‹ La Réforme et la Ligue en AnjouChapitre 6 sur 18 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

I ;i Saint-Barthélémy en Anjou. — Quatrième guerre de religion. Le due d'Anjou élu roi de Pologne. — Mort de Charles IX.

Les protestants soupçonnaient un piège dans les concessions inespérées de la paix de Saint-Germain. Le roi de Navarre, Condé,*Coligny, résistant aux pressants appels de Charles IX , n'osaient sortir de La Rochelle, et affectaient à l'égard de la cour une réserve froide et offensante. Le parti, témoin des hésitations de ses chefs, étonné des instances du roi, redoutant la fourbe de Catherine, continuait à s'agiter dans une sombre méfiance. Cependant tout annonçait que le gouvernement, se plaçant désormais au dessus des factions, voulait s'appliquer franchement à les réconcilier. Tous les articles du traité étaient observés. Des commissaires parcouraient les provinces,

portant dos paroles de paix, et inaugurant, en quelque sorte, 1ère nouvelle de la tolérance. Le choix des personnages chargés de cette mission délicate, semblait attester la bonne foi de la cour et son désir sincère d'opérer le rapprochement définitif des esprits. Au mois de mars 1571, le maréchal de Cossé vint à Angers pour veiller à « l'entretènement de redit de paciffîcation et recepvoir les plainctes des catholiques et des huguenots (1). » Le maréchal était un des gentilshommes les plus justement honorés de l'Anjou. Sa modération, la franchise de son caractère, l'illustration de sa maison et la haute dignité dont il était revêtu , lui assuraient une grande et légitime influence. Trois membres du parlement l'accompagnaient; le plus connu est Philippe Gourreau, sieur de la Proustière , maître des requêtes. Il appartenait à l'Anjou par sa naissance et par les débuts de sa jeunesse. Son frère remplissait à Angers la charge de prévôt des maréchaux. Philippe Gourreau, distingué jeune encore par Michel l'Hôpital , avait vécu dans la familiarité et la confidence de ce grand homme, et avait puisé à son école des maximes de tolérance et des idées libérales, qu'il pratiqua invariablement pendant sa longue carrière de magistrat (2). A peine arrivé en Anjou, il écouta les réclamations des calvinistes qui se plaignaient des entraves mises par leurs ennemis à l'exercice de leur culte, et leur permit de faire leur prêche a Miré et à Chàteauneuf. Mais

(1) Louvet, t. i, f° 79 v°.

(2) Voir une étude /..téressante sur Messire Philippe. Gourreau , publiée dans la Revue d'Anjou par M. le comte de Quatrebarbes. Livraison de septembre-octobre I85i

il s'éleva une « telle clameur » parmi la population catholique, que le maréchal fut obligé de défendre aux roligionnaires de se prévaloir de celle autorisation. Les prédicateurs blâmèrent publiquement dans leurs sermons la condescendance du maître des requêles , et le signalèrent ainsi aux soupçons populaires. Gourreau passa désormais pour un calviniste déguisé : « il était, dit Louvet, qui se fait l'écho fidèle des rancunes de son parti, grandement huguenot en l'âme , bien qu'en apparence il allât à la messe (1). »

Après un assez long séjour, dont aucun document ne nous a révélé le résultat, le maréchal et Philippe Gourreau quittèrent Angers, et se rendirent à la Rochelle, pour essayer de gagner les chefs de la religion. Charles IX s'avança lui-même jusque vers la Loire et tenta auprès de ces boudeurs menaçants une démarche décisive. 11 les reçut à Bourgueil en Anjou, les séduisit par ses gracieuses attentions, et les entraîna toul-à-fait en adoptant leur projet favori d'une expédition sur les Pays- Bas^). La glace était rompue, les soupçons s'évanouirent. Les chefs calvinistes , charmés par les caresses et les flatteries du jeune roi, affluèrent à la cour. Bientôt même, oubliant leurs longs désastres, ils se crurent à la veille d'accomplir les rêves ambitieux de Condé. Coligny, tendrement aimé de Charles IX, l'arrachait au joug de sa mère, le détachait des catholiques, et le gagnait à la politique protestante, en offrant à son espril aventureux la brillante perspective des conquêtes et de la gloire.

(1) Louvet, t. i, f° 80 r°.

(2) Ici., f« 82. Roger, p. 136

En province, on entrait dans un large système de concessions. Le 8 avril 1572 , des lettres patentes, enregistrées au présidial, autorisaient des prêches à Cantenay, à une lieue d'Angers. Le procureur du roi Cochelin, qui fut plus tard un fougueux ligueur, s'était, il est vrai, opposé à l'enregistrement ; mais Louvet ne dit pas qu'il se fût produit à ce sujet aucune manifestation publique (1). Les populations catholiques semblaient se prêter aux expériences de la cour. Les registres des conclusions attestent que si le calme ne régnait pas encore dans tous les cœurs, l'ordre matériel du moins se rétablissait dans les rues et dans les champs. Les magistrats ne s'occupaient plus que de questions purement administratives. Dans les derniers jours d'août 1572 , le conseil de ville volait paisiblement des règlements d'édilité. Tout-à-coup éclate « comme un coup de tonnerre dans un ciel serein, » le funèbre tocsin de la Sainl-Barthélemy (2).

Les limites que je me suis tracées m'interdisent d'aborder les redoutables problêmes que soulève ce grand attentat. Mais , avant d'exposer les circonstances particulières à l'histoire de l'Anjou, je dois faire remarquer que le caractère fortuit et instantané des résolutions de la cour ressort de tous les documents que j'ai sous les yeux. Les pièces authentiques, conservées dans les registres de la mairie d'Angers, ne permettent pas d'admettre la préméditation attribuée à Catherine. Il n'y eut pas de complot

(1) Louvet, t. i, fo 83 v°.

