AVÈNEMENT DE HENRI UI
Caraclère des relations an dehort. -^Donble poKtîqne.— Alliance dhi nord. — Système espagnol. — Mémoire de M. de Morvllliers pour Titnion avec l'Espagne. ^ Question de Pologne.. **-« Négociation pour le due d'Anjou. — Etat de Véiection. — Intrigues. •*- Engagements* --* Le duc d'Anjou, roi de Pologne. — Ré?eil du parti calviniste. — GobjurattOR pour le duc d'Alençon. — Prise d'armes avec les politiques. -^ Inquiétude et mort de Charles IX. — Règne de Catherine de Médicis. — Avènement de Henri III. — Organisation catholique. — Nouvelle transaction.
Deux intérêts avaient divisé jusqu'ici l'Europe depuis la prédication de Luther i le système protestant qui embrassait les puissances du nord; le système catholique et espagnol. Puisque celui-ci avait triomphé dans les dernières violences, ou allait subir Tinstinct de ses nécessités; on ne pouvait plus se rapprocher ni de l'Allemagne ni d'Elisabeth ; il fallait marcher droit à l'alliance espagnole, et c'est ce que M. de Morvilliers développait dans un mémoire qui fut soumis à la reine Catherine de Médicis.
Dans ce mémoire parfaitement logique on prouvait que l'alliance catholique ne pouvait être qu'espagnole; et cependant se jeter absolument dans les voies de l'Espagne , n'étaitrce pas compromettre les intérêts territoriaux? La France désirait la réunion des Pays-Bas; elle vpulait abaisser la puis*
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sance impériale par ragrandissement des droits et prérogatives électorales; ses relations de commerce et de subsides la rapprochaient de l'Angleterre; politiquement envisagée, l'alliance de TEspagne lui était donc antipathique. Cette situation créait mille embarras. On ménageait les électeurs allemands, car ils pouvaient alimenter les troubles en France par leurs reîlres et lansquenets. Elisabeth était portée à favoriser un débarquement en Normandie et en Bretagne; les Suisses fourniraient quelques mille hommes aux batailles. Pour é-chapper à ces difficultés, le conseil agrandit le système des pensions et des secours secrets envers les princes protestants, la plupart pauvres et sans ressources. La France s'engageait à leur payer un subside annuel. M. de Morvilliers s'en plaint ; a On ne pouvoit pas fkire ces pensions si secrètement avec eux, que ce ne soit incontinent divulgué. Le roy d'Espagne même le sçaura. » Et qu'importait? ce large système de pensions donnait un peu de répit à Catherine; assurée que les électeurs bien payés ne remueraient pas. Le landgrave de Hesse lui écrivait pour qu'elle reprit en grâce les enfants de Coligny, et qu'elle leur rendît leurs biens. La reine, sous l'influence du parti catholique répondit à M. do Schomberg : « Mon cousin le landgrave m'escrit et prie que je fasse tant envers le roy monsieur mon fils , qu'il veuille reprendre en grâce les enfans du feu admirai; je vous dirai, M. de Schomberg, que j'en ai parlé à mondict sieur et fils avec telle affection que me sera toujours recommandé ce que provient de mondict cousin ; mais le roy mondit fils le prie de considérer que les choses sont passées par les lois de son royaume et par le jugement des princes, juges des plus recommandés en probité et intégrité, duquel jugement en faict de telle conséquence il ne peut faire aucune grâce en faveur de quelque personne que ce soit, ni empescher le cours de la justice ^ » Il y avait ainsi des intérêts op-
& M88. de VjÀheH, lu-fol. vol. coté 16, fol. 101.
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posés toujours hostiles : on était Espagnol de conscience et de dévouement; mais on sentait qu'on ne pouvait Têtre pour les questions territoriales. Philippe II était à la fois Tennemi poiitiquCf et rallié intime pour les opinions : tant que ces opinions dominèrent les intérêts, Talliance fut maintenue; quand elles cédèrent, la France rompit brusquement une situation contradictoire. Elisabeth promettait de garder une exacte neuti*alité ; et toutefois elle favorisait sous main l'expédition du comte de Montgommery; de braves matelots avaient été recrutés en Angleterre, et la reine désavouait une tentative qu'elle confondait avec la piraterie; l'expédition parcourut les côtes et jeta de profondes alarmes à la cour. Le roi s'en occupait comme d'un danger; et le conseil craignait plus que jamais une rupture avec Elisabeth, qui pouvait faire une si favorable diversion, aux assiégés de La Rochelle.
Dans cette complication d'intérêts opposés, Catherine suivait avec persévérance une haute négociation, qui devait assurer un trône à son fils bien-aimé le duc d'Anjou. Je remonte à Forigine. La grande race des Jagellon venait de s'éteindre dans le dernier de ses descendants, Sigismond-Auguste : le trône de Pologne, soumis à tous les orages de l'élection, devenait ainsi vacant. M. de Yulcop, ambassadeur de France à Vienne, se hâta d'en donner avis par une dépêche du 47 juillet 1S72. Cet événement était prévu depuis près d'une année, et le parti protestant, qui dirigeait à cette époque le conseil (c'était avant la Saint-Barthélemi), cherchant à s'attirer le duc d'Anjou, voulut lui donner une couronne; on le jetait ainsi en dehors du théâtre des intrigues, et c'était là un complément au système de politique extérieure contre l'Espagne. Ce système se développait sous l'influence de Coligny, et la reinemère, ambitieuse du grand titre de mère de rois, se chargea elle-même d'engager les négociations, employant pour cet objet, comme son agent secrets un Polonais, petit nain qui avait fait les délices des fêtes de la cour, et que les dames de la reine s'étaient disputé, tant il était gejitil et d'agcéables ma-
nières. Son nom était Grasoski. Comme les nains des romans de chevalerie, il était fort disert et malin. En quittant le service de Catherine, il était retourné en Pologne, et là, dans les banquets des magnats , il aimait à narrer les belles fêtes et les joutes du palais de la reine, les prouesses de la chevalerie à la cour de France. Les Polonais, sympathiques pour toutes les nobles choses, s'étaient épris pour les princes de la famille des Valois ; et Catherine n'hésita pas à suivre avec la plus vive sollicitude les rapports du petit nain chéri des dames*.
Quand la nouvelle officielle de la mort de Sigismond- Auguste parvint à la cour de France, il fallut suivre une négociation plus sérieuse , et le parti calviniste, d'accord avec le tiers-parti de Catherine, députa Févêque de Valence dont la foi mitoyenne entre les cahinistes et le catholicisme ne pouvait blesser aucune des croyances qui divisaient la Pologne. On lui adjoignit Gilles de Noailles, également du parti modéré, etqui s'était fait déjà remarquer par une utile ambassade à Constantinople. Tout ceci se passait avant la Saint-Barthélemi , au moment du triomphe absolu du parti calviniste à la cour de France. M. de Schomberg devait seconder par ses efforts auprès des princes d'Allemagne les projets des huguenots: Comme il fallait nettement poser les conditions réciproques auxquelles la couronne serait donnée et acceptée, on convint qu'il se ferait une constitution et alliance perpétuelle entre les deux royaumes : « Pour la commodité de la navigation, on introduira mutuel trafic et commerce, et si besoin est pour la sûreté d'iceux, il s'entretiendra une armade. Seront apportés à l'entrée deux millions d'or, et puis consécutivement trois cent mille escus ; on élèvera cent gentilshommes tant ès-lettres qu'à la discipline mihtaire; l'académie et université de Cracovie sera restituée en y transportant gens doctes et savants. » La dextérité du nain Crasoski effaça tout ce que cette position nouvelle pouvait avoir d'embarrassant. Le nain vint plusieurs fois à Paris visiter Catherine de Médicis, et chaque
1 Pertcfeuille Fontanièu, 327-378.
fois il emportait dm blaucs-seings, des promesses et surtout des lettres de change au profit de ceux de$ électeurs qui se montraieut incertains; chaque fois aussi il racontait ses souvenirs des mœurs françaises , ses veilles d'amour, et disait merveilles de ce brave duc d'Anjou dont les grands coups d*épée retentissaient dans les camps. « La France, ajoutait-il, ralliée la plus simple de la Pologne, parce qu'elle étoit la plus désintéressée, seroit aussi la plus utile dans la guerre ; elle ne pouvoit convoiter le territoire et pourtant elle euverroit sa bonne chevalerie pour le défendre. » Ces motifs et les promesses secrètes du conseil de Médicis déterminèrent Télectioa du duc d'Anjou au trône de Pologne, proclamée dans la diète de Varsovie ; et Tévêque de Valence se hâta d'en donner avis 4 la reine-mère par une dépêche chiffrée. C'était sans doute uq grand honneur que cette belle couronne de Pologne; toutefois le duc d'Anjou devait-il abandonner ses droits sur le royaume de France? Le parti catholique, qui dominait le pouvoir, consentiraitril à subir Tavénement d'un successeur moins dévoué? Il faut s^ rappeler qu9 les calvinistes avaient cherché d'a^ bord à entraîner le duc d'Anjou ; ils lui avaient offert un riçl^e apanage, la main d'Elisabeth, la souveraineté des Pays-Bas; mais le prince, un moment ébranlé, s'était rallié d'une ma^ nière cruelle à l'opinion catholique par les journées de la Saint-Bartbélemi. Les calvinistes entourèrent dès lors le duc d'Alençon, son frère; Charles IX n'avait pas d'enfant mâle; toujours faible et maladif, sans espoir d^ postérité, n'était-i) pas naturel que le duc d'Anjou, héritier présomptif de la cou-» ronne, laissât difficilement un trône où le portait tout un parti triomphant et en majorité? Ensuite, il fallait abandonner cette cour si douce, st plaisante de France, pour subir un climat sauvage avec des hommes d'austérité et de vie nomade; et par-dessus tout se soumettre à un sénat de nobles vaniteux , dominant le prince de leur volonté sévère. Le duc d'Anjou quitta le siège de La Rochelle pour consulter sa mère et les chefs du parti catholique ; on convint de poser un principe :
o'6St que racG^rtation du trône de Pologne ne pouvait priver le duc d* Anjou d'auoun de ses droits de prince et d'héritier de la couronne de France. Cette déclaration, émanée de Charles IX, portait qu'après sa mort, son légitime successeur était le roi de Pologne, au cas où il ne laisserait point d'enfants mâles. Bans cet acte, Charles ÎK reconnaissait « non seulement pour son héritier Henry d'Anjou, quoique ahsent de France, mais encore les fils qu'il pourroit avoir et quj naîtroient en Pologne ; ceux-ci seroient déclarés François et auroient plein droit à la succession. » Toutes les précautions ainsi prises, le duc d^Anjou attendit devant La Rochelle Tarrivée des non^ces de la diète polonaise qui venaient soienoeliement lui offrir la couronne; on leur ât grandes pompes et fèt£S. Enfin, les conditions étant acceptées et le duc d'Anjou proclamé roi de Pologne, le peuple et la cour saluèrent le vainqueur des huguenots comme un nouveau monarque élevé sur le pavois.
La ville de Paris se distingua entre toutes les autres cités pour fêter Monsieur : les confréries catholiques, les bons bourgeois s'enorgueillissaient des honneurs qu'ils recevaient dans le prince proclamé aux halles comme le pourfendeur des hérétiques et le bras droit de la religion. « Aux Tuileries, il y eut un banquet orné avec magnificences et appareils de grands fn^is, de rochers, théâtres, salles et toutes sortes de passe-'temps ddscrits en vers latins et imprimés, à l'entrée desquels la royne^ mère et ses deux (ils sont despdnts comme s'ensuit : la royne^ Bière a un morion en teste, un bouclier en la main gauche, dans lequel est la Gorgone et une hallebarde en la dextre, ap** pelée par conséquent Pallas GalUea. Sur sa teste sont escrits certains vers latins en sa louange. Le roy est appelé Jupiter Sêrvator^ estant soustenu d'un aigle et foulant aux pieds un dragon et un homme. Sur sa teste pendent plusieurs trophées et des chapeaux de chesne. En mains, il tient le sceptre et la balance, et sous les pieds sont escrits des beaux vers latins en sa louange. Le duc d'Anjou est appelé ApoUo GalUcus et despeint de iflcsme avec la lyre, le carquois et les flescbes. »
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Tout ceci iiiisait allusion à la guerre dans laquelle on était engagé. Le parti calviniste n'avait point déposé les armes; partout même quelques heureux changements s'étaient opérés en sa faveur. Les efforts des catholiques devant La Rochelle avaient été vains; Tattaque, poussée avec mollesse, avait provoqué une défense prodigieuse. Le duc d'Anjou n'avait point retrouvé sa jeune ardeur de la victoire; il s'était vaillamment comporté, car il avait reçu deux coups d'arquebusade en allant reconnaître l'ouvrage d'une sape; l'un l'avait atteint à la main, l'autre au col ; grâce à Dieu il n'avait eu que la peau un peu froissée ; mais il ne déployait plus cette activité de capitaine si remarquée aux champs de guerre. Catherine relevant son courage fatigué, lui écrivait cette belle exhortation : «c Mon fils, j*ai reçu vos lettres et l'espérance que avez que bientost vous manderez de bonnes nouvelles ; Dieu le veuille par sa grâce ; je vous ai trop montré que je vous aime mieux où pouvez acquérir réputation et grandeur que de vous voir près de moy, encore que ce me soit un grand contentement; mais je ne suis pas de ces mères qui n'aiment leurs enÊints que pour eux, car je vous aime pour vous voir et désirer les premiers en grandeurs et honneurs et réputation. Vous devez louer Dieu, si prenez cette ville, de vous avoir faict la grâce d'estre le restaurateur et conservateur du royaume, et que en l'âge de vingt-un ans en avez plus faict que grand capitaine qui ait esté, et cela vient de Dieu, et de luy aussi faut que recognoissiez et à lui seul attribuiez toutes vos victoires. Ne me mettez plus en vos lettres que « n'aurez jamais de plus « affectionné serviteur, » car je veux que me soyez affectionné fils, et comme tel me recognoissiez pour la plus affectionnée mère que ait jamais eu enfant; et ne m'escrivez plus ce mot de serviteur, de ce que vous m 'est es *. »
Cette admirable lettre redoublait le zèle du duc d'Anjou, et néanmoins le siège traînait en longueur ; la fleur de la chevalerie catholique succombait sous les coups d'arquebuses et
^ Mss. Béthune. Vol. cot. 8702, fol. 92.
de couleuvrines ; et ce n'était pas seulement à La Rochelle que les calvinistes organisaient leurs grands moyens de résistance ; les réformés de la Guyenne, du Vivarais, du Dauphiné se montraient non moins décidés à défendre leur liberté et leur foyer religieux. Le maréchal Damville poussait lentement la guerre dans le Languedoc; le conseil du roi semblait mettre la plus haute importance à s'attirer tout à fait Damville et la maison de Montmorency dont il était l'expression. A chaque événement de quelque consistance, on en donnait avis au maréchal qui menait la guerre avec mollesse, et prenait prétexte du défaut d'argent et de munitions. Le duc d'Anjou , le chef catholique, allait s'éloigner de la France pour monter sur le trône de Pologne; les envoyés de la diète, que la ville de Paris fêtait encore, avaient demandé au roi de France quelques concessions pour les sujets de la religion réformée. Sans consentir toutes les conditions imposées par les sénateurs polonais, ne pouvait-on pas accéder à quelques-unes de leurs plaintes? Le conseil ouvrit une négociation avec les Rochelais, abîmés sous les fatigues d'un long siège. Le maréchal Damville, qui s'était également rapproché des calvinistes de la Langue d'Oc, avait porté les mêmes doléances. Toutes ces causes amenèrent un édit sur Tétat de la religion réformée, nouveau point de repos à travers les crises de guerre civile. « La mémoire des choses passées depuis le 24 aoust 1572 à l'occasion des troubles et esmotions demeurera esteinte et assoupie. Et pour donner occasion à nos subjects des villes de La Rochelle, Montauban et Nismes de rester et demeurer eu repos, leur avons permis l'exercice libre de la religion prétendue réformée dans lesdictes villes, pour icelui faire faire en leurs maisons et lieux à eux appartenant. Tous ceux de ladicte religion des autres endroits du royaume pourroient aller, venir et vivre en toute liberté de conscience, faire les baptesmes et mariages, sacrements en leur manière, sans plus grande assemblée que dix seulement, fors et excepté deux lieues à l'entour do la prevosté et vi-
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comté de Paris. Tous les subjects de ladicte religion pourraient vendre, aliéner leurs biens et se retirer où bon leur sembla roit, soit dedans ou dehors le royaume,»
Le parti politique avait présidé à toutes ces transactions,* Vesprit modéré du maréchal Damville s'était montré dans les résolutions du conseil. Aussi Timportance de qe parti était grandie ; il songea dès lors à préparer son gouvernement, La première impression de terreur produite par la Saint-Barthélemi commençait à s'effacer i on ne redoutait plus le ipouvement sanglant des halles ; il y avait à la cour de nobles races qui murmuraient de la faveur de la maison de Guise ; d'autres avaient subi la religion catholique comme une triste condition de leur défaite, et ne demandaient qu'un prétexte pour courir vers la gentilhommerje provinciale et lui servir de chefs. Henri, roi de Navarre, le jeune prince (Je Condé, conduisaient les mécontents de la cour, faction active, vigilante, qui s'était mise en rapport avec le maréchal Pamville. Les parlementaires, qui aimaient tant à rapprocher leurs temps des souvenirs de l'antiquité, comparaient le Navarrais reniant sa foi, marmotant ses patenôtres, s'abîmant sous les plaisirs,. au milieu des femmes couronnées de fleurs, trempées de$ parfums d'Italie, à Brutus cachant sous l'idiotisme les grands projets de délivrance. On se disputait pour une niaîtresse comme naguère on courait aux champs de guerre , auit duels acharnés. Le sang était chose de coutume ; on s'en tirait avec sa dague pour écrire à sa dame. Tout était frénésie? on allait à l'adultère, sûr de trouver la mort dans la tourelle où le mari jaloux attendait la victime d'amour pour la sacrifier; les massacres répétés, les batailles implacables, avaient amené comme une soite de mépris de la vie ; on se jouait avec les images de la mort que les peintres semaient partout; les nobles dames en portaient à. leurs chapelets à gros grains , dans des processions lugubres, où les ciis de pénitence se faisaient entendre ; le gentilliomme vindicatif guettait son rival, au coin de la rue
Barbette ou de Saint-Jacque6-4e-la-Bgttçli§n§ . lieux Qtecmit
]pDWr le da^er en sortant de chez Cosme Ruggieri , Taslrologue.
