CHAPITRE XII
L\ COUK DE CHARLES IX. — POUTOIR DU PARTI CALTINTSTE.
Caractère de Charles IX. — La cour. — Personnages de cette cour jugés dans une dépêche de rambassadetir d^Espagne. — Action de la gentithommerîe proTinciale et hnguenote. -*- Système politique des calyK nistes. — Leur mémoire sur les affaires extérieures. -^Gouvememeiit des huguenoisàBlalB. <^ Mariagtts* «-^ àllianees des deox partis. -*>Sé- Joors à Paris de la gentUbonmerie ptovindale «t iiugaenote»
Charles IX atteignait sa vingtième année au milieu des longues négociations qui préparaient la paix de Saint-Germain ; il avait vécu dans les guerres civiles, avec toutes les émotions d'une existence agitée , tantôt aux conseils » tantôt aux batailles. Sa figure était douce et pâle; sa taille grande « un peu voûtée ; sa complexion faillie. Ses yeux brillants s'animaient de colère à la moindre contradiction^ il aimait La chasse avec frénésie ; doué d'un courage téméraire, on l'avait vu se précipiter sur un sanglier haletant, et le bras déchiri^ par un épieu durci, plonger sa dague dans les flancs de l'ani* mal furieux. Il aimait les mascarades, les jeux, toutes les foliea d'une cour de gaieté et d'amoureuse vie; il écrivait beaucoup» faisait des vers avec élégance, et il passait quelques-uns da ses instants de repos à composer son beau livre du déduit dei^ cerfs, tout resplendissant de miniatures « sur lesquelles boijN dissoient daims, chevreuils, au. milieu des cors et trophées des bois et forêts. » Il aimait aussi avec passion la musique et il composait sur son luth de délicieux chants à la manière ita^ lienne. Le caractère de Charles IX était populaire ; la bour-i
geoime et le peuple le considéraient comme son gentit roi, et wyaîent avec douleur la faiblt^sse de son tempérament qu'appauvrissaient encore ces agitations de cbasses et de plaisirs; Jamais prince n'avait eu plus d'amis sincères parmi cette jeuilesSiQ de gentilhommerie qui habitait la cour; il se mêlait aux Jeux de tous; sa familiarité était même quelquefois trop libre, « car il s'esbattoit à foyter les jeunes gentilshommes au lict. » On raimait pour les grâces de sa âgure, pour ses bonnes manières; sa pénétration était grande, et quoique Catherine de Médicis se fût efforcée d'assouplir ce caractère, il conservait «ne force de jugement et de volonté dans le conseil. Ceux qui fflat tant rapetissé et ttétri cette ligure de roi, n'ont qu'à parcourir ses lettres nombreuses et manuscrites; il ne fut ni une tdte faible ni un cœur abominable, se couvrant à plaisir du sang de ses sujets ; comme sa mère, il vint dans des temps diiBciles, au milieu des orages et des calomnies de partis. Sa mémoire y a succombé.
La paix du mois d'août, si violemment attaquée par les extrémités du parti catholique, avait été un besoin si profondteient senti, que toute la gentilhommerie quitta les armes pour aller au repos et aux fêtes de la cour. C'est le résultat des grands troubles politiques que la coexistence des dissipa* tiOBS de la vie, à côté des scènes de carnage et de sang. On a besoin de s'oublier soi-même; et cette vie si courte, si mena-* dée, on vient Tabimer sous le plaisir. Quand on parcourt dans Brantôme les intrigues amouireuses des femmes galantes, les éftiMements des hommes de batailles, on est entraîné à la gmve observation d'un vieil historien de nos discordes : « Que la fleur du plaisir se teint de purpurine sanguinolente. » On (1 quelque peine à répéter les récits naïfs de cette galanterie licencieuse, et la jeune tîlle ne pourrait sans rougir entendre Pfeistoire vraie d'une époque triste et débauchée. A la cour de Catherine de Médicis, ce n'étaient que dissertations « sur là dilection des nuicts où Fespousée s'en va du lict marital aux bras de son amant. » C'était le règne de François !•', avec
316 I.A RÉF(»HME
plus de licence encore et sans ce vernis de galanterie qui excusait les emportements de la passion. On ne voyait qpe bals, mascarades, noêls de nuit, astrologie, pompes parfumées, jours gras, duels de sang, tables accablées sous le poids des mets délicatement préparés par des cuisiniers italiens, tant aimés de Catherine de Ifédicis; et dans ces fêtes il y avait des amusements bizarres, comme, par exemple, lorsque le roi Charles IX pariait avec M. de Chauines « de baiser son pied d*ici à trois ans. » Les mauvaises mœurs ne se concentraient pas dans quelques folies tètes de jeunes hommes; les caractères les plus graves s'y laissaient aller. Dans les poésies du chancelier de L'Hospital, il est des pages entières que le vieux libertinage d*un courtisan affaibli aurait pu seul dicter, etPasquier écrivait, quelques jours avant la Saint-Barthélemi, cette jolie épitre à Catherine des Roches, « sur la pulce puœlette qui s'hébei^coit dans le pamdis de la noble damoiselle, paradis terrestre qui réveille ce pauvre Pasquier, tandis que la pulce prend un doux esbat qui met en émoi la jeune Catherine des Roches. » C*est au milieu de cette cour si galante , si dissolue que la noblesse provinciale et calviniste accourait pour oublier les fatigues des batailles. Cette brave et digne gentilhommerie avait abandonné ses sombres castels, sa vie de rudesse pour assister aux fêtes de cour qui étonnaient son existence laborieuse. Catherine, belle et engageante dame, ne négligeait rien pour distraire ces vieux et jeunes débris des batailles : ce n'étaient que l)allets, tournois, tragédies, gaies histoires , toutes sortes de joyeusetés pour passer son temps d'une manière délectable. Princes du sang, cardinaux, gentilshommes, tous se délatiguaient ainsi des longues guerres. L'Espagne, depuis la paix de SaintrGermain, suivait avec inquiétude la tendance de la cour de Charles IX, et Ton peut s'en convaincre en parcourant une curieuse dépêche de l'ambassadeur espagnol don François de Alava. Philippe II lui avait demandé son jugement particulier sur chacun des grands qui entouraient Charles IX et Catherine; raml)assadeur népon-
ET LA UGUK. 317
dait: «Le duc d* Anjou est de bonne et brave condition: il donne tout aux dames; à une il lui regarde les mains, à l'autre il tire les oreilles; il passe de cette manière une partie de sa vie. Je considère la reine-mère comme excellente pour les négociations. Le duc d'Alençon est de peu de poids, c'est un cavalier sans consistance. Le frère bâtard, que l'on nomme le chevalier d'Angouléme, est un esprit distingué en toute ma* nière. Madame Marguerite, fort vertueuse, princesse de bien et de beaucoup d'esprit. La duchesse de Lorraine, bonne femme et grandement catholique. Madame Marguerite et la duchesse de Lorraine sont fort dévouées à la maison de Guise. Le cardinal de Bourbon, premier prince du sang, est un homme de peu d'entendement. Le cardinal de Lorraine est la plus grande ambition du monde; afin d'avoir la faveur de sa majesté et de se.maintenir dans ses grâces, il se montre son plus zélé serviteur. On ne parle pas du cardinal de Guise. Les maréchaux sont six, et s'ils étaient sept, on pourrait les comparer aux sept péchés mortels. Le premier est Montmorency, le principal protecteur des huguenots; il va à la messe avec les catholiques, et il encourage tous les séditieux et rebelles. La femme de ce Montmorency est une sœur bâtarde du roi; elle se dit catholique, mais elle ment; elle est toute pour le parti huguenot. D'Amville est fort recherché par la reine-mère. Cossé est celui qui dirige les menées secrètes de la reine-mère : c'est un athée. Yieilleville est considéré aussi comme athée; cependant il se confesse tous les ans. Tavannes est plus soldat que tous les autres; et eu cas de guerre, c'est celui sur lequel la reine-mère compte le plus. Villeroi est tenu pour catholique, homme de peu de poids et de substance. Les princes sont le duc de Montpensier, le meilleur homme et le plus franc catholique. Le duc de Longueville est tout à la fois catholique, huguenot ou athée; gouverneur de Picardie, il n'est ni soldat ni homme de justice et de courage. Le duc de Nevers est frère du duc de Manloue; conscience catholique et de bien. Le duc de Guise est fort uccrcdilr, et je lu pousse. » Ces curieux ta-
Ueaiix de la cour étaient envoyés à Philippe II presque chaque semaine. Le roi d'Espagne les annotait de sa main, écrivait sur chacun des observations à son ambassadeur ; avec ce scel de la royauté espagnole : El Rey.
