BARTHÉLEMI
Sanclion donnée à la Saint-Barthélemi. — Séance au parlement. — Ordonnance pour faire cesser les massacres*. — Nouvelles mesures municipales. — Triomphe du catholicisme. — Conversion du roi de Navarre et du prince de Condé. — Popularité de la Saint-Barthéicmi à Paris et en province. — Son efiTet à l'étranger. — Situation du parti calviniste en province après la grande exécution.
Dès le 26 août le conseil s'était dessiné, en approuvant Tagitation désordonnée et sanglante des catholiques. Tout entier désormais lié à l'hôtel-de-ville et à la bourgeoisie, Charles IX allait en suivre la grande impulsion. Rentré au château, il fit appeler le roi de Navarre et le prince de Condé, et avec des yeux courroucés il leur déclara « que tout s'étoit faict par ses ordres dans les dernières journées, et que s'ils avoient esté espargnés, ils dévoient en rendre grâce aux liens de parenté et d'alliance qui les unissoient entre eux : au reste, leur dit-il, déclarez donc si vous estes disposés à m'obéir ; autrement vous devez vous attendre à subir les mêmes peines dont on vient de purïîr tous ceux qui sont dans vos mesmes opinions. » Henri de Béam fit une réponse évasive et demanda du temps ; le prince de Condé fut plus ferme. «Pour la religion, répondit-il, vostre majesté ne peut rien me commander; à Dieu seul je dois en rendre compte. — Opiniâtre et rebelle, répliqua le roy, fils aussi d'un rebelle, si dans trois jours vous ne changez pas de conduite et de religion, je vous ferai mourir. » Toute cette journée du 26 fut ainsi consacrée à la sanction haute et com-
plète des massacres qui d'ailleurs se continuaient dans Paris. Le roi vint au parlement accompagné de ses frères les ducs d'Anjou et d'Alençon et du roi de Navarre lui-môme, pour y tenir son lit de justice. Toutes les chambres étaient réunies sous la présidence de Christophe de Thou, premier président. Le roj, la figure animée, s'écria : «Je veux que tout le monde sçache que les exécutions qui ont esté commises dans ces derniers jours, ne l'ont esté que par mes ordres, afin d'empescher l'effet d'une détestable conspiration. » Le premier président de Thou exalta la grande et merveilleuse prudence du roi qui l'avait sauvé d'un si grand danger, et l'avocat-général Guy du Faur dit i a Sire, faut-il conserver votre desclaration en nos registres pour sa grande mémoire ?» Et le roi répondit : « C'est mon intention. — Ordonnez, sire, que les massacres cessent.» Et le roi reprit : «Je publierai un édict à cette intention, et le parlement cognoistra désormais des crimes, lesquels ne seront plus punis par pillage et tuerie. » En sortant du parlement, un ordre du roi vint mettre un terme à la terreur qui commençait à gagner la bourgeoisie. On y disait «que ce qui est ainsi advenu a esté pour obvier et prévenir l'exécution d'une détestable conspiration faicte parledict admirai et par ses complices contre la personne du roy et contre Testât. Pourquoi sa majesté fait sçavoir à toutes personnes quelconques de la religion prétendue réformée, qu'elle veut et entend qu'ils puissent vivre en toute sûreté avec leurs femlnes, enfiints et familles *. » Toutefois dans cet édit on prohibait, sous peine de confiscation de corps et de biens, à tous ceux de ladite religion^« de tenir assemblée pour quelque occasion que ce soit, jusqu'à ce qu'il ait esté pourvu à la tranquillité du royaume.» Le conseil cherchait ainsi la paix publique ; il proclamait la liberté intime de conscience, tout en prohibant l'exercice public de la religion. C'était le résumé législatif des idées exprimées dans la conférence entre Catherine et l'ambassadeur d'Angleterre Walsingham. Paris, au reste, offrait le plus déplorable aspect ;
^ Déclaration du roi (24 août 1572}.
le peuple des confréries, les halles soulevées n'épargnaient ni les opinions ni les fortunes ; les archers, les gentilshommes même parcouraient les rues, s'emparaient au hasard de riches habitants, puis les rançonnaient à volonté. Le corps municipal, les échevins rassemblés se concertèrent avec le conseil pour mettre quelque tranquillité dans Içl cité agitée. Le 27 août, ordonnance du roi « pour que les prevost des marchands et eschevins fassent faire en chaque rue un corps-de-garde de dix hommes, afin d'empescher les pilleries et meurtres. » Du 29, on établit « un conseil dans Thostel-de-ville, composé des présidents de Thou, Mossans et Hennequin, pour pourvoir sur les désordres, meurtres et pilleries de la ville. » Ensuite furent envoyées lettres patentes « pour dissoudre la commission d'hostel de la Grève, qui depuis son origine s'estoit déjà assemblée trois et quatre fois à divers jours. Recherche sera faicte par le quarteiiier et deux notables de chaque dixaine ès-maisons privées, de ceux qu'on y pourroit retenir et avoir imposés à rançon, pour les mettre par Fauctorité du roy en liberté sans rien payer. Tout prisonnier pour la religion sera mené es prisons ordinaires,, femmes et petits mis en garde es mains de leurs parents ; personne, de quelle qualité qu'elle soit, ne pourra sortir de la ville avec chevaux et armes sans passeports*. » Ordonnance du !•' septembre, qui enjoint «à tous quarteniers de faire roole de ceux de la religion prétendue réformée, pour lui estre apporté par les prevost des marchands et eschevins. » Enfin, le 47 septembre, ordre « pour faire cesser les esmotions et exécutions faictes par le peuple. »
Les bourgeois, comme dans tout mouvement qui dépasse certaines limites, prirent en main la résistance; tout en adoptant avec enthousiasme le triomphe absolu du catholicisme, ils cherchèrent à empêcher Fanarchie dans la cité sur laquelle veillaient leur prévôt et les échevins. La cour et la bonne ville n'eurent plus qu'une pensée, qu'une opinion. Le roi exigea l'absolue adhésiou du roi de Navarre et
t Restât, de l'hôlel-de-YiUe. X, 1 à 90,
du prince de Condé aux grandes formes et aux coutumes de la vieille société, tous deux écrivirent au pape pour se réconcilier avec l'église romaine : « Très sainct père, je me suis finalement résolu, disait le jeune Henri de Navarre, que vostre dicte saincteté me recognoissant pour un des siens, par les premières marques que j'ai reçues en ladicte église, en la foi de laquelle j'ai esté baptisé. » Et le prince de Condé si récalcitrant d'abord écrivait aussi : La conversion du pescheur est à nostre bon Dieu très agréable ; pour quelque temps esgarés et distraits de vostre troupeau, père très sainct, nous venons d'un cœur contrit, après avoir esté doucement et sainctement admonestés par nostre oncle le cardinal de Bourbon, vous prier de nous ouvrir les bras de votre indulgence.»
