JÉRÉMIE DE POURS
plus. Ce qui motivait ou faisait aussi révoquer ces édits, c'était particulièrement l'état des rapports de François I«' avec la diète de Smalkalde; les poursuites n'étaient plus si actives lorsque les plaintes des électeurs menaçaient son alliance; il retombait dans la persécution lorsqu'au contraire les protestants se rapprochaient de Charles-Quint et abandonnaient ses intérêts.
D'une autre part, la société était trop identifiée avec les croyances de l'église pour ne pas s'en être fait un besoin, de sorte qu'à côté d'une opinion toute favorable à la réforme se trouvait un esprit de religion ardent et fort. De cette situation tranchée, de ce contraste fertile en haines réciproques, devait naître et éclater une de ces grandes luttes entre des forces hostiles et en présence. Les calvinistes, petite minorité, s'agitaient violemment et insultaient sous toutes les formes cette croyance des ancêtres. A toutes les époques, les partis qui ont voulu frapper et détruire un vieux pouvoir l'ont accusé de tous les débordements de l'impureté et de toutes les faiblesses d'une existence caduque : les calvinistes se servaient des mêmes armes contre le clergé, avec ces ridicules exagérations que les passions du temps expliquaient et justifiaient sans doute. La première persécution un peu formidable, fut l'extermination des peuplades vaudoises de Mérindol et de Cabrières. J'ai consulté les vieilles archives de Provence ; j'ai parcouru ces vallées profondes, ces montagnes désertes où la persécution passa comme la flamme pour tout dévorer, et je vais dire ces tristes souvenirs.
Sur la frontière du Comtat Venaissin et de Provence s'él^ vaient deux bourgs entourés de petites murailles crénelées, comme on en trouve encore sur cette route de Valence à Avignon, semée de ruines, de débris de châteaux où l'oiseau de proie solitaire a succédé au seigneur féodal redouté dans la contrée. Ces bourgs se nommaient Mérindol et Cabrières. L'hérésie des douzième et treizième siècles , celle des Albigeois et des Vaudois, avait laissé là le germe de sa théorie de simplicité et de rudesse pastomle. Quand le bruit de la réforme fit écho
dans ces contrées, les pauvres de Mérindol et de Cabrières appiirent que ceux qu'on appelait protestants renouvelaient quelques-unes de ces prédications naïves qu'avaient écoutées leurs ancêtres. Us députèrent donc les vieillards des montagnes vei^ les luthériens, et, sans se mettre précisément en communion avec eux, ils les saluèrent comme des ministres de science et de piété, qui venaient corriger ce monde et détruire Torgueilleuse et opulente hiérarchie de Rome. Le parlement de Provence, par le droit de police qui appartenait aux grandes cours, supposa que ces rapports si fréquents avec les luthériens d'Allemagne cachaient quelques projets secrets de soulèvement politique, et Barthélémy Chassané, premier président, les fit assigner à se présenter tous en personne à Aix, comme fauteurs d'hérésie et de révolte, sous peine de se voir brûler vifs et leurs maisons rasées. Ces hommes simples n'obéirent pas aux trois sommations, et le parlement rendit un anôt inflexible qui fmppait du feu tous les habitants de Mérindol sans distinction ; leurs maisons de pierre ou de chaume, leurs bois de montagnes devaient être également livrés aux flammes ou rasés par le fer; et, comme si un torrent avait passé par là, on déracinerait les arbres fruitiers, les vergers, produits fertiles de la terre. Les juges de Tourves, Aix, Saint-Maximin et Apt, durent exécuter par la force militaire cet arrêt impitoyable. Cette exécution ne pouvait avoir lieu sans l'assentiment du roi , et Guillaume du Bellay, gouverneur du Piémont pour François !•', lui avait adressé un mémoire sur les Vaudois : « Ce sont des gens simples qui ont pris des terres en friches et les ont cultivées de leurs sueurs; elles sont maintenant propres au pâturage et au blé ; aucun ne paye plus exactement la taille au roi et les droits à leur seigneur; on les voit, il est vrai, rarement à Téglise, et, quand ils y sont, ils ne s'agenouillent jamais devant les images saintes; jamais ils ne font dire do messes pour les morts; on ne les aperçoit pas faisant le signe de la croix ou prenant de Teau bénite; leurs prières sont eu languQ vulgaire, Parmi eux point
d^évôques, point de prêtres, mais des hommes qu'ils élisent comme simples ministres ^. » Ce rapport, qui respire la vérité, toucha le roi, et, par une déclaration du 18 février 1541, il ordonna de suspendre rexéculion de Farrét du parlement de Provence ; mais il y mit la dure condition que les Vaudois des montagnes enverraient leurs vieillards abjurer dans trois mois aux mains du parlement d'Aix; s'ils refusaient de renoncer à leurs erreurs, alors la justice devait avoir son coufô et les hommes d'armes prêter appui.
