CHAPITRE Xm
itiÀCTION GOIfrUi LES HUGUSlfOTS. -* LA SAIlfT-BARTHÉLEMI.
Inquiétudes de TEspagne. — Intrigues de don Diego de Cuniga. — Méfiances des hugusnots. — Crédulité de Tamiral. — Il se déclare contre Catherine de Médicis. — Politique de la reine-mère. — Elle se rapproche des Guise. — Réactions dans les provinces.— Vengeance des Guise contre la maison deChfttillon. -» L'amiral Coligny arquebuse. — Ressentiment des huguenots. — Plaintes de ramiral. — Attitude de Paris. —
Nuit de la Saint-BaKhéiemi. — Récit Ycrilable. —Journées des 24, 25, 2G août. — Avis donné pjfr le roi aux puissances de l'Europe.
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La grande pensée de Tamiral Coligny était toujours de pousser le roi à la guerre contre l'Espagne, par la double conquête de la Flandre et de la Navarre ; les huguenots de France prêtaient la main à ceux des Pays-Bas, et la nouvelle influence de la maison de Béarn à la cour et dans le conseil réveillait ses anciennes prétentions sur la province de Navarre conquise par TEspagne. On sent donc toutes les inquiétudes de Philippe n quand il apprit le départ du comte Louis et d'un corps de gentilshommes français pour la Flandre. A la prière de la reine, il avait rappelé don François de Alava, dont les menaces étaient trop vives et les démarches trop visibles : il l'avait remplacé par le secrétaire Aguillon, esprit actif, correspondant tout à la fois avec le duc d'Albe et le conseil de San-Lorenzo. Vers le milieu de l'année 1572, Philippe II envoya don Diego de Cuniga, caractère délié et remuant, propre à suivre les affaires de France. Tandis que le parti protestant était dans toute sa force, l'ambassadeur se relira un moment pour manifester sa désapprobation ; mais les ordres précis de Phihppe U lui imposèrent le devoir de ne point quitter la résidence royale de Blois ou de Paris, afin de séparer le roi et son conseil des hérétiques qui les dominaient alors *.
La nature des choses rapprochait don Diego du parti catholique, et ce parti vaste, populaire, avait de larges ramifications. L'ambassadeur en saluait les hommes influents, le duc de Guise surtout, dont les mécontentements éclataient d'une manière publique et armée ; il prévoyait et préparait avec lui les chances, dans un avenir très prochain, d'une réaction inévitable : on savait les griefs de Catherine de Médicis contre Coligny, cherchant à la supplanter dans le crédit qu'elle exerçait sur Charles IX. Catherine, tête de pouvoir et femme d'am-
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bilion, n'avait aucune conviction bien arrêtée; à vrai dire, elle eût même préféré les huguenots, parce que, opinion faible par rapport aux masses, ils avaient besoin de Tautorité royale pour grandir et se fortifier, tandis que les catholiques et le duc de Guise se protégeaient par leur propre puissance. Lors de la paix de Saint-Germain, elle entra de bonne foi dans la ligne nouvelle que suivait le conseil , néanmoins, comme les esprits habiles qui ne marchent pas tout d'une pièce, Catherine ne rompit pas avec le roi d'Espagne; elle conserva avec Philippe II une correspondance active. A tous les événements on la voit lui écrire dans les termes les plus tendres, les plus affectionnés : une dépêche du 6 janvier 4572 le félicite sur la naissance de son fils; Catherine s'en réjouit comme d'un grand bien ; ce « qui ne peut, dit-elle, que resserrer notre bonne amitié; M. de Saint-Gohard a charge de vous en parler plus au long. »• Lors du mariage du roi de Navarre avec sa fille, la reine-mère écrivait encore à Philippe II, s'excusant de cette union, que l'Espagne voyait avec jalousie : a Le roy, jugeant que le mariage que la royne de Navarre lui requéroit de sa sœuravec son fils lui apportoit commodité à ses affaires , lui a accordé sadicte sœur pour espouser son fils le prince de Navarre, de quoy j'ay bien voulu advertir vostre majesté, comme je feray toujours de tout ce qui nous touchera, car nous sommes, par la grâce de Dieu, bien bons amis, et je puis vous asseurer que le roy monsieur mon fils ne commencera jamais à rompre ou diminuer la paix qui est entre vous, comme je m'asseure aussi que vostre majesté ne lui en donnera nulle occasion. » Ces relations n'étaient point ignorées du parti huguenot ; on savait que la reine ne laissait passer aucune occasion de rendre service au roi d'Espagne, et lorsque fut connue la triste défaite des calvinistes français en Flandre, sous la conduite de Genlis, un cri universel se fit entendre parmi eux. On accusa Catherine de Jdédicis et plusieurs de ses conseillers d'avoir révélé tous les secrets de l'expédition et ses forces. Comme il arrive toujours quand un grand parti est resté longtemps maître des affaires,
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les catholiques avaient conservé dans leur intérêt plusieui^ des membres du conseil. On voit déjà dans une dépèche du secrétaire Aguillon, datée de Blois, qu*il savait tout ce qui se passait en ses délibérations : « Je cognois le secret du duc de Nevers; j'ai conféré avec un de ses confidents; je n'ai pu lui tirer autre chose, sinon que le roy et la royne désirent continuer la paix et amitié avec le roy notre seigneur, et qu'on n'arme ni contre luy ni pour aucune chose qui le touche. » Les archives de Simancas conservent encore la preuve que Charles IX ne voulait pas rompre avec l'Espagne. Le 3 mai 1572, l'ambassadeur de France écrivait au roi d'Espagne - « Sire, le roy très chrestien, mon maistre, m'a envoyé un courrier par lequel il me commande très expressément flaire entendre à vostre majesté infinité de particularités, les unes touchant le fait commun de vos majestés, et les autres son particulier, desquelles toutefois comme à son bon frère, il m'ordonne les lui faire entendre. » De quoi s'agitril dans ces affaires si essen^ Uelles, si secrètes? Lors de l'audience accoudée le 10 mai à Aranjuez, l'ambassadeur dit à Philippe « que le duc d'Albe avoit envoyé M. de Vellerbal pour scavoir si l'armée qui se trouvoit en France estoit dirigée contre les estats de sa majesté catholique ; on lui avoit respondu en Tasseurant que cela n'estoît pas*)» En arrivant à Blois, Ck)ligny avait eu l'ambition de s'emparer absolument du conseil et d'en exiler l'autorité de la reine-mère; il savait que cette vieille influence se faisait partout sentir ; et d'ailleurs il ne pouvait gouverner à l'aise qu'après avoir obtenu ce premier et important résultat. La tactique à suivre n'était pas difficile ; Charles IX atteignait sa vingttroisième année ; n'était-il pas temps de gouverner lui-même et de secouer cette lourde tutelle de sa mère? Coligny offrait te secours de son bras et la nombreuse gentilhommerie provinciale à ses ordres. Catherine, prévenue par l'ambassadeur espagnol des intrigues de Coligny, se rapprocha du duc de Guise, et dès lors le parti catholique eut une action de plus dans le conseil.
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Les choses ne pouvaient plus longtemps demeurer dans la situation où elles étaient arrivées. Le duc de Guise avait fait une violente attaque contre le vieux Coligny, et, fort de la puissance du peuple, il 1,'avait accusé en face du roi d'être le meurtrier de son père ; Charles IX, efiFrayé des résultats de cette poursuite, avait appelé auprès de lui l'amiral, et dans l'abandon d'une entière confiance lui avait dit : « Mon père, vous sçavez que vous m'avez promis de n'offenser personne de tous ceux d« Guise tandis que vous demeurerez ici, et eux semblablemeni m'ont promis de vous respecter et tous les vostres. Parquoy je ne voudrois point que les Guise fissent chose qui tournast à votre dommage et que mon honneur y fust intéressé ; s'il vous sembloit bon, j'avois pensé que ce ne seroit point sans propos, si je faisois venir les gardes de mes arquebusiers pour plus grande seureté de tous. L'admirai ayant entendu le discours du roy, et le trouvant fort gracieux et amiable et faict avec simplicité, le remercia, adjoustant qu'aussi il s'en rapportoit à tout ce que sa majesté en feroit. Et quant à luy, que les aixjuebusderB ne lui desplaisoient point, d'autant que les gardes sont toujours bonnes. » L'amiral Goligny sentait trop bien la situation du parti calviniste pour refuser un tel secours de protectiori royale ; les opinions de Paris lui étaient cœmues ; il savait que la chevalerie provinciale, même réunie, ne pouvait résister aux cinquante mille bourgeois que les quarteniers, au premier signal, pouvaient réunir sous les armes. Le roi, pour protéger les huguenots, « fit venir douze cents arquebusiers qui furent mis une partie à l'entour du Louvre et le reste envoyé eo d'autres endroits de la ville à Tescart ; afin qu'on ne sceust point au vray quel nombre il y avoit. »
De toutes parts arrivaient des provinces la nouvelle de certaines émotions populaires, de vêpres siciliennes contre les hérétiques; il y avait eu des massacres à Orange, à Troyes. Le parti huguenot épouvanté écrivait lettres sur lettres à l'amiral qui^ daas son innoçeat^ sécurité^ ne aoyait aucun avis. Coli-
gny répétait à Charles IX « qu'il n'avoit pas esté du tout esrau des assemblées qu'avoient faictes ceux de Guise ; seulement il a mis vingt cinq arquebusiers pour la garde de sa maison, et il a adverli ses amis de se tenir prests. Il adjoustoit qu'il avoit sceu que les préparatifs que faisoient ceux de Guise étoient contre lui, vu les bruits qu'eux et leurs serviteurs faisoient courir, et la mauvaise volonté qu'ils lui portent. S'il plaist à vostre majesté que je me contienne avec moy, je le ferai, sire ; mais je vous prie que ce ne soit ni à ma honte et défaveur. » Rien de plus crédule que ce caractère de Goligny ; fasciné par la cour, par l'ambition du pouvoir, il compromettait son parti, le livrant pieds et poings liés. Ceux de La Rochelle lui écrivaient pour se plaindre des menaces que faisaient les gens de guerre sous les ordres de M. Strozzi. L'amiral répondit le 7 août 1572 : «Vous n'avez. Dieu merci, nulle occasion de craindre, car il n'en a point d'apparence. Vous vous pouvez asseurer que si j'eusse cognu qu'il y eust eu quelque occasion de défiance, je n'eusse pas failli de vous en advertir. »