Et comme complément à cette adhésion, le conseil imposa au roi de Navarre une condition plus dure encore : il dut «rétablir entièrement le catholicisme dans ses états, sans aucun trouble ou empeschement, défendant tout autre exercice de la religion nouvelle. » Ainsi tout se coordonnait à Paris avec la vieille foi du catholicisme, avec le principe municipal, l'antique organisation de la cité. Une formule religieuse et commune fut partout imposée ; le système religieux devenant la loi fondamentale de la société, il y eut, il dut y avoir des formes d'abjuration pour les huguenots convertis, comme sous l'empire de la loi politique il y a des serments aux formes générales et constitutionnelles de cette société : « Moy, désirant retourner au troupeau de la vraie bergerie chrestienne qui est l'église catholique, apostolique et romaine, confesse avoir abjuré et anathématisé, encore à présent j'abjure et anathématise toute erreur et hérésie luthérienne, calviniste, huguenotique, et toute autre hél'ésie quelle qu'elle soit de laquelle j'ai esté par ci-devant entaché et diffamé; finalement , je promets à Dieu ne jamais me despartir de la saincte église catholique, apostolique et romaine. Laquelle abjuration et confesion de foi j'ai signée ^ »
^ Imprimée h Paris, chez NiQOlas Rofïèt, à renseigne du faucheur, 1 &72.
C'était une adhésion écrite et formelle au système social violemment restauré par les sanglantes exécutions de la Saint- Barthélemi , car lorsque chez un peuple il existe deux partis yivaces, l'opinion victorieuse impose toujours des formules et des serments aux vaincus. Une fois qu'on eut établi quelque ordre dans les troubles municipaux de Paris, le parlement se saisit de poursuites judiciaires contre les huguenots qu'on désignait comme les auteurs de la conjuration de l'amiral Coligny. On avait posé en fait cette conjuration; il fallait nécessairement en constater l'existence aux yeux du peuple, et de l'Europe surtout, dont on ménageait les relations. Briquemaut et Cavagne , deux membres du conseil sous la domination des huguenots, avaient été arrêtés, et dans les principes judiciaires du temps , la mort ne sauvant ni les biens ni la mémoire des coupables , l'effigie de Coligny fut assise sur la sellette à côté des deux accusés vivants, qui firent des aveux, puis les rétractèrent. Le parlement suivit le mouvement de réaction et il y eut arrêt qui déclara Coligny et ses comphces criminels de lèse-majesté , ennemis de la paix publique. On maudissait sa mémoire; ses biens étaient confisqués; là où on avait élevé ses statues et images , on les brisait; son manoir de Chàtillon-sur-Loing devait être rasé, les arbres du parc coupés et la terre semée de sel, tandis que ses belles et vieilles armoiries, attachées à la queue de mauvais chevaux d'écurie, seraient traînées dans la poussière ; et cette vengeance dut s'étendre à sa postérité : les enfants de Coligny étaient déclarés roturiers jusqu'à la dernière génération. L'effigie de l'amiral ne parut plus qu'une fois, ce fut en Grève, le jour du supplice de Briquemaut et de Cavagne; elle y fut souillée de fange. Les factions victorieuses sont implacables ; elles ne peuvent se satisfaire qu'à force de proscriptions; mais l'avenir, si changeant, brise ensuite ces œuvres de colère.
