CHAPITRE XVII
S7STÈMV B'nfCIRTITUDB KT B'BÉSITÀTION DBS POLITIQUES.
PhîUppe 11 h Sati-Lorenïo. — Survcfllaiice de rh^r^c. — RapfK)rt» dfplomatfquea avec la France. — Elisabeth d*AngleteiTe. — Qtfestioi» des Pa^v-Bw. — * OMTespoodanees. — Propositions au dac d'Âiençoo^
— Question de son mariage avec Elisabeth. — Changement dans la politique anglaise. — Projet de Philippe II pour Marie Stuart. — Don laan d'Autriehe. — Le duc d'Alençon dans les Pays-Bas. — Henri 111 et sa cour. — Les bourgeois et halles de Paris. — Développement des négociations. — Nouvelle expédition dans les Pays-Bas.
La DOTiTelle padflcation conclue avec les huguenots avait retenti dans l'Europe catholique; Philippe H en reçut la nouvelle par une dépèche spéciale de son ambassadeur à Paris; il s'écria : « La foi est désormais incompatible avec cette maison de Valois; il faut se pourvoir ailleurs. * Plus que jamais le roi d'Espagne imprimait à toute son administration dans la péninsule un caractère absolu d'unité et de soumission. San-Lorenzo, palais de silence et de pouvoir, voyait l'active correspondance de Philippe II s'étendre à tous les intérêts d'intérieur et d'extérieur. Tandis que la France subissait ses guerres civiles pour aboutir à des transactions religieuses impossibles et préjudiciables au catholicisme, le ferme monarque suzerain de deux mondes agrandissait le pouvoir de l'inquisition, multipliait les cas d'hérésie comme des moyens de gouvernement. Maître du saint tribunal, il punissait comme hérétiques ceux qui vendaient des chevaux au roi de Navarre, et les procédures de confiscation contre la mémoire des marte lui tivraient tous les biens des grandi» dans ses vastes domaines.
Cependant la question de Flandre ne cessait d'agiter la tête active de Philippe n. La révolte n'était point apaisée^ il avait connu les projets des huguenots de France lors de l'administration de Coligny, et avec une habileté remarquable, Philippe II se tourna vers Elisabeth d'Angleterre. Le conseil de la reine, protectrice de l'église réformée, n'ignorait pas la corre»* lyondance du roi d'Espagne avec Marie Stuart. La flotte anglaise avait conduit dans les cinq ports l'argent destiné à la paye de l'armée du duc d'Albe, que Philippe II envoyait de San-Lorenzo. L'ambassadeur d'Espagne, dissimulant tous ces
j^riefs, excita avec liabilelé des jalousies contre la France: a Si cette puissance s'emparait des Pays-Bas, n'était-ce pas une menace contre l'Angleterre? Elisabeth pouvait-elle souffrir que la France réunît à son domaine toute la Gaule-Belgique, la Hollande, Anvers et Amsterdam, dépôts du commerce anglais?» Quand la question fut ainsi posée , il n'y eut plus ni intérêt huguenot ni intérêt catholique. La plus grande intimité naquit tout à coup entre Philippe et Elisabeth, quoique divisés d'opinions religieuses. Les plénipotentiaires arrêtèrent que le commeite entre l'Angleterre et les Pays-Bas serait rétabli. Les mômes rapports se continuèrent avec l'Angleterre par don Çuniga de Requesens, qui rappela les troupes auxiliaires qu'Elisabeth avait envoyées à Flessingue. En échange, Requesens expulsait des provinces les réfugiés anglais, et dissolvait le séminaire établi à Douai par les catholiques de la Grande-Bretagne. Le premier armistice entre les Pays-Bas et Philippe II fut conclu par l'intervention d'Elisabeth, qui voulait à tout prix éviter dans ces provinces la dénomination de Henri III, mortelle pour les intérêts commerciaux de ses sujets. Les huguenots français, depuis le dernier édit de pacification, songeant plus que jamais à prêter aide aux provinces révoltées contre l'Espagne, entouraient de tous leurs prestiges le duc d'Anjou qui, mécontent de Henri III et gardé à vue dans son palais, songeait à une couronne ; mille gentilshommes devaient marcher avec lui, et lui assurer la souveraineté des Pays-Bas. Cette négociation se suivait secrètement en dehors du roi de France, et tout à coup le duc d'Anjou s'échappa de la cour pour se réfugier à Angers. C'est là que les transactions pour les Pays-Bas commencèrent d'une manière active et puissante. Henri III apprit la fuite de son frère avec inquiétude et il écrivait à M. d'Humières ^ : « Mon frère le <luc d'Anjou s'est retiré d'auprès de moy pour s'en aller en ses maisons les plus proches, ce que je promets bien qu'il
