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CHAPITRE VIII

L'Anjou rentre au domaine. — Progrès de la Ligue : le comte de Brissac. — Entreprise de du Hallot sur le château d'Angers : connivence du roi. — Campagne désastreuse de Condé en Anjou. — Élections aux états de Blois. — Charles Miron nommé évêque ' d'Angers , repoussé par le clergé. — Assassinat du duc de Guise. — Angers soulevé par les ligueurs. — Reprise de la ville par le maréchal d'Aumont. — Rétablissement de la constitution municipale : la bourgeoisie recouvre le pouvoir. — Répression des ligueurs. — Saumur ûédé aux protestants par Henri III. — Mort de Henri III.

Je n'ai pas besoin d'insister sur l'importance que la situation donnait à la mort du duc d'Anjou; c'est un lieu commun de l'histoire générale. Il me suffît de rappeler que, Henri III manquant d'héritier, et ayant perdu tout espoir d'en voir naître un de son mariage, le chef du

parti protestant, Henri de Bourbon, se trouvait désormais placé sur la première marche du trône. La simple déclaration de ce fait renfermait d épouvantables tempêtes. Les catholiques, même les plus modérés, ne pouvaient envisager l'avenir sans horreur et sans désespoir. Ils savaient, par l'exemple de l'Angleterre, avec quelle facilité les classes officielles sacrifient leurs principes et leurs croyances. Déjà ils croyaient entendre le roi huguenot, entouré de tous les renégats, proclamant du haut du trône la proscription du catholicisme. Ces craintes , assurément fondées à un certain degré , contribuèrent puissamment aux progrès de la Ligue. Jusques-là, la grande conjuration des Guise « quoique ayant jeté les premiers bouillons de sa furie (1) » n'avait rallié qu'un petit nombre de partisans dans les provinces. A la mort du duc d'Anjou, le peuple catholique y entra tout entier avec sa fougue, ses colères, ses terreurs, ses passions. Elle eut alors, pendant un instant, un caractère vraiment national. Les masses étaient sans doute excitées et dirigées par des meneurs qui se proposaient un autre but que le triomphe delà religion romaine; mais la merveilleuse puissance de séduction du Balafré n'eût pas suffi à les entraîner, si elles n'avaient été portées d'elles-mêmes au combat par une passion ardente et une foi profonde.

L'Anjou était rentré, comme les autres terres de l'apanage, dans le domaine de la couronne. Les hommes du duc firent aussitôt place à ceux du roi. Angers vit reparaître Puygaillard, qui eut à peine la joie de reprendre possession du gouvernement de la province : il mourut

(1) Roger, p. 443.

de la contagion au mois de septembre (t). Le comte de Brissac remplaça du Hallot au château et dans la ville (2). Ce comte de Cossé-Brissac, qui devint plus tard célèbre par la reddition de Paris, avait appartenu d'abord au parti des politiques. On n'avait point une haute idée de sa moralité, si j'en juge par le quatrain que cite l'Estoile (3). Sa rivalité avec le duc d'Epernon, mignon du roi, le jeta dans la Ligue; il n'était pas encore ouvertement déclaré, mais la cour, tout en lui rendant son ancien gouvernement, le tenait déjà pour suspect. A peine arrivé à Angers, il gagna par d'adroites prévenances la confiance et l'affection des habitants (4). La constitution municipale , inaugurée le 1er mai précédent, facilita le succès de ses intrigues. Le gouverneur n'avait plus à lutter contre ce conseil de bourgeois, qui autrefois surveillait d'un œil ja-

(i) Puygaillard serait mort, suivant Louvet, le 1 "2 juillet 1 58 i. C'est une erreur, car son testament est daté du 8 septembre. Je dois cette rectification au savant auteur des Archives de Maine et Loire, M. P. Marchegay, qui a bien voulu me communiquer une copie du testament faite par lui sur l'original.

(2) Ses lettres sont insérées aux registres, 3 août 1 58 1 .

(3) Journal de Henri III , p. 163.

Brissac aime tant l'artifice, Tant du dedans que du debors, Qu'ôtez-lui le faux et le vire Vous lui ôtez l'âme et le corps.

(ï) Brissac savait combien les bourgeois, môme les plus sensés, se laissent prendre aux flatteries d'un grand seigneur. 11 fit « prier la ville de tenir et nommer sur les fons mademoiselle sa fille. » Le parrain fui le maire, René Morin, et les deux marraines, la lieulenante-générale et la licutenante-particulière. Rcg., an 1584, 26 avril. — Louvet, t. n , avril Le tome n du Journal n'esl point paginé.

Joux les officiers du roi. Brissac exerça bientôt un grand empire sur la population privée de ses guides, et que rien ne mettait plus en garde contre de dangereux entraînements. Au premier bruit de guerre, il demanda à l'assemblée des états que les clefs de la ville, dont le maire était le dépositaire naturel, fussent remises entre ses mains. Les quatre ne firent entendre aucune protestation; les paroisses se hâtèrent de condescendre par un vote au désir du gouverneur (1). Il n'y avait plus qu'un pas à faire, introduire des troupes soldées, et Brissac régnait à Angers. Mais sur ce point, les masses, malgré leur faiblesse pour le chef ligueur, restèrent fidèles aux traditions municipales. Dès que les troupes se présentèrent dans les faubourgs, les milices s'assemblèrent, le peuple prit les armes. Brissac jugea prudent d'ajourner ses projets (2).

Henri III avait vu s'accroître après la mort de son frère les embarras de sa situation. De plus en plus isolé entre les deux grands partis qui divisaient la France, il ne jouait plus qu'un rôle secondaire. Mais les atermoiements n'étaient plus de saison; il fallait, au risque de périr, prendre un parti décisif, et se prononcer pour Bourbon ou pour Guise (3). Le Valois hésita longtemps entre deux lâchetés , et finit par se jeter dans les bras de ses plus cruels ennemis. Il signa l'édit de Nemours (4), par lequel

(1) Registres, an 1585, 20 avril.

(2) Louvet, t. n, 29 juin 1585.

(?•) D'Aubigné, t. il , p. 438 et 439, peint avec son énergie ordinaire la lâcheté de Henri III, insulté tous les jours dans les pamphlets de la Ligue : « Le feu estoit mort au foier de son cœur et tous ces soufflets n'en faisoient voler que de la cendre. »

(4) Les Registres, 29 juillet 1585, l'appellent édit de Réunion, et Louvet , édit d'Union.

il se livrait lui-même à la Ligue. Cette nouvelle fut célébrée à Angers par un Te Deum et des feux de joie (1).

Peu après ces fêtes, il se passa à Angers un événement qui faillit avoir une grande portée, et qui est resté à demienveloppé de mystère. Le château fut tout à coup surpris par trois capitaines et une poignée de soldats. Louvet, qui exprime l'opinion généralement admise, assure que le complot était calviniste (2). De Thou y voit au conlrairc une secrète machination du roi (3). D'Aubigné dit que le principal auteur de l'entreprise voulait après le succès « se faire avouer d'un Guisard (4).» Cette divergence d'opinions s'explique facilement : la conjuration était formée d'éléments divers. Les trois capitaines qui la dirigèrent venaient de trois camps différents ; chacun se réservait de se débarrasser des deux autres après le triomphe commun : « La peau de l'ours estoit vendue et divisée avant que la beste fust morte (5). »

Du Hallot, dans l'esprit duquel était né le projet, nous est déjà connu. Il avait tout perdu à la mort de son maître, le duc d'Anjou. Il vivait inoccupé à Angers, les yeux fixés sur ce château, où il avait commandé si longtemps, et d'où Brissac l'avait évincé. Le roi, qui cherchait à prendre des sûretés contre la Ligue, au moment même où il semblait se donner à elle sans réserve , aurait , sui-

(1) Louvet. Juillet 1585.

(2) Louvet, t. il, 24 septembre 1585.

(3) L. lxxxii, p. 50. « Ad idque secreto Régis, qui Brissaco, quod ah Espernonio injuria aflectus fœderatis fulens addixisset , infensus crat, favore sublevari. » C'est l'opinion adoptée par Rangeard, p. 138.

(4) Hist. unir., tu, p. î 10.

(5) U. ibid.

vant de Thon, offert secrètement à l'officier sans emploi de le confirmer dans son commandement , s'il était assez hardi pour s'en ressaisir de lui-même. Du Hallot, ancien compagnon des débauches et des duels de Bussy (1), avait été un des courtisans les plus aimés du duc d'Anjou, qui le comblait de faveurs, et le consultait sur tous ses desseins (2). Or, on sait que si le roi et son frère ne s'aimaient point, ils avaient communiqué leur haine réciproque aux mignons qui les entouraient. Il semble donc douteux au premier abord , que Henri III se soit adressé à un ancien serviteur de son frère , qui pouvait le perdre en divulguant ses intrigues. Cependant le rapprochement des faits ne permet pas de douter que le favori du duc n'ait abjuré ses répugnances, et n'ait consenti à refaire sa fortune dans le service du roi.

Du Hallot associa à ses vues un officier nommé du Fresne. Le licenciement de sa compagnie l'avait laissé sans emploi et sans ressources. Il ne pardonnait pas au comte de Brissac l'oisiveté besoigneuse à laquelle il était réduit. Vrai type de ces soldais irréguliers que la guerre civile jetait alors sur les chemins, il était prêt à courir tous les hasards pour échapper à la misère.

Ces deux hommes , rapprochés par le malheur, alliant leurs ressentiments et leurs espérances, combinaient déjà des plans d'attaque, lorsque arriva dans le pays Clermont d'Amboise, qui venait chercher des renforts pour l'armée

(1) L'Estoile, Journal de Henri III, p. 185.

(2) Manuscrits de la bibliothèque d'Angers. Documents relatifs au calvinisme. Plusieurs lettres originales qui témoignent de l'affection et de la confiance accordées à du Hallot par le duc.

du prince do Condé, alors occupée au siège de B rouage. Il avait à sa suite un gentilhomme nommé Rochemorte. Celui-ci s'arrêta à Beaufort auprès du capitaine Broc, qui y commandait, et était de ses amis. Broc était aussi lié avec du Fresne et connaissait ses projets : il aboucha ses deux amis. Rochemorte entra avec empressement dans la conspiration ; il comptait, après le succès, se défaire facilement de ses deux complices, et livrer la forteresse au prince de Condé.