Le caractère d'une mesure prise par un grand parti est de retentir même d'instinct dans les sympathies des populations qui partagent ses principes. 11 n'est pas besoin pour cela de
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circutaii'es, de commuadeinents ; les masses ont leur haine, leurs intérêts , leurs passions ; et quand un bruit éclate tout à coup pour annoncer que la guerre a commencé , il est rare qu'elles ne répondent pas à cet appel de sang. Les huguenots, opinion craintive et vaincue, ont supposé que des circulaires, des avis du conseil secret mirent les armes aux mains des multitudes pour les massacrer dans les provinces ; ces terribles exécutions arrivèrent toutes seules, par la renommée qui propage les Êiits si vite quand les populations y applaudissent. Il ne faut pas oublier aussi qu'à côté du conseil public et avoué, tout parti puissant a son organisation propre, ses correspondances plus fortes, plus impératives que les actes mêmes du pouvoir ; tels étaient les catholiques , et un ordre revêtu du scel du brave duc de Guise était bien autrement obéi que la faible volonté du roi. Il est également possible que des envoyés secrets et catholiques soient accourus en toute hâte pour annoncer aux provinces la bonne délivrance de Paris, et inviter les autres villes à l'imiter. Mais quand on a écrit l'histoire de cette époque, on a parlé d'ordres secrets, de nobles réponses de quelques gouverneurs, et particulièrement du vicomte d'Orthe. Il y eut sans doute des gouverneurs qui empêchèrent les émotions populaires, qui sauvèrent les victimes de la réaction : le vicomte d'Orthe à Baronne , le comte de Tende en Provence, de Gordes en Dauphiné, Chabot- Charny en Bourgogne, Saint-Herem en Auvergne, de La Guiche à Màcon, furent de ce nombre ; ils firent alors ce que les âmes fermes et élevées font toujours en révolution ; ils s'opposèrent aux excès des masses. Mais en tout ceci il n'y eut rien d'écrit, rien de répondu, parce qu'il n'y eut rien de commandé. Ce fut à Meaux que la nouvelle de la Saint - Barthélerai retentit d'abord ; à Meaux , le berceau de l'hérésie en France. « On commença par piller les maisons de ceux de la religion. Les prisons estoient pleines de prisonniers; pour s'en défaire, les massacreurs s'acheminèrent es dites prisons, avec espées, dagues et grands cousteaux, et en massacrèrent deux
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cents et davantage. » A Senlis, les mêmes scènes/^ reproduisirent. Orléans avait vu souvent des prêches s'élever et la cène dans ses églises ; il y avait là deux po^mlations haineuses : elles éclatèrent en armes : « la nuict du mardi 26 aoust, les massacres commencèrent à l'entour des remparts, d'une si estrange façon , que les plus barbares du monde eussent eu horreur. » Rouen, tour à tour au pouvoir des hérétiques et des orthodoxes, s'était déjà prononcé pour le catholicisme; sa population était sympathique avec les halles de Paris; elles étaient en rapport de chartes et de correspondances dirigées par le même esprit. Deux fois les huguenots avaient été menacés d'un massacre général ; naguère plusieurs avaient été victimes d'une émotion populaire et jetés dans la Seine. Les plus sages d'entre ceux de la religion, prévoyant le prochain danger, s'étaient retirés hors la ville , les uns en leurs maisons, aux champs ou chez leurs amis , et les autres droit en Angleterre; on emprisonna donc ceux qui étaient restés. Le iV de septembre, le massacre commença : soixante ou environ furent assommés. Et à Lyon, sous M* de Mandelot, oombien Témotion dut être formidable ! La grande et pieuse clté^ avait subi, à deux reprises, la violente domination de la châ* tellenie montagnarde du Dauphiné et des paysans du Rhône ; la cathédrale portait encore l'empreinte du marteau iconoclaste ; ses comtes, chanoines de Saint-Jean, avaient été chassés par les huguenots ? Notre-Dame-de-Fourvière était dépouillée de ses ex voto : quel esprit de vengeance ne devait pas animer cette population? En lisant attentivement la correspondance de Mandelot, gouverneur de Lyon, on aperçoit le mouvement qui se prépare et l'on s'explique la réaction lyonnaise. « Dès qu'on eut advertissements à Lyon du massacre faict à Paris, les portes de la ville furent fermées et les gardes d'icclle ren-' forcées, les corps de garde posé» aux deux descentes du pont de la rivière de Saône. Le samedy 30«, on ouyt à la nuict des cris et voix lamentables, tant de ceux qu'on massacroit dans les maisons, que des autres demi-morts qu'on traisnoit à la ri-
vière.» Après il se fit un massacre horrible dans les prisons ; le peuple fut barbare, comme il l'est toujours dans les réactions. Ce peuple avait vu les huguenots deux fois maîtres de la cité ; il considérait ces gentilshommes du Dauphiné comme des vainqueurs. Est-il étonnant que lorsque la nouvelle de la Saint- Barthéleini arriva, quand on sut que Paris s'était débarrassé de la chevalerie méridionale , les catholiques de Lyon aient pris les armes pour se venger d'une domination dont ils gardaient un triste souvenir* ?
Toulouse se trouvait dans la même situation que Lyon, et placée comme une oasis catholique au milieu des populations montagnardes et huguenotes de la Langue d'Oc. « Un samedy matin, avant le soleil levé, on fit sortir les huguenots les uns après les autres de la prison, et furent incontinent massacrés , sans avoir aucun loisir de parler ni moins de prier Dieu. » Ainsi, c'est toujours le peuple, la multitude qui agit et se fait justice. L'idée des vêpres siciliennes était passée dans la croyance des multitudes; les cités reUgieuses et catholiques considéraient comme une population étrangère ces fils d'un liutre culte, comme les Siciliens considéraient comme d'insolents vainqueurs les Angevins, les Normands et les Provençaux ; elles couraient s'en délivrer, non point par une conjuration, mais parce qu'elles avaient en main le droit de la force, le glaive, et qu'elles s'en servaient. Acte de religion et acte de patriotisme se confondaient dans une époque d'émotions pieuses, quand la patrie en deuil apparaissait dans ces églises dégradées par la hache d'arme des calvinistes. Toutes ces horreurs dans les provinces, tout ce sang versé dans les rues de Paris soulèvent le cœur, et pourtant rien de plus populaire et qui excita plus d'enthousiasme dans la bourgeoisie et les métiers que la Saint-Barthélemi, Les confréries, les halles étaient ivres de joie, ne se lassaient pas de célébrer la grande et belle victoire du catholicisme. Paris était sillonné de longues processions. Le jeudi, 28 août, fut célébré en la cité un
* Massacre de ceux de lu Religion, à Lyon. (Brochure, 1572.
