‹ La reforme et la ligueChapitre 16 sur 26 · IX RÉFORME · texte numérisé non relu

IX RÉFORME

moindre pi'étexte ou se précipitait sur les huguenots. A peine le maréchal de Montmorency avait-il pris le gouvernement de la honne cité, qu'il fit abattre les trois temples qui servaient aux psaumes, à la cène et à la prière; Tun au faubourg Saint- Jacques, dit le temple de Jérusalem; l'autre au faubourg SaintrMarcel, appelé le Patriarche, et le troisième au faubourg Saint-Antoine, dit Popincourt. Le 15 mai, le connétable, pour voir les dispositions des Parisiens, sonna une alarme de nuit, ce qui fit prendre les armes aux bourgeois, qui garnirent toutes les rues aussitôt et en bon oordre. Pour servir cette effervescence des sentiments populaires, on faisait longues et nombreuses processions expiatoires. Le 6 juin 1562, un arrêt de la cour ordonne la profession de foi de tous les conseillers et de tous les officiers, et qu'il serait fait procession à laquelle ladite cour assisterait en robes royges comme expiation des blasphèmes, excès et cas exécrables commis en Téglise de Saint-Médard par les contempteurs de notre sainte foi catholique. Ces démonstrations religieuses s'étendaient à tous les étals, étaient imposés à tous les officiers de judicature comme à ceux de la cité. Le 24 juillet, acte de catholicisme signé des prévôt des marchands, échevins de Paris, conseillers de ville, procureurs, receveurs et quarteniers ; et le 27, profession de foi des sergents de la ville et autres officiers, en présence du grand-vicaire, de Tévêque et des prévôt des marchands et échevins. Tout cela se faisait par Tordre d'un pouvoir populaire en dehors de Fautorité royale, laquelle n'en avait plus que le nom.

En arrivant à Paris, le duc de Guise et les chefs de la ligue ne manifestèrent pas immédiatement Tintention de s'emparer de l'autorité. Catherine de Médicis le craignait cependant , se souvenant de la puissance absolue que lesLorrains avaient exercée sous le règne de François IL La reine écrivait, par des agents secrets, au prince de Condé pour s'abandonner à sa loyauté, elle, son fils et le royaume : « Mon cousin, j'ai parlé à Yvoy aussi librement que si c'éluit à vous-même, m'assurant de sa

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ûdélité» et qu'il ne dira rien qu'à vous-même, et que vous ne me repousserez point, et aurez seulement souvenance de conserver les enfants et la mère et le royaume. Brûlez cette lettre incontinent. Votre bonne cousine. » — « Mon cousin, je vous remercie de la peine que prenez de si souvent me mander de vos nouvelles, et pour espérer de vous voir bientôt, je ne vous ferai plus longue lettre. Et vous prie seulement vous assurer que je n'oublierai jamais ce que faites pour moi. Et si je meurs avant avoir le moyen de le pouvoir rcconnoistre, comme j'en ai la volonté, j'en laisserai une instruction à mes enfants. » Le prince de Condé lui répondait en l'invitant sans cesse à venir le joindre avec son fils ; il lui rappelait la tyrannie qu'elle subissait sous la main des Guise ; avec les huguenots seulement il était possible d'exercer l'autorité royale. Le parti catholique la débordait, par son action sur les masses; et Catherine de Médicis se hâta de quitter Paris : d'après les conseils du prince de Condé, elle se retira à Melun emmenant avec elle Charles IX enfant.

La présence du roi dans un parti était beaucoup alors , et Pasquier jugeait bien quand il le considérait comme un étendard facile à reconnaître et à suivre. L'armée du duc de Guise était campée dans les environs de Paris, tandis que le prince de Condé rassemblait tous les gentilshommes huguenots, pour faire irruption dans la ville. Catherine ne voulait se jeter dans Tun ni dans l'autre camp, quoique son penchant fût pour le prince de Condé, qui lui faisait les conditions moins dures (5t lui offrait la plénitude du pouvoir de régente. Le départ de Catherine de Médicis avait produit une viye impression à Paris. Le bourgeois, par habitude dévoué à la cour, très jaloux de la prérogative de voir son roi, murmurait de ce que la reine eût cherché un asile au dehors ; c'était dans sa bonne ville qu'il fallait trouver un point d'appui, en se plaçant à la tète des catholiques ardents. Le prévôt des marchands, du nom de Marie, et les échevins, allèrent auprès de ladite reine et se plaignirent de ce qu'on leur avait enlevé le roi; il§ deuiandèreut

qn'on le leur rendit, avec les arquebuses dont le maréchal de Montmorency avait privé les Parisiens. La reine promit tout, restitua provisoirement les armes aux bourgeois, et pour donner des preuves du peu de crainte que lui inspiraient les partis, elle vint au château de Fontainebleau, attendant les ouvertures qui lui seraient faites de part et d'autre. » Le prince de Condé lui écrivait : « Tout porte â croire que je m'emparerai d'Orléans. Ce seroit une bonne ville pour y mettre le siège de l'état avec monseigneur le roi. » Antoine de Navarre, au contraire, attaché à la cause catholique, assurait îa reine Catherine que si elle consentait à ramener le roi dans Paris, on lui rendrait fidèlement son pouvoir. La reine conservait tout son penchant pour le prince de Condé, et allait se décider à le joindre, lorsqu'on entendit dans la cour de Fontainebleau un bruit d'armes , et bientôt de larges éperons de fer firent retentir les grandes voûtes du palais ; on annonça le roi de Navarre. C'était dans la semaine sainte; on chantait les tristes vêpres des morts; Antoine de Bourbon, prenant fièrement les mains de la reine, lui dit : « Madame, il faut venir avec nous vers Paris, où l'on nous mande ; monseigneur le roi voudra bien aussi nous suivre. » Catherine, selon son habitude, composa son visage; mais l'enfant royal se prit à pleurer. Le lendemain on arrive à Vincennes et puis à Paris; dans ce voyage, Catherine avait plusieurs fois écrit au prince de Condé d'accourir à l'aide du roi enlevé par les rebelles : le prince ne put faire assez de hâte. Charles IX et sa mère descendirent au Louvre; et dès lors ils furent au pouvoir des halles et durent suivre l'impulsion du parti. Les opinions catholiques et huguenotes se dessinèrent sans nuances. Pasquier divisait ainsi les deux camps : « Au demeurant, ceux qui conduisent entre nous principalement le parti catholique sdnt le roy dd Navarre, les seigneurs de GuiSe, le connestable et ma-^ réchal de Saint- André; et pour le parti huguenot^ M. le Prince, l'admirai, les seigneur d'Andelot et de La Rochefoucauld. Et combien que tout se fasse de deçà, sous le nom, ou

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du roy, ou bion du roy de Navarre, toutefois M. de Guise a la plus grande part au gasteau. »

