ÉTAT POLITIQUE DE LÀ RÉFORME
Modification dans Tesprit social. — L'Espagne. — Avènement de Philippe 11. — Auto-da-fé. — Les Pays-Bas. — Angleterre. — Restauration des idées catholiques sous Marie. •^L'Allemagne. — La Suisse. — Genève.— Calvin contre Servet. — Administration de Guise. — Conspiration d'Amboise. — Notables de Fontainebleau. — Poursuite contre les chefs du parti huguenot. — Etats d'Orléans. — Avénementde Charles IX.
Pendant les vingt premières années de la réforme de Luther, le centre du mouvement religieux s'était placé dans r Allemagne. La France ne jouait qu'un rôle secondaire dans cette vaste révolution ; quelques prédications isolées avaient bien conquis des prosélytes 'secrets, mais leur force n'était pas tellement décisive que les événements qui se passaient dans ce royaume pussent agrandir ou resserrer le cercle de la réforme. Maintenant les choses ont changé de face : la France va jouer le principal rôle dans les questions de la réforme; tout va converger autour d'elle dans la grande lutte contre l'antique foi. Un premier fait explique d'abord cette intervention habituelle des forces étrangères dans les querelles catholiques et huguenotes en France. La féodalité avait tout rattaché à la terre, morcelé à l'infini la nationalité; le donjon du vieux château, la tour où pendait la cloche communale étaient la patrie. La vivacité du principe rehgieux modifia cet ordre d'idées ; on passa des choses de la terre à des impressions morales ; à la patrie territoriale et matérielle oi\. substitua un patrie céleste, et Ton combattit pour sa foi comme plus tard on se présenta aux batailles pour son pays. Il n'y eut plus dès lors de nationalité, mais des confraternités saintes. On fut catholiques ou réformés, et non plus Anglais,
Allemands, Français ou Espagnols. C'est donc en partant de fausses données, en méconnaissant les mœurs et les passions du temps, qu'on a pu accuser protestants ou catholiques d'avoir appelé rétranger pour soutenir la foi : quand le territoire n'était rien et que la conscience religieuse était tout, on se serait plus rapproché de son frère en religion que de son compatriote. Il ne faut jamais confondre les époques, les émotions et les besoins des sociétés. Qu'un principe universel de croyance ou de politique soit tout-puissant, la patrie territoriale s'efface, parce que les rapports de l'àme sont plus forts que les habitudes du sol, parce que le dévouement à un vœu, à un principe de liberté, à une pensée religieuse, parlent bien autrement à l'imagination que la terre muette et matérielle.
Cet aspect particulier de l'Europe est essentiel à étudier dans toutes ses plus grandes intimités, car à cette époque l'histoire se mêle et s'empreint d'une sorte de caractère universel. Les peuples d'Angleterre, d'Espagne, d'Allemagne, de Flandre, de Suisse, sont dominés par la question des deux principes alors en lutte : tout se confond dans le sentiment religieux.
Charles-Quint venait de quitter cette scène du monde où il avait tout absorbé dans sa vaste activité; il passait de sa soli- •tude philosophique au tombeau, et déjà Philippe II son fils, caractère actif, passionné pour tous les intérêts catholiques, assistait à Séville à Tauto-da-fé de plusieurs partisans des doctrines réformatrices. Philippe II et l'Espagne ont eu une trop grande action dans les événements du seizième siècle, pour qu'il soit possible d'écrire l'histoire de ce temps sans nettement préciser leur situation et l'esprit de leur politique. Le règne de Charles-Quint avait été en Espagne comme une lutte du pouvoir absolu contre l'esprit des comuneros et des libertés locales ; r Aragon, la Catalogne avaient défendu leur fueros avec désespoir; cette lutte avait été sanglante, héroïque même. Les comuneros succombèrent. Dans ce mouvement contre les libertés de l'Espagne, Charles-Quint n'avait pas seulement employé ses bonnes et vieilles batailles de lances ; il s'était appuyé sur
