‹ La Réforme en Italie [microform]Chapitre 411 sur 470 · Nunz. Yen., vol. 1, c · texte numérisé non relu

Nunz. Yen., vol. 1, c

porté devant la foule et qu'il craignait de voir exploité par les mal pensants*.

A Venise, comme dans le reste de l'Italie, nombreux étaient les novateurs qui se flattaient de rénover TÉglise et ne voulaient pas s'en détacher. Le procès de Giulio délia Rovere de Milan pour cause d'hérésie est fort curieux ^. Entré dans l'ordre des ermites de Saint-Augustin vers 1520, il avait prêché le carême à Tortona en 1536, à Monza en 1537, en Bologne en 1538 et l'avent à Trieste en 1540. Entre temps il s'était rendu à Naples où il avait fréquenté dans le cénacle de Valdès dont les doctrines le séduisirent apparemment car il fut dès lors soupçonné fortement d'adhérer à la doctrine de la justification par la grâce. Cependant durant le carême de l'année 1541, il prêcha vingt-deux fois à Venise. Le nonce, Giogio Andreassi, écrivait au cardinal Farnèse, le 13 août 1540, que beaucoup de personnes, parmi les plus distinguées par la naissance, venaient Técouter et se laissaient séduire par son éloquence. Il s'était logé chez Celio Secondo Gurione dont les sympathies pour les idées protestantes étaient notoires. Le 19 avril une perquisition fut faite chez lui ; on découvrit plusieurs livres luthériens, entre autres les œuvres de Bucer, de BuUinger, de Mélanchton et des

1. Nunz. Ven., vol. I, c. 208, 183. Lettres du 23 août 1534 et

du 14 mars 1534.

2. G. Di Leva, Giulio da Milano dans Archivio Veneto, 4e année, Venise* 1874, p 235 etsuiv.;du même auteur, Storia doeumentata di Carolo 7..., voL III, p. 371. Tacchi-Vbnturi, p. 507.

LA REFORMATION A VENISE

lettres de moines lui demandant des livres suspects; un moine de Bologne le suppliait « de lui expliquer le verbe éternel de Dieu caché depuis si longtemps par la diabolique hypocrisie du monde » ; l'évêque Bonomo et un médecin de Trieste lui avaient adressé des paroles sentant l'hérésie. Le même jour, le légat pontifical lui intima l'ordre de ne point s'éloigner de la ville. Cependant il continuait à avoir de nombreux partisans. Chaque fois qu'il était cité au tribunal, quantité de gentilshommes lui faisaient escorte. Les accusateurs furent interrogés; ils n'apportaient guère que des impressions, citaient des phrases isolées telles que celles-ci : « Chacun devient prêtre par le baptême. — L'Eglise n'a d'autres maximes que celles qui sont tirées de l'Évangile. » Un noble affirme qu'il avait prêché sur le libre arbitre et un moine qu'il n'avait pas dit un mot dans ses prédications du culte des images. A vrai dire Giulio ne s'était pas encore séparé du catholicisme; comme tant d'autres, il ne songeait qu'à l'amender; la doctrine de la justification telle qu'il la concevait ne lui paraissait nullement contraire aux dogmes romains et il voyait dans la réunion d'un concile le seul moyen de rénover l'Église et d'y ramener l'unité.

L'Inquisition manquait de preuves certaines. Le nonce réunit néanmoins vingt-neuf chefs d'accusation et le fit mettre en prison (9 août 1541).

L'avocat fiscal reçut l'ordre d'instruire son affaire; quinze jours furent donnés à Taccusé pour présenter sa défense et, comme après ce laps de

temps il se déclara malade, on lui accorda un nouveau délai avec le droit de se choisir des défenseurs. L'état de sa maladie s'aggravant, les médecins qui le soignaient réclamèrent son transfert dans un lieu moins malsain; quelques amis se portèrent caution pour lui pour une somme de 8 000 ducats; ce fut en vain. Le procès fut poursuivi avec rigueur. Giulio s'offrait à répéter mot pour mot ses sermons devant le nonce afin de le convaincre de son innocence; il invoquait le témoignage de tous ses auditeurs; on ne voulut rien entendre et il dut se résigner à faire une abjuration publique; il la lut dans Téglise cathédrale le 15 janvier 1542; la liberté ne lui fut pourtant pas rendue pour prix de cette humiliation, comme il l'espérait; le légat lui infligea une année de prison, après laquelle il devait quitter le territoire de Venise ; il lui était interdit de prêcher et de confesser désormais.

Ochino faisait allusion à cette condamnation quand il s'écria dans l'église Santi Apostoli : « Que faites-vous Vénitiens? 0 cité reine de la mer, si tu envoyés aux galères ceux qui t'annoncent la vérité, comment éclatera-t-elle jamais! i>

Giulio s'échappa de prison el gagna la Suisse presque dans le même temps où Ochino et Vermigli abandonnaient l'Italie. Il publia alors une « Exortation au martyre » .

Une procédure inquisitoriale de la même époque nous a été conservée assez détaillée pour qu'on puisse se rendre compte de la façon dont se pour-

LA RÉFORMATION A VENISE

suivaient les affaires d'hérésie et de l'esprit qui animait certains accusés.