L'instant approchait où la colère du peuple allait éclater. Il est puéril de croire que le mariage de Henri de Réarn avec Marguerite de Valois avait été arrêté dans le dessein de réunir toute la noblesse calviniste à Paris, afin de s'en débarrasser par un grand carnage. Ceci put être conçu par quelques têtes du parti catholique ; on put envisager la possibilité d'un massacre général des huguenots, coup d'état sanguinaire qui était comme une nécessité de parti pour ressaisir le pouvoir. Mais cet événement ne fut ni préparé ni concerté avec tant de soins; il arriva comme arrivent toutes ces fatales exécutions populaires : par un mot, par un acte, par un accident; quand les choses en sont venues à un certain point, un signal suffit pour l'explosion, et elles éclatent plus épouvantables encore qu'on avait voulu les faire. Se débarrasser des huguenots était une idée familière à la multitude ; on avait essayé la guerre, les édits, les persécutions; on tenta la tuerie, et il ne faut en accuser personne : le mouvement des partis, un fanatisme d'opinion, iU-
rent les mobiles de la Sainl-Barthclemi. En révolution, souvent il faut effacer les noms propres pour distribuer le blâme ou reloge : les masses seules font le bien et le mal. Il est constant que Tamiral Coligny avait pris un grand ascendant sur l'esprit du j«une roi Charles IX ; je ne crois pas à une dissimulation de deux années, à tous ces témoignages de confiance pour arriver après un si long temps à un coup d'état. Le conseil fut entraîné par les passions de son parti ; il ne pouvait se placer au milieu des calvinistes qui n'étaient pas assez forts et avaient contre eux le peuple ; il alla donc avec le mouvement qui emportait aux excès catholiques. On a fait de Charles IX un monstre, de Catherine de Médicis une figure sanglante de femme ; Tun et Tautre luttèrent de longues années contre une réaction qu'ils furent obligés de seconder. Quand on lit les histoires des écrivains modernes sur cette époque, on dirait qu'il s'agit de petites intrigues de marquis et de cour, en face pourtant de la puissante histoire de ces masses qui bi'oieut les hommes et les choses. Après les noces de Henri de Navarre, les catholiques n'en pouvaient plus; Catherine, qui s'était réunie aux Guise, était placée au centre de ce mouvement dçnt elle calculait la prochaine et inévitable influence. Charles IX seul restait uni aux calvinistes et concertait avec Coligny l'expédition de Flandre contre le roi d'Espagne. Alors eut lieu peut-être cette conférence secrète entre Catherine et son fils, dans laquelle, déployant toutes les forces du catholicisme, elle lui montra les hérétiques prêts à rompre la paix, appelant encore uue fois les reitres, les Anglais, pour soutenir la petite minorité de leur parti. Elle fit quelque impression sur l'esprit de Charles IX ; mais l'amiral , maître de toutes les idées du jeune prince, favorisait son émancipation de la chaîne pesante dont Catherine de Médicis l'accablait depuis l'enfance. Les partis étaient prêts; il fallait que la guerre recommençât d'une manière quelconque. L'imprudence des huguenots n'avait pas de bornes; La Noue déclare « qu'il y en avoit de bien hardis et de bien décontenancés parmi les siens », et les siens
formaient une opinion odieuse aux métiers, aux halles, aux confréries. Charles IX couvrait de sa protection la noblesse calviniste, occupant militairement Paris. Quelques jours après les massacres arrivés à Rouen, à Orange, le roi écrivait aux gouverneurs pour empêcher toute prise d*armes. « Mons., encore que je me tienne tout asseuré que suivant plusieurs lettres que je vous ai ci-devant escrites, et le soin que vous avez pu cognoistre que j'ai d'empescher mon peuple de fouUe et d'oppression, vous donnerez tout le meilleur ordre qu'il vous sera possible en l'estendue de votre gouvernement, à ce qu'il ne s'y lève aucuns gens de guerre, tant de pied que de cheval, sans mes commissions, et que la plus agréable nouvelle que je pourrai avoir de vous, ce sera que vous ayez satisfait à cette mienne volonté et intention, si l'occasion s'en présente *• »
Il y avait alors en chaque opinion des hommes secondaires, hardis aux coups de mains, et qui se chargeaient d'expédier quelque^unes des hautes têtes du parti opposé. Dans les mœurs du temps, ces assassinats à coups d'arquebuses ou de pistolles étaient chose naturelle. Tout fanatisme enfante des dévouements ; Coligny n'eut pas besoin de presser Poltrot pour qu'il frappât François de Guise; et Henri de Guise ne dut pas presser beaucoup Maurevel pour venger la mémoire du grand capitaine : « Le vendredi 22 d'aoust, dès le matin, Maurevel agence son arquebouze et attend de pied coy l'admirai, lequel estoit entré le matin au cabinet du duc d'Anjou, par son commandement, avec les mareschaux de Cessé et de Tavannes. Au sortir de là, comme il alloit en son logis, ayant trouvé le roy qui sortoit d'une chapelle qui est au-devant du Louvre, le ramena jusques dans le jeu de paulme (où le roy et le duc de Guise, ayant dressé partie contre Téligny et un autre gentilhomme, jouèrent quelque peu), puis en sortit pour s'en aller disner en son logis, accompagné de douze ou quinze gentilshommes. Il ne fut pas à cent pas du Louvre, que d'une fenestre treillissée du logis (où logeoit ordinairement Villeraur,
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précepteur du duc de Guise), lui fut tiré une arquebousade avec trois balles, sur le point qu'il lisoit une requeste, allant à pied par la rue. L'une des balles lui emporta le doigt indice de la main droite, de Tautre balle il fut blessé au bras gauche. L'admirai ne dict jamais autre chose, sinon qu'il monstra le lieu d'où on lui avoit tiré le coup et où les balles avoient donné ; et regardant son escuyer d'écurie qui estoit près de lui, dict : a Yolet, allez dire au roy ce qui m'est advenu, » Un autre gentilhomme voyant Tadmiral blessé, lui dict qu'il estoit à craindre que les balles ne fussent empoisonnées ; à quoi l'admirai respondit qu'il n'adviendroit que ce qu'il plairoit à Dieu. Soudain après le coup, la porte du logis d'où l'arquebousade avoit esté tirée fut enfoncée par certains gentilshommes de la suite de l'admirai. L'arquebouze fut trouvée, mais non Farquebouzier : ouy bien un sien laquais et une ser* vante du logis. L'arquebouzier s'estoit soudain enfui par la porte de derrière qui sort sur le cloistre de SainctrGermainde-l'Auxerrois, où l'on luy gardoit un cheval prcst, garni de pistolles à l'arçon de la selle. Sur lequel estant échappé, il sortit hors de la porte Sainct-Antoine ^ où ayant trouvé un cheval d'Espagne qu'on lui tenoit en mains, descendit du premier, puis se mit sur le second, et partit au grand galop. » Ce bon coup d'arquebuse tiré sur l'amiral fut le signe lugubre d'une lutte terrible. Charles IX la redoutait cette sanglante lutte . Quand on lui porta la nouvelle que l'amiral avait été blessé par un assassin, le roi jouait à la paume. Jetant sa raquette à terre avec fureur, il s'écria : « WyfX de Dieu, je ne serai donc jamais tranquille? 9
n y eut grande émotion à Paris, à cause de cette blessure de Goligny. Immédiatement la nouvelle fut mandée à l'hôtelde-ville : « Le vendredy 22« jour dudict mois d'aoust, environ les dix heures du matin, furent apportées nouvelles à MM. les prevost des marchands et eschevins estant au bureau d'icelle ville, que présentement l'on avoit tiré un coup d'arquebousade au sieur admirai Gaspard de Goligny, revenant du Louvre. »
« Do par les prevost des marchands et eschevins de la ville de Paris : capitaine des archers, arbalestriers et arquebousiefô, ayez à assembler présentement toutes vos compagnies, avec lesquelles vous vous rendrez en armes devant Thostel-de-laville, et la pluspart de vous serez à cheval et l'autre à pieds; et quant à vous, demourerez en vostre quartier pour déclarer à vos bourgeois qu'ils ne s'esmeuventet ne prennent aucunes armes : et de tout ce que ferez et verrez, vous nous advertirez incontinent et en toute diligence, et n'y faictes faute *. »
Ainsi le corps de ville de Paris prévoyait l'approche de la crise ; la guerre civile se montrait dans toutes ses violences, car ce coup d'arquebuse avait retenti fortement dans les opinions.
Le parti huguenot se vit tout entier menacé par l'assassinat de l'amiral ; son chef venait d'être ainsi arquebuse non loin du Louvre, en face du palais du roi. D'où partait le coup? qui avait conduit cette main obscure et fanatique? Il fallait en finir : voulait-on des batailles? on en aurait. Des groupes de gentilshommes contemplaient en silence la pierre empreinte de sang, où Tamiral avait été blessé. L'aspect morne de Paris présageait un orage; ne. devait-on pas quitter cette Babyloae ou la désarmer complètement pour qu'elle cessât d'être menaçante? Les calvinistes redoublaient de liberté dans leurs propos ; à la cour on n'entendait que ces cris de vengeance : « Si l'on ne nous faict justice, nous nous la ferons nous-mêmes.» Le seigneur de Piles le dit à la face du conseil, ce qui fit changer de couleur le jeune Charles IX. Les catholiques à leur tour avaient exploité cette licence de paroles pour accuser les huguenots de nouveaux projets de guerre civile, d'alliance avec Elisabeth et l'Allemagne. On mit sous les yeux du roi des lettres chiffrées, dans lesquelles ceux-ci demandaient aux luthériens un secours de vingt mille reîtres. La reine ajouta : « Les catholiques, sçachant que vostre majesté ne veut point Ijs commander, se sont ligués entre eux pour leur défense, et si la huguenoterie se montre encore la teste hauto, ils esli-
& Registre de la viUc. T. IX.
ront un capitaine-général pour leur en faire raison. » Ce projet de ligue en dehors de la royauté, pour le cas où elle ne prendrait point ouvertement la défense de la foi, était ancien ; il formait comme une menace toujours levée contre la couronne et dans les desseins de la maison de Guise.