1 Autographe. Mss. Béihune, vol, 8836.
n'aura faict en mauvaise intention, vu l'amour et l'affexîtion dont il m'est tenu, et les obligations particulières qu'il me doit ; néanmoins je vous ai bien voulu donner avis de ce que dessus, afin que vous soyez informé de sondict partement, et que preniez garde plus soigneusement que jamais que sous ombre il ne s'entreprenne rien au préjudice de la tranquillité de mon royaume. » Quelques jours après, il expédia de nouvelles lettres au maréchal Damville, à MM. d'Humières et de Matignon ; il leur donnait connaissance des mouvements du duc d'Aujou, et bien décidé à poursuivre son frère. Henri III ne cessait d'être opposé à son expédition en Flandre; aussi était-ce avec bonne foi que son ambassadeur à Madrid disait à Philippe II : « Sire, je dois vous faire part des intentions de sa majesté en Tobservance de une bonne paix et vraie amitié, et le desplaisir que elle a reçu et reçoit des actions de monseigneur le duc d'Anjou, son frère, en ce qu'il s'est résolu et encheminé sans que l'on l'ait pu empescher^» Quant au noble duc d'Anjou, préoccupé de ses bonnes batailles qui devaient lui assurer le vaste état de Flandre, il recommandait à tous ses amis de maintenir la paix en ce royaume : « Vous ayant toujours cognu amateurs de paix et de tranquillité , je vous escris pour vous dire qu'il est besoin d'y tenir la main plus que jamais; on ne m'a amené que pour aider à ce peuple oppressé à abattre l'orgueil de l'Espagnol. » Ces affaires étaient conduites par M. de La Ferté, stipulant en faveur du duc d'Anjou, et par le brave La Noue, que les huguenots de Flandre avaient élu comme leur chef et conducteur. Le premier résultat positif fut la cession de la ville de Cambrai, scellée par le baron d'Ainchy, « lequel ayant pensé qu'il n'avoit moyen plus expédient que de s'adresser au duc d'Anjou, le cognoissant zélé au bien de son pays pour l'avoir secouru de ses moyens et de sa personne, a accepté la défense d'icelui d'un commun accord des estats généraux des Pays-Bas. » En vertu de ce traité, confirmé par une stipulation spéciale avec le prince de Gondé,
* Archives de Simancas. B 43.
17 B LÀ RÉFUltME
les huguenots français furent admis dans la citadelle de Gam* brai et en prirent possession au nom du duc d*Ânjou.
