CHAPITRE VII
Dernier voyage du duc d'Anjou à Angers. — Disgrâce des lieutenants de Bussy. — Apogée du régime municipal. — Mairies de Jean Ayrault et de François Bitault. — La haute bourgeoisie gouverne. — Luttes animées entre elle et le présidial. — Le parlement de Paris se déclare contre elle : réduction de l'échevinage, favorable à la Ligue. — Concile d'Angers. — Mort du duc d'Anjou.
Les cinq années , qui s'écoulèrent entre la mort de Bussy et celle de Monsieur, furent une sorte de temps d'arrêt dans les luttes des grands partis religieux et politiques. Ils semblaient avoir ajourné, d'un commun accord, les batailles décisives à l'époque où les événements poseraient , en quelque sorte , d'eux-mêmes la question de la succession au trône.
Cette trêve prolongée, à peine interrompue par la courte
guerre des amoureux, fut pour Angers l'époque du plus complet développement de la constitution municipale. Comme terre apanagée, l'Anjou avait deux souverains, et en réalité n'était gouverné par aucun d'eux. Le roi n'intervenait que pour l'impôt et pour les faits de haute administration. Le duc, absorbé par ses projets de conquête ou par les négociations de son mariage, ne s'occupait que de loin en loin de ses possessions de France. Dans ses rares visites à Angers et dans sa correspondance, il s'appliquait, en prévision de ses besoins, à se concilier les cœurs : il honorait l'échevinage, ménageait ses susceptibilités, s'ouvrait à lui de ses desseins, prenait ses conseils et semblait considérer les bourgeois, non comme des sujets, mais comme des alliés. La commune, placée ainsi entre deux souverains, dont l'un avait les mains liées et dont l'autre cachait volontairement le sceptre, s'éleva promptement au plus haut degré de l'indépendance.
Le duc vint lui-même, le 15 janvier 1580, installer le nouveau gouverneur. Il fut reçu par Jean Ayrault, qui occupait alors la première magistrature municipale. C'était un des hommes les plus distingués qu'ait produits l'échevinage d'Angers. Étroitement uni à son frère, l'illustre lieutenant-criminel (1), il partageait les principes élevés, les habitudes laborieuses, les goûts littéraires de ce dernier. Ses talents d'administrateur, son dévouement actif aux intérêts de la cité, sa science des affaires, son courage civil, en firent le véritable chef de la haute bourgeoisie. Réélu quatre années de suite (1578-1581), il garda le premier rôle, et exerça une influence toute puissante
(i) Ménage, Vite Pétri Œrodii, p. 35.
jusqu'au jour où la chule de la constitution livra la commune aux ligueurs.
Jean Ayrault profita de la présence du souverain pour délivrer la ville de Tilly et de Saint-Ceval. L'esprit de Bussy s'était perpétué dans ses deux lieutenants. Leurs soldats , mis au-dessus des lois par une odieuse connivence , commettaient impunément les plus révoltants excès. Les plaintes de la population étaient jusqu'alors restées impuissantes. Le 5 février, les procureurs des paroisses s'étant réunis pour discuter deux nouveaux impôts établis par le roi (1), le maire, l'ordre du jour épuisé, improvise une enquête sur les oppresseurs de la commune. Les députés du clergé, étonnés de cette proposition inattendue, s'abstiennent prudemment, déclarant qu'ils n'ont reçu aucun mandat à cet égard. Les représentants des paroisses, moins circonspects, déposent tour à tour contre les gouverneurs de la ville et du château : ils ont, nonobstant appel, emprisonné des bourgeois au château; ils ont insulté le président, les officiers de justice, l'évêque; on a fait au château de la fausse monnaie ; les soldats ont tué six habitants de la ville; ils ont volé dans les maisons; ils ont fait violence à d'honnêtes femmes, etc. Le greffier ayant inséré au procès-verbal les griefs de toutes les paroisses , le maire déclare qu'il portera lui-même au duc les résultats de l'enquête, et que, pour assurer plus d'autorité à ses plaintes, il se fera accompagner du président, des échevins , de messieurs de la justice et d'un certain nombre de notables (2). Trois jours après, 8 février, l'imposante députation était reçue par le prince. Le président
(1) Registres, an 1580, f° 206 r°.
(2) Ibid., f°s 206 à 210.
Lesrat prit la parole et exposa la longue série des « volleryes et insollences des sieurs Saint-Ceval et de Tilly. » Monsieur accueillit les notables avec sa grâce ordinaire ; il promit de faire justice. Saint-Ceval fut en effet privé de son commandement et remplacé par du Hallot. Le duc , qui n'épargnait rien pour se rendre populaire, mit le comble à la satisfaction des habitants en leur permettant de visiter la redoutable bastille, dans laquelle s'était si longtemps cachée la tyrannie du gouverneur. Toute la population s'y porta et « pénétroit, dit Louvet, sans qu'il n'y eust aulcuns gardes à la porte, qui donna une grande joye aux habitants (1). » Quant à de Tilly, il avait apparemment plus de crédit; il fut maintenu à son poste. Mais il restait en sous-ordre, dans l'étroite dépendance de Cymiers, et avec des instructions qui le forcèrent de modifier sa conduite (2). Il ne s'éleva désormais aucune plainte contre lui.
Monsieur séjourna à Angers jusqu'au 20 avril suivant; il avait réparé en partie les maux faits par ses premiers agents; les nouveaux entretinrent une entente vraiment cordiale avec le conseil de ville. Les bourgeois reconnaissants paraissent avoir sincèrement aimé le duc; ils protestaient dans toutes leurs lettres de leur dévouement et de leur affection (3). Il est vrai pourtant qu'ils s'en tenaient volontiers à de chaleureuses assurances.
(1) Louvet, t. i, f° 127 r».