En face de ce mouvement catholique si fier, si hautement prononcé, les huguenots dénonçaient le triumvirat, semaient partout des pamphlets sur la captivité de monseigneur le roi, et pour opposer ligue à ligue, association à association, tous les chefs arrêtèrent Pacte suivant : « Nous soussignés, n*ayant lien en plus grande recommandation après Dieu que le service du roy et la conservation de sa couronne pendant sa minorité, sous le gouvernement de la royne sa mère, nous avons promis et juré, par le nom de Dieu vivant, une association et saincte compagnie mutuelle, aux conditions suivantes : Premièrement, nous protestons qu'entièrement nous n'avons devant les yeux que l'honneur de Dieu, la délivrance des majestés du roy et de la royne, la juste punition et correction de$ contempteurs d'icelles. £t durera cette présente association et alliance inviolable jusqu'à la majorité du roy. Secondement, nous entendons et jurons qu'en notre compagnie nous ne souffrirons qu'il ne soit fait chose qui déroge aux commandements de Dieu et du roy, comme idolastrie et superstition, blasphèmes et paillardises, violences, ravisseiûents, pilleries, brisement d'images et saccagements de temples par autorité privée. Tiercement, nous nommons pour chef et conducteur de toute la compagnie, M. le prince de Condé, prince du sang. » Enfin tous ceux qyi se levaient avec le prince de Condé ne quitteraient pas les armes avant d'avoir obtenu la liberté du roi et des consciences; tous s'engageaient à fournir des chevaux pour faire la guerre. Signé à plusieurs exemplaires, ce traité était envoyé par la gentilhommerie de France à la noblesse allemande, afin de bien expliquer l'objet de la ligue. Les huguenots leur demandaient de hâter les secours que les luthériens avaient promis pour soutenir les droits des gentils hommes et de l'Évangile*. Condé convoqua tous les partisans de la foi nouvelle; Coligny écrivit une pieuse exhortation aux

* Mes. Bcthune. (Biblioth. royale.)

deux mille cent cinquante églises r6form(^^ des provinces, les invitant à saisir le glaive temporel dans une guerre où il s'agissait de la conscience et de la foi. Bèze, Calvin, Marlorat, tous les pasteurs de Genève secondèrent les efforts du parti protestant pour une prise d'armes ; les ministres s'adressaient au peuple; le prince de Condé aux braves gentilshommes, lesquels devaient aller dans chaque province pour servir de capitaines et de chefs aux paysans et bas vassaux. Les ministres de l'Évangile, Spifame et Bèze écrivaient : «Nous vous invitons au nom de Dieu à soutenir la religion afin d'empêcher sa ruine ; il faut délivrer le roy et la royne qui sont prisonniers; les riches doivent déployer leurs richesses, les forts leurs forces. Ne faites nulle retardation ; il n'est pas temps de discuter, mais d'exécuter. » Des négociations directes étaient ouvertes par le prince de Condé avec Elisabeth, reine d'Angleterre, pour demander secours et appui, et celle-ci répondait : ccQù'elle avoit de justes motifs de prendre la protection de la cause de Dieu et la défense du roy contre les auteurs des troubles qui existoient présentement. » Un traité fut conclu entre la reine d'Angleterre, le prince de Condé et ses alliés. Des correspondances curieuses étaient engagées pour le même objet avec les princes luthériens d'Allemagne. Dans une lettre des ministres du calvinisme à l'électeur palatin, ils le remercient dans les termes les plus humbles de ses bontés. Le 26 août 1562, le prince de Condé écrit au landgrave de Hesse sur ce qu'il avait fait pour le prompt acheminement des reîtres et des lansquenets; il écrit aussi au duc de Witlemberg dans un but semblable ; et comme quelques préventions étaient soulevées contre le puritanisme de Calvin, le théologien de Genève s'empresse d'envoyer à Francfort à l'assemblée des luthériens sa profession de foi écrite et ainsi modifiée * : « Nous confessons que les évêques et pasteurs doivent être pris en révérence en tant qu'ils font leur ofiice d'annoncer la parole de Dieu ,

< Collcclio» Fonlanier, ISGf-^tSCS.

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et outre GoKa pour toutes (églises, et chacun pour soy ont puissance de faire lois et statuts pour la police commune; et comme il faut que tout se conduise par ordre et avec honnesteté, et qu'on doit obéir à tels statuts, moyennant qu'ils n'astreignent point les consciences, et qu'on n'y établit point de superstitions; et tenons pour fanatiques et mutins ceux qui ne s'y voudroient pas conformer. Aujourd'hui on •achète les messes comme satisfaction pour s'acquitter envers Dieu, et chacun en a part à sa volonté : telle marchandise ne peut avoir couverture de l'usage ancien de l'église. Il y a encore une autre profanation, c'est qu'au lieu que la sainte cène ne doit porter que le nom de Jésus-Christ, on forge des messes à plaisir : de saint Christophe, de sainte Barbe, et de toute la kyrielle, comme on dit ; lesquelles façons s'accordent non plus avec la nature du sacrement que le feu avec l'eau. » Cette confession de Calvin , je le répète, était destinée à éclairer les princes luthériens sur le véritable caractère des églises huguenotes de France, qu'on présentait à l'extérieur, en Angleterre et en Allemagne surtout, comme turbulentes, impies et se rapprochant des anabaptistes.

De son côté, le parti catholique négociait avec l'Espagne. Dès que Charles IX et sa mère furent au pouvoir de la population de Paris, le premier soin du conseil fut de renouer ses rapports avec Philippe n. Une note fort curieuse fut présentée à ce monarque par l'ambassadeur de France. Le roi Charles IX avertissait sa majesté catholique, «qu'il avoitdes avis bien précis que sa majesté la reine d'Angleterre armoit fortement pour soutenir les huguenots, rebelles de France ; de plus, d'autres avis du côté d'Allemagne annonçoient que l'on alloit marcher au secours desdits huguenots, et la chose étoit si notoire que les gens s'assembloient déjà à la file. Par quoi sa majesté très chrétienne roandoit à son ambassadeur, M. de Fourquevaux, qu'il eût à prier très instamment sa majesté catholique, son frère, de faire les offices suivants : il faut que M. le duc â'Alt)e embrasse dorénavant, sans aucune dissimulation ou

longueur, la défense du royaume contre lesdiis assaillants. Quant au secours que ledit ix)i catholique avoit promis à sa mcyesté très-chrétienne, ladite majesté le réclamoit promptement; les Espagnols dévoient entrer par Bayonne. »

