Voir noire ouvrage sur Rome au, temps de Jules
COMMENT SE RÉPANDIT LA RÉFORME
xvi'' siècle. L'humanisme et surtout renjouement pour la philosophie platonicienne n'avaient pas été sans influence sur les progrès de cette conception. Pour beaucoup, la notion de la divinité se confondit avec Tidée de la beauté absolue et de l'amour parfait, telle que l'avait formulée jadis Platon et que Miôhel-Ange dans ses sonnets, Bembo dans les Assolani, Gastiglione dans le Cortigiano allaient Fexposer. Saint François ^^^Sè reprit quelque cent ans plus tard cette théorie dans son Traité de rAinoiir de Dieu (1616), car lasuavité en plaisait particulièrement aux Italiens si épris de grâce et de beauté; sous des formes diverses, elle fait le fond des rêveries de tous ceux qui, en Italie, méditèrent un renouvellement de la société et de la religion.
Plusieurs confréries s'étaient donc formées à la fin du XV'' siècle pour répandre l'Amour divin*. Celle de Gênes, qui avait été fondée vers 14^97, semble une des plus anciennes; d'autres se créérent ensuite à Vicence, à Vérone, à Brescia, à Venise, dans le nord de l'Italie. « Frères, dit le règlement de la confrérie génoise, vous ne devez avoir d'autre but que de planter et d'enraciner dans votre cœur l'amour de Dieu, autrement dit la charité et c'est pourquoi notre confrérie se nomme du Divin Amour. Or la charité ne naît que
1. Alfrkdo Biancone, L'Opéra délie Compagnie del Divino Amore, Citta di Castello, 1914. Tacchi-Vemiki, p. 423. Pastor, trad. fr., vol. X, p. 291. De Malde L\ Clavikre, San Gaetano da Thiene, trad. ital., Rome, 19ll,compl('t(''e.
LA CONGRÉGATION DU DIVINO AMORE
du regard suave de Dieu, lequel ne regarde que les humbles de cœur. Donc que celui qui veut être des nôtres soit humble de cœur... » Un prieur était à la tête de la confrérie car, « de même qu'il y a au ciel un Dieu et sur la terre un pasteur, de même il est convenable qu'il y ait un chef auquel obéissent tous les membres ». Ce prieur était nommé pour six mois et assisté, comme dans presque toutes les corporations italiennes, d'un grand nombre d'officiers : trois assesseurs, des massiers, un syndic...
L'admission était des plus difficiles ; le « maître des novices » faisait une première enquête sur le postulant, laquelle durait un mois, puis son nom était communiqué aux membres qui avaient deux mois pour s'informer à leur tour et présenter leurs observations; enfin on votait et il fallait pour que le candidat fût admis qu'il réunit les quatre cinquièmes des voix.
Chacun des associés devait exercer une surveillance sur les autres et les dénoncer au prieur, s'ils manquaient à leurs engagements. Tous les ans, à l'époque du carême, une réunion avait lieu au cours de laquelle chaque assistant se retirait à son tour, afin que pendant son absence, sa conduite pût être examinée ; ceux qui avaient quelque chose à lui reprocher le déclaraient alors ; on votait ; un quart de boules noires entraînait l'exclusion. Mais le membre ainsi frappé n'était informé du vote que plus tard « avec des ménagements ».
Ces associations ressemblaient d'ailleurs à des
COMMEiNT SE RÉPANDIT LA RÉFORME.
sociétés secrètes. « Notre confrérie, dit le règlement de Gênes, étant composée de laïcs qui se laissent détourner des bonnes œuvres par les propos d'autrui, tout doit y être tenu secret. » Défense était faite de révéler le nom des associés, le but de Tœuvre, les moyens dont elle disposait, ce qui avait été décidé par les assemblées. Le secret était si bien gardé que la fille de l'un des fondateurs de Tassociation de Gênes, Battista Vernassa, racontait que son père ne lui en avait jamais révélé l'existence ; ce ne fut que longtemps après sa mort, survenue en 1524^, qu'elle avait eu connaissance de son rôle. Elle s'adressa à un prêtre dont elle savait qu'il avait été le collaborateur de son père et n'en obtint qu'à grand'peine quelques renseignements. Les membres de la confrérie, lui apprit-il, se réunissaient d'abord au nombre de quatre dans une maison cachée et se saluaient de la façon suivante : « Dominus [Hector de Vernatia) requiescat in pace » et ainsi des autres. Quant à l'objet de leurs réunions, le prêtre n'en voulut rien révéler; il se borna à dire : « L'hôpital des incurables a 10.000 livres de revenus, il en dépense 26.000, concluez. »
Elicctivement, malgré le mystère dont on les enveloppait, ces « oratoires » avaient un but éminemment pieux et charitable ; dans bien des villes, ils établirent ou entretinrent des hospices surtout d'incurables, leurs membres s'adonnaient au soulagement des malheureux, s'occupaient des malades, s'appliquaient à donner l'exemple du désin-
LA CONGRÉGATION DU DIVINO AMORE
téressement, d'une vie simple et édifiante, d'une piété sincère ; les cas de désappropriation complète ne furent pas rares parmi eux. On ne saurait dire qu'ils penchassent vers les idées luthériennes, loin de là, mais le genre de vie qu'ils avaient adopté, les devoirs qu'ils s'imposaient étaient précisément ceux que le parti protestant aurait voulu voir en honneur chez les gens d'Église. Leur règle était donc, en quelque sorte, un enseignement et un reproche.