L'amiral CoWgny, après avoir sollicité les bonnes grâces de Catherine et du roi, s'était rendu une première fois à la cour où il cherchait à effacer les préventions que Charles IX avait conçues contre lui durant les guerres civiles. La présence de la gentilhommerie provinciale avait- grandi son crédit, et à peine Fédit de pacification était-îl publié, que l'amiral présenta au roi les députés de La Rochelle qui demandaient pardon pour leur conduite passée. Les mécontentements catholiques ne permettaient plus qu'on s'appuyât sur la maison de Guise. Coligny multipliait les actes d'obéissance et de bon vouloir ; Il montrait un vif attachement au roi, à Catherine de Médicis. Le parti huguenot songeait à établir sa domination sur des intérêts positifs, protégés par dharles IX, qui se tournait enciMe une fois vers les opinions réformées. Le plan des calvinistes, très vaste, se rattachait à la pensée d'assurer des alliances extérieures à la couronne de France, telles qu'elle fût forcée, en se séparant de PEspagne, d'entrer dans le mouvement de la réforme. On pouvait ainsi le résumer : !• Empêcher toute union de famille avec Philippe H ou avec le roi de Portugal, son vassal obéissant; 2» resserrer les rapports de la Fiance avec les électeurs luthériens; 5* préparer un mariage dans la race des Valois avec Élisabieth d'Angleterre, protectrice des calvinistes ; 4* favoriser la révolte des Flamands en déclarant hautement la guerre au roi d'Espagne. A l'intérieur, s*orgianiser dans chaque province de manière à se retrouver efn armes dans toute circonstance, et à l'abri des places de sûreté; puis liberté de prédication, indemnité matérielle pour tous les sacrifices ; enfin désarmement des bourgeois et du peuple dans les villes, afin d'éviter les séditions contre les prêches. Ce large plan, que les huguenots ne purent entièrement exécuter, se développa daps plusieurs de ses parties. Depuis deux
£T LA LIGUl^. 31 d
années Catberindde Médlcis songeait à marier son jeune fils; elle s'était tœirnée, à Tôpoque toute catholique, vers le roi (fEspagne, à qui elle écrivait de Metz, le 22 mars 1569 : «Il faut, sire, que mon fils se marie lûentôt; il mi a grandement envie, et je serois bien aise, avant de mourir, de lui voir des eiifants; je luy ai parlé de l'infante Isabelle que votre majesté avoit promise; il en a paru fort content, mais il faut que dans trois mois ralfttîre soit terminée. » Sous Tinfluence de la pacification, toutes ces alliances de famille avec l'Espagne furent délaissées ; on s'arrêta à un parti mixte, au mariage du roi avec la fille deFempereur, conclu le 26 novembre 1570. Charles IX en reçut les félicitations de tous les princes électeurs. Une ambassade spéciale vint à Paris, toujours dans le dessein de grandir la force du parti calviniste : « Le 25 décembre il y eut harangue faite au roy par les ambassadeurs d'aucun prince et électeur, qui représentèrent au roy que dans un royaume il pouvoit bien exister deux sortes de religion. Il étoit donc licite de conserver la iK)Uvelle religion et d^entrelenir inviolablement les édits de pacification ; la tranquillité du royaume en dépendoit, car Dien seul a puissance sur les consciences des hommes. » Et Charles IX, après avoir ouï tranquillement la susdite harangue, répondît : * Je prends en fort bonne part les sages et prudents recors que messeigneurs les électeurs et princes me font faire touchant mes édicts de pacification ; je D*ai rien tant à cœur en ce monde qu'à conserver la paix, union et repos entre mes sulgects*^ je les aime et estime autant qu'il est possible. »
Après cette belle réponse, le roi députant le sieùr de Schomberg en Allemagne, lui donna charge de visiter de sa part M. le duc Auguste de Saxe, électeur du Saint-Empire, « et de luy dire et asseurer sur les offres qu'il lui faisoit, qu'il entreroît volontiers avec luy en amitié et intelligence défensive , comme aussi avec les autres grands princes de la Germanie. » M. de Schomberg, au retour de son voyage, ayant fait entendre le contenu ci-dessus audit électeur, rapporta « l'avoir
trouvé fort enclin et disposé à embrasser cette afifoire d'aflèction. » Sur cette réponse, Charles IX expédia de nouveau M. de Schomberg, avec charge de se rendre à la diète : « il présentera à rélecteur les lettres que sa majesté luy écrit, dans lesquelles elle le remercie de sa bonne affection, et le prie d'em* brasser Texécution de cette affaire. » Le conseil mit toute la pompe possible aux noces royales , aôu d'éblouir les bons bourgeois disposés pour TEspagne et le parti catholique. « Madame la royne Isabeau n'estoit point huguenote , mais elle vivoit dans le pays de cette maudite hérésie. Le roy commanda à M. le prevost de multiplier les Testes. Le 26 novembre, Messieurs de la ville, accompagnés des conseillers, quarteniers et autres, furent en Téglise Nostre-Dame assister à la grand*messe pour Fbeur du mariage, et après ladicte sainctcmesse, furent lesdicts sieurs en Tbostel-de-ville , où estoit préparé le disner en la manière accoutumée en tel cas ; et il avoit esté dressé devant ledict hostel une grande pyramide de bois, haute, eslevée, pour faire feu de joie, auquel y avoit force fusée, de lances à feu ; et après disner, se trouvèrent en Thostel de ladicte ville, grande quantité de dames et damoiselles de bourgeois auxquelles fut donnée, environ vers les trois heures, une fort excellente collation de confitures, dragées, pâtisseries de toute sorte, et autres choses en tel cas requises, avec instruments et musique aussi fort excellente; en même temps on faisoit allumer ledict feu de joie, tirer Tartillerie, et fut donné un muid de vin au peuple, qui fut défoncé en ladite place de Grève. » Charles IX et la reine-mère ne se tenaient plus d'aise de pareilles démonstrations, car ils craignaient bien Topposition des Parisiens; le 8 décembre, ils écrivirent à la ville : « Messieurs, a esté un fort gmnd plaisir pour nous d'avoir entendu la joie et allégresse que vous et vos bons concitoyens ont faicte. » Et lorsque leurs majestés firent leur entrée à Paris, le 6« jour de mars (1571), les six corps des marchands députèrent chacun « quatre personnes vestues de robes de velours de couleurs diverses, et porloienl le ciel sur
ET LA UGUË. 32 i
sa majesté le roy : et tout le long de la marche desdictes majestés Ton voyoit arcs de triomphe fort richement ornés; à la porte Sainct-Denis, par laquelle ladicte majesté entia, fut faict un avant-portail à la rustique, d'ouvrage toscan, dédié à Tantique source et première origine des roys de France. La royne estoit dans une lictière descouverte, revestue par dedans et dehors d'une toile d'argent, et les mulets qui la traisnoient estoient aussi tout couverts de toile d'argent ; ladicte royne estoit habillée de surcot d'hermine couvert de pierreries de très grande, excellente et inestimable valeur, portant sur la teste une couronne d'or enrichie d'inûuies perlés et pierreries très exquises, curieusement appliquées. Puis le roy, messieurs ses frères , et autres seigneurs, furent au bal ; ensuite passèrent tous avec la royne en la salle prochaine où estoit la collation ; n'y a sorte de fruits qui se puisse trouver au monde, en quelque saison que ce soit, qui ne fust là, avec un plat de toute viande, de poissons, le tout de sucre si bien ressemblant le naturel que plusieurs y furent trompés*.»
Par cette alliance avec l'empire tout projet d'union de famille avec l'Espagne était brisé; c'était un grand résultat pour le parti calviniste ; mais il visait à une autre négociation jusqu'alors sans espoir. Le mariage du duc d'Anjou avec Elisabeth d'Angleterre souffrait de hautes difficultés politiques : le jeune prince qui avait conduit les catholiques à la victoire ne voulait point consentir à un changement de croyance, et le parlement anglais en faisait une condition. Puis la question grave, vitale, était la guerre de Flandre, qui liait dans de communs intérêts les huguenots des deux frontières. L'amiral avait quitté la cour, ne cessant d'engager le roi à profiter des troubles des Pays-Bas pour réunir les grandes provinces à la couronne ; il otfrait de conduire les batailles et de prouver ainsi sa fidélité. Charles IX montrait de la confiance à Goligny , s'abandonnait à lui dans les questions délicates, le consultait sur tout, et, glorieux de cette faveur, le crédule vieillard se laissait aller
1 Regiât. de rhùiel-dc-viUe, IX, fol. 21-22.
M LA KÉFURME
à tous ces témoignages avec la vanité d'un espiit ambitieux du pouvoir. Coligny savait Wen que le triomphe de la liberté religieuse dans les Pays-Bas serait un appui moral au mou-* vement calviniste en France, en même temps qu'il donnerait one libre issue, dans une guerre éloignée, à l'esprit ardent et batailleur de la gentilbommerie provinciale, a Je sais bien ce qu*il m*en dit à La Rochelle, écrivait Brantôme, voyant bien le caractère de ses huguenots, que s*il ne les occupoit et amusoit au dehors, pour le seur ils recommenceroient à brouiller au dedans, tant il les cognoissoit brouillons, remuants, frétillants et amateurs de la picorée. » Il existe encore en manuscrit un mémoire que les huguenots présentèrent au conseil du roi sous le nom de Tamiral Coligny, et pour entraîner ce cortôeil dans la guerre contre l'Espagne, conséquence inévitable d'une campagne en Flandre : « Chacun sçait comme le François qui a gousté les armes les quitte malaisé- Éient ; le François demeure soldat par faute de plus commode exercice, et s'il ne faict pas la guerre au loin, il la fait aux passants sur les chemins. Il faut donc éloigner ces éléments de maladie pour Testât; une guerre est le seul remède ; mais cette guerre devoit estre juste, utile, honorable et profitable au royaume, et pour le faire court, n'en vois-je aujourd'hui que contre le roy d'Espagne. Sa réputation s'est accrue aux dépens de la vostre, en telle façon que les lys estoient du tout âétrfe sans espoir de refleurir jamais. Que pouvoit-on alléguer? que (feêl vostre beau-frère? mais alors il vous a dou-* blement offensé en dressant embusches en vos biens et honneurs. Le secours qu'il vous donne en vos guerres civiles? mais estimerièB-vous pour bon amy celuy qui, vous voyant transporté de passion jusqu'à vous tuer, vous bailleroit la dague pour vous despescher? La guerre est donc très juste; le roy ne peut laisser cette occasion sans tacher son honneur. L'Espagnol est mauvais voisin, car il garde rancune, autant pourlûy avoir monstre l'espée que pour l'en avoir battu. La guerre, recognue juste, devient également nécessaire ; ce n'est
pas un ennemy qU'On se crée; c*est.uxie défense contre \m ennemy déclaré et dangereux. Les soldats de l'Espagne sont employés à garder des places et des villes, dont elle oralnt la révolte ; les Indes lui enlèvent chaque année un nombre considérable d'habitants, ce qui la dépeuple presque; à la vérité elle est forte sur mer. L'Angleterre vous prestera aisément la main; TEscosse a Finquisition d'Espagne en très grande haine ; ensuite les factions qui s'entre4ravaillent chez elle la rendent nulle ; TÀllemagne, qui le temps passé nous battoir aujourd'hui nous présente une ligue qui, en ostant les forces à TEspagnol, double celles de la France. Allégueroit-on les ressources financières? mais par cette guer^re l'i^spagne per«droit les escus de Flandres ; les minières des Indes sont presque espuisées; elle auroit de plus à desfendre ccmtre le Turc, contre les Barbares, contre le prince d'Orange, et contre la guerre de France. Sire, il faut entreprendre sur les Pays-^as; le peuple vous appelle, l'occasion vous invite, la division vous ouvre les portes des villes et fait brèche raisonnable pour donner Tassant. Une fois en possession de cette province de Flandres, riche et belle, TAllemand vous redoutera comme puissant voisin ; TAnglois vous recherchera, ne pouvant aisément se passer du commerce avec les Pays-Bas; vostre peuple s'en enrichira, et l'Espagnol, perdant le plus beau fleuron de sa couronne, sera ruiné de tout crédit K »
Ce mémoire, qui pourrait s'appliquer à plus d'un Inté* rêt moderne, avait trouvé &veur; les huguenots hâtèrent les hostilités; ceux de La Rochelle faisaient la course contre les marchands espagnols, et Philippe II était en elarme. Les dépêches de son ambassadeur décèlent de grandes inquié«tudes; don Franc, de Alava donne avis de tout; les moindres détails des affaires de France sont rapportés avec une exacti* tude minutieuse : les intrigues, les petites conversations, les bruits les plus étranges, rien ne lui échappe. Unis correspon-^ dance très active était également engagée avec le duc d'Albe^
i H&B. de Golbert, vol. XXXV, ia-fol. Parcfamnln.
