CHAPITRE II
Première guerre de religion. — Les protestants s'emparent d'Angers, qui leur est bientôt repris. — Réaction catholique. — Siège de Ro~ chefort : Desmarais. — Dictature de Puygaillard. — Les suspects.
Les tentatives insurrectionnelles fomentées par les chefs du calvinisme avaient été partout réprimées. Les Guise triomphaient pour la seconde fois. Ils avaient arrêté le prince de Condé lui-même, l'avaient livré à une commission extra-judiciaire, et voulaient, malgré les résistances de Catherine , faire tomber sa tête sur Féchafaud. Les États-Généraux, facilement entraînés parleur influence, achèveraient la victoire en proscrivant la secte protestante tout entière. La mort de François II déjoua brusquement le plan des princes catholiques (5 décembre 1560).
Catherine de Médicis , investie de la régence au nom
de son fils, le nouveau roi Charles (X , inaugura ce système de gouvernement sans foi et sans principes, qui fut déguisé un instant sous le nom de tolérance. Elle affectait de conformer sa conduite à l'égard des protestants, aux vues élevées de Michel l'Hôpital; mais en réalité la sceptique florentine n'obéissait qu'aux inspirations immorales d'une politique sans grandeur. Du reste, sincère ou calculée , l'indifférence de la régente fut singulièrement favorable à la Réforme. Les prédicants se donnèrent libre carrière à Paris (1), et dans la province, sur plusieurs points du royaume , la cause doubla ses forces et partout acheva de s'organiser.
Les calvinistes d'Angers hésitèrent à profiter d'une impunité inattendue. Ils s'assemblèrent d'abord craintivement dans les bois , à une lieue de la ville ; puis ils se rapprochèrent des faubourgs , et enfin établirent un prêche public dans une petite église dédiée à saint Ladre. L'édit de juillet fit suspendre les prédications pendant quelques jours. Mais bientôt « apprenant que les autres églises continuaient, sans tenir comple de l'édit, leurs exercices publics, ils prirent si bon courage, qu'ils commencèrent à prêcher en plein jour au temple de Saint- Laurent (2). » Un ordre du roi les força d'évacuer ce temple, où retentissait encore l'éloquence téméraire de Charles d'Albiac. Ils se portèrent hardiment dans les halles de la ville. Montpensier les expulsa de celte retraite; ils se réfugièrent enfin dans le cimetière des pauvres. C'est
(1) Bèzc, t. i. p. 421. « En ce même temps continuoient les assemblées et prédications publiques à Paris, avec le su et consentement de la reine. »
là qu'ils restèrent campés, en quelque sorte, depuis le jour où Tédit de janvier leur interdit formellement l'entrée des villes murées.
La Réforme avait , à celte époque , gagné une partie de la bourgeoisie. Les masses seules conlinaient à rester sourdes à la voix des prêcheurs. Les défections qui éclataient dans les rangs élevés n'excitaient que leur colère. Loin décéder à l'entraînement, elles se pressaient plus fidèles, plus ferventes, plus passionnées autour des chaires catholiques. D'alarmantssymptômesrévélaientles progrès des passions religieuses. Des rixes sanglantes troublaient journellement les quartiers populaires. Les réformés, se refusant désormais au rôle de martyrs , repoussaient la force par la force, amassaient secrètement des armes, et à leur tour provoquaient leurs adversaires (1). Chacun se préparait à une lutte que rien, ce semble, ne pouvait plus empêcher. Les maisons étaient encombrées d'armes. Les moines eux-mêmes remplissaient leurs couvents d'artillerie, de poudre, de munitions de tout genre; les chanoines fermaient les portes de la Cité et y faisaient amener du canon. Presque chaque jour, chaque nuit, on entendait retentir quelques coups d'arquebuse , préludes de la bataille prochaine , comme ces rencontres d'avantposles qui précèdent une action générale (2).
Celte agitation n'était point particulière à l'Anjou. Michel l'Hôpital échouait dans ses généreuses tentatives de conciliation. Le colloque de Poissy n'avait réussi
(1) L'un d'eux tira un coup de pistolet sur un religieux Jacobin qui faisait un sermon dans l'église Saint-Maurice. Louvet, t. i, f° 43
(2) Bèze, t. i, p. 475.
qu'à manifester les profonds dissentiments des docteurs ; l'édit de janvier , regardé par les catholiques comme une trahison du pouvoir, et célébré comme un triomphe par les protestants, avait exalté jusqu'à la fureur, les haines des deux partis. La guerre allait suivre. Dans tout le royaume, de menaçantes rumeurs traversaient l'air. Un sourd frémissement annonçait la marche rapide du feu souterrain qui cheminait en grondant sous le sol ébranlé de toutes parts. Tout-à-coup la nouvelle du massacre de Vassy, courant de ville en ville , « fit éclater cent mines à la fois (1). »
Le prince de Condé écrivit de Meaux des lettres circulaires adressées à toutes les églises et portant l'ordre de se mettre en défense. Elles furent remises vers la fin de mars (1562) aux ministres et aux anciens d'Angers, qui les communiquèrent aux gentilshommes de la province (2). Ils étaient prêts depuis longtemps. La ville, dépourvue de garnison, et n'ayant d'autres défenseurs que les soldats peu aguerris de ses milices bourgeoises , était facile à enlever.
Il est nécessaire, pour l'intelligence des faits qui vont suivre , de donner une idée de la topographie d'Angers. Dans les plans de cette époque , la capitale de l'Anjou est divisée en trois parties distinctes : la Cit'é, la Ville et la Doutre. Ce dernier quartier, habité par les classes laborieuses, occupe la rive droite de la Marne ; il communique avec la rive gauche par deux ponts qui se font suite et que borde, suivant l'usage du temps, une double
ii Henri Martin, Histoire de France , t. x, p. Ii'l Bèze . t h, p, 330
ligne de maisons. En amont et en aval des ponts, la rivière est barrée par deux grosses chaînes , qu'on appelle la haute et la basse chaîne; elles se rattachent l'une et l'autre à des tours fortifiées. La Ville est ceinte de murailles, inachevées sur plusieurs points; au-delà s'étendent les faubourgs. La-Cité, noyau primitif d'Angers, s'élève sur une hauteur formée de roches schisteuses; elle renferme le capitole, édifice d'origine romaine, devenu le palais des évêques, l'église cathédrale de Saint-Maurice , le couvent des Jacobins et une trentaine de maisons habitées par des chanoines et des prêtres. Malgré celte pacifique population, la Cité, entourée d'un mur, fermée de quatre portes , a l'aspect et l'importance d'une véritable forteresse. Enfin, en dehors de ces trois quartiers occupés par la population civile , se dresse le château, qui domine au loin toute la contrée. Ce monument des siècles féodaux, œuvre des contemporains de saint Louis, resté jusqu'à nos jours l'orgueil de l'Anjou, était , par sa masse imposante , ses formidables murailles assises sur le roc, ses dix-sept tours gigantesques, ses douves profondes, une des plus fortes places de la France du xvie siècle (1).
Bèze assure que les protestants songèrent d'abord à s'emparer du château. Leur projet n'ayant point réussi , ils auraient obtenu du capitaine la Faucille, par l'entremise de son fils, qui était de leur parti, la promesse d'une stricte neutralité (2).
(1) De Thou, liv. xxxn, p. 52. « Eam esse arcem Andegaveusem omnium regni famâ et re firmissimam. »
(2) Bèze, t. ii , p. 330.
Leur entreprise sur la ville fut couronnée d'un plein succès. Le 5 avril , les réformés des villes de l'Anjou , secrètement convoqués, accoururent par tous les chemins, de Craon, de Chûleaugonlier, de Saumur, de Baugé, de Beaufort, et se répandirent dans les divers quartiers. Ils avaient gagné un chanoine nommé du Pineau, dit la Musse, que sa mauvaise conduite avait fait priver par ses confrères d'une partie de sa prébende. Il introduisit dans sa maison de la Cité un certain nombre de huguenots (1). Le soir, au moment où, suivant l'usage, on se disposait à fermer la porte Angevine, les conjurés, conduits par Mébrelin, sortent de la maison du chanoine, écartent le porte-clefs et s'emparent de la porte. A la môme heure, d'autres huguenots se saisissent des trois principales entrées de la ville.