Le plan fut bientôt arrêté. Rochemorte, avoué de Clermont, reçut de lui cinq soldats ; du Hallot en avait sept ou huit; du Fresne avait déjà pratiqué des intelligences dans la place. Tout concourut au succès de l'entreprise. Le comte de Brissac et son lieutenant, le sieur de Boucaulle, étaient absents. Il ne restait pour commander à la petite garnison qu'un aventurier qu'on nommait , à cause de son origine, le capitaine Grec. Du Fresne était depuis longtemps en rapports familiers avec lui. Au jour fixé, les conjurés se cachent dans une maison voisine. Du Fresne entre au château , et va faire une visite au Grec. C'était l'heure du dîner; le commandant veut retenir son ami. Celui-ci s'excuse sur ce que quelques compagnons l'attendent hors du château. Qu'à cela ne tienne, dit le Grec, allez les chercher et les amenez. Du Fresne court aussitôt prendre Rochemorte et les siens; il entre avec eux, et franchit sans obstacle le premier corps-de-garde, occupé par des soldats qui étaient gagnés. Mais au second poste, on les arrête ; ces convives paraissent suspects. Alors ils tirent leurs épées, et se jettent sur les gardes. Le capitaine Grec accourt au bruit du combat; du Fresne lui passe son glaive au travers du corps. Tous ceux qui résistent

sont massacrés : en quelques instants le château tout entier est aux mains des audacieux conspiraleurs (1).

Du Hallot n'était point entré ; il se promenait à grands pas devant la porte , attendant l'effet qu'allait produire dans la ville celte étrange nouvelle de la prise du château, accomplie en plein midi par une douzaine d'hommes. Bientôt il vit accourir la foule inquiète et irritée , les bourgeois , les échevins, les capitaines, les gens du roi. Du Hallot était uni d*amitié avec la plupart des notables , et s'était acquis une juste popularité pendant son gouvernement. Il espérait que quelques mots de lui apaiseraient promptement l'émotion de la ville (2). Il s'avança donc au-devant de la foule, et dit « qu'il avoit faict prendre le chasleau au nom du Roy, qu'il en esloit gouverneur, et qu'il avoit agi en vertu d'une lettre missive que le Roy luy avoit escripte, et que c'esloil pour le service de Sa Majesté, pour la seureté des habitants d'Angers et pour le repos du pauvre peuple du païs d'Anjou , qui estoit pillé, à raison des compaignées dudict sieur de Brissac (3). » Malheureusement pour le capitaine, il n'avait devant lui que des ligueurs , et le nom du roi n'était rien moins qu'une recommandation auprès d'eux (4). Le procureur du roi, Cochelin, répondit à du Hallot qu'il voulait voir la lettre, mais qu'avant tout, il allait entrer dans la forteresse, avec le lieutenant-particulier, pour

(1) De Thou. L. lxxxii, p. 50.

(2) D'Aubigné, t. il, p. 44-1. « Il estoit d'une agréable rencontre. »

(3) Louvet, t. il, 24 septembre.

(4) D'Aubigné, Hist. univ., t. n,p. 441. « Il n'eut su coucher d'un nom plus désagréable aux habitants que celui du Roy, estant de nouveau engagez à la Ligue. »

faire l'inventaire des objets que Brissac y avait laissés. Du lîallot y consentit, et l'amena près de la porte. Du Fresne refusa d'ouvrir, et cria de l'intérieur « qu'il avait pris le château pour le service du roi , et qu'il avait vu la lettre signée Henri; qu'il ne permettrait à personne d'entrer, sinon à son capitaine du Hallot(l). » Comme les magistrats insistaient, quelques soldats parurent sur les murailles, et leur dirent: « Messieurs, vous n'entrerez pas, il ne fault point tant parlementer. » lisse retirèrent. Mais déjà une partie de la milice était assemblée devant la forteresse; Cochelin donna l'ordre d'arrêter du Hallot, qui fut saisi, et conduit, malgré ses protestations, dans la prison communale (2).

Dans la ville, tout le monde attribua d'abord le coup de main aux huguenots. On supposa qu'ils avaient des troupes cachées dans les environs. Les échevins firent abattre le pont de la porte des champs, par où elles auraient pu pénétrer au château (3). Dès le premier moment, ils avaient dépêché un courrier au roi, pour l'avertir de ce qui se passait; d'autres messagers se dispersèrent dans toutes les directions, pour convoquer la noblesse catholique. De son côté, Rochemorte prévint Clermont d'Amboise de l'heureux succès du complot.

Vers le soir, on conduisit de nouveau l'ancien gouverneur à la porte du château. Il paraît que sur la promesse qu'on lui avait faite de la vie, il s'était engagé à attirer

( l) Louvet.

(3) Pour qu'on ne tirât pas du château sur les travailleurs, on plaça à côté d'eux le capitaine du Hallot. Journal de Louvet.

du Fresno hors de la place. Les magistrats avaient caché dans l'ombre cinquante arquebusiers. Du Fresne sortit à la voix de son chef; mais un soldat trop hâté ayant tiré sur lui, il devina la trahison, et d'un bond regagna le pontlevis. Là aussi l'attendait un traître : « Ceux du chasteau levèrent le pont à la hasle , sans recevoir leur capitaine , réduit à empoigner les chaisnes du garde-fou au bout desquelles on eut pu le recevoir par le coin du pont ; mais un de la ville le suivit par les mesmes chaisnes de si près que ne se tenant que d'une main , il couppa celle de du Fresne d'un coup d'espée , le faisant tomber dans le fossé ; et puis estant tout brisé dans le fonds, un cerf privé que l'on y nourrissoit lui vint passer les andouillers sept ou huit fois au travers du corps et le laissa mort (1). »

Cette catastrophe rendait Rochemorte seul maître de la place. L'entreprise conçue par le roi tournait définitivement au profit du parti calviniste. L'alarme se répandit dans le pays. On pensa que les huguenots, mieux inspirés cette fois qu'en 1562, avaient voulu commencer, par la prise du château, l'occupation d'Angers et de toute la province (2). On se trompait sur l'origine du complot. Toutefois les conjectures des catholiques se fussent peut-

(1) D'Aubigné, Hist. univ., t. n, p. 441.

(2) Rochefort avait alors pour gouverneur un gentilhomme du nom de Hurtaut de Saint-Offange. « Présupposant sur l'effroi du païs qu'Angers seroit du parti, duquel s'estoit mis de nouveau le duc de Thouars, lui dépescha promptement un sien frère pour soliciter du secours au chastcau et offrir tout service , tant de la place que de ses hommes , eschauffé par l'espérance de mettre un impôt sur la rivière. » M., ibid. On voit que les Saint-Offange hésitaient, à cette époque, sur le choix de la cause à laquelle ils vendraient leur épée.

être réalisées, si Rochcmorle avait vécu jusqu'à l'arrivée d'une armée protestante; mais il périt au bout de quelques jours : « Il s'était arrêté à rêver entre les créneaux du côté de la rivière du Maine, dans un endroit où le roc est fort haut et fort escarpé; un homme qui le connaissait et qui avait épié ses démarches le tira dans l'attitude où il était , le coude appuyé sur une arquebuse. Le coup lui perça la mâchoire et le tua (1). »

Ainsi des trois chefs qui avaient, chacun dans des vues différentes, conduit celte audacieuse entreprise, deux avaient péri, et le troisième était prisonnier. Restaient quatorze soldats obscurs , neuf catholiques et cinq huguenots, désormais sans direction. Au grand étonnement de la province , ils refusèrent de livrer la forteresse. Ce fut un singulier spectacle que de voir assiéger cette poignée d'hommes par toute la population d'une ville, assistée de plusieurs compagnies régulières et d'une foule de gentilshommes accourus des divers points de l'Anjou. Le maire avait pris d'urgence le commandement supérieur : il délivrait des commissions pour lever des troupes dans le pays, faisait barricader les faubourgs, ouvrait la tranchée autour du château (2) et réglait le service des milices bourgeoises. Les surprenants de leur côté veillaient sur les murailles nuit et jour (3) , les yeux sans

(l)De Thou, liv. lxxxii, p. 52.

(2) Registres, 1585, septembre. « Est enjoinct à l'exécuteur de la liaultc justice de prendre au corps les pauvres valides, de les attacher 1rs uns aux aultres et de les mener aux tranchées. »

(3) D'Aubigné, t n, p. 441, Los surprenants portèrent leurs lits sur les murailles.

cesse ouverts sur la ville pleine de menaces, et sur les campagnes d'où le secours pouvait venir.

Le 1er octobre, arriva un gentilhomme envoyé par le roi. Il apportait aux soldats assiégés l'ordre de rendre le château aux habitants. Cette intervention si prompte, cinq jours après la surprise, et la forme même de la dépêche qui semblait s'adresser à des agents et non à des rebelles , sont des indices certains de la secrète connivence du roi (1). Les soldats déclarent du haut des murs « qu'ils ne rendront la place , qu'autant qu'au préalable le roi leur aura donné ung pardon , contenant adveu de ladite prinse (2). » On transmet, en toute hâte, cette réponse à Henri III. En attendant que la cour ait donné ses dernières instructions, le siège continue, les tranchées se creusent, les compagnies achèvent l'investissement.

Le roi se rendit sans difficulté aux exigences insolentes des quatorze aventuriers du château : c'était avouer implicitement pour la seconde fois sa complicité. Le 4 octobre, le gouverneur de l'Anjou, M. de Joyeuse, comte du Bouchage , apporta lui-même des lettres d'abolition par lesquelles « Sa Majesté pardonne à ceulx qui ont pris le château et les remet en Testât qu'ils estoient auparavant (3). » Du Hallol seul ne fut pas compris dans cette étrange amnistie. Henri le sacrifia : sauver l'instrument de sa lâche politique était inutile, et n'eût pas été sans péril. Il fut condamné par le présidial à mourir sur la roue. Dans la question , pendant les débats , sur l'instrument

(1) Rangeard, p. 142.

(2) Louvet, t. il, 1er octobre.

(3) Id., i octobre. Suivant les registres, il n'arriva que le 7 octobre.

même de son supplice, il protesta constamment, mais en vain, qu'il n'avait agi que par ordre du roi (1).