324 LA nhiFORME
jflîiva le Icnait au courant tout aussi bien que Philippe II; rambassadenr envoyait en Espagne des duplicata de toutes les lettres qu'il écrivait au duc d'Albe. Le 12 juillet 1571, dépêche de don Alava à Philippe II sur la piraterie des gens de La Rochelle, qui augmentait chaque jour: «En aucune manière cela ne peut durer, écrivait-il ; il faut que votre majesté rompe avec le roi de France, ou que ce roi extermine les rebelles et rhérésie. » Quelques jours après il expédie de nouvelles lettres à sa cour : « On vient de me dire que cette niiit le roi de France a envoyé des ordres secrets aux commandants des villes sur la frontière de Picardie ; il leur enjoint de fort bien traiter les gens des Pays-Bas qui passent en France, et de leur donner de bonnes espérances pour leurs prétentions. » Alava était surtout très certain que dans une réunion particulière de l'amiral, des maréchaux de Montmorency, d'Amville et Vieilleville, on n'avait f)arlé que des moyens de pénétrer dans les Pays-Bas et de porter secours au prince d'Orange et au comte Louis : «Les victoires du duc d*Albe dans les provinces, ajoutait l'ambassadeur, n'inspirent aucune joie à cette cour ; on la croirait plutôt attristée. » >
Ces projets de la cour de France préoccupaient de plus en plus le roi Philippe IL Dans une dépêche chiffrée datée de l'Escurial, 17 avril 1571, il annonce à don François de Alava « qu'il a eu avis de bonne part que plusieurs principaux huguenots avaient persuadé à Charles IX de prendre lïossession des états basques. Sur ces renseignements , Alava redoubla de zèle. Il écrivait au duc d'Albe « qu'il tenait pour certain, et qu'il n'y avait aucun doute, que le 28 juillet 1571 Montmorency avait eu une entrevue fort secrète avec le comte de Nassau à Fontainebleau. » Ces grands mouvements que se donnait l'ambassadeur étaient connus de la cour de Charles IX : Catherine de Médicis, qui craignait une surveillance aussi soupçonneuse, demanda le rappel d' Alava, sous prétexte que les intentions du roi son fils avaient été calomniées. Depuis cette année 1571, les relations entre les deux
Cours, toujours fort actives, sont moins amicales et expansives. L'ambassadeur français à Madrid, en assurant que sa majesté très chrétienne n'avait nulle idée de faire la guerre, appelait des explications sur les armements du roi catholique dans le duché de Milan ; car on ne faisait pas de pareils préparatifs sans une cause nécessaire. ))La cour de France était dans l'inquiétude sur certaines révélations : des lettres de la reinemère, remises au roi d'Espagne par l'ambassadeur français M. de Fourquev^ux, le 21 août 1571, insistent pour la révocation de don François de Alava : « il avoit écrit un pasquil si méchant, si malin, qu'on ne pouvoit plus le souffiir à la cour. » Catherine de Médicis envoyait à Madrid Jérôme de Gondi dans l'intention de rassurer le roi d'Espagne sur les projets du conseil de Charles IX à l'égard des Pays-Bas ; la lettre de créance est conçue dans un style obscur et ambigu : ((Monsieur mon frère, je vous envoie ce porteur pour l'occasion qu'il vous dira à mon très grand desplaisir, et pour ce que je l'ai chargé de toutes les particularités que je m'asseure qu'il vous fera bien au long entendre de ma part. Je désire infmiment de conserver de mon costé notre fraternelle amitié, d'aussi grande affection que vous l'avez toujours jusqu'ici cognue *. »
Le parti calviniste voulait rester maître des relations à l'extérieur. Il savait bien qu'une fois la France engagée dans la voie d'un système européen dominé par la réforme, elle subirait les mêmes lois à l'intérieur. Les chefs et protecteurs de la huguenoterie à la cour s'occupaient également de leurs intérêts particuliers dans l'ordre féodal , cherchant à consacrer l'indépendance provinciale, à réveiller les vieilles et puissantes existences des tenanciers de la couronne. U y eut un édit interprétatif de la grande pacification, favorable aux possesseurs de fiefs. La duchesse de Ferrare, cette ardente protectrice des doctrines calvinistes, reçut un agrandissement de son apanage ; la maison de Châtillon fut plus favorablement traitée encore. Des villes qui ne devaient point avoir de pré-
» Archîv(is de Simancas, B. 30, 31 .
32ri LA RÊFORMB
ches, furent autorisées à célébrer la oène et la prière. Enlin le< parti exigea pour sa sûreté le désarmemeut des bourgeois et du peuple de Paris, car ce peuple était menaçant : « Messieurs de la ville de Paris furent ouyr la messe aux Gordeliers, qui depuis les derniei's troubles se disoit tous les premiei-s dimanches du mois pour les capitaines de la ville, et icelle dicte, les capitaines mandés en une chambre du couvent, Messieurs leur dirent que le roy ne désiroit plus qu'il se iist garde, et les auroit remerciés de leur soin. » L'action du calvinisme était ici pleine et entière ; la minorité dominait et prenait ses précautions à regard des masses; c'est ce qui arrive toujours dans les grandes émotions civiles.
Lorsque le parti des fervents catholiques contemplait les conditions de l'édit de Saint-Germain, n'était-il pas naturel qu'il éprouvât une indignation vive et profonde? Depuis vingt ans il avait pria les armes pour se rallier sous Tétendard de ses opinions et de sa foi; son sang avait coUlé aux champs de guerre, et pour résultat il voyait les huguenots s'emparer du pouvoir, établir leur influence et leur gouvernement dans le conseil! Les bourgeois de Pans, si lélés pour Notre-Dame, pour le saint de leur bannière, pour la benoîte croix plantée en la place publique ou sur la Sainte-Chapelle ; ces métiers, ces halles ardentes n'écoutaient pas un sermon où il ne fût question de l'insolence des hérétiques, gentilhommerie de province rustre et mal apprise, qui voulait imposer ses lois à la bonne bourgeoisie, à sa grande église, à sa mellifiante université. On avait eu soin de défendre les prêches à Paris et les huguenots l'avaient môme demandé par prudence; mais les villes étaient entre elles en grands rapports de chartes et de lettres. Le bureau municipal de la Grève savait ce qui se passait à Lyon, à Rouen, à Marseille, à Toulouse, vastes cités catholiques. Tous s'exaltaient par cette correspondance de clocher à clocher, de commune à commune, sur les insultes des calvinistes, sur la multiplication des proches au milieu des calliédralcs en ruines. Quand cet intolérable état
cesserait-il? Ne valait-il pas mieux saisir encore une fois les armes, courir sus à ces rebelles à Dieu ou au roi, ou s'en débarrasser par de bonnes vêpres siciliennes? Telle était Fopinion commune dans ce peuple de la grande cité; et alors semblaient se multiplier les sinistres présages : « Depuis la mauvaise paix, une comète à queue longue et flamboyante estoit apparue; elle estoit d'une forme estrange et vraiment merveilleuse. Les rivières avoient débordé avec grand fracas en divei^s parties du royaume. Le samedy, deuxième jour de décenibre 1970, sur les onze heures avant la mi-nuict, le temps estant assez trouble et nébuleux, le Rhosne, fleuve fort violent et impétueux, se desborda si subitement et avec telle impétuosité qu'il n'y a mémoire d'homme qui se puisse souvenir de semblable. Le peuple, pour avoir repentance de ses fautes, fit, le dimanche après ledict déluge, une procession générale, conduite et menée avec merveilleux ordre. Or Dieu nous fasse miséricorde! A Anvers, il advint une tempeste, orage et tourmente de mer qui crust et s'esleva en peu d'heures; plusieurs vaisseaux furent emmenés, on ne sait ce qu'ils sont devenus. A Ferrare, un très grand mouvement de terre souleva la ville en avant et en arrière , en manière que les hommes en tomboient dans les maisons. Le village de Saint-Marceau avoit été presque submergé par un furieux débordement. On ouyt les vents les plus impétueux, effroyables et horribles qu'il seroit possible d'entendre. A Teffroy des hommes fut adjoiitô rétonnement des bestes irraisonnables, car les chiens hurloient et chantoient très esfroyablement. Il étoit né des animaux et des enfants difformes, n En toutes les abbayes on priait le ciel de détourner ces tristes présages ; et n'avait-il pas lieu d'être irrité du pacte impie qui venait de se conclure avec les maudits hérétiques? La force catholique s'était d'ailleurs aocrue par une mémorable victoire. Les Turcs avaient menacé l'Europe ; Mustapha s'était emparé de l'fle de Chypre sur les Vénitiens, et de là sa flotte immense signalait l'Italie comme une proie offerte au courage ottoman. Cette imminent danger
avait stimulé le zèle du pape ; les huguenots ne pensaient qu'à leurs intérêts de liefs pour s'assurer le pouvoir ; mais Pie V réveillant l'Europe catholique , avait préparé la ligue de l'Espagne, de la France, de Venise et de Rome contre renncmi commun. Don Juan d'Autriche, le gmnd capitaine, ce bâtard du puissant empereur, avait arboré l'étendard de la loi ; et l'esprit des croisades sauvait l'Europe à Lépante. Cette victoire avait retenti dans l'univers fidèle ; elle avait pi-éservé la chrétienté d'une si vaste ruine ! Les récits des héros catholiques circulaient partout; on criait sur les places publiques, dans les halles : « Le très excellent et somptueux triomphe de la très heureuse et vraiment miraculeuse victoire obtenue par Tannée chrestienne à rencontre du grand-turc. » Et puis le peuple se demandait si, après avoir versé le sîmg des infidèles à Lépante, on pouvait encore se laisser outrager par d'autres maudits athées dans les églises bénites.