Dans cette situation, des partis qui provoquaient tous les secours de l'étranger, le prince de Gondé crut indispensable de justifier la prise d'armes en publiant un long manifeste dans lequel il disoit « qu'il avoit été contraint d'aller aux. batailles non pour le soustenement de sa religion, mais pour délivrer le roy et la royne sa mère. » Le prince de Gondé s'en rapportait au jugement de la reine et à l'avis de son conseil, rendu à la pleine liberté de son suffrage. Le même jour, il écrivit au parlement, autorité toute-puissante, pour lui expliquer sa conduite et les motifs de la prise d'armes: «Messieurs, vu les troubles qui sont de présent, et à mon grand re^^t, par trop avant répandus sur la surface du royaume, je ne doute point qu'une si bonne' compagnie n'ait déjà connu, chacun en son particulier, les raisons qui m'ont mû, d'entreprendre pour le service de leurs majestés ce qui est maintenant notoire à tout le monde. » Et le parlement répondit : «Notre très honoré seigneur, humblement à votre bonne grâce nous recommandons. Nous avons lu avec douleur votre déclaration et protêt tation, parce que vous êtes prince du sang et maison de Finance, et ne faisons doute que votre bon naturel n'y convienne, s'il n'étoit forcé et détourné de mauvais conseils, comme il advient quelquefois aux bons princes. Et combien que notre charge ne soit que d'administrer justice souveraine du roy, puisque voua nous avez fait entendre vos plaintes, nous vous répondrons avec liberté » ; et ici le parlement reproduisait tous les griefs catholiques contre les partisans de la rehgion nouvelle. Ces remontrances de la magistrature n'arrêtaient pas le prince de Gondé, qui convoquait ta vaillante gentilhommerie du Dauphiné et du Béarn. Dans les commissions que donnaient les capitaines de huguenots, chacun prenait le titre de « chef de l'armée mise sus en ces pays pour le roy et sons l'autorité de

monseigneur le prince de Condé , protecteur et défenseur de la maison et couronne de France, »

Les chefs du triumvirat avaient vu avec efft^oi le vaste mouvement qui embrassait une grande partie du royaume et s'étendait à rétranger. Ces dangers alarmaient particulièrement le roi de Navarre ; esprit timide, il ne voulait point engager une guerre ouverte, décidée, dont les résultats seraient incertains. Pour répondre à ces craintes, le duc de Guise fil publier deux déclarations; la première adressée au parlement, par laquelle le roi annonçait qu'il prenait sous son autorité tout ce qui était fait par le conseil. La seconde, toute politique, tendait à détacher de la prise d'armes la fraction modérée des calvinistes; on renouvelait l'éditde janvier, qui permettait le libre exercice du prêche partout, hors Paris et la banlieue. A ces déclarations, le prince de Condé répondit par d'autres manifestes : « Il s'étoit voué à remettre le roy en pleine liberté et à mainte nir l'observation de ses édits sans aucune dissimulation ; il ne réputoit aucune lettre, mandements ou dépêches venir de lui, quelque emprunt que l'on lit de son nom ; qu'il n'entend toutefois comprendre sous cette génération le roy de Navarre. % Les calvinistes ménageaient ainsi Antoine de Bourbon pour laisser Montmorency , Saint-André et de Guise dans l'isolement. On peut s'apercevoir dès lors par la prodigieuse quantité de manifestes et de contre-manifestes, quel Immense crédit obtenait l'opinion publique, et quel cas on faisait de la presse et de la liberté d'écrire. La guerre n'avait plus ce caractère purement féodal et chevaleresque des douzième et treizième siècles. On justifiait toutes ses démarches; on en sentait le besoin. C'est le temps des dissertations pour tout et sur tout.

La mesure violente et décisive qu'avaient prise les chefs du parti catholique de s'emparer de Charles IX et de Catherine de Médicis, faisait'passer dans leur camp la force morale qui se rattachait alors à la royauté. Le jeune prince et sa mère furent très bien accueillis par les confréries de Paris qui se préparèrent à soutenir leur foi avec de boas coups d'arquebuses, et à

détruire toute huguenoterie. La grande cité voyait se reformer son guet et sa garde. Dès Tannée précédente, un ordre du conseil municipal avait prescrit à tous bourgeois d'apporter ses armes à Thôtel-de-ville. Le registre de ce désarmement existe encore, et je ne puis résister au désir de faire connaître quelques-uns de ces vieux noms de bourgeoisie, de cléricature et de métiers : « Vincent Leroi , apothicaire des bandes sous le colonel monseigneur d'Andelot, a apporté deux arquebouzes de guerre liées ensemble , son nom escrit dessus Tun des affûts, lequel demeure rue de la Mortellerie, au logis où pend pour enseigne l'image Saint-Jacques. M. Pierre Boucher, clerc au greffe de la cour des aides, demeurant à la Vieille rue du Temple, une arquebouze d'Allemagne, l'affût noirci. M. Augustin de Thou, conseiller et advocat du roy au Chasielet de Paris, une arquebouze, trois pistolets et deux petits pistolets garnis de leurs estuis, et le tout lié d'une lizière de drap; (le bon conseiller était ainsi fortement armé). Bonaventure More], dixainier, quatre arquebouzes et un pistolet. Jehan Mégissier, marchand espicier, demeurant rue Saint-Denis , au logis où pend pour enseigne la Pomme d'Or , un petit pistolet. Jehan Messier , marchand chazublier , une petite arquebouze et un petit pistolet. Thomas Enguizac, barbier, demeurant au carreïour Guillory, une arquebouze à rouet. Louis Bernidre , marchand coustellier, demeurant au quartier Saint-Jehan, une petite arquebouze, son nom dessus. M. François Larcher, procureur en la chambre des comptes, demeurant rue de la Verrexie, près l'église Saint-Méry, une arquebouze de guerre dégarnie de rouet. »

Le bon avocat Pasquier se plaint des nouveaux services qu'on lui impose : « Les coups de pistolets et canons nous servent de carillon. Les armes ont été rendues, lesquelles peu auparavant avoient été portées en l'hôtel-de -ville par le commandement du prince de la Roche-sur- Yon. S'il m'esloit permis déjuger des coups, je vous dirois que c'est le commencement d'une tragédie qui se jouera uu milieu de nous à nos

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despens, et Dieu veuille qu'il n'y aille que de nos bourses K » . On ne peut dire Témolion du peuple de Paris, sa ferveur pour le catholicisme; chaque jour on accusait le parti huguenot de quelque nouvelle tentative contre les églises et la sûreté de la cité ; les calvinistes devaient mettre le feu aux poudres de l'arsenal, saccager les maisons et les boutiques des bourgeois aux piliers des halles'. Le parlement déclarait qu'il était urgent, par les mesures les plus sévères, de réprimer les désordres que faisaient alors ceux de la religion prétendue réformée. On punissait de mort tout libelle diffamatoire lancé contre les catholiques, la cour de justice et le conseil du roi. Le corps de ville était en permanence ; il résulte de ses registres, que tout était organisé par des délibérations communes jour par jour ; les bourgeois ne recevaient d'ordres que de leurs échovins. Le bureau de la ville fit visiter les chaînes tendues, et il résulta du procès-verbal des quarteniera : « qu'il y avoit bonnes chaisnes en la rue de la Gharounerie, aboutissant en la rue Sainct-Denis, et de l'autre costé aboutissant en la place aux Chats; en la rue Tirecharpe, près celle de Bétizy, eu la rue de Bétizy au bout de la rue de la Monnoye, en la rue Thibautodé, en celle de la Limace, en celle Sainct-Denis et celle des Ramoneurs, en une petite rue sortant du cloistre Saincte- Opportune à la rue Sainct-Denis. Le quartenier Rhoc se plaint qu'on a osté la grosse chaisne attachée contre la muraille neuve du cimetière des Saincts-Innocents en la place aux Chats, ce qui étoit dommageable à la défense de la ville et bien public. En la rue Neuve-des-Jeux-de-Paulme, du côté de celle de la Lingerie, seroit licite faire une petite chaisne de douze pieds ou environ de longueur, et un rouet avec la clef pour fermer le bandage de ladite chaisne *.»