Si Ton avait résolu de longue main, et par un conseil réfléchi, le massacre des huguenots, il en eût été question dans la correspondance secrète de Charles IX et de Philippe II, lequel poussait, conjointement avec le duc d*Albe, au triomphe complet du parti catholique. Quand on lira les dépêches, les instructions du roi d*Espagne et son joyeux étonnement sur la Saint-Barthélétai, il sera impossiMe de ne pas rester convaincu qu'il n'y avait dans cet événement rien de préparé ; qu'une force de choses spontanée, invincible, l'opinion du peuple, obligea Charles IX à sanctionner plutôt qu'à méditer les sanglantes journées. Dans les récits de cette catastrophe on n'a pas assez distingué l'approbation donnée à un fait accompli, et la volonté qui le prépare : l'intervalle est pourtant immense! L'amiral Coligny venait d'être transporté en son hôtel, rue de Béthisy, sur un lit de douleur; idole de son parti, il fut entouré de tous les chefs huguenots , car à l'aspect de ce sang ils s'inspiraient pour la vengeance. De petits pamphlets jetés dans les quartiers habités par la gentil^hommerie provinciale, racontaient «l'effroyable blessure de l'admirai, sa merveilleuse patience quand Ambroise Paré^ chirurgien du roi, lui avoit coupé le doigt indice et faict trois incisions au bras gauche. » On prêtait à Coligny de grandes et belles paroles de résignation : « Mes amis, dit-il, pourquoi pleurez-vous? Je m'estime bien heureux d'avoir ainsi esté blessé pour le nom de Dieu ; » et à l'instant, jetant la vue sur un ministre nommé Merlin : « Voici, dit-il, des bénéfices de Dieu, mes amis. Je suis voyrement bien blessé, mais je cognois que c'est par la volonté du Seigneur nostre Dieu. » La prière de l'amiial et des ministres à son lit de souffrance retentissait parmi sa brave chevalerie et enflammait son zèle batailleur. 1. '^1
Non seulement les ardents huguenots, amis encore* le tiersh parti courut visiter Tamiral ; le roi de Navarre et le prince de Condé s'étaient pressés autour de lui, et Ton vit arriver les maréchaux Damville et Gossé. Les premières paroles de Goligny furent toutes politiques ; il avait intérêt à effrayer le tier&parti pour le rallier à ses opinions : « Maréchal de Cossé, s'écria-t-il, vous souvient -il pas de ce que je vous en disois, n> a pas longtemps? Pour certain il vous en pend autant & roeil.» Le maréchal Damville ne voulut s'engager ii rien, se bomaot à de simples témoignages sur la force et constance de Faim-* rai : a Regardez, je vous prie, en quoy je pourrai m*emplO!yer pour vous; je m'esmernieille d'où peut estre venu cecH. » L'a^ mirai lui répondit : «le n'ai personne pour suspect que M. de Guise; toutefois je ne le voudrais pas affirmer. Yray est qu'une chose m'afilige en ceste blessure-cy; c'est que je me vois privé du moyen de faire paroistre au roy coml^ien ^ de-* sirerois lui faire service. Je voudrois bien, ajouta-t-il, qu'il luy plust m'ouyr parler un bien peu : car j'ai à luy dire choses que lui importent grandement, et pense qu'il n'y a personne qui les luy osast dire. » Le parti huguenot ne se renfer* ma point dans ces plaintes vagues et générales ; il savait rémo* tion du peuple de Paris, les menaces dont la gentilhpauneiie était accablée jusque dans le quartier SainUjrearffiain, assigné pour sa demeure. Le roi de Navarre et le prince de Cosidé se chargèrent de visiter le roi au Louvre ; ils furent sur-te'ChaiBip admis auprès de Charles IX, lui remontrant « qull ne feisoil pas seur pour eux dans Paris, et le suppliant toiut bauteia^t de leur donner congé d'en sortir et de se reliver atlleisis. Le roy, se complaignant au^i à eux du malhe^ff advenu et tee consolait, jura et promit de faille du eoup»Me, des consentans et D^ieurs, si «^/éçicHcable justice, que l'admirai et ses s^mis auroient de quoy se contenter; cependant ii les prie de m bouger de la cour. La royne-mère présente monstrott seoiblaot d'estre bien fort macrye du cas advenu : que e'estc»t un grand outrage faict au roy ; que si on supportoit cela auiourr
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d*huy, demain on prendroit la hardiesse d*en faire autant dans le Louvre, une autre fois dedans son lit, et Tautre dedans son s^ et entre ses bras. » Charles IX tint sa promesse avec un xèle dont leç huguenots eux-mêmes furent frappés : « Soudain le roi fit fermer toutes les portes de la ville^ disant qu'il ne vouloit pas que ceux qui avoient commis un tel excès se sauvassent, réservant seulement deux portes ouvertes pour les allans et venans ès-quelles y avoit grosse garde afin que nul ne sortist sans congé. » Ensuite, sur la demande des huguenots, il leur permit de se réunir tous autour de la demeure de Tamirai afin qu'ils pussent, en cas de menaces et d'attaque du duc de Guise, se trouver tout prêts et en armes pour leur défense mutuelle. On soutint après que cette concession avait été faite dans le sinistre but d'égorger plus facilement les hérétiques rassemblés sur un seul point; mais n'était-il pas plus aisé de les attaquer dispersés dans la ville, que réunis en un groupe de deux ou trois mille gentilbommes bien armés autour de chefs vieillis dans les guerres civiles.
Leshuguenots avaient demandé, comme témoignage d'affection royale et pour que le peuple vît bien l'union de la couronne avec eux , que le roi visitât l'amiral. Cette démarche publique en face des halles de Paris pouvait calmer Teflervescence, préparer la fusion des esprits : <c Or, sur les deux heures après midy le roy se mit en chemin, accompagné de la royne sa mère, de ses deux frères, du duc de Montpensier, du cardinal de Bourboq , des maréchaux de Damville , Tavannes et de Cossé, pour visiter M. l'amiral; le royiit sortir de la chambre tous les domestiques de M. de Coligny, lequel s'exprima avec quelque vivacité. « Sire, je n'ignore point que ci-après (s'il plaist à Dieu que je meure) plusieurs calomnieront mes actions. Mais Dieu, devant le throsne duquel je suis prest à comparoir, m'est témoin que j'ai toujours esté fidèle et affectionné serviteur de Tostre majesté et de vostre royaume.» Ces témoignages de fidélité et d'affection furent suivis de plaintes aigres et hautaines contre le conseil et sa politique : « N'est-ce
point uue honle, sire, qu'on ne sçauroit (par manière de dire) tourner un œuf en votre conseil privé, qu'incontinent un courrier n'en porte la nouvelle au duc d'Albe. En France, il y a manifeste mépris de vos esdicts, spécialement de celui de pacification : ceste promesse, sire, est partout vilainement violée, non seulement par les particuliers, mais par vos gouverneurs et officiers. N'y a pas longtemps qu'à Troyes les catholiques tuèrent entre les bras de sa nourrice un petit enlant qui venoit d'estre baptisé au presche. Sire, je vous supplie d'avoir plus d'égards à la foi promise ^ »
C'était là le résumé des griefs des huguenots contre le roi. Dans le fait, le conseil tout catholique d'affection ne pouvait suivre absolument les intérêts du calvinisme. Pourtant Charles IX répondit : « Monsieur l'admirai, je sçais que vous estes homme de bien , bon François , et que vous aimez la conservation de mon estât. Je vous tiens pour un vaillant personnage et excellent capitaine et chef de guerre. J'ai tasché toujours de faire diligemment observer mon esdict de pacifi cation ; je veux toujours qu'il soit entretenu ; je viens d'envoyer des commissaires en toutes les provinces de mon royaume. Voicy ma mère qui vous peut asseurer de cela. » Lors la royne-mère dit : « Cela est vray, monsieur l'admirai, et vous le sçavez bien. » Alors l'admirai s'eschautïant, se mit sur son séant : « Oui , bien le sçais-je , madame ; l'on a envoyé des commissaires, dans lesquels il y en a qui m'ont condamné à estre pendu et proposé cinquante mille escus de récompense à celui qui vous apporteroit ma teste. — Nous en enverrons d'autres, qui ne seront point suspects, répliqua Charles IX. Monsieur l'admirai, vous vous esmouvez un peu trop en parlant ; cela pourroit nuire à votre santé; vous estes blessé, et je sens la douleur de votre plaie. Par la mort de Dieu , s'écriat-il, je vengerai cet outrage si roidement qu'il en sera mémoire à jamais. » La conversation se prolongea quelque temps à voix basse, « et ceux qui estoient près du lict ne purent en-
« De Ja vieitc du roy à M. l'admirai. Août 1572. Mss. Foalanieu.
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tendre autre chose, sinon que sur la fin la royne-mère dict : « Combien que je ne sois qu'une femme, si suis-je d'advis qu'on y pourvoie de bonne heure. » Le roi témoignant un tendre intérêt à Famiral , demanda à voir la balle qui Tavait blessé. La reine-mère la prit également, la toucha; puis rappelant un souvenir qui était comme un sanglant reproche au parti huguenot et à Goligny : a Je suis bien aise que la balle n'ait point demeuré dedans, monsieur Tadmiral ; car il me souvient lorsque M. de Guise fut tué devant Orléans, les médecins me dirent quelquefois que si la balle estoit hors, encore qu'elle eust esté empoisonnée, n'y avoit danger de mort. » Ce rapprochement était triste et d'un fatal souvenir, car François de Guise avait été frappé par un serviteur de Coligny.