Cette menaœ avait retenti dans les vallées des Alpes , et les habitants paisibles députèrent Francs Chai et Guillaume Armand , deux de leurs ministres , pour demander la réunion d'une assemblée de théologiens afm d'examiner leur profession de ibi. Les Vaudois de Cabrières, d^À poursuivis par les arquebusiers» députèrent aussi vers Jacques Sadolet, évêque de Carpentras^ de cette école d'érudition^ de science et de mioeurs qui penchait vers la douceur et les ocmcessious au luthéranisme* Sadolet fit sudpendre toute exécution sé^ vère ; il supplia les Vaudote de modifier leurs opinions, trop hostiles au pouvoir épiscopal et à la hiérarchie ecclésiastique* Les vieillards de Mà'indol défendirent avec chaleur leur profession de foi auprès du parlement de Provence, et une déci^ sion de la cour ordonna que provisoirement Jean Durandy^ évèque de Cavaillon, et des prédicateurs de la foi, iiuient en^ seigner la population pour Farracher à l'hérésie. Alors Jean Meynier, baron d'Oppède, avait succédé dans la première présidence à Chassané; tout entier dévoué aux intéi^ts du parti catholique en Provence, il écrivit à François h^ que ces populations vaudoises, non seulen^snt n'obéissaient point, mais qu'elles se levaient en armes; il annonçait que plus de seize mille d*entre eux s'étaient réunis pour secouer le joug de l'église et du roi ; leur vie était un désordre ; ils brisaient les images saintes, les autels et les croix du Christ ; aucune route
* De Thou, Hist. liv. vi^adann. t550.
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n'iHiiit sûre, tant )e brigandage s^^multipliait sur le territoire de Provence. Ce rapport du parlement changea tout à fait les opinions de François !•' ; et des lettres royales , sollicitées par le cardinal de Tournon, ennemi prononcé de la réforme, ordonnèrent Texécution de Tarrôt; la levée du ban et de Tarriére-ban fut prescrite dans toutes les châtellenies de Provence ; le capitaine Paulin, depuis si célèbre sous le nom de baron de La Garde, arriva du Piémont avec sa compagnie de gens d'armes, pour se mettre aux ordres du pai'lement.
Lorsqu'on voit ce grand mouvement d'hommes de guerre pour réprimer les populations vaudoises , il est impossible de supposer que ces populations n'eussent pas essayé quelques tentatives de violence : en France, les doctrines nouvelles se mêlèrent souvent à l'esprit d'indépendance politique, à des résistances armées. François I*' s'en plaint dans ses lettres secrètes à la ligue de Smalkalde : « Ce ne sont pas de simples opinions, dit- il, mais des actes coupables; les hommes qui enseignent l'hérésie dans mon royaume sont pour la plupart des mutins. » Il existe une épitre que les Vaudois de Provence adressèrent aux luthériens d'Allemagne, aux zwingliens et aux calvinistes de Suisse, pour appeler du secours et une ligue contre les dangers qui les menaçaient. t'éUiii le droit de la défense naturelle; mais ces correspondances, dans tout état bien constitué, pouvaient être facilement confondues avec la révolte et la trahison de la foi des sujets. La réponse des luthériens et des calvinistes à ceux de Cabrières et de Mérindol fut très dure : ils déclarèrent qu'ils n'avaient pas à se mêler des afiaires du roi de France. À cette époque se manifestait un esprit de secte et de jalousie entre les diverses nuances de la réforme ; les Vaudois ne s'étaient pas complètement associés à l'une des grandes doctrines; d'où ce refus de tout secours, de tout appui, même contre la persécution ^ Cette persécution commença terrible. En parlement
^ Sli^jdan, ad. ann. 1545.
assemblé , le baron d'Oppède fit lecture des lettres royales qui ordonnaient Texécution de Tarrêt contre les Yaudois. Le territoire de Pertuis fut le premier envahi ; les villages de La Mothe et de Saint-Martin sur la Durance furent brûlés et pillés; quatre cents pionniers qui suivaient le premier président rasaient les débris qui subsistaient encore, renversaient les arbres à grands coups de cognée. On brûla également Ville-Laure, Lourmarin et La Roque. C'est ainsi que Farmée parlementaire s'annonça aux malheureux habitants de Mérindol ; ils avaient fui, à Taspect des flammes, dans les bois qui couvraient quelques-unes de leurs montagnes; les soldats les poursuivirent comme des bêtes fauves ; la plupart périrent; quelques-uns se sauvèrent dans le Piémont et dans la Suisse. Le bruit de cette sanglante exécution retentit au loin, et le parlement, craignant d'être repris pour sa conduite impitoyable, députa auprès de François !«'. L'acte de ratification sollicité par le cardinal de Tournon subsiste encore , et ce qu'on a dit du repentir du roi est très douteux ; il fut surtout bien tardif. Ce n'est que sous le règne de Henri II, à l'époque des grands rapports de la France et des protestants d'Allemagne, que des poursuites furent dirigées contre Tavocat-général Guérin dont les excès, moins protégés de la cour, reçurent leur châtiment. Quand on consulte les registres de la Provence, les vieilles chroniques, les actes des cités, on s'explique très bien par l'esprit seul des populations ces exterminations catholiques ; on ne doit jamais en histoire séparer un événement du siècle où il a éclaté et des opinions qui le dominèrent ; on flétrit certains noms de ce qui n'est que le résultat d'une force et d'un mouvement populaire qui les entraînent. Dans cette société religieuse et fanatique, il se trouvait des nécessités terribles, comme à une autr^ époque il y eut de cruelles nécessités politiques. L'exaltation des idées fait marcher les hommes vers les excès comme vers le devoir.