(2) Louvet, t. i, f° 85 , ne dit qu'un mot des massacres de Paris ; il suffit pour révéler sa profonde satisfaction : « fust tué grant nombre de huguenots, tellement que les huguenots n'eurent du bon à la nopce et fut appelée ceste journée la grande journée de la Saint-Barthélcmy. »

tramé de longue main : rien ne faisait pressentir à la province cette sanglante tragédie; aucun mot d'ordre envoyé de Paris n'y avait préparé les catholiques (1).

La responsabilité des massacres doit peser tout entière sur le duc d'Anjou. Le frère du roi, un des principaux instigateurs des Matines de Paris (1), voulut étendre l'extermination à la province qui formait son apanage. Puygaillard, qui était alors à Paris , fut son agent empressé. Le 26 août , il écrivait au comte de Monlsoreau , gouverneur de Saumur, la lettre suivante :

« Monsieur mon compaignon, je n'ai voullu faillir vous faire entendre comme dimanche matin le Roy a faict faire une bien grande exécution à rencontre des huguenots, si bien que l'admirai et tous les huguenots qui estoient en ceste ville ont esté tués et la volonté de sa Majesté est que l'on en face de mesme partout où l'on en trouvera. Et pour ce , si vous désirez faire jamais service qui soit agréable au Roi et à Monsieur, il fault que vous en alliez à Saulmur avec le plus de vos amis et tout ce que vous y trouverez desdicls huguenots des principaux les faire mourir. J'ai cscripl à M. de Moullins pour vous aller trouver. Ayant faict cette exécution audicl Saumur, je vous prie vous en aller à Angiers pour vous ayder avec le capitaine du chasteau pour en faire de même. Il ne fault pas attendre d'en avoir d'autre commandement du Roy ne de Monseigneur, car ils ne vous en feront point, d'aultant

(1) M. P. Marchegay a prouvé, pièces en main, dans le Congrès scientifique d'Angers, en 1843 , que la lettre attribuée à Thoinasscau de Cursay est apocryphe.

(2) Discours de Henri II f à un personnage d'honneur... Dans le Panthéon littéraire, à lu suite de Palraa Cayet , t. n, p. 309.

qu'ils s'en reposent à ce que je vous en escripts. Il fault user en cesle affaire de diligence et ne perdre de temps que le moins que l'on pourra. Je suis bien mary que je ne puis estre par delà pour vous ayder à exécuter cela. Qui sera l'endroit que me vays recommander à vos bonnes grâces, priant Dieu, AI. mon compaignon, vous donner santé très longue et heureuse vie. Paris, 26 août 1572. Voslrebien affectionné compaignon, Puigaillard (1). »

A cet ordre formel et précis était jointe une lettre de créance signée du duc d'Anjou. Les termes en sont vagues et généraux : faut-il croire qu'ils étaient calculés, et que le prince, n'ayant point le courage de son crime, se réservait le moyen de le désavouer? « Monsieur de Montsoreau, j'ai donné charge au sieur de Puygaillard de vous escripre pour chose qui concerne le service du Roy monseigneur et frère et le mien. Aceste cause vous ne fauldrez de croire et faire tout ce qu'il vous escrira tout ainsy que moi-mesme , priant Dieu, etc. (1). »

Le courrier fit une telle diligence que Monlsoreau avait reçu la dépêche le 28 au matin. Puygaillard connaissait son compaignon de longue date. Il savait que ce farouche soldat, inaccessible à tout sentiment de pitié, ne reculerait pas devant le rôle de bourreau qui lui était offert. Montsoreau, que le courrier avait sans doute rencontré en sa célèbre maison de la Coustancière, court aussitôt à Saumur. Il ameute le peuple catholique, et donne le signal du massacre en poignardant de sa main le lieutenant-général. Les protestants, surpris à l'improviste, ne

(1) Registres, an 1572, f" 102 r°.

(2 Ibid., f- ICI v.

font aucune résistance; on les égorge en foule dans leurs maisons ou dans les rues. Le gouverneur laisse la populace de Saumur occupée à cette œuvre sanglante, et se dirige à la haie vers Angers pour achever son mandat (1).

Il arriva dans la nuit ou vers le matin. Aucun bruit venu de Paris ni de Saumur ne troublait le repos des protestants angevins. Seul le sieur de la Touche, qui commandait au château, était instruit du fatal secret. Il avait aussi reçu une lettre de Puygaillard :

« Monsieur de la Tousche, depuis ma première lellre escripte, je me suys advisé d'envoyer par delà Briassé que vous cognoissez pour vous assurer de l'exécution que le Roy a faict faire dimanche malin qui est que l'on a tué l'admirai et tous les aullres huguenots que l'on a pu trouver en cesle ville, et l'intention de sa Majesté est que tous ceux qui se vouldront advouer de ses fidèles serviteurs en lacent de mesine ès-licux où ils seront et par ce, si vous avez jamais volunlé de faire service agréable à sa Magesté et à Monseigneur, c'est de donner ordre promplement de faire mourir tout ce que vous trouverez de huguenots dedans la ville d'Angiers des principaulx et partout ailleurs où vous en pourrez trouver. Par ainsy il est requis de user de promptitude en cesle affaire comme on a faict en cesle ville. Ledict ordre est de n'en prendre pas un seul prisonnier ny à rançon. J'ai escript à M. de Montsoreau d'en faire de mesme à Saulmur. Au reste ledict "Villetaves vous dira quelque chose de ma part qui me gardera vous faire ceste plus longue, priant Dieu, etc. De Paris, 26 aoûsl. Votre bien affectionné et plus seur ami à