Une lettre de Henri de Navarre nous peint assez vivement cette bizarre situation de la noblesse; elle est adressée à M. de Miossens, gouverneur en ses pays de Béarn : <t La cour est plus étrange que Tayez jamais vue ; nous sommes presque toujours prêts à nous couper la gorge les uns aux autres ; noils portons dagues, et bien souvent la cuirassine soils la cape. Le roy est aussi bien menacé que moy ; il m'aime beaucoup plus que jamais. M. de Guise et M. du Maine ne bougent d'avec moy. Laverdin votre frère et Saint-Colombe sont les chefs de mon conseil ; vous ne vistes jamais comme je suis fort en cette cour d*amis. Je brave tout le monde. La ligue que savez, me veut mal à mort, et ont faict défendre, pour la troisiesme fois, à ma maistresse (M"* de Sauve) de parler à moy; ils la tiennent de si court qu'elle n*oâeroit me regarder. Je n*attends que l'heure de donner une petite bataille, car ils disent qu'ils me tueront, et je veux gagner les devants. *»
Dans ces circonstatices, le duo d'Anjou quitta la cour pour se tendre danô son nouveau royaume. Ce ne furent que pompes et fêles durant le royal voyage à travers la France: comédie, mascarades, banquets somptueux. Catherine restait souvent plusieurs heures en conférence avec le nouveau roi de Pologne; et les politiques assuraient qu'il y était question de Ift possibilité d'un prochain aténwueftt à la couronne de France, car la santé de Charles IX était faible ; il se livrait à mille excès de jeunesse et de folie. Toute la matinée il faisait retentir Tair des sons bruyants d'un cor d'argent qu'il portait pendu à son col, à te point queses poumons en étaient fatigués. Dans une grande (ïhosse où il s'était écarté de sa troupe, le roi se blessa d*un épieu, tant il était acharné contre un sanglier. Ces fktigues imprudentes développèrent la petite vérole, de sorte qu^il que son état inspirait quelque crainte. Il n'arrivait pas Un accident, un événement de quelque importance pendant ce voyage, dont
. * M», (le Bélhune. Vol. cot. i\<* 8915.
Charles IX ne s'empressât de donner avis à sa bonne ville de Paris ; car la cour, toute catholique , était en parfait rapport d'opinion et de sentiments avec les bourgeois et manants du corps municipal, qui à cette époque accablaient de dons Notre-Dame de Lorette. Le registre de ces présents subsiste encore. Que dirai-je de toutes les belles choses qui furent envoyées par les églises et les bourgeois? a donna M. de Guerly une petite vierge d'argent ; les marguilliers , de la part de monseigneur Sainct-Jacques-de-la-Boucherie , la somme de six vingt-deux écus et quatre deniers comptant; les marguilliers de Sainct-Hilaire , deux vingt escus ; un particulier, id, ; M. de Vimont, une petite escuelle d'argent; l'église Sainctr Severin donna forte somme comptant et un diamant petit, façon de lozange. » S'agissait-il d'entretenir les bonnes armées catholiques , on pouvait faire emprunt sur les riches pour monseigneur le roi. «M. Aubry et sa mère payèrent la somme de quatre cents livres prêtée à sa majesté pour subvenir à ses affaires; Jacques Lepeltier, marchand bourgeois, la somme de trois cents liv. ; M. Canage, advocat en la cour de paxlement, six cents liv. ; la veuve de défunt Henry Ladvocat , cent liv. ; M. Nicolas Parent, marchand drapier , bourgeois de Paris, deux cents liv.; » et tout cela parce que le roi servait la bonne cause cathqlique.
Le i" novembre 1573, lettres du roi à la ville de Paris , lui annonçant « que sur son chemin à Nancy , pour convoyer , le roy de Pologne, il étoit tombé malade de la petite vérole, mais légèrement ; ses subjects n'en dévoient estre en peine. » Cet affaiblissement de la santé de Charles IX ne tenait point à une préoccupation morale ; ce n'était pas du sang qui sortait par ses pores ; tous ces beaux récits des mémoires huguenots sont démentis par les pièces et chartes de sa correspondance folle et dissipée jusqu'à la crise de petite vérole qui mit ses jours en danger. Catherine voyait avec douleur s'en aller cette vie si jeune, et dans ses derniers embrassements au duc d'Anjou, elle sembla prévoir un triste et prochain avé-
nement : « Allez, mon fils, vous n'y sere? longtemps. » Pendant ce royal voyage, le rapprochement du parti huguenot et des politiques s'était accomph. On avait entouré le duc d'Alençon des mêmes prestiges et des promesses qui avaient séduit le duc d'Anjou lors de la paix de 1570 : la souveraineté des Pays-Bas, le gouvernement de la Guyenne avec Fespérance de la main d'Elisabeth et de la couronne d'Angleterre. François d'Alençon visait àlalieutenance-générale du royaume; héritier du nom et des armes de son frère, roi de Pologne, il appelait aussi le titre de guerre qui le plaçait à la tête du mouvement armé ; et comme ce titre lui avait été refusé par Charles IX, il avait cherché à le conquérir dans la ligue des huguenots et des politiques dont il se proclamerait le chef. Cette ligue comptait plusieurs sommités : Henri , roi de Navarre , le prince de Condé, héritier de ce roi des fidèles, que les calvinistes entouraient encore de leur affection. Les maréchaux de Montmorency, Cossé, Damville qui gouvernait toujours le Languedoc, agissaient de concert avec la fraction mécontente de la cour. La modération s'armait; c'est chose rare dans l'histoire des opinions; mais ce phénomène se produit lorsque les politiques menacés trouvent un parti qui consent à les seconder. Le plan était vaste. Comme condition fondamentale on privait le roi de Pologne de la couronne de France pour la, placer sur le front du duc d'Alençon ; on tenait pour non advenu l'acte de Charles IX qui, maintenant les droits de son puîné, l'appelait au trône; on accordait liberté religieuse; et pour se rattacher la classe des bourgeois, on convoquait les vieux états-généraux. C'était principalement contre la reine Catherine de Médicis que cette conjuration était conçue, car on lui enlevait l'administration des affaires '.
Le jeune roi de Navarre et le prince de Condé, complètement associés aux projets des politiques, étaient dans une très fausse position à la cour ; plusieurs fois Henri de Béarn avait demandé à retourner dans ses bonnes terres pour mettre ordre
* Procès mss. de La Môle et Coconnas, coUect. Fontanieu, 327, 329. I. 3G
â son gouvernement qui de toute part s'en allait; on se gardait bien de lui donner telle licence : Henri cherchait à s'oublier lui-même dans les folles mascarades, les tendres Intrigues où M"** de Sauve dominait tout de ses charmes. Le pauvre roi de Navarre n'était pas plus heureux en amour que dans son gouvernement, et les dits de cour et du peuple le dénommaient : <( Roy des cornus ; » madame Marguerite le trompait , voire môme ses maîtresses. La race des hourbons était en de point peu favorisée, car le beau roi de Pologne portait à son coti le portrait de la princesse de Condé, gage de sa tendresse.
Au retour de Charles IX et de Catherine de Médicls, tout était organisé par les politiques et les chefs des huguenots pour mettre leur projet promptement à exécution ; on devait choisir les folles des jours gras, favoriser l'évasion de Henri de Navarre et du prince de Condé qui iraient soulever la gentilhommerie provinciale ; le parti politique, sous les ordres des trois maréchaux Cosâé, Montmoréney , Damville, qui s'en faisaient les représentants militaires, se réunissait pour proclamer le duc d*Aletiçon héritier présomptif de la couronne ; les lettres de convocation pour les états-généraux étaient toutes prêtes. La cour s'était retirée à Saint-Germain; le îoi Charles IX se trouvait parfaitement gardé par les Suisses , les gentilshommes de sa maison, hallebardiers et arquebusiers; mais Un coup de main de là chevalerie provinciale devenait facile , parce que la population du château était peu nombreuse, et que la conjuration s'étendait même parmi les gardes *. L'état de Charles IX empirait; les fatigues du voyage, les suites de la petite vérole avaient menacé sa faible constitution ; les souffrances l'avaient rendu sombre, colère, vindicatif; il ne pouvait snpporter la moindre contradiction. Pour cacher leufs desseins, les huguenots et les politiques faisaient courir mille bruits : n'allait-on pas renouveler les massacres des vêpres siciliennes et de la Saint-Barthélemi? D'ailleurs, on supportait avec impatience le dernier édit de pacification. Il y avait eu entreprise
1 De l'entreprise advenue à Saint»Germain-en-Laye. Paris, 1674,
secrète sur plusieurs villes du Languedoc et sur La Rochelle ; la cour ne voulait déjà plus des conditions concédées aux huguenots, Catherine de Médicis, pleine de craintes, exerçait une surveillance attentive : « La royne-nière donna à en* tendre que le sieur duc son fils avoit des gens cachés dans sa chambre et garde-robe pour exécuter quelque mauvoia dessein dont elle lui avoit jeté le chat aux jambes k Boissons. »
Les personnages actifs et en nom dans la conjuration contre Catherine de Médicis et le roi de Pologne étaient Joseph de Boniface, sieur de La Môle, gentilhomme provençal, et 1q comte de Coconnas, d'origine piémontaise; Tun et l'autre bons catholiques, mais liés aux politiques par leurs souvenirs et leufô affections. La pensée delà conjuration d'Amboise serepro^ duisait à toutes les entreprises des huguenots. Dans ces temps d'affection monarchique, enlever le roi paraissait le seul moyeu d'arriver au pouvoir : <^ On fut adverti que deux à trois cents chevaux estoient à douze ou quinze lieues de là, gens assemblés en armes pour venir tuer le roy, sa mère et son conseil. Pour rendre cela plus croyable, tous (hormis le roi qui fut persuadé par aucuns de ne bouger) deslogèrent à grande haste de Sainct-Germain, depuis les neuf heures du soir jusqu'à la minuict vers Paris ; les uns par les bacs et les autres par le costé de Sainct-Gloud ; les uns à cheval, la pluspartà pieds, quelle qualité et grandeur qu'il y eust en leur personne; et plusieurs rencontrés les uns sans bottes, les autres sans chausses et les autres sans souliers.» Ce retouràParis était une mesure catholique parce qu'on se livrait à une immense population, fidèle aux vieilles lois de l'église et prête à défendre le conseil dominé par les Guise. La reine-mère ne descendit même pas aux Tuileries ; elle vint habiter la maison du maréchal de Retz, sise au faubourg Saint-Honoré, pour de là se prémunir contre toute entreprise. Charles IX, durant son voyage, s'était plaint, au milieu de ses souffi-ances, de ce règne toujours si profondément agité, il s'était écrié : « Me laissera-t-on à la fin mourir tranquille ? » Les suites de la petite-vérole avaient aggravé uq ulcère aux pou-
mons. Les médecins en désespéraient. La conjuration était éventée, et par conséquent on ne devait plus la redouter. La reine-mère fit venir en sa présence le duc d'Alençon et le roi de Navarre : a Qu'avez-vous tramé, mon fils François? s'écriat-elle ; et voulez-vous haster de désavouer tout ce qui a esté faict. » Et François d'Alençon, tout tremblant, récita la charte suivante : « Nous fils et frère de roy, pair de France, ayant entendu qu'aucuns imposteurs ont malheureusement et meschamment dict et semé de faux bruits contre nous, nous avons supplié très humblement sadicte majesté pour faire cognoislre nostre droite intention, nous permettre faire cet escrit signé de nostre main ; par lequel nous certifions à un chascun que c'est chose du tout fausse et controuvée et à laquelle nous n'avons jamais pensé. » Vint après le tour de Henri de Navarre, et avant de sceller sa charte de désaveu, le pauvre chef de la gentilhommerie béarnaise, pour apitoyer la reine-mère, crut devoir raconter sa vie d'enfant*.
« Je vous dirai, madame, que le roy mon père et la royne ma mère m'amenèrent en Taage de sept ans en votre cour afin de me rendre aussi affectionné à vous bien et loyalement servir comme le roy mon père. Ensuite on parla de mon mariage avec la sœur du roi ; duquel j'eus un grand contentement ; la preuve en est que ma mère étant morte, j'aurois eu bonne excuse pour retourner en mes pays ; toutefois je m'acheminai avec la meilleure troupe de mes amis et serviteurs que j'avois pu assembler, et ne fus content que ne fusse près de vos majestés. Après mes nopces, advint la Sainct-Barthélemi où furent massacrés ceux qui m'avoient accompagné, dont la pluspart n'avoient bougé de leurs maisons durant les troubles ; ce desplaisir me fut tel que j'eusse voulu les racheter de ma propre vie, mesme les voyant mourir au chevet de mon lit. Dès lors je demeurai seul, desnué d'amis et de fiance. » Et en contant ainsi sa vie de malheur, Henri de Navarre sanglotait, cherchant à attendrir le conseil. Le projet n'avait pas réussi,
1 M&s. Béthune. Vol. cot. 8926, foL 90.
on demandait grâce. Le prince de Condé, plus heureux, s*élait sauvô de la cour, et travereant en toute hâte les provinces, il se réfugia en Allemagne ; il y sollicitait des secours pour la ' cause huguenote. La Môle et Coconnas furent livrés à la question, et rien de plus touchant que la déposition de La Môle au milieu de ces tortures épouvantables que les parlements appliquaient avec une si impitoyable sévérité. « A esté pris par les questionnaires qui Font faici despouiller. Faictes , <lit-il , ' ce qu'il vous plaira, adjoustant qu'il a eu plusieurs coups • d'arquebusade au service du roy. Admonesté de purger son âme, dict que si la royne veut lui sauver la vie qu'il luy fera un très bon service et fera ce qu'il lui plaira. En le dépouillant luy a esté trouvé un agnus Dei pendu au col. Pauvre La Môle, s'est escrié : N'y a-t-il point moyen d'avoir grâce? Je ne demande autre chose que d'estrc enfermé en un couvent pour prier Dieu le reste de ma vie. Interrogé s'il y avoit des intelligences au chasteau, dict que non, et supplie Dieu qu'il damne son âme s'il en sçait aucune. Rc-monstre qu'il avoit des images de cire en sa maison qui avoient deux trous à la teste, a dict : Ah Dieu! si j'ai faict image de' cire pour le roy, je veux' mourir ! Il s'escrioit : Messieurs,' je ne sçais autre chose, sur la damnation de mon âme. Je ne' sçais autre chose, par le Dieu vivant et sur ma damnation î vrai Dieu éternel! mon Dieu! je ne sçais autre chose.» » Le grand procès que la reine suivit en cette circonstance fut dirigé tout autant contre leparti politique que contre les huguenots. Ce' tiers-parti devenait alors menaçant parce qu'il se liait au mou-vement provincial et qu'il avait pris un chef, le duc d'Alençon;comme il contrariait les projets de Catherine de Médicis, elle saisit ce prétexte pour les accomplir et les faire sanctionner. Toute conspiration échouée fait largement marcher le pouvoir contre lequel elle est dirigée. C'est pour lui un élémentde succès.