Au moment de cette hostilité des huguenots contre TEspagne, don Juan d'Autriche remplaçait dans les Pays-Bas le comte de Requesens; c'était la gloire catholique, le brillant héros de Lépante , qui avait sauvé la chrétienté de l'irruption des bai^ bares. Son arrivée en Flandre se liait à un vaste plan de Philippe II. Les envoyés de TEspagne à Londres avaient bien pu, par leurs intrigues, rompre toute alliance entre l'Angleterre et les insurgés ; mais la force des choses , la nature du principe catholique devait l'emporter dans une tête comme Philippe II. Elisabeth persécutait ce principe dans Marie Stuart; si le roi d'Espagne parvenait à sauver cette femme, cette reine, à l'élever à toute la hauteur d'une couronne en Ecosse, en Angleterre , et à l'unir à don Juan , n'était-ce pas un immense résultat pour la cause à laquelle Philippe U était si profondément attaché? Ce projet concerté avec le pape, dénoncé par le prince d'Orange, rompit brusquement tout rapport entre les deux couronnes d'Angleterre et d'Espagne, et les insurgés trouvèrent appui devant le conseil d'Elisabeth. Ce plan contre la reine protestante était en chiiTies ; mais la clef ayant été devinée, il fut facile d'en suivre le développement qui se résumait dans les conditions suivantes : « Gr^ire XIII devait lever une armée de sii mille hommes de troupes disciplinées, sous prétexte de secourir les chevaliers de Malte. Sandei^ et plusieurs autres passeraient des Pays-Bas en Angleterre pour former un parti avant l'invasion ; à l'arrivée de l'expédition sur les côtes d'Angleterre, elle serait rejointe par don Juan et son armée; et le premier soin des troupes combinées serait d'obtenir la délivrance de Marie Stuart et d'effectuer son mariage avec le prince espagnol. » Quand les intentions de Philippe il furent connues, Elisabeth n'hésita pas à accorder aide aux insurgés et particulièrement au prince d'Orange, car il y avait plusieurs factions dans les Pays-Bas: le parti français du duc d'Anjou; un autre pour l'empereur; un tioisième enfin poui'
les princes de Nassau , noble famille de martyrs populaires. Elisabeth aidait la prince d'Orange, parce qu'en évitant la réunion des Pays-Bas à la France, cette révolution constituait la liberté des provinces, point si favorable au commerce anglais ; Elisabeth envoya de Fargent pour lever des hommes en Allemagne et bientôt Tinsurrection devint formidable. Pour répondre à tous les manifestes de Philippe n, les états proclamèrent leur indépendance. L'acte de cette indépendance est important dans les temps modernes, car posant le piincipe d^examen comme au-dessus de tout pouvoir, établissant la souveraineté populaire et la déchéance du prince » il jetait dans l'avenir politique tous les éléments des révolutions. C*élait Tapplication des pamphlets huguenots, de cette presse de Genève, qui substituait au vieux droit ce principe d'orage populaire, à savoir ; que les rois sont éUiblis par les peuples et pour les peuples, et qu'à la multitude appartient la faculté de briser le irôue qu'elle a élevé.
Des fortunes diverses et sanglantes, des villes prises et reconquises , une soldatesque mutine, puis barbare et pillarde ; les populations calvinistes s'attaquant aux églises en ruines, aux tabernacles, aux prêtres; la double persécution de deux sectes victorieuses ou vaincues; voilà le triste spectacle qu'offraient les guerres des Pays-Bas quand le duc d'Anjou se décida à soutenir le parti français dans la Flandre. L'Angleterre devait sans doute s'opposer aux conquêtes du prince, et Philippe avait encore essayé des négociations avec Elisabeth. La reine écrivait au roi d*£spagne le 22 octobre 1577, en réponse à une dépêche datée de San-Lorenzo, « qu'elle n'avait en vue d'autre intérêt que celui de l'Espagne et sa propre sécurité; qu'elle voulait préserver les Pays-Bas d'une invasion des François, et se garantir elle-même des hostilités de Henri m ; qu'elle avait exigé des Belges la promesse de persévérer dans leur fidélité à la couronne d'Espagne, et qu'elle était déterminée à tourner ses armes contre eux si jamais ils violaient cette promesse. » Et pendant ce temps se
m LA t^ÉFOf^MË