Ce ne fut que quatre jours après la mort de leur capitaine que les soldats firent remise du château au gouverneur. Ils avaient exigé « la somme de 3,000 escuz baillez par les habitants et une copie à chascun d'eux des lettres de rémission (2). » Brissac paya plus cher que les habitants les suites de celte singulière aventure. 11 avait déposé dans le château toutes ses richesses, « vaisselles d'or et d'argent , pierreries et une licorne , tapisseries et aultres trésors qu'on eslimoit valloir deux cent mille. » Tout fut pillé : les soldais , avant de sortir, avaient fait descendre leur butin dans les fossés où quelques habitants, leurs affîdés, le recueillirent (3). En outre, Brissac perdit son gouvernement. Joyeuse mit au château un nouveau capitaine , Donnadieu de Puycharic , officier plein de bravoure et d'aclivité, sur lequel le roi pouvait compter. De sorte qu'en définitive des principaux auteurs du complot un seul atteignit son but : Henri III avait joué les ligueurs, et tenait par un homme dont il était sûr une forteresse de premier ordre.

Cependant tout n'était pas fini : l'entreprise de du Hallot fut l'occasion d'un curieux épisode de la guerre des trois Henri. Dès le 30 septembre, Condé avait été rejoint, sous Brouage, par le courrier de Rochemorle, qui apportait la

(1) De Thou, liv. lxxxii, p. 51. « Qui frustra régis gratia implorata sero sensit pcriculosos conatus, si succédant, laudari, si exitu carrant iis ipsis qui jusserunt factum improbantibus capitc lui. »

(2) Louvet, t. n, 24 octobre.

(3) Id., ibid. — De Thou, liv. lxxxii, p. 51.

nouvelle de la prise du château d'Angers, et demandait de prompts secours. Il n'y avait pas à hésiter. Par l'occupation d'Angers, les réformés s'assuraient une porte ouverte sur les provinces du Nord. D'un autre côté, le prince qui souffrait d'être réduit au second rang dans le parti dont son père avait été le généralissime, acquérait un champ d'opérations qui lui appartiendrait en propre et se créait sur la Loire une position assez solide pour se rendre à peu près indépendant de son cousin, le roi de Navarre. Il fut donc résolu aussitôt qu'une partie de son armée se porterait au secours de Rochemorte.

Nous avons plusieurs relations de cette campagne : la plus connue est celle de d'Aubigné qui raconte en témoin oculaire et en acteur principal; celle que l'on trouve dans les Mémoires de la Ligue n'est point signée, mais elle a été évidemment écrite par un des capitaines de l'entreprise (1). Les deux historiens sont d'accord sur la suite des faits ; ils ne diffèrent que dans leurs appréciations. D'Aubigné, attaché au roi de Navarre, n'aimait pas Condé et l'estimait peu : il n'en parle le plus souvent qu'avec un profond mépris. L'auteur anonyme, zélé huguenot, est au contraire un partisan du prince, et lui attribue en toute occasion une attitude héroïque (2).

On ne peut nier que Condé n'ait d'abord commis une grande faute : la célérité pouvait seule assurer le succès ;

(1) Mémoires de la Ligue, t. n, p. 15 et suiv.

(2) De Thou parle de Condé presque aussi favorablement que les Mémoires de la Ligue, liv. lxxxii, p. 52 et suiv. — Cendé avait la bravoure de sa race , il était très zélé pour la cause , mais il manquait de talent.

il perdit un temps précieux. On avait décidé qu'on enverrait sur-le-champ, sous le commandement de d'Aubigné, sept cent cinquante arquebusiers à cheval et deux ou trois cents soldats. Cette petite troupe avait ordre « de se perdre ou mettre des hommes dans le château. » D'Aubigné part plein de résolution et d'espérance. Mais « comme le conseil de la chaise percée , vers la plupart de nos grandes, renverse tout autre, le prince, estant au soir en sa garde-robe, où il disposoit de sa conqueste d'Anjou à la façon de Picrocole, parmi ses valets de chambre et quelques aultres qui n'estoient de meilleure étoffe , un des plus privez lui dict de la meilleure grâce qu'il pust : Monseigneur, je m'estonne comment vous donnez à un autre qu'à vous mesme la première gloire de ce dessein ; c'est un coup du prince de Condé et un trop cher morceau pour Aubigné (i). » Condé se laisse persuader; un aide de camp rejoint d'Aubigné à Tonnai- Charente, et lui remet l'ordre de suspendre sa marche. Condé passe ensuite onze jours « à faire son pacquet. » Il se met enfin en campagne, le 8 octobre, avec six cent cinquante chevaux « les mieux choisis que nous ayons veu des guerres civiles » et treize à quatorze cents arquebusiers à cheval. L'infanterie de l'armée devait continuer le siège de Brouage.

Cette brillante cavalerie s'avança, non sans quelque lenteur, vers la Loire. D'Aubigné qui menait l'avant-garde entra, le 12 octobre, dans l'abbaye de Saint Maur. Le lendemain, le capitaine La Flèche, qui était du pays, passa la Loire aux Rosiers, sans rencontrer d'ennemis « pour

[i] D'Aubigné, t. n , |>. 442.

ce que, ce leur estoit comme chose incroyable que, sans autre intelligence, les huguenots dussent prendre la hardiesse de passer un si grand fleuve , à la barbe de deux puissantes villes, Saumur au dessus où estoient retirez quasi tous les batteaux, et Angers au dessous où il y avoit plus de forces et de pied et de cheval que n'en avoit avec soi Monsieur le Prince (1). » On avait saisi quelques barques chargées de vin; l'armée s'en servit pour franchir la rivière le 16 octobre. Les plus sages voyaient bien qu'ils tentaient follement la fortune , et on les entendait murmurer « allons et mourons aussi (2). » Le prince éprouvait aussi quelque hésitation; il s'arrêta deux jours sur la rive gauche, calculant les périls une dernière fois. Mais sur la nouvelle que les habitants de Beaufort avaient ouvert leurs portes au régiment de d'Aubigné, il prit son parti, et passa la rivière à son tour (18 octobre). Le lendemain, il entrait à Beaufort, où Clermont d'Amboise vint le rejoindre avec deux cents soldats et six cents arquebusiers.

Le 21, après deux jours de repos, l'armée protestante se remit en chemin et s'avança sur Angers. Les coureurs prirent trois soldats calholiques qui avaient quitté les tranchées du château pour picorer dans la campagne. Condé apprit d'eux que la ville était remplie de troupes, que les lignes des assiégeants étaient inexpugnables, que Roehemorte avait péri et que la garnison assiégée avait capitulé. Le prince affecta de n'en rien croire et pressa sa marche. L'auteur de la relation anonyme s'étonne,

(\) Mémoires de la Ligue, t. il, p. 19. (2) Ibid., p. 20.

avec raison, que les chefs calholiques n'aient rien fait pour y mettre obstacle. Il eût été facile, en coupant la roule d'un fossé et en jetant des arquebusiers dans les champs embarrassés de haies épaisses , de vignes et de bois taillis, d'arrêter une armée qui ne se composait que de cavalerie. Condé ne rencontra pas un empêchement, pas un soldat, jusqu'à rentrée du faubourg de Bressigny. L'audace des huguenots avait semé l'épouvante devant eux ; on n'osait aller à leur rencontre, et les capitaines, ignorant quelles étaient les forces ennemies, jugeaient prudent de les attendre derrière des barricades. La ville entière était sous les armes : « toutes les cloches sonnoient le tocsin, celles du grand temple Saint -Maurice s'en esmurent aussi et en parlèrent (1). »

Les huguenots, encouragés par la timidité des catholiques, abordent aussitôt les lignes. Un feu terrible les accueille; La Flèche, le capitaine angevin, tombe mortellement blessé. L'enthousiasme des soldats se brise contre des retranchements inexpugnables.

D'Aubigné tourne alors le faubourg, et, par un long circuit, va rejoindre le chemin des Ponls-de-Cé aux Lices. Il éparpille dans les vignes, sur sa droite et sur sa gauche, deux compagnies légères , et marche lentement vers les calholiques. Par un hasard singulier, les soldats angevins étaient commandés de ce côté par d'Aubigné , l'ancien lieutenant de Puygaillard. En entendant les troupes, qui venaient à eux, mêler le nom de leur capitaine au cri de vive le roi, ils les prennent pour des amis. Les huguenots profitent de leur erreur, s'approchent, les chargent,

(1) Mémoires de la Ligue, p. :2:>.

les poussent dans le faubourg, et y pénètrent à leur suite. Déjà ils avaient enlevé deux barricades, et ils se frayaient un chemin à travers les maisons dont ils perçaient les murs, lorsque l'incendie arrête leur marche. Les catholiques avaient mis le feu à deux maisons , formant ainsi une sorte de fournaise infranchissable entre eux et les calvinistes (1). Dès ce moment, l'entreprise était manquée. Un transfuge fait luire une dernière espérance. 11 était envoyé par un capitaine, qui s'engageait à favoriser un coup de main de d'Aubigné, si celui-ci donnait vers le soir dans le fossé qu'il gardait. Pour réussir, il fallait que la garnison fût avertie et se tînt prête à ouvrir les portes. A la nuit , quelques trompettes s'avancent dans un pré voisin pour sonner des chamades et éveiller l'attention des soldats du château. Ceux-ci ne répondent point à cet appel. Les réformés se glissent alors à travers les vignes, jusqu'aux approches de la forteresse , de manière à pouvoir être entendus. La garnison reste toujours muette et invisible (2).

Condé découragé donne ordre à d'Aubigné d'opérer un mouvement de retraite. Le capitaine obéit à contre-cœur. Toute l'armée se relire dans un grand désordre. La campagne était couverte au loin de charrettes , de bagages , de mulets abandonnés. Le satirique d'Aubigné nous fait encore assister à un conseil privé de son général. A sa grande surprise, les valets de chambre ouvrent des avis belliqueux. Aussi, le lendemain au malin, le prince déclare , au milieu des capitaines, réunis au carrefour de la

(1) D'Aubigné, t. il, p. 415.

(2) Id. ibid.