En un instant, la Cité ouverte est envahie ; des hommes armés pénètrent dans les maisons des chanoines. Quelques serviteurs de l'église Saint-Maurice montent au clocher et sonnent le tocsin. Mais les protestants ayant rompu à coups de hache les portes du palais épiscopal et celles de l'église, font cesser cet appel alarmant. Déjà, du reste, ils occupent tous les postes militaires dans les rues et sur les places: la nuit est noire et pluvieuse, les catholiques éperdus ne peuvent se reconnaître ni se rallier; en quelques heures, et sans aucune résistance, les religionnaires se trouvent maîtres d'Angers (2).
On voit par les noms des chefs cités dans Louvet et par
(1) Louvet, t. i, fu U. Rangeant, p. 23. J. Grandet, t. x, épiscopat de Gabriel Bouvery, sans pagination. (21 Id, ibid
ceux qu'il laisse deviner sous l'expression que lui arrache la colère, que l'élément bourgeois s'était mêlé celle fois à la noblesse (1). Toutefois il n'est pas douteux que la majorité de la population ne fût contraire aux calvinistes. « Les habitants catholiques, dit Roger, qui cite parmi eux son bisaïeul Toussaint Roger, et entr'autres les marchands, bourgeois et arlisans, s'encourageant les uns les autres, se fortifièrent de leur côté et allèrent promplement au château pour empêcher les huguenots de s'en saisir. » Nos braves bourgeois, dit-il plus loin, «se jetèrent au châleau avec des vivres (2) ». J'ajouterai qu'on ne rencontre dans la liste fournie par Louvet, aucun nom qui appartienne à la grande bourgeoisie ; deux échevins cl quelques personnages furent compromis dans l'opinion publique , mais aucun n'avait pris une part directe à l'entreprise.
Si les chefs du parti eussent pu conserver leur autorité au milieu du tumulte qui suivit l'occupation, ils auraient sans doute fait exécuter le mot d'ordre envoyé par le prince de Condé (3), et donné une leçon de tolérance aux catholiques en respectant les images, les reliques et les autres objets du culte. Mais derrière eux venait cette foule
(1) « Les chefs de cet heureux coup de main éloient les sieurs de Soucelle, M. de la Barbée et son gendre, M. de Mébretin, M. de Lamure, M. de Luvaraulx, M. de Beauchène, fils aîné du capitaine la Faucille, M. des Marays, Malabry, le receveur Belhomme , Mathuria Bouju, receveur, les Lavarges, l'élu Thouyn , Grimaudet droguiste, Bonaventure Boger et aultres huguenots, tous avocats, marchands, artisans et aultres racailles et brigands de laditte ville». Louvet, t. i, f°44,
(2) Boger, p. 424.
(3) Bèze, t. il, p. 20.
aux passions brutales et désordonnées, qui ne comprend point la victoire sans l'insulte, la destruction et le pillage. Ces soldats indisciplinés, exaltés de longue main par leurs prédicants, envahirent l'église Saint -Maurice qui devint bientôt le théâtre d'odieux excès (1). « Ils firent de » grandes insollences en l'église M. saint Maurice, en » laquelle ils rompirent toutes les imaiges et plusieurs » des autels, faisant brusler les ornements de M. saint » René, et faisoient de ladilte église comme d'une estable » à mettre chevaulx, en laquelle ils metloient de la paille » et couchoient dedans , y buvoient et mangeoient et y » faisoient leurs infections et salletés... Ils rompirent la » représentation du deffunct roy de Cicille, ensemble » celle de la royne sa femme qui est à costé (2). » Roger les accuse aussi d'avoir pillé les maisons des chanoines et d'avoir perdu, « en s'amusant à boire leur bon vin », l'occasion de s'emparer du château (3). De Thou, qui a suivi Théodore de Bèzc, vante la modération des vainqueurs (4). Rangeard fait seulement ressortir celle des chefs qui essayèrent de dérober les trésors des églises à la rapacité de leurs soldats (5).
Dès que le jour éclaira le triomphe des protestants, le maire et les échevins se rendirent à l'hôtel de ville, tombé aussi aux mains de l'ennemi. Mébretin, ayant confié la
(1) Suivant Grandet, ils avaient déjà envahi l'église dans la matinée; le doyen des chanoines, Hector, était parvenu, par su courageuse intervention, à les éloigner.
(2) Dcmarian, f° 223 r«.
(3) Roger, p. 425.
(4) De Thon, liv. \\\, p. 102.
(5) Rangeard, p. 25
garde de la cité au capitaine Chavagnes, se présenta devant les magistrats municipaux, accompagné d'un grand nombre de gentilshommes et de quelques bourgeois. Il déclara que « cette entreprise , faite par exprès commandement d'un prince du sang , avoit pour but d'empêcher la conspiration de Guise qui s'étoit emparé de la personne du roi et de ses frères (1). » Il priait le maire et les échevins de prendre les mesures convenables pour la sûreté de la ville , promettant de les appuyer de tout son pouvoir. Ainsi le chef huguenot, par une modération singulière qui rentrait dans les instructions générales qu'avait données le prince de Condé, affectait de ne porter aucune atteinte aux institutions municipales. Le lendemain , 7 avril, il renouvela ses promesses rassurantes. Il proposa seulement d'investir de la charge de gouverneur le sieur de la Barbée, gentilhomme du pays, « sous l'autorité du roi, du maire et des échevins. » La Barbée n'accepta qu'à la condition qu'on doublerait les clefs de toutes les portes, qu'il en garderait une et que le maire aurait l'antre. On fit ensuite, suivant de Bèze, l'inventaire des reliques et des trésors de Saint-Maurice , et le tout fut mis sous la garde et la responsabilité de Chavagnes. L'historien protestant , qui s'évertue à établir la réserve et le désintéressement de son parti, n'a garde de mentionner les pillages déjà commis, et ne dit rien de la rupture des châsses dont les débris servirent à solder les troupes huguenotes (2). Il assure même que la déférence des siens fut portée si loin, que « pour ce que le temps ne pouvoit
(1) De Bèze, t. n. p. 331.
(2) Rangeard, p. 37. ,1. Grandet.
porter que ceux de la religion sortissent dehors, suivant la teneur de l'édict de janvier, ceux de la religion romaine furent priés de ne trouver mauvais s'ils s'assembloient au dedans de la ville (1). » Des vainqueurs ne pouvaient assurément être plus polis.
Il est vrai de dire cependant que les biens des particuliers furent respectés. Le vol était sévèrement réprimé ; Louvet rend lui-même celle justice aux prolestants (2). Ils n'exercèrent pas de représailles contre les personnes : ils laissèrent fuir les magistrats qui s'étaient le plus compromis dans l'exécution des édits; les autres restèrent dans la ville sans être inquiétés. L'ancien maire Gui Lasnier, qui avait montré dans tous les temps une violente animosité contre la secte , tentait de s'échapper sous un déguisement; il fut arrêté aux portes de la ville; on se contenta de le retenir sous bonne garde, et au bout de dix ou douze jours, on le renvoya dans sa maison (3).
Malgré la vive répulsion des masses et le peu de sympathie de la classe bourgeoise , les gentilshommes protestants auraient sans doute conservé Angers, s'ils y avaient établi une forle garnison, et surtout s'ils avaient complété l'occupation en réduisant le chàleau. Quelques années plus lard, lorsque le Poitou fut devenu le centre principal du parti, rien n'eût été épargné pour garder une ville qui par sa position était une des clefs des provinces du nord. Mais, en 156!2, le prince de Condé, séduit par de trompeuses espérances, ne portait les yeux que
(1) Bèze, t. ii, p. 331.