Les mesures violentes prises contre le tiers-parti ne s'éten-»
* Mes. Dupuy. Vol. 590.
iU LA REFORME
daient pas au-delà d'une cour effirayée. Plusieurs gouverneurs de province avaient secrètement adhéré aux intentions du maréchal Damville, et partout les huguenots restaient en armes. Charles IX , ce jeune et malheureux roi , toujours sous Taile de sa mère, était effrayé de ce spectacle d'une guerre nouvelle ; il éciivait à chaque instant aux gouverneurs des provinces afin de calmer ces séditions menaçantes; il les priait « de se comporter paisiblement avec ceux de la reUgion. n Gomme Tar restation des maréchaux Montmorency et Gossé avait fait une impression profonde, le con** seil voulut en justifier la nécessité et le roi écrivit encore aux gouverneurs de province : « ayant trouvé par le procès faict à La Môle, comte de Goconnas et leurs complices, que les mareschaux de Montmorency et de Gossé estoient les principaux auteurs des conspirations faictes contre ma propre per* sonne et mon estât, ]*ai esté contraint de me saisir de leur personne et iceux faire mener en la Bastille à Paris. Dont je vous ai bien voulu advertir. »
Pouvait-on éviter une prise d'armes générale? Le roi avait des retours à la vie, mais presque aussitôt il retombait dans un malaise précurseur de la mort. Tout était en désordre. Le parti du duc d'Alençon ne s'était pas éteint par le supplice de La Môle et de Goconnas ; la reine-mère avait frappé fort dans cette triste procédure, mais tous les ressentiments n'étaient pas étouffés. On avait à la cour les principaux otages : le duc d'Alençon , le roi de Navarre ; les maréchaux de Gossé et de Montmorency étaient captifs à la Bastille. Damville seul était à la tête d'une puissante armée dans la Languedoc. Pour assurer la transition du règne sans secousse, Catherine de Médicis avait besoin du grand pou* voir qu'elle préparait en silence ; elle s'était jusqu'ici soutenue en publiant partout que la santé du roi était meilleure» Mais cette vie s'en allant sans espérance, elle pensa qu'il fallait enfin l'annoncer aux sujets et assurer les voies h son pouvoir. Dans de nouvelles chartes scellées d'une main treji^-
blante, Charles IX disait : « Considérant qu'il est très nécessaire de pourvoir aux affaires, grandeur et conservation de cette couronne, n'y pouvant vaquer pour raison de Tindisposition de maladie, nous ne saurions faire élection de personne sur laquelle nous nous puissions plus reposer que sur la royne, notre très honorée dame et mère ; lui donnons plein pouvoir, puissance et auclorité d'ordonner et commander aux princes tant de notre sang qu'autres, nos cours de parlements, marescbaux de France, tout ce qu'elle verra et oognoistra estre bon et utile et nécessaire à la conservation de cet estât ^ i» Charles IX renouvelait la déclaration en faveur de son frère, roi de Pologne, pour la succession au trône de France, Maîtresse de cette volonté dans une existence éteinte, Catherine , avec sa force de caractère , fit venir auprès d'elle le duc d'Alençon et le roi de Navarre; rappelant leur toute récente conjuration, elle les menaça d'une procé* dure en parlement; puis, reprenant son ton de douceur» elle exigea d'eux le serment solennel de leur bonne volonté et affection envers sa majesté le roi, promettant de s'opposer de tout leur pouvoir à ceux qui lui seraient rebelles. La première charte du roi mourant ne lui paraissant pas sufQsanté, Catherine s'entendit avec le chancelier de Biragues pour se faire officiellement accorder le litre de régente. « Le roy se voyant par là comme condamné à mort, fit venir les secrétaires des commandements et les capitaines de ses gardes , et leur dit : Faictes tout ce que la royne ma ^ère vous commandera, et lu| obéissez comme à moi-mesme. Et peu avant sa mort la pria de poursuivre jusques au bout ceux qu'il appelait perturbateurs du repos public; et de grande véhémence lui dict par deux fois : Madame , je vous en prie bien affectueusement. »
Les pamphlets huguenots rappelèrent des circonstance^ odieuses sur la fin de Charles IX : ils parlèrent des remords
t flegist. du parlement. Yol. 2. G. fol. 131.
d'un grand crime ; ils dirent que son sang sortait de sa bouche furieuse et de ses membres agit(''s. La nourrice calviniste du jeune roi, présente à sa mort, rapporte qu'au milieu de douleurs aiguës et en larmoyant, il s'écriait : « Ah ! ma nourrice, ma raie, ma nourrice, que de sang et que de meurtres! Ah ! que j'ai suivi un méchant conseil ! 0 mon Dieu! pardonne-lesmoi, et me fais miséricorde, s'il te plaist ; je ne sais où j'en suis, tant ils me rendent perplexe et agité; que deviendra tout ceci? que ferai-je? Je suis perdu, je le vois bien. » Les calvinistes s'acharnèrent sur ce cadavre de roi, parce qu'en effet c'était sous son règne qu'avait éclaté la plus sanglante des réactions populaires. Les catholiques, au contraire, le placèrent haut. En temps de partis il n'y a, pour certains noms, qu'un Panthéon de gloire ou les Gémonies. J'ai peint le caractère de Charles IX; il ne fut point ciniel par nature : esprit maladif, tourmenté par les tempêtes, il subit l'énergie d'une des puissantes opinions qui dominaient la société. Vivant au milieu des guerres civiles, il chercha d'abord à conciher les partis sous la haute influence de sa mère, et quand il ne le put, parce que leur coexistance était impossible, il voulut les dompter l'un par l'autre. Il ne fut point le maître, et jamais roi n'eut une volonté moins libre et moins spontanée. Dès son enfance,les huguenots dominent ses conseils; ensuite il passe successivement au tiere-parti, aux catholiques, revient aux huguenots, dont la Saint-Barthélemi le débarrasse. Quand l'une des grandes factions avait la victoire, elle courait s'emparer de son nom, car le scel royal était alors un prestige invincible. En examinant même ce jeune prince, adulé par les calvinistes à son origine, puis traîné dans la boue par leurs pamphlets ;' quand on le voit victime de ses inquiétudes, de ses tourmentes de guerres civiles, périr à l'œuvre à vingt-quatre ans, on sent je ne sais quelle pitié douloureuse pour tant d'infortunes. Les regrets du parti catholique furent vifs. En pleine chaire et dans son oraison funèbre, raessire Sorbin s'écriait: « François! quel heureux règne et prospère vous aviez moyen de vous
promettre, si les jours d'un si sage roy n'eussent este abrégés! mais nostre misérable raison ne méritoit pas l'honneur* d'un tel roy : ainsi furent retirés Josias et Ezéchias du milieu des maux de leur temps! Et qui, bon Dieu, ne regretteroit la beauté d'une tendrelette fleur, qui n'est si tost espanouie qu'une tempeste, ou letranchantd'un soc ne renverse et fasse périr du tout? Et qui par mesme moyen pourroit avoir le cœur si ferme, ou plus tost obstiné, qui voyant la jeunesse de nostre bon prince si tost renversée et fanée, que la beauté et Heur de son aage commençoit à fleurir et se rendre odoriférante devant toutes les nations du monde, ne la regretteroit? 0 mort, combien amère est ta mémoire ! » On fit aussi de nombreuses épitaphes et de touchantes élégies. « Ce bon roy estoit mort avant le temps , par trop d'amour qu'il portoit à la ' France, ainsi qu'on voit un tendre père mourir d'ennuy pour ses enfans ; sa grâce gentille abattroit les cruelles rages et feroit rougir Fennemi le plus effronté. Et en ses obsèques et enterrement cheminoient en teste cinq cents pauvres vestus de deuil, portant chascun une torche de quatre livres de cire jaune, avec armoiries doubles; puis six pages vestus de velours noir avec le chaperon de drap, montés sur six grands coursiers couverts et housses de velours noir traisnant jusqu'à terre avec une grande croix de satin blanc; les vingt-quatre archers du corps vestus par dessus leurs hocquetons d'orfèvrerie, de robes à chevaucher de drap noir; les estats de la ville estoient venus processionnellement au-devant du corps, avec quelques présidens de la cour et grande partie des conseillers vestus en deuil. Le samedi dixième de juillet, le corps fut porté en l'église Sainct-Antoine, laquelle estoit garnie d'autant de luminaires qu'elle en pouvoit porter; après quoi' commença Toraison funèbre qui dura environ une heure, et après la dernière messe dicte, le corps fut mené en la fosse, et chascun se desparlit pour disner. »
Les huguenots n'épargnèrent pas cette jeune et triste mémoire : ils comparèrent Charles ÏX aux Césare persécuteurs,'
à Tibère, à Néron, et comme une étoile éclatante avait brillé au ciel en cette année, ils rappelèrent qu'alors qu'Hérode massacra les saints innocents un astre lumineux était aussi apparu aux mages; rapprochements des saintes Ecritures, aux^ quels se complaisaient les ministres et les écrivains de Fécole genevoise.
Charles IX expirait, et Catherine de Médicis, la tête toute remplie de son pouvoir, préparait la régence, cherchait surtout à éviter, par des mesures promptes et complètes, le renouvellement des tristes guerres religieuses, Le lendemain de la mort du roi, Catherine écrivait h tous les gouverneurs de province : « Mon cousin, vous avez ci-devant pu entendre la maladie du feu roy, monsieur mon fils, lequel cognoissant enfin que Dieu vouloit l'appeler à. soy, a ordonné quant 4 l'administration des affaires de ce royaume, de m'en remettre la charge, attendant le retour du roy de Pologne, monsieur mon fils. Vous nous aiderez de la force que vous avez en main contre tous ceux qui s'oublieroient à ce point de décliner l'obéissance à laquelle ils sont tenus. »
A quelques-uns plus intimement dans sa confiance, Cathe-^ rine écrivait des détails douloureux sur le trépas de son fils : <x La maladie du feu roy, monsieur mon fils , a esté une grosse fièvre continue, causée d'une inflammation de poulmons que l'on estime luy estre procédée des violents exercices qu'il a faicts. Et, ayant esté ouvert après sa mort, Ton a trouvé toutes les autres parties de son corps aussi saines et entières qui se puisse voir en hommo bien composé. » Elle adressait des lettres de conciliation au prince de Condé afin d'obtenir de lui une amiable adhésion à son pouvoir ; et comme le roi de Navarre et le duc d'Alençon étaient les princes autour desquels se réunissaient les deux partis calvinistes et politiques, la reine leur imposait l'obligation d'écrire des lettres aux gouverneurs, afin d'imprimer une plus forte impulsion à son autorité de régente. « Mon cousin, écrivait Henri, je ne §çaurQig| fisse» vou^ exprimer l'extresme
regret que je porte de la mort du roy monseigneur. Je vous prie bien fort de donner tel ordre au dedans de vostre gouvernement, que toutes choses y passent au repos et tranquillité qu'il est requis; estant asseuré que ladicte royne pour la prudence et longue expérience de ceste couronne, sçaura disposer toutes choses au bien et repos public. »
Les premiers actes de la régence révélaient Tesprit du gouvernement de Catherine ; elle s'était hâtée de députer auprès de son flls en Pologne trois de ses plus intimes confidents pour lui exposer rélat réel de la France, et le presser de s'acheminer vers son trône, car si son absence était longue, elle ne répondait pas que le duc d'Alençon ne tentât quelque entreprise ; elle demandait en même temps la confirmation de son titre de régente qu'elle avait obtenu de Charles IX avant sa mort. Des lettres datées de Cracovie remplirent les intentions de Catherine, en recoilnaissant sort grand pouvoir : « Notre sieur et frère dernier décédé (que Dieu absolve), a confié la régence à la royne, nosire honorée dame et mère, il ne pouvoit ftiire eslection de pérâonnô, qui avec plus de Éète ôt dévotion embrassast ce qui touchoit le bien et conservation de nostre royaume. » MM. de Chiverny et Matcet appottèretit également d'autres lettres par lesquelles Henri ÏB exhortait la ville de Paris à rester dans le devoir de fidélité *» En vertu de son pouvoir absolu, la reine-mère Cherchait à mettre quelque ordre au milieu de Tagîtation des partis. Sa première ordonnance est relative à la police des gens de guerre qui commettaient grandes pilleries, violences et opt)ressionâ même aux environs de la ville de Paris; Catherine défendait « à tous capitaines , lieutenants et autres, ayftnt charge desdicts gens de guerre , tant de cheval que de pied , de ne les loger, eux et leurs compagnies, dix lieues â la ronde de ladicte ville de Paris, et tous ceux qui y estoient, dévoient desloger dedans vingt-quatre heures, permettant pour l'exécution d'icelle d'assembler le peupleàson de tocsin, pour courir
• 1 Regist. de rhôlel-de-ville. Mas. Colbert. Vol. 252,
SUS et tailler en pièces les gens de guerre qui y conlreviendroienl. » Ces lettres étaient adressées au prévôt de Paris ou à son lieutenant, atin qu'ils eussent à les faire étroitement garder ; puis, à tous les gouverneurs, pour empêcher les prises . d'armes dans les provinces, s'il était possible ; et aux lieutenants criminels et de robe courte pour les faire observer de . point en point, chacun en son regard. D'autres ordonnances restent encore de cette régence de Catherine de Médicis; Tune .confirmait les beaux privilèges des marchands de vins, tavemiei*s et cabaretiers de Paris ; une autre défendait de transporter l'or et l'argent hors du royaume; une suivante était . relative au mode d'un impôt de deux millions à lever sur le . clergé de France; une déclaration du ^ août, enjoint à toute personne d'ouvrir leurs caves une fois Tan aux fermiers de l'impôt de cinq sols par chaque muid de vin.
C'étaient là des actes de simple administration ; la politique allait plus loin. Sur les premiers avis des préparatifs qu'on .faisait en Angleterre pour envahir la Normandie, Catherine écrivit à M. de Matignon : « 3e me doute fort que toutes ces manœuvres sont pour une entreprise sur les villes et places du roy, monsieur mon tils, et pour secourir ceux qui ont pris les armes en Normandie. » Après des efforts glorieux, mais impuissants , Montgommery avait signé une capitulation honorable de vie et de charge sauves ; elle ne fut point tenue, et son procès lui fut parfait au parlement de Paris. La tête de Montgommery tomba sur la place de Grève, et les faiseurs de mémoires ont voulu voir dans cette exécution une vengeance personnelle de Catherine pour le coup de lance, qui fracassant la visière du casque de Henri II, l'avait frappé de mort. Cet acte portait plus haut; il fallait ramener par des exemples sévères un peu d'ordre, un peu de police dans les provinces agitées. La sévérité était indispensable au milieu de tant de révoltes que la main pesante de Catherine devait réprimer, car en jetant les yeux sur la France, elle offrait alors le spectacle d'une réaction calviniste dans plusieurs de ses provinces.La tactique
de la reine-mère avait été tout entière, en assurant la couronne à Henri III, de se préparer à elle-môme un avenir de pouvoif . Les huguenots avaient au contraire entouré le duc d'Alençon, et, rapprochés des politiques et des mécontents, ils soutenaient qu'en acceptant le trône de Pologne, le duc d'Anjou avait renoncé à toute prétention sur la couronne de France. Le maréchal de Damville, chef du tiers-parti, réunit à ce dessein une assemblée à Milhaud. Dès que les calvinistes eurent reconnu en France un centre de correspondance , une autorité fixe à laquelle on pouvait s'adresser, le prince de Condé, alors en Allemagne, se hâta d'écrire à cette assemblée afin d'arrêter avec elle un système de défense et d'attaque pour ressaisir le pouvoir. Les forces dont le prince de Condé disposait étaient grandes ; depuis son départ de France, il sollicitait en Allemagne une levée de reîtres ; il ne lui fallait que de l'argent pour ramener sur le royaume ces bandes pillardes qui l'avaient naguère sillonné. Le prince écrivait de Heidelberg : « Messieurs, j'ai entendu comme il a plu à Dieu vous faire ceste grâce de vous opposer vertueusement aux ennemis de vos vies et consciences, mais aussi vous employer pour la conservation du reste de vos pauvres frères, mesme jusques à avoir cueilli quelques bonnes sommes de deniers pour estre employées à la commune conservation de tous. A cet effect, j'ai donné charge et pouvoir comme je baille par ces présentes au porteur d'icelles, de l'intégrité et suffisance duquel je suis bien asseuré, de recevoir ladicte somme. »
A Milhaud , les politiques s'étaient mis en rapport avec les calvinistes, et pour donner une plus grande force à leurs démarches, tous convinrent de reconnaître et de proclamer la souveraineté de Henri in, sauf à s'emparer du conseil , comme ils l'avaient déjà fait sous le règne de Charles IX. Les articles arrêtés à Milhaud , soit entre les églises réformées elles-mêmes , soit entre ces églises et le parti politique, posaient les principes en vertu desquels les calvinistes prétendaient ressaisir le pouvoir en se rapprochant des modérés ;
(c Ceux de la religion ofTrciit très humblement au mareschal de Dan^ville leurs personnes, biens, moyens et pouvoirs, pour obéir à ses bons commandements, le recognoissant pour leur gouverneur général. Et puisqu'il a plu à Dieu d'appeler le feu roy, ils entendent recognoistre monseigneur le duc d'Anjou, roy de Pologne, vrai et naturel héritier de ceste couronne; sont résolus de lui rendre très humble sujétion. » Pour Texercice de son pouvoir, il lui serait donné un conseil de six ou huit personnes, ou autre nombre, par l'avis duquel toutes les affaires importantes seraient délibérées; les secrétaires du maréchal devaient être pris parmi les calvinistes ; ledit maréchal baillerait et accorderait au plus tôt auxdits de la religion la garde de certaines bonnes villes dans lesquelles il n'y aurait autres forces et gouverneurs que ceux de la religion et dans lesquelles ils pourraient làire l'exercice d'icelles librement; on dresserait déclaration des causes qui avaient amené l'union; elle serait imprimée et envoyée tant par la France que par l'Allemagne; « plaira aussi audict seigneur mareschal de faire entretenir les ordonnances anciennes et modernes contre les blasphèmes et jurements ei^écrables, et ne permettre les paillardes à la suite de son armée \ » Le$ calvinistes avaient leurs représentants à Milhaud; les politiques exigeaient la convocation des états-généraux pour sérieusement examiner la question de régence de Catherine de Médicis et surtout pour préparer une réforme d'abus. Ce n'était pas seulement les forces de la France qu'on avait à repousser, mais encore les reîtres du prince de Condé qui se réunissaient aux bords du Rhin et de la Meuse. Dans cette situation difficile, Catherine leVait des archers, négociait pour obtenir des arquebusiers suisses dans les canton^ catholiques, appelant à son aide les bonnes villes et la gentilhpmmerie de cour; elle pressait enfin le retour de Henri m, car elle vour lait placer ses mesures sous la couronne royale. Le ducd'Anjou (depuisHenri lU) avaitété salué roi de Pologne;