Si, en France, la situation du calvinisme n'avait rien de fixe et d'immuable*, en Angleterre la réforme prenait un caractère
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spécial de tyrannie et d'organisation absolue. Partout ailleurs elle s'était mêlée à quelques idées d'émancipation intellectuelle ; là elle se concentrait dans un cercle étroit et persécuteur. Les foitnules anglicanes n'avaient ôté au catholicisme que la suprématie de Rome« les monastères et le culte des images ; elles avaient conservé l'unité religieuse et nationale; puis^ la mêlant à la politique , la couronne s'était adjugé le pouvoir le plus absolu qu'on puisse créer sur la terre. Ifenri VDI l'avait exercé dans toute sa plénitude de persécution. Tout ce qui sortait de son église^ il le poursuivait avec la même haine et le même acharnement. Quand il eut constitué la hiérarchie, changé le principe de l'obéissance» il voulut que tout se mit en rapport avec son idée fondamentale* Il y eut des formules de culte, des actes de foi à souscrire, plus impératiisque les vieil* les croyances du cathoUci^new Toute la théorie de Henri VIII se résuma en ces paroles : «t Les choses spirituelles, telles que les sacrements, étant accordées par Dieu, ne dépendent d'au*^ cun chef mondain ni temporel, mais seulement du Christ. Quant à la personne des prêtres, leurs lois, leurs actes, d'au*tant que ce sont toutes choses temporelles et relatives à la vie présente^ nc^s sommes en ces choses, comme y étant appelé, le véritable chef en ce royaume^ et il n'existe aucun homnie au-desstts de nous* » Ayant ainsi posé les limites et confié le vicariat de l'église à un laïque (sir Th. Cromwell), la pensée de Henri î\it de faire gronder son pouvoir stif la tête de «on clergé tremblant, mais divisé en deux grandes catégories, l'une voulant marcher à la réforme luthérienne, l'autre espérant se maintejiir en la foi catholiqiie. Henri YIII n'aimait pas les hautes réformes d'Allemagne : Mélanchton avait tenté de Tentraîner aux idées de l'école germanique ; lès luthériens avaient môme député ^quelques-uns de leurs fervents théologiens pour disputer sur les questions de foi avec Henri Vin, qui se proclamait le plus érudit des scolastiques ; ces tentatives échouèrent, et le roi d'Angleterre, sans permettre la moindre observation, |)0sa une formule générale et impérieuse de
croyances. Tandis que Ton brûlait les châsses des saints» leurs précieuses reliques, les croix et les images, et que les cendres de saint Thomas de Cantorbéry étaient dispersées aux quatre vents, pour le crime de haute trahison appliqué à un cadavre sous la pourriture de deux siècles, Henri VlU faisait proclamer par un bill solennel la présence réelle du Christ dans Teuoharistie , le célibat des prêtres , les messes particulières ; et ces dogmes étaient imposés à tous les sujets. « Quiconque prêchemit contre la présence réelle, serait brûlé comme hérétique et ses biens confisqués. » Pour le second article, il devait être remis au bon plaisir du roi : la nullité du mariage des prêtres était prononcée^ et la cohabitation avec une concubine était en définitive punie de mort. Ce statut ôtait au catholicisme les deux intermédiaires qui se plaçaient entre la royauté et Dieu, c'est-à-dire les saints et le pape, double et mystérieuse intercession qui avait dominé le moyen âge, et à laquelle Henri VHI substituait la toute-puissance royale. Quelques luthériens s'étaient montrés en Angleterre; Henri les fit arrêter, et comme dans les pays catholiques, ils furent livrés aux flammes. Lorsque les princes de Smalkalde s'en plaignirent, Henri vni répondit comme François P' : « Ce sont des hommes, hardis qui ne viennent pas seulement prêcher des opinions, mais menacer la paix publique, » Lea princes ne distinguaient pas parfaitement ce qui séparait les deux doctrines, Vune turbulente par ses principes, Fautre par ses actes. Eu Angleterre, la réforme des idées religieuses se mêlait aux souvenirs de Wiclitf et de John fiuU, à ces troubles de populace et de serfs des champs qui avaient agité l,ondres d^ns les quatorzième et quinzième siècles.
Cependant, malgré les précautions de Henri Vni, Isi, réforme pure et la secte des anabaptistes s'étendaient secrètement en Angleterre et en Ecosse. Les doctrines grossières de Muncer et des illuminés de l'école anabaptiste prenaient racine, surtout parmi les peuplades qui menaient les troupeaux «aux montagnes. En Ecosse, la réforme, devenue presbytérienne, sedéve-
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loppa assez rapidement au sein des multitudes, parce que la vieille ferveur des pastoureaux éclatait ici comme au moyen âge : le ciel, les astres, la liberté, l'égalité parlaient à ces populations de simplesse et d'énergie.
En Pologne, où régnait Sigismond-Auguste, une partie de la population embrassait le luthéranisme : l'école philosophique s'était emparée du gouvernement sous ce prince plein de paresse pour toutes les affaires.
L'Italie elle-même, qui s'était jusqu'alors préservée de la réforme, commençait à la voir éclore à travers la police active et la surveillance inquiète de l'inquisition. Quarante des principaux citoyens et des plus savants de Vicence établirent des conférences sur les questions religieuses qui agitaient alors le monde; plus avancés que l'école sacramentaire, ils niaient la divinité du Christ ; ils le regardaient simplement comme un homme sage, envoyé de Dieu pour prêcher la parole puro, -comme le seigneur et roi (dans le sens philosophique des peuples qu'il était venu éclairer. Le sénat de Venise, alarmé de ces premiers ferments d'une hérésie si hardie, commença de vigoureuses poursuites. Deux de ces philosophes sociniens furent étouffés dans des bains à la manière antique ; les autres s'enfuirent en Suisse pour échapper à ces tristes exécutions.