(3) Demarian , fu 223 r°.
sur la cour, et concentrait toutes ses forces sur les approches de Paris. Arrivé à Orléans le 7 avril, il se hâta d'expédier à toutes les villes, déjà déclarées, des lettres pressantes pour demander leurs contingents. Le sieur de Soucelles vint à Angers, le 9, réclamer au nom du prince un secours d'hommes tant de pied que de cheval, qu'on devait entretenir, en partie aux dépens des réformés de la ville , en partie aux dépens des églises de l'Anjou. Mébrelin et ses amis objectèrent la nécessité de défendre la ville, et l'imprudence qu'il y aurait à laisser les femmes et les enfants , exposés pendant leur absence , aux vengeances des catholiques. Soucelles, pour lever la difficulté, négocia un compromis. Le maire et les échevins n'avaient point abandonné leur poste : ils se réunissaient chaque jour à l'hôtel de ville, délibérant, sans doute, sous la pression de l'armée victorieuse, mais défendant, autant que le permettait un semblant de liberté, les intérêts de la cité conquise (1). C'est avec ces magistrats que Soucelles et les autres chefs huguenots arrêtèrent, le 1 1 avril , les articles suivants :
« Que pour la garde et le guet de la ville sous l'autorité et obéissance du roi , avec l'observation de redit de janvier, ceux de la religion choisiraient cinquante hommes de ceux de l'Eglise romaine , bourgeois et habitants de la ville. Et au réciproque, les autres prendraient de ceux de la religion soixante-dix hommes pareillement bourgeois et habitants de la ville pour la garde et guet d'icelle;
Que les portes de la Cité seraient abattues pour ôter
(1) On ne trouve rien aux Registres du 5 au 25 avril. Le greffier a laissé plusieurs pages en blanc.
plus de marque et différence entre les habitants de la ville et de la Cité ;
Que les églises seraient délaissées par ceux qui les tenaient pour y être fait, le service à la manière accoutumée ;
Que toutes armes, étant dans les églises, collèges, monastères , autres communautés et autres lieux qui en dépendent , seraient prises et portées en la maison de. ville;
Que le port de toutes armes, fors la dague et l'épée, permises aux gentilshommes, serait interdit à tous, hormis ceux qui avaient la garde de la ville;
Que toutes gens de guerre, tant de pied que de cheval, non habitants de la ville, et y étant de présent, seraient tenus d'en vider et laisser la garde à ceux que dessus;
Que toutes injures particulières et publiques du passé seraient entièrement quittées et mises sous le pied respectivement , excepté qu'il serait loisible aux offensés de poursuivre les larrons et voleurs ;
Que l'édit de janvier s'observerait inviolablement sans que l'un provoquât l'autre par injures ni outrages quelconques ;
Que toutefois et quanles qu'il se ferait assemblée en la maison de ville où serait appelé le clergé , on y appellerait aussi autant de bourgeois de la religion de ceux dont le rôle serait baillé aux maire et échevins (1). »
Il fallait que la nécessité d'envoyer les troupes à Condé parût bien pressante, pour que de Soucelleseût signé un
(1) Bèzc, t. h, p. 333 II est le seul qui rapporte les articles; mais tous les autres en parlent.
pareil traité dont l'exécution était remise presque entièrement à la bonne foi de ses adversaires. Dans celle singulière transaction, les gentilshommes ne tenaient aucun compte des passions de leur parti, et semblaient faire bon marché de la religion qui leur avait mis les armes à la main. Mais les meneurs aristocratiques étaient dupes d'une illusion grossière, s'ils croyaient qu'il suffît d'un mot d'ordre pour refouler dans le cœur des religionnaires des colères longtemps contenues et des ressentiments amassés durant trente ans de persécution. Etait-il sage d'espérer que des hommes fanatisés par de violentes prédications, et exaltés par le triomphe, consentiraient de bonne grâce à rouvrir les églises au culte catholique, et verraient de sang-froid le clergé, qu'on dénonçait chaque jour à leur mépris et à leur haine, s'asseoir à côté d'eux dans les séances de l'hôtel de ville? Bèze prétend que les chefs n'avaient point trop présumé de la sagesse des sectaires qu'ils laissaient derrière eux, en se dirigeant pour la plupart vers l'armée de Condé (1). Mais il en impose sciemment quand il passe sous silence des faits qu'il n'ignorait pas, puisqu'il en fut le témoin oculaire et même le censeur. Le journal de Louvet ne permet point de doute à cet égard (2). Etait-il d'ailleurs possible qu'il en fût autrement ! Je n'ai pas besoin de rappeler quelle race d'hommes violents toute commotion sociale semble faire sortir du sol des cités. Il suffit de dire que les religionnaires plébéiens , engagés à la suite des gen-
(1) Bèze, t. n, p. 333.
(2) Journal de Louvet, t. i, f° 16,
tilshommes, n'admettaient,pas les ménagements que la politique dictait à leurs chefs. Les apôtres du calvinisme, qui prétendaient ramener le culte chrétien à sa simplicité primitive, s'emportaient chaque jour contre les images des saints, les tabernacles, les autels, les décorations des églises, parure païenne de la nouvelle Babylone. Les disciples , impatients de passer des vaines théories à la pratique, et, dans leur sombre enthousiasme, croyant imiter les saints des premiers jours, dont les prédicants louaient le zèle, pensaient, sans doute, faire un acte agréable à Dieu en s'abandonnant au penchant naturel qui entraîne la plupart des hommes à la destruction.
D'ailleurs les catholiques eurent le tort de prendre trop à la lettre l'accord qu'ils avaient obtenu; leur conduite imprudente irrita les sectaires. Le roi , pour ôter tout prétexte aux soulèvements, et ramener les populations égarées, avait donné le 11 avril un édit qui fut répandu dans tout le royaume (1). Cet édit confirmait celui de janvier, accordait l'abolition du passé, défendait de poursuivre qui que ce fût à raison de ce qui avait eu lieu. Le roi y joignit une déclaration, dans laquelle il protestait contre les assertions mensongères du prince de Condé, et niait sa prétendue captivité (2). Un sergent-royal fut assez hardi pour publier dans les formes d'usage la déclaration du roi. Il ajouta même ces mots : « Dieu doint bonne vie et longue au roy et à M. de Guyse. » Les protestants indignés arrêtèrent l'audacieux, et se disposaient à le pendre, lors-
(1) Bèze, t. ii, p. 333.
(2) M. ibid.
que le maire intervint et lui' sauva la vie en le faisant enfermer pour quelques heures dans la prison municipale (1).
La publication des lettres du roi était assurément, dans l'état des choses, une grave imprudence. Les sectaires y virent une insulte et un défi, et ils y répondirent par la profanation et le pillage des églises catholiques. Pendant plusieurs jours, les images de la Vierge, les statues des saints et des saintes, les objets du culte, furent mutilés, brisés, traînés dans les rues, livrés aux flammes ou jetés dans la Maine (2). Un envoyé du prince de Condé , passant la nuit aux Ponts de-Cé , fut témoin d'excès de ce genre, commis par les soldats qu'il avait reçus pour escorte (3). Cet envoyé, que l'historien prolestant ne nomme pas, était, d'après le récit de Louvet, Théodore de Bèze lui-même, le grant pontiffe des huguenots. « Cela fut cause que le lendemain malin , s'étant icelui transporté au palais vers les officiers et magistrats de la ville, après les avoir salués de la part du prince et suppliés de lui prêter faveur et aide, il désavoua aussi, au nom dudict seigneur prince , tous ceux qui , contre l'édit de janvier et les associations et déclarations faites à Orléans , rom-
(1) Louvet, t. i, f° -45 v°.
(2) kl. ibid. Ils envahirent l'église Saint-Sanson « et voilèrent ladicte église de tout ce qu'il y avoit de bon et emportèrent l'iinaige de la Trinité et l'imaige de Notre-Dame , qu'ils traînèrent par les rues et la fouettèrent et la fisrentbrusler et prindrentla saincte et sacrée hostie qu'ils jettèrent dans le feu , et fisrent par force et viollence mettre le feu par le vicquaire de ladicte église, aultrement, s'il eust esté refusant, ils l'eussent tué, et voilèrent tout en sa maison. >•
(3) Bèze, t. il, p. 334.
praient les images et commettraient quelques insolences (1). » Le minisire tint le même langage à ses coreligionnaires (2). Il sentait combien ces violences étaient compromettantes pour son parti, et les blâmait de bonne foi, bien qu'après tout il n'ignorât point qu'elles étaient l'application rigoureuse de la doctrine.
Théodore de Bèze venait réclamer de nouveaux secours d'hommes et d'argent pour l'armée de Condé. Il ne resta à Angers, après le départ des renforts, qu'une poignée de gentilshommes. La discorde acheva d'affaiblir le parti : Mébrclin et Soucelles se disputaient le commandement (3). Desmarais, n'acceptant pour chef ni l'un ni l'autre, se fît une position à part, en allant s'établir dans le château des Ponts-de-Cé. Quelques-uns, sentant le danger d'une pareille situation , se hâtèrent de sortir d'Angers. La faiblesse de la garnison calviniste, ses divisions et l'incurie qui en était la suite, firent naître chez les catholiques la pensée de délivrer la ville. Le 2 mai, l'échevinagc envoie au duc de Montpensier, « Clément Louet, Mathurin Bouju et Jacques Richard, pour lui faire part de l'état où est la ville, ce qui a esté faict depuis la prise et les paclions, conventions , accords faits en l'assemblée avec plusieurs nobles et aultres de la religion réformée (4). » Deux membres de la dépulation appartenaient au parti huguenot; mais Clément Louet, lieulc-
(1) Bèze, t. il, p. 334.