tes oràres religieux : Tinquisition lui servit de polke et pi>éaef va soa autorité. La présence^ au midi de TE^pagne , des souveoiis et des coutumes mauresques avait appelé cette surveillance ii}(|iiièle qui pénétrait jusqu'au fotid des consciences, pour j i^ecberdier les pensées, les soupirs et les regrets. Toutes ces causes avaient démesurément étendu le pouvoil* des oïdi^ monastiques ; l'Espagne était devenue vaste et une ^mbre théocmtie étendant ses ailes sur une royauté et une noblesse impuissantes contre le principe i^eligieux^ L^essai de la fOPoe catèotiqi]» avmt été d^à Mt contre la mémoire de Gharles*Quint; die échappa difOdlemait aux: imprécations et aus ftMidfes du saint tribunal qui voulût la flétrir d^un jugement solennel «^ disperser ses cendres aux v<ents. Philippe il trouva À son avià%em^it cette putesance mystérieuse agrandie depuis un ««Me ; il était luinnénie croyant, plein de 2ële, et sa fi^rveur s'accrut encore, lorsque , par ses fiançailles avec Marie d'Angleterre , il eut reçu le titite de iie8ta»r4a/0ur dé la Fof. Au miiteu des gnerres civiles^ des agitati<His sourdes qui fatiguaient to monarchies, il aperoevait, comme son père à Voriginede sa grande puissance, une domination uniirefsrile dans le principe d'untèé catholique. Ses moyens d'aet«(»i ^a^nt innomlnnaèles; un nouveau monde d'<»r venadt de s'ouvrir poui' TE^^agne ; les mines lui jetai^t ces doublons avec lesquels on pouvait remuer bien des empires; les bandes espagnoles avaient l'antique réputattcm de fournir les premiers soldats d'arquebuses 9 de piques et de lances. Cette position du roi <;a^oliqiie le mettait en rapport d'intelligence, non seulement avec le pape, primcipe d'autorilé, mais eoco^ avec les oidres monastkptôs menacés, il est vrai, par la réforme, mais qui -enlaçaient rmnivers par une forte et habile organisatimi. Le caractère de Philippe B se prêtait A une profonde activité de l'esprit; il n'avait point la grande portée de Charles V, mais une persévérance, une ténacité à toute épreuve. Il aimait à agir et à écrire par lui:môme; son immense omTespondance, déposée aux archives de $imaiK)as, ^ e^ue les hosards de la
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guerre ont conduite comme un Uophée dans nos propres archives, témoif»e encore de cette vigilance d'un prince qui commaûdait a^ix deux hémisphères, et qui« du fond de SEUi-i/oreneo, imprûnait partout uae ûbétssaaoe absolue. Pfai- Iq^pe «nToyait dos aj^ents, des «spions daas toutes les cours; 88S rapports s'étendent à tout^ aux souverains oonmie aux su^ jets^ il les oppose les uns aux autres, pour iaire triompher, an milieu du désordre de rautorité mile, le principe cacholique, base de son pouvoir. Ainsi placé dans le mouvement religieux et pditiqwe, on œ s'étonnera pas si Phili}^ Ilfit surveiller si cradleiarat les premières prédicatiofis lulhéanennes dans la péninsule. L'inquiskûn, «a pkine possession de la poUoe ao- 0iale,lajtladtà naortcontiB tûttteaoaveaiité. A peiae Philippell toochait-il te soi de l'Sspag^ne, qu'il présida, sur la place pu* èlique de Sétilie, à l'un des plus sanglants auto-da-ifé. Deux jf»nes hotnimes, leam IH>nce de Léon, iils du comte de Baylen, et iean GomEalès ; Irois âiihles £^nmes, isabelie de Baena, Marie deTinies, 'etMam de Bohorques, i»ont^[«nt sur Téchafatid où les fsinrek9¥>pèrent les fiao^sies, tia présence du roi, tandis que le peu^ et les religieux de TiiiquisitiâQ démolissaient la maison qui avait enieiida ia prédiostion piiotestaiite; des l»è* i«s découvertes saontnûeQt également des 'oadavres arrachés au sépulcm et «qu'on jetait aux flammes impuissantes alors pour ks dwieuTB. C'est autant poursuivre cette intlexifale impulsion cathdique que pour ssûsir les premiers symptômes de rétioite, que Philippe Q, après avoir multiplié les évêchés dans les Payfrfias, y établit Tinquisition, surveillance terrible, qui s'appëquait tout aussi bien à la tendance politique qu'à l'es* prit de â'hérésie. Un mouvement populaire acoDm|)agnait presque invariablement alors les dnnovations religieuses, et oetle coïncidence remarquable enlevait des forces morales à la ré^ forme. Dans les Pays-fias, une fermentation dangereuse d^ faisait tremUer le sol : l'organisation, moitié féodale et moitié bourgeoise, de cette province se prêtait à la résistance : d'un côté, de goandes cités, pleines d'un peuple de tiss^ands et de
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métiers, confréries actives et en armes; de l'autre, des fiefs étendus presque autant que des souverainetés; enfin, cette double organisation se rapprochant par des sympathies et des intérêts; les nobles s'unissant aux magistrats des villes pour se défendre les uns les autres contre le despotisme d'inquisition que Philippe II se hâtait d'établir en haine des hbertés et des privilèges d'une vieille province ; tels étaient les Pays-Bas.