On avait bien raison, dans la bonne cité catholique de Paris, de prendre ces précautions; les calvinistes ardents se levaient

i Et. Pasquier, leUi'o 15, liv. iv.

2 Reg. de l'hôtel-de-ville. Mss. de Co11j«iI. vo). 252, iii-lol. p. 212.

partent en armes dans les provinces où ils étaient en majorité. Dans le Dauphiné, le Lyonnais, le Maçonnais, ils s'emparaient des villes principales? le dernier jour d'avril 1562, Lyon fut pris par les huguenots ; «leedits huguenots voyant Tarn vée de M. de Mogeron , créature de M. de Guise, vinrent devant Lyon au nombre de plus de mille ,• après les prières faites, ils se divisèrent en mi-partie ; une bande passa par le carré de l*Espicerie; l'autre par la rue Longue à côté de Saint-Nizier ;. ils firent prisonniers les capitaines, lieutenants, enseignes de la cité ; sur Fheure même l'es protestants se saisirent de la porte Saint-Sébastien et du pont du Rhône. » Une capitulation fut arrêtée aux articles qui suivent, accordés entre les habitants : « On lèvera mille ou deux mille hommes protestants pour la garde de ladite ville, souldoyés partie par les catholiques, partie par les revenus ecclésiastiques ; tous ceux qui se sont absentés pour cause de religion pourront s'en revenir librement ; il ne se dira plus de m^ses ; chacun sera libre en sa foi ; on élira douze des plus capables entre les évangélîstes pour être juges avec les consuls; il ne pourra se tenir consulat sans que les nouveaux conseillers y assistent. » Valence, Mâcon, Châlons, subissaient les mômes lois de domination huguenote.

Toutes ces tristes nouvelles de provinces retentissaient à Paris et dans les villes catholiques ; de grossi^es gravures repro* duisaient les massacres des fidèles et racontaient comment les hérétiques donnaient les corps saints aux pourceaux, les tiraillaient avec tenailles ardentes, leur arrachaient les entrailles ou les précipitaient dans la rivière ; comment ils mutilaient les reliques pieuses, et brisaient les images protectrices des cités. Dans cette effervescence de guerre civile, le tiers-parti n'avait pas perdu tout espoir ; dès que Catherine de Médicis était arrivée à Paris, elle avait pris un certain ascendant dans le conseil du roi, et presque aussitôt avait dominé une tendance pour les rapprochements et les négociations. Les chefs des deux partis armés étaient en rapport de familles et d'intérêts ; le roi de Navarre était l'aîné du prince de Condé ; le

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connétable de MoWtmorency était oncle de Tarairal Coligny. Le 42 mai 1562, le connétable de Montmorency écrivait à Taïiiiral : « Considérez-moi comme le meilleur oncle qu*ait jamais neveu. » Il ajoutait que les troubles du pays Talfectaient profondément, le priant de croire que jamais il n'avait cherché le mal de persoime, et encore moins des siens.

L'amiral répondit « que jamais ceux de la religion n*avoient pris les armes par son conseil et advertissement ; ses ennemis ont toujours voulu le faire chef de parti, afin de le rendre plus odieux au roy, qui cependant n*aVoît pas de plus zélé serviteur. Il n'avoit en vue que le bien et repos du royaume, et s'il avoit eu un autre dessein , il avoit bien le moyen d'entreprendre autre chose qu'il n'a fait. II ne vouloit pas surtout que l'on dît que ceux de la religion ne faisoient rien que par son ordre ; cela n'étoit pas. H ne prétendoit pourtant pas nier qu'il avoit des défiances de ceux de la maison de Guise, qui cherchoient toujours à faire épouser leurs querelles à sa majesté ; mais que pour cela il ait cohseîllé à un seul de prendre les armes, il assuroit sur son honneur qu'il ne l'avoit pas fait. » Tout ceci tenait à des rapports de bienveillance personnelle ou de famille; les chefe craignaient d*en venir à des batailles décisives qui feraient pencher la balance d'un côté ou d'un autre absolument. C'est chose même à remarquer que.la terreur que semblait éprouver le parti calviniste à l'approche de ces sanglantes journées. Calvin, l'ardent Calvin, et Théodore de Bèze, écrivaient à Coligny qu'il ne ferait pas mal de s'acheminer à la cour, si il n'y faisait pas trop mauvais, « car on a connu par votre aiteence combien il eût été profitable que vous y fussiez toujours demeuré , et même il semble que tout doive aller de mal en pis, si Dieu n'y pourvoit bientôt. » Mais les masses de partis qui se groupaient autour des chefs pour les dominer, ne voulaient point subir de conditions modérées; les cathohques présentèrent requête au roi et à la reine régente, pour démontrer « qu'il n'étoit pas possible de tendre la main à la huguenoterie : que s'il en étoit ainsi, on considéreroit tout conseiller de ces manœuvres comme dé-

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serleur de Tbonneur de Dieu, infidèle à son roy et ennemi de la patrie. » Le prince de Condé écrivait également à la reine Catherine, pour lui indiquer les moyens de pacifier les troubles du royaume ; et ces moyens consistaient à exécuter Tédit du 17 janvier jusqu'à la convocation d'un concile libre : « Tous les outrages faits aux huguenots seroient reparés. Entin , parce que désordre est advenu de la présence du sieur de Guise, du connétable et maréchal Saint-André, et du soupçon qu'ils ont donné, par leur déportement et transgression des édicts du roy, ledit seigneur prince ne voit aucun autre moyen de pacification et tranquillité que leur retraite. » Ces demandes étaient trop en opposition les unes avec les autres, pour qu'il y eût possibilité de rapprochement. Le conseil municipal de Paris, le parlement, poussaient à un éclat. Un arrêt solennel condamna le prince de Condé comme criminel de lèse-majesté, tandis que le roi de Navarre était forcé par les échevins de rendre une ordonnance pour expulser tous les huguenots de la ville ; « car il étoit à craindre que Paris estant desgarni d'hommes de cheval et de pied qui alloient combattre, ceux-ci ne tentassent quelques troubles contre les habitants. »