Cette Suisse, qui servait alors de refuge à tant d'exilés des pays catholiques, sortait à peine de la guerre civile qu'avait fait naître la présence de deux religions rivales. Le sang coulait ; la confédération tendait à se dissoudre par les mêmes causes qui menaçaient de mort le corps germanique. Les magistrats de Fribourg , fervents catholiques, s'aperçurent que quelques éléments de réforme pénétraient dans leur population jusqu'alors fidèle ; ils déclarèrent hautement à Genève que si les syndics ne réprimaient pas ces tentatives, ils se sépareraient définitivement de la ligue. Calvin alors avait été appelé à Genève par les deux ministres Farel et Corant, vers le mois de décembre 1556, au moment oîi la république proclamait sa rélormc; il avait prêché devant le peui»le
réuni, et il avait acquis cet ascendant qu'à une époque d'érudition et de doute, tout homme de science et de caractère exerce sur les esprits. Genève se divisait en deux factions : l'une de mœurs faciles, en rapport avec une civilisation amollie, ne voulait aucun de ces systèmes absolus qui réforment violemment les habitudes d'un pays; l'autre, sombre et fanatique, repoussait toutes les concessions au cœur et aux passions humaines. Calvin, Farel, Viret, les ministres en général, étaient à la tête de ce dernier parti ; ils voulurent là, comme partout où se reproduisait la réforme, imposer des règlements implacables contre les mo^rs dissolues, la liberté de croyance, la licence religieuse ; ils cherchèrent à dominer une société vieillie afin de la conduire à leur gré; ils dénonçaient l'opinion des libertins, les folles filles, les mariages adultères. Partout dans leurs sermons qui restent encore, se révèle un caractère impérieux qui marche au pouvoir et veut s'en saisir. Rien de moins libéral et de plus austèrement despotique que les opinions qui formulent la doctrine de Calvin : ce sont ses idées qu'il impose et non des principes qu'il soumet à l'examen. La première tentative de Calvin et des ministres pour se saisir de l'autorité à Grenève, fut vaine ; la vieille société triompha; ils furent bannis : cet ostracisme dura quelques années. Calvin visita Strasbourg, la haute et basse Allemagne ; il fut rappelé à Genève au mois de mai 1541. C'est alors que commence cette tyrannie doctrinale qui imposa des formules, des actes de foi sous les peines les plus sévères. Toute la république est dans les mains d'un homme, mais cet homme a la parole puissante, une volonté tenace ; laborieux écrivain, il préside le conseil^ professe la science, et du haut de sa chaire portative, çà et là sur la place publique, il enseigne et gouverne tout à la fois. Plein des antiques idées de la censure romaine, Calvin établit le consistoire, assemblée d'examen et de sui'veillance, qui pénétrait dans la conduite privée pour la connaître et la punir. Il publia ses ordonnances ecclésiastiques, mélange impitoyable de prescriptions morales et de
peines temporelles. « Si un homme marié ou non marié « dit-il, paillarde avec femme mariée, il ne semble pas que la peine doive être moindre que capitale pour tous deux ; en usant de plus de douceur, on ouvrirait la porte à plusieurs mauvaises conséquences, comme larcins, meurtres et autres choses semblables. Or, quand un homme marié paillarde avec une femme mariée, le crime est énorme, vu le tort que tous les deux font à la femme du paillard ; il doit être puni de mort. Quant aux simples paillardises entre gens non mariés, neuf jours au pain et à Teau en prison étroite. Il en sera de même en cas qu'une fille ait été violée devant Tâge, ou si un serviteur séduisait la fille de son maître. Touchant les courtiers d'amour, pour simple paillardise, le fouet et bannisse* ment perpétuel ; mais si c'est pour induire en adultères, la peine capitale. »
Cette peine de mort que Calvin prodigue avec une si triste facilité, il ne l'épargna pas aux opinions. Le gouvernement de Genève devint sous sa main une inquisition religieuse, aussi craintive, aussi cruelle devant toute liberté de doctrines que le tribunal inflexible des dominicains. Castalion flit banni de Genève pour avoir lutté avec les sentiments du maître; Jacques Gruet eut la tète tranchée sur le Inllot a parce qu'il attaquait les ordonnances ecclésiastiques et qu'il avait mal parlé de M. Calvin;» enfin Servet, de lugubre mémoire, fût poursuivi, dénoncé, et son fatal procès tiendra plus tard une place sanglante dans l'histoire du calvinisme.
Ainsi trente ans à peine s'étaient éooulés depuis la prédication de Luther, et déjà la moitié de l'Europe se séparait de la communion romaine. Cet immense MX se préparait depuis trois siècles, et voilà pourquoi il éclata avec tant d'impétuositô, et s'étendit avec une si fatale énergie.