Toutes les innovations de Luther, celles surtout de Zwingle et des anabaptistes avaient retenti parmi le peuple de ce pays. Si les nobles, comme dans T Allemagne, avaient de la tendance pour les doctrines sérieuses du protestantisme , les métiefô, les communes, les paysans, avaient écouté là, comme partout, les principes d'égalité sociale. La marche du calvinisme avait été rapide dans le nord et surtout en Hollande; l'esprit des saintes confréries en avait préservé le midi ; mais, par un effet contraire à ce qui se produisait dans plusieurs villes de France, dans les Pays-Bas, l'esprit municipal se mêlait aux progrès de la réforme : la domination de l'Espagne , qu'on considérait comme une grande oppression, fut confondue avec le catholicisme , et de là cette explosion de libertés et d'hérésies qui plus tard éclata puissante. Quand une révolution est complète, tout ce qui se met en opposition avec elle peut avoir un moment de triomphe , mais i^etombe tout aussitôt, parce que la lutte d'un accident contre un fait n'est et ne peut être jamais qu'instantanée. Ainsi l'Angleterre présentait le spectacle d'une restauration passagère des idées catholiques sous le règne de Marie. L'administration d'Edouard VI avait complété la pensée de despotisme religieux de Henri VIII ; la division des propriétés monastiques s'était accomplie ; les rites étaient fixés par des actes du parlement ; on avait une liturgie arrêtée. Les communes mettaient leur sollicitude à défendre qu'on offrît à l'église des ciei^es , et qu'on fît des processions. Edouard avait rédigé le livre des prières ; on publia des statuts de pénalité pour frapper ceux qui tenaient un langage indécent contre la sainte eucharistie ; tout ce qui
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s'était opposé à raccomplissement d'une pensée d'église nationale avait subi de capricieuses et sanglantes poursuites. A la mort d'Edouard VI, après le règne éphémère de lady Jeanne Gray, Marie, signalée depuis son enfance pour ses opinions catholiques, prit la couronne. Le duc de Northumberland, le protecteur armé des principes de l'église nationale, eut la tête tranchée pour haute trahison , et l'ardente Marie- annonça à Charles-Quint et à Henri II l'intention où elle était de restaurer le catholicisme pur en Angleterre. Le roi de France la fortifia dans ces idées, et lui proposa même de Taider d'un corps de gens d'armes, arquebusiers et archers. Marie arrêta les procès intentés sous le dernier règne aux évêques romains ; la plupart furent rétablis dans leurs biens, au préjudice des confiscations, et une grand'messe selon le rite catholique fut célébrée au milieu des clameurs de la multitude. Les chapelles privées se relevèrent: non seulement Marie en inaugura une magnifique dans son palais, mais Elisabeth elle-même, par hypocrisie, suivit l'exemple de sa sœur, quoiqu'elle fût alors l'espérance du parti protestant. Pour donner une haute sanction à cette restauration religieuse, Marie, d'après les conseils de Charles-Quint, se fiança au roi Philippe II, au grand désappointement de Henri n.
Cependant l'opposition fermentait. Cranmer, archevêque de Canlorbéry, avait prêché dans son église que la messe était une cérémonie diabolique; un acte du conseil autorisa l'accusation de Cranmer pour trahison commise envers la reine, en répandant par la parole et les écrits des maximes séditieuses. Ce coup de violence était alors accompagné de la démarche officielle faite par Marie auprès du pape, pour une réconciliation solennelle avec l'église romaine; Gian Francisco Commendone, chambellan de Iules III, à son passage à Londres, obtint de la reine la mission de pressentir le pontife sur cette réconciliation tant désirée; en même temps le parlement était convoqué, et les shérifs recevaient Tordre de favoriser partout dans les contrées les élections catholiques.