(2) Louvet, t. i, i'° 46 v° « fist le presche aux Augustins, environ de deux heures, où les huguenots se trouvèrent, auxquels il défendit de rompre les imaiges. »
(3) Bèze, t. n, p. 331.
| n Registres, an ir>62, I" 71 .
nant-général civil au présidial, en était notoirement l'adversaire. Ce dernier s'était chargé, sans doute, d'instruire le duc de la disposition des esprits et des chances de succès que rencontrerait une entreprise sur Angers. Dans le même temps, un bourgeois nommé François Rigault, qui joua dans ces circonstances un rôle très actif, quitte le château, où il avait déjà introduit des troupes et des vivres , et trompant la vigilance des partisans qui tenaient la campagne, court secrètement à Saumur et presse Monlpensier de se rendre aux vœux de la population catholique. Le duc est facilement persuadé : il dépêche aussitôt son lieutenant Puygaillard avec quelques soldats. Guidée par Rigault, la petite troupe suit des chemins détournés, traverse la Loire au Port-Thibaut, et , à la faveur d'une nuit profonde , gagne rapidement le château, dans lequel elle pénètre par la porte des Champs (1).
Si nous en croyons Théodore de Bèze , les huguenots, avertis des desseins de leurs ennemis, passèrent toute la nuit sur le qui-vive dans les rues et sur les places , élevant des barricades pour obstruer les approches du château. Vers le point du jour (6 mai), n'apercevant aucun mouvement dans la forteresse , ils se retirent dans leurs logis. Ils laissent seulement une douzaine d'hommes à l'hôlel-de-ville; bientôt même la moitié de ceux-ci abandonnent leur poste. Le parti protestant manquait évidemment de direction; on ne sait ce qu'étaient devenus Mébretin et Soucelles : personne n'exerçait plus ce commandement si disputé. Cependant Puygaillard ayant
(1) J. Grandet. Rangeant, p. 30.
laissé reposer ses compagnons pendant quelques heures, fait tout à-coup tirer un coup de canon , signal convenu avec les catholiques de la ville. Au même instant, il sort brusquement du château , renverse les barricades , pénètre dans la Cilé et s'empare de tous les postes. La ville s'éveille au bruit du canon et des arquebuses; les calholiqucs accourent en armes de tous les côtés. Puygaillard, après avoir jeté quelques soldats à la tète des ponls et fait saisir tous les bateaux , pour couper les communications avec la Doutrc, s'avance sur l'hôtel-de-ville avec les bourgeois et des arquebusiers. Les cinq ou six hommes de garde livrent la place après quelques minutes d'une résistance inutile. Cependant les huguenots, revenus de leur surprise, se rallient sous la conduite d'un écolier allemand nommé Gaspard Schomberg (1). Ils tentent de rentrer dans la Cité. Une lutte furieuse s'engage près de la porte Angevine. En même temps, ceux qui étaient logés dans la Doutrc se rassemblent sur les ponts et dressent des barricades. Mais la partie était inégale ; au bout de quelques heures, les calvinistes reconnaissent leur impuissance en face de toute une population soulevée; ils demandent la médiation du lieutenant-général. Clément Louet se rend auprès de Puygaillard , qui s'était installé à l'hôlel-de-ville. Il rapporte cette déclaration qu'on ne veut « molester personne pour la religion , pour le passé ni pour l'avenir, mais seulement conserver la ville en paix, on l'obéissance du roi, suivant l'édit de janvier (2).»
(1) Rangeant, p. 16. Ce Gaspard Schomberg était de l'illustre famille de ce nom ; il se rattacha étroitement à l'Anjou par son mariage avec la (ille du seigneur de Serrant.
(2) Bèze, t. ii, p. :'>:{.">.
Les protestants rassurés envoient à l'hôlcl-de-ville six plénipotentiaires qui discutent et acceptent les articles suivants :
Que les habitants de la ville, tant de l'une que de l'autre religion, mettraient bas les armes;
Que la garde de la ville demeurerait à Puygaillard et à ceux de sa compagnie ;
Que l'exercice de la religion ne serait aucunement empêché, suivant l'édit de janvier, et qu'à cette fin l'issue et l'entrée seraient libres pour aller au prêche;
Que les prisonniers seraient mis en liberté et serait oublié tout le passé sans aucune recherche à l'avenir (1).
Bèze ajoute que ces quatre articles « ayant été ainsi accordés en présence de plus de six vingt personnes de la religion romaine, furent incontinent déguisés et couchés en termes captieux , de sorte que les députés firent difficulté de les signer. Mais étant tenus prisonniers, force leur fut de passer par là (2). » Il ne nous donne pas la rédaction frauduleuse; on ne la trouve nulle part , et j'ai peine à croire que Puygaillard ail songé à ce pelit moyen. II était de ceux qui ne reconnaissent d'autre droit que celui de la force; et une capitulation, quels qu'en fussent les termes, ne pouvait l'embarrasser, qu'autant qu'il ne serait pas en mesure de la violer. Du reste, le parti n'eut point les scrupules que l'historien attribue aux mandataires. Il accepta l'accord tel qu'on le publiait. Il est vrai que les protestants demandèrent vainement dans la journée, en vertu du quatrième article, la mise en liberté des
(1) Bèze, t. il, p. 335.
(2) M. ibid.
prisonniers. Mais le lendemain 7 mai , Puygaillard leur fit ouvrir les portes pour leur permettre de se rendre à leur prêche sur les douves de Saint-Nicolas. Il leur remit aussi le corps du ministre Salvert, qui avait été tué au moment où il cherchait à s'échapper par dessus la muraille; ils l'ensevelirent dans le cimetière des pauvres, « et estoient bien joyeulx d'avoir accordés (1). »
Celte tolérance n'était qu'un masque exigé par les circonstances; Puygaillard ne le porta pas longtemps. Ce personnage , que nous retrouverons souvent dans la suite de cette étude , était un officier de fortune , né dans une province du midi. 11 s'était distingué dans les guerres du Piémont : Brantôme fait l'éloge de su bravoure (2), et d'Aubigné vante plusieurs fois son habileté à conduire les sièges. Il fut du nombre de ces gentilshommes sans patrimoine venus de Gascogne à la cour des Valois , et qui s'élevèrent aux honneurs, à la faveur des troubles. Une grande audace , le goût des aventures et des intrigues , un caractère insinuant et souple, une activité infatigable le poussèrent auprès du duc de Montpensier , et plus tard auprès du duc d'Anjou. Il affectait un grand zèle pour la religion de ses maîtres; mais sa moralité douteuse, son insatiable avidité , son cœur impitoyable permettent de soupçonner la sincérité de ses convictions. Les récits du temps montrent toujours en lui un partisan sans scrupule, flattant les passions du maître, se jouant cyniquement de sa parole et ne songeant qu'à hâter ou à consolider sa forlune.
(1) Louvet, t. i, f° 47 v°.
(2) Capitaines françois., p, 483.
A mesure que la noblesse catholique affluait à Angers, le lieutenant de Montpensier se déparlait d'une modération qu'il avait d'abord jugée nécessaire, pour ne point pousser au désespoir un parti encore assez nombreux et résolu à se défendre. Mais dès le 8 mai , il procède avec plus de rigueur. Une proclamation, publiée dans les carrefours, ordonne aux protestants de livrer leurs armes sous six heures (1). Quelques uns s'y refusent. Alors le gouverneur et ses soldats commencent une visite domiciliaire. Dans la rue Saint- Aubin, ils trouvent la maison d'un sieur Pierre Richard fermée et barricadée. Quelques réformés s'y étaient réunis ; ils répondent aux sommations « qu'ils obéiront bien sans qu'il soit besoin de recherches (2). » Aussitôt le tocsin sonne à Saint-Maurice; les catholiques prennent les armes, on amène des canons et des pierriers. Un siège en règle commence. La maison est bientôt forcée; trois serviteurs sont tués; tout est rompu et donné à la pille, on ne laisse ni portes, ni vitres, ni fenêtres (3). La même résistance et les mêmes violences se reproduisent au logis de Mathurin Bouju, receveur des tailles. La populace Iraîne à la rivière les cadavres des proies lanls (4).