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jubilé extraordinaire, avec la procession générale, à laquelle le roi assista; et le 3 septembre, autre belle et notable procession à Sainte-Geneviève. Chaque jour les plus saintes confréries portant bannière s'offraient à l'admiration de la foule : on célébrait en chaire la victoire des vrais chrétiens; plus de trois cents petites brochures furent publiées sous les titres de «Grande victoire, merveilleux triomphe contre les hérétiques maudits de Dieu ! » On vendait les images des principaux huguenots tués ou écartelés; on allait voir à Montfaucon les corps étranglés et dûment pendus. Ce qui s'est vu aux époques politiques se voyait également aux époques religieuses, tant les émotions changent peu. On chantait Noëls et couplets sur la malheureuse conspiration contre Dieu et monseigneur le roi. Cette sainte journée devait être à jamais célébrée par la postérité : on en perpétua la mémoire dans les monuments. Favier, général des monnaies, présenta au roi deux sortes de médailles en l'honneur des massacres. «La médaille populaire contenoit la figure du roi Charles IX® séant en un trône royal, tenant son sceptre en une main et Tépée nue en l'autre , à l'entour de laquelle est la branche de palme dénotant la victoire, avec couronne close en son chef, ayant sous . les pieds les corps morts de ses rebelles. Le dicton en la légende porte : Virtus in rebeUes; au revers d'icelle sont les armoiries de France avec les deux colonnes et la devise de long temps prise par le roi, accommodée au fait : Pietcis excitavit justitiam. L'autre médaille à l'antique contient l'effigie du roi exprimée près du naturel avec ses armes et dictons français : Charles IX, dompteur des rebelles, le 24 août 1572; au revers de laquelle est figuré Hercule couvert de la dépouille du lyon, sa massue ferrée en une main et le flambeau ardent en l'autre, par le moyen de quoi il défait l'hydre à plusieurs têtes. » Des manifestations de joie, des représentations de théâtre durèrent longtemps ; et ce qui prouve quelle impression de crainte cet événement avait inspirée aux hommes modérés, c'est que Pasquier, expression du tiers-parti , qui consacre une de ses I. ;U
lellrea à la mort de M. Tamiral, n'a pas une seule larme, un seul soupir pour les malheureux hu^enots égorgés. Dans les crises, les tiers-partis s'effacent; ils tremblent pour euxmêmes. « Vous souvient-il , écrit Pasquier, que quand l'admirai arriva en ceste ville avec un si grand appareil, je vous dis qu'il eust esté très heureux s'il fust mort en ce période, se voyant embrassé d'un si favorable accueil. Quand nostre heure est venue , nous ne pouvons l'esviter. Vous savez ce qui lui est depuis advenu et comme le tout s'est passé ; grande chose, et qui montre bien qu'il y a un merveilleux et espouvantable jugement de Dieu qui court contre nous. » Les devins et astrologues tirèrent aussi bon pronostic de la gr^ide journée de la Saint-Barthélemi, à l'occasion «d'une belle estoile qui parut dans le cercle de Mercure ; elle estoit lumineuse et brilla plus d'un an et demi, contre l'usage des esloiles et comètes, qui jamais ne paroissent si longtemps* » Mais la plus curieuse expression des opinions populaires S celle qui montre à quel point d'exaltation étaient parvenues les halles,e'est la tragédie de la mort de Coligny qui fut jouée en toutes les villes de France pendant plusieurs années. L'amiral, Montgomroery, le peuple, Charles IX, le conseil, sont mis en scène; d'Andeîot sort des enfers accompagné des Furies : «0 Satan î ô Calvin ! s'écrie l'admirai, ouvre-moi les enfers, où mes frères et toi grillez de divers feux ; désormais jerenonceàtoute religion ; exempt de toute loy, estre roy je désire ; je veux mourir, ou transférer cautement la couronne surmoy.— Admirai, monamy, répond Montgommery, tu sais que c'est moy qui ay jadis renversé mort Henri n à Paris; j'espère bien encore tuer le roy et massacrer son frère.» Alors le peuple français, indigné, demande à grands cris la tuerie de ce meurtrier endiablé ; il appelle les fbudres royales contre la gaspardine t(^te ; le sang espandu de cet excellent duc de Guise le rend craintif et esperdu : « Une femme ne t'a
1 Voyez la curieuse brochure : Déluge des huguenots avec leur tom~ beau et le nom dos chrfa et principaux punis à Pom, le*H août Mil 2, Bibîiolli. du roi, pi^ccs in-8, cote L.
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nourry, Chastillon malheureux ; non plus toy, Montgommery; tous deux une louve eshontée avez en un antre testée. 0 Seigneur, vois la pauvre églisecoupée en mille tronçons,et escoute nos hurlements piteux qui requièrent vengeance amère! » Le roi assemble son conseil : « Messieurs les huguenots me poussent à ma ruine ; ils nuisent à la France , ils mangent mon royaume ; je suis hmn affligé ; donnez-moi des conseils ; dictesmoy si je dois poursuivre la guerre, si je dois donner la paix.
— La paix, sire, la paix; les huguenots viendront à prompte repentance; ils despouilleront leur première arrogance ; mariez Madame avec le prince navarrois, et les rebelles se soumettront. » Le roi donne la paix; le peuple joyeux la salue : (( Nous allons avoir nos terres, nos champs , long repos; nous allons estre hors de la main mutine des traistres huguenots, et notre bon roy garde la saine foy. Quand Tadmiral est blessé, Montgommery lui crie : « C'est le roy, c'est le roy qui le coup que tu as t'a faict donner au bras, bypocrisant sa mine, il te va visiter ; mais il faut dans un jour nous en débarrasser et faire nouvelle cour, —Non! non! s'écrie le peuple; Tadmira^est un incendiaire ; il ne peut rester dans notre ville sans recevoir tels coups. » D'Andelot apparaît sortant des enfers : a Je rostis d'un feu qui ne cognoist la mort; je languis deschiré par de fortes tenailles ; si j'ai froid, j'ai la glace pour me chautïer; quand j'ai faim, je ne trouve à ma table que serpents et crapeaux; pour luths et pour chansons j'ai les cris forcenés de ceux qui sont comme moy damnés sans espoir ; bien que non moins que moy , le cardinal mon frère et Tapostat Calvin ne font qu'hurler et braire ; et ce qui me fasche le plus, c'est que cette moinaille , ces prestres, cardinaux et toute la pres^ traille que je mesprisois jadis, vivent bien doucement en paradis. Je m'en vais voir mon frère l'admirai. -^ 0 d'Andelot, mon frère, demande Coligny, où a&-tu tant demeuré loingde nous?