Les huguenots ne se conduisaient pas avec prudence. L'édit de pacification ordonnait d'effacer les vestiges et les souvenirs des guerres religieuses ; un pamphlet calviniste raconte luimême les causes d'une vive émotion populaire : « L'an 1569, pendant la plus grande fureur des troisièmes troubles, le parlement de Paris fit pendre et estrangler Nicolas Croquet, Philippe et Richard de Gastines, marchands honorables, pour autant qu'ils estoyent de la religion : ladicte cour de parlement a ordonné et ordonne que la maison des cinq croix blanches appartenant auxdits de Gastines, assise en rue Sainct-Denis, en laquelle les presches, assemblées et cènes ont été faictes, sera rompue, démolie et rasée, et le bois et serrures de fer qui proviendront de la démolition de ladicte maison, seront vendus pour faire une croix de pierre de taille, autour de laquelle sera mis un tableau de cuivre, auquel sera escrit en lettres gravées, les causes pour lesquelles ladicte maison a esté ainsi démolie et rasée. Quelque temps après la publication de l'édict de pacification, les héritiers desdicts de Gastines et ceux de l'église réformée de Paris, voyant celte Pyramide demeurer debout.
expressément contre le 32® article d'iceluy édict, en firent instance vers les princes et Tamiral. Or, celte pyramide fut abbattue de nuict par gens députés de la justice, à qui il fallut commander plusieurs fois. Toutes les pièces de la pyramide furent transportées en un cimetière des Saincts-Innoconts, où le tout est demeuré debout au profit des prestres de ce lieu, auxquels le bien vint en dormant cette nuict-là. Le matin, le menu peuple voyant ceste croix transportée, accoufut de fureur et brusla une maison voisine, massacra un serrurier, puis alla sur le pont Nostre-Dame, où furent bruslésles meubles d'un des Gastines. Il y eut tel bruit que le palais demeura fermé tout ce jour, et ceux de la justice cachés. » Voilà ce qu'était alors le peuple de Paris, et Ton peut facilement s'imaginer quelle devait être sa rage lorsqu'il voyait s'accroître chaque jour la grande influence des huguenots ; or, il ne faut pas l'oublier, la force en France était encore dans la vieille société catholique, laquelle se mêlait à ses souvenirs, à ses gloires, à ses émotions.
Les halles, les métiers, les capitaines de compagnies, même les bourgeois, ne supportaient pas avec patience les prêches qui s'élevaient à côté de la vénérable cathédrale. On se réunissait dans des confréries secrètes, sous les saints patrons et la Vierge ; on y réchautfait les anciennes idées de ligues, de confraternités politiques et de croyances pour la défense de la foi. Des lettres confidentielles du pape au cardinal de Lorraine contiennent des instructions pour maintenir la sainte religion menacée, et surtout pour la ruine de l'hérésie. Le légat se plaignait sans cesse de l'insolence des calvinistes ; le roi d'Espagne donnait ordre à son envoyé de se concerter avec les chefs du parti catholique , les maîtres des halles et le peuple , afin de détourner les Français de leur expédition de Flandre, si nuisible aux opérations mihtaires du duc d'Albe. Charles IX répondait à tous d'une manière évasive, qu'il fallait attendre et espérer une conciliation. De toutes parts on dénonçait au roi de France les projets des hérétiques ; ils venaient d'armer
ddO LA REFORME
La Rochelle, d'y faire entrer une nombreuse garnison. Du fond du Vatican, Pie V écrivait à Catherine : «Quant auï hérétiques, quoique votre majesté les oblige à vivre en paix, cependant ils ne cessent d'entretenir une correspondance avec TAngleterre; ils avertissent la reine Elisabeth de ce qui se fait, non seulement en France, mais encore dans la chrétienté.
Au milieu de ces circonstances agitées, le conseil résolut de se retirer à Blois. Dès le moment qu'on se séparait des opinions catholiques, le séjour de Paris n'était plus qu'un danger. On choisit Blois , cité rapprochée d'Orléans , alors mieux assouplie à la loi huguenote. Lors de son premier voyage à la cour de Charles IX, l'amiral Coligny voyant ses espérances de politique et de guerre contre l'Espagne trop retardées pour son impatience, s'était retiré à La Rochelle auprès de la reine de Navarre, témoignant ainsi tout son mécontentement de ce que ses plans n'étaient pas sur-le-champ adoptés. Des circulaires ordonnaient aux consistoires particuliers, aux gentilshommes huguenots de rester sous les armes, leur presn crivaient une organisation telle qu'au même moment ils pourraient se lever en masse sur tous les pdnts de la France. Le maréchal de Cossé, accompagné de commissaires, vint par ordre de Charles IX auprès de la reine de Navarre, afin de résoudre certaines ambiguïtés de l'édit de pacification. Ils discutèrent beaucoup ; mais rien ne fut arrêté. On devait connaître avant l'intention du roi; on y parla ensuite « des injustes soupçons et défiances qu'on gardoit envers ceux de la religion, ce qui étoit les seuls motifs de l'entretenement des troubles, i» Les calvinistes firent au maréchal une longue énumération de griefs, entre autres : « que Ton envoyait par toutes les provinces pour conaaitre les moyens existants, afin d'exterminer en temps et lieux ceux de la religion. » On de« manda au maréchal qu'il eût à déclarer s'il connaissait les griefs du roi, afin qu'on pût y remédier. Sur quoi le maréchal dit que les huguenots avaient fait des levées d'armes , et il fut promis en etf et d'obvier à cela, » Toutes ces pr^Bfières démar^
ches avaient été &ites pour rattacher les huguenots; le roi était venu à Blois dans le but unique d'un rapprochement étroit et sincère. Quand Philippe II apprit l'intention de Charles IX, il se hâta d'écrire à don François de Alava des instructions particulières : « Le roy jet la royne veulent s'acheminer à Blois et donner licence et permission à l'admirai, aux princes de Béarn et de Condé de venir les visiter? ils espèrent les faire rentrer en toute obéissance et service ; puisque c'est leur intention, je ne yeux pas les contrarier; mais pour parler clairement et comme amy et frère, je ne croirai jamais qu'il résultera quelque chose de bon de ceste entrevue ; au contraire, surtout si Tadmiral est aussi pervers , aussi damné dans le^ autres affaires que dans la religion*.»
Les Calvinistes visaient à s'emparer absolument du pouvoir: à La Rochelle, chef-lieu de leurs forces, ils s'étaient tous réunis sous le comte Louis de Nassau, La Noue, Téllgny, braves chefs de rébellion. Avant de tenter une démarche officielle» telle que l'arrivée de l'amiral à Blois, les calvinistes résolurent d'envoyer quelques-uns d'entre eux à la cour de Charles IXy pour y examiner l'état des opinions et sonder le jeune prince sur ses desseins. Prenant prétexte de troubles à Rouen contre les prêches, ils vinrent en porter plainte et demander vengeance. « Les députés ayant Met la révérence au roy, luy firent entendre bien amplement pour quelles occasions ils e^ toient envoyés là, de par les princes el seigneurs de la religion, le priant d'affermir le repos du royaume. Le roy les reçoit et caresse fort humainement, et promit de faire si bien chastler les infractews de son édict que tous les autres sub* jects y prendroient exemple. Au sortir ayant des^iHié tous ensemble, le roy fit quelques tours par le chasteau et s'amusa quelque peu à tuer à coups de basfon des connils estant en une connillière de ce chasteau; tost après s'en retourna disner à Fontenay. La Nooe, léligny et Argentlïea sépurnèrent
r ArehiTefl de Siimmcas, B. Î9, d3.
là encore quelques jours, en fin desquels ils deslogèrent pour aller vers les princes. Chacun peut conjecturer que ce long pourparler fut principalement de la guerre de Flandres; le roy eut un prétexte prompt pour tirer les affaires en longueur : à sçavoir, que la saison seroit malpropre pour conduire «ne armée, d'autant que rhyver approchoit et seroit advancé premier que les compagnies fussent dressées. » Quand des paroles eurent ainsi été échangées et que les bases d'un conseil nouveau, composé mi-partie de calvinistes, furent j)osées , le roy CharleS'lX, se déterminant à une démarche positive auprès de l'amiral, lui écrivit plusieurs lettres, « par lesquelles il le mandoit avec propos fort gracieux, qu'il eust à le venir trouver et qu'il seroit le bienvenu. »
La première garantie avait été une prompte répression des troubles soulevés à Rouen contre les prêches; Briquemaul et Cavagnes, qui étaient restés auprès du roi après le départ des autres députés , insistaient par des propos impérieux : « Il seroit à craindre, disaient - ils , s'il n'en faisoit faire justice, que les catholiques devinssent si insolents qu'ils se permissent encore davantage, et que ceux de la religion ne les pouvant supporter , fussent contraints de recourir aux armes. Le roy, estonné de cette hardiesse, ne sçut répondre autre chose, sinon qu'il asseuroit les princes que bonne justice en seroit faicte, et bientost. » Le parti huguenot sentait qu'on avait besoin de lui ; et c'est alors que pour se le rendre tout à fait favorable, le roi commença à mettre en avant « quelques propos du mariage de madame Marguerite sa sœur avec le prince de Navarre , desclarant que ce seroit le plus estroit et ferme lien de tous autres pour maintenir la paix entre ses subjects , et un tesmoignage asseuré de sa bienveillance envers ceux de la religion. » On cherchait par toutes sortes de démonstrations à détourner les méfiances , et à cette époque furent aussi conclues les fiançailles du prince de Condé avec Marie de Glèves , transaction de personnes qui cherchait à préparer une transaclipn de partis et d'opinions. Une fois jeté dans cette
voie conciiiali'ice , le conseil ne pouvait plus reculer ; les huguenots se plaignaient de ce qu'ils n'étaient en sûreté dans aucune ville , car partout le peuple était en armes contre eux. Dés lettres patentes du roi défendirent « de porter ou faire porter aucune arquebuse, pistolles, pistolets à feu ni arbalestes, sur peine de confiscation de corpsetdebiens *.» Une convention secrète fut encore arrêtée avec le comte Louis de Nassau sur les affaires de Flandre; toutes les idées du grand Mémoire des huguenots étaient adoptées : on décidait la guerre \ians les Pays - Bas ; l'invasion devait avoir lieu au printemps suivant, et le comte Louis en donna avis au prince d\Orange. Comme sanction à cette convention spéciale , le roi autorisait Tamiral et les calvinistes réfugiés dans La Rochelle à faire la course contre les Espagnols et à vendre les prises.