Dès ce moment, les articles du 6 mai furent lettres mortes. Les protestants restèrent sans garantie à la merci de leurs ennemis. Puygaillard en fit enlever un grand nombre ; les prisons du château se remplirent. Le capitaine pouvait se jouer impunément des transactions qu'il
(1) Bèze, t. il, p. 'ô'ôl. Louvet, t. i, 1° 47.
(2) Bèze, t. h, p. 337. Louvet, t. i, f° 48 r°.
(3) Bèze, t. il, p. 337. Louvet, t. i, f» 48 r°. *
(4) Louvet, t. i, f" 48 r°.
avait signées : les renforts ne cessaient d'arriver ; le 8 mai, de Villeneuve, gentilhomme du pays, lui amenait une compagnie ; le 9, une autre entrait conduite par Richelieu le moine; le 10, le procureur du roi, qui avait fui de la ville pour éviter cv la furye des huguenots, » revenait avec un grand nombre de nobles et de soldats (1).
Du reste, il n'eût pas été peut-être au pouvoir de Puygaillard, l'eût-il voulu, d'empêcher la réaction catholique. Les compagnies étaient fort indisciplinées. Les soldais allaient , sans ordre , de maison en maison , fouillant les retraites les plus cachées, sous prétexte de rechercher les huguenots, insultant les personnes, violant les propriétés , et se livrant, au nom de la foi, aux actes les plus odieux. La populace se joignait à celte brutale soldatesque. Ils vengeaient à leur manière les temples et les autels profanés^).
Puygaillard ne se contentait pas de fermer les yeux sur les violences commises par les troupes et par la populace. Il encourageait tous les excès par la passion qu'il déployait lui-même. Il avait fait dresser des potences sur les quatre principales places de la ville (11 mai). Les exécutions régulières commencèrent aussitôt et continuèrent
(!) Louvet, t. i,f° 48 r°.
(2) Ils pillèrent la maison d'un libraire protestant, enlevèrent tous ses livres et les brûlèrent au milieu de la ville ; « puis , ayant choisi une grande bible bien reliée et dorée, la licbèrent au bout d'une ballebarde, et partant de ce lieu firent une procession au travers de toutes les grandes rues, criant et hurlant : Voilà la vérité perdue, la vérité des huguenots, la vérité de tous les diables; voilà le Dieu, le fort, l'éternel parlera; et en cette façon, parvenus jusqu'au pont, la jetèrent en la rivière, disant: Voilà la vérité de tous les diables noyée. » Bèze, t. n, p. 337. D'Aubigné, t. in, p. 135.
les jours suivants (1). On arrêta ce Pierre Richard, qui avait soutenu un siège dans sa maison. Après un interrogatoire sommaire, il fut condamné à mort, et « le soir, à dix heures, il était garrotté et pendu à sa porle, à la clarté des torches et des flambeaux (2). » Louvet ajoute : « S'il n'eust esté pendu, la commune Teust tué, de tant que c'estoit un séditieux (3). »
Le 12 mai, le duc de Monlpcnsier vint ajouter par sa présence à la terreur du parti vaincu (4). Il ne démentit pas la réputation qu'il s'était acquise en Anjou , à la suite de la journée des Mouchoirs. 11 se mit à « purger son gouvernement » avec tant de cruauté que Charles IX l'appelait plus tard « un boucher et un brutal (5). » Brantôme raconte des choses horribles du gouverneur et de ses deux séïdes , le cordelier Babelol et le guidon de sa cornette (6). D'Aubigné dit « qu'il se servit des noms des juges (7). » Il forma en effet une sorte de commission martiale, composée de conseillers du Présidial , auxquels il adjoignit deux gentilshommes et deux bourgeois (8). La commission siégeait au château, au milieu des soldats, sans cesse entourée des plus fougueux catholiques le pistolet au poing. Les vengeances du parti gardaient à peine une apparence de régularité juridi-
(1) Louvet, t. i, f° 49 r°. Bèze, t. n, p. 338.
(2) Bèze, t. il, p. 338.
(3) Louvet, t. i, f° 4-9 r°.
(i) Bèze, t. n, p. 338. « Il entra suivi d'une troupe de paysans et de bélîtres. »
(5) D'Aubigné, Hist. univ., t. n, p. 6. (G) Capitaines françois, p. 482.
(7) D'Aubigné, Hist. univ., t. i, p. 135.
(8) Bèze, t. n, p. 338.
que (1). D'ailleurs ou ne s'occupait au château que des notables. La populace procédait lumulluairement contre les autres , les traînait dans les rues et les jetait demimorls à la rivière. Tous les enfants des huguenots étaient enlevés de force à leurs familles et portés dans les églises pour y recevoir le baptême. Les femmes, poussées brutalement à Saint-Maurice, étaient forcées d'abjurer. Plusieurs furent lâchement outragées, et de Thou rapporte une scène si monstrueuse que la plume se refuse à la décrire (2).
Il est impossible d'évaluer avec cerlitude le chiffre des victimes de celle cruelle réaction. Théodore de Bèze, dont le témoignage est naturellement suspect, l'élève à quatre-vingt-huit (3); D'Aubigné dit que quarante notables périrent, et qu'il y eut successivement quatre cents personnes enveloppées dans le massacre (4); Roger en porte le nombre à soixante ou à quatre-vingts (5); de Thou s'arrête à quarante (6). J'incline à croire que le chiffre de cinquante-deux se rapproche le plus de la vérité ; c'est celui du journal de Louvet (7). Il n'y a pas à craindre que le fanatique greffier ait cherché , en réduisant le nombre des victimes, à diminuer l'horreur que ces cruautés inspi-
.(1) On voit pourtant dans Louvet que cette commission , quoique fonctionnant sous le glaive , ne craignit pas de prononcer l'élargissement de trente-six huguenots. Journal, t. i, f° 51 r°.
(2) Liv. xxx, p. 102.
(3) T. il, p. 338.
(I) Uist. univ., t. i, p. 135.
(5) Hist. d'Anjou, p. 124.
(6) T. xxx, p. 102.
(7) T. i, f° 49 et suiv. 11 ne donne pas le chiffre; mais il cite dix massacrés, trois noyés, un roué, six décapités et trente-deux pendus.
rent. Il n'a garde de reprocher à son parti tant de sang versé. S'il laissait percer un regret dans son récit, que rien n'émeut , ce serait plutôt celui de n'avoir pas vu périr tous les hérétiques. Il se console en notant avec complaisance, chaque jour, ceux qui sont pendus, ceux qu'on décapite , ceux qui ont le poing coupé , ceux que la populace jette par-dessus les ponts dans la rivière (1). Du reste, on aurait tort de croire que la population catholique d'Angers tout entière eût dépouillé celle humeur douce el bienveillante qui est un des traits marquants de son caractère. Rangeard fait remarquer avec raison que les chefs qui commandèrent les supplices , et les soldats qui poussèrent le peuple aux massacres , n'appartenaient point au pays d'Anjou (2). Il aurait pu ajouter que plusieurs maisons catholiques furent d'inviolables asiles toujours ouverts aux huguenots persécutés. Parmi ces hôtes généreux qui s'exposaient , en violant les édils , à la colère impitoyable de Montpensier et de Puygaillard (3), on aime à trouver le doyen des chanoines , Hector. Ce prêtre vénérable donnait à tous un exemple de charité chrétienne. Il cacha, durant plusieurs jours, dans son logis de la Cité, Malabry, un des gentilshommes les plus compromis et d'autres réformés. Il n'eut point la joie de
(1) T. i, f° 49 et suiv. « Le dimanche dix-septiesme jour de may, feste de la Pentecoste, la demoiselle de la Tremblaye fust menée à la messe à Saint-Maurice par les soldats où entrant en l'église, le prestre qui célébroit la messe luy présenta la paix pour la baizer, qu'elle refuza et au mesme instant fust menée et tirée hors l'église , où estant en rue , elle fust tuée par la popullace et traisnée en la rivière. »
(2) Mémoires,, p. 43.
(3) Louvet, t. i, f° ôu2 r°.
sauver ses protégés. Puygaillard les lui arracha pour les envoyer au supplice, elle punit lui-même en l'enfermant dans la prison du château (1).