Réformés, catholiques, tous se mirent donc en campagne ; il y avait dans Tarmée du prince de Condé plus de noblesse que de bourgeoisie : c'était surtout parmi les gentilshommes poitevins et gascons que le nouvel évangile avait fait des progrès. La vieille opposition des nobles de caslels contre le sire roi s'était réveillée ; on se plaçait sous la bannière huguenote comme on s'était autrefois rangé sous le gonfanon des grands vassaux. Les antipathies d'habitudes entre les deux rives de la Loire, les souvenirs de l'école albigeoise, les mœurs plus sévères de cette gentilhommerie de montagne, qui grimpait dès l'enfance sur les terres rocailleuses du Btîarn, au pays des Basques, dans les Pyrénées, dans l'Auvergne , le Gévaudan ; toutes ces causes réunissaient autour du prince de Condé de braves et décidés compagnons. Le ministre deBèze nous décrit dans son saint enthousiasme lu piélé austère et la gravité d'un camp

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calviniste. Oa n'y voyait ni brelans, ni échecs, ni jeux de hasard, ni femmes dissolues; la campagne ne retentissait pas de chansons licencieuses, mais des psaumes de Marot; soir et matin on élevait son cœur vers le Dieu des armées; puis les ministres parcouraient les rangs, exhortant à la fois soldats et capitaines. Dans le camp des bons catholiques, le caractère français s'était mieux conservé: il y avait plus d'enjouement et moins de sévérité ; on allait au combat, en folâtrant et eu riant, selon les traditions de la vieille chevalerie.

Les deux partis étaient en présence pour vider leur querelle par le sang, lorsque quelques hommes modérés voulurent encore parler de transactions. Montluc, évêque de Valence, tout à fait dévoué au tiers-parti, prépara une entrevue à Thoury; Catherine et le roi de Navarre devaient y représenter les catholiques; le prince de Condé et l'amiral Coligny les protestants. On se trouvait dans les deux armées, frères, parents et amis ; les gentilshommes se prenaient les mains, se témoignaient la plus vive amitié. Plus tard ces formes de gentillesses étonnèrent les étrangers qui combattaient sous des couleurs diverses : « Les reistres du prince de Gondé, qui Ignoroient nos coutumes ', entroient en soupçon d'être trompés et trahis par ceux qui s'entrefaisoient tant de belles démonstrations, et s'en plaignirent aux supérieurs : «Quels fol^ sont ceci qui s'embi'assent aujourd'hui et s'entre-tuent demain ! » Le prince de Condé persista à imposer le renvoi du duc de Guise et du connétable de Montmorency ; le roi de Navarre, au contraire, demandait l'immédiate dissolution de l'armée calviniste. Cette première conférenC/C n'eut aucun effet.

J'ai besoin de répéter qu'il existait deux grands partis dans le camp des huguenots : celui des gentilshommes sous le prince de Condé, était plus disposé à se rapprocher de la cour que celui des Genevois, puritains austères, sous la conduite de d'Ândelot et des ministres. Le prince de Condé avait ac-

. ' Mémoina dt L,a Mowf, Au. i^lî'i,

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cepté les condilions d*un enW avec son parti, une émigmtion en Allemagne; tous les jeunes chevaliers entre eux riaient et fjabaient de la nouvelle condition qui leur adviendrait à l'étranger : « Nous serons tous hommes de métiers, disaient-ils; toy, tu seras gantier et faiseur de brassards ; toy, tréfileur d*or et de soie; toy-même, fileur de chanvre; nous gagnerons ainsi notre vie à manoeuvres hors du beau pays de France. » Mais les Genevois, plus zélés, ne voulaient pas entendre parler de ces conditions, en supposant même qu'elles eussent été acceptées sérieusement par la noblesse ; ils exigeaient le triomphe absolu des opinions calvinistes. Tout arrangement étant rompu, 1) n'y eut plus que batailles et retentissement de trompettes et de buccines ; on en vint aux cousteaux^ comme l'avait craint le prudent et sage Pasquier. Les voies de conciliation se trouvant ainsi épuisées, la reine Catherine requit sentence du parlement envers les rebelles qui saisissaient arquebuses contre le roi ; et, par son arrêt du 26 juin, la cour déclara a tous les huguenots portant armes crimineux de lèse-majesté divine et humaine. » Qu^importait, au milieu des hasards des batailles, un arrêt du parlement facilement révoqué par la victoire?

La statistique du calvinisme pouvait alors ainsi se résumer: les huguenots tenaient Tours, Blois, Angers, Saumur, Le Mans, Poitiers, Bourges, Meaux, Rouen, Lyon, Màcon, Orléans, le Havre, Valence, Montauban; « même en la ville de Toulouse, a esté fait un cruel estoc entre le catholic et huguenot ; toutefois, le dessus nous est demeuré. » Dirai-je le caractère cruel de cette guerre religieuse, tous ces souvenirs de massacres, dont les monuments des villes, les annales des familles attestent la barbarie? Calvinistes, catholiques n'épargnèrent rien. Au siège de Beaugency, la première des expéditions du prince de Condé, la haine des sectaires s'attacha aux monuments des arts; partout où passaient les réformés, le marteau iconoclaste détruisait les vieilles statues des saints; ils arrachaient au tombeau les reliques, brisaient les vases sacrés pour les transformer en monnaies. « Où le huguenot

étoii le maître, écrit encore Pasquicr, il ruine les images (an* cien retenail du commun peuple en la piété), démolit les sépulcres et tombeaux, mesme passant par Glery, il n'a pas pardonné à celui du roy Louis onzième, enlève tous les biens sacrés et voués aux églises. En contre escbange de ce, le catbolic tue, meurtrit, noyé tous ceus qu'il connoist de cette secte, et en regorgent les rivières. » Les cbefs les plus habitués aux grandes terreurs de la guerre étaient effrayés de cette rage des camps. Le vaillant La Noue, pQurtant si ac* coutume à conduire ses gens d'armes pillards, s'écrie : « Nos soudards agirent à Beaugency comme s'il y eût eu un prix proposé à celui qui pis feroit. Ainsi perdit notre infanterie son pucelage, et de cette coi:\ionction illégitime s'ensuivit la procréation de mademoiselle la Picorée. » On peut personnifier cette guiçire en deux caraeières qui se montrèrept alors dans les camps 0jM[K)sés : Montluc panni les catholiques et le baron des Adrets panai les protestants, tous deux vaillants guerriers, images d^ ces violences £éodales dont les anns^es de Flandre nous ont laissé un type dan$ le S^ngUer des Ardenms. Biaise de Montluc a écrit lui-même ses Mémoires, avec là langue austère d'un vieux soldat : « M'estant retiré à l'âge de soixante et quinze ans, aju^ès ciuqaajat&^inq ans que j'ai porté les armes pour le service des roys mes maistres, ayant passé par les degrés de soldat, enseigne, lieutenant, capitaine en chef, maistre de camp, gouverneur des places , lieutenant-général , maréchal de France, estropié presque de tous mes membres, d'arquebusades, coups de piques et d'espée, à demi-inutile, sans force, après avoir remis la charge de gouverneur de Guyenne, j'ai voulu employer le temps qui me reste à descrire le& combats auxquels je me suis trouvé, pendant cin* quante-deux ans que j'ai eoamaandé. » filaise de Montluc avait retrouvé toute la vaillance et toute Ténergie du vicomte de Montfort, si redouté des pieux Albigeois. Un hérétique, dans l'esprit du vieux soldat, lui inspirait une horreur indicible ; il le condamnait sans frémir aux plus alhreux su|>pli€e6, le pea«