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Ce parlement arriva tout à fait selon les vœux de la reine ; il s'ouvrit par la messe du Saint-Esprit, d'après le vieil usage ; et le premier acte que présenta Marie fut un bill pour Tabolition de la liturgie d'Edouard VI. On remettait provisoirement l'état religieux de la nation au point où il était à ravènement de Henri VOI; lesbills sur l'administration des sacrements sous les deux espèces, sur le mariage des prêtres, sur les bénéfices ecclésiastiques 5 Ainent rapportés. L'insurrection de Wyat, favorisée par M. de Noailies, ambassadeur de Fmnce, éclata contre le système politique et religieux de la reine ; elle fut réprimée, et cela donna plus de courage encore pour marcher en avant. Les prêtres mariés perdirent leurs bénéfices ; il ne restait plus qu'un pas à faire, la reconnaissance de la suprématie pontificale, pas difficile, non point pour le peuple , que tant de changements de doctrines avaient jeté dans Tindifférence, mais pour la noblesse, alors en pleine possession des biens ecclésklstiqttes. Iules m, pontife éclairé, publia une bulle qui autorisait le légat à donner et à transférer aux possesseurs actuels des fiefs monastiques, les propriétés mobilières et immobilières qu'Henri VIH el Edouard VI avaient enlevées à l'église. C'est sous l'influence de celte bulle que s'ouvrit le nouveau parlement, et une pétition des lords et des communes porta « qu'ils voyaient avec chagrin la séparation du royaume d« la communion du saint-siége » ; en conséquence lecanlinal Polus déclara, en présence du parlement à genoux, qu'il absolvait tous ceux qui étaient présents et la nation entière de toute h^sie et schisme. C'était donc ici une complète restauration des' dogmes catholiques ; mais rien n'est plus difiicile que de laisser un tel événement dans de justes et raisonnables limites : en religion cc«nme en politique , il est rare qu'une restauration ne se transforme pas en une réaction : on avait Mi quelques concessions sur les idées, on s'en vengea sur les personnes ; il y eut des échafauds , du sang , des bûchers, comme il s'en était élevé sous Henri VIIÏ dans un sens contraire. Tout cela fut encore passager. Les intérêts maté-
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r'tels en Angleterre étaient favorables à une réforme ; les concessions que le pape avait faites pour le maintien des proprié ti\s ne rassuraient pas le^ possesseurs, car les propriétaires de biens acquis par Teifet d'un système ne sont jamais complètement tranquilles lorsqu'ils voient le triomphe des idées opposées dans le pouvoir. A Tavénement d'ÉUsabetb, ri^n ne fut plus facile que le rétablissement de la foi protestante; le premier parlement convoqué, par la reine rétablit la liturgie d'Edouard VI avec un petit nombre de modifications *;et tandis que Philippe lï cherchait avec ardeur à reconstruire la force du catholicisme, Elisabeth devait iavoriser ia réformation ; l'un se déclarait le protecteur de la hiérarchie romaine, l'autre des doctrines novatrices, et dans cette confusion de peuples et de nationalités, l'intervention de ces deux grandes puissances, au milieu des ferments de dlsce^des qui agitaient la France, devait vivifier les factions en armes^
L'Allemagne, qui avait joué le premi^ rôle dans les corn'* mencements du luthéranisme, jouissait alors des résultats de la paix de Passaw et de la liberté de conscience que la diète avait proclamée. Il n'y avait nulle part, dans les éléments catholiques, assez d'énergie pour détruire cette concession obtenue et qui était passée dans les masses. Au contraire , la réforme s'étendait sourdement, et les pays qui avaient jusqu'ici conservé la foi orthodoxe cherchaient même à la secouer. L'abdication de Charles-Quint avait appelé à l'empire Ferdinand, roi des Romains et archiduc d'Autriche, le même prince qui avait suivi le traité de Passaw. Tandis qu'il se préparait à convoquer la grande diète, les états particuliers d'Autriche avaient réclamé hardiment la liberté de conscience et l'indépendante profession de la réforme sur leur territoire. A cette condition seulement ils accordaient les subsides réclamés contre les invasions des Turcs. Ferdinand, surpris de ces rapides progrès des (H>inions, qui de la multidude s'élevaient
) Statuts 1 . Ëlisabetli, 4 , 6.