Tandis que quelques protestants, cachés dans les maisons catholiques, se dérobaienl à grand'peine aux recherches des agents de Montpensier, d'autres plus heureux parvenaient à s'évader et gagnaient à travers la campagne les villes occupées parle parti. On procéda contre ces fugitifs. Le 4 juillet s ce requérant M. le procureur du Roy, Jehan Lemaczon , sieur de Launay, lui a esté donné deffault des accusez et défaillants cy-après nommez, pour le profil t duquel il a esté ordonné que les témoings ouïs seroient réputtez et que ledict recollement général et examen qui en sera faict vauldra confrontation (2\ » Louvet donne la liste « desdicls accusez qui ont esté ajournez à trois briefs jours. » Elle renferme 244 noms, appartenant à des personnes de toutes les classes et de toutes les conditions (3). Le sergent royal dissimule mal le dépit qu'il éprouve de n'avoir pu les ajouter au catalogue incomplet des suppliciés; « tous les dessus dicls s'en allèrent et fuyrent comme larrons hors la ville d'Angers, lorsque M. de Montpensier fist pendre le recepveur Bouju et plusieurs aultres huguenots (4). »
La soumission d'Angers entraîna rapidement celle de
(1) Louvet, t. i, f° 51 r°.
(3) Id., f° 53-56. En décomposant ce chiffre, j'ai trouvé vingt-huit gentilshommes, quatre-vingt-sept marchands, deux anciens moines, deux prêtres, un prieur, un chanoine, quinze fonctionnaires, deux peintres, sept, hommes de loi, neuf domestiques et quatre-vingt-dix sans profession indiquée.
(4) Louvet, t. î, p> 5(i v°.
tout le pays d'Anjou; la Réforme n'y comptait, en dehors de la classe noble, qu'un petit nombre de partisans. Cependant si la cause succomba, ce ne fut pas sans résistance et sans gloire. -J'ai signalé, en passant, la prise des Ponlsde-Cé par le capitaine Desmarais de Saint-Aignan. Cette petite ville, située à une lieue d'Angers, sur la Loire, était un poste militaire de premier ordre; mais elle n'avait qu'un château mal fortifié. Desmarais, désespérant de s'y défendre avec la poignée d'hommes qui l'avait suivi, l'abandonna bientôt et alla chercher plus bas, sur la rivière, une position d'un accès plus difficile. Il entra sans coup férir dans Rochefort et y attendit l'ennemi.
En traversant les molles plaines de l'Anjou, la Loire étend ses eaux sur un lit sans rives et sans limites et sème sur sa route capricieuse des îles innombrables. Parmi les plus riches de ces poétiques jardins de la Loire, on remarque la Vallée. Elle s'allonge, sur la rive gauche, en face du bourg de Rochefort, à trois ou quatre lieues d'Angers et non loin de celte gracieuse chapelle de Béhuard, toute pleine encore des souvenirs de Louis XL Le regard est surpris d'y rencontrer trois roches gigantesques qu'une bizarre fantaisie de la nature a soulevées au milieu d'une prairie et qui dominent au loin de riants paysages. Elles ont des noms historiques que leur conserve la tradition populaire. Sur le premier plan se dressent Rochefort et Saint-Symphorien ; un peu en arrière s'élève Dieusie. Les deux premières étaient encore couronnées au xvie siècle de redoutables forteresses ; le château de Dieusie, ancien repaire de pirates, avait été ruiné pendant les guerres des Anglais, au xve siècle (1). Les
(Il Bodin, Recherche» sur le Bas-Anjou, I. i, p. 186
troubles religieux de l'Anjou nous ramèneront plus d'une fois au pied de ces forts. Desmarais, trop faible pour occuper les Irois hauteurs, s'était enfermé avec cinquante soldats dans Rochefort.
Monlpcnsier n'ignorait ni la force ni l'importance de cette position qui commandait le cours de la Loire. Il essaya de s'en emparer par surprise. Mais Desmarais, sectaire exalté, était aussi un brave et vigilant capitaine. Les catholiques, repoussés dans une escalade, furent obligés de faire un siège en règle. Le sixième jour, la garnison, succombant à la fatigue et au sommeil, offrit de capituler. Il fut convenu que Desmarais sortirait « lui huiclième avec l'espée et le poignard, l'arquebuse sur l'espaule, le morion sur la leste et la cuirasse sur le dos; » le reste de sa troupe se retirerait libre, mais sans armes ; la place serait rendue dans quatre jours ; le capitaine livrerait son fils en otage jusqu'à l'entière exécution du traité (i). Que se passa-t-il ensuite? Les deux partis se renvoyèrent l'accusation de mauvaise foi (2). Quoiqu'il en soit, les calvinistes, sous prétexte qu'on avait préparé des embûches pour les arrêter dans leur retraite, refusèrent d'évacuer Rochefort. Ils ravitaillèrent la place et complétèrent leurs fortifications.
Alors les troupes catholiques reparaissent sous les murs de Rochefort. Desmarais repousse les premières attaques avec sa bravoure et son bonheur accoutumés. Le 15 juin, la compagnie du capitaine Petit-Pré vient renforcer les
(1) Louvet, t. i, f" 51 v°. Bcze, t. n, p. 343.
(2) Montpcnsier avait des théories particulières sur l'honneur : « Quand il prcnoit les hérétiques par composition, il ne la leur tcnoit nullement, disant qu'à un hérétique on n'étoit nullement obligé de garder sa iby. » Brantôme, Capitaines francois, p. 482.
assiégeants. Elle s'établit près du château, place un corps de garde dans la chapelle de Saint-Symphorien et jette des sentinelles jusqu'aux portes de la forteresse. Vers le milieu de la nuit, un traître avertit les assiégés que les soldats, fatigués d'une longue marche, se sont endormis sous la tente. Desmarais fait une sortie , pénètre dans le camp ennemi , tue soixante à quatre-vingts soldats et met le reste en déroute. En se retirant , il incendie la chapelle et les maisons voisines pour dégager ses approches. Déconcertés par celle sanglante surprise, les assiégeants suspendent leurs attaques pendant quinze jours (1).
Cependant la garnison était à bout : plusieurs soldats avaient péri, les munitions diminuaient, les succès mêmes accroissaient le danger. Tout à coup Desmarais quitte secrètement Rochefort et court chercher des secours à Saumur qui était occupé par les réformés. Ses coreligionnaires, pressentant la chute prochaine et inévitable de la place assiégée, essaient vainement de le retenir auprès d'eux. Le capitaine répond qu'il a donné sa foi à ses soldats et qu'il est de son honneur d'aller mourir avec eux. Il prend trente hommes, de la poudre et des armes, et s'achemine vers Rochefort. En arrivant dans la nuit à Saint-Georges, sa petite troupe, saisie d'une terreur panique, se débande et l'abandonne (2). Desmarais continue résolument sa roule sur les rives de la Loire. Il trouve Rochefort complètement investi ; Montpensier était venu lui-même au camp avec du renfort et du canon. Favorisé
(1) Bèze, t. n, p. 344.
(u2) Bèze, t. n, p. 34 i. — J. Grandet, t. x.
par l'ombre , le chef calviniste passe à travers les ennemis, pousse son cheval dans la rivière et rentre dans la place.
Le lieutenant du roi ëtail accompagné de Puygaillard et de ses meilleurs capitaines. Il avait fait venir de Nantes deux pièces de siège. Le 2 juillet, il ouvrit le feu du haut des ruines de Dieusie. Mais comme les boulels portaient à peine à cette distance, il descendit ses canons et établit une nouvelle batterie dans le fort Saint-Symphorien. Une canonnade de quelques heures pratiqua une brèche qui parut suffisante. Aussitôt Puygaillard, la Varenne, Beauregard lancèrent leurs colonnes à l'assaut. Mais Desmarais et ses compagnons forment un mur de fer sur les débris écroulés; bientôt les cadavres de cinquante assaillants encombrent la brèche; les catholiques vaincus reculent jusque dans leur camp.