La réunion d'un concile œcuménique , au temps de la grande église catholique, était l'événement le plus grave et qui suscitait au plus haut degré la sollicitude des princes et les sympathies du peuple. Qu'on s'imagine, en effet, une as-
semblée de ces légats devant lesquels la multitude roulait sou front dans la poussière, de oes cardinaux aux pompes de pourpre et d'or, de ces archevêques et évoques à la crosse vénérée, de ces pieux abbés de puissants monastères; agitant toutes les questions vitales de la constitution catholique : la présence réelle du Christ sur les autels couverts d'ex voto pc^ pulaires ; l'invocation des saints, protecteurs des communes, des serfs, de Tenfance et de la vieillesse; le péché originel, terrible explication de cette pensée du mal que toutes les écoles de philosophie avaient discutée sans la résoudre autrement que par le dualisme de Maniohée et les Éons des gnostiques ; la légitimité des sacrements, douce consolation pour fortifier rame dès les premiers cris du berceau et qui la soutenaient encore en face de la tombe! Il était donc naturel que la convocation d'un de ces grands congrès ecclésiastiques suscitât une attention universelle : les rois y envoyaient leurs ambassadeurs ; les jurisconsultes, les parlements en suivaient les délibérations ; et les peuples attendaient les canons des conciles comme une règle de conduite imposc^i^ par la double puissance du ciel et de la terre. L'idée d'un concile oecuménique convoqué par le pape, dans le but de faire cesser les troubles religieux de TEurope, avait été une des préoccupations de Charlea-Quint ; pour lui c'était un moyen de ramener l'ordre non seulement dans le^ dpctrines, mais dans les souverainetés. Il avait longtemps négocié avec les papesGlémentYIletPaulIII, leur présentant la grande assemblée ecclésiastique comme un terme à la réforme. Lorsque les premières ouvertures en furent fsit^ aux princes protestants, ils se bornèrent à répon.dre que, pour être libre, le concile devrait se tenir çn Allemagne, et, selon les vieilles lois, être convoqué par l'empereur. Dès que Luther eut également appris la résolution arrêtée par Charles-Quint, de confier à un concile le jugement des questions religieuses , il se hâta de publier un pamphlet sur l'autorité des assemblées épiscopales. «Il ne leur est pas permis, s'écrie-t-il, d'établir de nouveaux articles de foi, d'or-
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donner de nouvelles œuvres, de gêner la conscience par des pratiques et des cérémonies religieuses , enfin, de se mêler du gouvernement politique ou civil. » Dans un autre écrit, tout entier de la main de Luther, le réformateur développe avec un soin particulier les points que le concile devra résoudre. Dans la vérité, les luthériens ne voulaient plus du concile; Técole de Mélanchton, dépassée depuis les derniers succès des protestants sur Tarchiduc Ferdinand, se serait plus facilement arrangée d'une assemblée générale; mais Luther, impitoyable alors contre toute organisation catholique et romaine, dédaignait un jugement qui , dans le système d'un concile, quel qu1l pût être, lui aurait été nécessairement défavorable, en lui enlevant surtout la puissance matérielle qu'il avait acquise par la réforme. Charles-Quint persista dans sa première idée ; et puisque les protestants se refusaient à un concile , il résolut de le convoquer tout catholique. L'empereur pensait qu'aux yeux du monde chrétien l'autorité d'un concile lui donnerait des armes, et qu'il pourrait agir plus efficacement une fois que les hautes questions en dispute dans les écoles seraient décidées. Quand il eut entraîné le pape Paul III à ses desseins, il se hâta de faire fixer un lieu pour la tenue de l'assemblée, et surtout de l'environner de solennités, afin que son éclat et sa force d'opinion répondissent à la grandeur du but. On avait d'abord désigné Mantoue, puis Bologne; la ville de Trente, libre alors, au milieu des monta* gnes, fut acceptée, et on arrêta que le pape inviterait tous les princes séculiers à députer des ambassadeurs auprès du saint concile, afin de lui donner un caractère d'universalité. Pour assurer la pleine liberté des délibérations, ni le pape, ni l'empereur ne devaient assister en personne aux débats ; ils purent s'y faire représenter, l'un par des légats, l'autre par un simple ambassadeur, comme les princes séculiers appelés au concile. Tandis que François I" adoptait avec empressement ce mode de convocation , le théologal Henri VIÏI publiait une dissertation scolastique dans laquelle il en démontrait tous les vices.