La pensée du mariage de Marguerite de France et de Henri de Béarn avait ébloui Jeanne d'Albret. La jeune Marguerite, arrachée à l'héritier des Guise, était un gage illustre qu'on donnait aux hérétiques : la pauvre maison de Navarre , cette cour de gentilhommerie provinciale, était élevée à toute la grandeur de la race royale des Valois; quel honneur dans son blason et dans les annales de sa lamille! L'amiral voyait ce mariage avec chagrin , car il allait porter trop haut Henri de Béarn, son compétiteur, celui qui était appelé à conduire les huguenots et à le remplacer dans son influence. Charles IX n'avait d'attention que pour CoUgny, et la reine-mère lui écrivait « que le roy son fils avoit bien besoin de ses bons conseils et des autres seigneurs qui l'accompagnoient, et que c'estoit une chose déplorable de voir les princes du sang de France si longuement esloignés de la cour et de compagnie semblable à eux. » La tendance du conseil était alors toute huguenote ; on s'était plaint que l'édit d.e pacification n'était point loyalement exécuté : « Le roy délibéra faire marcher des commissaires par les provinces pour informer des torts qu'on faisoit à ceux de
' Registres de Thôtel-de- ville, vb». IX.
3ai LA RÉFORME
la religion. » Quand tous ces gages eurent été donnés, Tamiral se détermina à venir à Blois. Le maréchal de Cossé lui avait porté une lettre de Charles IX fort gracieuse. «Le roy protestoit souvent qu'il tenoit Tadmiral au rang des plus sages chevaliers du royaume. La royne-mère crioit d'autre costé que c'estoit trop guerroyer , qu'il falloit adviser par toutes voies d'entrer en perpétuelle amitié les uns avec les autres, et que chacun fust honoré et caressé du roy selon ses mérites et dignités. Ces advertissements venant de toutes parts, l'esbranlèrent de telle sorte, qu'obéissant aux commandements du roy, il vint à Blois avec permission d'amener avec soy cinquante gentilshommes bien armés pour sa seureté. Ceux de Guise se retirèrent à la prière de la royne et par un demi - commandement du roy. L'admirai donc , accompagné de quarante chevaux, arriva en couravec le maréchal de Cossé.» Ces pompes inaccoutumées , cet appareil de guerre et de gentilhommerie montraient assez le caractère de la domination nouvelle. Le duc de Guise quittait la cour en faisant des protestations, et courait ailleurs or^ ganiser les forces catholiques. Le gouvernement tombait aux mains des huguenots ; tout allait se ressentir de leur politique ^ les relations à l'étranger et l'esprit de l'administration à l'intérieur. Il n'y eut jamais d'accueil plus aimable que celui qui fut foità l'amiral : a Le roy fait infinies caresses à l'admirai, lequel voulant luy embrasser le genou avec une fort grande révérence, le roy l'empoignant d'une main, le fit relever : Nous vous tenons maintenant, M. l'admirai, vous n'eschapperez pas d'icy quand vous voudrez. i> L'entrée de l'amiral au conseil fut signalée par une large série de concessions aux intérêts et aux opinions calvinistes. L'amiral ne s'était point oublié lui-même ; « le roy lui confirma de rechef tous ses états et pensions, le fit rentrer incontinent au conseil privé. Tous ceux de la cour lui faisoient de grands honneurs et caresses. Et pour le récompenser des pertes qu'il avoit souffertes ès^guerres passées (car on avoit vendu une fois tous ses meubles plus précieux à l'encan à Paris), le roy lui donna, pour une fois, cent mille
ET LA IJGUE. 335
francs et le revenu d'un an de tous les bénéfices que le cardinal de Chastillon, son frère, tenoit au jour de sa mort. Le roy fait aussi de beaux présents à Téiigny, gendre de Tadmiral, et donne à Cavagnes un estât de maître des requestes^ »
Une fois au conseil , l'amiral imposa ses conditions. Maître de la question de Flandre, il dirigea la sollicitude du roi sur ses coreligionnaires de Savoie ; il lui fit sceller des lettres adressées au duc Emmanuel pour, à sa spéciale recommandation , « recevoir ses sujets de la religion , les remettre et restablir es- biens qui ont esté à cause de ce confisqués, et me donner ce contentement , que je puisse tkire connoistre aux miens que je veux non seulement accomplir et observer ce que saintement je leur ai juré et promis. Cette requeste est si juste de soi, et tant pleine d'affection de ma part, que je m'as§eure que volontiers m*en accorderez Teffet *. » L*amiral fit également sceller , par le conseil , des chartes de sauvegarde et de protection royale contre les vengeances que les fils du duc de Guise cherchaient à tirer de l'assassinat de leur père. Les partis en minorité vivent ainsi en perpétuelle méfiance ; ils ont le sentiment de leur petit nombre ; quand ils s'emparent du pouvoir, ils lui font des conditions dures; ils restent avec lui sous les armes. Les huguenots allaient droit à la plus pesante domination, car ils présentèrent requête au roi dans des termes précis , « pour qu'il eust à payer la somme de quatre cent cinquante mille livres due aux reistres ; fiiire vuider les garnisons ès-pays de Languedoc , Dauphiné et autres pour les incommodités qu*il y a d'avoir soldats dans une ville ; faire poser les armes par tout le royaume et expédier commissaires, amateurs de paix et affectionnés à Tédit de pacification ; que l'exercice de la religion soit establi ès-Heux ordonnés par
} « L'admirai réintégré en ses estais et dignités. » 1671 • « Lettre du roi (septeiubre 157 1).
3d6 LA BËFORME
redit; remettre tous les officiel^ en Testât qu'ils estoient avadt les troubles ; faire rentrer les baillis et sénéchaux de robe longue en tous leurs offices, quoiqu'ils ne fussent pas catholiques, et quant à ceux au lieu desquels à esté pourvu , leur donner place de conseillers de cour ou du grand conseil. » Tous ces articles, imposés comme addition à la paix, furent accordés par Charles IX, sauf quelques légères modifications; il défendit également aux juges « que pour raison de la religion, ils n'empeschent les pères et mères, tuteurs et curateurs d'avoir l'éducation et nourriture de leurs enfants et mineurs; lesdicts enfants devant estre entretenus, après la mort de leurs parents , en la mesme religion en laquelle ils ont esté nourris. »
Coligny ainsi satisfait, il restait la grande transaction du mariage entre Henri de Béarn et Marguerite de Valois, destinée à caresser Torgueil de la gentilhommerie provinciale. Ce mariage soulevait plusieurs difficultés , et d'abord il fallait rompre tout engagement avec l'Espagne , justifier à ses yeux les noces alors inouïes entre un huguenot et une catholique. Philippe II recommande à son ambassadeur de le tenir au courant des moindres bruits sur cette affaire, afin qu'il puisse s'y opposer, soit auprès de Pie V, soit auprès de la reinemère. C'était du pape que dépendaient les dispenses, et aucune église catholique n'eût célébré l'union d'une fille de France avec un huguenot, son cousin, sans une bulle spéciale du souverain pontife. Le caractère de Pie V était, comme on le sait, bien éloigné de ces concessions. Quand il apprit le mariage projeté, il écrivit au roi Charles IX une lettre vio* lente : « Ce qui nous tourmente sans relâche, c'est que l'on presse le plus possible le mariage du prince de Navarre avec Marguerite, votre sœur, dans la vaine espérance qu'elle contribuera à ramener le prince à la religion catholique : elle n'aura jamais ni paix ni repos auprès d'un mari hérétique. » Si le chef du catholicisme se faisait des scrupules pour aufo^ riser l'union du prince de BAarn avec Marguerite, les minis-
ET tA LIGUE. m
Xte^ huguenots avaient également entouré la reine de Navarre et réchauffaient son zèle. Pouvait-elle consentir à ce mariage mixte? N'était-il pas à craindre que son fils se laissât dominer par Tadulation et les sentiments papistiques? Dans un synode réuni à La Rochelle, sous la présidence de Bèze , les théologiens de Genève et de la réforme se montrèrent aussi scrupuleux que les docteurs romains.