Montpcnsier fait recommencer le feu le lendemain ; la place est battue pendant buit jours. Alors la brèche s'agrandit dans des proportions effrayantes; les murs tombent en poudre. La résistance ne pouvait plus être qu'une folie héroïque. Les réformés demandent une capitulation ; Montpcnsier exige qu'ils se mettent tous à sa discrétion. Desmarais repousse ces conditions humiliantes et se prépare à mourir. Dans ce moment suprême, le cœur du farouche sectaire s'attendrit. 11 avait auprès de lui le plus jeune de ses fils ; pour le soustraire au sacrifice qu'il veut faire à l'honneur de la cause, il le porte sur la muraille et, appelant le capitaine de Villeneuve, son ancien ami , il le prie de sauver cet enfant dont il était le parrain. Mais avant de se séparer de son fils, et en lui donnant son dernier baiser de père, « il lui
défend avec des conjurations étranges de se faire catholique cl d'aller à la messe (1). »
Le 10 juillet, les troupes catholiques montèrent une dernière fois à l'assaut. Il paraît certain que la trahison hâta leur triomphe. Tandis que Desmarais, debout sur la brèche, faisait face à ses nombreux assaillants, un de ses soldats ouvrit une poterne. L'ennemi se précipite dans la place, égorge vingt-cinq hommes et pousse le reste dans une basse fosse où on les massacra le lendemain. Desmarais, resté seul avec un soldat fidèle, s'éloigne des murailles et se retire dans une de ses tours. Là, son arquebuse à la main, l'indomptable sectaire soutient longtemps encore l'attaque de ses ennemis. Enfin , épuisé par ces efforts désespérés, voyant son compagnon étendu à ses pieds, ayant tiré son dernier coup de feu, entouré par toute une armée, il se rend à Puygaillard, qui lui promettait, sur sa parole, la vie sauve (2).
Si Montpensier avait eu quelque grandeur d'âme, il eût honoré la chute glorieuse du soldat calviniste, tombé en défendant sa foi. Il le traita comme un malfaiteur vulgaire. Traîné à Angers, au milieu des lâches insultes de la populace, Desmarais fut rompu sur une croix, puis étendu sur une roue où son âme héroïque lutta douze heures contre d'atroces douleurs. Plus tard, son cadavre, attaché à l'instrument de son supplice, fut exposé en face de la porte du château « où il avait tenu le fort contre Dieu, l'Église et le Roi (3). »
(1) Roger, p. 126.
(2) Bcze, t. il, p. SU. De Thou, 1. xxx, p. 102.
(3) J. Grandet, t. x. Louvet, t. i, f° 53 r°. Rangeard, p. 42.
Sur les autres points de la proviucc, les protestants, trop inférieurs en nombre, n'essayèrent môme pas de résister. Montpensier entra sans coup férir dans Saumur, qui n'avait pas du reste, à cette époque, l'importance que lui donna plus tard Duplessis-Mornay. Quelques régiments, parcourant les bords de la Loire, dégagèrent les abbayes de Bourgueil et de Saint-Florent, qui avaient été prises et pillées par les calvinistes (1). Beaufort, Cbalonnes, Châteaugontier rentrèrent dans l'obéissance, non sans avoir été cruellement châtiés. Craon, abandonné parle parti de Condé, fut traité par Puygaillard comme ville conquise; les maisons des réformés furent pillées et saccagées, « les femmes furent traînées à la messe avec outrages et blasphèmes, » et l'impiloyable lieutenant de Montpensier ne se retira qu'après avoir fouillé le pays, dévasté les châteaux des gentilshommes absents, et massacré le petit nombre de religionnaircs qui tombèrent entre ses mains (2).
Taudis que les soldats catholiques promenaient la terreur dans les petites villes et les villages de l'Anjou, Montpensier suspendait à Angers les libertés municipales et mettait la commune en état de siège, Toutefois le gouverneur conservait en apparence les formes ordinaires. Les mesures qu'il jugeait convenables élaient volées en
(1) Roger, p. 426. « Ce qui arriva par la lâcheté et apostasie de quelques moines, lesquels pour se marier et vivre plus licencieusement jetèrent le froc aux orties et donnèrent rentrée de ces deux monastères aux religionnaircs. 11 en arriva de même à Nyoiseau, abbaye de filles , (liuii quelques religieuses quittèrent le voile et, rompant leurs vœux , se marièrent. »
(2) l»e Thou, 1. \\x. p. 103. Bèze, l. n, p. 348. Roger, p. .i°2fi.
conseil de ville. Ainsi l'insuffisance des compagnies bourgeoises ayant éïô reconnue, l'échevinage décida, contre les usages et les privilèges de la ville, qu'on entretiendrait une garde de 400 hommes de pied et de 100 arquebusiers à cheval, sous le commandement de Puygaillard et de Monlbourcier (i). On manquait d'artillerie : l'hôtel-de-ville ordonna de prendre les cloches des églises pour fondre des canons (2).
Les habitants catholiques payèrent les frais de leur triomphe sur les réformés. Les demandes d'argent se multiplièrent. Ils avaient déjà fourni, le 11 mai, une somme de 1000 écus pour soudoyer les gens de pied (3). A la fin de juin, on vola encore une somme mensuelle de 300 livres tournois pour « Testât » de Puygaillard , à condition « qu'il prcndroit gens capables et expérimentés aux armes, non suspects d'hérésie et autres que les manans qui doivent la garde de la ville (4). » Le capitaine exigea en outre qu'il lui fût alloué une indemnité pour les dépenses qu'il avait faites dans l'intérêt du service public. On lui offrit 200 écus. Le Gascon trouva la proposition inconvenante, et parla de se démettre de son commandement. Le conseil alarmé éleva le chiffre jusqu'à 1000 livres tournois que le clergé fut prié d'avancer, sauf compensation ultérieure (5).
(1) Registres, an 1562, i'° 75 r°.
(2) Id., f° 81 v°. « Pour la défense et tuition de la ville sera faict de l'artillerie et à ceste fin les cloches et aultres métaux que l'on trouvera convenables, seront prins et estimés affin de remboursement. »
(3)Jd., f° 72 v°.
(4) Id., fo 105.
(5) Id., f° 108.
L'échevinage avait perdu toute indépendance. Puygaillard, investi régulièrement du litre de gouverneur d'Angers depuis le 6 juin (i), assistait à toutes les séances (2), et y exerçait, au nom de Montpensier, une pression équivalente à la dictature. J'aime à expliquer par celte malfaisante influence la requête adressée au duc par le corps de ville « pour qu'on punisse tous les gens atteints de cédilion, tant ceux qui ont esté mis hors de prison que ceux qui y Font encore, et qu'on n'en mette aucun dehors comme a esté faict cy davant sans ouyr les gens du Roy et les parlies intéressées, et qu'en outre les eschevins et officiers compromis soient privés de leurs cstats (3). » On ne reconnaît point là les traditions généreuses de la bourgeoisie ; Puygaillard avait sans doute dicté lui-même cet appel à de nouvelles sévérités. Montpensier y répondit dès le lendemain (26 juin), en envoyant au maire une ordonnance qui privait de leurs charges les échevins Belhomme et Pierre le Mal, tous les deux compromis dans les troubles et absents de la ville (4). Il fit plus : non content de violer dans les personnes de ces magistrats le principe d'inamovibilité qui assurait l'autorité de l'échevinage, il chercha à détruire l'esprit de ce corps en y introduisant ses créatures (5). Les bourgeois essayèrent
(1) Registres, an 1562, f° 92.
(2) M., 11 juillet, f° 116 v°. « Ne se fera aulcune assemblée de ville sans que le sieur de Puygaillard ne soit préalablement adverty par le sergent. »
(3) kl., 25 juin, f» 101 r°.
(i) W., 26 juin, f» 111 r°.
(5) 11 écrivait aux échevins : « Messieurs, vous avez bonne cognoissanoe do la Bdellité d relligion de Maislre François Boylesve H la peine et
de résister ; ils semblèrent du moins refuser tacitement de se décimer eux-mêmes en acceptant la mesure provoquée par la requête qu'ils avaient signée malgré eux : le 2 juillet, les échevins fugitifs n'avaient pas encore reçu de successeurs. Mais le gouverneur insista, fit publier dans les carrefours son ordonnance de révocation, et adressa au conseil de ville l'invitation impérative de procéder sur-le-champ à l'élection. Alors on obéit : les magistrats absents furent rayés du tableau et les candidats présentés par le duc, triomphant de toutes les répugnances, entrèrent dans le corps de ville (1).