(2) Registres, an 1580, f° 223 v°. « Sur les plainctes qui cy-devant luy avoient esté faictes des garnisons , foulles et oppressions que ce pais avoit souffert , Monseigneur a donné tel ordre qu'il n'y aura à l'advenir aulrune occasion de plaincte. »
(3) Ibid., f° 22P> r°. « Nous vous remercions très humblement de
Le mauvais succès de la première campagne du frère du roi, loin de le décourager, n'avait fait qu'irriter ses désirs. Au mois d'août, une ambassade vint lui offrir, au nom de Messieurs des États des Pays-Bas, la couronne de duc de Brabant (1). Ses agents se répandirent aussitôt en Anjou et dans les provinces voisines, pour y faire des enrôlements^). On eut moins de peine à trouver des hommes que de l'argent. Les bourgeois. d*Angers se montrèrent peu disposés à prouver la sincérité de leurs protestations. Le maire présenta à l'assemblée des étals, le 19 septembre , une lettre du duc , adressée à Messieurs de la justice et du corps de ville et aux manants et habitants « pour eslre secouru par prest de quelque notable somme de deniers pour luy subvenir es -affaires urgentes de Flandres (3). » Jean Ayrault, qui était, à ce qu'il semble, fort attaché au duc d'Anjou, appuya la demande avec beaucoup de chaleur. Il fit valoir < les commoditez que
l'assurance que vous plaist avoir de nostre ridellité envers vous , laquelle nous vous garderons de tout nostre pouvoir, jusques au dernier soupir de nos vies. »
(1) Il eut la pensée de promener les ambassadeurs dans les terres de son apanage. « Vous pouvez asseurer, écrivait-il aux échevins, à la date du 12 août, que ne sçauriez jamais vous amploier en chose qui nous aportast plus de plaisir et contentement, qu'en leur faisant tout l'honneur qu'il vous sera possible, les respectant et faisant tel et si bon accueil que si nous-mesme nous y estions en personne, comme nous vous en prions... » Registres, an 1580, f° 253 r°. Les ambassadeurs ne vinrent pas à Angers.
(2) Registres, an 1580, f° 257 r°. Le duc écrit lui-même aux échevins qu'il a donné des ordres pour que les capitaines évitent, en se dirigeant vers le nord, les routes de l'Anjou.
(3) Ibid., fo 259 r*.
ce païs d'Anjou en tirera, et mesme l'exemption présente de la levée et passaige des gens de guerre par le moien de Monseigneur, qui faict touttc démonstrance d'aymer, chérir et favoriser ce païs d'Anjou plus que nul autre province de son apanaige. » Il invita la compagnie « à entrer volontiers en ce secours pour le bien propre et utilité qui en pourra venir; que faisant au contraire, il pourroit encourir l'indignation de Monsieur, qui seroil beaucoup plus préjudiciable que le prest qu'il demande, dont il offre bailler bonne asseurance de le rendre au terme qu'il sera advisé , en quoy n'y a incommodité aulcime, puisque mesme il y veult porter intérest (1). » Le maire espérait sans doute, en présentant l'emprunt sous des couleurs si favorables, le faire voter par acclamation. Mais les députés des paroisses contenaient facilement leur enthousiasme, lorsqu'il s'agissait de leurs deniers. Ils se bornèrent à répondre « qu'ils n'avoient point charge de rien décider là-dessus. » Jean Ayrault ne se découragea pas, et, précisant plus nettement la question , proposa un chiffre que les procureurs devaient soumettre aux paroisses : « 5,000 escuz qui seront empruntés et pris à intérêt des plus volontaires de ceste ville. » Puis, donnant l'exemple, afin d'entraîner les souscripteurs, il s'inscrivit pour une somme de 500 écus; deux échevins s'engagèrent aussi pour une somme égale.
Malgré le "zèle du premier magistral, l'emprunt échoua complètement dans les paroisses. On se défiait sans doute de la sincérité du prince, et les financiers angevins craignaient d'aventurer leur argent, en le niellant dans les
(1) Registres, an 1580, f> 259 r°.
mains d'un débiteur si haut placé. Jean Ayrault multiplia en vain les convocations ; les assemblées des 23 et 26 septembre et des 3 et 10 octobre ne produisirent aucun résultat : elles n'étaient pas en nombre (1).
Mais le maire était homme de décision ; il voulait en venir à ses fins. Le 11 octobre, il prit, en conseil de ville, la conclusion suivante : « Après qu'il ne s'est trouvé aulcun moien apparent de pouvoir" recouvrer à intérest les 5,000 escuz, qui ont esté accordez estre preslez à Monseigneur duc d'Anjou par les habitants de ceste ville, a esté advisé qu'il sera faicl un rollc des plus aysés et plus volontaires habitants, qui seront particulièrement invitez à comparoir au logis de M. de Tilly, et leur seront faictes remonslrances pour les inviter à faire prest, chascun selon leurs volontés, pour ensemblement faire ladite somme de 5,000 escuz, et auxquels seront baillées les asseurances, comme est porté par les conclusions précédentes (2). »
Au moment où l'appel, fait par le duc d'Anjou à l'affection et à la confiance des bourgeois d'Angers, aboutissait ainsi à une sorte d'emprunt forcé, le roi intervint tout à coup d'une manière inattendue. Il permettait, par lettres patentes du 5 novembre , aux villes de l'apanage, de faire un don gratuit à son frère, et autorisait celui-ci à l'accepter (3).
Les paroisses, chose singulière, ne parurent point répugner à la discussion de cet impôt qui se présentait sans déguisement. Le maire était parvenu à recueillir pour le
(1) Registres, an 1580, fos 261, 262, 263 v°.
(2) Ibid., f<>265r0.
(3)Ibid., f<> 296 r°.
prêt une somme de 4,000 écus. L'assemblée générale du "26 décembre décida , sans aucune opposition , que ces 4,000 écus « passeroient en don gratuit » et seraient immédiatement égaillés pour que les prêteurs fussent remboursés (1). Mais le duc s'était ravisé. Un sieur de Mora, chargé de ses instructions, assistait à la séance. Il exposa que « Monsieur élant en grande nécessité d'argent, et son armée, campée sous Cambrai , se débandant faute de vivres et de solde » la somme qu'on venait de voler ne pouvait suffire aux besoins de la campagne. En conséquence, il était d'avis "d'envoyer au prince les 4,000 écus prêtés, sans préjudice du don gratuit. L'assemblée céda, et une conclusion maintint simultanément le prêt et le don (-2).