(t) D'Aubigné, Hist. univ., t. il, p. ~2Ô. Rangeant, p. 85.

jamais, Puygaillard. » En marge de la lettre était écrit : « Je vous prie de conserver la maison, la femme et biens de Jean Grimaudet, d'aultant que je suis prié de la part de Monseigneur (1). »

On ne sait point quelles étaient les dispositions personnelles de la Touche. On peut remarquer seulement qu'il avait dû recevoir la lettre de Puygaillard dans la journée du 28, et qu'il n'avait encore pris aucune mesure, ni donné aucun ordre pour exécuter le massacie. Montsoreau, déjà échauffé par les meurtres de la veille, déploya plus de zèle; il ne tint pas à lui qu'Angers ne fût noyé dans le sang d'une partie de ses citoyens.

Dès la pointe du jour (29 août) , il ordonne de fermer les portes de la ville , afin qu'aucun huguenot n'échappe à la sentence portée par le roi et le duc. Puis il se rend au logis du Chaperon rouge, dans le voisinage du château. Il espérait y trouver un des gentilshommes les plus considérables de la religion , ce La Barbée qui avait été gouverneur pendant l'occupation prolestante, en 1562. Mais le calviniste avait été prévenu et s'était évadé; il laissait au logis son frère malade et alité, le croyant exempt du péril, comme un soldat blessé que l'ennemi respecte même dans la fureur d'un assaut. Montsoreau qui ne

(1) Registres, an 1572, f° 102 v°. Cette lettre etcelle qui est adressée à Montsoreau ont été publiées en partie par Bodin. M. de Falloux, Histoire de saint Pie V, Angers 1844, a donné la lettre de créance du duc d'Anjou, la lettre de Puygaillard à Montsoreau, la lettre de Puygaillard au maire et aux échevins , la proclamation de la mairie aux capitaines et. la lettre du duc d'Anjou au président, au maire et aux échevins. Je reproduis ces pièces nécessaires à l'exactitude du tableau; les autres extraits des registres sont inédits.

venait pas pour combattre, mais pour égorger, assassine le malade dans son lit. Il court ensuite dans la maison d'un ministre, nommé la Rivière. Ils étaient depuis longtemps en relation d'amitié. En entrant, le comte salue affectueusement la femme du ministre, et, sur son indication, il rejoint son mari dans le jardin. Il l'aborde, l'embrasse avec effusion, puis lui dit brusquement : « J'ai ordre du roi de vous tuer sur-le-ebamp. » Le malheureux demande quelques instants pour recueillir devant Dieu ses dernières pensées; Montsoreau y consent et le fait ensuite tombera ses pieds. Il va de là tuer deux autres ministres, De Coulaine et Delauney (1).

Cependant le bruit de ces exécutions se répand rapidement dans la ville. Les catholiques prennent les armes, et descendent sur les places et dans les rues « se marquant delà croix blanche à leurs chappeaulx. » Montsoreau, déjà couvert de sang, anime la populace. Les cadavres sont traînés à la rivière; on poursuit les huguenots de maison en maison ; le tocsin sonne dans les tours des églises (2).

Le massacre continua durant toute la matinée; mais nous ne savons pas quel fut le nombre des victimes. L'abbé Rangeard, qui, deux siècles après, flétrissait en termes généreux le crime des Valois et des Guise, s'écrie avec vivacité, en prolestant contre le récit du père Daniel : « j'aime à dire pour la gloire de ma patrie quelle se montra lune des moins ardentes à se souiller du sang de ses citoyens attachés à la nouvelle doc-

(1) Rangeard, p. 85. D'Aubigné, Hist. mur., t. u, p. 25.

(2) Louvet, t. i. f» 85 v°.

trine (1)! » Les laits ne nous permettent pas d'adopter ce patriotique sentiment. Louvct, il est vrai, ne nomme que sept protestants égorgés ou jetés dans la Maine. Mais il assure qu'à « celte prinse d'armes il fust tué grant nombre de huguenots('2).» Roger est plus explicite encore : « Cette fêle, dit-il, fut aussi chômée à Angers avec une grande cruauté. Jean de Chambes, comte de Monlsoreau, y étant venu avec une commission et ordre du roi pour exterminer les rebelles huguenots, il en fît pendre et noyer quantité : de sorte qu'on les jetait k pochées dans la rivière, le souvenir des méchancetés qu'ils avaient commises à Angers, dix ans auparavant, excitant la vengeance des catholiques ,3). »

Les classes éclairées ne prirent aucune part à ces affreuses tueries, œuvre d'une populace égarée par le fanatisme et par les odieuses provocations de Montsoreau. Le clergé ne s'y associa ni par ses excitations ni par sa présence. Les magistrats de l'hôtel-de-ville et du présidial firent mieux encore : au premier bruit de l'émeute , ils accoururent et s'interposèrent courageusement entre les protestants et les assassins (4). Sur leurs instances , Montsoreau et les massacreurs consentirent à suspendre le carnage, et convinrent d'épargner ceux des sectaires qui abjureraient leurs erreurs.

Aussitôt on publia à son de trompe, dans tous les carrefours, une ordonnance signée par Montsoreau, la Touche, le président Lesrat , le maire Deschamps , le lieutenant-

(1) Mémoires, p. 89.