La population tout entière était soumise à ce système d'épuration. Le 8 juillet, une ordonnance prescrivait à « tous les suspects de religion de vuider la ville et faubourgs dans deux jours. » Les curés et vicaires étaient invités à « référer et rapporter au gouverneur ceulx ou celles de leurs paroisses qu'ils connaissent avoir hanté les presches conventicules de ladite religion, sous peine, s'ils
debvoir qu'il a faict à la sollicitation des procès des rebelles , comme substitué du Procureur- général du Roy, qu'il n'est point de besoin le vous recommander beaucoup. Aussi ne me veux-je arrester à cela pour vous dire qu'il me semble ne sauriez mieux faire que de garnir le corps et conseil de nostre ville de personnaiges de tel mérite que luy. A ceste cause, je vous prie comme celui qui désire et pourchasse de bon cueur et affection le repos et seureté de vos personnes, biens et familles, pour veoir ledict Boylesve d'un estât et office d'eschevin en lieu de Pierre le Mal, absent et fugitif pour raison de la cédition dernière. Ce faisant, j'espère que tout se portera mieux et que le repos et seureté sera plus grand en vostre ditte ville et m'asseurant que me croirez en cest endroict, je vais prier Dieu vous donner, Messieurs, sa saincte et digne garde. D'Angiers, 26 juin 150:2. Le bien tort vostre, Loys de Bourbon. ;>• (1) Registres, f" 1-22.
y manquoient , d'être procédés contre eulx comme rebelles et factieux (1). » Trois jours après, une autre ordonnance révoquait de leurs charges des magistrats et des fonctionnaires « pour avoir connivé avec les huguenots et s'estre enfuys de la ville (2). »
Le duc de Montpensier quitta Angers au mois d'août , laissant à Puygaillard le soin d'achever son œuvre (3). Le lieutenant aggrava le régime exceptionnel inauguré par son maître et poursuivit avec acharnement les débris de la faction calviniste. Dans les violences de celte implacable réaction, disparurent les derniers restes de la constitution municipale. Le 7 août , le gouverneur demanda à rhôtel-de-ville qu'on lui adjoignît « un conseil de six hommes , tous gens de bien , échevins , avocats et marchands , pour deux d'eulx assister par semaine avec luy pour pourveoir aux affaires et requestes qui luy sont adressées par des gens desquels il n'a cognoissance ne de leurs vies (4). » Les registres ne nous font pas connaître la composition de ce comité qui partagea la dictature avec Puygaillard. Les membres en furent choisis, s'il faut en croire Théodore de Bèze, « parmi les plus mutins et les plus séditieux. » Représentants directs et permanents des paroisses, ils apportaient à rhôtel-de-ville les passions, les rancunes, les haines aveugles des masses. Puygaillard, en introduisant ainsi l'élément démocratique dans
(1) Registres, f° 114.
(3) Id., f° 147. Il présenta le li août les lettres patentes qui l'instituaient lieutenant du duc de Montpensier à Angers , Beaufort et Baugé.
(4) Id., f° 131
le gouvernement de ki cité , annulait l'influence de la haute bourgeoisie.
La terreur règne désormais sur la ville. La vie et la fortune des plus honnêtes gens sont exposées sans défense aux soupçons et aux emportements du comité. Les calvinistes qui avaient échappé au supplice ayant déserté la commune, bannis par Montpensier ou exilés volontaires, Puygaillard et les siens s'en prennent aux modérés, dont les maximes de tolérance n'étaient guère moins odieuses que l'hérésie : ils créent , comme devaient le faire plus tard les terroristes, une classe de suspects. On procède à une enquête publique sur tous les habitants de la ville. « Pour mieux connoître le nom des suspects , a esté apporté le taulx général du dernier emprunt auquel sont les noms des manants et habitants de laditte ville et faulxbourgs, lequel a été leu ledicl jour (7 août) et le mercredy 9me ; et le lundy, 10me jour, en fust extraict les noms de plusieurs suspects escripts en un cahier de papier contenant cinq feuilles de papier(l). » DeBèze, qui paraît bien instruit de tout ce qui se passa à Angers , nous apprend que « le peuple, à mesure qu'on nommait quelqu'un, déclarait par cris s'il le tenait pour être de la religion; par ce moyen on en remarqua encore de six à sept cents ou plus de reste (2j. » Le 23 septembre, une assemblée extraordinaire à laquelle on avait convoqué expressément , dès le 21 , « les curés, vicaires, procureurs et marguilliers des paroisses et six plus notables bourgeois [3) » arrêta
(1) Registres, f° loi.
(2) T. il, p. 346. Ce chiffre est évidemment exagéré; les registres n'en donnent aucun.
(3) Registre», f° 150 v».
définitivement la liste des suspects « en un cahier de papier contenant six feuilles dont il y en a cinq escriplcs (1). » Tous ceux dont les noms étaient compris dans ces tables de proscription reçurent ordre de sortir d'Angers (2).
La ville était désormais « bien purgée ». Pour prévenir toute surprise de la part des huguenots et des bannis, le gouverneur ordonna l'achèvement des fortifications. Les travaux furent conduits par l'abbé de Saint-Serge. Cet abbé . que Demarian appelle un des maistres maczons du Roy, n'était autre que le célèbre Philibert Delorme, l'architecte d'Anet, de Meudon et des Tuileries. Les habitants se portèrent en foule aux remparts. « Ils y alloient bescher et porter la hotte chascun en leur rang, et les plus apparents de ladilte ville commencèrent les premiers, sçavoir : M. de Puygaillard, gouverneur, M. de Montbourcier, capitaine de cent hommes, de la Bellotiôre, conseiller et pour lors maire, Lemaczon, procureur du Roy, et plusieurs aultres qui portoient la hotte, et, à leur imitalion, les habitants la portoient aussy..., dont ils furent bientôt lassés , à rayson qu'il y en eut beaucoup qui y gaignèrent de grandes malladies , à rayson de quoi fust advisé que chascun mesnaige payeroit quatre deniers par
(1) Registres, f° 151 r°.
(2) Les supplices, les emprisonnements, les exils ne rassurent pas complètement le gouverneur. Le 30 septembre, il fuit publier l'ordonnance suivante : « 11 est ordonné aux manants et habitants de bailler en deulx jours, sans fraude et signé de leur nom, le nombre de leurs gens, enfants, serviteurs, bûtes et aultre famille, leur asge, qualité, vacation, origine, nativité, armes il basions qu'ils auront, sous peine de prison, amende arbitraire et confiscation. » Registres, f" 17'2 v".
jour pour avoir des hommes pour parachever ce qui estoit commencé, ce qui fust faict, et y avoit tous les jours quatre cents hommes (1). »
Cette année si agitée de l'histoire d'Angers se termina par un événement qui fit quelque sensation. Le 31 décembre, la femme de Puygaillard fut tuée d'un coup de pistolet. Le meurtrier était un soldat. Louvet ne dit rien de plus. Rangeard, ordinairement plus réservé , attribue gratuitement le crime à la haine des protestants (2). De Bèze dit au contraire « qu'on estima que son mari avait voulu s'en défaire (3). » Cette accusation n'est sans doute pas plus fondée que la première. Mais il est certain que Puygaillard ne fit aucun bruit de la catastrophe , et s'en consola trop promptement. Après deux mois de veuvage, le capiiaine gascon présentait à la population d'Angers , un peu surprise, sa nouvelle épouse, Marie de Maillé, dame de Jarzé, de la maison de Brézé (4).
Au moment où le lieutenant de Monlpensier célébrait ses brillantes noces, la première guerre de religion arrivait à son terme. La défaite du prince de Condé près de Dreux, sa captivité et l'assassinat du duc de Guise, sous les murs d'Orléans, avaient facilité les négociations. Catherine et le chef des protestants signèrent, au grand mécontentement des deux partis, la 'pacification d'Amboise. Louvet l'annonce avec dépit : « Le 13 mars 1563, la paix fust faite avec les luthériens huguenots, où l'exercice de leur faulce relligion leur fust accordé en leurs
(1) Demarian, à la suite de Louvet, t. i, f° 225 r°.
(2) Mémoires, p. 48.
(3) T. il, p. 347.
(i) Id. ibid. Rangeant, p. 48.
maisons, qui est la perte du royaultne de France de souffrir ung si dangereulx venin, qui sont ennemys des roys (1). » L'édit de pacification fut publié solennellement à Angers le 7 avril. Le régime de la terreur cessa aussitôt : les prisons furent évacuées et les portes de la ville s'ouvrirent aux fugitifs et aux proscrits (2).
(2) /(/. ibid. « Codict jour au moïcn de la publication de l'édict do paix, MM. Maurice Bautru, François Grimaudet, Gille Heard, rentrèrent. en la ville d'Angers fort honteusement. »