Le maire avait enlevé le vote ; mais il ne le fit pas exécuter sans peine. Non seulement les habitants mettaient une grande lenteur à s'acquitter, mais ils essayaient de revenir sur la décision, qui leur avait été surprise. Vers la fin de l'année 1581 , le don gratuit n'était pas encore entièrement recueilli. Les paroisses tenaient isolément des conciliabules très agités. Le conseil des échevins se sentit un instant menacé dans son existence, comme un parlement dont les actes sont discutés par des clubs. Jean Ayraull, élu maire pour la quatrième fois, sauva, par son énergie, l'autorité de l'échevinage. Une ordonnance dispersa les assemblées partielles et imposa silence aux agitateurs (3). La conclusion relative au don gratuit eut son effet.
(1) Registres, an 15SO, f° 292 r°.
(3) Registres, an 158), f° 383 rn.
Ce fut la seule fois que la contrainte fut mise en usage dans l'intérêt du prince , et encore fut-elle exercée par le maire. La province n'eut pas d'autre exaction à reprocher au duc. Pendant les quatre années qu'il poursuivit, avec divers succès, son entreprise sur les Pays-Bas, il n'eut recours qu'en deux circonstances, et pour de pressantes nécessités, à la libéralité de ses sujets d'Angers. 11 ne leva pas sur eux, pour aller conquérir un royaume à la France, autant d'argent que Bussy en avait extorqué, pour nourrir quelques compagnies inoccupées. Les bourgeois, inspirés par les considérations un peu étroites du patriotisme local, et, regardant l'affaire des Pays-Bas comme une folle aventure dont ils ne voulaient point payer les frais , repoussaient systématiquement les plus modestes réquisitions (1). Le duc n'en montrait aucun ressentiment, et ne semblait pas trouver mauvais que ses bourgeois fussent jaloux de leurs franchises jusqu'à le désobliger. 11 restait en termes affectueux avec les échevins, et ne laissait échapper aucune occasion de mettre ses actes d'accord avec son langage. La commune en eut la preuve dans deux faits assez importants.
Malgré les compromis successifs, les haines des partis restaient si vives, qu'il suffisait d'une étincelle pour rallumer la guerre. Quelques propos inconvenants de Henri III sur sa sœur, Marguerite de Navarre, avaient provoqué la guerre dite des amoureux (15 avril au 26 novembre 1581). Le duc d'Anjou, dont les discordes civiles contrariaient
(1) On lui refuse, par exemple, quelques chevaux et des charrettes dont il avait besoin « pour mener son attirail en l'armée qu'il fait dresser. » Registres, an 1581, fos 341, 34.4.
les projets personnels, s'était hâté d'intervenir, el la paix de Flcix avait été son ouvrage (1) Bien que la religion n'eût pas été sérieusement en cause dans celte lutte , les protestants reçurent cependant de nouveaux avantages. Ceux de l'Anjou s'autorisèrent de redit pour reproduire la requête qui avait échoué l'année précédente (2). Le duc, soit qu'il voulût ménager les gentilshommes calvinistes, dont il avait besoin , soit que, tout entier à ses plans de campagne , il traitât légèrement cette affaire , oublia les décisions précédentes, et autorisa l'ouverture d'un temple à Cantenay (18 juillet 1581). Le roi agit avec la même élourderie ou la même indifférence, et confirma cette concession par lettres patentes du 6 juillet (3). A cette nouvelle, les échevins, les procureurs des paroisses, Messieurs de la justice, le clergé, s'assemblent en tumulte, prolestent contre l'ordonnance surprise par les religionnaires, et envoient des députés au roi et à son frère. Le duc était alors en Flandre. Il reçut dans son camp les représentants de la commune, accueillit leurs
(1) Ce succès le flattait beaucoup; il le rappelle avec complaisance dans ses lettres. « La continuation des désordres nous menacerait plus que jamais, s'il n'eust pieu à Dieu par sa grâce et bonté nous regarder en pitié, et me mettre le moïen ès-mains avec lequel, par sa saincte assistance, il m'a donné de réconcilier et réunir les cœurs des ungs et des aultres; à quoy je me suys avec tant de soing et de diligence employé qu'enfin la paix s'en est ensuivie qui, par sept batailles sanglantes, tant d'edicts et aultres expédients, n'avoit sceu prendre pente dedans nos cœurs. «Lettre auxécbevins, datée d'Anvers, 10 février 1582, dans les registres, an 1582, f° 435.
(2) Registres, an 1581, f° 253 r°. Cette fois, la requête était signée par des gentilshommes.
(3) Ibid., ï" 356 r.
remontrances, et n'hésita pas à revenir sur sa décision. Il ordonna à Tilly de faire une enquête, et, sur son rapport, pria le roi de retirer ses lettres patentes (1), ce qui eut lieu le 15 janvier 1582.
Le 4 décembre 1581 , Tilly mourut à la suite d'une chute de cheval. Jean Ayrault et les échevins profitèrent de celte circonstance pour se délivrer du surveillant incommode que le prince laissait auprès d'eux sous le litre de gouverneur de la ville. En transmettant la nouvelle de l'accident, ils eurent soin de rappeler au duc que la charte réservait aux magistrats municipaux la garde de la cité. D'ailleurs, la paix ayant été rétablie par ses soins , il n'y avait plus aucun péril h craindre ni à conjurer. «Nous vous prions, ajoutaient-ils, de ne nous donner aullre maître que vous , Monseigneur, à qui sur nos vies nous garderons toulte obéissance et fidellité. Nous ne vous demandons rien que ce qu'il vous a plu cy-davant nous promettre ; joinct que vous avez par decza avec nous M. du Hallot auquel, quand il vous plaira ordonner quelques commandements pour nous faire sçavoir de voslre part, nous obéirons très volontiers, et les exécuterons aussi diligemment que s'il y avoit en ce gouvernement un lieutenant exprès pour cest efïect. Encore que ce nous soit honneur d'avoir parmy nous quelque seigneur notable de vostre part , en qualité de lieutenant, vous nous permettrez, s'il vous plaist, de dire qu'il est bien diffîcille que soit sans charge sur ce païs, qui sera toujours plus grande de deux que d'un seul (2). » Le duc répondit de Londres, et, avant même d'étudier la question assez délicate qui lui
(1) Registres, an 1581, f°* 351, 358, 360.
(2) Registres, an 1581, 8 décembre, f° 391 r°.