Justice, et délibérant à cheval , l'armet en lôte, qu'il continuera le siège et « qu'il ne veut point démordre. » Déjà l'armée s'ébranlait pour aller reprendre ses positions de la veille; les soldats marchaient dans une sombre résolution ; les capitaines , qui jugeaient qu'on les envoyait à la mort « louchoient en la main du meslre de camp qu'ils se perdroient avec lui ; » cent gentilshommes étaient descendus de cheval pour s'associer à celte partie désespérée. Alors intervint le duc de Rohan, le plus intelligent et le plus résolu des chefs huguenots. Il remontra rudement la folie d'une pareille entreprise, et « avec reproches et injures vainquit enfin le prince (1). » Un contre-ordre ramena les troupes en arrière, et on résolut de regagner Beaufort pour repasser ensuite la Loire. Clermont et d'Aubigné furent chargés de diriger la retraite (2).

Ce fut une véritable déroute; les cornettes partirent à la débandade. Cependant toute l'armée se trouva ralliée à Beaufort le 22 au soir. Avec un chef plus déterminé, elle eût sans doute réussi à franchir la Loire avant l'arrivée de l'ennemi. Mais Condé était irrésolu ; il perdit deux jours à délibérer, et se contenta d'envoyer une avant-garde pour se saisir du passage de l'Authion et occuper la levée en face de Saint-Maur. Ce ne fut que le 25 au matin que les huguenots s'acheminèrent vers l'Authion. Cette rivière

(1) D'Aubigné, t. ii, p. 445.

(2) Registres, an 1585, 3 novembre : la commune sauvée du danger décrète que « pour honorer et remercier les gentilshommes, qui se sont présentez pour la réduction du chasteau et secourir la ville en sa nécessité, sera faict liste des seigneurs qui ont assisté, et leurs armoyries faictes à l'entrée de la chambre du conseil de cette maison de ville, "ii perpétuelle mémoire et obligation. <>

est étroite, mais son lit profond n'offre pas de gué. On n'avait que deux bateaux; on les surchargea; l'un d'eux coula avec les six cents chevaux qu'il portait. Cet accident fut suivi d'un inexprimable désordre. L'armée se trouva divisée en trois ou quatre tronçons : Laval avait déjà passé la Loire et occupait l'abbaye de Saint-Maur ; La Trémoille campait sur la levée; le reste était dispersé sur les deux rives de l'Authion ou sur le chemin de Beaufort. Sur les neuf heures du matin, on entendit de la levée une salve d'artillerie. C'était l'ennemi : deux bateaux chargés de canons et d'arquebusiers descendaient de Saumur, et vinrent bientôt jeter l'ancre en face de l'avantgarde prolestante. Avec deux fauconneaux on eût facilement mis en pièces les barques catholiques; mais Condé n'avait pas amené d'artillerie. La situation s'aggravait d'heure en heure : les ennemis arrivaient en force d'Angers et de Saumur; on signalait leur approche à une lieue sur la levée, en dessus et en dessous. Le passage élait désormais impossible. Les cornettes, qui avaient passé l'Authion, ne pouvaient faire un pas en avant et s'embourbaient dans un terrain marécageux, où les chevaux enfonçaient jusqu'aux sangles. L'arrière-garde n'avait pas encore quitté Beaufort. Condé tient conseil avec ses capitaines : les avis se partagent , on parle en tumulte. Les uns disent qu'il faut tirer sur la Beauce et regagner la haule Loire, d'autres qu'il faut descendre vers la Bretagne et y attendre des navires de la Bochelle. On ne décide rien , sinon qu'il importe avant tout de se dégager en revenant à Beaufort.

Dès ce moment l'armée se voit perdue. Les vieux capitaines répèlent tristement : « Saltem olim si meminisse

juvaret; » à quoi les plus résolus répondent par la maxime des gens de cœur : « Una salus victis nullam sperare salulem(l). » Une effroyable confusion éclate alors sur les bords de FAuthion. Tous accourent pour repasser : gendarmes, soldats, valels, se mêlent et s'embarrassent. Celle armée eût péri jusqu'au dernier homme si l'ennemi avait attaqué. Coudé , suivant les Mémoires de la Ligue, avait « une contenance digne de lui : il ne représentait un seul Irait d'étonncmenl. » Il redisait à voix basse le mot qu'il avait sur les lèvres depuis l'ouverture de cette fatale campagne : « Il faut combattre (2). » Les catholiques n'osèrent-ils affronter des hommes au désespoir? ignoraientils les mouvements désordonnés de Condé? Ils n'abordèrent point les huguenots, qui rentrèrent, sans être inquiétés, dans la ville qu'ils avaient quittée le malin. Dans la nuit, le conseil arrêta un plan définitif de retraite : on prendrait le large vers l'Anjou et la Beauce ; on se rapprocherait ensuite de la Loire, qu'on tenterait de passer du côlé de Blois ou de Beaugency; au pis aller, on remonterait jusqu'aux sources, à longues traites (3).

Le lendemain , les protestants quittent donc Beaufort et se dirigent vers le bourg de Luché pour y passer le Loir. La rivière étant débordée et le gué impraticable, ils se portent sur Lude, dont les ponts étaient plus élevés. Le 27, ils franchissent, en effet, le Loir à Lude, mais sont obligés de traverser une campagne inondée. Le '28, ils s'avancent sur Saint-Ernoul. Mais à chaque pas, s'accrois-

(1) Mémoires de la Ligue, p. 33.

(2) Id. ibid.

(3) Id., ibid. — D'Aubigné, t. n, p. 446.

sent les dangers, les fatigues, la misère. L'ennemi lient la campagne ; le tocsin soulève sur la route les paysans des villages; Mayenne, Joyeuse, Biissac, Epernon, chacun à la tèle d'un corps d'armée, s'approchent de divers côtés; les huguenots marchent au milieu d'un ecrcto qui va se resserrant. Les troupes sont harassées, les vivres manquent, les chevaux succombent, faute de nourriture et de repos. Alors le fatal sauve qui peut court de bouche en bouche; tous ceux qui ont des parents ou des amis en Anjou et dans les pays voisins se dérobent ; l'armée se dissipe à vue d'œil; les cornettes de cent hommes sont réduites à vingt. A Saint-Ernoul, Rohan lui-même abandonne l'armée (1).

Condé persistait courageusement à conduire les débris de ses troupes. 11 avait envoyé d'Aubigné et Boisdulis chercher des bateaux et un passage du côté de Saint-Dié et de Beaugency. 11 voulait user sa dernière espérance. Un conseiller inattendu lui suggéra enfin le seul parti qui pût sauver les braves gens restés fidèles à sa fortune. Les dragons avaient arrêté dans la plaine , en avant de Vendôme , un voyageur qui venait de Paris avec un passeport du roi. On le conduit devant Condé. Ce n'était rien moins que Rosni, l'ami du Béarnais. En quelques mots, il fait comprendre la situation à Condé : les ennemis sont maîtres de toutes les routes, les passages de la Loire sont gardés ; poursuivre la retraite avec une armée agglomérée,

(1) Mémoires de la Lifjue, p 37 et 38. « Plus on yra en avant, disoit Rohan au conseil , plus on s'enfoncera au péril. Portera qui voudra sa teste à Paris , je porterai la mienne en Bretagne et combattrai quiconque voudra m'en empescher. » Il gagna en effet la Bretagne , échappa à Mercosur, passa la Loire et retourna à La Rocliello.

c'est courir à un désastre; il faut la diviser en petites troupes et la disperser dans les champs et les bois ; les soldats isolés échapperont plus facilement aux troupes catholiques et se retrouveront bientôt tous à La Rochelle (1).

Condé suivit ce conseil : après avoir donné ses dernières instructions, il parlit avec La Trémoille et quelques gentilshommes , se jeta en Normandie , passa de là dans l'île de Guernesey , puis en Angleterre, et regagna enfin la capitale du protestantisme français. « Le chef séparé, tout le reste peu après se disparut, comme si on avait soufflé la poussière de l'aire (2). » Nous ne suivrons pas , dans leurs fortunes diverses, les corps de l'armée de Condé. Les auteurs protestants ont considéré comme une sorte de miracle le résultat définitif de cette déroute; suivant eux , pas un soldat n'y périt , et la cause retrouva bientôt tous ses défenseurs, revenus par mille chemins dans les murs de La Rochelle (3).

La surprise du château par trois aventuriers et la campagne du prince de Condé ont longtemps fait partie des traditions populaires de l'Anjou. Une mesure singulière prescrite par Henri III , aurait au besoin fixé le souvenir de ces faits. Alarmé des dangers auxquels était exposé son château d'Angers, il n'imagina rien de mieux que d'en ordonner la destruction. Le travail fut commencé par Joyeuse. Le marteau des démolisseurs découronna les dix-sept tours (4). Heureusement on s'en tint là : le monument resta debout , et de nos jours , atteste encore par

(1) Mémoires de lu Lit

(2) lbid., p. 42.

Igue, p. 39.

(3) lbid., p. 51.

(ï) Louvet, t. n, an 158."), novembre.

ses mutilations, la part qu'il prit aux guerres d'un autre âge.

Les deux années qui suivent ne fournissent aucun fait à l'histoire particulière de l'Anjou. Aussi bien , il serait difficile d'enfermer le récit dans les murs d'une commune, tant l'histoire générale sollicite impérieusement l'attention. La lutte suprême était engagée entre tous les partis qui s'étaient donné rendez- vous à la mort du frère du roi. Ligueurs, calvinistes, politiques, se jetaient dans celle mêlée, où se jouaient, entre des fanatiques et des ambitieux, les destinées de la civilisation française. D'un bout du pays à l'autre, tous les cœurs, partagés entre les combattants , suivaient , avec une profonde anxiété , les développements de ce drame terrible. Seul, Henri III s'obstinait à garder une position fausse. Deux partis s'offraient à lui : ou, comme le lui conseillaient sa mère et Villeroy, se jeter à corps perdu dans la Ligue , et poursuivre avec la majorité de la nation l'extermination des hérétiques ; ou bien, donner la main au roi de Navarre, proclamer la liberté des cultes, et appeler autour du trône les modérés et les honnêtes gens de toutes les communions. Il n'adopta ni l'un ni l'autre : il crut plus habile de louvoyer entre les factions , essaya de les tromper tour à tour, et mit ses espérances dans des combinaisons machiavéliques. Mais, tandis qu'il se flattait de ruiner par la honte d'un échec la popularité de Henri de Guise, et d'emprisonner dans le Midi le Béarnais réduit aux abois , il vit tourner tous ses plans contre lui : le roi de Navarre battit et tua à Coulras le favori Joyeuse, gouverneur de l'Anjou (1587), et peu après, le Balafré acheva par les glorieux

combats do Vimoryct d'Auneau de se rendre l'idole des masses catholiques (1).