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jusqu'aux états, répondit « qu'il était bon catholique, et qu'il ne pouvait consentir que ses sujets professassent une croyance en opposition avec la sienne. » Cette réponse ne contenta pas rassemblée qui refusa les subsides jusqu'à ce que Ferdinand eût accordé la communion sous les deux espèces, la libre prédication de l'Évangile et une protection impartiale pour ses ministres. Une semblable demande fut adressée par les Bavarois à leur duc Albert. Ces progrès de l'Allemagne jetaient les électeurs et le peuple en dehors de toutes les questions de concile et de rapprochement avec la cour de Rome qui avaient agité naguère les diverses nations germaniques.
La réforme en Suisse se concentrait jusqu'ici dans quatre cantons; mais Timportance religieuse de Genève giandissait avec l'influence de Calvin: elle n'avait été jusqu'alors qu'une cité libre et municipale comme tant d'autres cités ; mais saluée métropole de toute une religion, Rome nouvelle et rajeunie, elle exerçait une sorte de juridiction universelle sur les églises calvinistes. Comme les vieilles républiques , Genève , je le répète, avait ses factions en armes et se poursuivant par la proscription. Les sombres doctrines de Calvin ne pouvaient s'adapter tout à coup à la civilisation du moyen âge, à cette société de fêtes, de tournois et de mystères ; il se forma donc à Genève, comme partout ailleurs, une résistance à cette réformation. Simple prédicateur de place publique, Calvin réunissait tous les pouvoirs que peut donner la parole humaine : esprit dominateur, il faisait sentir Texercice de cette autorité populaire, et les syndics se plaignaient déjà de ce grand despotisme d*opinion. Finançais d'origine, sa protection s'étendait l>articulièi'ement sur ce qu'il appelait son église de France ; de st\ n>lmite de Genève, il écrivait des pamphlets contre les ma- {^îstrats qui opprimaient ses frères et des lettres d'exhortation i\ wux-ci pour quils eussent à persévérer dans la foi et à soutonir mt>me par le martyre, s'il le fallait, la vérité de l'Évan^i^ilo. Calvin considéré comme le pape des huguenots nvriwponihùt partout avec un zèle, une activité inouïe ; on
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trouve de ses letlres dispersées dans toutes les bibliothèques sur la surface de FEurope, et plusieurs familles françaises ^ engagées dans le calvinisme, en possèdent de fort curieuses qui signalent l'influence qu'exerçait alors la réformation genevoise sur la société.
De si grands rapports avec la France tirent accuser Calvin de complicité dans le projet de substituer l'administration française à celle des citoyens à Genève; on voulait ameuter le peuple contre lui; mais l'accusation n'était point justifiée, et l'ascendant de Calvin ne fit que s'agrandir encore. 11 combattait avec fureur toute doctrine nouvelle ; ses efforts ne tendirent pas seulement à propager sa foi, mais encore à la maintenir telle qu'il en avait posé les bases dans son Institution chrétienne. L'esprit d'un temps s'empreint à tout ce qu'il produit. Une opinion s'imposait alors comme un article de foi, comme une maxime de gouvernement, et quiconque prétendait la détruire pour lui substituer une nouveauté, conspirait contre le principe de la société. A des époques plus récentes il y eut des écbafauds dressés pour les croyances politiques ; les croyances religieuses curent des bûchers, des bannissements, des cas d'infamie contre de simples opinions. Le supplice de Servet est une tache lugubre et indélébile; l'école genevoise a voulu justifier le fanatisme de Calvin ; elle ne peut l'expliquer que par l'esprit d'un siècle où tout se formulait en dogmes. Michel Servet avait profité de la haute liberté d'expliquer l'Écriture selon la raison individuelle. Dans ses deux grands ouvrages de la Restitution du christianisme, et des Erreurs de la Trinité, Servet avait comparé la Trinité à une divinité à trois tôles, à une espèce de Cerbère; et puis « Dieu était tout, et tout était Dieu , » s'écriait-il. C'était le socinianisme ; et ce fut pour ces opinions que Servet dénoncé subit la mort. Rien de plus acharné et de plus implacable que ces poursuites de maître Calvin contre Servet; il le fit arrêter, lutta contre ses défenses, et dominant le jugement il le livra au bûcher. Calvin, comme Luther» s'eflbrçait de poser un point d'arrêt au mou-
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vement des idées qui le (ï^ûOvâsLil déjà. Je considère le pTédicant de Genève comme le grand organisateur de la réforme, comme la forte main qui bâtit une église à côté de la vieille foi de la papauté; il tendait à substituer quelque chose au vaste et bel édifice du catholicisme qu'il avait ébranlé par la parole.