était soumise , il se hâta d'acquiescer avec sa déférence habituelle aux désirs des bourgeois. « Messieurs , aiant entendu le decez du sieur de Tilly, auquel j'ay beaucoup de regret, pour l'avoir toujours congncu fort ridelle et affectionné à mon service, je vous ay bien voulu faire responce sur la prière et rcqueste que vous me faictes de ne point pourveoir à la place de gouverneur, tant au préjudice de la promesse que vous dites que je vous ay faicte, que pour en donner la charge au sieur du Hallot. Sur quoy, je vous diray que, estant icy pour affaires qui me sont de telle importance que chascun sçait, ma délibération est de ne toucher à aulcunc résolution des aultres qui touchent à mon particulier en France et principallement de mes affaires. Et partant, en attendant que j'ay fini, je mande audict sieur du Hallot qu'il commande ce qu'il cognoistra nécessaire et estre de mon service dedans la ville comme il faict au chasleau , me fiant en vous de la garde d'icelle, et s'il advcnoil quelque remuement, ce que je ne pense, vous recevriez son commandement comme le mien, continuant la bonne amitié et intelligence que je voys estre entre vous et lui, dont j'ay receu un extrême et grant contentement. C'est ce que je vous ordonneray pour le présent, et croyez que tiendray en singulière recommandation voslre soullaigement et conservation de vos intérêts... Londres, 20 décembre 1581 (1). » Leduc ne retira plus celle concession provisoire ; il la confirma même définitivement par un brevet que du Hallot présenta aux échevins le 23 août 1582 (2).
(t) Registres, an 1582, f° 403.
(2) A partir du mois de juin 1 582 , les registres n'ont plus de pagination ; je ne donnerai plus d'autre indication que In date.
Je ne voudrais pas qu'on se méprît sur ma pensée : si j'insiste sur ces faits , ce n'est pas que le fils de Catherine soit à mes yeux un nouveau René, et je ne prétends point trouver dans ses sentiments de bonté naturelle l'unique explication de sa conduite. Ses prévenances à l'égard des bourgeois étaient sans doute très intéressées. C'est même pour cela qu'il m'a paru utile de les constater : on ne pourrait fournir une meilleure preuve de l'importance acquise, au milieu des troubles, par "la classe moyenne. Déjà nombreuse , ayant dans ses mains l'industrie et le commerce, les universités et les parlements, la bourgeoisie, également étrangère aux passions aveugles de la foule et à la turbulente ambition de la noblesse, aurait pu, dès le xvie siècle, être un large point d'appui pour un gouvernement intelligent et libéral. Le duc d'Anjou pressentait-il confusément le rôle destiné dans l'avenir au tiers-état? Il est du moins curieux de le voir, en toute occasion, rendre implicitement hommage à celle puissance nouvelle. Il se préoccupe de l'opinion deséchevins d'Angers; il les presse de repousser les accusations semées contre lui par les ennemis de la France; il leur expose ses actes, ses vues, ses plans; il les prie de croire qu'il ne songe , dans ses entreprises, qu'aux intérêts et à la splendeur de la patrie ; on dirait presque d'un prince constitutionnel, développant devant un parlement son programme politique (1).
(1) Le 15 février 1582, au retour de Londres, où, pendant trois mois, la fantasque Elisabeth , partagée entre l'amour et la politique , lui avait fait jouer un rôle ridicule , le duc, se sentant devenu la fable de l'Europe, écrit d'Anvers une longue lettre justificative aux échevins. Registres, an 1582, f° 4-35 et suiv. Je regrette que l'étendue de cette pièce
Il est douteux que les échevins fussent bien familiers avec les questions générales dont les entretenait le prince. Ils ne portaient guère leurs regards si haut et si loin. Toutefois , par suite même des malheurs publics , le gouvernement d'une commune était devenue une école politique, où se pouvaient former des hommes d'état. Concilier par de sages tempéraments deux partis également passionnés et toujours en présence, trouver des ressources pour la guerre, lutter pendant la paix contre les exacleurs , répartir équilablement les charges croissantes de l'impôt ,
curieuse ne nie permette pas de l'insérer tout entière. J'en citerai un passage. Le prince, après avoir établi que le guerre des Pays-Bas est le seul moyen de mettre un terme aux guerres civiles, développe ses idées sur l'équilibre européen et sur l'alliance anglaise : « Aussi ne me suisje exposé à tant de dangers avec infiniz travaulx, sans avoir esgard à la qualité de ma personne , que pour le désir et affection qui est en moy de vous asseurer la paix, bien et repos que je vous ay procuré : ce qui ne peut estre que par les moiens que je tiens maintenant, en m'opposant à la grandeur de celluy qui , par son insatiable ambition , s'impatronise illicitement en Roy de Portugal , car il n'eust jamays aucun droict, essayant, jusque^ à ce que ses usurpations luy soient assurées, de nous entretenir d'une feincte et dissimulée amitié, pour nous rendre par après plus facilement soubz la mesme servitude et tyrannie, où il prétend assubjellir les aultres. Prenons donc l'occasion pendant qu'elle se présente, et considérons le danger qui nous menace, si nous souffrons que la puissance d'un prince voisin, quand bien il scroit ami, croisse si desmesurément qu'il puisse donner la loy à qui bon luy semblera , estant très certain que la seureté des grands estatz ne gist qu'en ung contrepoids esgal de puissance, ne servant l'accroissement et grandeur de l'un que d'affaiblissement et ruisne à l'aultre. Mais j'espère que Dieu me fera la grâce de déjouer ses pemicieulx desseings; dont je me rendray tant plus certain par l'accomplissement de mon mariaige avec la Royne d'Angleterre, par moy si instamment poursuivv que j'en espère une bonne yssue. Ainsy joignant d'amitié par ung si ferme lien