(2) Journal, t. i, f° 85 r°.

(3j Hist. d'Anjou, p. 137.

( ii Rangeant, j>. 85.

général C. Louet, l'avocat du roi, François Grimaudet (1), l'échevin Toussaint Bault. « De par le Roy nostre sire, commandement à tous huguenots de la religion prétendue réformée se trouver, sur peine de la vie, au palays royal de ceste ville dedans deux heures après midy et sans armes, pour y recepvoir les commandements du Roy et de Monseigneur; et ce faisant et obéissant par eux dans ledict temps sont fait defîcnces à tous manans et habitants de ceste ville et tous aullres de quelque qualité et condition qu'ils soient de non offencer lesdicls huguenots en leurs personnes et biens. Et si est enjoinct à tous manans et habitants de ceste ville, quiauroienl retiré ou recelé aulcun desdils huguenots en leurs maisons , iceulx dénoncer et représenter dans ledict temps de deux heures sur peine de la vie (2). »

La foule remplit le Palais-Royal à l'heure indiquée. Nous n'avons pas le procès-verbal de la séance. Il paraît que la plupart des religionnaires, placés si brusquement entre la mort et l'abjuration, firent comme Henri de Navarre au Louvre , et crurent devoir se réserver pour la cause. Quelques-uns persistèrent courageusement dans la profession de leur foi. Le capitaine la Touche les fit conduire au château. La prison seule pouvait les soustraire au fer des assassins et c'était les sauver que de gagner du temps (3).

A l'issue de cette séance mémorable , le conseil de ville se réunit. La Touche cl Montsoreau présentent les lettres

(1) Rangeanl, Mémoires, p. 87, assure que l'illustre jurisconsulte eût péri sans l'intervention des magistrats, qui l'arrachèrent à la foule.

(2) Registres, an 1572, 29 août, f« 103 v°.

(3) Rangeant, p. 86.

qu'ils ont reçues de Puygaillard. Les échevins ne les discutent point, mais se contentent d'arrêter une série de mesures nécessaires pour maintenir l'ordre.

« Les gardes anciennes et accoustumées es troubles précédents tant par les layez que par les ecclésiastiques seront reprises , faicles et continuées par les manans et habitants layez et ecclésiastiques, sous la charge et commandement du maire et des capitaines des paroisses et clergé à ce commandés , ordonnés et députés en ladicte assemblée ; et est enjoinct commencer lesdictes gardes dès les sept heures du soir de ce jour, laquelle heure de sept heures passée est deffendu à toutes personnes de quelque qualité qu'elles soient , de n'aller et marcher par ceste ville , en armes , et en plus grand compaignée que de deux ou trois au plus, sur peine de la vie. Et oultre est enjoinct et commandé à tous lesdicts manans et habitants d'avoir à tenir chandelles ou aultres lumières ardentes à leurs fenêtres, depuis ladite heure de sept heures jusqu'à quatre et environ cinq heures du matin , à la peine de 50 solz d'amende. Ordonné que doresnavant et par manière de prévision, et jusques aultrement en soit ordonné, il sera le jour faict ouverture de deux portes seullement, l'une de çà Faullre de là les ponts, et qu'elles s'ouvriront alternativement, ainsy que par ledict maire sera ordonné. Aussi est enjoinct à tous bateliers et aultres aiant batteaulx, les retirer et tenir en ville, et deffendu de nous passer et repasser aulcuns , sous peine de 50 livres d'amende et de confiscation des batteaulx (1). »

Les magistrats municipaux avaient été surpris par la

(t) Registres, an 1572, 29 août, f° 100 r°.

soudaine explosion de rémeute ; ils eurent du moins la gloire d'arrêter l'effusion du sang au bout de quelques heures. La sagesse de la charte qui confiait le pouvoir à la bourgeoisie reçut ainsi une éclatante consécration. Sous celte influence modératrice, le peuple rentra dans ses quartiers sans avoir assouvi ses colères. Le lendemain, 30 août, il y eut encore quelques meurtres : trois huguenots furent jetés à la rivière ; mais l'orage se calma peu à peu dans les jours qui suivirent, et bientôt il n'en resta qu'un douloureux souvenir.

Monlsoreau lui-même sembla oublier ses ordres sanguinaires. Il adhérait aux sages ordonnances de l'Hôtelde-Ville, et les sanctionnait de sa -signature. Quelques compagnies, venues à sa suite, furent logées dans les maisons des protestants. Il fit publier à cette occasion une espèce d'ordre du jour.

« De par le Roy, Monseigneur duc d'Anjou el Monsieur de Montsoreau ,

« Il est faicl deffence à tous soldatz de prendre plus d'ung logis , et d'en prendre ailleurs que es maisons des huguenots ; èsquelles maisons d'y faire aulcunes forces ny viollences , d'y prendre ny transporter aulcuns biens meubles de quelque sorte que ce soit , ny rensonner aulcuns huguenots ny leurs femmes, sur peine de la vie (1). »

Les Angevins s'étonnèrent de voir Monlsoreau proléger, sinon les personnes, du moins les biens des protestants; on eut bientôt l'explication de celle modération imprévue.

Le maire enjoignit aussi aux capitaines de la milice de veiller sur les biens des protestants.

(I) Registres, 30 août, f° 105 v°.