Cependant la fermentation de Paris augmentait. 11 y a dans les partis agités quelque chose de la nature du tigre; quand ils ont goûté du sang ils veulent s'en rassasier. La blessure de l'amiral, la bonne balle d'arquebuse avaient excité l'enthousiasme parmi le peuple; Maurevel, après avoir frappé son coup, s'était dirigé vers la porte Saint-Antoine, et chaque fois qu'il S'arrêtait sur son beau cheval d'Espagne , il s'écriait au milieu des vives acclamations : « C'est faict, bons boui-geois, nous n'avons plus d'admiral », et partout on l'avait fêté, partout on l'avait salué de mille cris de joie. Il y avait des conciliabules secrets, des assemblées de nuit dans lesquelles on délibérait d'en finir avec les hérétiques, misérables étrangers. -Une circonstance hâta la catastrophe : les informations prises à la demande de Coligny ne laissaient plus de doute que la main cachée du duc de Guise avait dirigé l'arquebusade de Maurevel, d'où résultait naturellement une poursuite criminelle contre le prince populaire, l'homme de Paris et de la multitude. Le parti calviniste réclamait une prompte justice; • en cas de refus il parlait de se venger lui-même et d'attaquer par les armes les Lorrains, assassins de l'amiral. Quand les Guise surent ces intentions, « ils s'en allèrent trouver le roy, et en présence de plusieurs, luy dirent qu'il leur sembloit que
sa majesté n'avoit point leur service à gré depuis assez longtemps; et s'ils eussent pensé qu'en se retirant en leurs maisons le roy y eust pris plaisir^ pour lui complaire ils n'eussent pas failli de s'en aller de la cour. Le roy ayec un mauTais visage et avec paroles pires, leur respondit qu*ils s'en all«»sent où ils voudroient. Pourquoy se retirant de la présence du roy bien accompagnés, montèrent à cheval environ le midy, comme pour sortir, et marchèrent vers la porte Sainct-Antoine; mais ils ne bougèrent de la ville. » Et en effet le peuple n'eût pas souilert que ses bons princes catholiques, ses défenseurs, quittassent Paris ; fallait-il chasser les braves âls du grand due de Guise pour livrer les bourgeois et les métiers à cette rude chevalerie de province qui venait imposer ses coutumes odieuses? Dès le soir du S2, « les quarteniers de Paris vont par toutes les hostelleries et logis, prennent par escrit les noms de ceux qui faisoient profession de la religion, marquent leurs demeures et portent leur roole à eeux qui en avoient laict commandement. ?> Les huguenots , informés exactement de tout ce qui se passait à Paris, craignaient les émotions de ce peuple armé qui couviait les halles de ses fortes confréries. Déjà lorsque Charles TX vint visiter Famiral, il fut mis en question si Ton ne le transporterait pas dans le Louvre même, pour le mettre sous la protection du roi. Cet avis fut abandonné, parce que l'amiral si faible n'aurait pu supporter un trajet qui l'aurait trop fortement agité. Des conseils se tenaient d'heure en heure chez Coligny afin de résoudre quelques mesures dej salut public : pouvait-on résider à Paris? Le vidame de Chartres insista avec une grande véhémence pour quitter la ville : « 11 apercevoit de moment à moment d€s choses qui le mettoient en fort grand doute. » Tôligny représenta que « c'estoit faire tort au roy de révoquer en doute sa sincérité; qu'il falloit demander justice paisiblement et modestement : n'estoit-il pas à craindre , en présent trop les choses, que le roy s'irritast?» Les bpns rapports de la cour et ée l'amiral se continuaient ; tandis que son parti ecmcevait des
ffléliances, CoHgny donna charge à Cornaton « d'aller vers le roy pour Tadvertir de Tesmotion du peuple et luy demander qu'il luy piust octroyer quelques archers de sa garde pour demeura* à l'entrée de son logis. » Charles IX s'écria : « Mais où avez-vous entendu ces bruits? » Il commande au comte de Retz de faire venir la royne sa mère. « icelle estolt à peine entrée, que le roy (brt esmu lui demanda : « Qu'y a-t-il? que reut dire cedî On me dict que le peuple se mutine et prend les armes. — Il ne faict ni l'un ni l'autre, respondit-elle; mais s'il irons sourient, tous avez commandé ce matin que chacun se tinst à son quartier de peur de troubles. — Cela est vray, respondit le roy, mais j'ai défendu qu'on prist les armes. » Alors le duc d'Anjou , qui estoit venu avec sa mère ^ dit : « Prenez Cosseins avec cinquante arquebusiers. » Cornaton r^liqua que ce seroit assez d'avoir seulement six archers de la garde, car leur autorité serviroit autant à contenir le peuple que s'il y en avoit davantage. — Non, non, dict le roy et son frère aussi, prenez Cosseins, vous n'en sçaurlez choisir un plus propre. » Le choix de Cosseins ne devait point plaire aux huguenots, qui le considéraient comme un ennemi de leurs doctrines; mais les archers de la garde étaient alors une garantie, une sanction armée de la protection royale. « Quelques heures après, Cosseins vint au logis de l'admirai , accompagné de cinquante arquebusiers, et choisit deux boutiques prochaines dans lesquelles il posa ses soldats. Puis , arriva Rambouillet, mareschal-des-logis, qui, suivant Fadvis donné par le duc d'Anjou le jour précédent, commanda à tous les gentilshommes catholiques logés en ceste rue, d'aller ailleurs, marqua et fit venir ès-maisons et hostelleries les amis et familiers de l'admirai. »
Les deux peuples étaient ainsi bien séparés ; les huguenots, braves gentilshommes, rudes batailleurs de province, groupés autour de leur chef, pouvaient facilement se défendre en cas d'attaque s'ils eussent eu une tête de parti autrement faite que celle de l'amiral. Mille symptômes indiquaient l'efifervescence
de Paris; on transportait des armes de tout côté; des cris de fureur se faisaient entendre dans les rues; les échevins de rhôtel-de-ville étaient en veille ; on apercevait des lueurs à chaque fenêtre du grand hôtel de la Grève, et pendant ce temps les calvinistes se retiraient en leur quartier sans se préparer contre Torage qui grondait, sans saisir leur bonne épée et leur arquebuse brunie, pour résister aux confréries et aux métiers assemblés sur les places publiques, autour des halles et sous les bannières de leurs quarteniers ^
L*attitude des deux partis faisait prévoir la grande crise. Il fallait le crédule aveuglement de Tamiral pour ne pas sentir que celte agitation populaire, qui partout se manifestait, devait éclater au premier moment par une attaque en règle. Les calvinistes avaient commis bien des imprudences ; ils avaient passé toute la journée du 23 à jeter des paroles odieuses au peuple : « Il faudra bien nous venger de cet assassin Henri de Guise ; si le roy nous refuse justice, nous nous la ferons nousmesmes. » Ils parcouraient les rues brandissant arquebuses, pertuisanes et pistoles. Les bruits de ces hardiesses des huguenots parvenaient au Louvre; on les exagérait auprès du roi; on prêtait d'étranges propos à Tamiral. «Bien que de sa nature il fust homme plus contenu en ses paroles qu'en ses délibérations, dès qu'il fut blessé, il ne disoit mot qui ne fust plein de menaces, s'écriant : «Si le bras est blessé, la teste ne l'est pas. S'il me faut couper le bras, j'aurai la teste de ceux qui en sont cause. » Le malheureux Charles IX cherchant à donner des gages de paix , il avait écrit aux gouverneurs des provinces pour déplorer la blessure de Famiral, pour témoigner sa douleur de cet événement; il ordonnait môme de poursuivre avec rigueur le duc de Guise, s'il le fallait, et pourtant tout cela ne satisfaisait pas un parti méfiant et impérieux, que la peur rendait plus exigeant encore; tant la situation était difficile ! Depuis la grande influence des calvinistes dans le conseil, il s'était formé des comités catholiques et mystérieux,
1 De l'Estalde Franco sous Charles IX. An 1572.
délibérant indépendamment du roi et dominant ses volontés. Un puissant parti ne peut pas être tout à fait rejeté hors des affaires; il est impossible d'éviter que la majorité ne se fasse représenter quelque part, et qu'elle ne pénètre dans le pouvoir. 11 y avait alors trois conseils secrets : «L'un du roy accompagné de sa mère, de son frère, du comte de Retz, de Biragues. L'autre de la royne-mère, qui est le conseil très-secret composé d'elle et du comte de Retz seul premièrement. Le troisième est le conseil de Guise, où le duc d'Anjou, la royne-mère, Biragues, le comte ôfi Retz, le duc de Nevers, le cardinal de Lorraine, le duc d'Aumale, Tavannes, Chiverny et quelques autres se trouvoient. » Ces trois comités se mettaient en rapport les uns avec les autres par des agents. C'était là que se portaient les afi^ires qu'on devait traiter en dehors du mouvement régulier et de l'ordre habituel des délibérations. Les conseils étaient réglés dans une hiérarchie de dévouement plus ou moins ardent pour le catholicisme, en partant du roi jusqu'à la plus vive personnification du duc de Guise. Dans la journée du 23 août après diner, Catherine de Médicis manda le conseil, qu'elle présidait dans les jardins de ce palais des Tuileries, élevés alors avec les magnificences de l'Italie sur quelques vieux décombres. La gravité des circonstances lui commandait impérieusement une résolution. Et ici je dois rapprocher trois témoignages sur les délibérations de ces comités secrets, où furent discutées des mesures sanglantes de salut public : 1^ le récit des pamphlets huguenots ; 2*^ les souvenirs catholiques du maréchal de Tavannes ; S*» les aveux du duc d'Anjou pendant son voyage de Pologne.