Au reste, les suggestions des cardinaux à qui le pape Paul III confia le soin de réformer l'Église et dont le fameux Concilium de 1537 contient l'énoncé, reproduisaient en grande partie les règles que s'appliquaient les membres des confréries. Plusieurs des cardinaux commissaires avaient d'ailleurs fait partie de l'oratoire de Rome.
Cet oratoire avait été fondé entre 1511 et 1517 par Gaetano da Thiene. L'Italie de la Renaissance où se sont développés tant de caractères extrêmes soit dans la piété, soit dans le doute, soit dans la licence, n'a point produit de zèle religieux plus sincère que celui de Gaetano. Né à Vicence en 1480, il s'entendit avec son frère, dès qu'il eut l'âge d'homme, pour faire construire dans son village une église qu'il dédia à sainte Madeleine, envers laquelle la dévotion était grande en Italie à ce moment. En 1506, étant à Rome, il acheta la charge de secrétaire apostolique qui donnait le titre de protonotaire. Telle était sa piété qu'il consacrait huit heures par jour à la prière. Cependant sa voca-
212 COMMENT SE KKI^ANDIT Lk UÉFORME.
tion ne fut pas hâtive et il attendit d'avoir trentesix ans pour entrer dans le sacerdoce. Clément X le canonisa en 1671.
C'est à lui en grande partie qu'est due la fondation de la confrérie romaine du Divine Amore, de même qu'un peu plus tard il contribua puissamment à l'organisation de l'ordre des capucins. Il s'était concerté avec quelques personnes animées des mômes sentiments que lui, Bonifacio da Colle, Paolo Consigliere, Carafa et ils formèrent une confrérie a du Divin Amour » sur le modèle de celles qui existaient déjà. Une petite chapelle lui fut attribuée dans l'église SS. Silvestro e Dorotea, au Transtévère. Dans le vestibule du presbytère se trouve un chapiteau ancien sur lequel est gravée en l'honneur de Giuliano Dati, l'un des membres, morts en 1524-, une incription invoquant « les mânes et les lares paternels » ce qui montre que, même dans ce milieu si pieusement dévot la manie du latinisme avait
pénétré.
Gaetano ne tarda pas à faire de nombreuses recrues ; Contarino, Sadoleto, Giberti, Luigi Lippomano, Tullio Crispoldo, Aleandro entrèrent dans la confrérie qui compta promptement une soixantaine de membres, mais ne dépassa jamais ce chiffre 1. Il est â remarquer que quatre des premiers adhérents devinrent cardinaux ; quant à Aleandro, il fut l'un des agents les plus actifs du pouvoir pontifical en Allemagne.
1. Revue du Clergé français^ 15 octobre 1896, p. 369. J. Pa- QUiER, Jérôme Aleandre, p. 351.
LA CONGRÉGATION DU DIVINO AMORE
Geronimo délia Lama, qui fit partie delà confrérie, raconte en ces termes, dans une lettre datée de 1 524. , la façon dont il v fut admis ^ : « M'étant mis à genoux et les yeux pleins de larmes, je demandais à être reçu au nom du sang de Jésus-Christ, assurant que mon dessein était de mourir avec les membres de la confrérie. On m'accueillit. Ainsi mon intention est-elle de vendre ma charge, de me dépouiller de tout et de m'efforcer de suivre Jésus-Christ, comme les autres, jusqu'à la mort. Eux, à cause de leur bonté, m'ont accepté sans autre épreuve et j'espère, s'il plait au Christ, faire bientôt ma profession. Il y a longtemps que j'ai demandé à Jésus d'entrer dans une école où je pourrai apprendre la vertu et jusqu'ici j'ai erré comme la brebis qui périt... J'espère que le dataire, l'évoque de Caserte (Gio. B. Bomiano), un autre évêque et deux autres personnages également considérables entreront avant peu dans la société. Le pape veut y donner beaucoup d'extension. »
Léon X avait accordé effectivement à la confrérie, le 28 janvier 1520, le titre d'archiconfrérie et Clément VII lui attribua, près du palais Farnèse, l'église S. Giroîamo, appelée depuis Délia Carità.
La confrérie du Divin Amour perdit de son importance du jour où le clergé se fut plié à la discipline dont ses membres avaient travaillé à imposer par leur exemple l'obligation. Elle ne tarda même pas à disparaître, mais son œuvre était accomplie.