Ainsi, chacune des puissances qui ceignaieiît la France d*un cercle d'opinions et de forces, apportait un poids plus ou moins imposant au milieu de la crise religieuse qui se manifestait alors dans le royaume : l'Espagne avait ses doublons, ses fortes bandes habituées à la victoire ; l'Angleterre, pauvre encore, pouvait néanmoins jeter sur le continent des troupes auxiliaires; en Flandre, les révoltés devaient appuyer les réformateurs; en Allemagne, de nombreuses compagnies de rdtres et de lansquenets se mettaient à la solde des catholiques et des protestants ; !a Suisse républicaine se divisait en deux croyances, tandis que Genève, métropole de science et d'activité, lançait des pamphlets, ourdissait des complots éclatant ensuite par des coups de mains de peuples et de gentilshommes en France. La mort de Henri II , loin de diminuer l'autorité de la maison de Guise, l'avait en quelque sorte agrandie ; la jeune épouse de François H, la belle et malheureuse Marie Stuart était leur nièce ; et d'ailleurs ce qui élait une raison plus puissante , le parti catholique étendait sur eux sa force. Les deux grandes fonctions de l'état, ïa lieutenanee générale du royaume et la surintendance des finances Hirent confiées, la première au duc de Guise, la seconde au cardinal de Lorraine, et lorsque le parlement vint féliciter son jeune souverain, ce triomphe des opinions et des hommes du catholicisme lui fut annoncé. En pleine possession du pouvoir, François de Guise se mit immédiatement en rapport avec le roi d'Espagne, et lui écrivit le 4 février 1560 : « La mort subite de notre sire Henri n peut apporter une grande désolation en ce royaume ; mais par la conduite prudente de la reine et vos sages avis, j'espère qu'il sera main-
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ieau on paix. Quant à moi, Sire, ayant ici reçu tant de biiuis et honneurs du feu roi Henri II et de la reine, et mis tant de peine de les iidèlement servir, je n'aurai jainais rien tant devant les yeux que le service d'elle et de leurs enfants. » Quelques jours a^rès, il lui écrivait encore : a Je ne saurois qu'ajouter si ce n'est vous assurer que notre roi est si ferme et constant à Tentreténement de la foi catholique, qu'il ne fera ni permettra jamais en son royaume chose qui y contrevienne ; et quant h moi , je ne céderai à aucun de mes prédécesseurs €» ce qui touche l'honneur de Dieu et maintenance de sa sainte foi. » Les poursuites contre Anne du Bourg, quelque temps suspendues, recommencèrent ; on voulait maintenir un parlement dévoué , et imprimer toute sa force au catholicisme. Anoe du Bourg fut traduit devant la chambre ardente, CTéaJ^n nouvelle du chancelier Olivier, pour juger les hérétiques. Il y fut accusé de professer les doctrines de Luther et de Calvin sur la grâce et le purgatoire; du Bourg répondit avec fermeté et persista dans tous les articles de sa foi. Les parlementaires catholiques, sous la direction du président Minard , appelaient la condamnation pour le cas d'hérésie comme un grand exemple ; or le président Minard fut atteint d'un coup d'arquebuse, et Ton en accusa les huguenots: le peuple s'émut. Un acte du conseil municipal ordonna de f^mer les portes de Paris pour se saisir de l'assassin. Dans cette agitation des esprits, le parlement se hâta de condamner Anne du Bourg : il fut dégradé de l'état de derc et brûlé en la place de Grèv«, et il y «ut grande foule de gens de tous états à cette exécution ; MM. de la ville y avaient envoyé les trois ccnnpagnies d'ardiers, arbalétriers et arquebusiers. Rien ne fit plus d'impression sur le parti calviniste que le supplice du conseiller du Bourg. Les huguenots multiplièrent les doléances et les complaintes ; des gravures informes reproduisaient le supplice du malheureux conseiller, et le bûcher d'où les flammes s'élèvent en la place de Saint-Jean en Grève. On y voit raessire du Boui'g les mains jointes, étranglé par une grande corde, en
lace d'une belle croix; aux élroiles croisées sont plusieurs nobles dames qui regardent ledit supplice, tandis que le bourrel, d'un air alerte et joyeux, jette maints fagots dans le feu. On prêta au conseiller hérétique des cantiques, des chansons saintes, afin d'exciter la commisération du peuple. Le parti calviniste comprit le danger de sa position. Jusqu'ici il n'avait été qu'instantanément persécuté , et il se trouvait le plus souvent à l'abri , soit par la protection de la cour, soit par l'esprit qui s'était empreint depuis quelques années dans la minorité du parlement de Paris. Cette opposition était brisée ; les Guise pouvaient assurer le triomphe des opinions catholiques. Les huguenots se réunirent dès loi*s dans des assemblées secrètes au faubourg Saint-Germain ; ils y tinrent des consistoires particuliers. Pour se donner une organisation plus forte et plus active, ils se régularisèrent en synode ; l'élection libre fut proclamée, et l'égalité Ja plus absolue dut présider au choix des pasteurs. L'église calviniste prit en France une forme purement républicaine.