Au milieu de ces difficultés, Charles IX pressant plus que jamais la célébration des épousailles, écrivait letties sur lettres à la reine de Navarre pour la prier de venir en personne traiter avec lui. Enfin, au mois de mars 1572, la fervente Jeanne partit de La Rochelle et se rendit à Blois; son cortège sévère brillait néanmoins de Téclat des vieilles armures, des casques, d'acier, des arquebuses brunies. Après les gentilshommes du Béam venait bon nombre de ministres huguenots, en robes noires et traînantes, petit collet sous leur large chapeau. Jeanne fut accueillie avec les mêmes pompes que Tamiral Coligny; le roi ne rappela que du nom de sa bonne tante ; Catherine se montra plus aimable et plus séduisante encore. « Quand les discussions s'ouvrirent sur les nopces, le roy vouloit que ce fust à Paris, alléguant qu'on avoit accoutumé de faire les nopces des filles des roys en la ville capitale du royaume. La royne de Navarre débattit quelque temps sur ce point, sçachant quelle ville est Paris ; touchant les cérémonies, elle qui estoit fort affectionnée à la religion, déclaroit qu'elle ne permettroit point que son fils fust marié à la mode de Féglise romaine; d'autre part, la royne-mère faisoit une protestation contraire, tellement que ces dames qui estoient d'accord du mariage, estrivèrent quelque temps sur ces cérémonies. Le roy commença à prier la royne de Navarre avec infinies révérences, qu'elle lui fist ce bien. La royne de Naviârre s'excusoit hardiment : au moyen de quoi le roy , jurant en sa manière accoutumée, déclara haut et clair qu'il donneroit dispense à son beau-frère et à sa sœur de toutes les lois du pape et de la religion, et qu'il
338 LA HÉFORME
les secoueroit plutôt que de laisser ce mariage imparfait. Le roy constituoit en dot à madame sa sœur trois cent mille escus d*or au soleil; moyennant cette somme, elle renonceroit à tous ses droits successifs , paternels et maternels, au profit de sondit frère. La royne-mère, pour le singulier amour qu'elle portoit à madame sa fille, lui donnoit deux cent mille livres tournois: Monsieur et M« le duc don^ noient chacun vingt-cinq mille livres; il y auroit communauté de biens entre les espousés ; au cas de décte de Tun d'eux, le survivant auroit le gouvernement et administration des biens et enfants jusqu'à ce que lesdits enfants soient parvenus en âge, les fils de dix^huit ans et les filles de quinze. £n faveur de ces nopces, ladite royne déclarera monsieur son fils soo héritier universel, car autrement Tunion ne se feroit, »
Comme complément à cette fusion de la chevalerie provinciale et huguenote avec la couronne catholique des Valois, on réalisa le mariage du duc d'Âlençon avec Elisabeth, reine d'Angleterre et protectrice de l'héré&ie» promise déjà au duc d'Aiyou. François d'Alençon n'avait que dix-huit ans; on le jetait dans les bras d'une prinœsse vieillie d^à ; il était petit, grêle, d'une peau très brune ; et sa mère n'aimait pas le petit moricaud ; mais les huguenots le poussaient de toutes leurs forces. Catherine s'ouvrit à Blois de ce mariage avec Smith, premier secrétaire d'état d'Elisabeth. Une dépêche de Smith est adressée à mylord Burleigb : « Ne saveas-vous point , me dit la royne-mère, si ma bonne cousine Elisabeth agréeroit le mariage avec mon fils le duc d'Alençon ?— Madame, lui dis-je, vous me cognoissez depuis longtemps ; à moins que j'aye de bons ordres, je ne puis rien asseurer à Voslre Mî^esté. —Je ne vois pas, me dit-elle, où elle peut se marier plus advantageusament, si elle en a la volonté; et quoique, en qualité de mère, je puisse sembler suspecte, je vous dirai pourtant que le fils de l'empereur et don Juan d'Autriche sont l'un et l'autre au dessous de mon fils, et plus petits de taille de beaucoup. Si elle en a envie, c'est dommage qu'elle perde dadvantoge de temps.— Madame,
lui respondis-je, si Dieu vouloit qu'elle se mariast et qu'elle eust des enfants, toutes les brouilleries et trahisons s'évanouiroient biento3t. •— Il est vmi, dit-elle, et je ne vois pas comment l'amitié qui est entre nous pourra se conserver sans cq mariage. — Madame, lui répondis-je, les amitiés scellées par le mariage sont de plus longue durée et plus heureuses , quand Dieu les bénit, que celles qui ne sont que de cire. Si j'avois à présent une aussi ample commission pour M. d'À« lençon que je Tai eue autrefois pour Monsieur, la chose seroit bientôt terminée. — Je voudrois que vous Teussiez, respartit-elle ; et si on vous la donnoit quand vous serez en Angleterre, ne voudriez-vous pas repasser la mer pour la venir exécuter? — Quelque malade que je pusse estre, Madame, je la repasserois avec joie pour une si bonne œuvre *. — Asseurôment, Madame, ce n'a pas esté la religion qui a fait manquer le mariage de Monsieur, mais quelque autre chose. — Point du tout , dict-elle , il ne m'a jamais tesmoigné qu'il y ait d'autres raisons qui l'en aient empesché. — Je vous asseure. Madame, repartit M. Walsingham, que j'ai bien de la peine à le croire; car à Blois, il y estoit si bien disposé, qu'il ne me paraissoit plus satisfait que quand il par^ loit de la royne ma maistresse. — Il est vrai, dit-elle, M. l'ambassadeur, et cela me surprist étrangement. » Après cela nous parlasmes des {afïkires de la royne d'Ecosse et des con-* spirations qui se faisoient tous les jours contre Sa Majesté à cause d'elle. Sur quoy elle me dict : « Mon Dieu, vostre mais* tresse ne voit-elle pas qu'elle ne sera jamais en repos qu'elle ne soit mariée? — En vérité. Madame, lui répondis-je, Je crois que si elle estoit une fois mariée, tous ceux qui ont en Angleterre quelque mauvaise volonté, perdraient courage, -r Je ne doute point , dit-elle , qu'elle ne puisse avoir cinq ou six enfants.—Plust à Dieu, respondis-je, que nous en eussions un ! *- Non, dit-elle, il faut au moins deux garçons, afin que s'il
1 Dépêche secrète écrite de Blois, 22 mars 1571.
3iO LA RÉFORME
en meurt un, il en demeure un autre, et trois ou quatre ûlles, pour faire alliance avec crautresprinces et fortifier son royaume. — Vous croyez donc, Madame, lui dis-je, que M. le duc iroit bien visle. » Elle se prit à rire, et me dit : « Je le désire infiniment, et suis persuadée que j'en verrois de mon vivant du moins trois ou quatre. Mais puisqu'elle a eu agréable mon fils d*Anjou, comme vous me Tavez dit, pourquoi celui-ci ne lui plairoit-il pas, qui est de mesme famille, de mesme père et de mesme mère ; et qui n*est pas moins vigoureux et gaillard que lui, et peut-être plus? La barbe commence à lui venir, et je lui dis dernièrement que j'en estois fascbée, parce que je crains qu'il ne soit pas si grand que ses frères. — Madame, lui dis-je, les hommes ont accoutumé de croistre, à son âge, la barbe n'y faict rien. — Il n'est pas si petit, dit-elle; il est aussi haut que vous ou peu s'en faut. — Gela ne m'embarrasse pas, Madame ; et je voudrois qu'à cela près il pust plaire à la royne ma raaistresse ; car Pépin-le-Bref, qui espousa Berthe, estoit si petit en comparaison d'elle, qu'il ne lui alloit pas jusques à la ceinture ; cependant il en eut Charlemagne, qui estoit, à ce qu'on dit, un géant ; et Bertrand du Guesclin, dont vous faites tant de cas, n'avoit pas plus de quatre pieds de haut. — Il est vrai, dit-elle, c'est le cœur et le courage qu'il faut considérer en un homme. » Ces négociations pour le mariage d'Elisabeth se continuèrent pendant tout le gouvernement des calvinistes à Blois. L'action des huguenots dans le conseil s'étendait sur tous les points de la France. Les évangélistes ardents, si portés à se plaindre, à crier à la persécution, avouaient qu'ils étaient depuis longtemps favorablement traités. Le ministre Toussaint écrit à la duchesse de Ferrare : « Madame, maintenant il nous semble que le Seigneur nous regarde d'un meilleur œil et veut sur ce printemps faire reverdir Testât de notre église. »
Tous les ordres qui partaient du conseil étaient empreints de cet esprit de modération. Le 4 mai 1572, une lettre de Charles IX, adressée à M. d'Humière, lui prescrivait très ex-
1 15 avril 1572, Mss. de Béthunc, n» 8739.
ET LA LIGLE. 341
pressément « de faire oJjseiver Tédil de pacitication plus que jamais, en faisant faire de tous ceux qui y contreviendroient telle et si rigoureuse punition, sans aucune acception de personne ni de religion, qu'elle serve d'exemple. » Une ordonnance du roi portait « injonction à tous subjetcs de vivre en amitié les uns avec les autres, et défenses très expresses de renouveler les querelles passées ni en faire de nouvelles, tirer d'aucune arquebuse, pistoles ni pistolets, se battre ni desgaisner Tespée en querelles sur peine de la vie *. » Ces actes étaient trop coordonnés dans" un intérêt de paix religieuse pour qu'on puisse croire qu'ils tenaient à une conjuration contre les huguenots. Quand un projet est formé contre un parti puissant, il n'y a pas ce silence absolu ; mille imprudences servent de révélations. La multitude ne conspire pas ; elle va sur la place publique, secoue dans le sang les ennemis qu'elle a proscrits, et voilà ses complots. La conduite du conseil s'explique seule ; il n'avait pas besoin d'arrière-pensée. Abandonnés par les catholiques, Charles IX et sa mère se jetaient un moment dans les bras des huguenots, et ceux-ci s'emparaient du pouvoir, pour le mettre en harmonie avec leur intérêt. Tout cela était dans l'ordre, dans le mouvement naturel des opinions, jusqu'à ce que la majorité ressaisît violemment l'autorité par un coup d'état populaire.