daitaux croncMux comme à Amboise, ou le jetait sotl^ la roue ou à la rivière; il avait continuellement deux bourreaux auprès de lui, qu'on appelait ses laquais, parce qu'ils ne cessaient de lui tenir compagnie. Il n'était bruit parmi les campagnes que des cruîutés de Montluc : « il apprenoit à ses enfants à estre tels et à se baigner dans le sang, dont Faîne ne s'espargna pas à la sainct Barthélémy. » Beaumont, baron des Adrets, le héros des huguenots du midi, était célèbre en Dauphiné, dans le Lyonnais, le Languedoc, la Provence et l'Auvergne ; taureau furieux, comme l'appelle un vieux chroniqueur, qui de ses cornes renversait églises et bataillons entiers de catholiques ; il s'empara de Lyon, et la cathédrale de Saint^ean porte encore l'empreinte de sa masse d'armes; les bons chanoines avaient quitté la ville, et un prêche s'éleva dans ce beau monument de l'art. Un manuscrit de la bibliothèque de Lyon a conservé dans de nombreuses miniatures toutes les barbaries des huguenots dans la cité ; là on voit les croix démolies, les cloches brisées, les saints de la cathédrale sans tête ; partout des hommes dont on arrachait les entrailles, des prêtres au supplice, des moines expulsés, des religieuses exilées et poursuivies par les soldats du baron des Adrets. « Je le vis très vieux à Grenoble dans mes voyages, dit M. de Thou, mais d'une vieillesse encore forte et vigoureuse, d'un regard farouche, le nez aquilin, le visage maigre et décharné et marqué de taches de sang noir, tel que l'on nous peint Sylla. Du veste, il avoil l'air d'un véritable homme de bataille. »

J'ai précédemment indiqué la situation respective des deux religions dans les divers états de l'Europe. Dès que la lice était ouverte, il était facile de prévoir sous quel étendard chacune des puissances devait marcher. Philippe D avait des engagements avec la maison de Guise. Son ambassadeur à Paris avait particulièrement influé sur la résolution de guerre; considérant le triomphe du catholicisme comme une victoire pour son propre pouvoir , il s'était obligé à secourir les catholiques avec ses doublons, persuadé qu'on viendrait à bout des calvi-

nistes ; six mille arquebusiers italiens et espagnols devaient entrer en France pour seconder la prise d'armes du duc de Guise. Le pape était dans de semblables idées, et plus fortement prononc^peut-ôtre ; il déclarait la guerre religieuse, et se hâtant d'envoyer un légat, il voulait donner à ces expéditions militaires le caractère sacré qu'avaient eu les croisades et les batailles contre les Albigeois. Les huguenots avaient pour protectrice Elisabeth auprès de laquelle le prince de Condé entretenait un envoyé. Elle devait fournir six mille hommes, dont trois mille seraient placés au Havre-de-Grâce, pour garder cette ville au nom du roi, « aûn de servir d'asyle à ses fidèles sujets persécutés pour la religion, et les trois mille autres dans les cités de Rouen et de Dieppe. » C'était une des alliances lesplus utiles auxhuguenots. D'Andelot négociait en Allemagne, et il promettait trois mille chevaux et six mille piétons. « En tout cela , les étrangers, conîme dit La Noue, frétilloient pour entrer en France. » Ils y étaient appelés par les deux partis ; et s'il y avait alors quelque chose de national, c'était l'armée catholique formée de bons bourgeois, des confréries et du peuple, marchant sous leur bannière à l'image sainte pour le maintien de la foi.

La lice était donc ouverte. Le duc de Guise pénétrait en Normandie, siège principal de la huguenoterie ; car c'était par là qu'elle recevait les secours d'Elisabeth. Voyant qu'il n'y avait d'appui et d'avenir que dans le parti catholique, la reine-môre penchait forcément vers ce parti, et écrivait à M. de Brissac u ne lettre pour être communiquée au conseil des échevins de Paris : « Surveillez bien les calvinistes ; je soupçonne que Meaux est infecté de l'hérésie; prenez-y garde*.» Le duc de Guise, infatifirable, posa ses tentes devant Rouen, ville alors pleine de prêches et qui avait subi cette domination iconoclaste qui n'épargnait ni les monuments des arts ni les ornements, des vieilles cathédrales. Un épouvantable massacre suivit la prise

1 Regist. de rh6tel-de-vinc, vu, fol. 13G.

de cette vaste cité, vaillaininent défendue par les ministres et les geotilshommes. La reine Catherine, en personne à ce siège, écrivait encore à M. de Brissac : «Mon cousin, je suis devenue bon capitaine, car je suis allée à Tassaut avec M. le légat. » Là périt le roi de Navarre; il y moui^ut d'un c&up de halle, sans être regretté ni des uns ni des autres, co&ditioQ de ceux qui abandonnent un parti pour passer à une autre couleur. Il avait cherché à donner toute e^èce de gage aux catholiques. «Dans cette guen^, dit Brantôme, il se montrais plus animé, échauffé, colère , et prompt à Êûre pendre les huguenots, qui Ten haîssoient comme un beau diable. » Le cardinal de Bourbon, quoique revêtu de )a robe rouge et de la barrette de Rome, prit les armes et Talnesse de la mâiison de Vendôme, car la hugueaoterie de Jeanne d'Albret en avait fait exclure le prince de Béarn.

Le prince de Condé, par un mouvement hardi, se portait sur Paris. Celle attaque subite ne pouvait, avoir aucun résultat; indépendamment de ce que la ville était défendue par une troupe considérable de soldats du duc de Guise, il ét^t peu de cités en France qui fussent plus prononcées pour le catholicisme ; toutétait organisé sous cette haute et grande influence: confréries, marchands et métiers. L'expédition da prince de Condé se borna donc à quelques démonstrations de batailles ; on se riait parmi les halles de ces impuissantes parades, et les plus prudents des bourgeois ne manifestèrent aucune crainte. (( On s'est moqué de celte entreprise, écrit Pasquier ; quie celui qui avoit failli de prendre Corbeil, se viast aheurter conti^ Paris. Et pour cet^ cause, court maintenant un comjïiun pmverbe : Prendre Paris pour Corbeil, quand après n'a¥oir pu venir à chef d'une petite (qu'éprise on se promet de parvenir à une grande. » L'émotion étââi vive dans cette population des halles; elle ne respectait pas même les ambassadeurs qu'on soupçonnait de favoriser les hi^uenots. Une dépêche de Chanlonney , Tenvoyé d'Espagne , rapporte une conférence qu'il a eue avec Trockmarlon, envoyé d'Elisabeth, lequel qmttait