Le tribunal de l'Inquisition, dans sa séance du 1" octobre 1541, à laquelle assistaient l'évèque Giorgio Andréa de Chiusi, assesseur du légat a latere pour des provinces vénitiennes, Paolo Filomela, maître inquisiteur et Mignanelli et que présidait Pietro Menocchi, chanoine de Feltre, entendait un certain Giacomo Curzula, habitant de Cherso lequel déclara sous serment qu'un frère mineur du nom de Baldo di Albone (Lupetino) avait prêché dans l'église cathédrale de Cherso de telles énormités que tous les auditeurs en étaient restés scandalisés et qu'il se sentait obligé de venir en informer les très révérends juges de l'hérésie i. On lui demanda ce qu'il avait entendu. Il répondit : (( Que Dieu n'a pas prédestiné les uns à l'enfer, les autres au paradis, mais que néanmoins les oraisons ne sont d'aucun secours ni aux uns ni aux autres, que les indulgences sont vaines, que le pape et les prêtres ne les recommandent qu'à seule fin d'extorquer de l'argent, qu'il n'y a pas de purgatoire, que le Christ a sauvé les hommes par ses mérites, que l'oraison dominicale ne doit s'adresser qu'à Dieu, que la confession ne fait pas partie du dogme, que l'Église n'a pas le droit d'ordonner des jeûnes. Le déposant ajouta

1. Rivista Cristiana, an. 111, fasc. I, p. 6, fasc. II, p. 49, art. CoMBA. Voir aussi Realencyklopndie, vol. IX, p. 530. art. Benrath,

que la ville était depuis lors bouleversée et qu'il s'en fallait peu que tout le monde ne fût devenu hérétique. On lui demanda ensuite s'il pourrait citer quelques partisans du moine, et il nomma Colantonio, médecin, Giacomo Adrario, avocat, Marco di Rudini, prêtre, Antonio, prêtre. Le médecin Colantonio et plusieurs autres possédaient des livres luthériens et Ton savait pertinemment qu'ils ne se confessaient pas. Le témoin cita encore Stefano de Pétris lequel forçait ses serviteurs à manger gras et Polito, tailleur, qui avait brisé les images saintes de sa maison. « Connaissez-vous d'autres hérétiques, luidemanda-t-on? — Tommaso des frères mineurs, le frère Antonio, le gardien de leur monastère, un noble, Niccolo Bochino, le chanoine Giovanni Moscardin, le chanoine Denari, un savetier et tant d'autres qu'il est difficile de se rappeler leurs noms. — Avezvous fait cette dénonciation par haine ou parce qu'on vous y a poussé? — Nullement, j'ai été poussé par mon zèle pour Dieu. » Cela dit, il jura de nouveau et s'en alla.

Quelques semaines après un nouveau témoin se présenta, qui venait également de Cherso. On lui fit prêter serment et il dit que fra Baldo di Albone avait prêché le carême de façon fort surprenante. « Que pense-t-on de lui en matière de religion? — On dit qu'il prêche l'Évangile. — Avez-vous assisté à ses prédications? — Pas souvent et je n'y ai pas compris grand'chose étant cordonnier » (27 octobre 1541).

LA RÉFORMATION A VENISE. 497

L'accusé, Baldo Lupetino, était de bonne famille et fort érudit; il avait environ quarante ans quand il fut emprisonné sur ces dénonciations le 4 novembre 1542 1. Des princes allemands étant intervenus en sa faveur, il échappa à une condamnation, mais cinq ans après l'Inquisition le poursuivit de nouveau; on lui demanda s'il considérait la messe comme un sacrifice pour les vivants et les morts ou simplement comme une commémoration. « C'est la commémoration d'un sacrifice », répondit-il. On lui demanda ce qu'il pensait du purgatoire. Il répondit qu'il avait cru longtemps au purgatoire sur la foi du livre des Macchabées mais que depuis qu'il était en prison il avait lu saint Jérôme qui mettait en doute l'authenticité de ce livre en sorte qu'il avait cessé d'y croire. On lui demanda s'il reconnaissait le pape comme chef de tous les chrétiens, tant laïcs qu'ecclésiastiques, et comme le vicaire du Christ. Il répondit que tous les chrétiens sont frères en Jésus-Christ et que dans toute l'Écriture sainte on ne trouvait mention de la supériorité de l'un sur l'autre; seul le Christ est au-dessus de tous; le pape est le premier évêque de son église, non de toutes les églises. On lui denaanda s'il pensait que le souverain pontife et l'Église avaient le

1. Mille salutis erant quingentique insuper anni Quadraginta duo et quarta novembris erat 111a dies, lux sabbati erat sexta hora diei, Anni aetatis erant forte nihi numéro Vel triginta novem, vel quadraginta peracti, Quando fui captus.

droit d'établir des jeûnes. Il répondit que les apôtres du Christ furent envoyés par le monde pour publier l'Évangile et non pour y établir de nouvelles lois. « Admettez-vous, lui demandat-on, que l'on puisse adorer la croix non seulement en souvenir de la passion du Christ mais comme symbole du Christ qui y est attaché? A quoi il répondit : c< Le Christ seul doit être adoré. » Quand finalement on le pressa de changer d'opinion, il répliqua qu'il le ferait si on lui prouvait « par le verbe de Dieu » et non autrement, que ses idées étaient fausses et coupables. Alors on lui donna sept jours pour réfléchir une dernière fois et se repentir, le prévenant que son procès ne pouvait durer plus longtemps; cette communication lui fut faite par acte notarié. Lorsque, le délai écoulé, il comparut devant le tribunal, il s'entendit condamner à être dégradé dans la basilique de Saint-Marc et décapité sur la place, après quoi son corps serait brûlé et les cendres en seraient jetées à la mer « pour l'honneur de Jésus- Christ». Cette sentence, rendue le 27 octobre 1547, fut contresignée par Délia Casa; cependant elle n'eut pas de suite, peut-être à cause d'une intervention de Calvin*. Lupetino demeura en prison. Un incident survint peu après qui occasionna la reprise du procès. Seize questions avaient été posées à Lupetino; il y avait répondu par écrit et ses réponses formaient un exposé très clair et très

Page 1