1 Ms*. <k Colbcrl, vol, 29.
ET LA LIGLE. 435
ÎB jeune pHnce suivi d'une petite et brillante cour, de ses deux tonseillers, M. de Bellièvre et le savant du Faur de Pibiac, était arrivé à Cracovie où la diète s*était réunie. Les Polonais avaient admiré les grâces de sa personne, ses formes chevaleresques, et bien que les pamphlets sur la Saint-Barthélemi eussent un peu soulevé les esprits contre Tun des chefs actifs de la réaction catholique se couvrant de sang dans les troubles de Paris, cependant le nouveau roi fut bien accueilli par les sénateurs et la noblesse polonaise. Ce qu'on lui reprochait dans les graves réunions de Cracovie, c'était de s'entourer de cette petite cour de Français, compagnons de batailles et de plaisirs qui charmaient ses longues soirées d'hiver par le récit des amours de France. Loin de sa douce patrie, soùsle ciel grisâtre de la LithuaniCj dans ces Villes sarmates, il y avait bien des souvenirs de la belle cour du Louvre et des nobles dames de Catherine ; on contait dans les veillées d'armes, les aventures d'un palais dont on regrettait les plaisirs; jeunes gentilshommes, ils se vantaient de leurs bonnes fortunes, des faveurs qu'ils avaient eUes des filles de la reine. Le nouveau roi de Pologne donnait l'exemple de cette licence de propos, de cet échange d'abandon et de confiance indiscrète ; des courriers parcouraient sans cesse les routes de Pologne en trance pour porter des lettres à leurs douces complices : Henri III avait suspendu à son cou le portrait enrichi de diamants de la princesse de Condé, et plus d'une lettre fut écrite avec le sang des gentilshommes, pour témoigner cette frénésie de la passion qui faisait bouillonner leurs veines. Au milieu d'une cour toute française, il y avait peu de places pour les vieux sénateut^ polonais, pour ces physionomies austères qui ne parlaient que de diètes, des droits de la nation, délibérant à. cheval dans la plaine. Le roi échappait à ces assemblées ennuyeuses, à cette politique sauvage, à cet lisage des conversations latines qu'il abandonnait au sieur de Pibfac, excellent avocat-général dont la parole avait retenti dans le concile de Trente! Toute la noblesse était mécontente; Catherine le sa-
vuit, et avec celte grande habileté qui Finspirait dans toutes les ailkires, elle écrivait à son ûls a de ne point ainsi s'aliéner la nation qui Ta voit eslu. » Henri III écouta ces exhortations prévoyautes. A la fin, les grâces Irançaises avaient séduit la population de la Pologne à ce point que de la méfiance on était passé à l'enthousiasme le plus vif; la noblesse polonaise ne songeait plus qu'à marcher sous un chef aussi vaillant contre les Moscovites qui menaçaient le territoire.
C'était dans ces préparatifs de batailles, au milieu de cet enchantement des nobles et du peuple qu'arriva la nouvelle de la mort de Charles IX. Les lettres de Catherine étaient pressantes; elle parlait des projets du duc d'Alençou, des intrigues des politiques ; de la nécessité d'arriver promptement pour assurer une couronne chancelante. Il ne fallait pas de grands efforts auprès du roi de Pologne, qui ne rêvait que Paris, sa cour, ses brillantes fêtes; il en fit confidence aux jeunes seigneurs qui l'entouraient et particulièrement au sieur de Pibrac qui dut préparer les voies secrètes; car la diète polonaise depuis la mort de Charles IX gardait Je roi à vue; elle avait peur qu'il ne lui échappât. Or Henri IH se sauva déguisé avec ses compagnons de France ; on vit alors le spectacle singulier d'une nation tout entière à la poursuite d'un roi qui ne voulait plus régner sur elle; Henri fut obligé de rompre un pont pour se trouver en sûreté sur le territoire allemand. Le sieur de Pibrac nous a conservé les pittoresques détails de sa fuite aventureuse, et le récit encore tout plein des frayeurs du pauvre avocat-général nous fait connaître les périls que les Français durent subir dans les longues routes à travers la Pologne. Egaré au milieu de brouillards épais avec deux seuls domestiques, et cherchant à se cacher, Pibrac fut aperçu par des paysans, hommes à demi sauvages, qui le poursuivirent avec acharnement ; ses deux compagnons qui étaient armés perdirent la vie dans cette lutte. Un étang se montrait non loin de lui, il s'y précipite tout souillé de sueur et de poussière ; il y demeura exposé à la fureur de ces villageois qui lui tirèrent
une quantité prodigieuse de traits d'arbalète; le malheureux sieur de Pibrac les évitait en se plongeant la tête tout entière dans la houe. Le voilà se dérobant la nuit, suivant sa route au hasard, les jambes nues et couvert d'une fange qui le rendait hideux ; il rencontre une rivière au cours rapide ; il la traverse à l'aide d'une frêle branche d'arbre. Vers les frontières, la nouvelle leur parvint de la fuite de Henri III par la Moravie ; aussitôt ils accusent Pibrac d'avoir favorisé son évasion, de l'avoir préparée en secret, et le peuple s'étant assemblé, voulait massacrer le malheureux ambassadeur. Dans ce moment critique, Pibrac, se souvenant de ses études classiques, harangua la multitude en latin avec la véhémence du Forum. Il fut épargné taudis que Henri III était accueilli par l'empereur avec toutes les démonstrations d'une sincère amitié ; Maximilien voulait se ménager l'alliance de la France, et il voyait d'un aulre côté avec un vif sentiment de plaisir que le trône de Pologne devenait vacant pour y placer quelqu'un de sa famille ou des intimes confédérés de l'empire. Le nouveau roi resta peu de jours à Vienne, correspondant avec sa mère qui bâtait son retour ; il descendit par l'Italie, car ses envoyés auprès des électeurs luthériens écrivaient « que si le monarque passoit à travers les pays protestants il n'y auroit pas de sûreté pour luy, tant s'étoit respandue l'idée que le duc d'Anjou avoit pris une part sanglante aux journées de la Sainct-Barthélemi'.»
Venise accueillit le nouveau roi Henri in ; elle l'environna de tous les prestiges de ses fêtes, non seulement pour saluer son allié naturel, mais encore dans l'espérance de le rattacher à la grande ligue contre les Turcs ^. Henri passa plus de huit jours à s'enivrer de ces enchantements de palais, qu'il comparait aux jardins de la belle fée Alcine. Le voyage se continua ainsi
^ Despêche de Schomberg. $ 4.
t On a pu voir à Venise, dans la grand'salle du conseil, un magnifique tableau , qui reproduit la réception de Uenri III far le doge.
4â8 LA AÉFDRME
dans ritalie; Henri y lut partout salué par Ses princes de ses alliances. Il était encore à Turin, lorsqu'une double démarche fut ftiite, Tune par le parti politique sous le maréchal Damville, pour solliciter quelques garanties; Tautre directement par les luthériens d'Allemagne. «Leroy fit response qu'il estoit content de remettre à ses subjects rebelles et nommément aux huguenots, les antiennes offensée, pourvu IJue, laièsant les armes et lui restituant les places de son royaume, par eux occupées, ils vesquissent dorénavant catholiquement et selon les anciennes lois du royaume, sinon qu'ils vuidassent son royaume et emportassent tous leurs biens. » Cette réponse était nette : unité de foi dans le royaume. Telte était la tottditiotl de Tavénement. « Le lundy, premier jour de novembre, feste de la Toussainct, le toy, Ife roy de Navarre, et le duc d'Alençon, firént à Lyon leurs pasques et reçurent ensemble leur créateur à la communion ; le roy de Navarre et le duc^ prt>sternés à genoux, protestèrent devant le roi de leur fidélité. »
Ces actes signalaient dans quel esprit allait se diriger le nouveau règne; la cour s'achemina vers Avignon pour s'aboucher avec le Irgat du pape, dans la vieille cité où se maintenait grande encore la domination isuprêfaié dès pontifes. Là, sur les Instances du fcardinal de Lorraine, Henri IIÎ s'affilia aux corporations de pénitents, agrégations puissantes qui s'étendaient alors sur le midi de la France, et particuliferemeni dans ritahe. Au moyen âge, dans ces temps de luttes et ût souffrances, des corporations nombreuses s^étaieUt formées pour appeler la pénitence tomme un remède aux maUx ttë rame. On poussait des cris d'angoisses et des gémissementis ; on couvrait sa tête de cendres et d'un sac grossier; on serrait ses reins d'une pesante corde; et puis, avec cette croti du Christ, symbole du martyre, on parcourait les rues les plu^ sombres des villes où s'agenouillaient les populations tremblantes. Les congrégations de pénitents s'élaîent partout îh^pandues; elles se liaient dans le Midi aux corporations de cités, aux métiers, aux halles, au bas peuple catholique; les pè^
niteufô ebsevclissaient les morts, soignaient les malades, multipliant les processions où leurs bannières, parsemées d'ossements, s'assombrissaient encore de la pâle lueur de ciierges en résine rougfeâtre ; les pénitents se distinguaient par leurs couleurs blanchiBs, grisâtres et noires : le sac qui couvrait leur tôtfe était percé devant les yeux qui bril- Imeni dans cet orbitre d*une façon Sinistre ; et quand leurs voix lugubres psalmodiAietit les chants grégoriens soUs ces robes de bure, on les eût pris pour une troupe de fantômes sortant du totnbeau pour enseigner aux hommes qu'il fallait mourir. Ces pénitents^ sorte de sociétés secrètes au sein du (catholicisme, étaient une fbrce, et en s'afïiliant à euxi Henri ÏII voulait donner un appui de plus à son avènement royal : « Le roy estant à Avignon va à la procession des Battus et sfe ftlict de leUr confrérie ; la royne-mère comme bonne pénitertle m vO\ilut estre aussi et son gendre le roy de Navarre, que le roy disoit bn rien n'estre guère propre à cela :• il y avoit trois sortes de pénitentis audict Avijgnon : des blancs qui estoient ceux du roy, des noirs qui estoient ceux de la royné, ht des bleus qui estoient ceux du cardinal d'Armagnac.» Henri de Navarre jouait toujours son rôle dfe dissimulation, donnant partt3Ùt et pour tout des ^ge^ de son catholicisme : il s'associa ati pouvoir nouveau, ii^ar il eut peur. €ie fut à la suite d'utie de ces î^rocbssioils qiië mourut le cardinal de Lor- «line, l'expreésk)tt la plus Vive de l'opinion catholique, « d'une fièvre sympiomée d'un extresme inal de teste, provenu du serein d'Avignon, qui est fort dangereux, et lui avoit offensé le «cerveau en la procession des Battus où il s'esloit trouvé en grande dévotion, le crucifix en la main, les pieds à moitié nuds et la teste peu couverte. » Les pamphlets des deux partis ee sont encore emparés de cette vie du chef ecclésiastique de la maison de Giiise pour l'exalter outre mesure ou traîner sa mémoire dans la boue. Tandis que les catholiques le considéraient comme « la gloire du sénat romain, le gardien de Thon-^ neur de son pays », et qu'ils disaient que la « morl auroit dû
UO LA UEFORMË
plustost mourir que le bon csvesque de Rheims», les huguenots le comparaient à la bête de TApocalypse, s'enivrant des charmes impurs de Catherine de Médicis. Le cardinal de Lorluine fut une des grandes figures de son temps dans le parti catholique ; il dirigea le conseil au milieu des plus graves cir> constances; timide d'esprit et de pensée, il n*osa rieu de complet, se contentant de cacher sa main dans la main de la reinemère, avec laquelle les huguenots lui supposèrent des relations de débauche. L'austère réformation multipliait ces dénonciations contre les prélats catholiques ; elle arrachait le voile à la vie privée, pour la livrer à nu aux animosités de leurs coreligionnaires et aux vives censures de la postérité. Le catholicisme établi dans le conseil se manifesta au dehors par un essai armé contre les places fortes des calvinistes ; en passant par le Dauphiné, Henri m et la gentilhommerie catholique donnèrent assaut à Liveron, mais sans succès, car «le roy vit Topiniastre résolution des huguenots à se bien défendre, i usques aux femmes qui combattoient à la brèche. » En s'acheminant ainsi vers la belle et grande cathédrale de Reims pour le sacre, on offrait des gages au parti cathoUque sur lequel Henri III allait s'appuyer pour son gouvernement.
Le sacre de Reims, consécration religieuse des droits de la royauté, devait précéder chez un peuple cathohque les actes d'administration générale de la société; Ponction sainte annonçait seule rinviolable caractère de la couronne légitime. On remarqua donc « que quand on vint à luy mettre la couronne sur la teste, le roy dict assez haut qu'elle le blessoit, et luy coula par deux fois, comme si elle eust voulu tomber, ce qui fut vu de tous, et interprété à mauvais présage. » Henri III fut salué dans la vieille cathédrale, et les cris de vivat rex, les serments d'exterminer les hérétiques prononcés sur Tautel, précédèrent rentrée royale du monarque dans la bonne ville de Paris. Ces témoignages de la joie populaire des bourgeois et des métiers furent grands, car le roi se déclarait hautement catholique et ne voulait faire aucune concession aux huguenots.
« Par le mandement de MM. les prevost des marchands, eschevins delà ville, avoient esté dressées deux colonnes de pareille proportion et grandeur aux deux costésdu portail de la maison de ville ; au milieu y avoit Tescusson de France joignant celuy de Pologne, et au-dessus un Sainct-Esprit en figure de colombe estendant une aile sur les armoiries de France, l'autre sur celles de Pologne. Et ne doit-on oublier l'abbé de Sainte- Geneviève, qui lit desfoncer plusieurs tonneaux de bon vin et jeter de la dreigée pour resjouir les compagnies d'arquebusiers et les escoliers de l'université. »
Le premier acte de Tavénement fut le mariage de Henri ID avec M^'"" Louise de Lorraine. Ce mariage semblait inégal pour un roi de France; mais de quoi s'agissait-il? La maison de Lorraine s'était faite la puissante expression du catholicisme; la royauté s'alliait à elle. C'était sa politique naturelle, afin de rattacher au trône toutes les forces du parti de la majorité; car on ne vient à un pouvoir que lorsqu'il donne des gages. Ces gages, Henri III les multipliait. Â peine arrivé dans sa bonne ville de Paris , il imprima à tous ses actes une couleur catholique : les grandes processions , les visites des monastères, les saints pèlerinages aux oratoires, l'institution des confréries de pénitents : « Le roy , séjournant à Paris le long du caresme i575, va tous les jours par les paroisses etéglises, l'une après l'autre, ouyr le sermon, la messe et faire ses dévotions. Puis, le dimanche 9® février, feste de Sainct-Denis, le roy ht faire une procession générale et solennelle à Paris . et y assista sa majesté tout du long, disant son chapelet avec grande dévotion. » Dirai-je encore ses belles courses dans chaque communauté? « Il alloit de costé et d'autre se promener avec la royne son espouse, visiter les monastères des nonnains et autres lieux de plaisir et en revenoit la nuit, souvent par la fange et mauvais temps; et mesme le samedy 7 janvier son coche estant rompu, fit bien une lieue à pied par le mauvais temps qu'il faisoit. et arriva au Louvre qu'il esloit plus de minuict. » Toutes ces démarches étaient populaires
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et en rapport avec les opinions de la vOle de Paris. Les politiques faisaient force épigmmmes sur la vie de Henri m qu'ils l)eignaient comme adonné à des débauches nocturnes, indolent pour les affaires publiques, roi grammairien, comme rappelle Pasquier, parce qu'il négligeait les affaires publiques pour se faire lireles beaux dits et les histoires des temps passés. Le tiers-parti critiquait ces habitudes de dévotions intimes : un de ses pamphlets donne à Henri 01 des titres ridicules : «Henry, par la grâce de sa mère, inerte roy de France et de Pologne imaginaire, concierge du Louvre, marguillier de Sainct-Germain-rAuîerrois , basteleur des églises de Paris, gendre de Colas, gauderonneur des collets de sa femme et friseur de ses cheveux, mercier du Palais, visiteur des estuves, gardien des quatre mendiants, père conscrit des blancs battus et protecteur des capuchins. » On s'était attaqué au tiers-parti en se saisissant des maréchaux de Montmorency et de Cossé ; rien de plus simple qu'il se vengeât par les moyens qui Im étaient propres : la satire mordante et les pasquils.