Dès lors, les événements se précipitent. Le chef de la Ligue ne garde plus de mesure; il parle en vainqueur, et, poussé par les vœux de la France presque entière, gravit audacieusement les derniers degrés qui le séparent du trône. La journée des barricades annonce la chute prochaine et inévitable des Valois. Henri III, chassé de Paris, tente vainement de ramener à lui les catholiques par l'édit d'Union et par la convocation des États de Blois (2). Les élections se font partout dans le sens de la Ligue, et lui prouvent qu'il est perdu sans retour dans l'opinion.

Ce qui se passait à Angers à celte époque peut donner une idée de la situation générale. Quatre cents nobles « tous signaliez » prirent part aux élections. Ils nommèrent pour député Bois-Dauphin , un des amis du comte de Brissac, et qui, comme ce dernier, avait soulevé le peuple de Paris dans la journée des barricades. Quelquesuns seulement réunis autour du comte de Rochepot , nouveau gouverneur de l'Anjou, se séparèrent de la majorité, et essayèrent d'opposer un candidat à Bois-Dauphin. Mais les officiers du présidial, déjà engagés dans la

(1) Louvet, t. il, an 1585. 11 signale aussi deux entreprises du roi de Navarre sur Saumur.

(2) L'édit d'Union fut reçu avec des transports de joie. On en célébra la publication avec une pompe inaccoutumée. Toute la population , magistrats du présidial, maire, échevins, clergé, religieux, capitaines des milices et enfin tous les chefs de famille, jurèrent solennellement de l'observer « de poinct en poinct. » Louvet, t. il, août 1588.

Ligue, refusèrent de seconder celte tentative royaliste (1). On vit alors se reproduire les désordres de la journée des mouchoirs. L'avocat du roi, sommé à grand bruit par les partisans de Henri III de leur donner acte de leur comparution, s'emporta contre eux, et, se levant sur son siège, leur dit : « Messieurs, je vous prie de me donner audience, sy personne branle je le ferai mettre en lieu de seurcté. » A ces mots, un effroyable tumulte éclate et couvre la voix du magistrat. Les gentilshommes sortent en menaçant, puis « font grande émeute et cédition dans le palais jusques à tirer des épées toutes nues. s Le lieutenant-particulier envoie quérir à l'hôtel-de-ville des soldats de la milice pour la défense de sa personne ; ils accourent avec leurs capitaines. Mais l'émotion gagne de proche en proche toute la ville; les boutiques se ferment, des barricades s'élèvent , les bourgeois prennent les armes. « N'eust esté, dit Louvel, la sagesse et la prudence de M. de La Hochepot , il y eust eu de grands meurtres. » Le gouverneur parvint, non sans peine, à apaiser les nobles courroucés de l'insolence des gens de robe .- il n'y eut pas de sang versé , et l'agitation se calma. Mais l'élection de Bois-Dauphin fut maintenue, et il alla représenter la noblesse angevine aux États de Blois (2).

Le clergé et les paroisses eurent aussi l'occasion de se prononcer et de faire leur manifestation anti-royaliste. L'évêque d'Angers, Guillaume Ruzé, venait de mourir. Le roi désigna pour son successeur, Charles Miron , fils

(1) Il est vrai de dire que les royalistes ne se présentèrent que dans la soirée et longtemps après l'heure fixée pour les élections.

(2) Louvet, t. il, an 1588, août.

de son médecin. Il sortait à peine de l'enfance, et il ne fut en âge de recevoir les ordres qu'en avril 1591. Cependant Rome lui donna ses bulles, et un chanoine vint, au mois d'octobre , les présenter, en son nom , au chapitre d'Angers. Les ligueurs crièrent au scandale, et affectèrent une vive indignation au sujet d'un abus qui n'était pourtant pas nouveau dans l'Église : Miron était royaliste. Le clergé et la plupart des habitants s'assemblèrent à l'hôtelde-ville, s'opposèrent à la prise de possession, et envoyèrent leur protestation au roi (1). Nous verrons bientôt qu'il fallut employer la force pour mettre le jeune prélat sur son trône épiscopal.

C'en était donc fait, un petit nombre de bourgeois et de gentilshommes qu'effrayaient les tendances démocratiques de la Ligue, groupes isolés , sans force et sans espérance, restaient seuls fidèles à la race desValois. L'immense majorité de la nation l'avait irrévocablement condamnée. On ne doutait pas que les états-généraux; (ouverts le 13 octobre) n'accomplissent une révolution qui répondait au vœu général, et qui était déjà faite dans tous les esprits. Tout à coup un cri de douleur et de colère partit de Blois,

(1) Ils se fondaient sur ce que : « 1° Ledict Miron n'estoit capable de telle dignité pour n'avoir estudié ny atteinct l'aage pour estre évesque; 2° qu'il avoit la vue courte; 3° que les bulles estoient obreptices et subreptices, le pape trompé sur son âge lui ayant supposé vingt-cinq ans tandis qu'il n'en avoit que divneuf ; 4° que les opposants avoient eu advis de M. Liberge, docteur soubz lequel ledict Miron estoit en pension pour estudier que ledict Miron n'estoit guères affectionné à la religion catholique apostolique et romaine , et que s'il estoit pourveu de la dignité épiscopalle il feroit bien du mal. » Louvet , Cathatogue de Unis les évacues d'Angers, à la suite du t. 1er du Journal, f° 170 v°. — Rangeard, p. 1G7. — J. Grandet, épiscopat de Cli. Miron.

et se répéta de ville en ville : Henri III, retrouvant un moment d'énergie, avait assassiné le duc de Guise (1).

Le fils de Catherine ne sut pas couche après avoir coupé. L'âme et le corps également énervés par la débauche , il avait usé toute sa force dans un forfait clandestin. Au reste, je doute, pour ma part, qu'il eût réussi, par plus de résolution et d'activité , à triompher des masses soulevées; il ne suffît pas de quelques escadrons pour arrêter un mouvement national. La Ligue, un instant consternée, se releva bientôt furieuse et avide de vengeance. La déchéance du Valois, prononcée par la Sorbonne, n'était pas une expiation assez complète : des énergumènes demandèrent sa mort du haut de toutes les chaires de Paris. Le soulèvement se propagea rapidement de province en province : en quelques semaines , la France entière prit les armes pour punir l'assassin des princes catholiques.

Henri III s'était assuré de la personne de quelques-uns des chefs de la Ligue, et, entre autres, de Bois-Dauphin et du comte de Brissac , mais il les remit bientôt en liberté

(1) Louvet est frappé au cœur. Il annonce la catastrophe avec une solennité inaccoutumée : « Le vingt-troisième et vingt-quatrième jours de décembre audict an 1588, le Roy de France et de Polongne, Henri de Vallois, a, à la face et majesté des gens de bien et d'honneur, députtez, esleus et choisiz par touttes les villes et provinces de ce royaulme de France, assemblez en la ville de Blois, faict emprisonner, meurtrir, massacrer et assassiner la personne de très-haults, très-puissants, trèschestiens et très-magnanimes princes , messeigneurs le révérendissime cardinal de Guyse et monseigneur le duc de Guyse , son frère , premier pair de France. » Il insère dans son Journal un long extrait de la relation qui parut à cette époque sous ce titre : le Martire des deux frères. — Rangeard , p. 168, sans aller jusqu'à louer « cet acte de violence et peut-être de justice » l'excuse "autant qu'il peut par la raison d'état.

« à la charge de ne porter les armes contre lui. » Les deux gentilshommes ne se crurent point liés par leur parole donnée à un parjure. Bois-Dauphin courut au Mans, et fit déclarer cette ville et tout le Maine pour la Ligue. Brissac se porta, dans le môme dessein, vers la capitale de l'Anjou ; tout y était déjà prêt pour une insurrection.

Les deux gouverneurs , Rochepot et Puyeharic , sincèrement dévoués au roi , n'avaient pas les troupes nécessaires pour contenir la population dans le devoir. La haute bourgeoisie, qui seule était restée royaliste, n'exerçait plus aucune influence depuis la révolution communale de 1584. Les magistrats municipaux étaient tous des ligueurs déclarés : le maire , Pierre Lechat , président du présidial , jurisconsulte estimable, bien intentionné peutêtre, était un caractère faible et incapable de dominer les emportements de la foule ; les quatre échevins , loin de modérer le peuple, le poussaient à la révolte. De plus, la Ligue avait une sorte d'armée dans les milices, dont la plupart des capitaines lui appartenaient; elle dominait dans le présidial ; elle avait surtout des auxiliaires dévoués dans les couvents. Tous ces agitateurs déclaraient la religion en danger, et se disaient hautement déliés du serment d'obéissance. Les chaires, autour desquelles se pressait le peuple, retentissaient de furieuses imprécations contre le meurtrier des Guise (1). Des processions,

(1) Louvet, t. il, an 1588 octobre, an 1589 février, admire surtout « M. Charron, prestre séculier, docteur en lliéollogie, venu de la ville de Bordeaux , » qui faisait des sermons « pleins de grant doctrine et duquel les doctes disoient ledict sieur Charron estre le plus grant prédicateur de France. » C'est le même qui publia quelques années après le Traité de la Sar/esse.

des prières publiques, toutes les cérémonies qui remuent si profondément les cœurs chrétiens, achevaient de mettre en feules imaginations troublées. Les nouvelles du dehors encourageaient les plus timides : le pays tout entier semblait se lever contre le fils de Catherine (1). L'émotion alla ainsi croissant de jour en jour. Les affaires privées furent abandonnées , et la population frémissante ne prêta plus l'oreille qu'à un seul mot que les vents , en quelque sorte, lui apportaient de tous les points de l'horizon, la déchéance de Henri de Valois.