c'était là assurément une tache difficile qu'on ne remplissait point sans acquérir une assez grande expérience des choses et des hommes. Quelques-uns de ces magistrats avaient des talents de premier ordre, et auraient pu briller sur un plus vaste théâtre ; mais ils s'ignoraient euxmêmes, et ne recherchaient point des honneurs qui effrayaient peut-être la modestie de leurs habitudes, et qu'il eût fallu d'ailleurs payer d'une sorte d'exil. Ils se consacraient tout entiers à des devoirs obscurs , n'ambitionnant , pour prix d'un dévouement sans éclat , que la prospérité de la patrie municipale (i). Il faut voir, dans
ces deulx grands royaulmes , ils seront non seullement suffisants pour eulx conserver et maintenir, mais de donner la loy aux plus grands Roys de la terre quand bon leur semblera. Prenez donc de bonne part radvertissement que je vous donne , comme estant le seul remède et guérison de nos maux passez , et ne vous laissez transporter, durant mon absence, aux faulx bruicts et mauvaises parolles , qui seront semées et mises en avant par les ennemys de vostre repos et seureté , pour rendre par leurs artifices mes justes intentions et poursuittes suspectes à ung ebacun, vous ressouvenant qu'il y a peu de mon particulier et beaucoup du vostre. Estant certain que de tous les moiens qui peuvent estre praticquez pour asseurer le repos de la France, celuy qui est en mes mains est resté, tous les aultres ayant esté inutilles et sans aulcun effect, comme vous avez veu. C'est le seul but que je prétends, afin d'estre si beureux de recevoir en nous cesle première forme et générosité, qui nous a renduz formidables et redoubtez, jusques à ce que nous mesmes ayons mis la main à nostre ruisne. »
(1) Lesécbevins, élus à vie, résignaient rarement leur charge; ils devaient en quelque sorte mourir sur leur chaise curule. Noble homme François Leblanc demande qu'il lui soit permis de se retirer, en raison de son grand âge et de sa maladie : « A esté conclud, attendu les grands et longs services dudict Leblanc, continuellement par luy faicts en ladicle charge d'eschevin par l'espace de quarante-cinq ans, qu'il est dispensé du service qu'il doilt à ladicte ville, et luy est permis de se rc-
les registres de la mairie, avec quelle infatigable activité et avec quel esprit de mesure et de prudence, ils s'occupaient des mille détails de l'administration. Ce qui frappe davantage encore, ce sont leurs tendances libérales. Les questions matérielles n'absorbent pas leur attention. Celle bourgeoisie, nourrie des lettres anciennes, pratiquant les poètes , les moralistes , les historiens de la Grèce et de Rome, n'oublie jamais les intérêts moraux. Au plus fort des guerres, dans les moments de détresse financière, elle trouve des ressources inattendues pour conserver l'éclat, de son Université (1). Elle honore publiquement les écrivains dont les travaux illustrent la commune. La gloire littéraire a-l-clle reçu souvent une sanction plus élevée que dans la délibération suivante, où je ne sais quel parfum d'antiquité relève l'expression du patriotisme municipal ? « Sur ce que , en assemblée des maire et eschevinsdela ville d'Angiers, tenue le 24 novembre 1581, l'on est entré en commémoration de ceulx qui auraient bien mérité de la ville, M. Muislre René Choppin, sieur de Chaslon, advocat en la cour du parlement de Paris, y a esté mis des premiers, pour après aultres beaulx et doctes traiclés, qu'il a exposés en public, avoir orné et illustré de ses commentaires les couslumes de ce pais d'Anjou.
tirer en ses maisons aux champs; et néanlmoins, quand il viendra en ceste ville, il a esté et est prié se trouver es assemblées qui se feront pour les affaires communes d'icelle. » Reg., an 1581, f° 425.
(1) Chaque nation de l'Université avait des conservateurs pris dans réchevinage ou dans le présidial. Pierre Ayrault était appelé par ses contemporains le père de l'Université; il y attirait des professeurs célèbres ; il voulut y faire venir son ami Cujas. Ménage, Vita Pétri Œrodii, p. 21.
Pour quoy, la matière mise en délibération , a esté conclue! que ledicl sieur Choppin, pour avoir dïing tel œuvre honoré sa patrie, lui vouant et dédiant partie de son érudition rare et exquise , sera, au nom du public, remercié du digne et beau commencement qu'il en a faict, prié et supplié de continuer, ne se lassant point en si vertueuse et généreuse entreprise , par laquelle il rend son nom et le nom de sa patrie immortel et perdurable à toujours. Lequel, les maire et esche vins d'Angiers tiennent pour l'ung de leurs confrères, citoien et eschevin, et, comme tel , l'ont déjà eslu et cslisent d'un commun advis , luy donnant entrée, séance et délibération en toutes leurs convocations et assemblées; et, où les descendants de luy esliront demeure et habitation en ladille ville, la mémoire de leur progénileur et prédécesseur les rendra et du jourd'hui les rend capables de tous les honneurs et prérogatives et prééminences qu'elle a à départir, et distribuer à ses bons et notables citoiens. Fait à l'hoslel-deville. Signé JeanAyrault, maireetcappilainede la ville(l).» Mais toute prépondérance provoque une opposition; l'échevinage n'avait pu s'élever si haut dans la cité, sans éveiller de vives jalousies. Les petits bourgeois surtout étaient très hostiles au conseil. Déjà livrés à la Ligue , ils combattaient la haute bourgeoisie comme le seul obstacle qui s'opposât au triomphe de leur parti. Ils trouvèrent d'ardents auxiliaires dans le présidial. On a déjà eu lieu de remarquer que le conseil de ville admettait dans son sein les agents des deux souverains dont il relevait : le gouverneur de la ville , qui venait y défendre les intérêts
(1) Registres, au 1581, i'° 385 v°.
du prince apanagisle , et les officiers du présidial , qui étaient proprement les hommes du roi. Depuis la mort de Bussy, d'excellenls rapports avaient régné entre l'échevinage et les gouverneurs. Du Hallot surtout s'était appliqué à vivre dans la meilleure intelligence avec l'hôtclde-villc. Tout à la fois ami de Jean Ayrault et confident du prince, il savait , dans sa position de médiateur, ménager habilement les intérêts de son maître et les franchises de la bourgeoisie. Il prenait part à toutes les séances importantes ; mais on lui savait gré de donner son avis sans peser sur les délibérations, et sans entraver jamais le jeu régulier des institutions municipales.