L'oi-ganisation militaire des politiques se continuait dans le Languedoc où ils étaient complètement rapprochés des huguenots ; ils avaient fait quelques démarches auprès de Henri 111 ; mais l'entrevue inutile du maréchal Damville avec ce prince à Turin, les actes catholiques qui avaient marqué son avènement, les prisons de la Bastille se refermant sur les maréchaux de Montmorency et de Cossé, signalaient assez l'impossibilité pour le tiers-parti, dont les Montmorency étaient l'expression, de reprendre son ascendant auprès du roi. H ne manquait plus qu'un chef à cette confédération , et le maréchal Damville n'était pas placé assez haut pour réunir autour de lui la grande gentilhommerie féodale : il ne pouvait y avoir de puissant pour marcher à la tête de cette entreprise que le duc d'Alençon ou le roi de Navarre, et l'un et l'autre se trouvaient au pouvoir de Catherine en sa cour de Paris. Ces deux princes continuaient leur rôle de dissimulation. Le duc d'Alençon ne cessait d'êti-e en con-espondance secrète avec le parti
politique; les liuguenotscux-mômesrentouraient,6nlui faisant pressentir un agrandissement d'apanage et le comté de Flandre s'il voulait nettement se prononcer pour eux.Avant toute chose, il fallait obtenir sa liberté, échapper à la surveillance de Catherine deMédicis.Le 15 septembre 1575, à son lever, la reinemère apprit «que M. le duc, qui depuis dix-huit mois avoitesté estroitement gardé et tenu comme prisonnier, estoit sorti de Paris et s*en alloit à Dreux, ville de son apanage. » A peine avait-il touché cette terre de délivrance, que le duc d'Alençon publia son manifeste , œuvre des politiques où leurs griefs étaient hautement exprimés ; « Les peuples estoient accablés parles imposts, lesrevenusde Testât iivrésau pillage, etc.»Dès lors, le duc d'Alençon devint le centre d'un grand parti, lusion des huguenotset de la gentilhommerie de province. A cette nouvelle, Henri III écrivait à M. de Nemours : « J'ay tousjours aimé le duc d'Alençon, sans luy donner aucune occasion d'estre mal content ; cependant il est advenu par mauvais conseils, qu'hier au soir il s'est desparti d'avec moy, sans que je puisse sçavoir e\i quellepartilaesté. Mon cousin, l'on m'escrit que François esta Dreux: sionlepouvoitenfermer,c'estc^quejevoudrois'.» L'i^nion du duc d'Alençon avec le prince de Condé allait donner d'immenses forces à la résistance deshuguenols. Catherine, toujours préoccupée des idées de fusion et de paix publique^ mandait au prince de Condé : « Mon cousin, j'ay dict franchement à ce porteur que quand vous voudriez croire le conseil que je vous ay tousjours donné et donne encore, qui est de ne prester poinct Toreille à beaucoup de gens qui sont à l'entour de vous, mais de prendre le vray chemin pour rendre au roy mon fils le devoir d'obéissance auquel vous luy estes naturellement obligé, je crois que vous vivriez bien plus content que vous ne iaictes de ceste heure*. » La paix n'était point dans l'opinion catholique, qui levait jtf son armée sous le duc de Guise. Gomme la cause était ici popu-
1 Lettre autographe. Mss. Béthune, vol. cot. 885C, fol. 8, et 88:^0,
2 Auloprapho. Mp8, Colborl, vol. XXIX.
laire , les villes se hâtèrent de contribuer aux armeraenls. Paris surtout se montra fidèle à ses opinions; le 20 septembre 4575, on arrêta en assemblée générale des habitants, suivant Tordre du roi, de lever deux mille quatre cents hommes sou-^ doyés par les bourgeois pour la défense de la ville ; et le 24, dans une autre assemblée générale, sa majesté dit qu'elle avait bien voulu y venir pour exciter ses bons sujets les bourgeois et mana.nts de celte ville à la garde et conservation d'icelle, étant fort contente du secours et accord qui lui avait été fait. M. le prévôt des marchands remercia sa majesté de l'honneur qu'elle faisait à la ville de la venir visiter. Le prince de Condé écrivait : « Vostre majesté a pu voir par cy-devant mes actions et combien mon naturel est paisible et tranquille ; aussi veux-je protester devant Dieu que les huguenots déclaroient n'avoir pris les armes que pour la liberté de leur conscience. »
Tous ces efforts pour une pacification n'étaient point ignorés du roi d'Espagne. Don Diego de Çuniga cherchait à les pénétrer. Dans une dépêche chiffrée*, l'ambassadeur écrivait à Philippe U : « Il est venu à mes oreilles que le roi de France et sa mère ont déjà tenu conseil pour traiter de la paix, et on dit publiquement qu'ils donnent aux hérétiques la liberté de conscience. Je me suis résolu à demander audience, et j'ai déclaré au roi que cela m'étonnait beaucoup d'avoir entendu dire que les rebelles étaient sur le point de s'accorder avec lui. Il me répondit qu'il croyait que ses voisins seraient contents de la paix, qu'il en serait de même de votre majesté, parce que vous lui étiez bon frère ; mais il éluda la question de la religion catholique. Alors je lui dis : Je crois que votre majesté ne ma pas entendu, puisqu'elle ne me répond pas à tout ce que j'ai avancé ; et je l'exhortai de nouveau à persévérer dans la religion. Il me répondit que je savais en combien de batailles il s'était trouvé pour défendre la religion catholique, mais la nécessité et le besoin qu'avait le royaume
* Archives de Simanca?. B. 38.
et LA LIGUE. 445
tfavoir la paix rengageaient à la lui procurer. La reine-mère ajouta que les affaires de ce royaume réclamaient le repos ; qu'en Flandre les rebelles n'occupaient qu'un point; qu'en France ils les occupaient tous. J'ajoutai : Après la paix je suis sûr que ni votre majesté, ni personne en ce royaume tant soit peu catholique ne pourra être en sûreté. — Mon fils, répliqua- 1- elle, y réfléchira bien; il est entouré d'un bon conseil, et avant de se déterminer, il s'assurera de tout'.»
Catherine résolut de se rendre auprès du ducd'Alençon pour solliciter une trêve aux nouveaux désordres qui se préparaient. Elle partit avec sa gracieuse cour de filles d'honneur, avec ce train de plaisirs et de fêtes qui l'accompagnait partout dans ses négociations. Lareine-mère trouva le duc d'Alencon très irrité, entouré surtout d'une assemblée de politiques et de huguenots qui imposait de dures lois. Mais la paix était un besoin prolbndément senti, et Catherine écrivait à Henri III, en lui envoyant un mémoire contenant les conditions proposées par le duc d'Alencon pour une trêve, a qu'elle la regardoit comme indispensable, quoique les conditions fussent fort dures. Si elle savoit un moyen de lui asseurer la victoire contre ses ennemis, elle luy conseilleroit la guerre, mais il n'y en avoit aucun ; il falloit donc de suite rompre par une trêve les engagements que le duc d'Alencon étoit sur le point de contracter avec la royne d'Angleterre et les princes d'Allemagne. « La correspondance de ce prince constate en effet sa sollicitude à ménager les Suisses, Elisabeth et les bandes de reîtres qui arrivaient en France : « Il écrivit aux magnifiques seigneurs du canton de Zurich, que ce qu'on devoit le plus religieusement observer étoit la foy des choses promises. Il leur annonçoit la trêve accordée par M. son frère, et il les remercioit de leurs offres de secours bien affectueusement. » La trêve fut conclue à Champigny aux conditions suivantes : «c Suspension d'hostilité jusqu'à la Sainct-Jean prochaine; toutes les prises faictes par les
' Archives de SimaDcas, B 38^^.
deux armées seroient restituées ; on accordoit au prince de Condé les places de sûreté suivantes : Angoulesme, Nyort, Pai|lmier, Bourges, La Charité et Mézières sur la Meuse. L'exercice de la religion se continueroit pendant la trêve dans les villes où il étoit à présent. Le roy fournirait la sofnme de 500,000 livres pour le payement des reltres qui vendent au secours du prince de Condé. Dans toutes les villes accordées par la pré< sente trêve à ceux de la religion, monseigneur le prince y mettroit tel nombre de troupes que bon luy sembleroit. « En même temps la reine, pour satisfaire le parti politique, mettait hors la Bastille les maréchaux de Mpntmor^pcy et de Cossé, utiles auxiliaires des opinions qui alors obtenaient victoire.
Ceci se passait dans le conseil de la royauté ; mais Topinion catholique ne subissait qu'avec impatience des conditions si favorables aux huguenots. Le duc de Guise restait sous les armes avec sa bonne armée de bourgeois; çt tandis que Catherine signait les conditions de Champigny, le vtillant capitaine courait sur les reltres du prince de Condé el obtenait une victoire disputée. Il y eut grande joie dans la vilie de Paris; elle ne fut troublée que par la nouvelle de l'estocade qu'a^vait reçue le brave duc de Guise sur sa noble face ; mais quels transports quand on sut que le Macchabée avait la vie sauve! Il résulta de toute cette émotion un immense enthousiasme pour le Balafré^ désignation populaire qui devint un titre à l'amour des halles et de la bourgeoisie. Guise le Balafré devint l'idole du populaire ! /
Toi^t ce bon et grand parti catholique armé était en rapport avec le roi d'Sspagne; Montluc, le vieux et dur Montluc, tout couvert d'arquebusades , lui écrivait : « Sire, je crois qu'il y a longtemps que Vostre Majesté n'a point ouy parler de moi, et qu'elle me tient plustost pour mort que pour vivant, à cause d'une grande arquebusade qu^ je reçus il y a quatre ans au travers du visage, qui depuis m'a rendu oasanier en ma maison ; toutefois, Dieu m'a fait la grâce que j'en suis maintenant guéri. Le roi m'a pourvu de Testât de mareschal, et m*aren»
ET LA LlGlË. 447
troyéen ce pays deGbienne pour Ikire la guerre aux luthériens, ses rebelles, pdut* le service de Dieu et de sa couronne. N'y a que quelques jours que un de nies enfants y a esté tué, et maintenant ûe m'en reste qu'un autre en vie et uri mien gendre , qui tous deux st^nt capitaines de gendartnes, et sommes tous les jours à la campagne contre lesdiets rebelles. Déjà vous prierai de me permettre de faire sortir d'Espagne six bons chevaux dont j*ai bien besoin pour poursuivre les rebelles. » Et Tambassadeur à Madrid, en appuyant cette demande, écrivait à Philippe II: « C'est pour pouvoir sortir des chevaux que ledict Sieur de Montluc entend employer au service de Dieu dans la giierre contre les hérétiques. Sire, il n'y a homme au inonde si gt^nd ennemi des hugUeiiots, lii qui de ses mains en ait fait plus mohrir que lui. »
La royauté des Valois put dès lors s'apercevoir qu'elle perdait son crédit. Quand Henri III s'était jeté dans le parti catholique, il avait trouvé toute facilité sur les populations ; il avait demandé des deniers à la bonne ville de Paris ; et obtenu tout ce qu'il sollicitait sans résistance; maintenant il venait de sigtier une trêve avec les huguenots; et voulant obtenir la solde des gardes suisses , voici ce qu'il advint : « Les 12 et 15 décembre 1573, demande du roy à la ville de Paris de deux cent mille livres. Réponse par des remontrances dans laquelle la ville prend occasion de lui représenter très librement les abus et corruptions des mœurs dans tous les ordres de l'état. Le 19, ces reinontrances furent portées au roy, étant en son conseil , par les prévôt des marchands et échevins ; ils supplièrent Sa Majesté d'excuser la ville de la contribution demandée ; car elle manquoit de fonds , les rentes n'étoient pas payées, et les maisons de campagne étoient ravagées par des gens dé guerre *. » Si le roi s'était décidé pour le parti catholique, tout aurait été voté d'enthousiasme ; rien n'est plus facile que d'obtenir de l'argent d'une opinion quand on sert ses besoins , ses sentimenls et ses ca-
1 Regist. de Thôtel-dc-ville. Mss. de Golbert, vol. 242, m-fol.
priées; elle n'est difficile sur les suicides que pour ceus qui n'ont pas sa confiance. Les difficultés les plus grandes de la pacification tenaient aux places de sûreté, aux villes qui allaient servir de gages aux huguenots et au parti politique. Certaines de ces villes, quoique cédées par le roi et ayant reçu ses ordres, n'avaient pas voulu subir le prêche et avaient refusé d'exécuter sa volonté; on en proposait d'autres en échange, ce qui faisait traîner les affaires en longueur, lorsqu'un événement soudain vint agrandir les espérances des huguenots : « Le vendredi 3 février 1576 , Henri, roy de Navarre , sortit de Paris sous couleur d'aller à la chasse eu la forest de Senlis, où il courut le cerf le samedi , et partant de Senlis sur le soir, accompagné de Lavardin , Fervaques et le jeune La Vallette, prit le chemin de Vendôme, puis alla à Alençon, et de là se retira au pays du Maine et d'Anjou , où il commença à avouer le parti de Monsieur et du prince de Gondé, en reprenant la religion qu'il avoit esté contrainct d'abjurer.» Henri de Navarre, le chef de la geutilhommerie montagnarde et huguenote, avait joué à cette cour de Henri III un rôle de finesse et de fourberie ; il s'était effacé dans ses principes, dans ses opinions, jusqu'à ce point de s'agenouiller tous les jours à la messe, de communier tous les dimanches publiquement et de la plus dévote manière; il s'était abîmé dans les amours, dans les intrigues de plaisirs et de débauches, passant des journées chez les femmes de la reine, dans les bras des nobles damoiselles de Catherine de Médicis, déclamant bien haut contre le duc d' Alençon , son allié naturel. C'était une hypocrisie nécessaire au milieu des dangers qui avaient menacé sa tête. «Depuis son partement de SenUs, Henry de Navarre ne dit mot; mais, passé la rivière de Loire, il jeta un grand soupir et dict : « Loué soit Dieu qui m'a deslivré; on a faict mourir la royne ma mère à Paris; on y a tué M. l'admirai et tous nos meilleurs serviteurs; on n'avoit pas envie de me mieux faire si Dieu ne m'avoit pas gardé ; je n'y retourne plus si on ne m'y traisne ; » puis , gos-
sant à sa manière accoutumée : « Je n*ai, ajouta-t-il, regret que pour deux choses que j'ai laissées à Paris : la messe et ma femme; toutefois, pour la messe, j'essayerai de m'en passer; mais pour ma femme je ne puis, et la veux ravoir. »
Et comment, après celte fuite de Henri de Navarre, si heureuse pour les huguenots et la gentilhommerie provinciale, aurait-on hésité encore à faire la paix? Les conférences s'étaient transportées à Paris, et les huguenots avaient envoyé pour les représenter, Beau vais La Nocle, homme de fierté insolente, qui demandait impérieusement les conditions impo^ sées ou la guerre. La portion catholique du conseil souffrait avec peine les hauteurs de ce parti ; « Le 19 d'avril, le duc de Nemours estant au conseil au Louvre, entra en vives paroles avec Beauvais La Nocle , jusqu'à dire que s'il eust esté en la place du roy, il Tauroit envoyé en lieu où il auroit parlé plus bas; à quoy ledict Beauvais répliqua, qu'il estoit en la puissance du roy de le faire, mais que ses bons serviteurs ne luy donneroient pas ce conseil, vu les garants que les calvinistes avoient. — Je ne sçais, dit M. de Nemours, quels subjects sont les huguenots; mais si j'en avois et qu'ils me parlassent de la façon que vous parlez au roy, il n'y auroit garantie qui tinst que je ne les envoyasse sur l'échafaud. » Lors Beauvais voulant répliquer, le roi lui imposa silence et dit à M. de Nemours : « Mon cousin, s'il y a quelqu'un d'offensé en cette procédure, c'est moy, et toutefois vous voyez comme je patiente; mon silence devroit vous apprendre à vous taire. — Je l'eusse faict volontiers. Sire, répondit M. de Nemours, s'il eust esté question en cecy de mon particuher; mais y allant du service de votre majesté, je ne puis me taire* ^ La veille de Pâques les conditions de la paix de 1576 furent arrêtées; les huguenots devenaient exigeants, parce que la méfiance était entrée dans leur esprit après tant de tromperies, et que d'ailleurs leur union avec les politiques les rendait formidables. Ils profitèrent de ces avantages; il est rare que les partis n'en aient J'ipslinct. Quant à la tendance de cet cdit, il poussait la mo-
45b LA RÊl^t)RME
inarcliiô aux vieux temps de la féodalité, en Ravivant te système des morcellements et des villes indépendantes, en agrandissant les apanages. Le duc d'Alençon, qui s*était posé chef des confédérés, recevait, avec le nom et te titre de duc d'Anjou qu'avait porté son aîné, d'immenses domaines, sous la seule condition de l'hommage. Les huguenots voulaient constituer une espèce de fédération féodale des provinces, qui n'aumient plus été unies à la couronne que par les rapports de fiefs aux mains des grandes familles; ils auraient rétabli la hiérarchie de la terre effacée par la main pesante de Louis XL Les catholiques murmurèrent hautement contre ces concessions ; ils étaient fatigués de voir sans cesse la royauté leur échapper pour se jeter dans des pacifications nouvelles; ils avaient essayé de marcher avec les Valois et la reine-mère; à chaque moment ceux-ci les trahissaient , en subissant dés transactions. Dès lors , rien de plus naturel que le parti catholique, s'organisant lui-même, choisit ses chefs iet fixât sa propre constitution. De là naquit la grande puissance de la ligue. On ne roulait plus se soumettre à ces tristes expériences des édits royaux. Gomme il n'y avait qu'utie pensée, on voulait un bras, utie main qui n'y feiillissent pas.
