les esprits.
On n'a jamais su démêler exactement s'il pensait faire renaître le paganisme comme le tenta peut-être un peu plus tard Pomponius Laetus, fonder une religion nouvelle dans laquelle il aurait mêlé aux grâces des doctrines platoniciennes la profondeur des spéculations orientales, ou simplement enseigner aux Italiens la philosophie qu'on professait dans les écoles de l'empire d'Orient. Quoi qu'il en soit, ses doctrines parurent une merveille de clarté et de logique et transportèrent d'admiration les lettrés et les érudits florentins.
Tout de suite on y chercha ce qu'il fallait penser du libre arbitre; ce devait être là, l'un des thèmes favoris des discussions philosophiques en Italie, car leur pente d'esprit portait les Italiens à chercher la solution de ce problème. Or, dans son traité sur le Destin, De Fato, Pléthon conteste non seulement le libre arbitre de l'homme, mais aussi celui de Dieu. Il portait ainsi une atteinte grave aux dogmes catholiques et préparait les voies à la
Réforme.
Côme l'Ancien, ne voulant pas laisser perdre les leçons du maître, fît instruire de ses préceptes le jeune Marcel Ficin dont l'aptitude aux sciences
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philosophiques s'était révélé de bonne heure et quand il eut trente ans, en 1463, il le plaça à la tête de l'Académie florentine qui devint sous son influence purement platonicienne. Pierre de Médicis lui continua ses subsides ^ Ficin adopta, comme Pléthon, les idées platoniciennes auxquelles il mêla des doctrines, des pensées prises dans les systèmes les plus divers sans jamais faire œuvre personnelle. A la différence de Pléthon, Ficin ne soutint pas de thèse réprouvée par l'Eglise ; au contraire, à l'âge de quarante ans, le 18 décembre li74, il se fit ordonner prêtre ; l'année suivante, ses convictions religieuses se manifestèrent hautement à la suite d'une grave maladie'-. Mais il n'admettait pas que l'on pût être véritablement pieux sans le secours de la philosophie. La « discipline platonicienne » lui paraissait la plus sûre et presque l'unique méthode pour devenir un bon chrétien en même temps qu'un bon citoyen. Dans son traité De Religione Christiana, dont la première édition datée porte le millésime de 1484-, il établit que la philosophie et la religion sont sœurs; or, comme d'après lui la philosophie n'est autre chose que « l'amour et l'étude de la vérité ainsi que de la sagesse et que Dieu seul est vérité et sagesse », il en tire comme conclusion que la
1 n appela et fit professer à Florence également Jean Argiropulô qui avait traduit quelques-unes des œuvres d'Aristote, mais ne se fit pas l'apôtre de la philosophie péripatéticienne.
2. G. Balbino, L'Idea religiosa di M. Ficino, Cengnola, 1904. Leopoldo Galbotti, Saggio intorno alla vita di M. Ficino. Article Am^Archiv.Stor. Italiano, Nuova Ser., vol. IX, 1859, p. 48.
philosophie est l'étude de Dieu et il en fait une sorte de religion. Cette idée se retrouve dans sa correspondance ; en envoyant ses ouvrages à Filippo Controni de Lucques, il lui dit : « Je veux que vous connaissiez que mon amour est rehgieux et que ma religion est pleine d'amour. Sans doute la nature a voulu qu'il n'y eût point d'amour honnête qui ne fût religieux ni de vraie religion sans amouri. » Par cet ingénieux artifice, Ficm trouvait ainsi moyen de soumettre la foi à l'examen et d'en contester certains points. S'il n'avait pas adopté toutes les idées de Pléthon, Marcel Ficin tenait de lui le culte de Platon ; il réunissait dans sa viUa de Carezzi des gens de lettres, des prêtres, des médecins, des savants pour discuter avec eux, en termes choisis et suivant les formes platoniciennes; parfois un banquet rassemblait le maître et les disciples. Ficin était d'ailleurs d'autant plus porté à imiter Platon qu'on assurait autour de lui qu'il lui ressemblait physi-
quement^.
Les doctrines de Platon ne pouvaient manquer de faire fortune, à cause de leur élégance et de leur subtilité, parmi ceux qui se piquaient de
1 Letlere del gran Marsilio Ficino Iradotte... per Felice Ficoucalm. L Venise, 1546, p. 19, 32, 41, 60 G7, 102.. Chez Marcel Ficin comme chez Pic de la Mirandole, la contemplation E devient souvent de la spéculation philosophuiue. L oeuvre de Hein est immense; il publia quantité d'études, de traductions, des commentaires de Platon, de Plotin, de Porphyre, de Jambhque, et môme des traités sur l'hygiène, l'astrologie et la volupté
2 ARN4LD0 DELLA ToRRE, StoHa délia Accademia dt Ftrenze, Florence, 1902.
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penser; les délicats, les littérateurs, les familiers des cours se passionnèrent de philosophie platonicienne. Bembo, Sannazar, Castiglione en emploient souvent le langage, en paraphrasent les idées; FArétin parle, au début de son adaptation de la Genèse, « des idées dont la nature tire l'exemple des choses ». H y eut des résistances. Tandis que des philosophes très écoutés tels que Bernardino Telesio, créateur de l'école dite Gosenza à Naples (1508-1588) et Francesco Patrizzi (1527-1597) attaquaient violemment Aristote, d'autres s'appliquaient à maintenir son prestige. L'Église tint longtemps et fermement pour lui et lutta contre le platonisme tant qu'elle ne fut pas débordée, car le culte de Platon lui semblait suspect comme venant d'Orient, de la Grèce orthodoxe et elle estimait dangereuses les conséquences que les philosophes tiraient de ses doctrines. Ce qui marque en Italie plus nettement qu'ailleurs la transition entre la scholastique du moyen âge et la philosophie moderne, c'est l'émancipation de l'autorité despotique d'Aristote et une tendance de plus en plus marquée vers les idées platoniciennes et néo-platoniciennes ^
Pic de la Mirandole s'efforça de concilier les deux systèmes, bien qu'il fût platonicien au fond.