— Je sors d'enfer où m'envoya ta guerre; je viens remettre devant tes yeux le dommage que t'a faict le prince des papaux; le roy te ruine ; ouvre les yeux , et d'une main de vengeance
tue le roy, reiivei-se ceux qui sont de son parli: courage! tue, brise , renverse. » Ici d*Andelot retourne aux enfers. « Sois certain, mon frère, que je ferai une vengeance iière ; avec mes chers huguenots je m'en vais tuer Guise et mettre le roy où il doit estre. » Un délateur découvre ces projets à Charles Et ; le roi veutfeire miséricorde; pardonnera l'ennemi est action louable ; n'avoir point de vengeance, c'est épargner le sang de ses sujets. Le conseil dit : aChastier les meschants fut tousjoure grand'vertu ; faire justice est agï^able à Dieu : Sire , punissez une telle entreprise ; deslivrez le peuple ; secourez l'église, et d'une prompte mort, envoyez ces mutins oustre le triste bord.» Un messager vient annoncer au peuple l'exécution de Tadmiral et autres : « 0 généreux exploicts ! s'écrie le peuple ; ô vengeresse main! que plustost eusses-tu meurtri cet inhumain; il vouloit seigneurier la France et la posséder; mais, ô divine vengeance ! il est maintenant possesseur du plus haut lieu qui soit en Montfaucon *.» Quand on voit de telles opinions régner dans une société, il ne faut pas chercher aux événements des causes secrètes, mystérieuses, inconnues; ils arrivent et se développent seuls par les masses. D'autres temps eurent aussi leurs journées populaires et sanglantes; elles furent portées haut, obtinrent leurs anniversaires, leurs chants de gloire, les adulations des poètes. Aux jours de passions n'invoquez pas les lois générales de l'humanité, car elles disparaissent, ces nobles lois, au milieu des partis qui se proscrivent.
A l'étranger l'impression fut diverse à raison des différentes croyances religieuses de l'Europe. Les pays protestants furent couverts de pamphlets qui représentaient Charles IX, nouveau Néron, égorgeant son peuple. La correspondance secrète d'Elisabeth annonce qu'elle songeait à s'en servir dans ses projets contre la France. Dans les pays catholiques il n'y eut pas assez de fleurs pour jeter sur ce sang ; l'ivresse fut au comble en Espagne. Philippe 11 n'avait pas été étranger à la pensée d'en finir avec les huguenots : quand il sut que tous
' La tragédie de feu Gaspard dcCoIigny. Paris, 1575.
avaient été enveloppés dans un massacre, il en écrivit au roi, et Ten félicita dans les termes du plus vif enthousiasme. La première nouvelle de la Saint-Barthélemi parvint à Aranjuez par la dépêche ambiguë d'un frère prêcheur, agent de la cour d'Espagne ; il annonce qu'à Nancy, où était le duc de Lorraine, on avait appris la mort de l'amiral et de ses sectaires, et qu'on avait montré grande allégresse à son de cloches et salves d'artillerie*. Le 17 septembre, Philippe II écrivit de sa main à la reine-mère : « Madame, M. de Saint-Goard m'a remis la lettre de vostre majesté; je vous respondrai particulièrement sur ce qui s'est passé dans le juste chastiment que par l'ordre du roy très chrestien mon frère, et par celuy de vostre majesté, on a donné à l'admirai et à ceux de sa secte. Geste action de tant de valeur et de prudence, ce grand service à la gloire et honneur de Dieu, au bien universel de lachrestienté et particulièrement du roy mon frère, fut pour moy la meilleure et plus grande nouvelle qui pust jamais me venir; et pour me l'avoir escrite je vous en baise bien fortement les mains. » Le 2 octobre, nouvelles lettres de Philippe II adressées au roi , à la reine, à la reine-mère : « Je vous envoyé le marquis de Ayamonte ; il se resjouira avec vous d'une si chrestienne, si grande, si valeureuse destermination et exécution : achevez de purger vostre royaume de l'infection de l'hérésie ; c'est le plus grand bien qui puisse arriver à vos majestés. »
Non seulement Philippe n écrivait ces hautes félicitations, mais encore il envoyait un ambassadeur spécial pour complimenter la France de cette mesure toute catholique et lui donnait des instructions encore écrites de sa main ; le marquis d'Ayamontë devait dire au roi son très cher et très aimé frère qu'il se réjouissait avec lui de la détermination qu'il avait prise et si conforme à sa renommée : « Je l'avertis très amicalement qu'il persévère dans d'aussi bons principes, frappant
^ Archives de Simancae, cot. B.