L'auteur de V Estât de France sous Charles IX, si porté pour les calvinistes, reproduit ainsi cette scène préparatoire du drame de la Saint-Barthélemi : « Après disner la royne-mère mena le roy, le duc d'Anjou, Gonzagues, Tavannes et le comte de Retz en ses jardins des Tuileries; elle leur remonstre là derechef que ceux après lesquels ils ont couru si longtemps sont maintenant au lyct ; que l'admirai est au lict, privé de
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ses bras, et qui ne se peut remuer. Le roy de Navarre, le prince de Gondé sont logés au Louvre; les portes ferment de nuit; le guet est assis tellement qu'ils ne pouvoient fuir; que les chefs estant despeschez il ne faut pas craindre que ceux de la religion fassent la guerre; que le moyen de i^ire un beau coup se présente ; tous leurs capitaines sont désarmés ; il n'y aura pas dix ennemis contre mille catholiques. Les Pansions sont armés ; ils peuvent fournir fixante mille hommes bien équt* pés ; dans une heure on peut exterminer tous les huguenots et abolir cette race de méchans. Si le roy ne prend Toccasion qui se présente, il faut s'asseurer que Fadmiral estant guéri, toute la France sera incontinent embrasée d'une quatrième guerre civile. »
Le maréchal de Tavannes, dure expression du parti catho^ lique, a aussi écrit sur ce conseil secret auquel il assistait : « Après la blessure de Tadmiral, le conseil du roy rassemblé, le péril présent, la royne en diverses craintes, la vérification du coup que Ton doutoit s'escialrcir, la guerre ou l'exécution présente pour l'empescher, lui tournent dans la teste. L'accident de la blessure au lieu de mort, les menaces, forcent le conseil à la résolution de tuer tous les chefs, ce qui est proposé au roy ; puis, l'esmeuvent et le celèrent contre les huguenots, lui remonstrent le danger, les moyens de l'éviter; les huguenots semblent aider à leur ruine. Le roy voit l'admirai le samedy ; l'admirai essaye de parler au roy particulièrement ; il en est empesché par la royna. Les huguenots se rassurent, se gardent seulement de ceux de Guise, demandent justice un matin au jardin des Tuileries insolemment. La royne craintive s'en retourne au Louvre, haste la résolution de tuer l'admirai et les chefs huguenots qui murmuroient contre M. d'Anjou. Le roy dissimule, entretient La Rochefoucauld et Pardillant, huguenots, de propos joyeux, leur donne congé, se couche et se lève soudain. La royne et les conseillers appelés, elle (comme femme craintive) se fust volontiers dédite sans le courage qui lui fat redonné des capitaines* représentant le péril
BT LA LIGUE. »7I
OÙ elle et ses enfai^te estoient. Deux eosapagnies de gardes mandées arment à vmmx ; le logis de Tadmiral est investi de sentindies. Pu peu de cathoiiques parisiens adverUs, il en manque )a moitié, tant la crainte a de pouvoir. M. de Guise est envoyé quérir, sous prétexte duquel est résolue l'exécution ; il lui est permis d'aller tuer Tadmiral, venger la mort de Bm père; il y court, y arrive devant jour, enfonce les portes avec les gardes de sa m^esté, puis le reste s'en suivit. »
Les aveux du duc d'Axyou furent comme un cri de remaria adressé à la Pologne, qui l'accusait d'une fatale participation aux journées de la Saint-Barthélemi. C'était dans la nuit; le duc paraissait agité de sinistres rêves; il s'épancha dans le sein de Miron» son chirurgien : « Nous nous estions aperçus que depuis que Vadfuiral de Cbastillon avait entretenu en particulier le roy mon frère, et après son départ, quand la royne et moy abordions mondict frère pour lui parler, nous le trouvions estrangement fougueux et renfrogné, tellement qu'un jour la main sur sa dague j'ai cru qu'il me vint colleter et poignarder, mais je l'escliappai belle et me sauvai. De ce pas m'en allai trouver la royne ma mère,, et lui racontant cette circonstance, xm& demeurasmes persuadés que l'admirai estoit celu)-lâi qui avoitimprimé au roy quelque mauvaise et Sh ntstre opinion. Dès lors nous fismes venir un capitaine, homme écervelé; mai^ comine il auroit esvmté l'alSure, nmis la confiai^Qoes à tfaurevel, éè^ pratiqué et expérimenté en l'assassin nat. Le roy mon &ère ayant délibéré d'aller le visiter, la royne ma m^e et mof vouluomes estre de la partie. Pendant bien longues heures Fadmiral parla à mon frère so«s uste ho&neste eoavertuire. Hors du logis, la royne et moy vouHismes savoir le discours et secret quiC l'admirai kii avoit communiqué i « Par la mort de Dieii, respond le roy, ce qu'a dict l'admirai est vray ; toute la superindteince et maniement des afBaires est glissé dans vos mahis; cela m'est préjudiciable à moi et à mon royaume^ L'admirai m'en advertit avant sa mort. » Nous fu&« mes grandement offensés de pareils propos et résolui^nes, ma
mère et moy, par quelque moyen que ce fust, de dépescher Tadmiral, et taschâsmes d'amener le roy à cette résolution. Nous fusmes dans sou cabinet où estoient le sieur de Nevers, les maréchaux de Tavannes et de Retz, et le chancelier de Biragues : ma mère remonstra que les huguenots s'armoient pour venger la blessure de Tadmiral et faisoient grandes levées en Allemagne ; que d*un autre costé les catholiques estoient délibérés de mettre à tout cecy une bonne fin ; ils avoient arresté entre eux d*eslire un capitaine général pour prendre leur parti en protection ; qu'ainsi le roy alloit se trouver entre deux grands partis, sur lesquels il n*auroit ni commandement ni obéissance. Un seul coup d*espée pouvoit remédier à ce malheur; en tuant l'admirai, les desseins des huguenots mourroieut avec lui ; et par telles autres peintures et figures, la royne ma mère fit impression sur mondict frère, nous Temportasmes et recognusmes une merveilleuse métamorphose au roy, qui passa de notre costé; et allant bien outre à nostre opinion, car ce fut lors à nous à le retenir : « Par la mort de Dieu, s'écrioit-il en fureur, qu'on tue Tadmiral et tous les huguenots, afin qu'il n'y en ait pas un pour me le reprocher après. » Alors nous avisasmes à l'exécution ; nous nous asseurasmes des prévost des marchands, capitaines et autres, désignant quelques uns pour exécuter particulièrement sur aucun, comme fut M. de Guise pour Fadmiral. Le jour commençoit à poindre, et ma mère et moi allasmes au portail du Louvre- en une chambre joignant le jeu de paulme pour voir le commencement de l'exécution, où nous ne fusmes pas longtemps; et comme nous considérions les conséquences de pareille entreprise, nous ouysmes tirer un coup de pistolet qui nous troubla beaucoup. Nous voulusmes soudainement empescher l'exécution, et dépeschasmes vers M. de Guise pour lui commander de rien entreprendre sur l'admirai ; mais il nous fit respondre' que le commandement estoit venu trop tard ; l'admirai estoit mort, et on commençoit à exécuter partout le reste de la ville. » Quand on compare ces récits divers» et pourtant identiques.
il est impossible de ne pas avouer que les sanglantes journées qui se préparaient furent résolues sans longue préméditation, comme un désespoir du conseil pour échapper au danger des guerres civiles. Les deux partis n'en pouvaient plus; Paris et les populations ardentes des cités catholiques voulaient se délivrer des huguenots, de ces prêches qu'elles poursuivaient de leurs imprécations. Tout ce peuple des rues et des halles était armé et montrait son dévouement; le conseil en profita à la manière de cette époque, en subissant Tinfluence des mœurs cruelles de la génération du seizième siècle. Ceux qui ont vécu dans nos troubles politiques, en face des scènes de carnage et d'écbafaud, peuvent seuls se faire de justes idées sur les catastrophes d*un autre âge, amenées également par la terrible souveiaineté de la multitude. Ce n'est pas la pensée et l'ambition de quelques hommes qui poussent le peuple dans les temps d'agitation, mais le peuple qui entraîne les hommes, les conseils, les politiques, les assemblées et les rois.
L'idée d'un massijacre des chefs huguenots entrait dans les opinions populaires. Suivant Brantôme, le faiseur d'anecdotes et de bons mots, Catherine disait « qu'elle n'avoit à se reprocher que la tuerie de six personnes.» D'après son idée, comme elle l'avouait dans ses confidences, elle eût voulu qu'on se débarrassât des grandes tètes des deux partis, sorte de milieu qui ne pouvait aller avec le mouvement catholique sur lequel ou s'appuyait alors exclusivement. Le silence le plus absolu, le plus inviolable secret fut gardé sur les mesures qu'on. allait prendre ; on fit entrer des armes au Louvre ; les soldats, archers et arquebusiers du roi de Navarre, qu'on suspectait, furent enfermés dans le château, et sous le prétexte de se défendre contre les entreprises des ducs de Guise, on appela quelques nouveaux archers à Paris. Catherine voulait amener une prise d'armes bruyante et désordonnée, une émeute facile, car elle était dans les esprits ardents; on aurait engagé un combat entre les chefs, et sur-le-champ seraient survenus les secours d^ archers du roi qui auraient expédié les uns et les autres
S74 LA AËFbHME
dans un péle-ffiôle de nuit. Ce juste-milieu sanglant ne pouvait répondre à Tétat des esprits. Le vent soufflait au cathoH-^ cisme ; il fallait de toute nécessité s'abandonner au duc de Guise. 11 y avait haine profonde dans cette race contre Châtillon ; on le lui livrait. En confiant Texécution des vengeances à des mains populaires, en plaçant les halles à la tête de ce massacre, c'était le rendre général : une fois emporté par le mouvement, on ne pouvait plus s'arrêter.