11 n'en fut pas de môme des représentants du roi. Ils aspiraient ouvertement à dominer dans les assemblées. La charte leur avait accordé le droit d'assister aux séances générales ou séances des étals; ils s'insinuèrent dans les assemblées particulières des échevins, et un long usage sanctionna leur usurpation. Ils y apportaient l'orgueil de leur robe, et se croyaient autorisés, par leur qualité d'officiers du roi, à diriger les délibérations, à opiner toujours les premiers, et à siéger au-dessus des échevins, qui n'étaient que des avocats ou de simples marchands. L'élément bourgeois, proprement dit, avait été peu à peu singulièrement déprimé par celte invasion du corps judiciaire. Mais lorsque les troubles , agrandissant le rôle des communes, eurent donné un caractère politique aux charges municipales, lorsque les fréquents appels, adressés au dévouement des milices ou à la libéralité des citoyens, eurent révélé aux bourgeois leur véritable importance dans l'Etat, ils cessèrent de subir modestement la prééminence injurieuse du présidial. Ils s'attachèrent
plus étroitement au texte de leurs privilèges, et cherchèrent à s'affranchir du joug qu'ils avaient porté par timidité ou par ignorance. La lutte fut inaugurée avec une grande énergie parle maire Guillaume Deschamps(l). La victoire fut l'œuvre de Jean Ayrault, qui parvint à dégager complètement l'échevinage de l'influence du présidial , et qui sut placer le maire, gardien de la charte, au-dessus môme des représentants du roi. Non-seulement il s'empara de la présidence dans les assemblées, mais il fit établir ce principe, que les échevins, Ions égaux sans acception d'origine, voleraient suivant l'ordre de leur réception (2).
Ce coup d'état au petit pied excita une vive émotion dans le présidial. Les conseillers, déchus de la préséance, conspirèrent la chute de Jean Ayrault. On agita le peuple contre lui; des émissaires propagèrent de vagues accusations de malversations (3). On lui repro-
(1) Le président du présidial voulait, comme lieutenant du sénéchal d'Anjou et le plus haut représentant du roi , présider aux assemblées générales de l'hôtel-de-ville. Guillaume Deschamps lui dispute et lui enlève , avec le concours des échevins , ce droit usurpé qui « portoit atteincte aux privilèges de la ville, lesquels il a promis et juré conserver et garder pendant la durée de sa charge. » Registres, an 1577, f°s 228, 233, 274.
(2) Ibid., an 1581, f° 328. « A esté conclud que, en conseils et assemblées dudict corps de ville, qui se feront à l'advenir, chascun desdits eschevins prendront place, et se soieront, chascun selon leur ordre de réception dudict eschevinage, nonobstant qu'ils soient pourveus d'estats de conseillers audict siège présidial , ou aultre office royal, et que lesdicts conseillers et aultres officiers royaulx , qui cyaprès seront pourveus audict estât d'eschevin , l'accepteront à ceste charge et aul! rement n'y seront receus. »
(3) Louvet, t. i, f° 128 v°.
cha surtout de se perpétuer au pouvoir, et de ne s'entourer dans le conseil que de ses parents et de ses alliés. Son frère Pierre Ayrault et son beau-frère François Bitault étaient devenus échevins , grâce, disait-on, aune tyrannie déguisée, qui ne laissait plus rien subsister ni de l'esprit ni de la lettre de la charte municipale. L'orage se forma ainsi peu à peu contre Jean Ayrault. Il éclata en pleine assemblée le 1er mai 1582, jour ordinaire de l'élection du maire. Jean Ayrault avait commencé la séance en portant un nouveau coup au présidial. Les deux avocats du roi , Lefebvre et Lejeune, prétendaient, en vertu d'anciens usages, avoir chacun une voix au scrutin. Le maire fît repousser leur demande, et les échevins décidèrent qu'ils n'auraient qu'une seule voix collective. Alors Lejeune, organe de la faction judiciaire, lut une longue récrimination contre Jean Ayrault et sa famille. Ce document qui, sur sa demande, fut inséré au procès-verbal, mérite d'être connu. Il atteste combien la liberté municipale avait été favorable au développement de la classe moyenne. J'en citerai les passages principaux : « Lejeune a dict que de mémoire des assistants, en ceste honorable compaignée, plusieurs personnages notables de ceste ville, eslans parvenuz à Testât de maire en icelle, auroient esté quelquefois continuez par deux, trois et quatre ans, après l'année de leur élection finie •• ce qui est contraire à la volunlé du Roy portée par les lettres patentes de la création.... que d'ailleurs de droict commun, fondé en grande raison , la continuation des honneurs et charges publiques, mesme des defïenscurs des citez, ne se doibt faire sinon en deux cas , quant il y a faulte de. personnes idoines pour eslre esleuz , nommés et pourveuz aux honneurs et
charges: l'aultre quant tous les ciloiens de la cité consentiront ladicte continuation sans que aulcun le contre-
dict Que si la continuation des estats en une mesme
famille est odieuse et de périlleuse conséquence, à plus forte raison est-elle quand elle est faicte en une mesme personne.... Que par la grâce de Dieu, il n'y a pas faulte en ceste ville de cinq cents hommes et plus, hommes de doctrine, valleur et expérience, tant de robbe longue que de robbe courte, dignes de parvenir non seulement à Testât de maire , mais à beaucoup plus grands estats, voyre y en a en si grand nombre que nous en voyons tous les jours partir de ceste ville, qui sont appelez aux plus grandes vaccations , et estats des courts de parlement et chambres des comptes de Paris, Bretaigne et aullres lieux.... (1). » Les Registres ne disent point si Jean Ayrault répondit à cette violente attaque. C'était un homme prudent et avisé ; les raisons de son adversaire étant au moins spécieuses, il jugea inutile et peut-être dangereux de les discuter. Il fit mieux encore : pour ne pas compromettre son œuvre, il s'effaça habilement, et renonça, sinon au pouvoir, du moins aux honneurs de la première magistrature. Les échevins bourgeois, dont il défendait si énergiquement la cause, lui étaient dévoués, et obéissaient à son mol d'ordre. Il reporta leurs suffrages sur son beaufrère François Bilault ; et, par cette habile manœuvre, il priva ses ennemis de leur meilleur argument, tout en conservant son influence. Le présidial ne put s'y tromper. Le nouveau maire suivit la ligne tracée par son prédécesseur; il continua la lutte, et y apporta même des formes plus agressives. Cette préséance que les conseillers
(1) Registres, an 1582; f0* 1 à 5.
avaient perdue à l'hôtel-de-ville , François Bilault la leur disputa partout , dans les églises , dans les processions , dans les fêles de l'Université; partout, comme maire, comme chef de la société communale , il prétendit à la première place, et usa au besoin de la force pour s'y établir. La victoire du parti bourgeois fut complète. Ce fut en vain que le présidial porta ses griefs au parlement, et qu'un de ses membres dénonça à l'opinion la tyrannie des Ayrault, qui fondaient une sorte de dynastie municipale, en rendant le pouvoir héréditaire dans leur famille. François Bitault triompha de l'opposition, et fut réélu maire le 1er mai 1583 (1). Mais les officiers du roi ne se tinrent pas pour vaincus, et préparèrent tout pour une bataille décisive.