renouvelaient quelques démarches à la cour de France pour marier le duc d* Anjou à la reine d'Angleterre. Cette négociation, suspendue pendant la guerre, fut reprise par Fentremise de Simier, gentilhomme bien fait, de gracieuses manières, si galant, si poli qu'Elisabeth ne pouvait se passer de lui; et comme le dit Marie Stuart : « Vous aviez non seulement engagé votre honneur avec un estranger nommé Simier , l'allant trouver de nuict en la chambre d'une dame, où vous le baisiez et usiez avec lui de diverses privautés deshonnestes, mais aussi lui révelliez les secrets du royaume, trahissant vos propres conseillers. » Le mariage arrêté à la cour de Londres, le duc d^injou, sous le déguisement d'un page, vint à Greenwich et fut présenté pendant la nuit à Elisabeth. Il n'était point beau ; la petite vérole avait gravé sur son tront mille cicatrices; mais il était jeune, fou, enjoué, et Elisabeth l'embrassant avec la plus vive tendresse, lui promit qu'elle n'aurait jamais que lui pour époux, malgré la vive opposition de son conseil. Tout fut préparé pendant l'année 1581 pour cette union, et l'habile Simier vainquit les obstacles. François de Valois, duc d'Anjou, après l'acte de déchéance contre l'Espagne, venait d'être proclamé souverain des Provinces-Unies. Elisabeth , amoureuse, passionnée, lui avait fait don d'une somme de cent mille couronnes ; mais comment le pariement aurait-il pu sanctionner cette union? c'était s'engager dans une guerre contre l'Espagne, cette Espagne puissante , invincible , dont les immenses flottes couvraient toutes les mers. Rien de plus tendre qu'Elisabeth donnant au duc d'Anjou la promesse écrite de sa propre main (en exigeant aussi qu'il lui en fit une semblable) « de regarder ses ennemis comme les siens, de lui prêter assistance dans toutes les occasions, et de ne jamais traiter avec le roi d'Espagne sans son consentement \ »
Tandis que les états de Bruxelles célébraient avec toutes les magnificences de cette époque, fusées, artifices, bals, l'élection du duo d'Anjou au titre de duc de Brabant , ils croyaient trou-
* Voyez ces négociations dans Camden, 311, et Murdin, 294.
Véf , dans la souveraineté du frère de Henri III, Une protection efficace; le jeune prince était à la tête du parti huguenot.modéré ; il donnait donc à la révolte de Flandre le point d'appui d'une puissante opinion ; il entraînait sur ce champ de bataille populaire la chevalerie du beau royaume de France.
Tout retentissait en France de la paottication nouvelle entre les deux croyances et de Télection du duc d'Anjou comme souverain du Brabant,et Henri III vivait à Paris, en son palais du Louvre, au milieu de la bonne et grande population catholique. Le roi continuait ses visites de monastères , ses pèlerinages aux reliques, ses processions de pénitents, actes de dévotion pieuse si propre alors à gagner les suffrages de la multitude. Combien néanmoins la popularité de son avènement s'était affaiblie depuis les dernières concessions qu'il avait faites aux hérétiques! les halles inquiètes se demandaient comment le vainqueur de Jarnac et de Montcontour avait pactisé avec ces huguenots, montagnards maudits dont on s'était si justement débarrassé dans la nuit de la Saint- Barthélemi. Les prédications et les pamphlets, puissance immense de tribune, jetaient dans les esprits mille calomnies contre le roi; on l'accusait d'hypocrisie, de ne point faire ses actes de religion avec sincérité , mais par tromperie contre la foi catholique; en toutes les paroisses de Paris, il y avait des prédicateurs ardents, et lorsque les fidèles agenouillés allaient recevoir la bénédiction sainte, lorsqu'au milieu de l'encens qui fumait autour de l'autel, les prêtres élevaient le Christ oii l'hostie divine , le prédicateur dénonçait les vices et les faiblesses du roi en présence de la foi menacée. « Dois-je vous dire, s'écriait Maurice Poncet, curé de Saint-Pierre-des-Arcis, la conduite et actions deshonnestes de ceux qui gouvernent Testât; l'esdict de pacification qui faict triompher l'hérésie et le buguenotisme, l'insolence, les scandales et desbauches de ces mignons parfumés... » Et prêchant le carême à Notre-Dame, il s'éleva avec force contre la confrérie des Frères-Battus, congrégation de pénitents qui comptait Henri III parmi ses