Dès le 21 août, on voit le conseil secret se mettre en rapp(»1 avec rhôtel«de*vil)es les échevins reçurent de slettres du t(A qui déclare « n'avoir entendu compromettre les prevort des marchands et eschevins de cette ville en son édict du S6 dernier qui statuoit et faisoit défense à toutes personnes, de quelque estât et condition qu'elles fussent, de feiire ni fondre aucune pièce d'artillerie, d Le 33 , les démarches sont plus significatives. On lit 1 : « Le roy ayant été adverti que ceux de la nouvelle religion conspiroient contre sa personne et son estât, jusques h avoir mandé à sa majesté quelques propos hautains et sonnants en menaces, manda le prevost des marchands au Lou-* vre, le soir hien tard, auquel il commanda de se saisir des clefe de la ville et d'en feire soigneusement fermer les portes, feire tirer tous les bateaux du côté de la ville et la fermer de longues chaisnes ; de faire mettre en armes tous les caj^taines, lieutenants, enseignes et bouiç^ois des quartiers et dixaîns, et les faire tenir prests par les cantons et carrefours pour recevoir et exécuter les commandements de sa majesté, de faire tenir rartillerie preste tant dedans Fhôtel-de-ville que devant et la place de Grève, et autres commandements tant à lui qu'au corps de la ville : pour l'exécution desquels on fit expédier mandements portant des ordoimances aux quarteniers, archers , arquebusiers et arbalestriers et autres officiers de la ville qui furent envoyés le lendemain 24, jour de Sainct-Barthélemi. Les sergents, tant à pied qu*à cheval; les bourgeois, manants et habitants, suffisants et capables de portet
1 Regist. de riiôtel-de-villc, ÎX, fol. 31,
ET LÀ UGUE. 375
^rxnes^ doivent tou8 se trouver présentement, lesdicts bour* geoifi armés des armes dont ils se pourront mieux aider, devant Thôtel d'icelle ville pour le service du roy, repos et seureté de ceste ville suivant le très exprès commandement duilict seigneur roy, sans y faire foute sous peine de la vie. 9
Le maréchal de Tavannes fut chargé des préparatifs militaires. Une fois qu'on se décidait pour Tavis des catholiques^ on pouvait s'adresser en toute sûreté aux confréries de Paris, aux compagnies bourgeoises; là étaient les haines profondes, et j'oserai dire municipales, contre les huguenots^. Les capitaines purent bien craindre un moment que telle ne fût pas la volonté du roi, mais lorsqu'ils en furent assurés, ils répondirent : « Nous vous jurons que vous en aurez nouvelle, car nous y mènerons si bien les mains, à tort et à travers < qu'il en sera mémoire à jamais. » En effet, abandonner les hé* rétiques au peuple de Paris, c'était préparer leur extermina^ tion. Le duc de Guise, maître absolu du mouvement, manda en son hôtel Jean Charron, prévôt des marchands, et Marcel , qui venait à peine de quitter cet office, et leur dit : « Messieurs, il s'agit de nous délivrer, sous le bon plaisir du roy, de tous les huguenots ; convoques ce soir pour minuict les eschevins, les capitaines de quartiers, tous en la Grève, et là nous dirons comment il faudra expédier. » A minuit, pas un des bourgeois notables, des bons eschevins et quarteniers ne manqua en la commune. Les compagnies étaient rassemblées sur la Grève , et tout autour par les quais et le long de la rivière; le duc de Guise arriva le premier à l'hôtel-de-viUe. Il y fut bien fêté , salué par la bourgeoisie, et il leur dit encore : « Messieurs, la volonté de notre sire est que chacun prenne les armes pour occire Coligny et extirper tous les autres huguenots et rebelles qui sont comme en prison dans notre bonne ville; pareille chose se fera en la province suivant les ordres du roy. Sçachez-le bien ; le signal sera lorsque l'horloge du palais sonnera la grande cloche, au point du jour; alor^ que chacun des bons catholiques ceigne un morceau de linge blanc autpur
du bras, et place une belle croix en son chef. » Les paroles du duc de Guise furent bien reçues et saluées par tous. Ou convint qu'il serait dit aux métiers et aux bons catholiques de mettre des flambeaux sur les fenêtres, afin qu*on pût tout voir et ne pas se tromper. Les compagnies bourgeoises se divisèrent également en petites troupes et dans les divers quartiers pour qu'aucun huguenot ne pût échapper '-
Le mouvement municipal étant ainsi bien et populairement organisé par le duc de Guise, aux applaudissements de toutes les halles , le chef du parti catholique se rendit au palais du Louvre pour se concerter avec Catherine de Médicis. Là il trouva le roi dans l'incertitude et dans une complète indécision. Avec la même énergie le duc de Guise remontra que les choses étaient trop avancées pour reculer, qu*il répondait du plein succès : n'était-ce pas la plus belle occasion de se débarrasser des ennemis de Dieu et du roi? Il fut secondé par les ducs d'Anjou, de Ne vers, le maréchal de Tavannes et le comte de Retz. Charles IX , toujours indécis , dit à la fin « qu'il se confioit à son cousin le duc de Guise. » Au reste, les catholiques savaient bien qu'une fois l'affaire engagée par le peuple, rien ne serait plus aisé que de faire entrer le roi dans le mouvement municipal. On ne s'explique pas l'inconcevable sécurité du parti calviniste au milieu de cette fermentation des esprits : Famiral Coligny, caractère si faible , ébahi de sa faveur , prévenu de toutes parts qu'on préparait un mouvement , n'avait pris aucune précaution, si ce n'est de faire entourer son hôtel par une compagnie de la garde du roi, et on en avait précisément confié le commandement à un des plus acharnés de ses ennemis. Quelques gentilshommes calvinistes, étonnés de cette agitation de nuit, de ces flambeaux allumés sur toutes les fenêtres , de ces troupes armées parcourant la vil^e , sortirent de leur maison bien avant que le signal eût été donné ; et ils s'adressaient à chacun : « Qu'est-ce que tout ce bruit?— C'est, répondirent quelques capitaines, que le roy prend plaisir à attaquer
* Disc, surrexécut.dcs personnes qui avaient conjuré contre le roi. 1572.
ET LA LIGDE. 877
un fort la nuict et au flambeau, et chacun court pour le voir.» Et ces gentilshommes s'avançaient vers le Louvre , dont la cour était remplie d'archers et de hallebardiers. Ces hallebardiers , les voyant sans croix et sans brassard blanc, leur dirent : « Tout à l'heure vostre tour , huguenots maudits » ; et l'un des gentilshommes , ayant voulu répliquer, un soldat de la garde le transperça de sa pertuisane. L'afil^ire éclatait ainsi brusquement et comme par hasard ; ce n'était pas un massacre, mais un conflit entre des soldats armés, comme cela s'était souvent produit dans les guerres civiles ; toutefois , quand les premiers coups d'arquebuses eurent été échangés, on entendit l'horloge municipale de k Grève sonner le signal ; on y répondit par la cloche de Saint-Germain-l'Auxerrois.
C'était un peu avant le commencement du jour ; les flambeaux placés sur toutes les croisées éclairaient parfaitement les rues, et faisaient resplendir les brassards et les croix blanches. Le duc de Guise, désireux de venger son père assassiné par l'amiral , s'était chargé de l'expédition principale dirigée contre Coligny ; on craignait quelque résistance, et le duc s'était fait accompagner des gentilshommes de sa maison : d'ailleurs Cosseins, qui commandait les hallebardiers royaux à la garde de M. l'amiral , était tout à fait dans les intérêts catholiques. Coligny, souffrant encore de ses récentes blessures, se faisait lire par le ministre Merlin les commentaires de Calvin sur Job, triste et religieuse expression qui alfait à sa douleur ; l'agitation qui éclatait dans Paris était parvenue à ses oreilles; mais, tout rempli de l'idée que le roi était pour lui, l'amiral s'imaginait que cette agitation provenait de quelque tentative de la part du peuple et du duc de Guise contre le palais. Le bruit augmentait et paraissait à chaque moment se rapprocher de son hôtel , lorsqu'un coup d'arquebuse se fit entendre dans la cour, et l'on vint en toute hâte lui annoncer que la première porte avait été forcée, et que la foule pénétrait; l'amiral se leva paisiblement, s'habilla de ses premiers vête" ^ ments, puis, s'appuyçmt contrtj la muraille , il dit au ministre
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Merlin : «e Mon père, joignez vos prières aux miennies, et re-p commandons notre àme à Dieu. » Cosseins, capitaine des hallebardiers, s'écria d'une voix éclatante : « Au nom du roy, ouvrez la porte. » Et Laponne, valet de l'amiral, l'ouvrit ; aus^ sitôt il tomba percé d'un coup de poignard ; Cosseins,Behem, Allemand très dévoué à la maison de Lorraine (il en avait é|)ousé une bâtarde), le capitaine Attin, varlet du duc d'Aumaie, le seigneur de Sarlaboux, Achille Petrucci de Sienne, s'élancent dans l'escalier et se précipitent vers la chambre ; le duc de Guise, le duc d'Anjou, le chevalier d'Angoulème , étaient demeurés dans la cour, attendant que l'expédition fût faite : les autres, capitaines, hallebardiers, étaient plus loin dans la rue. Behem s'avança le premier et lui dit d'une voix fortement accentuée de germanisme : « N'es-tu pas l'admirai?
— Oui, c'est moy, répondit Coligny sans s'esmouvoir; mais toy, jeune varlet , tu devrois respecter ma vieillesse et avoir égard à mon infirmité ; cependant quelque chose que tu fasses, tu n'abrégeras pas beaucoup ma vie. » Coligny finissait & peine, que Behem lui plongea son épée dans la bouche ; les autres l'achevèrent à coups de poignards, et le duc de Guise dans la cour criait de toutes ses forces : « Behem, est-^se faict?
— Oui, répondit le Lorrain, il est bien mort.— D'Angoulesme ne veut pas le croire s'il ne le voit, répliqua le duc de Guise; jette le corps par la fenestre » ; et Behem, aidé de Sarlaboux , prit le cadavre et le précipita dans la cour. L'amiral était tojut défiguré; le sang cachait ses traits. Le comte d'Angoulème, pour le mieux reconnaître, l'essuya de sa main et dit au duc de Guise : « Ma foi , 6'est bien luy » ; et lançant un coup de pied contre le cadavre : « voilà pour l'assassin de votre père , M. de Guise. » La sanglante exécution ainsi engagée, soit par l'arquebusade du Louvre, soit par la mort de Coligny et ceux de sa maison ( vengeance de famille ) , il feUait maintenant la rendre générale , et depuis une heure les cloches à grandes volées tenaient sur pied les compagnies bourgeoises. Les ducs de Guise, de Nevors, de Montpeosier, et le maréchal
de Tayannes allaient au*devant d'elles pour leur donner ordre de commencer; on publiait par crieries : «Messires, bourgeois et manants, tous les maudits huguenots ont fait conjuration contre la religion , le roy, la famille royale et MM. de Guise, pour se gouverner ensuite à la manière de Genève et en respublique. Dieu et la saincte vierge ont permis que Thorrible conspiration fust découverte; la volonté du roy est qu'on extirpe iCette maudite engeance, ces serpents contagieux, et, après avoir dissipé le venin de ces sectaires, on ne verra plus régner que les catholiques *. » Tous les bons bourgeois applaudirent avec enthousiasme ; ils avaient pris le brassard et posé la croix sur leur chef, et n'épargnèrent aucun huguenot; ils les poursuivaient le long de la rivière comme bêtes ftiuves. Je jette ici un voile sur ces détails de sang, sur ces peintures si souvent reproduites ; Teligny, gendre de Tamiral, La Rochefoucauld, Antoine de Clcrmont, La Chastaigneraye, Lavardin, Soubise, le seigneur de Piles, furent tués à coups de hallebarde et d'arquebuse ; on n'excepta même pas Ramus, le savant Ramus, abrité au collège de France, vengeance de l'école d'Aristote et de la scolastique contre la philosophie de la reilalssanee. Qui n'a lu dans les mémoires du temps la touchante aventure du petit duc de Gaumont, singeant le mort sous les cadavres de son père et de son frère assassinés? Les compar gnies bourgeoises remplirent tontes les promesses des échevins. Il y eut peu de huguenots épargnés; les corps mutilés tombaient des fenêtres : «les portes cochères étoient bouchées de gentilshommes achevés ou languissants, et les rues de cadavres qu'on traînoit sur le pavé à la rivière. »
Au milieu de cette exécution, qui venait des halles et de la Grève, que faisaient le roi, sa mère, et le conseil au Louvfe ? Charles IX, plein d'inquiétude, l'œil morne, se tenait à la porte du palais, regardant de toute part comme préoccupé des plus tristes pensées; la reine Catherine ne le quittait pas. Un premier coup de pistolet se fit entendre ; aussitôt Charles IX,
^ Cette publication était faite par Noiret^ trompette juré.