« De par le Roy et Monseigneur,

« Il est permis à tous cappitaines des paroisses de cesle ville, leurs lieutenants, enseignes et aultres chefs et dizainiers de leurs compaignés de prendre garde si ceulx qui sont logés es maisons des huguenots se comportent modestement sans piller ni ranezonner leurs hostes , oster, transporter et enlever les meubles, et deffence auxdits huguenots de les destorner, transporter ny desgarnir leurs maisons, et à tous catholiques de les recepvoir et receler sur peine de la vie (1). »

Les violences avaient cessé, mais l'agitation se prolongea pendant plusieurs mois. Ce n'est pas en vain qu'une ville entière est réveillée en sursaut par des cris de mort, que des soldats violent brutalement les demeures des citoyens, et qu'on remue ces dernières couches de la société où dorment , comme une lie impure, toutes les passions mauvaises. Angers offrit longtemps le spectacle étrange, qui se reproduit toujours au lendemain des grandes émotions populaires. Les affaires étaient suspendues; le présidial avait fermé ses portes aux plaideurs (2) ; tous les bourgeois étaient sous les armes; les portes restaient closes, et les clefs passant, soir et matin , des mains du maire dans celles du connétable, traversaient la ville au milieu d'un cortège formidable (3) ; les magistrats , les échevins, les avocats, les marchands et jusqu'aux ecclésiastiques, portaient l'arquebuse soit aux portes, soit dans les corps de garde improvisés dans les divers quartiers (4).

(1) Registres, an 1572, f° 105 v°.

(2) Ibul. , f° 107 v«.

(3)Ibid., f° 10iv°.

(4) Ibid., f» 115 v».

Les masses catholiques murmuraient, irritées de trouver dans les membres du corps de ville et du présidial les protecteurs inattendus des hérétiques. Des listes de suspects couraient dans la ville, et l'opinion publique semblait exiger des proscriptions pour le rachat du parti qu'on épargnait à regret (1) Rien ne fil dévier les honnêtes magistrats de la ligne de conduite qu'ils avaient adoptée ; ils résistèrent .énergiqnement aux passions soulevées, et imposèrent à tous la modération qui les inspirait euxmêmes.

Le duc d'Anjou ne put triompher de leur généreuse résistance. Le 3 septembre, un échevin, Bault de Beaumont, arrivant de Paris, déclara « la volonté de Monseigneur estre que l'on lue tous les huguenols sans les emprisonner (2). » Il présenta en outre une lettre dont Puygaillard l'avait chargé, et qui renfermait implicitement le sens de l'ordre verbal. Elle était à l'adresse du maire et des échevins:

« Messieurs, encore que je m'asseure que vous pouvez eslre maintenant advertys de l'exécution que le Roy a faict faire en ceste ville des huguenots, si est ce que je n'ay voulu laisser pour cela de accompagner M. de Beaumont de la présente , pour vous dire que ledicl sieur de Beaumont vous fera le discours au long de ladicte exécution , et quelle est l'intention du Roy louchant ses aultres

(1) Louvet, t. i, f° 85, donne une liste de sept avocats « grandement suspects et dissimulez huguenots; » une autre de trois conseillers « suspeetz tenuz en réputation par les habitants catholiques d'estre libertins et traistres; » et une troisième de « treize marchands huguenots et séditieux. »

(2) Registre, an 1572, f° 108 r°.

villes, dont je vous prie le vouloir croire... Paris, 27 août(l). »

Le gouverneur n'osait pas sans doute, dans une lettre adressée aux magistrats municipaux , s'exprimer aussi crûment qu'il l'avait fait dans ses instructions a Monlsoreau et au capitaine La Touche. Cependant son langage, interprété par de Beaumont, n'en était pas moins clair, ni ses ordres moins formels. Mais le corps de ville passa outre, s'honorant pour la seconde fois par une patriotique et admirable désobéissance.

Ce Bault de Beaumont avait aussi apporté de nouveaux ordres à Montsoreau. Il s'en expliqua dans une lettre écrite au maire et aux échevins, et qui fut lue dans l'assemblée du 5 septembre. On connut alors les motifs de la réserve qu'il avait affectée à l'égard des biens des huguenots : « Messieurs, M. de Beaumont m'a dicl comme M. de Puygaillard m'a pryé faire mettre par inventaire les meubles des huguenots de vostre ville, et les faire mettre en la maison de ville et autres lieux que aviserez, jusqu'à ce que aultrement Monseigneur en ait ordonné. Ledicl sieur de Beaumont m'a dict que si ceulx que ordonnerez pour en prendre la charge ne le voulloient, lui baillant par inventaire qu'il le fera et en respondra. Il y en a beaucoup qui veullent jouer au plus fin , ce que feront si vous n'y faites prendre bonne garde. Et là où il a été caché et retiré des biens desdicts huguenots, faictes en faire la recherche, car Monseigneur en pourra bien faire plus de cent mil francs. Je vous prie y prendre garde, s'il n'y est faict diligence, ils osteront tout de leurs mai-

(1) Registres, an io'rl, f° 108 v°.

sons, comme ils ont déjà bien commencé. Ce sera double peine de le retirer de là où ils l'auront mis... A Touarcé, 4 septembre 1572. Signé Monlsoreau (i). »

Ainsi rien ne manque à l'odieux de la Saint-Barlhélemy. Le duc d'Anjou, un fils de France, héritier présomptif de la plus noble couronne du monde , calculait les produits du massacre, et comptait « faire plus de cent mille francs » en vendant, comme un juif du moyen âge, les dépouilles sanglantes des victimes!