membres : « Ce sont tous gens pervers et desbauchés, société d'bypocrites et d'atbéistes qui commettent en secret choses espouvantables. J'ai esté averti de bon lieu qu'hier au soir^ qui étoit le vendredi de leur procession, la broche tournoit pour le souper de ces gros pénitents , et qu'après avoir mangé le gras chapon, ils eurent pour collation, la nuict, le petit tendron qu'on leur tenoit tout prêt. Ah! malheureux hypocrites, vous vous moquez donc de Dieu et de ses saincts sous le masque, et portez par contenance un fouet pendu à votre ceinture ! Ce n'est pas là, pardieu, où il faudroit le porter, c'est sur votre dos et sur vos épaules 1 et vous en étriller très bien; il n'est pas un de vous qui ne Fait bien gagné ^ »
La multitude s'irritait profondément en écoutant ces paroles; les débauches royales dénoncées par la bouche d'un saint prêtre remuaient les entrailles; on comparait les joies du parlais et le deuil de l'église ; puis, il y avait des prodigalités, des pompes qui ne s'appliquaient plus aux châsses bénites, aux croix, aux saints, aux cathédrales du catholicisme. £t le roi, pour arriver à cette vie de somptueux plaisirs, remuait l'impôt» requérait des aides, faisait des emprunts flétris d'avance, car ils n'étaient plus destinés, comme les bonnes cotisations de la ligue, à une cause nationale et populaire. Pamphlets mordants, caricatures bizarres, tout poursuivait la personne de Henri ni; et c'est pourtant avec ces documents de l'esprit et des agitations d'un peuple, recueillis dans l'espèce de caquetage parler mentaire connu sous le nom de Journal de Henri III, qu'on a écrit l'histoire d'un prince qu'il faut juger avec plus de calma T^ous, qui voyons aussi des satires mordantes, de spirituelles ébauches d'un crayon ennemi, n'est-il pas naturel que nous nous préservions de ces passions dans l'histoire? Dès que Henri III se sépara du parti catholique extrême, ce parti le flétrit plus qu'aucun autre, parce que ce qu'une opinion exagérée poursuit avec le plus d'acharnement, ce sont les timides et les
1 Journal de Hetni III, ann. 1578.
modérés de sa couleur. Henri III avait commenoé sa vie par d'étonnants succès ; son courage était aventureux, sa tôte ardente, chevaleresque et Iblie de plaisirs comme toute cette race des Valois, grâce à Tintluence de ses alliances dltalie ; il aimait les banquets, les mascarades et les fêtes, et sous l'impression de ces douces mœurs, Henri mêlait la dévotion ascétique aux dissipations de la vie : « Le roy alloit pendant le caresme, deux ou trois fois la semaine, faire collation aux bonnes maisons de Paris, et y dansoit jusqu'à minuict avec ses mignons fraisés et frisés et avec les dames de la cour et les dames de la ville. » Il n'était sorte d'accusation qu'on n'adressât au roi ; et comme il s'entourait de jeunes gens aux suaves manières, aux tournures efféminées, les pamphlets le dénonçaient comme l'héritier impur de ces mœurs tant reprochées à la Grèce, et que l'Italie avait léguées à la cour de France avec ses ûls intrigants et débauchés. On a conservé une ingénieuse et dégoûtante caricature dans les monuments de la ligue ; Henri, le jeune et bel Henii, y est représenté sous la forme d'un hermaphrodite, pour signifier les tristes plaisirs de ses sens émoussés. Lisez encore les pamphlets, vous verrez toutes les folies qu'on attribue au roi pour ses mignons ; il les baise morts ; il attache de ses mains blanches et parfumées des colliers d'or à leur cou d'albâtre, des pendants de saphir à leurs oreilles; il leur livre les édits bur* saiix et les trésors enfouis des vieux parlementaires. Je ne prétends rien juger et justifier ; mais quand à côté de ces peintures, nous voyons ces bmves jeunes hommes : Schomberg, Quelus, Maugiron, Saint-Mesgrin, Joyeuse, tirer l'épée avec tant de vaillance, couiir aux duels comme à une fête, insouciants comme l'enfance, exposer leurs belles tètes frisées à la mort pour le service du roi ou de leur dame tendrement aimée, comme Saint-Mesgrin adorait la duchesse de Guise, n'esiril pas permis d'efPacer quelques-unes de ces accusations que Tesprit de parti accumula sur ces belles vies flétries avant vingt ans ; et d'Epernon, l'homme des politiques, l'habile et fidèle gouverneur de Normandie, le négociateur de la paix avec