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« car cette assemblée ne serait pas catholique, mais papiste et damnable. »
Les questions qu'allait avoir à résoudre le concile étaient de deux natures; les unes toutes philosophiques et de dogmes, soulevées par les prédications luthériennes et sacraraentaires ; les autres de pure réformation, et par conséquent toutes applicables à la discipline matérielle de l'église. Charles- Quint, préoccupé de la situation de l'Allemagne, aurait voulu borner les opérations du concile à ce second point qui laissait indécises toutes les vagues disputes pour arriver à un résultat positif. Tête politique avant tout, Charles-Quint s'inquiétait peu de la théorie du péché originel, de la grâce; ce qui lui importait particulièrement , c'était la réforme des mœurs cléricales, la question de la résidence, en un mot, la constitution extérieure et saisissable de l'église. La tendance, au contraire, des clercs, était de se jeter dans les controverses de dogmes où brillait leur esprit. Cette divergence dans les vues contrariait Charles-Quint qui se dégoûtait déjà de l'idée d'un concile. « Maintenant, disait-il , les protestants sont en majorité dans l'empire ; si nous prenons contre eux des résolutions , il faut avoir des forces pour les faire exécuter. Qui sait si, une fois irrités, ils ne marcheront pas sur Rome pour la piller et enlever le pape? » Ferdinand, roi des Romains, répéta à peu près ces paroles. On voulut alarmer Paul m, l'entraîner dans un système de subsides au profit de Charles-Quint : le pape disposait encore de vastes trésors, de nombreux hommes d'armes et archers; il pouvait fournir à l'empereur les forces suffisantes pour arrêter ce qu'il appelait la dissolution du corps germanique. Le concile se réunissait lentement ; personne n'allait à Trente avec la haute opinion de finir les troubles de l'église; les évêques craignaient la réforme des mœurs qui ne convenait pas à leurs douces habitudes ; le pape redoutait la puissance des évêques , et avait recommandé à ses légats d'agrandir le cercle des abbés, de multiplier les voix dévouées au sixint-siége, afin d'éviter la question de la prééminence des
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conciles. Les légats suivirent avec dévouement et habileté ces instructions ; et, dès la première séance , on dut s'apercevoir que les délibérations étaient pleinement dans les intérêts et les opinions de Rome. L'évêque de Bitonte, qui ouvrit la pieuse assemblée, rappela tout Téclat de la puissance du pape, et les biens qu'elle avait faits, soit en ordonnant les croisades, soit même en déposant les rois. C'était là une grande faute; rappeler les trois couronnes de la tiare, lorsqu'une nouvelle doctrine disait aux rois : « Secouez de vos pieds un pouvoir qui vous opprime a, n'était-ce pas favoriser précisément la réforme qu'on voulait proscrire? Une lettre confidentielle de l'empereur avait invité les pères du concile à procéder lentement et avec de grandes précautions contre les partisans de la réforme. « Craignez, disait Charles - Quint, de les irriter et de compromettre par des démarches précipitées la paix de l'empire que vous êtes appelés à ratfermir. » Lorsque le saint concile voulut traiter des dogmes et discuter les points de la foi, le môme envoyé de Charles-Quint s'opposa avec ténacité à cette discussion : <( Vous voulez donc semer à pleines mains la guerre civile? Réformez les mauvaises mœurs; mais n'attaquez les principes que d'un commun accord. » Le concile ne s'arrêta pas à ces considérations, il décida tous les points en faveur de réglise catholique; déclarant, contrairement à l'école protestante , que les Écritures sacrées ne seraient et ne pourraient être interprétées que par l'église , et jamais par la raison individuelle. Les canons des deux Testaments y furent publiés ; le péché originel admis ; la question de l'immaculée concept tion de la Vierge resta indécise, parce qu'il n'était pas nécessaire de l'établir en dogme religieux ; le libre arbitre (ut proclamé contre l'opinion des luthériens ; les sacrements furent réglés selon les vieilles lois de l'école catholique.
Cette première époque du concile de Trente, profondément agitée par mille divisions particulières, fut surtout tiraillée par tous les princes intére8s<:îs à la prompte solution des questions religieuses. Les évoques réunis n'avaient pas pro-
cédé avec la libre et grande manière des assemblées de Bàlô et de Constance; ils n'avaient pas marché nettement à une haute réformation de discipline et de mœurs ; et dès lors le concile trouva de vives oppositions, et ne fut pas même admis en France pour la discipline spécialement. On demandait partout des concessions ; ils livrèrent un combat. C'est ainsi que procèdent toujours les opinions extrêmes ; elles aiment mieux se compromettre que se modifier, se jeter dans des difficultés sans fin, plutôt que d'arriver à une conciliation sage et prudente. Que fit le concile de Trente à l'état de la réforme ? affaiblit-il ses progrès? Au contraire* Toutefois il eut ce résultat admirable, qu'il fixa la doctrine catholique d'une manière plaise ; les questions de dogme et de discipline ne furent plus le sujet de controverses; elles devinrent un point d'autorité qui oommanda l'obéissance aux fidèles.