CHArtTRE XVI.
Causes de la ligue. — Organisation provinciale. — Lei grandes races. — Les villes. — Les montagnards. — Souvenirs de féodalité. — Premier modèle de la ligne. — Négodations de Tavocat David. — Ses instructions. — t^amphlets pour les droits de la maison de Lorraine à la couronne. — Premiers Etats de Blois. -r-Le roi chef de la ligue. — Nouvelle négociation des politiques.
Les grands partis organisent eux-mêmes leur gouvernement lorsque le pouvoir leur échappe. Cette loi naturelle et sociale
explique à elle seule la puiàsauce, les progrès et le développement de la ligue. Il ne faut pas seulement chercher ici des in- Irigilfes sfecrètés, l'ambilion inquiète de quelques vassaux, la politique du roi d*Espagne: Il y a quelque chose de plus haut, de plus instinctif dans ces vastes associations : les opinions Sentent leurs besoins, les causes de leur triomphe ou de leur chute; elles y pourvoient par leur propre mouvement. Les caiholiques ne se trouvaient plus en sûreté avec une royauté hésitante qui ne venait point à eux pour faire triompher leurs idées; ils prirent leurs précautions, se firent un ichef, constituèrent son pouvoir, établirent leur ligue comme les huguenots avaient fait la leur : c^était tout simple. Dans Tépoque féodale, chaque province formait une drconscription politique à part, distinguée par ses lois, ses institutions, ses coutumes, «ouvent même par sesfeces d'hommes. Qui aurait jamais confondu la famille normande aux cheveux d'or, à la chair blanche et sanguine, vieille descendance Scandinave» colonisée sur les vastes herbages et les riants coteaux de la Neustrie, avec le Basque et le Béarnais aux yeux noirs, au teint bruni, disputant à Taigle des Pyrénées ses âpres rochers? Ces provinces étaient restées chacune de grands fiefs à part, se détar €bant du domaine par des apanages et des concessions plu» ou moins temporaires; et lorsque cette habitude d'inféodation 6*aJ9aiblit un peu, elles composèrent des gouvernements presque toujours confiés à Tune des puissantes familles dont les fiefe nombreux s'étendaient sur ces territoires : Provence, Dauphiné^ Berry, Lyonnais, Bretagne» avaient leurs grands «res, leurs noMes, leur gentilhcnnmerie ; et quand éclata la guerre des opinions religieuses, les antiques rivalités ides barons se transformèrent m haine du prêche ou de la messe. Il faut dire pourtant que si les ligues huguenotes tendaient surtout à un iractionnement de territoire, sorte de système fédératif, à ces indépendances de* la haute féodalité, la ligue catholique se rattachant toute à un principe d*unité était plus favorable à la centralisation bourgeoise du vieux régime
isk LÀ RÉFORME
des municipalités sous la couronne. Et puis, que de belles et grandes cités contenaient chacune de ces provinces ! Toutes se glorifiaient de leur capitale ; qife dirais-je de Toulouse, avec ses capitouls et ses jurats? d'Aix, encore toute pleine de tournois et des souvenirs du roi René, de ses grands sires, les Forbin, les Castellanne et les Sabran? de Marseille, aux tours vieillies de Sainte-Paule et de la Joliette, avec ses statuts et ses braves consuls? de Lyon, de sasainteprimatie, de ses privilèges de ville fermée, sous la protection de Notre-Dame de Fourvière? deTours, de Blois, cités brillantes dans le riche pays de la Loire? Toutes ces villes étaient en rapport entre elles comme les gentilshommes pour leurs fiefis ; il y avait intelligence de bourgeoisie à bourgeoisie, de conseils à conseils. Ces bons échevins, avec leurs chaperons, se réunissaient dans leur parloir, et là ils devisaient sur les maux de la religion, sur les tiienaces de ces montagnards huguenots qui voulaient leur ravir leurs belles images, leur saint patron de confrérie; pourquoi ne se liguerait-on pas contre de telles insolences? pourquoi ne s'unirait-on pas de ville en ville par de bons serments et puisque le roi tend la main aux hérétiques, pourquoi n'élèverait-on pas un autre chef? Cette pensée d'une ligue catholique , déjà ancienne , formait comme la réaction au mouvement de la réforme ; on en trouve des modèles pour toutes les provinces dans les années qui forment la période de 4570 à 1575. Dans une assemblée des hauts vassaux et des villes du Languedoc, les chefs et communaux s'écrièrent : « Nous jurons et promettons de nous employer de toutes nos puissances à remettre et maintenir l'exercice de notre religion catholique, apostohque et romaine, en laquelle nous avons esté nourris, et voulons vivre et mourir'. Il sera levé bon nombre d'hommes de pied et de cheval , ainsi que les sommes et deniers néces^ saires pour les mettre en guerre; sa majesté sera suppliée de les valider et auctoriser, attendu que c'est pour employer en choses sainctes et nécessaires. Et les provinces voisines auront
1 Ms^ de Bélhune, n« 8823.
si bonne intelligence, que chacun se poun a aider et secourir l'un l'autre. Et si aucun catholique, après avoir esté requis d'entrer en la présente association, iiEiisoit quelque diiiiculté ou traisnoit en longueur, sera estimé ennemi de Dieu et déserteur de sa religion, rebelle à son roy, traistre de sa patrie, et du consentement de tous les gens de bien, abandonné et délaissé de tous, et exposé à toutes les injures et oppi'essions qui lui pourront subvenir. » Les bons bourgeois de la province de Picardie s'expriment ainsi dans la charte de leur ligue: « L'on est d'advis, avant que l'association soit signée, que sa majesté fasse dclibcration de ce qu'elle entend estre faict contre ceux de la religion en leurs biens, tant aux nobles que roturiers, et pour ce donner édict avec pouvoir aux gouverneurs de les exécuter sans appel. Leurs majestés seront priées n'endurer autre religion que la catholique romaine pour laquelle ceste association se faict de bon vouloir. Les gentilshommes qui ne pourront marcher par maladie, vieillesse ou autres accidents devront armer un ou deux hommes de pied selon leur moyen , et ne faut rien employer qu'avec grandes précautions et ne cesser de continuer cette levée jusqu'à ce que l'exercice de la fausse religion s'éteigne.» On retrouve ces formes d'associations religieuses, ces précautions militaires pour la Bretagne, l'Anjou, la Provence, la Normandie. Déjà le conseil du roi s'en inquiétait; on craignait de voir se centraliser le mouvement catholique en dehors de la royauté. Dans des instructions adressées à M. de Montpensier, pair de France et lieutenant-général de sa majesté en Bretagne, il est dit : « Que le roy ayant esté adverli qu'il se faisoit quelques ligues et associations en son pays de Bretagne, qui ne peuvent tendre qu'à très mauvaise et pernicieuse intention et grandement préjudicier à son service, donne ordre audict duc gouverneur de faire entendre aux estais de la province qui s'assemblent à Rennes, après s'être bien assuré de la vérité au subject desdictes ligues, que le roy, sçachant qu'on amassoit des armes et des chevaux pour exécuter quelque entreprise secrète, veut
Bçavoir la vérité et de leur bouche. Le bonheur du peuple estant le seul objet des peines prises par le roy et sa mère, ils avoient lieu de s*estonner que la noblesse bretonne se laîssast aller aux impressions des gOns malintentionnés. » La couronne s'agenouille en quelque sorte devant la crainte que lui inspirent les ligues : elle leur parle avec douceur; elle tie veut point les blesser, mais les arrêter dans leurs desseins.
Le prajet de centraliser toutes ces ligues particulières dans un vaste projet de résistance, idée simple, naturelle confédération des provinces, fut Foeuvre d'un avocat du nom de David. C'était un des chefs de la bonne bourgeoisie de Paris, un des parleurs dans les assemblées municipales, chéri des confréries et des halles dont il avait la confiance, excellent citoyen, comme l'appelle le mémoire de M. Delezeau, conseiller d'état '. Depuis le dernier édit de pacification il avait démontré, en bons termes, aux universitaires, aux parlements et aux halles qu'il était impossible de marcher plus longtemps avec une royauté qui pactisait sans cesse avec les huguenots. Ne pouvait-on pas trouver un moyen de sortir d'une hésitatioil perpétuelle en élisant un chef de la isainte ligue catholique? L'avocat David proposait de faire le voyage de Rome pour mettre la pieuse entreprise sous la conduite de notre saint père le pape. Dans une petite assemblée, au parloir des bourgeois, il communiqua aux plus influents des quarteniers le projet qu'il avait r^igé dans l'intérêt de l'opinion catholique et de la maison de Guise, sincère et légititne représeiitant de cet immense empereur Gharlemagne, protecteur du pape. L'avocat David allait droit à un changement de dynastie. « Coînbien que la race des Capets ait succédé à l'administration temporelle du royaume de Charlemagrie, elle n'a point toutefois succédé à la bénédiction apostolique affectée à la postérité de Gharlemagne, tant seulement, mais au contraire en usurpant la couronne par outrecuidance téméraire, elle avoit acquis sur soi et sur les siens une malédiction perpéliiellfe. Il se voit à l'œil que la
' Mss. de la biblioth. Suinte-Geneviève.
ET LA LIÇUË. Ahh
rQ.ce des Capets est du tout abondonnôe à sens réprouvé ; les uns eslanl frappés d'un esprit d'estourdisseraent , gens stupides et de néant, les autres réprouvés de Dieu et des hommes pour leur hérésie, proscrits et rejetés de la saincte communion ecclésiastique ; au contraire, les rejetons de Charlemagne sont verdoyants, aimant la vertu, pleins de vigueur en esprit et en corps; ils rentreroient dans l'ancien héritage du royaume avec le gré, consentement et eslection de tout le peuple. On donnera ordre par toutes les villes catholiqiies d'esmouvoir le peuple par les prédications salutaires; aiiq d'empeschér par force que les presches de Tabominable secte ne soient estahlis. Le roy sera conseillé de nç s*empescher aucunement des esmotiofis qui se feront, pt en remettra secrètement toute la charge au seigneur de Guise, lequel en tout^ hardiesse pratiquera les ligues envers la noblesse et les habitants des vjljes, de telle sorte qu'ils ne pourront recognoistre autre chei ni conducteur que son excellence. Donnera ordre ledict sieur de Gfuise qu^ 1^ curée des villes et d^ champs dressant des rooles de leurs p$^roissiens cap^bjl^si d^ porter les armes. |.e roy fera proclamer les estats en 1^ plus grande solemqit^ que pourra suivant Isi coustuipe ancienne; 1^ royne-mère ir^ trpviver son jeune fils perdu et desvoyé auqpel elle persu^dei^ (le venir trouver Je rpy ^n frère; elle s'esibrcera d'attirer le roy de ]^iayarre et le prince de Gondé; et afin de lei^r oster toute crainte, le seigneur de Gujse et ses frères s'absenteront de la ço\kT avec semblants de mécontentements. Les es^il^ renouvelleront le serment d'obéissance et fidélité qu'Us doivent m^ successeurs de sainct pierre et proféreront de vivre et mourir en la foy descrite au concile de Trente, et annuleront les édictsi et promesses faictes aux hérétiques. Pour l'exécutiQn de cet article, le roy establira un lieutenantTgénéraJ, prince capable, expérimenté, puissant de corps et d'esprit, lequel n'aura jamais eu pari ni société avec les hérétiques, et sera prié le roy d'en honorer le sieur de Guise. L'assemblée rencontrera au duc d'AlençQn la grande faute qu'il a commise de se joindre aux
hén'liques; et comme il n'est pas en la puissance du roy de remettre et pardonner tels crimes , luy sera donné des juges pour cognoistre dudict crime à Texemple très sainct et pieutissime du roy catholique en Tendroit de don Carlos son propre fils. Au mesme jour paroistront toutes les forces des envoyés des paroisses et autres et se saisiront dudict frère du roy et autres qui l'auront accompagné; en mesme temps les capitaines de paroisses se mettront aux champs et passeront les hérétiques au fil de Tespée. Par ce moyen le sieur de Guise subjuguera facilement les provinces rebelles. On fera alors punition exemplaire du frère du roy, et finalement par Tadvis et permission de sa saincleté, on enfermera le roy et la royne dedans un monastère, comme Pépin son ancestre fit à Childéric. Et par ce moyen M. de Guise réunira Théritage temporel de la couronne à la bénédiction apostolique qu'il possède pour tout reste de la succession de Charles-le-Grand •.» Ainsi dans les idées primitives de l'avocat David, le duc de Guise n'était encore que le chef de fait de la royauté catholique; le pouvoir était provisoirement conservé à Henri lïl, qu'on renfermerait ensuite dans un monastère comme un roi dégradé. Puisqu'on élevait le duc de Guise chef salué d'un grand parti, qui était le peuple, pourquoi ne placerait-on pas la couronne sur sa tête? Pour ôler aux Valois et aux Bourbons l'imposant prestige de l'hérédité, on commença dans une suite de pamphlets à parler de l'usurpation de la race capétienne sur la carlovingienne, dont la noble expression vivait encore dans la maison de Lorraine, héritière du grand empereur. Pépin avait été l'élu du pape; pourquoi le duc de Guise ne le serait-il pas? Pouvait-on nier que les Guise ne fussent les descendants de Charlemagne?» La possession était dévolue à la maison de Lorraine par Glodulphe, chef de la maison des Glodion, et par Anchise, puîné des Glodion et chef de la lignée de Gharlemagne. Charles, duc de Lorraine, frère de Lothaire, et oncle du roy Louis V, lequel roy mourut sans enÊintS) fut
' Résumé de Tayocat David. 167C.
spolié de la couronne de France par Hugues Capet ; duquel Charles descendent les princes de Lorraine*. »
Cette généalogie, si fausse sur plusieurs points, ne prouvait point légalement les droits des Guise ; mais en temps de parti, il ne s'agit pas de vérité, mais de ce qui convient à ces partis ; les esprits étaient préparés pour la grande association catholique qui proclamait son chef et prenait ses précautions : partout les ligues particulières s'étendaient ; la Normandie ellemême, si patiente, si portée pour le repos, présentait requête et pétition au roi, afin que sa majesté fit édit pour contraindre tous les sujets à faire profession dé la religion catholique, et déclarer les hérétiques incapables de tenir oflices et charges publiques. Le roi devait délaisser la protection de Genève, car une même volonté ne pouvait extirper Fhérésie et conserver sous sa main la source d'où dérive toute hérésie ; le service de Dieu devait être rétabli par tout le royaume. « Et pour tesmoigner que nous avons rien au cœur qu'un désir de servir à Dieu , vostre majesté, et au public , nous sommes prests, si l'avez agréable, remettre aux mains de vostre majesté les charges dont elle et ses prédécesseurs nous ont honorés, et nous retirer comme personnes privées en nos maisons pour y finir nos jours avec contentement d'avoir aidé le roi à un bien bon œuvre. » Les hésitations du conseil décidaient de plus en plus les catholiques de province à s'affilier au vaste projet de la ligue générale. Dans tout mouvement d'opinion, il y a deux nuances : Tune qui remontre , se plaint et voudrait réformer sans détruire ; l'autre qui conspire pour renverser. Il y avait de bons catholiques qui s'associaient en province tout simplement pour entraîner le roi à favoriser la pieuse religion de ses ancêtres ; les autres au contraire poussaient au trône M. de Guise sur la ruine des Valois. Par la marche naturelle dés partis, la faction de Lorraine domina, parce qu'elle était active comme un complot , et que l'autre marchait simplement et paisiblement comme une amélioration. Quand il y a crise, les
* Les généalogies de o«ux de Lorraine et de Par, imp. à Paris, 1576. U 39
m LÀ REFORME
opinions timides se nieUenl en croupe derrière les opinions violentes; elles en commettent tous les excès, et pourtant elles ne les voulaient pas.