Le prince n'eut pas cependant l'impudeur de traiter directement de cette affaire avec les écbevins. 11 resta caché derrière ses agents, et les mit seuls en mouvement pour satisfaire son odieuse cupidité. Il n'osa pas non plus blâmer la sage conduite des magistrats et l'inexécution de ses ordres. Le 5 septembre, instruit de ce qui s'était passé , il en témoignait hypocritement sa satisfaction. « Nos amez et féaulx, nous avons reçeu vos lettres du dernier jour du mois passé (2) , et entendu par icelles l'ordre qui a esté par vous mis pour la seureté de noslre ville d'Angiers. A quoy vous avez très bien faict pourvoir, et continuez cest ordre jusqu'à ce qu'il voussoilaultrement ordonné. Au regard des prisonniers que vous tenez, et qui sont dans le chasteau, vous les ferez garder jusques à ce que l'on sache quels ils sont et s'ils savent quelque chose de la conspiration (3) , pour selon cela en

(1) Registres, an 1572, f° 111 r°.

(2) Ces lettres n'ont pas été transcrites aux registres.

(3) On connaît le trouble de Charles IX après la Saint-Barthélémy et les variations de son langage ; après avoir essayé de rejeter l'odieux du massacre sur les Guise, il se résigna, sur les conseils de sa mère, à en prendre la responsabilité, cl déclara dans un lit de justice, le 28

estre faict la justice. Et avez très bien faict d'avoir faicl mettre leurs biens soubz la main du Roy noslre seigneur et frère. L'on vous fera sçavoir ce que vous en aurez affaire par le sieur de Puygaillard, que nous envoirons bientost par delà, et lequel vous fera aussy entendre plus particulièrement ce qu'il luy sera commandé pour le service de nostre seigneur et le vostre , que vous croirez comme nous mesme. Priant Dieu, etc. Paris, 5 septembre 1572. Signé Henry (1). »

Puygaillard adopte le même langage : « J'ai veu, écrivait-il le 6 septembre, par vos lettres ce qui s'est passé en vostre ville, et l'ay faict entendre au Roy et à Monseigneur, qui en ont esté très contents, et m'ont commandé m'en aller faire ung tour par delà, pour vous faire entendre particulièrement leur intention , ce que je eusse faict , n'eust esté que ma femme se trouve bien mal... Cependant je vous prie de vous tenir bien sur vos gardes, et renforcer les gardes des portes de la ville, car je me asseure que ceulx de la religion tascheront, par tous les moyens qu'ils se pourront adviser, de se saysir de quelque ville, pour faire cesser le cry de toutes ces exécutions, etc. (2). »

Si les magistrats qui avaient sauvé la ville étaient complimentés, Montsoreau, qui avait inondé Saumur de sang et poussé les habitants d'Angers à s'entr'égorger, recevait des félicitations assurément plus sincères. Le duc d'Anjou lui envoya, le jour même où il écrivait aux échevins, de nouvelles instructions : « Monsieur de Montsoreau ,

août , que tout s'était fait par ses ordres pour prévenir la conspiration de Coligny et des siens, qui voulaient exterminer la famille royale.

(1) Registres, an 1572, f° 112 v°.

(2) Ibid., f° 113 r».

j'ai receu vostre lettre du dernier jour d'aougsl dernier, par laquelle j'ai entendu le debvoir que vous avez faict delà, dont je suys très content, comme je suys de ce que les habitants de ma ville d'Angïers ont donné ordre à la seureté des portes. Et quant à ce que aulcuns de la religion vous ont mandé de se vouloir retirer, auxquels vous n'avez faict response , vous leur ferez entendre le vouloir et intention du Roy, qui a esté envoyé par tout le royaulme , ayant donné charge de vous en estre envoyé un double imprimé , suyvant lequel lesdicls gentilshommes se pourront conduyre et gouverner; s'ils le font, le Roy mondict seigneur et frère ne veult et entend qu'il leur soit meffaict ne mesdict en aulcune manière que ce soyt. Mais s'ils font le contraire et qu'ils s'arment et facenl les rebelles, ledict seigneur veut qu'on leur courre sus et qu'on les taille en pièces. Et sur ce, etc. 5 septembre 1572. Voslre bon amy, Henry (1). »

Ainsi on renonçait à l'idée d'un massacre universel. Ce grand crime resta inachevé et n'obtint pas le résultat qui l'aurait justifié aux yeux des disciples de Machiavel. Il fallait se préparer à combattre encore l'ennemi qu'on n'avait pu assassiner. Les documents se taisent sur la spéculation du frère du roi; il y a lieu de penser qu'elle fut menée à bonne fin. Je vois pourtant, dans le procèsverbal de la séance du corps de ville du 10 septembre, que le procureur du roi et de Monseigneur se plaignait du peu de zèle que les magistrats avaient mis à saisir les biens des huguenots « bien qu'il eût ci-devant requis plusieurs fois. » Il requiert encore « qu'il y soit pourveu

(1) Registres, an 1572, f° 113 \°.

et que les biens meubles des morts et des prisonniers soient saysis, inventoriés et mis en sûre garde, à la conservation des droits qu'il appartiendra (1). »

Puy gaillard vint enfin mettre la main aux affaires de son maître. Le 26 septembre , il fît enregistrer à l'hôtelde-ville la lettre suivante qui l'investissait de pleins pouvoirs. « Très chers et bien amez , s'en allant le sieur de Puy gaillard par delà , pour donner ordre à tous affaires , nous avons bien voulu vous escrire la présente, pour vous adverlir comme le Roy nostre très honoré seigneur et frère a faict entendre audict sieur de Puy gaillard son vouloir et intention, qu'il vous fera entendre, que vous croirez ; suivez et obéissez à tout ce que ledit sieur de Puygaillard vous commandera pour le service dudict seigneur et le nostre , dont ne vous ferons plus longue lettre, priant Dieu, etc. Paris, le 10 septembre 1572. Signé Henry (2). »

Puygaillard exerça donc pour la seconde fois la dictature; il n'en abusa pas aussi cruellement qu'en l'année i 563. Il avait trouvé les prisons du château encombrées de prisonniers; il les fit remettre en liberté (3). Si le gouverneur se montra moins barbare qu'on ne l'avait craint, il ne fut pas moins avide. Les exactions recommencèrent et on en imagina même d'un nouveau genre (4). La

(1) Registres, an 1572, f° 115 r°.