Dans la matinée du 20 février, le bruit se répand toutà-coup que les huguenots occupent la maison de ville ; c'était le mot d'ordre convenu. Aussitôt les habitants prennent les armes, et, en un instant, sont « cantonnez et gabionez par les quarfours. » Le maire joue la surprise et se hâte de mander à La Rochepot « qu'il ne savoit ce que c'estoit qui avoit mu les habitants prendre les armes. » Mais l'émeute étant maîtresse de la ville, les meneurs se démasquent : ils se portent au logis du gouverneur, et lui disent nettement « qu'il ne falloit point se flatter, que la raison de laditte émeute et prinse d'armes estoit que les habitants voulloient sçavoir pour qui ils tenoient et jurer l'unyon , comme avoient faict ceulx de Paris et aultres villes catholicques avec les princes et qu'il falloit qu'il jurast (2). » La conjoncture était délicate : La Rochepot n'avait pas de troupes sous la main, et ne pouvait par conséquent tenter un combat dans les rues. Il ne chercha

(1) Louvet, t. n, janvier 1589. « La plus grande partie des habitants des villes et communautez de France ontprins les armes. »

(2) Louvet, t. n, an 1589, février.

qu'à gagner du temps. 11 répondit à la sommation des ligueurs « qu'il voulloit avoir l'avis de M. le maire et qu'il feroit ce qu'il verroit bon eslre. » Lechat averti convoqua au palais les capitaines de la ville , messieurs du clergé et de la justice. La délibération ne fut pas longue; l'assemblée décida tout d'une voix « qu'il falloit jurer l'unyon comme avoient faict ceux de Paris et les princes et que tous les huguenots , hérétiques et soubzonnés sortissent et fussent chassez de la ville , et en advertir Messieurs les princes catholicques , et eslire des capitaines au lieu des soubzonnés tenant pour les huguenots, et que ledict sieur Rochepot gouverneur seroit adverty de laditle conclusion. » Le gouverneur ayant reçu communication de ce vote, se rendit au palais. Après un long discours, fort embarrassé et fort obscur, il échappa de nouveau aux sommations des ligueurs, en déclarant « qu'il consenloit jurer l'unyon, pourveu que M. de Puchairiq le consentit, et qu'il n'en feroit rien aullrement. » Le gouverneur manœuvrait fort habilement. Louvet ne s'y trompe pas, et ajoute avec dépit « qui sont finesses dudict sieur de la Rochepot, pour gaigner le temps et le prolonger, en attendant la furie des habitants à passer, et de donner avertissement de tout ce qui se passoil au Roy, au service duquel il estoit fort affectionné. »

Les ligueurs se trouvaient dans la même position que les protestants au mois d'avril 1562 : ils étaient maîtres de la ville, mais ils sentaient qu'ils n'avaient rien fait, si le château restait aux mains des royaux. Ils tentèrent donc le lendemain , 21 février, une démarche auprès du gouverneur de la forteresse. Donnadieu de Puycharic était un gascon fort délié, énergique et résolu, inébranlable dans

son devoir, inaccessible à toute séduction, honnête soldat, sans peur et sans reproche. Le comte de Brissac lui avait fait offrir 100,000 écus, et le commandement d'un corps de 4,000 hommes : il avait rejeté ces propositions, et répondu qu'il préférait garder son honneur et ses serments (1). Il reçut les ligueurs à la porte de la forteresse. Ils se plaignirent « qu'il avoit retiré dans le chasteau la plupart des soubzonnez qui estoient dans la ville, ce qui avoit faict prendre les armes aux catholicques. » Puycharic traita de haut les députés : il déclara qu'il ne ferait point connaître son sentiment « que les armes ne feussent laissées par lesdicts habitants et ne les eussent mis bas, et que les barricades ne feussent rompues (2). » Louvet assure que les ligueurs se soumirent à ces exigences. On s'explique cette concession par ce qu'il ajoute : Bois-Dauphin et les gentilshommes de son parti étaient entrés dans les faubourgs; Brissac. y rassemblait aussi des soldats; les barricades devenaient donc inutiles.

Rochepot prit occasion de l'arrivée de ces gentilshommes pour ajourner encore le serment que les ligueurs réclamaient de lui, et « auroit promis de jurer, à la charge que lesdicts sieurs de Bois-Dauphin et Brissac n'entreroient point en la ville, et auroit prins assignation à mardy prochain , qui estoit un prolongement , tromperie et finesse dudict sieur de Rochepot , ce qui prolongeoil n'estoit que pour gaigner le temps (3). » Le sergent-royal

(1) De Thou, liv. cxv, p. 419. Palma Cayet, dans le Panthéon littéraire, Chronologie Novemire, liv. Ier, p. 113. On lui offrit aussi un riche mariage.

(2) Louvet, an 1589, février.

(3) M. ibid.

a raison : le gouverneur ne cherchait qu'à user par des longueurs l'exallalion du peuple. Le mardi, on le réclama vainement à son logis, il avait quitté la ville, et l'on apprit bientôt qu'il était aux Ponts-de-Cé , occupé à réunir des troupes.

. Quant à Puycharic, il se riait derrière ses murailles des intrigues et des menaces delà Ligue. On tenta de se défaire de lui par un empoisonnement. On corrompit aussi deux soldats qui devaient livrer une porte (1). Le capitaine échappa à toutes les trahisons. Il remplit le château de soldats et de vivres, et rétablit le pont-levis de la porte des champs pour recevoir les troupes que lui annonçait Rochepot.

Depuis plus d'un mois, Angers ne reconnaissait plus d'autre drapeau que celui de l'Union ; on était à la fin de mars, les pompes religieuses de la semaine sainte portaient à son comble l'exaltation des masses. Le mardi 28, le comte de Brissac entra au faubourg Bressigny avec quelques troupes. Le lendemain il se montra dans la ville, parcourut les rues populeuses, et assista au sermon qu'on faisaitàSainl-Maurille(2). Le moment décisif était venu. Le roi, sur les instances de Rochepot, avait dirigé le maréchal d'Aumont sur Angers. Cet officier était connu pour sabra-

(1) Apologie pour les catholiques d'Angers demeurez fermes en l'obéissance du Roy, calomniez d'hérésie pour n'avoir voulu eslre de la Ligue, imprimée en 1589. Très rare. M. P. Marchegay en a copié les principaux passages sur un exemplaire appartenant à M. André Salmon, de Tours, et a eu l'obligeance de me les communiquer.

(2) Louvet, t. il, an 1589, mars. — Apologie pour les catholiijues, « lequel menaça dès son arrivée à faire noyer les femmes et enfants de ceux qui ne voudroient jurer la Ligue. »

voure chevaleresque et son esprit de décision. « Il alloit visle en besoigne , et sans marchander, il vouloit mener les mains , ainsy qu'il a faict toujours paroistre en tous les bons lieux où il s'est trouvé (1). » Le maréchal arriva bientôt aux Ponts-de-Cé avec un corps d'armée ; à cette nouvelle, tous les royalistes s'échappèrent d'Angers et rejoignirent Rochepot. Les ligueurs, n'ayant pas de troupes régulières et placés entre la garnison du château et l'armée du maréchal , se trouvèrent fort déconcertés. Le gouverneur pouvait dicter des lois. Le jeudi saint, il fit dire aux habitants « qu'il entendoit avoir la Cyté libre pour sa seureté; qu'on eust à en aviser à l'hostel-de- ville, et qu'on lui donna responce dans l'après-disner ; faute de quoy, il feroit entrer en ville 1,500 hommes (2). » Le maire et les échevins essayèrent d'éluder les termes pressants de cette sommation. Mais dès le lendemain , le maréchal porta ses troupes en avant. Quand le peuple aperçut du haut des murs les cornettes royales, il ne prit conseil que de sa haine , et sourd à la voix des chefs qui parlementaient encore, il redressa les barricades et prépara tout pour la résistance.

Le combat n'eût été qu'une boucherie; les royaux furent assez généreux pour ne pas l'accepter. Puycharic brisa de quelques coups de canons les travaux élevés devant la porte des champs. D'Aumont entra au château avec une partie des troupes. Alors le découragement succéda à la fureur, et les masses tombèrent « en ennuy et espouvante. » Brissac fit entrer quelques soldais, et « pour

(1) Brantôme. Grands capitaines français, p. 534.

(2) Louvet, t. u, an 1589, mars.

encouraiger davantaige lesdicts habitants, il alloit par les rues pour esmouvoir les habitants à tenir bon, et que c'esloient les huguenots et héréticques qui voulloient , avec l'assistance des faulx calholicques , s'emparer de laditte ville et en chasser les bons catholicques. » Ces discours ranimaient l'ardeur et l'espérance du peuple, mais les chefs avaient perdu courage et reconnu l'impossibilité de résister.Vers minuit, tandis que les artisans, soldats obscurs de la Ligue, veillaient en armes dans les carrefours, aux portes , sur les barricades , sur les murailles , « les principaux de la ville qui avoient le commandement capitulèrent, et accordèrent avec ledict sieur de la Rochepot et M. de Puchairicq. » Les habitants devaient être respectés dans leurs biens et leurs personnes; Rochepot pourrait entretenir garnison dans la Cité pour sa sûreté personnelle; le comte de Brissac sortirait de la ville. Brissac ne tenta point de résister ; il se retira par la porte Lyonnaise avec quatre-vingts hommes cuirassés qu'il avait amenés; quelques habitants voulaient le suivre, il s'y refusa, leur assurant qu'ils n'avaient rien à craindre (1). Le lendemain , d'Aumont fit son entrée dans la ville à la tête du régiment de Picardie (2). Son premier acte fut l'arrestation de plusieurs capitaines des milices, « gens de bien et bons calholicques, pour ce qu'ils ne voulloient adhérer avec les huguenots. » Les ligueurs les plus compromis avaient déjà pris la fuite : les uns gagnèrent Nantes, où le duc de Mercœur les recueillit; les autres errèrent autour de la ville et furent arrêtés par les sol-

(1) Louvct, t. n, an 1589, mars.

(2) M., ibid., Ie1' avril.

dats royaux (1). Aucune violence ne fut commise (2).