La seconde mairie de François Bilault fut marquée par un fait important, qui fit trêve aux querelles intérieures, et ramena à la pensée des échevins les préoccupations, autrement graves, qui agitaient alors tous les esprits, en dehors de la commune d'Angers. Le 8 septembre, on annonça au conseil l'ouverture d'un concile provincial , présidé par l'archevêque de Tours ; Pierre Ayrault fut chargé d'aller à la tête d'une députation complimenter les prélats réunis (2).
Ce concile avait tenu ses premières séances à Tours, métropole de la province ecclésiastique dont Angers faisait partie. La contagion , qui sévissait sur les bords de la Loire, avait forcé les Pères à se retirer dans la capitale de l'Anjou (3). Rangeard fait observer avec raison que l'es-
(1) lîo»islrcs, an 1583, séance du 1er mai.
(2) Ibid., 8 septembre.
■ . Rangeard, p. 130. — J. Grandet.
prit de la Ligue n'animait point encore le clergé séculier. Le concile professâtes plus pures doctrines monarchiques, et, après avoir formulé ses vœux pour la conservation du roi , il frappa d'excommunication « 1° ceux qui , par une coupable curiosité, prétendent s'instruire de la destinée des rois, et qui, de leur vivant, s'entretiennent de celui qui doit leur succéder; 2° ceux qui en parlent sans respect ou les calomnient; 3° les auteurs des complots formés contre leurs jours ; 4° les rebelles à leurs lois et à leur autorité. » Les divers décrets de ce concile , le dernier qu'ait tenu la province de Tours , furent approuvés par le pape Grégoire XIII. L'évêque d'Angers, Guillaume Ruzé, dressa, d'après les principes de celte assemblée, un formulaire que les diocésains durent souscrire, sous peine de n'être point reçus aux sacrements (1).
La peste, qui envahit aussi Angers, avait hâté la clôture du concile. Pendant quelques mois, les registres sont remplis de mesures prescrites par la vigilance des magistrats municipaux. Le tiers de la population fut enlevé, s'il faut en croire Louvet, qui ne parle du fléau qu'en passant. Le palais fut fermé, les affaires cessèrent, la vie de la cité fut en quelque sorte suspendue. (Août, septembre, octobre 1583.)
Dans les derniers mois de la même année, les échevins reçurent de tristes nouvelles du duc d'Anjou. La folie d'Anvers , misérable échauffourée qui coûta la vie au brave Saint-Aignan , gouverneur de l'Anjou (2), l'avait perdu sans retour dans l'opinion des Flandres. Il avait été
(t) Rangeard, p. 130. — J. Grandet.
(2) L'Estoile, Journal de Henri III, p. 157.
obligé d'abandonner celte couronne, objet de poursuites si opiniâtres, et il était venu cacher sa honte et ses chagrins dans la petite ville de Château-Thierry (juin 1583). Bien que déjà près de succomber aux atteintes de la cruelle destinée qui frappa successivement , à la fleur de l'âge, les quatre fils de Henri II , le jeune prince se nourrissait d'illusions, et essayait de luller contre sa mauvaise fortune, en formant de nouveaux projets de guerre. Le 30 novembre, il écrivit aux maires et aux échevins d'Angers, pour obtenir un prêt d'argent : « Messieurs, chascun a pu voir et congnoislre en quel debvoir je me suys mis, depuys quatre ans, d'apaiser et assoupir les divisions et guerres intestines, qui ont régné dedans le royaulme de France, par ung si long temps, que les vestiges et marques ruisneuses qu'elles ont aportées se voient et se sentent encore en plusieurs Cndroicls. » C'est pour cela qu'il a fait la guerre à l'élranger ; mais il ne peut la continuer sans argent; il compte sur le dévouement des Angevins. Cette lettre, dictée à un secrétaire, était suivie de quelques mots, écrits de la propre main du prince : « Je vous prie croire que , sans un extresme besoing , je ne vous eusse requis de ce secours , duquel je me promets n'eslre escondit, estant la condition telle que personne n'y pcult rien perdre. Croiez que je le recongnoistrai en général et parlicullièrcment, comme l'ung des plus signalés services qui me peusl estre faict. Vostre bien bon amy Francoys (1). » La demande du prince fut mise à Tordre du jour, le 17 janvier suivant. Du Hallot vint l'appuyer, et déclara que l'intention de son maître était que
1 1 ) Registres, au 1583, 19 décembre
l'emprunt « ne fust pas à foulle à ses pauvres subjecls ; » il désirait être secouru par les « aysés (1). » Mais la discussion ne s'ouvrit môme pas. Une autre communication du maire mil le trouble dans l'assemblée , et enleva aux échevins la liberté d'esprit dont ils auraient eu besoin pour s'occuper des affaires de leur seigneur.
Les gens du roi, constamment vaincus dans le conseil, avaient changé de tactique et porté le théâtre des hostilités hors de l'enceinte communale. Cachés derrière les agitateurs des paroisses, ils avaient repris une ancienne instance, pendante devant le parlement de Paris depuis le 17 février 1562 (2), et tendante à obtenir la réforme radicale de l'échevinage, sous prétexte que quelques familles de robe en avaient fait une sorte d'oligarchie (3). Le conseil comprit la gravité du danger :1e procès, dirigé en apparence contre la famille Ayrault, mettait en cause la haute bourgeoisie tout entière. Une commission fut aussitôt chargée de soutenir l'opposition faite , au nom des échevins, à la requête des manants et habitants. Pierre
(1) Registres, an 1583, 17 janvier.
(2) Ibid.,an 1562, f° 33 v°.