AOZ LA HËFOHMË
de telle manière les huguenots ses rebeUes , qu*en quelle partie du royaume qu'ils se retireut on en finisse cette fois d'eux et de leur fausse doctrine ; et si, pour continuer cette bonne œuvre, il a besoin de mon secours et assistance, je les luy donnerai de bon cœur, et j'en ai bien grand désir. Que la reine-mère sache la joie, plaisir et allégresse que cette nouvelle m'a donnés et à toute la chrétienté ; on a débarra0sé la terre d'hommes bien pervers, bien traîtres, qui tepdoi^ftt à lui ôter la vie et couronne. Vous visiterez le d^c d'An^ jou , qui a pris tant de papt au service de Dieu dans le conseil et délibération ; vous lui riemettrez ma lettre de réjouissance et allégresse. Selon ce que j'ai entendu dire, les duc3 de Guise et d'Auraale, et le bâtard d'Ângoulème, ont tenu ^^ principale main de l'exécution; vous les visiterez de ma part, et vous vous entendrez avec don Diego $ur ce qu'il laudra leur dire. Vous verrez madame Marguerite; et il sera bon que vous parliez au duc de Vendôme (roi de Navarre), son mari, qui s'est converti à notre sainte foi catholique ; vous vous réjouirez avec lui de ma part , ainsi qu'avec le prince de Condé, qui s'est aussi converti, à ce que m'écrit doo Diego ^ » A l^^t de témoignages de bonne et sincère aoiitié de sa i^ajesté catho-r lique, Catherine de Médicis s'empressait de répondre : « Mon? sieur mon fils, j'ai vu par les lettres que j'ai reçues de vostxe majesté le plaisir que vous avez reçu de ce qu'il a plu à Dieu nous donner le moyen de nous deslivrer de nos ennemis et den^ siens, chose que je n'ai jamais douté que n'en eussiez le contentement. Je ne veux oublier, pour le plaisir que je Qi'a$seur« que vostre majesté recevra, de lui dire comment Dieu a fuict la grâce à mon lils le roi de Navarre d'estre remis en nosti^e religion. » Car cette conversion du roi de Navarre et du prinqe de Condé préoccupait le roi d'Espagne, dont la pensée puis-
1 Insiruccion particolar de su Mad. il marquet de Ayamonie que fue a
visitar losretjcs chr., 11 oclobrc 1672. — Archives de Siuiaiicas, cot
saol^, invariabla, était de tout ramener à la foi catholique, base de l'unité de son pouvoir. Il écrivait encore, le 29 octobre, à don Diego de Çuniga : « Donnez -moy des détails circonstanioiés sur tQut ce qui se passe. Écrivez-moi ai les princes de ^arn et de Condé poursuivent leur conversion. » Pour Philippe II, c'était un grand coup politique que la Saint* Bartbéleoii : désormais ae^ provinces de Flandre n'étaient et ne pouvaient être secourues ; le duc d'Albe allait dompter les rebelles des Pays-^as eij pleine sûreté, sans craindre les projets et les /gourdes conjurations de Coligny et des huguenots. Les mêmes intérêts se produisaient à Rome, où la nouvelle de la Saint-Barthélemi fut accueillie avec des acclamations enthousiastes. Grégoire XUI en exprima toute sa joie dans une lettre adressée au roi Charles IX et à Catherine sa mère ; il les félicite d'avoir servi la foi du Christ en secouant Taffreuse hérésie. M cardjnal de L.orr^ine éjl<ait parti pour Home, à répoque de la haute puissance du gouverne^ient calviniste; expression du parti catholique, il y représentait ses intérêts menacés en praoce par les conseils (}ie Coligny. Quand donc les huguenots eurent péri, les Guise expédièrent un courrier au cardinal, et Iç noble prélat récompensa d'un don de mille écus romains le courrlej* haletant qui lui apporta cette grande nouvelJâ. Un légat ^pocial, le cardinal des Ursins, fjjLt chargé de h^L^tes félicitajtioQS, comme le marquis d'Ayamonte l'avait été pour l'Espagne. « Le soir venu » à Rome en signe de grande lie^e et resjouissance, on tira force coups de canon du chasteau Saint-Ange et par toute la ville ; les piançois entre autres tirent ça et Là feux de joie. Le S^ de septembre ils firent une procession avec fort grande solennité à l'église Saint-Louis, où la plupart de la noblesse et du peuple de Rome se trouva ^ L'ambassadeur de l'empereur portoit la queue du pape, pour l'honneur qui se fait à l'empereur par dessus tous les autres ; le cardinal de Loriuine lit attacher aux plus grandes portes de l'église Saint-Louis des
^ Ih rétat de la France sous Charles IX, § L
lettres qui contenoient ce qui s'ensuit : « A Dieu, très bon et très grand ; à très heureux père Grégoire, pape Xin® de ce nom, et au collège sacré des cardinaux très illustres, au sénat et au peuple romain : Charles IX«, roy de France très chrestien, enflambé de zèle pour le Seigneur Dieu des années, soudainement comme un ange persécuteur envoyé divinement, ayant par certaines occasions exterminé quasi tous les hérétiques de son royaume et ses ennemis ; pour souvenance perpétuelle d'un si grand bénéfice, dénonce et signifie pour certain le restablissement des affaires ecclésiastiques et une vigueur et fleur de la religion, qui s'en alloit en décadence et -comme flétrie. » Toutes ces joies, ces témoignages d'allégresse à l'occasion d'une épouvantable victoire, s'expliquent par les besoins de l'église, de son gouvernement menacé par la réforme et qui se défendait ; le catholicisme, secouant un danger mortel, saluait le succès de son coup d'état. Un conflit s'était engagé en France ; la force demeurait à l'église romaine. Dans les idées d'une société religieuse, se délivrer des huguenots c'était comme si une société politique s'était débarrassée des étrangers par la ruse ou la violence, ou comme si elle avait frappé des conspirateurs qui en voulaient à son principe. Nos besoins sociaux ayant changé, nous ne comprenons plus ces idées, ces émotions d'une autre époque pour une cause religieuse. Nous avons vu pourtant des fanatismes aussi cruels : les révolutions politiques auraient dû nous éclairer sur les mobiles implacables de cette révolution de croyance au seizième siècle.