(2) Ibid., f° 119 r°.

(3) Louvet, t. i, f° 86 r°. Il se donna toutefois la satisfaction d'en jeter cinq dans la Maine.

(4) M. ibid. « Au moys d'octobre, les advocats d'Angers furent contraints par le roy de prendre des lettres d'offices de procureurs qui leur

plus lourde fut déguisée sous le nom de don gratuit offert au due d'Anjou (1).

Le temps était pourtant peu favorable pour demander à l'Anjou de nouveaux sacrifices. Les torcheurs de rot tes avaient reparu après la Saint-Barthélémy, infestaient les champs et entravaient le commerce. Les bandes indisciplinées de l'armée catholique , au lieu de se rendre promptemeut au camp de La Rochelle où les appelait le duc d'Anjou, s'arrêtaient aussi dans ces riches campagnes que dix années de malheurs n'avaient pas complètement ruinées (2). La Touche, le maire de la ville et le capitaine de la milice montaient à cheval , et dirigeaient les compagnies bourgeoises à la poursuite des malfaiteurs. Mais leur activité s'épuisait en vains efforts : la misère publique fournissait tous les jours aux bandes de pillards de nombreuses recrues. Ce fut une des crises les plus douloureuses de l'histoire d'Angers. La population, retenue par la crainte derrière les murailles , soumise aux vexations de l'étal de siège, était accablée par tous les maux à la fois, la guerre, la peste et la famine. Louvet voit dans ces calamités le châtiment mérité de son siècle : « Le peuple, dit-il, estoil méchant et endurcy à mal, et celuy qui estoit le plus méchant on l'estimoit le plus, et esloit honoré et respecté et le plus prisé, et esloient le

coustèrent à chascun vingt-cinq livres et cent soixante-six advocats qui en prindrent. »

(1) Registres, an 1572, 16 décembre, f° 133. Une assemblée générale vote une somme de 50,000 livres, sur laquelle le clergé offre 10,000 livres.

(2) Louvet, t. i, f- NT

plus souvent les plus méchants pourveus des eslats de judicalure et les gens de bien méprisez , comme aussy il y avoit un grand nombre de gens d'église despravez. » Cependant l'indocile sergenl-royal ne se courbe pas avec résignation sous la main qui le trappe. La dépravation des hommes, la colère du ciel, la stérilité accidentelle de la terre ne lui suffisent pas pour expliquer la disette. Il s'en prend aux accapareurs : ce mot s'échappe toujours le premier de la bouche du peuple qui souffre. « Il y avoit de gros richards, masgoz et marcouz qui cachoient tous leurs bleds , qui estoient bien ayses de veoir la cherté , et qui eussent bien voullu que le bled eut vallu cinquante livres ou plus chascun septier; les noms desquels méchants riches s'ensuivent... » Louvet en nomme quatre (1).

La guerre était évidemment la cause principale de la misère. Vers la fin de juin, on apprit que la paix était pour la quatrième fois imposée aux catholiques par l'héroïsme indomptable des sectaires calvinistes. On ne se trompa point sur le motif qui portait la cour à lever le siège de La Rochelle. On savait que le duc d'Anjou était depuis un mois le roi élu de Pologne; une pompeuse ambassade , conduite par l'habile négociateur Montluc, s'approchait de France. Les catholiques de la classe de Louvet ne pardonnèrent point au duc d'avoir accepté une sorte de défaite, afin d'aller plus vile mettre sur sa tête une couronne royale. On peut dire , si le Journal exprime fidèlement le sentiment des masses, que l'impopularité de Henri III date de la paix de La Rochelle. Louvet laisse éclater son indignation et sa douleur. « Ils estoient près

(1) Louvet, t. i, f« 89 v°.

d'entrer dedans de tant que les traislres huguenots n'en pouvoient plus; mais l'avarice d'une couronne et d'ung royaulme de Poulogne fut cause par l'artifice tant des huguenots que des traislres , dissimulez et faulx catholiques qui esloient devant pour le Roy, que ledict siège fusl levé... dont les catholiques du royaulme de France esloient grandement irritez , que pour raison de grands subsides et emprunts qu'il le voit sur son peuple, lesquels au lieu de bénir Dieu pour luy, donnoient au Roy de Poulogne des mallédiclions , et disoient que le Roy de Poulogne finiroit malheureusement, d'avoir préféré une couronne et ung royaulme du monde à ung royaulme éternel et infiny (1). >,

La bourgeoisie angevine , moins sensible au point d'honneur de parti, ne sut pas mauvais gré au duc d'Anjou d'avoir mis un terme à ces luttes désastreuses. Peut-être aussi était-elle secrètement flattée de voir ce prince renouveler les glorieuses traditions du pays, en ajoutant à sa couronne de duc d'Anjou un diadème de roi. Lorsque Puy gaillard annonça à lliôlel de-ville (13 juillet) que le roi de Pologne, revenant du camp, passerait par la capitale de son apanage, on décida, séance tenante, que, par dérogation aux usages, messieurs de la justice, le maire , les échevins et les plus notables habitants iraient jusqu'aux Ponts-Tle-Cé , « à cheval et de robe courte pour grallifier Monseigneur (12). » Le lendemain, 14 juillet, la cavalcade bourgeoise recevait, sur les bords de la Loire, le roi de Pologne , le roi de Navarre , le duc d'Alençon et

(1) Louvet, t. i, !" 90 r°.