Paris à la suite des insultes du peuple catholique. Trockmarton lui avait dit « qu'il n'étoit ni bien vu ni assuré en ce royaume, attendu les rudesses qui lui ont été faites en entrant et sortant par les portes de cette cité, et la crainte d'être un jour saccagé en sa personne. » Ce peuple avait raison, car le prince de Gondé se retirait du siège de Paris pour recevoir les soudars d^lisabeth et les mulets chargés d'argent qui devaient lui servir à payer les lansquenets. Jusqu'ici il ii'y avait eu que de simples estocades, point de batailles ; Catherine de Médicis voulait éviter un tel malheur qui appauvrissait de si bon sang le royaume, et toujours persévérante à la tête du tiers-parti, la reine cherchait à prévenir les grandes crises et les chocs des combats. Mais les factions avaient alors le cœur enflé; les secours qu'elles avaient reçus ne permettaient pas de trêves ; des engagements étaient pris ; on voulait aller jusqu'au bout. Catherine avait offert aux huguenots l'exercice de leur loi nouvelle dans tous les lieux où ils l'avaient eu depuis l'édit de janvier. La reine disait hautement : « On va leur porter des conditions si raisonnables que je ne conçois pas comment ils pourront les refusera » Quand l'heure a sonné pour les gu^res civiles, il faut qu'on en vienne aux mains. Les deux armées se rencontrèrent à Dreux, il y eut comme spontanément une espèce de suspension de batailles : « Tous ces bons et valeureux can*és de lances, dit La Noue, restèrent plus de deux grosses heures à une canonnade l'une de l'autre ; il ne s'attaqua aucune escarmouche : chacun alors se tenoit ferme, repensant en soi-même qiae les hommes qu'ils voyoient venir vers soi, n'étoient Espagnols, Angiois ni Italiens, mais François, voire des plus braves, entre lesquels ii y en avoit qui étoient ses propres compagnons, parents et amis. » Enfin on s'ébranla, et ces beaux sentiments n'empêchèrent pas de se battre pendant sept heures avec la plus grande animosité. On y vit des prodiges de valeur : le seigneur de Mouy, huguenot ar-

« Mémo.res de Condé, t. iv. — Le Laboureur, t. ii.

dent, s'empara, à la léle de soixante chevaliers hardis, de toute rariillerie et des couleuvrines du duc de Guise ; le connétable de Montmorency tomba captif, ainsi que le duc de Nevers; le duc d'Aumale fut blessé. Les huguenots à leur tour furent rompus; M. de Guise fit une merveilleuse charge de cavalerie, et le prince de Condé fut saisi et mené au camp des catholiques par le maréchal Damville. Dans ces rudes combats, le maréchal de Saint-André avait été pris, puis tué de sangfroid par les calvinistes. La bataille dura plus de huit heures avec un acharnement dont il n'y avait pas d'exemple.

Son résultat politique fut de faire passer le pouvoir aux mains du duc de Guise, et par conséquent au parti catholique extrême : le maréchal de Saint-André n'existait plus ; le connétable était prisonnier des huguenots ; rien ne balançait plus l'autorité absolue des ardents catholiques. Au camp des calvinistes le résultat était produit. Le prince de Condé, expression de la gentilhommerie provinciale et ménageant le conseil, était également pris par les catholiques, et Catherine exigeait qu'on en eût grand soin, car elle écrivait à M. Damville : « Mon cousin, depuis votre parlement de ce lieu, j'ai avisé qu'il est plus nécessaire que vous demeuriez auprès de mon cousin le prince de Condé, pour le garder sûrement ; je vous prie donc d'en vouloir prendre la charge que le roy M. mon fils et moi vous en donnons, et de croire que c'est le plus grand service que vous puissiez nous rendre. Que nul ne le voie ni parle à lui, de quelle qualité qu'il soit, s'il n'a leltre é-crite de ma main. » L'autorité arrivait dans l'autre camp à la fraction austère des calvinistes, à Coligny, à d'Andelot, au parti de Genève. Il y avait donc moins que jamais chance d'arrangement. Le sang versé n'avait point apaisé les haines ; on courait à de nouvelles batailles. Le combat de Dreux n'avait pas eu militairement des résultats décisifs. « Par quoi , dit Pasquier, tout ainsi que les catholiques ont fait procession générale dedans la ville de Paris, aussi ont fait les huguenots dans Or'éans, prières publiques, rendans actions de grâces à

ET- LA LIGUK. 267

Dieu de ce qui leur estoit advenu. Toulefois, s'il y a aucun qui ait rapporté quelque victoire, j'estime en ma conscience que c'ait été M. de Guise, en deux sortes^ tant par la prise de M. le connestable, sien ami, que de M. le Prince, son ennemi. » Le duc de Guise fut reçu par le peuple de Paris avec exaltation : il y eut fête parmi les halles, où l'on renouvela toutes les pompes, les jeux des mystères dans lesquels on voyait chastelets pris, cités es forcées et maints huguenots captifs. M. le duc de Guise, devenu le maître de toift. à la cour, demanda un brevet de maréchal en blanc, pour le donner à qui lui conviendrait. On publia une grande promotion aux ordres de Saint-Michel, et Catherine dans son dépit écrivait : « Nous avons fait ce matin trente chevaliers, et dites Après cela que nous ne faisons rien. » Le valeureux prince ne resta que peu de temps à se faire gratuler et festoyer de sa victoire. Il partit pour mettre le siège devant Orléans, capitale de la huguenoterie, car il aimait à dire : « Une fois le terrier pris où les renards se retirent, on les courra à force par toute la France. » Ce fut devant ce terrier défendu par d'Andelot que vint échouer et périr le Machabée du catholicisme. Il avait vaillamment combattu pour la prise des faubourgs, loi*squ'un gentilhomme angoulmoisin, natif d'Aubeterre, nommé Poltrot , choisit fort adroitement le défaut de son armure, et le blessa en traître, à la jointure de l'épaule. M. de Guise fut emporté mortellement blessé en son logis; on accusa de cette trahison l'amiral Coligny qui avait voulu en fmir avec le chef des catholiques : Poltrot, un des familiers de M. l'amiral, vivait sous sa tente, recevait l'impulsion et le commandement de Coligny. Calviniste exalté, il n'eut pas besoin d'être fortement excité pour tirer sur le tyran papistique un bon coup d'arquebuse. « Il vous faut donc entendre, écrit l'ambassadeur Chantonney*, qu'il y avoit plusieurs jours que ce malheureux suivoit M. de Guise pour venir à bout de ladicte entreprise, de laquelle il se repentit ; et fut devers l'admirai de Chastillon

I Dépêche du 18 mars, fo\ 281.