Il est dans la destinée des minorités arrivées au pouvoir de se perdre toujours par quelque imprudence : on se laisse aller à l'enthousiasme d'une victoire récente et inattendue ; le petit nombre a la conscience de sa faiblesse, et pourtant, lorsqu'il tient l'autorité, il veut s'en servir. Ce qui ne s'ex- ' plique pas dans l'histoire du parti huguenot, c'est cette légèreté qui lui fait quitter Blois pour se livrer au peuple de Paris. Blois était le siège naturel d'un gouveniement qui voulaits'éloigner du catholicisme fervent. Placé à quelques lieues d'Orléans, donnant la main à La Rochelle, et par La Rochelle
* Paris, imprim» par Frédéric Morel, 1572.
se liant au Poilou, à la Saintonge, au Béarn, points principaux de la huguenolerie, Biois devait devenir le chef-lieu de la royauté provinciale. La gentilhommerie ne faisait pas tous ces raisonnements : on voulait voir Paris, assister à ses pompes, se montrer aux halles, humilier la maison de Guise. Tous les suivants de la reine de Navarre, Ségur, La Noue, Lavardin, Rohan, La Rochefoucauld, Caumont de La Force, Beauvois, qui avaient vendu leurs fiefs, aliéné leurs châtellenies pour briller à la cour et aux tournois, visaient à tout ébloiyr de leur magnificence; ils étaient aises de se pavaner dans la bonne ville de Paris, autour du roi dont ils dominaient le conseil. Jeanne d'Âlbret pensait aussi que dans une plus grande cité elle pourrait vivre avec ses coreligionnaires en un quartier séparé ; car au milieu de cette cour de Blois, si pleine de dissolutions, que pouvait espérer une âme pieuse? Elle en écrivit à son fils, alors parmi les gentilshommes du Béarn : « La princesse Marguerite est belle et bien advisée et de bonne grâce, mais nourrie en plus maudite et corrompue compagnie qui fust jamais ; car je n'en vois point qui ne s'en sente. Votre cousine la marquise en est tellement changée, qu'il n'y a apparence de religion, et ma sœur la princesse encore pis. Je vous le dis privement, le porteur vous dira comme le roy s'émancipe, et c'est pitié ; je ne voudrois pas pour chose du monde que vous y fussiez pour y demeurer. Voilà pourquoi je désire vous marier et vous arracher à cette corruption, «tf encore que je la croyois bien grande, je le vois encore davantage. Ce ne sont point ici les hommes qui prient les femmes, bien les femmes qui prient les hommes; si vous y estiez, vous n'en eschapperiez qu'avec grande grâce de Dieu, »
Toute la gentilhommerie se disposa donc à quitter Blois pour suivre la cour à Paris : on venait de conclure, par l'entiremise de Gastelnau , un traité o£fensif et défensif avec Elisabeth , dans lequel on promettait garantie mutuelle des territoires, et on stipulait des subsides et des archers. Avant le départ de Charles IX, le comte Louis de Nassau avait eu une dernière en-
trevue politique sur la prochaine campagne des Pays-Bas :« Le roy promit que dedans peu de temps, il y enverroit Tadmiral avec une puissante armée, et fut accordé que si cette guerre ayoit heureuse issue, le roy auroit pour sa part tout le pays qui est depuis Anvers jusques en Picardie. » C'est précédé par toutes ces mesures que le parti huguenot s'achemina vers Paris. La marche de la reine de Navarre ressemblait à un triomphe; elle était tantôt montée sur un beau coursier, tantôt dans une riche litière, ne faisant pas plus de dix lieues par jour, s'arrétant le soir pour ouïr le prêche et la prière de ses ministres, hommes grossiers, prédicateurs de montagnes. Jeanne ne pouvait les écouter sans qu'un sommeil subit s'emparât de ses membres; mais pieuse femme, elle commandait à ses sens, en travaillant à la tapisserie. Quand elle entra dans la grande cité, le peuple,- morne, silencieux, ne poussa aucun cri, car les huguenots étaient désormais ses maîtres ; il y eut bien des pourparlers secrets entre les quarteniers, dixainiers et les principaux du peuple : « Où veulentils donc nous mener, disait-on, avec cette arrogance? ne fau* droit^-il pas de bonnes vespres siciliennes pour nous débarrasser de ces maudits hérétiques? »
Il y avait à peine quinze jours que la chevalerie calviniste dominait Paris, lorsqu'un triste événement vint frapper les deux partis et les irriter plus profondément l'un contre l'autre. Jeanne de Navs^re^ depuis quelque temps malade, se mit au lit le 4 juin, et mourut cinq jours après» Elle s'était beaucoup fatiguée, s(vtant chaque matin de son hôtel, rue de Grenelle, où elle logeait, avec Jean Guillart, évoque apostat, pour acheter dans les boutiques et les magasins, de beaux meubles, des b^oux, des parfums qu'elle destinait aux noces de son fils Henri. On glosa longuement parmi le peuple sur cette mort inopinée ; il circula des pamphlets protestants et catholiques ; < les uns contoient que René le parfumeur, en vendant ses drogues et collets parfumés à la royne de Navarre, trouva moyen de l'empoisonner* Les autres sont d'autre advis. Tant
y a que ledit René s'en est vaille depuis. » En temps de parti, rien n'arrive naturellement; tout se traduit dans l'esprit du peuple par les trahisons et le crime ; la mort surtout, la plus fatale des conditions de l'homme, ne vient jamais par la destinée ; il y a toujours une main cachée qui la devance. L'impression fut grande parmi les huguenots ; les méfiances s'accrurent; les pamphlets calvinistes furent remplis d'enthousiasme pour la tête qui périssait, et plein de violence contre les catholiques. C'était une adoration pour Jeanne d'Albret; on fit en son honneur une foule d'épitaphes ; on exprima de mille manières ses regrets et sa douleur : « On ne devoit pas s'estonner si elle n'avoit langui que cinq jours à s'envoler au ciel , car elle n'avoit en elle presque rien de mortel ; la vie lui ayant esté comme mort, elle ne desiroit rien tant que de gaigner le port pour s'affranchir des orages et tempestes; après avoir tant combattu, elle devoit recevoir le prix.de sa vertu. » Charles IX et sa mère avaient donné les preuves de leur innocence ; on avait constaté la maladie, les causes de la mort si prompte de la reine de Navarre. Coligny, séduit par la position de confiance qu'on lui avait faite, placé à la tête du conseil, développant son plan de politique, ne voulut point rompre avec le roi; il écrivit au jeune Henri de Béarn, et, en consolant ses regrets sur la mort de sa mère, il l'invitait à presser son voyage pour accomplir une union considérée comme le dernier et le plus puissant des gages offerts par le roi aux calvinistes. A cette lettre était joint le testament de Jeanne d'Albret, ardente expression des sentiments de la reine de Navarre, mais dans lequel on ne trouvait ni plaintes ni indices contre Catherine de Médicis.
Henri de Béarn, qui prit le titre de roi de Navarre, n'avait voulu s'acheminer vers la cour de Paris qu'avec une bonne suite de sa brave chevalerie provinciale. Toute cette chevalerie avait fait d'incroyables sacrifices, avait engagé ses terres pour paraître dignement sur l'autre rive de la Loire, car il fallait relever l'honneur des cbàtellenies du Midi. Au nombre
de plus de mille, armés de toutes pièces, quand ils entrèrent par la porte Saint-Anloine, les quarteniers furent presque elfmyés de cette attitude martiale des huguenots ; puis venaient par groupes de vingt, trente hommes, les plus pauvres des calvinistes avec leurs chapeaux à larges bords et leurs justaucorps, serrés dans les pourpoints et fraises, le visage sévère, Toeil morne, quelquefois précédés de leurs ministres à cheval. La multitude catholique les vit passer dans les rues étroites de la cité, le long des murs au-delà de la Bastille ; elle fixait sur eux des regards inquiets, des yeux de colère et de fureur; de temps en temps sortaient des groupes les cris étouflés de huguenots, huguenots ; voilà les huguenots ! On les suivait dans les quartiers qui leur étaient assignés ; et lorsque le lendemain ils s'isolèrent les uns des autres, parcourant la ville, tenant chapeau sur la tête en face des croix, au pied desquelles s*agenouillaient les confréries bénites et le peuple des halles, ce peuple ardent les menaça du geste et de la voix : « Huguenots, maudits huguenots ; ah ! les voilà qui renient Dieu et les saints. » Tout semblait concourir à rendre les religionnaires odieux à la multitude : leur langue de Béarn et de la Gascogne était inconnue ; leur fierté féodale, la rigidité de leur costume les faisaient considérer comme des vainqueurs qui imposaient leur pouvoir à une population vaincue. Des rixes s'élevaient à chaque instant, et les ordres du roi, qui décrétaient la peine de mort pour le port d'armes parmi le peuple et la bourgeoisie, ne suffisaient plus pour réprimer cette impatience d'un joug humiliant. Le roi de Navarre et sa chevalerie du Midi avaient été accueillis avec empressement par Catherine de Médiciset son fils accourus pour saluer leurs bons cousins de Gascogne : « Ils furent reçus du roy, de sa mère, de ses frères, des autres princes, de madame Marguerite et des princesses, comme ils le pou voient désirer en apparence. » Charles IX ne semblait avoir qu'une idée fixe, l'union de sa sœur et du roi de Navarre. De nombreuses difficultés s'étaient élevées : Pie V avait persisté à refuser les bulles de dis-
pense ; il s'en était si formellement expliqué, que Charles Dt avait pu dire à Jeanne d'Albret avant sa mort : « Ma tante, je vous honore plus que le pape, et aime plus ma sœuf que je ne le crains ; je ne suis pas huguenot, mais je ne suis pas sot ; aussi, si le pape fait trop la beste, je prendrai Margot par la main et la mènerai épouser en plein presche. » Pie V n'était plus ; Charles IX écrivait à Tempereur Maximilien : « Monsieur mon beau-père, la chrestienté a faict une grande perte par le zèle qu'a voit nostre Saint-Père. Cette dignité doit estre remplie par personne qui ait sens et jugement pour conduire les affaires'; personne n'est mieux pourvu de ces qualités que mon cousin le cardinal de Ferrare. Je vous prie, monsieur mon beaupère, de vouloir escrire aux cardinaux qui sont à vostre dévotion, pour donner leurs voix à l'élection du, pape *. »
Le roi poussait le cardinal de Ferrare, et alors le conclave élevait à la grande chaire de Saint-Pierre Tévêque de Vesti, Hugue Buoncompagno, vieillard vénérable, tout plein de cette vaste pensée de la tiare, se proclamant comme unité religieuse contre le double danger de l'invasion des Turcs en Europe, et de l'hérésie. Grégoire XIII suivit la môme ligne que son prédécesseur; dans des intérêts tout catholiques, il refusa les bulles de dispense réclamées par le conseil. Le cardinal de Lorraine était parti pour Rome afin de bien expliquer au nouveau pontife la force et les intentions du parti catholique en France. La bulle n'arrivait pas, et plus que jamais le conseil était impatient d'en finir avec ce mariage. Il avait été convenu qu'il serait célébré à Notre-Dame par le cardinal de Bourbon, catholique fervent, mais que ses liens de famille rattachaient au roi de Navarre. Les ministres huguenots murmuraient déjà de toutes ces déférences envers l'idole de Rome ; Charles IX et la reine-mère prirent une résolution soudaine pour répondre à cette double exigence : «Tost après le roy fait semblant d'avoir reçu lettres de son ambassadeur qui estoit à Rome, qui lui mandoit que le
1 Mu* de Colbert, voL 338, io-f.
cardinal de Lorraine par son autorité, crédit et dextérité, aToit
finalement obtenu la dispense. La royne fait fort la joyeuse et dit que cela suffît (comme si elle-mesme n*eust forgé les lettres), et que rien n'empesçhoit de célébrer ce mariage. L'es, pouse et le cardinal de Bourbon s'y accordèrent, le roy déclarant qu'il falloit que ces nopces se fissent au plus tost. Pour cet effet, jour fut assigné au dix-buitième d'aoust.»