Pour compléter l'occupation militaire , le maréchal casse les milices bourgeoises et ordonne le désarmement général. Les catholiques portent leurs armes à Thôtel-deville; la chambre du conseil en est bientôt remplie. Les huguenots seuls , suivant Louvet , obtiennent de n'être point désarmés. Le même jour (jeudi 6 avril) « les officiers du Roy sont interdits de leurs charges et condempnez à païer grandes sommes de deniers. » La ville est frappée d'une taxe extraordinaire de cent mille écus. Louvet exhale son désespoir en termes amers ; tout se faisait, dit-il, « à la suscitation des huguenots qui faisoient aparoir que la où ils sont les maistres, ils sont pires que barbares contre les bons catholiques! Dieu conserve le royaulme de France de la raige et fureur des hérétiques huguenots, à rencontre des bons catholiques (3) ! » Le ligueur oublie la dictature de Puygaillard et les sanglantes exécutions qui avaient suivi la reprise d'Angers sur les protestants. Après tout, ces prétendus huguenots ne relevaient ni les potences ni les échafauds.

On n'en était encore qu'aux préliminaires de la répression : d'Aumont, contre son habitude, procédait avec lenteur; il voulait faire une enquête sur les événements. Le dimanche, 9 avril, Rochepot convoqua une grande assemblée au palais : le maire, les échevins, les membres

(1) Louvet, t. n, an 1589, 1er avril.

(2) Apologie. « Pas un des liguez de ladicte ville ne fut tué ne offensé en sa personne , encore qu'ils eussent faict mine de vouloir tenir. » Cependant Louvet assure que quelques maisons furent pillées par les soldats, malgré l'ordre du jour formel du maréchal.

(3) Louvet, t. n, an 1589, avril.

du présidial , les capitaines s'y rendirent. Les Ayrault étaient restés les chefs de la bourgeoisie. Leur voix, longtemps couverte par le tumulte des assemblées d'états où dominaient les bruyants procureurs des paroisses , reprenait tout son empire dans une assemblée calme et choisie. Pierre Ayrault signala les prédicateurs comme les principaux fauteurs des troubles, et, s'accusant lui-même, il déclara « qu'il avoil aussi failly, en ce qu'il auroit assisté aux sermons là où on avoit parlé du Roy en mauvais termes, pour n'avoir réprimé les prédicateurs et qu'il n'avoit jamais esté aultre que bon serviteur du Roy. » François Bitault , dont la chute , on s'en souvient, avait marqué l'avènement de la constitution démocratique , prit la parole après son beau-frère et établit que les troubles avaient leur première origine dans l'arrêt du 21 avril 1584. « Il dict que pour son particulier il esloit bon serviteur du Roy, et n'avoit jamais esté aultre , et que la faulte ne provenoit que de M. le maire , lequel y eust bien remédié s'il eust voullu y apporter de son auctorilé, et qu'il avoit grandement failly avec aultres particuliers; toutefois qu'il ne voulloit s'excuser pour son regard , qu'il avoit failli en ce qu'il ne s'estoit plainct de ce qu'on faisoit contre le service du Roy, et que s'il eust eu la force et l'auclorité il eust faicl; et qu'il esloit d'avys que la mairye fust remise comme elle estoit auparavant, pour obvier au temps à venir au mal qui pourroil advenir; cl que pour le regard des officiers qui avoienl failly d'avoir tenu le party de la ligue , il estoit d'avis que lesdicls officiers se soubmissent entre les mains dudict sieur maréchal, de disposer de leurs estats comme il verroit bon eslre, afin de rendre le Roy plus con-

tcnt (1). » On voit par cette dernière proposition que François Bitault n'avait point pardonné aux gens du roi, auteurs principaux de sa déchéance. Mais s'il saisit volontiers l'occasion de venger ses injures, il s'offre généreusement lui-même pour concourir à l'expiation de l'attentat commis par la commune : « Et pour le regard de la fidellité desdicts habitants , il falloit que ledict sieur maréchal d'Aumont print douze ou aultre nombre desdicts habitants qui luy plairoit pour aller en hoslaige, et que lui-mesme offroit y aller le premier. » Le patriotisme de Bitault trouva un écho dans tous les cœurs : sa proposition fut adoptée d'enthousiasme. Tous les assistants déclarèrent qu'ils se remettraient entre les mains du maréchal et du gouverneur « de leurs personnes , biens et estatz pour en disposer, et qu'ils offroient tous d'obéir au Roy et recepvoir tout commandement du gouverneur qu'il luy plairoit bailler. » Rochepot , louché des sentiments exprimés par les chefs de la bourgeoisie , les rassura et promit « d'apporter tous moiens pour le soullagement des habitants , et les prendre sous sa protection et sauve-garde. » Avant de se séparer, l'assemblée députa Pierre Ayrault et le conseiller Matras pour faire connaître au maréchal , l'opinion de la bourgeoisie et les résolutions qu'elle avait prises.

L'information sur les troubles ayant été continuée sous toutes les formes , le maréchal conclut de tous les renseignements qu'il recueillit et des aveux même des ligueurs, que la cause principale de la sédition était, comme l'avait dit François Bitault, la déchéance de la haute bour-

(1) Louvet, t. n, an 1589, avril.

geoisie (1). Il résolut en conséquence de rétablir l'ancienne conslitution municipale. Le 13 avril, le maire et les quatre échevins en charge furent mandés à l'hôtel-deville, et, après un court interrogatoire, destitués de leurs charges. Le maréchal, en vertu de son pouvoir discrétionnaire, déclara rétabli « l'ancien et premier ordre d'un maire et de vingt- quatre eschevïns. » L'échevinage fut aussitôt reconstitué: ceux qui en avaient fait partie, avant le 15 avril 1584, y rentrèrent, sauf quelquesuns « recognus estre de la Ligue et parti contraire à Sa Majesté. » Parmi les douze réintégrés on remarque Pierre Ayrault, son frère Jean et François Bitault, ce triumvirat qui avait été renversé par la coalition des officiers du roi et des paroisses. D'Aumont compléta le conseil, en désignant lui-même douze nouveaux échevins, qu'il tirade la bourgeoisie marchande, de l'Université et du présidial. Tous les agents de l'hôtel-de- ville, greffier, receveur, maître de l'artillerie et pavage , conneslables , portiers et

(1) Recueit des privilèges de la ville d'Angers, p. 78, procès-verbal rédigé par le maréchal d'Aumont. « Nous estant enquis des causes de cette rébellion, aurions trouvé entre autres le changement faict au moien de certain arrest du parlement de Paris... parce que au lieu de vingt- quatre eschevins qui estoient des plus notables familles, zélés au service du Roy et conservation de la ville en son obéissance, incorruptibles représentants , la meilleure partie et la plus saine du corps d'icelle , auroit été introduit une nouvelle forme de gouvernement de ladite mairie sous l'authorité de quatre eschevins et un maire biannuels électifs par suffrage du peuple, lesquels... ont dressé et acheminé plusieurs entreprises contre le service de Sa Majesté et repos de ses sujets... Vu aussi la conclusion prise entre les habitants, le 9 du présent mois et an, qui auroient recogneu, mesme de ceulx qui ont participé aux troubles susdits, que ledict changement en estoit en partie cause, etc.»

sergents, compromis dans les rangs de la Ligne, furent forcés de vendre leurs offices à des royalistes éprouvés.

Le maréchal procéda ensuite à la réorganisation des milices. Il en chassa les ligueurs déclarés, et institua de nouveaux capitaines, lieutenants, cinquanteniers et sergents.Tous ces officiers, choisis avec soin, firent « le serment solennel de conserver et deffendre la ville d'Angers dans l'obéissance de Sa Majesté envers et contre tous, sans nul excepter (1). »

Les installations terminées, le maréchal convoqua les paroisses à l'hôtel-dc- ville pour donner à ses réformes une consécration publique. Les échevins et les officiers des milices furent appelés à prêter, entre les mains du maréchal et en présence du peuple, un serment conçu dans ces termes :

« Vous jurez et promettez à Dieu vostre créateur, à la benoisle et glorieuse Vierge Marie et à tous les anges , saincts et saincles du Paradis, de vivre et mourir en la religion catholique , apostolique et romaine , et pour la conservation et accroissement d'icelle employer, soubz l'aulhorité et obéissance des commandements de vostre Roy très chreslien légitime et naturel, Henri IIIe de ce nom , tous vos moyens et vostre propre vie , jusqu'à la dernière heure qu'il plaira à Dieu de vous conserver et garder. »

« Vous jurez aussy d'assister et servir vostre Roy très chrestien, envers tous sans nul excepter, tant en la conservation de sa personne et authorilé, que pour la pugnilion et chastiment de ceulx qui se sont eslevez ou s'esie-

(1) Recueil des privilèges de la ville d'Angers, p. 78.

vcront cy-après conlre Sa Majesté, ont pris ou prendront les armes contre icelle, et n'espargner pour ce aulcun de vos moiens et voslre propre vie jusqu'à la dernière goutte de voslre sang, révocquant et renonçant à toute aultre ligue, association ou serment que vous pourriez avoir faict au contraire; et en cas de contravention cy-après par vous au présent serment, soit de paroles ou d'effect, vous consentez, dès à présent, comme dès lors, estre déclarez coupables et convaincus du crime de lèze-Majesté. »

Echevins , capitaines , procureurs des paroisses adhérèrent tour à tour à cet engagement si formel conlre la Ligue. Les capitaines furent chargés « de prendre et recevoir ledict serment de chascun chef de famille de leur compaignée (1). »

Restait à désigner le chef du nouveau gouvernement municipal. D'Aumont, voulant avoir un homme sûr, dérogea pour celte fois aux dispositions de la charte qu'il venait de remettre en vigueur. Le lendemain , 14 avril , les echevins, le procureur, messieurs de l'Église et de l'Université , assemblés par son ordre , furent chargés de dresser une liste de trois notables, dignes de remplir les fonctions de maire. Le maréchal choisit lui-même dans celte liste Bonvoisin, l'un des amis de Pierre Ayrault. P. Lechat, le maire révoqué, remit entre les mains de son successeur les clefs de la ville, les sceaux et la charle de Louis XI (2).