Les deux principes religieux étaient ainsi en-présence, organisés comme pour le combat : les catholiques avaient éloigné de la cour les gentilshommes, expression du parti protestant. Le roi de Navarre, le plus modéré et le plus circonspect, craignant pour la possession de son royaume menacé par Philippe II, se retira précipitamment; on donna au prince de Condé une mission pour l'Espagne ; tout ce qui avait quelque valeur, Coligny, d'Andelot étaient en complète disgrâce, et le chancelier Olivier, dévoué au cardinal de Lorraine, préparait une série de lois pour seconder le mouvement catholique. Une première ordonnance, toute de précautions, défendit qu'on portât des armes sur soi ; aucun ne pouvait désormais se revêtir d'un grand manteau, avoir des chausses larges dans lesquelles on cacherait poignards ou pistolets : « Défense est faite à toute personne, de quelque état qu'elle soit, de tirer arquebuse, sous peine, la première fois, d'une amende de cinq cents écus d'or au soleil, ou des galères si Ton n'avoit de quoi payer
ladite amende, et pour la seconde fois, ils seront pendus et étranglés. » Des lettres de commission de François II ordonnent « d'informer secrètement et diligemment contre tous ceux qui donnoient faveur aux sacramentaires ou autres personnes soupçonnées d'hérésie. » Les catholiques se lièrent par des serments particuliers ; des émissaires devaient réveiller le zèle des villes ; on ne parla pas encore d'une ligue écrite et positive, mais» on en jeta les premiers principes. Pour rattacher à la combinaison d'une grande ligue la haute noblesse, et rengager par un serment spécial, on fit une promotion extraordinaire de dix-huit chevaliers de Tordre de Saint-Michel : Saint-Michel, archange, était l'emblème de la foi catholique, et le démon qu'il plongeait en enfer était-il autre chose que le symbole des hérésies nouvelles qui fermentaient au sein de l'église et qu'il fallait extirper? Cette pensée domiiia toutes les résolutions du conseil ; elle se manifesta par des édits cruels contre les rassemblements et conventicules d'hérétiques ; ils furent défendus sous peine de la vie. Enfin une autre déclaration portait <c que les maisons où se feroient les conventicules et autres assemblées illicites seroient rasées et démolies.» L'imprimerie étant toujours l'arme puissante, les catholiques multiplièrent les pamphlets, dénoncèrent les mœurs et les crimes des réformés. Les légendes du moyen âge contre les Juifs étaient renouvelées : on peignait les enfants égorgés dans de sanglantes libations; d'autres pamphlets accusaient les huguenots de vouloir mettre le fèu à la ville de Paris, tandis qu'ils ouvriraient les prisons pour en faire sortir la lie des voleui*s, abandonnant la grande cité au pillage. Dans une collection de vieilles gravures, sous le titre d'horribles cruautés des huguenots en France, on voit un prêtre mis en croix et recevant des coups d'arquebuse; là, un combat contre une nef remplie de moines, qui sont presque tous jetés à l'eau; ici, un grand concours de femmes et de vieillards étranglés et mutilés ; puis, un bon ermite qui aies pieds enferrés comme un cheval de bataille. Ou avait mis , à chaque coin de rue, de petites