Tout allait à bonnes fins. On cbercbait à préparer le peuple de Paris à cette belle cérémonie : plus la multitude était irritée contre les huguenots, plus on voulait effacer ses préventions par l'éclat des fêtes , la splendeur des épousailles. Les opinions étaient travaillées par les prédictions astrologiques, si puissantes alors; si quelques ardents catholiques disaient tout bas « que les nopces seroient vermeilles n pour indiquer qu'elles ne se passeraient pas sans conflits armés, des devjnations populaires annonçaient « que le sainct mariage du magnanime et généreux roy de Navarre, ensemble de très honorée dame Marguerite de France, laquelle oomme veut Ulpian, sera dicte mère de &m01e, sera un mariage dont n'en fut vu un plus heureux en France depuis la souvenance des hommes. Et ce présent mariage n'est autre chose sinon une conjonction du masle avec la femelle, et sera rempli de plusieurs beaux fils et filles. Maistre Abbatia l'astrologue donnoit ensuite une recette excellente au roy et à la royne de Navarre pour se bien disposer : faire une potion de prunes de Damas, des bonnes, cuites en de l'eau de mer, dans laquelle on feroit dissoudre certaines fortes drogues avec une boutëlle sirop de Vénus ; il l'avaleroit à quatre heures du matin. Voilà pour ledict roy. Madame Marguerite prendroit aussi une potion de racines sauvages, feuilles de cheçne et plantes de safran, gingembre et autres avec dudit sirop. Lesquelles receptes, suivant l'astrologue, rendront incontinent les corps mal disposés, en leur premier estre.» A l'hôtel-de-ville des ordres furent donnés pour que les échevins et ofiiciers assistassent à la fête. « G^ jourd'huy 16« jour d'aoust 1572, de par les prévôts, quar-
teniers, dixailiers, capitaines des archers; plaise vous trouver lundy prochain, de six attendant sept heures du matin, à cheval devant Thostel de ceste ville pour nous accompagner en réglise de Paris au mariage de Madame sœur du roy. » Et le lundi 18® jour desdits mois « MM. les prevost des marchands et eschevins, vestus de leurs robes mi-partie de rouge et tanné ; à sçavoir ledict sieur prevost, de satin, et lesdicts sieurs échevins, de drap, accompagnés des procureurs du roy et des conseillers, quarteniers et bouçgeois de ladicte ville, seroient partis tous à cheval de Thostel d'icelle ville environ Theure de dix heures du matin et allés en ladicte église. Ils s'assirent sur des chaises placées dedans le chœur de ladicte église, et tous ouyrent la grand'messe, dicte et célébrée par M. le cardinal de Bourbon. Et après furent lesdicts sieurs prevost des marchands et eschevins, conseillers, quarteniers et bourgeois, suivant la semonce qui leur en avoit esté faicte, souper au banquet dudict mariage qui fut ledit jour ^ « Ce jour-là les roys de France et de Navarre, les ducs d*Anjou et d'Alençon et le prince de Condé estoient vestus d'une mesme parure qui esloit d'un accouslrement à fond de satin jaune pasle, tout couvert d'enrichissement de broderies d'argent, relevé en bosse , enrichi de pierres et pierreries. Les autres princes et seigneurs catholiques estoient vestus de divers^ couleurs et façons, avec tant d'or, d'argent et pierreries que rien plus; mais quant aux seigneurs de la religion, ils n'estoient vestus que de leurs habits ordinaires.» Le peuple remarqua cette simplicité grossière et insultante des gentilshommes provinciaux, méprisant ainsi les pieuses cérémonies du catholicisme. Ce fut bien pis encore lorsque le cortège s'avança de l'évêché vers la grande église de Noire-Dame, et qu'on vit que les huguenots refusaient d'entrer sous le saint portique : « Ladicte dame Marguerite, conduite par le roy son frère, estant vestue d'une robe de velours violet semée de fleurs de lys, avec le manteau royal aussi bordé tout à l'en-
» Regisl. de rhôtel-de-ville, vol. IX.
tour de fleurs de lis; une couronne impériale sur la teste, faicte de grosses perles, enrichie de diamants, rubis et autres pierres précieuses de valeur inestimable, et estoit suivie par la royne sa mère, par la royne régnante, la duchesse de Lorraine et de toutes les princesses, dames et damoiselles de la cour, vestues de robes de toile d'or et d'argent et d'autres vestements précieux. Les cent gentilshommes marchoient devant, tenant les haches au poing, puis les héraults d'armes avec leurs cottes accoutumées, les gardes, officiers de la maison du roy, trompettes, clairons, haut-bois et autres instruments. Furent lesdicts futurs espoux conduits par une galerie qui avoit esté dressée tirant depuis l'évesché, tout le long du temple "î^ostre-Dame (qu'on appelle) jusqu'au devant de la grand'porte dudict temple, au-devant de laquelle avoit esté basti un grand eschafaud, eslevé à la vue d'un chascun. Sur lequel le roy de Navarre et la sœur du roy furent espousés. Ce faict, le roy de Navarre se retira en une cour près du temple avec le prince de Condé, attendant que l'espouse eust ouy la messe.»
Ainsi donc le roi de Navarre n'avait pas ouï la messe, n'avait point voulu entrer dans la vieille cathédrale, protectrice de la sainte ville de Paris et de la bonne bourgeoisie. Les gentilshommes huguenots, se promenant dans le parvis, jetaient des yeux de mépris sur ces figures de saints ciselés qu'ils auraient abattus de leurs masses d'armes, et sur les drapeaux de Montcontour qu'on apercevait suspendus aux longues ogives, et la ^ multitude qui se groupait autour d'eux faisait entendre ces cris lugubres : «Mort aux maudits huguenots, aux contempteurs de la messe! » Le roi Charles fut à peine salué de quelques acclamations; on le savait alors dans les intérêts de Coligny et sous son influence absolue. Il y eut des cris plus nombreux de « Vive Catherine! » Les bourgeois, instruits de tout, n'ignoraient pas que la domination des calvinistes commençait à lui être insupportable. Les grandes acclamations , les joies véritables, les sympathies du peuple furent tout entières pour Henri de Guise, le grand duc de Guise : « Le voilà, tête
aSO LA RÉFORME
nue », criait-on sur tout le parvis Notre-Dame, et le héros populaire souriait avec grâce, saluait cette multitude qui touchait ses habits et baisait ses mains.
A la cour, tout était pompes, tout cherchait à célébrer Tunion des deux croyances, personnifiées dans les maisons de Valois et de Navarre ; on balait nuit et jour : « Après souper fut commencé le bal par le roy. Gela dura peu, à cause de la mascarade où le roy estoit. Premièrement se présentèrent trois grands chariots qui estoyent trois grands rochers ou escueils de mers tout argentés; sur chacun desdits chariots y avoit cinq musiciens jouant de diverses sortes d'instruments qui rendoient une grande mélodie. Après venoient sept autres chariots aussi argentés, dont les trois estoient trois rochers couverts de co^ quilles et d'une infinité de petits animaux de mer ; à la cime il y avoit une loge faicte avec quatre colonnes, et dansladicte loge un dieu marin assis. Les autres quatre estoi^t quatre lions marins , aussi tout argentés , ayant le devant comme un lion et le derrière comme un poisson. Et un chariot estoit un cheval marin sur lequel estoit assis Neptune, roy de la mer, avec son trident en main. Sur ce chariot estoit le roy de France. Sur les autres estoient les frères du roy, le roy de Navarre, le prince de Condé , le prince dauphin, le duc de Guise et le chevalier d'Angoulesme. i» Le lendemain le bureau de la ville donna sa fête ; mais celle-là fut plus significative, car elle était toute catholique : « Y avoit le paradis dressé, l'entrée duquel estoit desfendue par trois chevaliers armés de toutes pièces, qui estoient le roy et ses frères ; à main gauche estoit Tenfer, dans lequel y avoit un grand nombre de diables et petits diabloteaux taisant infinies singeries et tintamares avec une grande roue, tournant dans ledit enfer, tout environnée de clochettes. Le paradis et Tenfer estoient divisés par une rivière dans laquelle y avoit une barque conduite par Gharon, nautonnier d'enfer. Le bal parachevé , on mit le feu à des traisnées de poudre qui estoient autour d'une fontaine dressée quasi au milieu de la salle, d'où s'esleva un bruit et une fu-
mée qui lit retirer chacun. Tel fut le passe-temps de ce jour, d'où Ton peut conjecturer quelles étoient les pensées du roy et du conseil secret parmi telles feintes. On sçait comme leurs flatteurs ont allégorisé depuis sur tels jeux, disant que le roy y avoit chassé les huguenots dans Tenfer. » L'interprétation que les partis donnaient à ces jeux fait assez voir quelle était la situation des opinions hostiles, et s*il était possible d'espérer une conciliation siacère. Henri de Navarre et Marguerite de Valois, si antipathiques Tun à Tautre, ayant tous deux leur amour en d'autres cœurs , pouvaient être considérés comme l'expression symbolique de ce mariage forcé qu'on imposait au catholicisme et à la huguenoterie. Tous ces bals, toutes ces fêtes, le peuple de Paris les repoussait; la cité se croyait occupée militairement par les huguenots , par les étrangers arrivés des autres bords de la Loire , dont la langue inconnue, les mœurs et la foi étaient le sujet des haines publiques. Un châtelain du Béani et du Dauphiné était plus étranger aux halles de Paris qu'un Italien, un reître d'Allemagne, et lorsqu'il fallut recourir aux vêpres siciliennes, toute la population prit les armes comme au jour de la délivrance d'un joug si odieux dans les idées exaltées de la multitude.