L'ordre étant rétabli à l'hôtel-de-ville , d'Aumonl voulut le ramener aussi dans les églises. Le clergé manquait de chef; Miron , l'évêque nommé par le roi, n'avait

(I ) Recueil des privilèges de la ville d'Angers, p. 78. (2) Ibid.

pas osé jusqu'alors affronter l'opposition du chapitre et des habitants. Mais la présence de l'armée du maréchal l'enhardit; il vint à Angers, et on décida qu'il serait installé , au besoin par la force , dans l'église cathédrale de Saint-Maurice. Le 15 avril, les troupes entourèrent la vieille basilique; le jeune prélat s'avança, escorté par une garde imposante, et prit possession « contre le gré et vollonté des bons catholicques de la ville (1). » Le roi avait désormais des hommes dévoués dans la maison de ville, au Capitule, dans la Cité, au château: la Ligue, surveillée et, pour ainsi dire, garrottée sur tous les points, ne pouvait plus faire un mouvement.

D'autres mesures achevèrent de restaurer l'autorité roj^ale. On fit des perquisitions dans les maisons suspectes; tous les ligueurs furent désarmés. Une partie des armes enlevées aux factieux furent vendues à vil prix aux soldats des régiments; le reste fut donné à Puycharic et à d'autres capitaines. Alors le maréchal crut pouvoir éloigner les troupes; le 15 avril, tous les régiments quittèrent la ville pour aller rejoindre le roi à Tours. Avant de partir lui-même, d'Aumont eut soin d'épurer la commune. Le jour même du départ des troupes, on publia dans les carrefours l'ordonnance suivante : & Il est enjoinct aux cy- dessous nommés de sortir hors la ville et banlieue d'Angers dans les vingt-quatre heures après la publication du présent, sur peine d'estre penduz et estranglez sans aultre forme de procès, là où ils seront trouvez. «Suivent vingt-sept noms, parmi lesquels on re-

(1) Louvet, an 1589, avril. — Voir aussi Cathalogue des évesques, à la suile du t. i, f° 170 v°.

marque huit avocats, doux capitaines, un chapelain de Saint-Pierre; le reste se compose de marchands, d'artisans, d'agents subalternes de la justice, « tous lesquels, ajoute Louvet, ont esté banniz et exiliez hors la ville, de tant qu'ils n'esloient huguenots (1), » Une autre ordonnance, du même jour, frappait moins sévèrement la seconde catégorie des coupables : « A esté enjoinct aux cyaprès nommez , de tenir bonne prison en leurs maisons et de ne sortir hors ville , ny de jour ny de nuict , avec deffenses à louttes personnes de ne parler à eulx, sous peine d'eslre déclarez criminels delèze-Majesté.» Suivent douze noms, dont le premier est celui du président Léchât (2). Enfin d'autres ligueurs, moins compromis que les premiers, plus suspects que les seconds, « ont esté en prison fermée. » Louvet en nomme neuf : trois conseillers, deux esluz, un contrôleur des traites, un avocat du roi , un religieux de Toussaint et un lieutenant du prévôt (3).

Le maréchal pouvait s'éloigner; il n'y avait plus rien à craindre de la part des mécontents. La population, qui presque tout entière appartenait de cœur à la Ligue, resta affaissée sous la terreur. Peu à peu cependant La Rochepot et Puycharic adoucirent le régime militaire établi par d'Aumont. On rendit aux habitants les armes dont il n'avait pas été disposé; le palais, fermé pendant les troubles, se rouvrit; on permit aux suspects de sortir de leurs maisons et de vaquer librement à leurs affaires; quelques magistrats destitués, et entre autres le président Léchai, re-

(1) Louvet, t. ii, an 1589, avril.

(2) Jd. ibid.

U ibid.

montèrent sur leur siège. Ces mesures conciliantes, préludes d'une amnistie générale, étaient dues à l'influence de Philippe Gourreau , sieur de la Proustière , maître des requêtes, dont il a été parlé précédemment. Henri III l'avait envoyé à Angers pour y réformer quelques abus du présidial. Fidèle à son système de modération, il s'appliqua à calmer les esprits et intervint en faveur des ligueurs vaincus, comme autrefois en faveur des protestants persécutés. Il avait sans doute reçu des instructions particulières. Le roi , qui sanctionna tous les actes du maréchal d'Aumont par lettres patentes du 1er mai, donna aussi son approbation à la sage conduite de Philippe Gourreau : lorsque son œuvre de pacification parut achevée, une amnistie générale pour tous les habitants , pour tous les corps constitués, fut publiée et enregistrée au présidial le 20 juin 1589 (1).

Henri III n'eut pas, sur les autres points du royaume, le même succès qu'à Angers. La Ligue triomphait partout , et le roi n'était plus reconnu que dans cinq places (2). Dans cette extrémité, il se décida à renier tout son passé, et se jeta de désespoir aux bras du roi de Navarre. Cette décision eut pour l'Anjou des conséquences importantes. Il arriva, en effet, qu'une des villes de celte province, si éminemment catholique, devint le boulevard du protestantisme. Le Béarnais désirait depuis longtemps

(1) On trouve une copie de cet acte dans les manuscrits de la bibliothèque d'Angers. Documents relatifs au protestantisme et a la Ligue en Anjou.

(2) « Il n'avoit quasi plus que Beaugency, Blois, Amboise, Tours et Sauinur où il pût résider. • Sully, Œcon. roi), t. i, chap. 26 , p. 410. (■dit. Pclitot.

avoir une ville sur la Loire. Henri III lui offrit d'abord les Ponts-de-Cé; mais le gouverneur, Cosseins, neveu et héritier de Pnygaillard , refusa de livrer celte place aux huguenots. Saumur fut alors désigne" et remis, le 17 avril 1589, à Duplessis-Mornay, qui promit « qu'avec l'aide de Dieu il la rcndroit meilleure. » Le 19, Henri y fil son entrée « qui ne pouvoit cacher sa joie de se voir logé sur cesle rivière, tant de fois désirée, tant de fois peu heureusement tentée (1). » Mornay tint sa parole : il rendit la place meilleure. De celte petite ville, jusqu'alors ignorée, il fit une puissante citadelle, un grand centre de population, un foyer de science et l'une des plus célèbres écoles de théologie calviniste (2). Dès ce moment, cet homme illustre, Tune des plus honnêtes et des plus grandes figures du protestantisme français, est revendiqué par la province d'Anjou comme une de ses gloires adoptives (3).

Le 28 avril, Henri de Navarre quitta Saumur et alla rejoindre Henri III à Plessis-les- Tours. Peu après, les deux souverains entraient en campagne contre la Ligue et marchaient sur Paris.

Cependant les ligueurs d'Angers s'agilaient douloureusement dans leurs liens , sans parvenir à les rompre. La Piochepot cl Puycharic comprimaient tous leurs mouvements. Louvet se plaint amèrement que , par un de ces retours si fréquents dans les discordes civiles , les catholiques fussent devenus suspects : on leur défendait « de

(1) David de Licques, p. 128.

(2j Ce fut lui qui fonda la célèbre Académie de Saumur. (3) Voir dans la Revue d'Anjou, année 1854, un travail très remarquable de M. Eug. Poitou sur Philippe Duplessis-Mornay.

tenir des assemblées ès-maisons passé- neuf heures du soir, ny sur jour de parler ensemble jusques au nombre de trois personnes , ny d'aprocher des murailles de la ville, le tout à peine de prison. » Dans leur exaspération , ils s'en prenaient aux modérés, que leur royalisme avait ramenés au pouvoir; ils leur reprochaient leur soumission comme une hérésie, et les confondaient, sous le nom commun de huguenots, avec les ennemis de l'Eglise. Le parli Ayrault répondait à ces accusations en protestant de la pureté de sa foi catholique, et, fidèle à ses sages traditions, s'efforçait de faire pénétrer dans les esprits, égarés par des sophismes, les saines maximes d'une politique éclairée (1).

(1) Apologie des catholiques déjà citée. « Et combien que par la douceur dont l'on a usé envers eux, ils eussent deu reconnoistre leur faulte, s'affectionner à vivre paisiblement tant de faict que de parole et se réconcilier avec leurs concitoyens, néantmoins au contraire, outre les menaces que font aucuns d'eux que l'armée du duc de Mayenne viendra bientost et qu'ils auront revanche , ils calomnient d'hérésie les catholiques obéyssans au Roy, parce qu'ils n'ont voulu leur adhérer en la rébellion qu'ils ont faicte à Sa Majesté... Or, puisque les uns et les aultres font mesme profession et exercice et ont mesme communion et accord en tous les points et articles de la religion et qu'ils diffèrent seulement en ce que les uns obéyssent au Roy et les autres se rebellent contre luy, les catholiques royaux ne peuvent estre notez d'hérésie, sinon que les ligueurs voulussent soustenir qu'obéyr aux Roys fust hérésie... Nous estimons que nostre Roy ne sera point difficile, veu son doux naturel qui est en partie cause de la rébellion qu'il voit , pour avoir trop enduré ce que l'on a de longtemps commencé à entreprendre contre luy. . Faysans ainsi et aydans à nostre Roy, il aura la victoire contre ceux qui le veulent opprimer; et, la victoire obtenue, il nous gouvernera doucement; tellement que nous vivrons doresnavant, moyennant la grâce de Dieu, en patience et, comme il se list du règne de Salomon , en asseurance, chascun soubz- sa vigne, et ehascun soubz son figuier, par tout le royaume. »

Angers était devenu la place d'armes des royaux dans l'ouest. La Rochcpol, le comte de Soissons, Lavardin , Monlsoreau, venaient y chercher des troupes, pour faire çà et là, sur les forts de la Ligue, des entreprises d'ailleurs sans éclat. Le 5 du mois d'aoûl, tous les capitaines étaient réunis, et préparaient une grande expédition contre la Bretagne, lorsqu'un courrier apporta la nouvelle de l'attentat de Jacques Clément. Louvel ne dit qu'un mol qui trahit la joie triomphante de son parti : a Justice de Dieu envers celui qui avoit faiet tuer et assassiner Monsieur le cardinal de Guise, qui Tavoil oinct et sacré (1). » La mort du dernier des Valois, sanglante satisfaction donnée par un fanatique à la fureur d'un peuple en délire, n'était pas le dénouement de la guerre civile. La question religieuse et la question dynastique étaient encore entières; les deux partis, catholiques et huguenots, Guise et Bourbon , restaient en présence.

i h T. n, an 1589, aoûl

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