Sur ravis des politiques, Henri III avait décidé la convocation des étals-généraux de toutes les provinces. Le maréchal Damville en avait fait une clause de Tédit de pacification ; les politiques croyaient trouver là une force, car la haute bourgeoisie , les gens de lois et de science composant les étals soutenaient en général les opinions du tier&-parti. Cet esprit s'était produit depuis deux siècles j les choses étaient ensuite changées. Le premier résultat d'un mouvement qui remueles sentiments populaires est d'amener une réaction , et cette réaction est à son tour une si grande puissance qu'elle domine tout. La bourgeoisie, lasse de la guerre, était en majorité fervente catholique. Elle pouvait bjen adopter quelques-unes de^ idées parlementaires sur }es libertés de l'église gallicane ; toutefois elle n'eût jamais fajt cause copimune avec les huguenots contre la messe, les saints et les opinions d^ halles: placée entre |es 4eux grands systèmes reUgieux qui divisaient la société , elle n'eût jamais hésité ; et la ligue d'ailleurs était comme l'expression de ses privilèges et de seij sentiments municipaux. Le roi avait écrit des lettres closes à. tous les prévôts etbî^ilUs du royaume pour la convocation des état^. «Nostre amé et féal, nostre intention est de commencer à tenir Jes estais libres^ et généraux des trois ordres, au 15 no-: vembre prochain, en nostre ville de Biois, où nous entendons^ désirons que se trouvent aucuns des plus notables personnages pour en pleine assemblée nous faire entendre les repionstrances, plaintes et doléances de tous affligés, afin d'y asseurer tel ordre et remède que le mal y requerra. Vous maadons très expressément qu'inpontineijt la présente reçue, vous^ ayez à son de trompe et cri public, ou autrement, à convo-, quer et faire assembler tous ceux des trois estais de votre^ ressort pour conférer et communiquer ensemble ainsi qu'il, çsl accoutumé fiiire. » Le besoin du conseil éUiit de faire
dominer dans les Etats, les opinions modérées en rapport avec le nouvel édit; les ordres envoyés aux baillis étaient rédigés en ce sens. On né put les exécuter. Partout l'opinion catholique, organisée en ligue, était active, surveillante et en quelque sorte sous les armes; une admirable hiérarchie d'évôques, de religieux, de paroisses, appuyait cette grande impulsion ; les ordres monastiques toujours eii correspondance, les prédicateurs, les mandements épiscopaux, les prières publiques favorisaient des élections toutes ligueuses. On s'opposait même dans certaines localités au départ des députés calvinistes. Les catholiques n'exécutaient l'édit de pacification qu'avec dégoût ; les deux partis retenaient leurs otages, gardaient mutuellement leurs prisonniers. Dans ces circonstances agitées, la plupart des députés des trois ordres arrivèrent non point avec la pensée du conseil, niais avec les grandes instructions des ligues provinciales , lesquelles portaient toutes 'sur un point, « qu'il falloit désormais qu'il n'y eust plus qu'une seule foy, qu'une religion urlittué en ce royaume. » A Blois, Henri IIÎ, (Catherine et le conseil n'ignoraient pas quel était l'esprit de la majorité des députés, si difficile à concilier avec le dernier édit de pacification. On savait également la force de ces ligues ; et comment y opposer une barrière, si ce n'était en adoptant leurs opinions, en prévenant leurs plaintes? «Le dimanche 2 décembre 4576, le roy tint un petit conseil où estoyent les roynes, sa mère et sa femme , Monsieur, et MM. les cardinaux de Bourbon, Montpensier, le chancelier, Chavigny, le grand aumosnier, pour voir comme il auroit à se gouverner pour faire qu'il n'y eust qu'une religion en son royaume. Là fut résolu que, suivant la requeste que les trois assemblées luy feroient, il l'accepteroit \ »
'Le roi rentrait donc pleinement dans l'esprit catholique, et pour témoigner toute cette bonne volonté, Henri s'efforça de gagner plusieurs députés de la minorité. Le duc de Nevers raconte lui-même les efforts que fit alors Henri pour conquérir
1 Journal de M. le duc de Nevers, 1576-1577.
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des suffrages à son parti : c Le mercredy, 12* décembre, le roy m'a dict que le baron de Senecey, élu de la noblesse pour porter la parole, ne vouloit point conclure à ce qu'il n'y eust qu'une seule religion, disant qu'il ne falloil point entrer en guerre. Je luy dis qu'il falloit luy parler pour le gagner, et mander le père pour le gagner aussi. Il me dict que le père le conseilloit à cela. Je luy dis qu'il falloit essayer tous moyens et l'y faire résoudre par amitié ou autrement. Ce qu'il trouva bon de faire. Le li" décembre, fut dressée par la royne la forme des propos que le baron de Senecey devoit dire touchant la religion ; et le roy à la messe le vit et y corrigea ces mots : « la plus saine et meilleure partie du royaume, c'est-à-dire ceux de la religion romaine. » Je gagnai les députés du Lyonnois le matin. Le 19* décembre, le roy m'envoya quérir et me montra une exhortation qu'il faisoit aux députés pour faire tenir bon pour la religion catholique. »
Ce n'est donc pas d'aujourd'hui que l'on cherche à influencer les assemblées! L'opinion du conseil paraissait jusqu'ici pencher pour l'unité religieuse; quelques-uns des membres auraient voulu l'imposer d'une manière violente et armée , d'autres au contraire l'amener doucement et par voie de transaction. Avant l'ouverture solennelle des étîits, chacun des ordres s'était réuni dans sa chambre particulière, afin de délibérer sur la proposition qui lui serait faite par le roi, et surtout pour rédiger le grand cahier des doléances. Le député Versoris, expression du tiers-état, lut sa harangue en ce comité; la majorité se prononça fortement «pour qu'on demandast au roy que la réunion de tous les subjects à la religion catholique et romaine s'entreprist par doux moyens et sans guerre. » Cette opinion était modérée : le tiers-état, composé des parlementaires et des bourgeois , craignait surtout que la guerre n'entraînât une trop forte somme de subsides , qu'il supportait impatiemment. D'ailleurs il y avait dans ce comité une minorité qui défendait la liberté de conscience. Le parti catholique du conseil avait cherché à en détacher plu-
sieurs ; quelques - uns demeurèrent invariables dans leurs opinions, entre autres Jean Bodin, député du Vermandois, qui, s'occupant alors de son livre sur la République et d'un commentaire sur les Sorciers et VInfluence des Astres^ s'opposa (lux mesures des états proclamant Funité religieuse. Ces états s'ouvrirent, le 6 décembre 1376, dans leurs vieilles formés et leur grande solennité : « Le roy esloit monté sur son siège royal, couvert d'un drap de velours violet, semé de fleurs de lys d'or ; au costé droit, la royne-mère et le duc d'Anjou, frère du roy; au costé gauche,, la royne, femme du roy. Sur un eschafaud plus bas que le marche-pied du roy, des princes et ducs à droite sur un banc ; les pairs de Téglise à gauche sur un autre banc. Sur cet eschafaud, au bout du drap au pied du roy, le siège du chancelier non adossé, couvert d'un drap de velours violet semé de fleurs de lys d'or. Derrière la chaise du roy estoit une barrière, et par delà les deux cents gentilshommes tenant leurs haches en bec-de-corbin. Au dessus à costé du dais du roy, petite galerie pour les princesses. Au pied de l'eschafaud à droite du siège du roy, table des quatre secrétaires d'estat, couverte d'un tapis de velours violet. Des deux costés de la table, les membres du conseil privé sur un banc de droite ; les chevaliers de Tordre et conseillers de robe courte sur un autre banc à gauche. Derrière le banc des conseillers de robe longue , dix banquettes devant l'eschafaud pour les desputés de l'église, les archevesques et évesques, séants les premiers, ayant leurs rochets et camails ; après eux les religieux chefs d'ordre et autres selon la préséance des lieux d'où ils estoient desputés au nombre de cent quatre. Au bout de ces bancs estoient le prevost des marchands de la ville de Paris, président du tiers-estat, et avec luy les desputés de ladite ville. Sur quatre autres bancs, d'austres desputés du tiersestat. Au costé droit de l'eschafaud, les évesc^es non desputés sur un banc, les intendants de finances et thrcsoriers de l'espargne sur un autre banc. Derrière les conseillers de robe courte, il y avoit six bancs pour les soixante-douze desputés
de la noblesse et six autres pour les desputés du tiers-estat qui remplissaient encore trois bancs contre la muraille. Ils estoient cent cinquante y compris ceux de Paris. Derrière la barrière, bn laissa entrer le commun peuple. »
Dans ce grand appareil du clergé, de la noblesse et de la ^bourgeoisie, le roi dut exprimer toute sa pensée : «Il n'y a personne de vous, dit Henri III, qui ne sçaclie les causes desquelles j'ai esté mu à convoquer cette assemblée. Pour ce, n'est-il besoin de consommer le temps à vous lé faire entendre. Je crois qu'il n'y a celuy de vous qui ne soit venu bien instruit et préparé pour satisfaire à tout ce que j'ai mandé par mes commissions publiées en chacune province, et m'assure davantage qu'il n'y a homme en cette compagnie qui n'y ait apporté le zèle et affection qu'un bon et loyal subject doit avoir envers son roy et le salut de sa patrie. Présupposant cela, j'espère qu'en ceste assemblée de tant de gens de bien, d'honneur et d'expérience, se trouveront les moyens pour mettre ce royaume en repos, pourvoir aux désordres et abus qui y sont entrés , délivrer mon peuple d'oppression, et en somme donner remède aux maux dont le corps de cet estât est tellement ulcéré qu'il n'a membre sain et entier, au lieu qu'il devroit estre le royaume le plus florissant , plus heureux et sur tous autres renommé de religion envers Dieu, dlntégrité en justice, d'union entre les subjects, d'amour et d'obéissance envers leur roy et de bonne foy envers les hommes. » Jusqu*ici il n'y avait aucune manifestation publique sur la grande question qui divisait la société ; le roi s'exprimait en termes généraux sur les besoins du pays, sur les réformes à faire ; mais se déclarerait-il pour rùnité religieuse f «Le ^4® àe décembre, au conseil du cabinet de la royûe, le roy déclara sa volonté qu'il ne vouloit plus qu'il y eust deux religions en France, et qu'il ne pou voit allè'r contre son premier serment faict au sacre. » La reirie-mèrfe décidée comme tous les autres sur la question catholique déclara « qu'elle n'avoit fait la paix que dans l'espémnce que, voyant son fils âgé de vingt-cinq ans, elle le supplie-*
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roit de ne permetli*e qu'une religion en son royaume. s> En conséquence, la majorité des états se prononça pour Funité religieuse, et le triomphe absolu du catholicisme, sans en venir aux extrémités de la guerre. Chaque province eut ses conférences particulières. « Le i4 dudict nK)i8, Tarticle de la ireligion fut remis en délibération en TIsle-de-France ; jà il avoit esté accordé par la noblesse que le roy seroit requis de réduire tous ses subjects à la religion romaine. Sur quoy Versons dit que le roy Tentendoit et le vouloit ainsi. A quoy Bodin respondit que c'est l'ouverture de la guerre. Après plusieurs remontrances, il conclut à Fesdit de pacification suivant sa charge. Tous les autres conclurent comme ceux de Paris, en y ajoutant ces mots : « Par les plus douces et saintes voies que sa majesté adviseroit. » A quoy le desputé du Vermandois se réduisit, sans aller ni protester au contraire. »
Quand l'unité religieuse fut proclamée, le prevost des marchands de Paris s'écria dans son enthousiasme : Nunc dimittis servum tuwifn, Domi'ne. »
Cette voix des trois ordres était troj) puissante pour qu'elle ne reçût pas la sanction t*oyale; que fallait-il arrêter pour répondre à ce mouvement des esprits? le roi prit conseil de chacun des princes du sang, des hommes de modération, de sagesse. M. de Nevers voulait que le roi adoptât une résolutioii et qu'il y demeurât ferme ; on devait d'abord tenter la voie amiable : « Je trouverai fort bonne vostm délibémlioii de tasçher à réduire vos isubjécts à vous rendre i'obéissahce Qu'ils vt)U8 dbivient , en vous servant des moyens les plus doux plustost que de la force; s'il plaisoitàDieu d'inspirer M. le maréchal Damville de ftiire ce qu'il doit à votre majesté, vos affaires s'en porteroient bien mieux ; si M. de Biron pouvoit faire quelque chose de bon avec le roy de Navarre, vous viendriez aisément à bout de vostre intention; mais, certes. Sire, je crains bien qu'il ne rapporte qu'une négociation meslée de quelque bonne apparence pour vous reta^ der et faire perdre le temps. C'est pourquoi il me semble qu'il
est très nécessaire, pour exécuter vostre saincte intentioii, de vous montrer ferme et résolu.»— «Sire, ajouta M. de Guise, je ne suis encore qu'un jeune soldat, et j'ai si peu d'expérience, que je me sens estre plus propre pour aider à exécuter vos commandements et suivre leur advis, que non pas pour vous bailler le mien. » — « Il n'y en a pas un de nous qui ne doive désirer la paix, disoit le duc de Mayenne. Sire, les calamités de vostre pauvre peuple , et les ruines et les désordres que nous voyons vous doivent porter à la paix. En cas que quelques-uns de vos subjects pussent si fort oublier leur devoir que de prendre les armes pour troubler le repos public, vous devez en toute promptitude et diligence lever des forces suffisautes; vos ennemis voyant un si bon ordre establi, se pourront aisément despartir d'une si mauvaise volonté. » L'avis du cardinal de Bourbon était le même que celui de M. de Mayenne: « Le roy ne se peut despartir de la résolution qu'il a prise aux estats sans encourir Tire de Dieu et l'aliénation de ses subjects. Pour l'exécution d'icelle résolution, qu'il se prépare à avoir par les armes ce qu'il demande, au cas que les remontrances ne puissent les lui faire obtenir. »
En l'état des esprits, l'unité religieuse c'était la guerre, car l'opinion calviniste souffrirait-elle qu'on lui enlevât les garanties données par l'édit de pacification? Henri III voyait le danger de rester en debors des états, et pour échapper aux ligues provinciales et à cette autorité qui se formait indépendante du pouvoir royal, il signa lui-même la ligue. On a blâmé le prince de cet acte de haute politique ; que £siisait-il pourtant ? si ce n'est se mettre à la tête d'une opinion qui avait la majorité partout. La ligue était la grande association nationale ; le roi en prenait la direction en s'en constituant le chef; il ne pouvait se prononcer pour l'association huguenote en dehors du peuple, et toute de noblesse et de vieille féodalité. Rester au milieu était impossible en temps de troubles, quand les passions ne souffraient rien en dehors d'elles. Henri III, catholique, saisissait en main la
Cause du catholicisme. 11 obtenait par là qu'on supprimât dans la charte secrète de la ligue les clauses qui pouvaient nuire aux droits de la race des Valois. Cette charte fut discutée comme un véritable contrat. Le 22 février 1577, Henri III écrivit à M. d'Humières, « qu'ayant pjus particulièrement considéré les articles de l'association qu'il lui avoit envoyés, il ne trouvoit pas bon qu'au 7* article il y eust : « Pour rentière « exécution de ce qui sera ordonné par lesestats assemblés ;» car il semble par là que Ton veuille inférer aux dicts eslats l'autorité de résoudre les choses, laquelle n'est donnée et attribuée qu'à moy seul, comme estant prince souverain. Il ne sera question que de remettre au lieu : « La résolution qui sei'a prise par sa majesté en sesdits estats. » Je vous prie que cela soit changé, sans besoin de faire une nouvelle assemblée *.»
Au reste, comme dans toutes les assemblées où domina le catholicisme, il sortit de Blois de belles ordonnances de réformation. Il y avait dans la pensée bourgeoise et populaire de la ligue des germes de libertés. Les villes pensaient à leurs immunités, aux droits publics et privés de chacun. Ces premiers états de Blois réglèrent la forme de procédure à suivre en toutes les cours de justice, les testaments, actes de notaire, donations : à l'avenir aucun comptable ne serait admis dans l'exercice de sa charge avant d'avoir fourni caution et fait élection de domicile ; il y fut aussi dressé un notable règlement sur les mines et minières. Parlerai-je de cette belle et grande ordonnance de Blois qui servit si longtemps de base aux cours de parlement et de magistrature? Etat ecclésiastique, hôpitaux et maladreries, université, fa • culte de théologie , jurisprudence, médecine, justice et cours souveraines, offices et charges, police des gens de guerre, noblesse et gentillesse, domaine de la couronne, perception de tailles et aides, routes et ponts, tout enfin se trouve bien et justement réglé par ladite ordonnance. Ainsi d'une part unité royale et catholique, et de l'autre réorganisation politique et
1 Autographe. Mss. Béthune, cot. 8820, foL 6i.
Kifi LA REFORME
adminislralive; tels Turent les résultats des longues délibérations des premiers états de Blois.