(-2) Registres, an 1573, I- 205 r°.

le duc de Guise, et après les avoir harangués , les ramenait à Angers (1).

Malheureusement les princes ne venaient point seuls. Leurs soldats remontaient à leur suite vers le nord et en passant * pilloient et gaschoicnt tout le pais, emmenoient tous les bestiaux et rançonnoient le pauvre comme s'ils eussent esté en la Turquie ou en ung pais de conqueste. » Pour les éloigner des environs d'Angers, il fallut leur distribuer une somme de 4,000 livres tournois (2). La paix ne soulagea donc pas les souffrances du peuple; un hiver rigoureux les porta bientôt à leur comble. Le blé manqua toul-à-fait « et les pauvres esloient contraints de manger l'herbe et des racines par les champs, qui mouroient de faim (3). »

Dans cette affreuse situation , les magistrats municipaux sollicitent l'intervention du roi. Un des gentilshommes les plus considérés du pays, J. du Bellay, de cette grande famille angevine qui donna à la France du xvie siècle des hommes d'Etat, des poètes, des historiens, des administrateurs , est chargé de porter à la cour les doléances et les vœux de l'Anjou. Charles IX parut touché des malheurs de la province qui avait si bien accueilli sa brillante adolescence. J. du Bellay rendit compte aux échevins de l'audience qu'il avait reçue. « Messieurs, il a pieu au Boy me vouloir oyr... et après luy avoir faict entendre de vifve voix, en la présence de la Boyne-mère et de Messieurs de son conseil privé, labonne vollonté de ses subjects

(1) Registres, an 1573, f° 205 v°.

(2) Louvet, t. i, f° 90 v°.

(3) kl. ibid

dudicl pais qu'ils ont de luy rendre l'obéissance telle que Dieu le commande, et aussi particullièrement et par plusieurs fois lui avoir dict les pertes, les exactions et les gendarmeries et générallement de touttcs choses de quoy le païs est foullé et oppressé , il m'a commandé de vous faire entendre que son intention et voulloir a toujours esté de vous eslre aussi bon roy que tous ses prédécesseurs, mays qu'il a esté conlraincl pour ces malheureux troubles faire beaucoup de choses oullre sa volonté, mays qu'à l'advenir il y donnera tel ordre que tout son peuple cognoislra l'affection qu'il y porte. Et de faict, Messieurs, je vous puys asseurer pour l'avoir veu par l'espace de quinze jours que j'ai esté à la court, la plus grande partye du jour il est attentif à ouyr et entendre les doléances de son peuple , de faezon que j'espère avecques l'ordre de Dieu , que bien tost vous en cognoistrez par effect. De vous en mander par le particullier, je ne puys encore, pour ce qu'il délibère de faire un édict général en la présence de tous les princes et seigneurs de son conseil. Il m'a dict qu'il m'envoyra le tout pour le vous faire entendre , où je ne feray faulte d'en solliciler la despesche en mon pouvoir, etc. Paris, 16 janvier 1574 (1). »

Il me semble que la lellre du gentilhomme angevin jette quelque intérêt sur la physionomie si triste de ce malheureux prince, qu'une mort trop prompte empêcha d'effacer par des actes utiles le souvenir de la part qu'il avait prise aux forfaits de sa mère. Le jeune souverain , dont l'excellent naturel avait fait naître tant d'espérances, songeait il enfin aux devoirs sérieux de la royauté? Cher-

I) Registres, an 1574, î° m

chait-il à échapper aux remords par le travail , ou n'obéissait-il , en étudiant les affaires, qu'à un de ces accès d'activité fiévreuse dans lesquels il se trompait lui-même en espérant vainement tromper la mort? Quoiqu'il en soit, Charles IX n'eut pas le loisir de donner suite aux louables intentions qu'il avait manifestées. Les complots des protestants , du duc d'Alençon , des Montmorency et enfin les commencements d'une cinquième guerre civile troublèrent les derniers mois de sa vie. 11 succomba, le 20 mai 1574, aux atteintes de cette cruelle maladie dans laquelle son âme épouvantée reconnaissait les représailles mystérieuses de la Saint-Barthélémy (1).

(1) Louvet, dont l'esprit est encore imbu des plus grossières erreurs du moyen-âge, attribue la mort de Charles IX à un envoûtement. « Environ la feste de Pasques, audict an, la conjuration des huguenots contre le roy fust découverte , dont y en eust de grands qui en furent en peine, et comme méchants bourreaults et traistres charmèrent le roy, et fisrent une statue de cire qui estoit faicte de sa grandeur et ressemblance, qu'ils picquoient en tels endroicts que bon sembloit aux méchants huguenots enchanteurs , et charmèrent tellement que l'endroict qu'ils picquoient laditte statue, sy c'estoit en la teste, il avoit doulleur en la teste , et ainsy aux aultres endroicts du corps , et ainsy tisrent martire le bon roy Charles neufviesme , auquel Dieu fasse pardon et miséricorde; et que soit son bon plaisir d'extirper l'hérésye et huguenots de France , comme estant persécuteurs et ennemys du roy de France. » Journal, t. i, f° 92 r°.

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