(3) Louvet, 1. 1, f° 133 r°. — Registres, an 1583, 17 janvier. « Plus, le maire a faict entendre à la compaignée qu'il est deument advcrty que vendredy dernier, treizième de ce mois , aulcuns particuliers ont, conspiré contre Testât ancien de ceste maison et corps de. ville, sans permission ny assemblée légitime , et constitué procuration à maistres Marin Boylesve et Jehan Beguier, pour demander par devant le parlement qu'un vieil procès, commencé du temps des premières céditions et guerres civiles par quelques faxieux , soit jugé. Au moien de quoy, par ce que s'est remué Testât ancien du gouvernement de la ville , a prié la compaignée eu délibérer, pour en advertir le Roy et son A. S., à ce qu'il n'en arrive inconveniant. »
Ayraull alla lui-même défendre celte sage constitution qui avait été , durant les mauvais jours , la sauvegarde de Tordre et de la paix. Pendant trois mois, l'attention de la ville fut absorbée par ce procès.
Le 21 avril, le parlement donna son arrêt. La dynastie Ayrault fut renversée, et avec elle succomba ce parti modéré et intelligent qui avait sauvé la ville à la Saint-Barthélémy. Le gouvernement était livré aux procureurs des paroisses, c'est-à-dire aux caprices d'une multitude ignorante et passionnée. La cour statuait qu'il y aurait à l'avenir un maire, quatre échevins et douze conseillers, élus les uns et les autres pour deux ans. L'élection serait faite par les magistrats sortants, auxquels s'adjoindraient deux notables par chaque paroisse. Les vingt-quatre échevins, en charge au 21 avril, garderaient le litre de conseillers, jusqu'à ce que leur nombre fût réduit à douze par les extinctions successives (1). Ainsi disparut ce conseil de l'échevinage , véritable sénat-conservateur de la commune, dans lequel se perpétuaient l'intelligence des affaires et les traditions d'une liberté éclairée. Ce fut une révolution complète, faite au profit de l'élément démocratique, qui prévalut désormais, sans contre-poids, dans toutes les assemblées, et dont les trente députés furent naturellement les maîtres de toutes les élections. Le présidial n'eut pas lieu de se réjouir beaucoup de son triomphe sur la bourgeoisie; il fui entraîné dans la chute de ses rivaux. Les meneurs de celte affaire savaient-ils qu'ils avaient travaillé pour la Ligue? On doit le croire, plutôt
(I) Registres, an 1 58 i , extrait inséré avant le procès-verbal du Ier mai. — Recueil des privilèges de lu ri/le d'Angers, iu-i". p. 76.
que d'admettre un aveuglement, que la passion la plus vive elle même ne pourrait expliquer. Nous verrons bientôt que les quatre échevins , poussés en avant par les masses du parti catholique, jouèrent à Angers le même rôle que les seize à Paris.
On put mesurer toute la portée de la révolution municipale dès le 1er mai 1584. L'élection du maire fut précédée de scènes violentes, présages de futures tempêtes. Les députés des paroisses s'élevèrent avec force contre le reste d'influence qu'on laissait aux vingt-quatre échevins : ils refusaient d'ajourner leur domination au terme que l'arrêt du parlement avait prescrit. Le parti Ayrault obtint cependant un dernier avantage, et, malgré les paroisses, fît élire à la mairie un homme modéré, pris dans l'ancien conseil, René Morin. Il est vrai qu'il n'était point de robe, mais marchand de laine. Les députés n'en prolestèrent pas moins avec une véhémence extrême, et poursuivirent devant le parlement l'annulation de ce choix (1). Le bruit de ces discordes intestines alla troubler le duc dans sa retraite de Château-Thierry, où il attendait en vain que les bourgeois s'occupassent de son emprunt. Le 16 avril, dans une des dernières lettres qu'il ait écrites, il leur adressa des conseils affectueux pour les rappeler à la concorde : « Messieurs, j'ay esté très ayse d'avoir entendu , par le sieur du Hallot, la continuation de vos bons comportemens en ce qui touche mon service et son particulier, à quoy je vous prie continuer avec aullant d'affection que je veulx de ma part le recongnois-
(1) Registres, an 1584, Ie* mai.
Ire , par l'appuy tic ma faveur, et si vous estes disposez , comme je le veulx croire et que ledict sieur du Hallot m'a tesmoigué, à me faire prest de douze mil escuz, dont je vous ay long temps requis, je serois très ayse que vous missiez a effect ceste bonne volonté , sans vous arresler aux disputles qui peuvent eslre entre vous aultres, que je désire eslre composées et vous veoir tous d'ung bon accord ; à quoy, ledict sieur du Hallot vous exhortera de ma part , comme à la chose de ce monde plus nécessaire et recommandable entre concytoiens qui ayment leur bien, repos et conservation (1). »
Du Hallot s'était peut-être avancé trop loin en annonçant que les bourgeois se montraient disposés à offrir une somme de douze mille écus. Quoi qu'il en soit, il ne fut pas nécessaire de donner suite à celle proposition. Une lettre du roi, communiquée le 16 juin, au conseil de ville, apprit aux habitants de l'Anjou que leur duc n'était plus (2). A la suite de dernières folies , pendant le carnaval de 1584, le plus jeune des fils de Catherine était venu mourir à Château-Thierry, le 10 juin 1584. Sa mort fut un grand événement, mais n'attrista personne. Louvet note le fait, en passant, sans aucune réflexion; les registres le mentionnent froidement dans un procèsverbal. 11 semble que la longue absence du duc l'eût rendu étranger à l'Anjou. Il est cependant permis de croire que les bourgeois ne reçurent pas , sans tristesse , la nouvelle de la fin prématurée d'un prince, qui avait toujours
■ii Registres, an 1584, séance du 25 mai (2) Ibid., séance du 16 juin.
été si bienveillant à leur égard , et dont les actes , non moins que le langage, avaient fait naître, dans la province, de flatteuses espérances (1).
(1) Documents inédits, relation de l'ambassadeur vénitien J. Lippomano , t. il , p. 627. Le duc « a toujours montré le désir de réformer le royaume, de régler les finances et la magistrature; d'ôter les offices publics des mains des étrangers , de diminuer les impôts , de consolider les anciens privilèges et les anciennes institutions; car il disait que c'était à lui d'y songer, comme étant le plus prêt du trône. Mais d'autres pensent que ce ne sont que des prétextes pour voiler son amour des dissensions et des troubles. »