Si, en Espagne et à Rome, les journées d'août produisirent un enthousiasme si général, si profondément senti, l'eflet fut horriblement divers dans tous les pays calvinistes. Les instructions que le conseil avait adressées à M. de Schomberg n'avaient point apaisé les princes et surtout les peuples d'Allemagne. M. de Schomberg écrivait, le 10 octobre, à M. de Limoges : « Il faut faire consolider la playe que la mort de l'admirai et l'eflusion de sang des huguenots de France ont faicte
ET LA LIGUE. 40jf
au cœur des princes, car on n*aura nulle raison d'eux ^» Vainement Charles IX avait envoyé des ambassades spéciales, des lettres explicatives, en Suède, auprès d'Elisabeth, à Genève, dans tous les pays enfin où la Saint-Barthélemi pouvait produire un déplorable effet; il s'éleva un sentiment d'indignation qui ne s'apaisa point de quelques années. La guerre des pamphlets qu'entendait si bien l'école calviniste fut renouvelée plus violente. Les académies de Genève et d'Allemagne lancèrent toute espèce de manifeste, et le plus cuneux sans doute est celui qui parut sous le nom de Zacharie Furuesterus. C'était une réponse à la brochure publiée par Montluc , évêque de Valence. Montluc , chargé de l'ambassade de Pologne, avait senti l'importance de justifier Charles IX et le duc d'Anjou, spécialement au moment de ses prétentions au trône de Pologne : « Messieurs , d'une chose dont je suis bien certain et que j'ai apprise de gens bien dignes de foi, ces gentilshommes massacrés dernièrement à Paris avoient délibéré de tuer le duc de Guise en la maison du roy où il estoit. Or le peuple de Paris, lequel fut tousjours fort prompt à esmouvoir séditions en France , s'estant joinct avec des soldats qui ne demandoient qu'à butiner , tuèrent tous ceux qu'ils purent rencontrer. Le roy admonesté par les princes et autres conseillers du danger où estoit Testât sans telle exécution , l'approuva ou du moins en fit semblant.» C'est à cette justification que répondait le pamphlet huguenot : « Tous savent que le roy non seulement permit le massacre, mais qu'il envoya des gens pour l'exécuter; et puis ceste desclaration imprimée où il se glorifie ambitieusement que tout a esté exécuté par son ad vis et commandement ; et le discours qu'il a faict au parlement. Derechef vous babillez et maintenez qu'il n'y a eu embusches ni trahison des massacres : quoi donc? quand le duc de Guise et tous ses bourreaux allèrent chez l'admirai, le massacrèrent tout nud et ses domestiques; quand parmi tant de milliers de gens meurtris, pas un n'a eu le temps de desgaisner l'espée, vous osez liier qu'il y ait eu des embusches?
406 LA KËt'OKMË
Conlessez donc, vilain avocat, qu'ils ont été massacrés parole commandement du roy, confessez que jamais telle inhumanité ni félonie ne fut vue, ouye ni lue depuis que le monde est monde ; et si vous recouvrez le sens, vous confesserez que les Pharaon ot les Néron peuvent estre estimés princes humains et débonnaires si on les compare avec votre tyran*, p
En résumant l'effet de la Saint -Barthéiemi à l'extérieur, on pourrait dire qu'elle changea absolument la nature des rap^ ports de la France avec l'étranger. Pendant deux ans que s'était prolongée la puissance des huguenots, soit à Blois, soit à Paris, toute la politique avait été anti-espagnole : le conseil s'était complètement jeté dans les intérêts de la confédération germanique, du Danemarck, de la Suède, et le dernier traité avec Elisabeth prouvait des rapprochements intimes avec l'Angleterre. Cette politique devait tendre, d'une part, à la constitution indépendante des Pays-Bas, à l'affermissement de la liberté des électeurs dans l'empire, au triomphe des intérêts protestants d'Elisabeth sur les idées et les prétentions catholiques de Marie Stuart ; enfin à l'agrandissement de la répubhque de Genève sur la Savoie, et des cantons réformés sur les autres cantons dévoués à l'église de Rome. Depuis la Saint-Barthélemi, tout prend une nouvelle tendance : l'alliance de l'Espagne, de la Savoie, de Rome et de TËcosse, devient la base de la politique extérieure du conseil catholique; on cherche sans doute à ne pas rompre avec les électeurs, avec la reine d'Angleterre , à maintenir des rapports qui échappent au conseil par l'attitude nouvelle qu'il a prise; m.ais l'Espagne domine, et les intérêts espagnols sont alors en opposition avec l'indépendance des Pays-Bas, la monarchie d'Elisabeth , la souveraineté des électeurs et la liberté de Genève. Désormais la politique de Charles IX ou du conseil des Guise se formula dans les points suivants : 1° Protéger le triomphe de Marie Stuart en Ecosse; ^ abaisser le crédit d'Elisabeth pour imposer à l'Angleterre la toute-puissance catholique ; 3<» réunir
1 Réponse de Zachurie Furnesteras. 1572.
Genève à la Savoie ; 4*» rétablir Je gouvernement espagnol aux Pays-Bas; 5** restaurer l'unité orthodoxe en Germanie.