Le roi d'Espagne mettait une haute importance aux réso- Tulions des députés. Son ambassadeur avait reçu roirdre d'en suivre tous les accidents et de lui en rendre compte. Le 3 janvier, dépêche de Blois, ainsi conçue : « Je vous ai annoncé la détermination du roy de France pour ne souffrir que Texercice d'une seule religion en son royaume : il y paroist bien décidé. L'autre jour il fit appeler le duc d'Anjou son frère; il lui dit qu'il étoit résolu à ne tolérer qu'une foi , et qu'il devoit s'y soumettre ; et le duc d'Anjou a répondu qu'il lui obéira et le servira dans tout et pour tout. Dieu veuille que cette réponse soit sincère. » Le 17, l'ambaissadeur écrivit encore : « Le roy persiste dans sa résolution; les estats-généraux réunis promettent de l'aider à cet effet, et le duc d'Anjou jure de mourir dans cette intention. Cependant je me méfie beaucoup du caractère de ce roy; il est pusillanime, et les huguenots, qui le cognoissent, le tourneront de telle manière qu'ils pourroient bien l'amener à leurs pernicieuses doctrines. » Et l'ambassadeur ne se trompait pas sur cette versatilité des circonstances et des partis ^
Les calvinistes n'avaient pu ignorer la tendance des élections par bailliages, telles que les hgues de provinces les avaient dominées; ils voyaient le triomphe imminent de l'opinion catholique à Blois, et dès lors les chefs des huguenots devaient prendre un parti contre ce mouvement qui les menaçait. L'alliance avec les politiques sous le maréchal Damville était toujours étroite. Henri de Navarre, le prince de Condé ménageaient avec sollicitude un parti qui leur assurait des forces considérables, même parmi les catholiques. Le conseil de Blois cherchait aussi à se rattacher Damville, et Henri III lui écrivait : « Mon cousin, j'ai voulu à présent vous communiquer les résolutions que j'ai prises sur les affaires; je vous envoie le sieur Doignon, vous priant de le croire comme moy-
' Archiv. de Simancas. B. 42.
même et luy parler ouvcrlemenl de ce que di'sirez de moy, et eslre assuré que je vous donnerai telle satisfaction que vous aurez bonne occasion de vous contenter]. » Il ajoutait dans une lettre à l'amiral de Villars : « Je cognois que la paix m'est plus utile et nécessaire que jamais, tant pour Testablis^ sèment de mon auctorité que pour le soulagement de mes subjects. J'estime qu'il est nécessaire pour assurer ma ville de Bordeaux d'en faire sortir tous les ministres et faire cesser tous les presches; le principal est de l'exécuter de façon que cela ne cause quelque émotion entre les habitants, et que l'on ne sçacbe qu^ ce soit par mon commandement^ mais à la rcr queste et instance des maire pt jurats de i^a cour de parle? ment, vous priant d|e vqusy cpiiqporter dpptem^i^t. » C'étaif verq le maréchal D^ivijle que devaient se porter tous les efforts (}u xo}. Tel était l'avis d^ Catjierine de Méclicis : « Lo mareschal Damvjlle c'est celuy-là que je crains le plus, d'autant qu'il ^ plus d'entendement, d'expérience ^t de suite, et pour ceste occasion je dis qu'il ne faut rien épargner à le gagner. Voiis n'avez pas, d'argent , et sans argent on a be^ vous coiiseiller et vous résoudre, on w sçauroit rieii faire 5 c'est pourquoi je voudrois escrire au pape et lui lemontrer cç que vous fajctes pour Tbonfleur de Dieu, et qu'il yous donne les moyens d'achever un si bon œuvre en vous baillant durpi|;i^ quatre mois deux cent mille fjuncs par i^iois-^) Pour ce faire, la reine-mère Catherine proposait une s^ie de dispo^tioi^s milJT taires dans toutes les provinces ^u royauip^ 5 plie çiemançlaïf une augmentation considérable (J'IjQçames de pie^l j3t ç|e cher val et trois armées régulières. « Et e\i ççis qup np fussiez ï\i m paix ni en guerre, il faut dopner des prflre§ pour mettre tquUîS vos provinces et villes à l'abri. »
A tous ces alléchements, le maréchal Daaflville avajl ré-? pondu qu'il sacrifierait sa vie pour la rejjgion catholique; «f mais, disait-il, considérant ce qui s'est passé et Ici sai^oa où nous sommes ; mon devoir est de vous représenter l'im-
^ Mbb. de Béthune, vol. cot 88d7, pug. 37.
possibilité d'effectuer rinlention de concorde avant qu'on ait accordé ce qu'on doit. Croyez que j'ai trop taicl de preuves de la fidélité et affection que inoy et les miens portons à sa majesté, n'ayant jamais visé qu'à ce que j'ai estimé pouvoir apporter repos et tranquillité à ce pauvre et désolé royaume, si fort atténué qu'il n'en a quasy plus que la superficie, et de mon costé j'y mettrai tout le pouvoir que Dieu a mis en moy.» Catherine lui envoyait un courrier tout exprès : « Mon cousin, le roy monsieur mon fils vous sera si bon maistre et roy que vous aurez grandement occasion de le bien servir ; vous prendrez toute confiance de luy et de moy, je désire tant vostre bien et je m'employerai toujours pour ce qui vous touchera \ » Le projet du conseil était d'arriver par des actes conciliants à l'unité religieuse, vœu des états de Blois, ou bien de commencer la guerre avec de telles forces que le parti huguenot ne pût essayer une résistance longue et efficace. Catherine de Médicis, tête à négociations, avec son penchant d'école italienne, paraissait se jeter dans [l'opinion populaire des états de Blois, et multipliait les agents auprès des deux chefs du parti huguenot pour les amener à une transaction sous des clauses inacceptables : comment supposer qu'un grand parti renoncerait à la liberté de conscience résultant du dernier édit, pour adopter l'unité religieuse qu'on lui proposait? Aussi Henri de Navarre, redevenu huguenot, répondait aux propositions de la reine-mère : « Je vous prie vous souvenir que c'est une triste chose d'oster aux hommes ce qu'ils ont déjà, et ne donner pas ce qu'ils demandent; s'il faict mal au cœur des catholiques de voir seulement que ceux de la religion aient exercice d'icelle, il en fera bien plus à ceux à qui on la veut oster, après la leur avoir tant de fois et si longtemps permise. »
Il fallait donc recourir à la guerre pour arriver au résultât d'unité religieuse, ou bien pactiser avec les huguenots sur les anciens articles des édits de pacification. Le conseil était pres-^
Autographe. Mas. de Bélhune, n. 8S4?, 88S7.
que unanime sur le premier de ces avis ; à tout prix il désirait le triomphe des sentiments catholiques. La reine-mère, changeant d'opinion à la vue des périls, car les moyens du roi n'étaient pas suffisants, combattit avec énergie une résolution qui compromettait encore une fois la paix publique : « Je suis catholique et ai aussi bonne conscience que nul autre peut avoir. J'ai beaucoup de fois hasardé ma personne contre les huguenots, du temps du feu roi mon fils ; je ne le crains pas encore i je suis preste à mourir, ayant cinquante-huit ans, et j'espère aller eu paradis. Jusqu'à ce que le roy ait le moyen d'exécuter cette volonté d'une seule religion, il ne se doit pas déclarer. Ce n'est pas une chose nouvelle de permettre l'exercice de la religion aux lieux otron ne peut l'empescher. Quand les princes estrangers sauroat ceste déclaration , mesme le pape, ils s'en resjouiront et seront bien aises d'entendre que les choses auront pu se pacifier sans guerre. Quant à moy, je ne veux pas m'autoriser parmi les cathohques pour détruire ce royaume : mon dessein est de le conserver ; en le perdant, la religion seroit perdue; il y a peu de moyens de faire la guerre, Il n'y en a presque pas de vivre. Le prince de Coudé prendra les villes et toute la campagne ; jusqu'à ceste heure on n'a pu lui résister. Je ne désire point voir mettre Testât en tel hasard ; non plus la personne du roy. S'il y en a d'autres qui ne se soucient pas de la perte de cet estât pourvu qu'ils puissent dire : J'ai bien maintenu la religion catholique, ou qui espèrent faire leur profit par sa ruine, je n'ai rien à leur dire, mais je ne veux leur ressembler. Je conseille au roy de conserver Testât, et Dieu, j'espère, le favorisera en sorte qu'il réunira un jour les deux religions en une \ »
Le conseil persistant dans sa résolution d'aller droit aux armes contre les huguenots, on s'adressa aux états pour en obtenir des aides : ces états se fussent sans doute imposé des sacrifices, s'ils avaient été sûrs que les sommes votées seraient employées au triomphe de leurs principes. Les
î Journal de M. le duc de Novets, 1576-1577.
assemblées sont toujours prodigues quand il s*agit de faire prévaloir leurs idées et leurs passions; mais, comment les bons catholiques se fussent -ils abandonnés à Henri III, prince toujours incertain et Irrésolu, employant même les sommes de deniers votés au}( belles parures de ses mignons? Le roi s'en exprima avec aigreur dans le conseil : « Messieurs, chacun a vu de quelle afiection j*ai embrassé ce qui estoit pour l'amour de Dieu, et combien j'ai désiré de voir qu'il n'y eust qu'une religion en mon royaume. Mesme j'ai brigué, s'il faut ainsi dire, les gens des trois états qui n*alloient que d'une fesse, pour les pousser à demander une seule religion, dans la croyance que j'avois qu'ils m'aideroient à exécuter une si saincle résoljiiion. Mais voyant le peu de moyens qu'ils m'en ont donné| cela m'a fait cognoistre le peu d'espérance qu'il y a d'exécuter ma première intention, laquelle je veux bien que chacun sçache avoir esté telle. Toutefois, comme dict M, de Nevers, il est permis de changer son opinion quand l'occasion s'en présente. De mon costé, je ne pense point faillir si je ne déclare pas maintenant que je veuille entretenir une seule reli^on dçms mon royaume, puisque je n'ai pas le moyen de le faire. Je désire que l'on cognoisse mon intention, afin que hors du conseil l'on n'aille pas médire de moi et publier des choses qui me portent préjudice. Quant à moi, je pense estre gifectionné à ma religion plus que d'autres qui pour se taire appeler piliers de l'église disent à travers tout ce qui leur vient à la bouche. »
On s'étonnait de ce changement subit dans les opinions du roi; le duc de Nevers surtout, plaintif et triste, n'en revenait pas, car il était parmi les ardents catholiques ; comme il avait cité les grands exemples de zèle de la race royale pour la foi, ces saintes croisades où l'Europe s'ébranlait pour délivrer le tombeau de Jésus-Christ, la reine-mère lui dit en riant : a Comment, mon cousin, vous nous vouliez envoyer à Constantinople ?))-—« Je lui respondis, raconte le duc de Nevers, ' que je pensois que telle fust leur intention, et que pour cela
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j'avois alfection à la soutenir. Que je ne pensois pas qu'ils eussent changé d'opinion ; elle me dict qu'ils ne Tavoient pas changée, mais qu'ils l'avoient seulement différée. Je lui dis qu'elle estoit changée, parce qu'ils la vouloient présentement rompre ; et sur ce propos, en riant, elle alla outre, disant à d'autres que je les voulois envoyer à Constantinople; ainsi se passa celte bonne journée toute différente des autres. Le soir il fut joué une pastorale, encore que le matin le prédicateur eust dict en la présence du roy que c'estoit très mal d'y aller. Le dixième mars il a esté trouvé un vilain paquet sous le chevet du lict de la royne, médisant du roy, d'elle et d'autres. L'on a Ikict mettre en prison tous les poètes de la cour, u On rompait ainsi avec le parti cathohque décidé ; pouvait-on dès lors se passer des huguenots et ne point traiter avec eux? Le principe d'unité religieuse une fois repoussé, il ne s'agissait plus que de régler les conditions qu'on imposerait à la coexistence des deux croyances encore en armes. Pendant toute la durée des états de Blois, la guerre avec les calvinistes s'était continuée; à Paris même on s'en ressentait, et la vigilance bourgeoise était alerte. «Le 2 janvier 1577, lettre du roy qui, sur ce que ceux de la prétendue religion réformée se sont em^ parés de quelques villes et places fortes, ordonne de faire garde aux portes de Paris avec armes '. » La reine-mère, roulant compromettre le duc d'Anjou avec le parti calviniste qui l'entourait pour en faire un chef, lui donna le commandement des forces royales. Lacampagine fut heureuse pour les catholiques, plusieurs villes subirent la messe; Là Charité^ place forte, point central et de sûreté, se rendit à Monsieur. Mais le prince de Condé arrivait avec ses reitres, ses Allemands, ses Suisses que la cotisation levée sur les prêches et les fervents calvinistes avaient soldés. Ces forces étaient grandes; se jeterait-on encore dans la guerre?
L'avis de Catherine de Médicis avait toujound été de détacher les politiques des calvinistes, afin de laisser ces derniers dans
^ Regist. de la ville, vol. x.
l'isolement; ce n'étaient que correspondances suivies, affectueuses ; Henri 111 écrivait encore au maréchal Damville : a Mon cousin, bien vous dirois-je que si vous me faites ce service que de m'aider à mettre mon royaume à bon escient au repos , vous savez que je vous ai bien aimé et le ferai encore : je désire voir mon royaume en une même religion qui est la catholique et romaine, car comme catholique, je vous en parle librement. Et afin que vous soyez asseuré de moy, je vous promets de vous garder toujours une oreille pour vous justifier, quand l'on viendroit vous accuser en mon endroit. » La reine lui faisait aussi de grandes propositions de fiefs, de fortune, d'honneurs ; on voulait reconstituer pour lui ces grandes existences féodales de la conquête ; on lui oflfroitlemarquisatdeSaluces,etle maréchal Damville, alors mécontent des calvinistes, prêtait Toreille aux séductions du roi et de sa mère. Dès ce moment, les Montmorency se tournèrent contre les huguenots, leurs vieux alliés; le roi écrivit au maréchal Damville pour lui annoncer que le prince de Condé, en compagnie du roi de Navarre, se disposaient à passer en Languedoc : « Mon cousin, soyez sur vos gardes et faictes -le possible pour les prendre par les chemins, ce qui sejoit bien le plus grand service que me sçauriez jamais faire *. »
Et pendant ce temps la paix avec le roi de Navarre s*était engagée par Biron et Villeroi, négociateurs actifs, qui, tenant au tiers-parti, étaient également en rapport avec les opinions extrêmes. On avait l'appui des politiques, mais des avis d'une nature gravé arrivaient sur la marche des Allemands du prince Casimir, à la solde des calvinistes : « Le duc Casimir a naguère tenu un conseil auquel les députés arrivés de la part de la reine d'Angleterre et autres confédérés ont assisté ; et par icelui, résolution a été de nouveau confirmée de poursuivre la levée des reistres, Suisses et lansquenets, et ont été dépeschés vers le roi de Navarre par terre et vers le prince de Condé par mer pour
1 Mss. de Bélhime, vol., cot. 8837, pag. 57.
leur pei'suader d'anéantir la paix, leur montrer comme Tarmée peut estre preste en un instant, que la levée se feroit sous couleur de secourir le prince d'Orange, et en faisant contenance d'aller en Pays-Bas, on pourroit se dresser vers la France et la surprendre à l'imprévue. Le duc Casimir entre si avant dans ce parti qu'il a offert d'avancer quatre-vingt mille écus, la reine d'Angleterre cent mille, les églises de France et d'ailleurs cent autres mille. » C'est chose curieuse dans l'histoire de cette race des Condé, de la voir sans cesse avec son courage aventureux et chevaleresque invoquer les secours de l'étranger ! C'est qu'elle était cadette d.e famille, et qu'elle avait besoin d'acquérir état et fortune par Tépée, et peu importait la couleur du drapeau à ces cadets de Gascogne.
Quand les Allemands étaient si proches, quand tant de cornettes étrangères frétillaient pour entrer dans le royaume, était-il étonnant que la cour se hâtât de signer la paix? Elle était dure la transaction de Poitiers, système tout entier de garanties accordées â un grand parti. En y joignant les stipulations secrètes de Bergerac, voici quelles étaient les bases fondamentales sur lesquelles allait reposer en France l'état des huguenots : « L'exercice libre, public et général de la religion prétendue réformée par toutes les villes et lieux du royaume; ils pourroient y faire presches, prières, chants de psalmes, administration du baptesme et de la cène, tenir escoles et leçons publiques, faire édifier et construire des lieux pour l'exercice de leur religion, excepté à Paris, dans ses faubourgs et à deux lieues es environs. Pour le regard du mariage des prestres et autres personnes religieuses, ils ne seront ni molestés ni recherchés aucunement; il ne sera faict différence ni distinction à cause de la religion, pour recevoir es universités, collèges, escoles, hospitaux et maladreries. Le roy de Navarre et le prince de Condé pourront faire célébrer le service dans les lieux à eux appartenans, quoiqu'ils en soient absens. Dans les parlemens de Paris, Rouen, Dijon et Rennes où ceux de la religion devront avoir une chambre composée d'un président
et certaio nombre de conseillers de leur religion» le roy les choisira» mais la liste sera soumise au roy de Navarre et aux intéressés qui pourront récuser ceux qui leur paroistront suspects; et sa ms^esté en eslira d*autre$ en leur place, lesquelles chambres seront» quand besoin sera, réunies et incorporées es dits parlemens.' » Ainsi liberté de conscience, places de su-* reté, prédications indépendantes, juridiction mixte, garanties d'avenir, en un mot tout ce qui constitue Tindépendance d'une secte, d'un parti, d'une opinion armée dans la société; et tout cela on Favait obtenu à la pointe de Tépée, après des sueur» jnfmies , luttes perpétuelles qui aboutissaient toujours à un même résultat. Il n'est pas dans la possibilité de faire disparaître une opinion quand elle s'est saisie des usages et des intérêts. On combat péniblement; on triomphe quelque temps, puis on aboutit toujours au même point, car la main de Dieu même ne peut effacer les gmads faits accomplis.
Et voyez ici quelle est la force d'une opinion établie, d'un principe constitué ; on croit avoir exterminé les huguenots par la Saint^Barthélemi, on a frappé sans mis^corde, et depuis^ déjà trois fois on a traité avec eux. C'est qu'ils ont toute ki force d'une opinion* Cette opinion a surtout des rapports avec l'étranger; les calvinistes sont le parti anti-national, un parti de morcellonent, un fédéralisme provincial ; ils font ravager la France par les reltres et les lanquenets; et il faudra bien dire une fcns pour toutes que le parti catholique et des ligueurs conserva seul la nationalité fraaiçaise.