plein de terreur, dépèche un gentilhomme auprès du duc de Guise avec ce seul mot : « Mon cousin, ne faicles rien contre M. Tadmiral.» Le duc de Guise et les boui^eois ne tinrent compte de Tavis, et le massacre continua. Tavannes parcourait les rangs de la garde bourgeoise : « Messers, saignez, saignez ; les médecins disent que la saignée est aussi bonne en ce mois d'aoust comme en may. » Les compagnies de la ville ne respectèrent pas les palais ; ils y poursuivaient les huguenots, sans ménager les appartements du roi, ni ceux de Catherine elle-même. Les mémoires de la reine Marguerite donnent une idée de ce désordre de cour. La jeune reine, épouse de Henri de Béarn, toute fatiguée, s'était endormie au point du Jour: elle fut réveillée par un homme qui criait de toutes ses forces ; « Navarre ! Navarre î » La nourrice, croyant que c'était le roi, ouvre la porte ; un homme tout sanglant, poursuivi par quatre archers, se précipite sur le lit de la reine : « Moy, sentant cet homme qui me tenoit, je me jette à la ruelle, et luy après moy, me tenant toujours à travers du corps. Je ne cognoissois point cet homme, et ne sçavois s'il venoit là pour m'ofifenser, ou si les archers en vouloient à luy ou à moy. Nous criions tous deux, et étions aussi effrayés Tun que l'autre. » L'intervention du capitaine des garaes put à peine sauver le malheureux huguenot. Une gravure publiée le jour môme de laSaint-Barthélemi reproduit fidèlement le massacre dans le Louvre et sur les quais, où Ton voit des hommes désarmés , poursuivis le long de la rivière, des cadavres jetés dans les eaux rouges de sang; les hallebardiers haletants, les bourgeois la croix au chef, l'arquebuse à la main. L'exécution du Louvre eut quelque chose de plus affreux, parce qu'elle se fit de sang-froid. On plaçait là. les huguenots entre deux rangées de hallebardes et d'arquebuses, puis on les frappait l'un après l'autre, amoncelant cadavres sur cadavres. Charles IX tint une conduite presque passive dans cette première nuit de la Saint-Barthélemi ; le mouvement était parti du concert du duc de Guise avec Thôtel-de-ville. Il est une chose à remarquer, que rien
n*est plus cruel, plus implacable que la bourgeoisie, quand elle se préoccupe d'une idée, d'un danger ; alors elle frappe sans pitié tout ce qui lui fait peur ou lui porte ombrage. Les confréries, les marchands, les halles étaient fortement catbo* liques; le calvinisme était une nouveauté dont elles avaient crainte , et qui selon eux menaçait la cité ; ces maudits étrangers, ces hérétiques duBéarn, delà Saintonge, du Poitou, étaient en haine à tout ce peuple ; il s'en délivra par le fanatisme religieux, comme d'autres peuples avaient secoué un joug oppresseur par le fanatisme de la patrie ou de la liberté. Jugeons un temps d'après ses mœurs, ses besoins et ses émotions^ !
Le 24 au matin, jour de la Saint-Barthélenii, le désordre était à son comble dans Paris. Non seulement le massacre continuait au milieu des rues et des places publiques, au Louvre et sur les deux rives de la Seine, mais le pillage se montrait avec une fureur qui n'avait pas de bornes. Dans la journée du 24, un édit du roi porta peine de mort contre ceux qui sortiraient de leurs maisons, afin d'éviterqu'iln'y eût nouveau tumulte. L'hôtel-de-ville commença à s'effrayer des exécutions et du pillage qui menaçaient la bourgeoisie elle-même et ses boutiques. «Le jour de la Saint-Barthélemi, environ midi, sur les remontrances faictes au roi par les prevost des marchands et échevins, que plusieurs tant de la suite de sa majesté que des princesses et seigneurs de la cour et gentilshommes, archers de la garde du corps et les soldats aussi de sa garde et suite, ensemble toute sorte de gens et peuples mêlés parmi et sous leur ombre, pilloient et saccageoient plusieurs maisons et tuoient plusieurs personnes par les rues, le roi leur commanda de monter à cheval avec toutes les forces de la ville pour les faire cesser et d'y avoir l'œil jour et nuict *. » Les échevins rendirent plusieurs ordonnances et mandements pour empêcher les troubles, pilleries, déroberaents et saccagements : <t Teus les bourgeois, manants et habitants de vostre quartier qui ont pris cejourd'hui les armes suivant le commandement
* Rcgist. de rh6lcl-dc-\illc. T. X, fol. 1 à 30,
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da roy, qu'ils aient à les poser et mettre bas, et eux retira modestement en leurs maisons Jusqu'à ce qu'autr^Bent par sa majesté en soit ordonné. « Que les quarteniers seuls , pour éviter esmotion et meurtres, aillent en toutes les maisons faire au vray et sans aucune omission, sur peine de la vie, la note des noms et surnoms des hommes, femmes et enÊints, enjoi^ gnant aux maistres et maistresses ou à ceux qui sont logés es maisons, de bien garder tous les religionnaires; qu'il ne leur soit &ict aucun tort ni desplaisir, aussi sur peine de la vie. Et afln qu'il n'advienne aucun pillage et désordre en faisant cette recherche, les capitaines feront réunir les bourgeois pour défendre et secourir les maisons des uns et des autres. » Le 24, mandement du roi aux quarteniers, a qu'ils aient à ordonner aux capitaines des dixaines de faire garde aux portes, et de venir le lendemain à la ville recevoir plus particulièrement les ordres, et qu'on élise des capitaines au lieu des suspects et décédés. » Le 2S, le lieutenant du grand prévôt est venu au bureau de la part du roi dire a que la ville ait à mander aux quarteniers de faire poser par les capitaines corps-de-garde par les quartiers pour empescher les pilleries ; qu'ils aillent avec trois ou quatre bourgeois de chaque dixaine en toutes les maisons du quaitier faire recherche de ceux de ja religion nouvelle, les mettre sous bonne et sûre garde, et en dresser procès -verbaux, y Une autre ordonnance du roi porte : « Que les quarteniers aillent seuls, et mettent lesdicts de la religion en la garde des maistres de maisons. » Mandement du 26 août à douze des archers de la ville « d'aller à la rue de la Calandre pour conserver les logis de ceux de ladicte religion, et amener leur personne à l'hostel-de-ville. » Ce fut non seulement pour Paris que le roi prit des mesures d^ordre : mais il écrivit également à tous les gouverneurs de province pour désavouer les massacres et annoncer que la sédition du 24 avait été excitée à son insu * : « Ayant appris que les parents et les amis de l'admirai avoient résolu de venger
1 Porlefeuilic Fontanieu, 324-326.
la blessure qu'il avoit reçue, MM. de Guise ont assemblé, pour les prévenir, un grand nombre de gentilshommes et de bourgecns de Paris, avec le secours desquels ils ont forcé les gardes que j'avois donnéfi audict admirai, et ils Tont tué et tous ceux qui se sont trouTôs avec lui. » Cet exemple avait été suivi avec tant de violence et de fureur dans tous les autres endroits de la ville^ que Ton n*y avait pu remédier. Comme ce mal était arrivé contre sa volonté, le roi voulait qu'on sût que redit de pacification n'avait pas été violé. « Au reste, ajoutait^ il, je suis icy avec le roy de Navarre mon frère et le prince de Condé mon cousin, prest à partager avec eux la mesme fortune. » n écrivait au gouverneur de Bourgogne s « Il est adveoti que ceux de k maison de Guise et les autres seigneurs et gentilshommes leurs adhérents, qui n'ont pas petite part en cette ville, comme chacun sçait, se sont esmus cette nuict passée, si bien qu'entre les uns et les autres il s'est passé une bien grande et lamentable sédition, ayant esté forcé le corpsde-garde qui avoit esté ordonné à l'entrée de la maison dudict admirai, l'ont tué avec quelques gentilshommes, comme il en a esté massacré d'autres en plusieurs endroits de la ville, ce qui a esté mené avec telle furie, que l'on n'y a pu apporter le remède tel que l'on eust pu désirer. La sédition, qui est, grâces à Dieu, de cette heure amortie, étoit advenue par la querelle particulière qui de longtemps est entre les deux maisons. »
Maie bientôt la modération du roi Charles IX fut dépassée. Toutes les opinions étalent ell'ervescentes ; il fallait se mettre à ia tête du mouvement » on ne voulait être empcM^é par lui. Le due de Guise était tout à fait d'accord avec le peuple ; les capitaines des gardes en permanence correspondaient avec lui; si Charles IX restait en arrière, il y avait un gouvernement qui se substituait aux Valois. Catherine lui en fit Tobservation le soir dans un conseil privé : « Youleahvous que MM. de Guise deviennent roys de France ? )» On résolut que Charles IX se jetterait entièrement dans le parti catholique, et qu'il considé« rerait comme son propre ouvrage tout ce qui avait été accom-
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pli par le peuple, les capitaines des quartiers et la garde bourgeoise. Ce fut le lendemain, 26 août, que Charles IX se prononça contre les huguenots ; et chose triste dans l'histoire, le jeune roi ne fut jamais si populaire que ce jour-là : il se promena dans Paris suivi d'une cour brillante au milieu des morts, comme pour applaudir à ce qui avait été fait ; il alla visiter Montfaucon, et insulta, par des plaisanteries de fou de cour, au cadavre de Tamiral pendu par une cuisse aux fourches patibulaires. Ces insultes contre les cadavres entraient dans les mœurs du temps ; et Brantôme a ouï dire par les damoisclles de Catherine « que les dames de la suite du roy considéroient toutes les parties du corps des gentilshommes huguenots, et jugeoient par certains objets quelle étoit leur force au jeu d'amour. » Charles IX tlt dans cette journée tout ce qui pouvait grandir sa popularité. « Au cimetière des Saincts- Innocents il y avoit une aubespine déjà desséchée par la chaleur d'esté ; tout à coup dans les deux premières journées de la Sainct-Barthélemi, elle développe ses fleurs brillantes ; les confréries crient au miracle; le tambour bat, le cimetière s'emplit de compagnies bourgeoises, des confréries de pénitents, et le roy vient visiter ladite belle aubespine et s'agenouiller en procession devant elle et les saincts tombeaux •. » Cependant Charles IX avait des alliances parmi les huguenots à l'étranger ; l'effet produit par la Saint-Barthélemi devait être brusque, impétueux, et pouvait entraîner la rupture subite de ces rapports si importants à ménager. Nombre de courriers furent expédiés avec des lettres à la république des Suisses, à la reine d'Angleterre, à plusieurs des princes d'Allemagne ; toutes contenaient un désaveu complet de ce qui s'était fait par le peuple et le duc de Guise. L'Allemagne surtout, qui avait manifesté tant de joie lors de la paix de 1570, l'Allemagne qui protégeait si intimement ses coreligionnaires, comment recevrait-elle cette triste nouvelle? Des instructions furent envoyées à M. de Schomberg en forme de Mémoire : « Il
«Journal de Henri UT. 1572.