Le caractère de tout coup d'état, de toute mesure violente contre un grand parti, est de n'être jamais complet, et de laisser toujours en dehors des forces mal comprimées, des accidents imprévus qui troublent le résultat qu'on s'était proposé. Les catholiques avaient voulu abîmer l'hérésie, frapper au cœur les huguenots; ils avaient procédé d'une manière cruelle; mais ils n'avaient pu tout atteindre. Quand une opinion est devenue un fait dans la société, les persécutfons ne peuvent l'anéantir; elles la répriment à peilie un instant pour lui donner ensuite plus d'énergie. Après la terreur produite par la Saint-Barthélemi et ces massacres répétés dans les provinces, les calvinistes organisèrent un système de défense, particulièrement aux localités où leur nombre était assez considérable pour espérer la victoire. Le conseil cherchait vainement à les rassurer ; les gouverneurs avaient reçu l'ordre de ménager les calvinistes partout où la sédition pouvait devenir dangereuse, et ce système était suivi avec beaucoup de sollicitude dans le Languedoc, les Gévennes, le Vivamis, le Dauphiné, provinces dont les populations étaient si prononcées pour l'hérésie. Lee villes de Nismes et de Montauban se tenaient sur leurs gardes, en rendant cependant leurs devoirs de sujets au roi< Dans les Gévennes et le Yivarais, les ligues de défense s'étendaient parmi les populations*. Dans leDauphiné, quoique les huguenots fussent non moind nombreux et aussi fortement décidés à la résistance, ils n'avaient aucune place de sûreté.Les huguenots des autres proiinces avaient cherché asile dans des lieux ou places fortifiés : le defnier édit leur en assurait plusieurs. Le conseil tentait de les surprendre par des moyens de douceur ou des mesures brusques et violentes ; les chefs s'étaient tenus sous les armes, et là venaient se réfugier des milliers de malheureux proscrits, résolus de se défendre à la parole de leurs ministres. La Ro-
* Estât des huguenots en France. (Brochure) 1572.
chcîlle avait été toujours considérée par les huguenots comme leur plus puissant boulevard. Sa situation sur un roc baigné par la haute mer, les secours qu'elle pouvait recevoir d'Elisabeth et des braves matelots flamands en faisait un point redoutable. Le baron de La Garde, chaîné par le conseil de s'emparer de La Rochelle, ne put y parvenir par la ruse ; les huguenots même se rendirent maîtres de l'île de Rhé, point intermédiaire qui assurait la plénitude de leur communication. A Sancerre, les huguenots avaient également élevé des fortifications, jeté des troupes nombreuses ; ils s'étaient emparés du château avec une vive détermination et un beau courage : jamais population n'avait montré plus de zèle pour la réforme. Le roi craignait encore pour la Normandie : car le comte de Monlgommery, échappé au massacre de la Saint- Barthélemi, s'était rendu en Angleterre, où il sollicitait auprès d'Elisabeth de prompts secours pour soulever la vieille lignée normande. La Normandie avait encore des traditions de la race qui régnait en Angleterre; il y avait noble parenté de chevalerie, de blasons ; quelques villes s'étaient même prononcées pour la huguenoterie. En voyant d'un peu haut l'état des choses, la Saint-Barthélemi n'avait pas avancé la question catholique ; presque partout les calvinistes avaient pris les armes; on avait essayé la violence populaire pour éviter le champ de bataille, et en définitive' on tombait encore dans les guerres civiles les plus acharnées, car il y avait eu trahison, manque de foi envers des populations en armes, qui devaient s'en souvenir.
Le point important étant La Rochelle, toutes les autres positions des huguenots étaient subordonnées à la défense de cette forte cité. Le commandement de l'expédition entreprise par les catholiques contre cette ville fut confié au prince qui offrait le plus de garanties au parti vainqueur à la Saint-Barthélemi : le duc d'Anjou se mit à la tête de l'armée. On avait pris de grandes mesures ; le clergé s'était cotisé pour fournir des hommes et de l'argent. Les villes municipales avaient également fait des sa-
crificespour le triomphe de Téglise. Quand tout fut ainsi prêt, Catherine se hâta de prévenir leurs gouverneurs du but de rentreprise ; elle les invitait à la seconder de toutes les manières; « car à La Rochelle devoit s'esteindre la malheureuse et perverse hérésie. * » Ce n'étaient pas seulement les ar- ' dents cathohques, mais encore les nouveaux convertis qui marchaient à ce siège ; le jeune roi de Navarre y accompagnait le chef de l'armée, le duc d'Anjou; car on exigeait de lui un gage, après sa conversion publique, et Henri de Béarn ne refusait aucun témoignage de son retour à la foi romaine ; son esprit et son coeur s'assouplissaient à cette dissimulation, à ces ménagements habiles, qui furent le fond de son caractère sous son règne conciliant et difficile : il avait passé par toutes les épreuves, subi toutes les conditions ; depuis il garda souvenir de sa vie de cour, de sa captivité dorée, ainsi qu'il aimait à la nommer. Rien n'était prêt quand le duc d'Anjou arriva devant La Rochelle ; les troupes étaient si peu complètes, qu'au lieu de dix mille hommes d'infanterie, il n'en avait pas six mille, et q>ie l'artillerie n'était point en état. Ces négligences de guerre tenaient aux dernières fatigues des batailles; le zèle religieux ne s'était point attiédi ; mais on faisait les sacrifices avec moins de facilité. Dans cette impuissance, le conseil était obligé de recruter des hommes de guerre au dehors, et pour cela il fallait aide d'argent. Les huguenots se défendirent avec désespoir à La Rochelle et à Sancerre; des exploits merveilleux marquèrent la résistance de ces deux villes : une croyance religieuse s'était réfugiée là pour s*ensevelir d'un linceul sous . des ruines.
Tandis que le maréchal Damville pacifiait le Languedoc, le siège de La Rochelle traînait en longueur; le roi de Navarre, le duc d' Alençon n'étaient pas dans la môme exaltation que le duc d'Anjou et M. de Nevers; on assiégeait faiblement une ville protégée par une population héroïque : les pertes étaient considérables. Le parti de la vieille foi ne retrouvait plus cette
t MBS.de Béihune. Vol. cot. 8754.
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énergie de la victoire qu'il avait autrefois saluée dans le duc d'Anjou à Montqpnlour et à Jarnac. Il y avait déjà bien des murmures parmi les camps, lorsqu'une nouvelle inattendue priva de son chef Tannée catholique.