Tandis que Charl^-Quint tendait à imprimer son esprit aux évoques assemblés à Trente, il engageait les réformateurs eux-mêmes à neconnaître l'autorité de ce concile, sau! à tout diriger ensuite, de sa volonté puissante , vers une pensée de fusion et de concorde , force èX durée de sa vaste couronne. Luther s'e^çait du monde ; le fougueux réformateur avait marqué la dernière année de m vie par un esprit plus tenace, plus tîiœilain petat--élre. En vieillissant, il était devenu têtu, acariâtre ; son esprit était comme sa peau ridée et corriace. Sa polémique avait pris je ne sais quoi d'acre et de méprisant. Ce n'était plus qu'insulte^ outrages de mauvais goût, soit qu'il s'adressât aux oa^koliques purs, soit qu'il attaquât la réforme dissidente^ les sacramentaires particulièrement. Dans le dernier livre qu'il dirigea contre la papauté, Luther dessina de sa propre main la figure du souverain pontife, revêtu de ses ha(bits de pompe, et avec deux énormes orerlles d'âne. Autour de lui soat rangées, dans un ordre qui %g rapproche beaucoup du conclave, ditférentes figures de démons, tous affublés de mitres, et offrant au pape les divers attributs de son pouvoir, tandis que d'autres Tentraîneat en.enfer avec des cordes
noueuses. Ainsi la faculté deLouvain prend sous sa plume le nom de vaccultas qui la rapproche de la \ache ; Téglise catholique n'est que cacolica; les docteurs sont nostrolli magistrollij bruta magistrollia. Le réformateur survécut peu à ces derniers ouvrages ; il mourut à Jslèbe , chez les comtes de Mansfcld qui l'avaient appelé auprès d'eux pour régler quelques différends de succession. Arrivé dans ces états , Luther prêcha, selon ses habitudes, avec cet esprit enflammé qui le caractérisait dès sa plus jeune vie. Il fut pris d'une grande iatigue d'estomac, et, usant à peine de quelques précautions, il se mit à prier, «parce que, disait-il, le souverain pontife préparait d'effroyables choses sur l'Evangile dans le concile de Trente. » Le lendemain , son mal redoubla, et il sentit que sa vie s'en allait; alors il répéta sa prière fervente, et se prépara sans crainte à la mort, qui l'atteignit le 18 février 1546, à l'âge de soixante-trois ans. Le nom de Luther se mêle si intimement à la réforme qu'il serait impossible de ne pas faire entrer cet étrange caractère dans les mobiles qui précipitèrent le mouvement des esprits; mais on ne saurait trop le répéter, ce mouvement était préparé lorsque Luther s'en empara ; il le poussa de son bras implacable, il lui imprima une direction prononcée, foulant aux pieds toute espèce de ménagements. En cela son esprit servit à séparer définitivement la réforme et l'éghse catholique dans les différents efforts que l'on put faire pour les réunir: il empêcha la fusion qu'aurait préparée le caractère liant et modéré de Mélanchton. C'était un esprit doué de résolutions énergiques et d'immenses facultés. Quand une société tombe en pièces, une volonté tenace est la force autour de laquelle on se réunit. Ses pamphlets en vieux allemand vont droit au but, qui est de parler au peuple ; mais ils sont pleins du mauvais goût de son siècle. En résumé, sa capacité active et prodigieuse s'éleva de son monastère , humble et craintive , pour gouverner ensuite la moitié de l'Europe, à ce point qu'il ne se fit pas une affaire en Allemagne, pendont trente années, sans consulter JLuther î
Les traits de Luther n'avaient rien de ces grandes formes qui dénoncent le génie ; sa lèle absorbée sous le bonnet de docteur, sous cette calotte que la simplicité de Louis XI avait introduite comme une mode d'université, n'exprime que les veilles et le travail ; c'est l'homme de son temps, l'expression des études fortes et vastes, de cette vie de solitude et de halles , de monastère et de peuple , d'université sérieuse et d'agitation sociale, de ce seizième siècle enfin, la plus méditative et la plus turbulente des époques pour l'esprit humain.
La mort de Luther devait faciliter une transaction, et Charles-Quint en profita pour s'adresser au landgrave de Hesse, qui, avec l'électeur de Saxe, semblait plus spécialement diriger le mouvement luthérien en Allemagne. La réponse du landgrave fut évasive; il déclara que le concile de Trente étant sous l'absolue domination du pape, on ne pouvait compter sur sa liberté et son impartialité. «Voudrait-on y admettre une discussion libre sur les articles de foi, de doctrines, et se décider par le simple texte de l'Évangile?» L'empereur \it alors que toute espèce de conciliation sur ce point était impossible. La correspondance secrète des princes protestants, engagée avec François P', se continuait avec son successeur Henri II; et les luthériens appelaient tout à la fois miséricorde sur leurs frères de France persécutés, et l'appui du roi pour soutenir le droit des électeurs contre les empiétements de Charles- Quint; il s'agissait du pouvoir impérial en son essence, et les réformateurs considéraient le triomphe de la foi catholique comme celui de l'autorité absolue sous le sceptre d'or d'un nouveau Charlemagne. Charles-Quint essaya une diète à Ratisbonne pour constater à quel point la dissolution du corps germanique était arrivée. Quoique régulièrement convoqués, aucun des princes protestants ne s'y présenta; à peine daignèrent-ils députer quelques ambassadeurs. Une résolution y fut prise par les catholiques afin d'adhérer au concile ; mais quelle force pouvait avoir ce décret, qui n'était que l'expression d'une minorité ? Il fallait en finir avec le désordre, et
Fempereur chargea le cardinal de Trente de communiquer au pape cette lettre confidentielle : « Très saint-père, vous devez avoir appris par les bruits publics l'orgueilleuse insolence des ennemis du saint-siége et de l'empire, les forces qu'ils mettent sur pied pour soutenir leur secte sacrilège; tout cela doit engager votre sainteté à protéger une ligue contre eux; car sur qui se portent les coups des hérétiques, si ce n'est sur l'église de Rome? J'ai besoin d' employer l'épée, et, avec le secours des électeurs et de mes sujets qui sont restée catholiques, je pourrai venir à bout des séditieux.»