s'est descouvert que Tadmiral et les autres gentilshommes de la nouvelle religion qui estoient en assez bon nombre en cesle ville, avoient machiné une entreprise et conspiration pour s'attacher à sa majesté, laroyne sa mère et messeigneurs ses frères qu'ils vouloient mettre à mort, ainsi que ledict admirai, Téligny, La Rochefoucauld, avant que de mourir, l'ont confessé. De quoy advertie,sadicte majesté, pour se garantir d'un danger qui luy estoit tout certain, à la royne sa mère et à messeigneurs ses frères, a esté contraincle de lascher la niain à messieurs de la maison de Guise, qui le 24« de ce mois d'aoust, avec quelque petit nombre de soldats, ont tué ledict admirai et quelques autres gentilshommes de sa faction, s'estant Tesmotion grandement accrue parmi le peuple aigri de voir ainsi leursdictes majestés obligées de se cacher pour sauver leur vie, et a exercé grande violence sur ceux de la nouvelle religion qui ont esté tués ; ce qui est advenu au grand regret de sa majesté. Et sa majesté prie les princes germaniques d'ajouter foi à ce que elle leur faict sçavoir présentement, et resfuter ce qui leur en seroit dict pour calomnie. »
Cette interprétation donnée par le roi aux causes de la Saint- Barthélemi avait son côté d'exagération et d'habileté : il y avait dans ce triste événement haine de famille, émotion populaire que l'autorité royale n'avait pu dominer. Charles IX écrivait également à M. de La Fontaine, son ambassadeur auprès des ligues suisses, pour qu'il eût à faire entendre « l'accident advenu à Paris ces jours passés, duquel il sent un bien grand desplaisir et regret. Sa majesté n'y a pu pourvoir, estant la chose montée avec telle rage et fureur populaire, qu'elle avoit assez affaire de se garder avec la royne sa mère, messeigneurs ses frères, roy de Navarre et autres princes. Cet inconvénient e1 accident est advenu par querelles particulières, et non pour altérer les édicts de pacification donnés par sa majesté, qu'elle veut conserver et entretenir ^D C'est dans cette forme de circulaire que le roi écrivit ses instructions à M. de La Motte-Fé-
1 Mss. Bcthane, n» S684, fol, 02,
nelon, son ambassadeur auprès d'Elisabeth d'Angleterre ; car Ton voulait surtout maintenir la paix et ne point rompre les alliances. .Une dépêche de Walsingham à sir Smith, premier secrétaire d'état d'Elisabeth, sur une conférence qu'a eue Fambassadeur anglais avec la reine-mère, exprime parfaitement la situation de la Fmnce et de l'Angleterre après la Saint-Barthélemi : k J'ai vu la royn^mère dans une confé< rence intime ; je luy dis que le principal motif qui avoit obligé la royne ma maistresse à fairecas de l'amitié de cette couronney estoit fondé sur ce que le roy avoit accordé par son esdict à quelques-uns de ses subjects la liberté et l'exercice d'une religion dont elle faisoit à elle-mesme profession. La royne-mère respondit à tout cela en termes généraux, qu'elle croyoit que la dernière alliance n'avoit pas esté faicte avec l'admirai et avec ceux de la religion, mais avec le roy, et qu'elle espéroit qu'elle ne laisseroit pas de continuer, encore que le roy son fils eust esté obligé de se défaire avec justice, et pour sa propre conservation, des principaux chefs de ceux de la religion^ el que de son costé elle y contribueroit de tout son pouvoir* Vous sçavez bien, me dict-elle, que le roy François P' et le roy Henri vm estoient bons amis, et néanmoins ils ne favorisoient pas le pape également. La différence de religion qui estoit entre le roy mon mary et le roy Edouard VI n'empescha pa9 le mariage de ma fille et de luy. Et quant à l'esdict, Fintentioni du roy mon fils est qu'il soit exécuté ponctuellement. Je luy respondis que véritablement l'alliance avoit esté laicte avec le l*oy et non pas avec l'admirai, mais que cela n'empeschoit pad que la liberté de conscience n'eust esté accordée à tous ceux de la religion. Et en vérité. Madame, lui dis-je, je crains que la sévérité extraordinaire dont ou a usé contre eux ne passe parmi les princes protestants comme une guerre déclarée qui sera fort sanglante sans doute. Là-dessus elle s'emporta furieu« sèment contre l'admirai, et afin que vous scachies le peu d'obligations que luy a voslre maistresse, continua-t-elle, voyez un discours qui a esté trouvé avec Bm testament, lecpiel,
entre plusieurs advis qu'il donne au roy mon fils, il luy recommande, comme une chose de la dernière importance pour le repos de son estât de tenir bas le roy d'Espagne et vostre maistresse autant qu'il luy sera possible. Madame, luy dis-je, fioit qu'il fust affectionné à la royne ma maistresse, il a faict voir dans ce rencontre qu'il estoit un bon et fidèle subject de la couronne de France, et c'est pour cela que la royne ma maistresse l'estimoit. Elle ne respondit rien ; puis me parla, et après plusieurs discours pour et contre, elle me priad'asseurer la royne ma maistresse qu'elle et le roy son fils ne désiroiont rien si passionnément que de vivre en bonne Intelligence avec elle, et afin que l'amitié fust plus estroite, ils souhaitoient qu'on terminast le mariage jà proposé. Mon fils veut qu'il n'y ait exercice que d'une seule religion en France. -— Comment, Madame, cela se peut-il accorder avec ce que voulez que j'escrive à la royne ma maistresse que Fesdict sera observé? Elle me respondit que depuis peu ils avoient descouvert certaines choses qui les obligeoient à en abolir tout à fait l'exercice. Vous voulez donc. Madame, luy dis-je, qu'ils vivent sans aucun exercice de religion ? Ils seront soufferts, me responditelle, tout de mesme que vostre maistresse souffre les catholiques en'Angleterre. Ma maistresse, lui respondis-je, n'a jamais rien promis par esdict; et si cela avoit esté faict, ce seroit observé inviolablement. Elle me respondit que la royne ma maistresse pouvoit gouverner son royaume à sa mode, et le roy le sien à la sienne. » Cette conversation révèle la politique et la grandeur de Catherine de Médicis.
Il n'était pas besoin de tant de ménagements avec le pape et le roi d'Espagne. Le triste massacre de Paris entrait dans les intérêts et les opinions du catholicisme dont ils étaient la grande expression. Catherine avait député près de Phihppe II un envoyé spécial, Montaigne, qui devait s'entendre avec l'ambassadeur à Madrid, M. de Saint-Goard. Catherine écrivit de sa main à son bon fils catholique : « Monsieur mon fils, je ne fais nul doute que ne ressentiez comme nous-mesme la heur
que Dieu nous a faicte de donner le moyen au roy mon fils de se desfaire de ses subjects rebelles à Dieu et à luy ; et m'en resjouis encore davantage de penser que cette occasion continuera et augmentera encore Tamitié entre votre majesté et le roy son frère, qui est la chose de ce monde que je désire le plus*.» A cette lettre était jointe une lettre autographe de Charles IX : « Monsieur mon frère, la royne madame et mère a voulu vous despescher Montaigne pour vous raconter de nos nouvelles et nous rapporter des vostres. J'ai pour très agréable cette élection, et je veux croire que prendrez plaisir d'en entendre par luy ; le surplus, Saint-Goard vous le dira '. » Vis-à-vis de Philippe II, la cour de France se trouvait à l'aise; on s'ouvrait tout entier, on annonçait une bonne nouvelle. Les dépêches adressées au pape étaient écrites avec la même joie abandonnée; le conseil se félicitait de l'extermination des huguenots rebelles à l'église et au roi, car les massacres continuaient : les halles, les métiers n'étaient point rentrés dans l'ordre; on rançonnait pour la vie. La vengeance populaire atteignait quelques tièdes convictions ; après avoir frappé les huguenots, on arrivait au tiers-parti , on en venait aux riches; car si les premiers jours d'une victoire populaire, il peut y avoir désintéressement dans les multitudes, puisqu'elles agissent par passion, les seconds jours se réveille l'esprit de pillage, cette guerre éternelle de ceux qui n'pnt rien contre ceux qui possèdent; et c'est alors seulement que la bourgeoisie s'alarme et qu'elle a recours à la résistance.
* Archives de Simancas, cot. B 34 i*».
* Archives de Simancas, cot. B 34 ***.