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el de Bèzc, et leor dit qu'il ne pouvoit faire ce qu'il leur âvoit promis ; Bèze se mit à le prêcher de telle sorte, en lui disant que s'il tuoit ledict sieur, il gagneroit le paradis, car il tuerait deoe monde le persécuteur des réformés.» La blessure de M. de Guise ne fut pas considérée d'abord comme dangereuse ; il vécut trois joure encore faisant son testament , oi5i il se proclamait le plus fervent des catholiques. Chef et aîné de la famille de Lorraine, le duc de Guise avait élevé sa maison à un haut degré de popularité, en la plaçant à la tète d'un des plus grands mouvements sociaux. Dans les temps de crise ou ne prend de l'ascendant qu'en se jetant dans les extrêmes; il est rare qu'un homme de modération gouverne. Le jeune roi n'était plus qu'un nom, qu'un instrument; au besoin, M. de Guise pouvait se passer de lui; il ne craignait plus Tinfluence de Catherine; devenu le centre d'un immense parti , dont le but était la résistance à l'action huguenote , c'était avec lui qu'on traitait, c'était de lui qu'on recevait les garanties, comme c'était à lui qu'on les donnait ; le roi d'Espagne , le pape correspondaient avec le duc de Guise, parce qu'ils savaient que là seulement était la puissance populaire. Bi^ave chevalier, liorame de cœur et de conscience, ne visant pas" précisément alors aux vastes destinées qui plus tard tentèrent sa maison , sa grandeur naquit des incertitudes du pouvoir royal ; les catlioliques n'ayant pas de position certaine et continue à la cour, se mirent sous la protection de son épée. Les partis n'aiment que les hommes qui se desânent nettement ; avec eux seulement ils s'entendent, m Ce pauvre seigneur, écrivait Pasquîer, est allé de vie à trépas, après que la royne a recherché toirt moyen pour le garantir. Mourant il a fait plusieurs belles remontrances et exhortations au seigneur prince de Joinville, son fils aîné. Son corps fut apporté dans Paris avec grandes lamentations. »

Jamais émotion plus forte n'ébranla le camp catholique que celle qui fut produite par cette mort du duc de Guise ; les hostililés s'élaicnl suspendues d'elles-mêmes ; on leva le siégq

dXMéans; on ne pensait qu'à verser des larmes devant les châsses bénites ; toutes les églises de Paris furent tendues de noir avec blasons^ mille cierges brûlaient; les confréries, les métiers, se rendaient nuit et jour autour de son cercueil ; oti célébra ses obsèques dans loutcs les paroisses, et les moines firent des fondations pour son âme. Il n'y a rien comme les partis pour avoir l'instinct de leur perte ; ils evi expriment toute la grandeur par lewrs sympathies de deuU ! On lit dans les registres du parlement l'orda^e tenu au convoi de monsei-^ gneur François de Guise. Vingt-deux sergents de la ville portaient les armoiries ; un d^eux criait coup sur coup : « Nobles et dévotes personnes, prieis Dieu pour i'àme de très haut, très puissant, très magnanime, très illustre et belliqueux prince François de Lorraine, duc de Guise, lequel est mort faisant service à Dieu, att roy rt à sa eoutonne.» Et puis on voyait foule de bourgeois armés de tocehes ardentes ; et les arbalétriers, arquebusiers, les capitaines de dixainee, leurs lieutenants; huit cents picquiers de la vîtie; les bourgeois dnq à cinq, ayant corselet et bourguignotte ; les archers, arquebusiers et arbalétriers de l'hôtel-de-ville, avec leurs hocquetons argentés. Venaient ensuite les clercs de Notre-Dame avec les autres ; après marchaient douze personnes ayant chacune un tambourin sur les épaules, couvert de drap noir. Un beau char riot recouvert de velours noir avec une croix de satin blanc renfermait le corps ; foison de gentilshommes tant de la maison du roi que de celle dudit prince le suivait ; puis les piVîvôt des marchands et échevins, conseillers, quarteniers, cinquante- Tiiers, dixainiers, bourgeois et marchands de la ville au nombre de quatre cents environ , et un peuple infini , tous . larmoyant la perte publique d'un si vertueux prince *. Poltrot, qui l'avait tué d'un coup d'arquebuse chargée de balles empoisonnées, fut tenaillé et tiré à quatre chevaux, son coips brûlé, sa tête fichée au bout d'une pique en Grève. La tête du parti catholique ayant disparu , Catherine pre-

l Regist de l'hoslcl-de-ville , Mss. Coîbert, vol. 252, fjl. 112.

;>G0 LA nËFOHME

nuit encore une fois )a direclion du œnseil et lui imprimait son cai*actère; il y avait fatigue des batailles, et la reine profitait de l'ascendant qu'elle avait sur le prince de Condé pour le flatter, le conjurer de mettre un terme aux maux du royaume; elle l'entourait surtout de ses filles d*amour que Is petit homme aimait par-dessus toute chose. Et quelque temps après « fut expédié un sauf-conduit de M. le prince de Condé à M. de Montmorency et à Tévêque de Limoges pour négocier du lait de la paix avec les députés dudit sieur prince au lieu de Longjumeau. » Et il ne faut pas croire que ces négociations lussent populaires : la cour, le prince de Condé , quelques fractions de la noblesse et des gentilshommes pouvaient bien désirer un arrangement qui ramenât la paix et les fêtes, les tournois, les champs clos et les joutes; mais la masse du parti calviniste en repoussait l'idée, à moins qu*il n'y eût de larges garanties et la pleine et entière liberté de conscience. D'Andelot et les ministres austères restaient la ferme expression de ce parti. C'est sans leur participation que fut conclue la pacification d'Amboise; traité politique par lequel en quelque sorte la gentilhommerie provinciale s'isolait du puritanisme de Genève. Cet édit modifiait singulièrement celui de janvier 1562 : « Le prince de Condé, l'admirai et autres seigneurs de leur association, étoient tenus pour bons et loyaux sujets du roy. Pourroient les barons, chastelains, hauts justiciers et seigneurs tenant pleins fiefs de haubert, exercer leur religion en leurs maisons avec leurs sujets qui, librement et sans contrainte, s'y vondroient trouver, et autres seigneurs ayant simples fiefs pour eux et leur famille seulemejit. Défense à ceux de la religion de troubler les ecclésiastiques en leur bénéfice, ni en leur service divin. Et prend le roy les uns et les autres d'une même balance en sa protection et sauvegarde, comme ses vrais et loyaux sujets. » On ne peut dire les clameurs qui s'élevèrent contre le prince de Condé à l'occasion de ce traité; dans le camp des calvinistes, Bèze, d'Andelot, tout ce qu'il y av^it de croyants et de fanatiques dans cette

armée proteslèrent hautement, menaçant mémo de ne point exécuter redit de pacification. Mais isolé, séparé de la noblesse, que pouvait le parti puritain? Pouvait-il se remettre en campagne , abandonné comme il Tétait par la fraction des hommes de fer, si vaillants dans les batailles? Quant au parti catholique , quoique un moment frappé par la mort du duc de Guise, il voyait avec douleur la liberté accordée aux prêches, et le triomphe de la huguenolerie. Dans une société oii le principe religieux dominait profondément, les prêches ne pouvaient pas plus s'élever à côté des cathédrales que, dans la période politique, les couleurs d'une faction à côté du drapeau du pays.

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