Paul m, appréciant toute l'importance de réduire l'Allemagne au catholicisme, s'engagea à fournir douze mille Italiens et 200,000 écus d'or; Charles-Quint s'obligea de son côté à faire rentrer la Germanie sous la foi romaine, la religion du pays. A cette nouvelle, les princes protestants annoncèrent au peuple des électorats et des cités libres qu'il ne s'agissait pas de protéger l'ordre et la constitution qui n'avaient jamais été troublés, mais d'établir la tyrannie politique de l'empereur en même temps que la tyrannie religieuse. Tous les ministres du luthéranisme, Bucer, Mélanchton, Juste Jonas, écrivirent des pamphlets pour appeler aux armes les cercles et les villes réformés. Il se fit donc un immense mouvement : l'électeur de Saxe et le landgrave, proclamés chefs des armées germaniques, parurent aux batailles pour combattre les sddats de l'empereur et du pape. Il y eut ligue non seulement entre la confédération, mais encore avec la cour de France. Le roi de Danemarck vint soutenir la liberté des électeurs. Les étendards furent levés dans la plaine ; ou lisait sur le gonfanon armoirié du landgrave ces mots symboliques : «Lacoignéea déjà frappé l'arbre à sa racine. Celui qui ne porte point de bons fruits sera coupé et jeté au feu. » Le duc de Saxe avait une devise plus pieuse encore : « Sauvez votre nom, Seigneur; » tandis que l'orgueilleux roi de Danemarck avait sur son étendard ces mots brodés de soie et d'or : « Nos libérateurs viendront du septentrion. »
Cette confédération marchait sans ordre et sans unité; Charles-Quint eut la victoire. Jean Frédéric, électeur de Saxe, vaincu à la bataille de M uhlberg, fut fait prisonnier, condamné à mort et gracié sur les plus vives et les plus humbles soumissions. Le landgrave de Hesse, appelé avec un sauf-conduit auprès de CharlesrQuint, fut néanmoins retenu en captivité ç Tempereur imposa à Tun et à Tautre les couditioos les plus dures. Dans toutes les villes qui avaient embrassé le luthéranisme, on dut restaurer la messe et les pompes du catholicisme; les évêchés furent rendus à leurs anciens possesseurs. L'empire était devenu en quelque sort» uiie grande monarchie où la victoire avait aboli les vieilles institutions, les prérogatives, les libertés électorales.
Au fond Charles-Quint ne tendait dans cette guerre qu'à un point exclusif: i'unité allemande sous son sceptre. C'est dans cette vue cju'il essaya la mesure difficile de V Intérim^ nouvelle tentative conciliatrice pour amener les deux églises à une commune M. L'empereur prit prétexte des longueurs du concile pour justifier la nécessité d'une concordance entre les luthériem et les catholiques. Dans le même temps qu'il tenait une diète à Augsbourg, il manda auprès de lui Jules Phlug, prélat à mœurs douces, évêque de NaumbCHirg, et Jean Agiicola d'ïslèbe, de l'école de Mélanchtoo, et qui avait travaillé avec lui à la confesâon d' Augsbourg? il leur adjoignit l'évêque titulaire de Sidon, et tous trois durent présenter à la diète un formulaire général dans lequel étaient résumées les principales questions en dissidence. C'était à peu près le même travail qu'avait entrepris Mélanchton à une autre é|K)que. Dans VJntérim, véritable traité de philosq[)hie religieuse, on reconnaissait, avec de légères modifications, la théorie catholique sur le péché originel, la grâce, la justification, la présence îéelle, la suprématie des évêques et du pape, les sacrements, la messe ; on conserverait dans les églises les autels, les habits sacerdotaux, les croix dorées, les orgues, les cliaadeii^s, les images pieuses et le chant des psaumes. Il ne
devait plus y avoir de superstitions; on honorerait les saints, mais on ne les adorerait pas. Cet Intérim fut également attaqué par les protestants et par les catholiques. L'imprimerie avait créé une puissance d'opinion, et lorsqu'une mesure n'était point en harmonie avec les sentiments populaires, aussitôt se manifestait une violente opposition d'écrits qui circulaient dans toute la Germanie. Au milieu des inquiétudes que lui donnait la cour de Rome, Charles-Quint s'était aperçu qu'il s'aliénait une force en persécutant les princes protestants, en même temps qu'il n'acquérait pas l'appui des catholiques. L'Allemagne fermentait. Henri Vin et François !•% les plus redoutables ennemis de Charles-Quint, n'existaient plus ; mais Henri n de France avait hérité des intérêts et des traités qui l'unissaient aux princes protestants. Une armée de gentilshommes s'avançait vers les villes impériales; les populations allemandes saluaient comme des libérateurs^ceux qui venaient établir parmi elles l'indépendance religieuse et les privilèges de l'empire. Les électeurs catholiques eux-mêmes se plaignaient hautement des derniers actes qui avaient méconnu les garanties germaniques. Ces motifs préparèrent sans doute la grande transaction de Passaw, l'acte le plus important dans l'histoire du droit public, parce que, proclamant pour la première fois la liberté de conscience, il fit passer l'Allemagne sous l'empire d'un principe tout politique.
Dans cet acte immense, le roi des Romains, Ferdinand, exposait les malheurs des guerres intestines qui pendant longues années avaient divisé l'Allemagne; il appelait comme remède la concorde religieuse; il y disait : « Sa Majesté impériale, ni nous, ni les électeurs, princes et étals du Saint-Empire, ne souffrirons point que l'on violente aucun des états de la confession d'Augsbourg. Et réciproquement les états de la confession d'Augsbourg ne molesteront en aucune manière, pour raison de la présente guerre, les autres états du Saint- Empire de la religion ancienne, tant ecclésiastiques que séculiers, en leurs rehgion, cérémonies, constitutions, biens, meu-
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bles, immeubles, domaines, sujets, revenus, cens, rentes, supériorités et juridictions. « C'était pour la première fois que la grande conquête de la liberté religieuse était accomplie ; elle marquait le passage de la société du moyen âge à la société politique. L'Allemagne prit alors une toute autre allure ; ses intérêts furent régis par des actes positifs et son droit public cessa d'être religieux.