1. Cf. G. VoicT, vol. Il, p. 115. Renaudet, Préréforme et Humanisme, Paris, 191G, p. 139 et suiv. J. Roger Charbonnel, La Pensée italienne au xvi" siècle et le Courant Libertin, Pans, 1919. John Owen, The Skeptics of the Italian Renaissance, Londres, 1908,
Les disciples d'Aristote, étaient, au reste, tout aussi dangereux pour l'Église que ceux de Platon et comme eux, préparaient les esprits à accueillir les idées nouvelles, tout au moins à discuter les idées anciennes. Les universités de Padoue et de Bologne, entre autres, où la doctrine péripatéticienne demeura longtemps en honneur, proclamaient l'égalité entre la religion et la philosophie ; les conceptions des maîtres qui y professaient étaient en opposition complète avec les dogmes canoniques ; théistes et panthéistes niaient Fexistence d'une divinité teUe que TÉglise catholique
la définissait.
Les péripatéticiens se partageaient en deux écoles : les uns n'entendaient Aristote qu'à travers les commentaires d'Averroès; les autres ne le comprenaient que par l'enseignement d'Alexandre
d'Aphiodisie.
Depuis longtemps Averroès faisait autorité en ItaUe; ses ouvrages y étaient lus avidement i. Or les doctrines averroïstes étaient en contradiction absolue avec les dogmes chrétiens; elles ne niaient pas à proprement parler l'immortalité de l'âme, mais considéraient toutes les âmes comme formant
1 Dès 1473 furent publiés ses Commentarii in Libros Aristotelis ainsi aue les In Aristotelis Parva Naturalia ; en 1474, les Com- ZntaHi 7n Ubros Quattuor Aristotelis de Meteoris; en 1484, le Tommentarium in Cantica. Jacob de M-/«- ^^' P^";^ ^ Venise en 1550-1552 une édition des œuvres d Averroès sept vo- * lûmes in-folio. U avait publié en 1521 le Commentaire d Averroès sur le traité de l'âme d'Aristote et en 1539, un ouvrage intitulé Averlois Paraphrasis super libros de Repul>hca Platoms (dédié à Paul 111).
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une seule âme, un être universel se manifestant de façon distincte chez les divei^ individus sans être individualisé. L'âme est, aux yeux des averroïstes, tout entière dans Fintelligence ; or il n'y a qu une seule intelligence, par conséquent il n'y a qu'une âme non seulement immortelle, mais éternelle. D'autre part Averroès ou tout au moins ses disciples mettaient en doute à un certain point de vue le mérite de la vertu. « Parmi les fictions dangereuses, disaient-ils, il faut compter celles qui tendent à ne faire envisager la vertu que comme un moyen d'arriver au honheur. La vertu n'est rien si l'on s'abstient de la volupté uniquement dans l'espoir d'en être dédommagé avec usure. » C'était rendre l'exercice de la vertu bien difficile et préparer les esprits aux affirmations de Calvin et de Luther touchant les bonnes
œuvres.
D'altérations en altérations, la philosophie d' Averroès aboutit, comme le dit Renan S à la négation du surnaturel, des miracles, des anges, des démons, de la puissance divine. C'est la thèse que soutint dans la première moitié du xvi*^ siècle à Padoue, à Naples et même à Rome, mais là avec circonspection, le médecin littérateur Agostino Nifo (14.73-1538 ou 1545).
Ceux qui suivaient l'interprétation d'Alexandre d'Aphrodisie, les Alexandristes, arrivaient à des conclusions bien différentes mais tout aussi con-
1. E. Renan, Averroès et V Averrolsme, Paris, 1861. Alfred Weber, Histoire de la philosophie, Paris, 1914.
I,A RÉFORME EN ITALIE. ' 4
traires à la foi. Le fondateur de l'école de Bologne, Pietro^ Pomponazzi (1^62-1526), qui fut l'esprit le plus philosophique de son temps bien qu'il manque absolument d'originalité, envisagea lui aussi la philosophie au point de vue, si Ton ose dire, utilitaire. Les trois questions qui l'occupent sont celles de rinimortalité, des « enchantements », c'est-àdire des rapports du monde spirituel avec le monde matériel et du libre arbitre.
Il s'attache de préférence à la destinée de l'homme, à son rôle et sa philosophie est presque une morale. Le monopsychisme des Averroïstes lui semble inadmissible, mais il se déclare incapable de prouver que l'âme existe; jamais, à son sens, aucun philosophe n'est parvenu à en démontrer la réalité par un raisonnement rigoureux; le seul motif d'y croire est que l'Église l'ordonne 2. S'il admet l'immortalité, ce n'est pas d'ailleurs sans restrictions; à bien pénétrer sa pensée, l'âme selon lui est mortelle et l'on peut croire que si parfois, il semble lui accorder l'immortalité, c'est pure déférence envers l'Église. Il soutient que l'âme et le corps sont inséparables et que « Tune dépend de l'autre ». Dans son éloge de la Trinité, il démontre, en s appuyant sur saint Thomas, Terreur des pythagoriciens en ce qui concerne la