Henri de Navarre, n'étai t-il pas autre chose qu'un mignon de plaisirs et de couchette, comme rappellent les journaux du temps ? J'explique cet abandon, cette confiance du roi, cette vie intime de palais à une époque d'assassinats, d'empoisonnements, d'attaques, de spadassins et d'ennemis, aux rues étroites et tortueuses ; n'était-il pas naturel que le roi, en face tout à la fois du parti protestant ou du parti catholique, se confiât à cette garde de jeunes hommes dévoués qui couchaient auprès de lui et veillaient à sa conservation avec toute la tendresse de compagnons d'armes et de plaisirs ? Quoi de plus naturel encore que Henri 10 récompensât cette fidélité par des postes de confiance quand tous le délaissaient , et par des prodigalités méritées? Et quoi de plus simple aussi que les partis, qui dénaturent tout, aient cherché dans ces témoignages d'une confiance intime, des rapports secrets et éhontés? Mignon ne signifiait alors qu'un brave et noble compagnon d'enfance, comme menin signifia plus tard un jeune compagnon du dauphin. Le duc d'Anjou avait ses mignons comme le duc de Guise avait les siens, tous fidèles à leur couleur ; ils engageaient souvent des combats à l'épée, au bâton, à la pique, pour soutenir leur prééminence et leur valeur ; et c'était dans leur poitrine d'enfant, déjà sillonnée de coups de dague, que Henri III déposait le secret de ses affaires ; il aimait les aventures de femmes, les scandales de sa cour, et les mignons étaient toujours prêts à lui en conter. Les pamphlets exagérèrent les démonstrations^ que fit le roi à la mort de ses nobles favoris : « Le roy portoit une merveilleuse amitié à Quelus et à Maugiron ; il les baisa tous deux morts, fit tondre leur tête et serrer leurs blondes chevelures, et osta à Quelus les pendans de ses oreilles, que luy-mesme auparavant luy avoit donnés et attachés de sa propre main, et le peuple disoit que le Seigneur alloit recevoir en son giron Schomberg, Quelus et Maugiron. Le roy les honora de superbes convois et sépulcres de princes.» EtSaint-Mesgrin, ce noble et beau Saint-Mesgrin, folâtre jeune homme qui, percé de trente coups d'épée, donna son âme à
Dieu, son corps à la terre, et, comme ie dit le pasquil de la cour, « son ouslil à tous les diables. » Et qu'importait après tout que les pamphlets catholiques ou huguenots poursuivissent ces braves débauchés? Qu'importait que ce rustre roi de Navarre, montagnard rusé et pauvre mari trompé par Margue*^ rite de Valois, s'écriât : « Je sçais bon gré au duc de Guise, mon cousin, de n'avoir pu souffrir qu'un mignon de couchette le fit cocu?.C'est ainsi qu'il faudroit accoustrer tous ces petits galants de la cour qui se meslent d'approcher les princesses pour les mugueter et leur faire l'amour ! » Tout cela n'ôtait rien à ces jeunes débris, à ces figures poétiques des grands romans de chevaleriel Détachez de ces bruits ce que les passions contemporaines ont pu y ajouter de haine contre Henri III, que reslera-t-il? peut-être des témoignages d'amitié pour de braves et fous enfants de gloire qui se consacraient au service du prince, tandis que les partis extrêmes Tabandonnaient.
Depuis les grandes guerres civiles, la noblesse territoriale ne venait qu'instantanément à la cour ; la vieille féodalité se saisissait des opinions religieuses comme d'un drapeau ; les hauts feudataires de Bretagne, Normandie, Bourgogne, Saintonge, Berry, Lyonnais, vivaient alors sous la tente , ou bien dans leur gouvernement de province avec leurs vastes fiefs, leurs terres et leurs vassaux. Ce n'étaient plus les règnes de François !•' et de Henri D, assouplissant les moeurs altières de la féodalité; la guerre civile avait retrempé ces caractères; ils campaient^sur leur territoire ; les uns en correspondance avec l'Espagne; les autres avec les rettres du piince de Condé , les princes d'Allemagne et les cantons suisses. Il n'y avait à la cour que les nobles de la fraction du roi, que ces serviteurs du palais, flétris par les partis et qui entouraient la personne du monarque pour la défendre de leur épée. Au contraire, on y trouvait abondance d'étrangers., des Espagnols et des Italiens surtout que la reine Catherine de Médicis avait entraînés à sa suite etdont elle avait créé les fortunes merveilleuses ; les Gondi recevaient le duché de Retz, et
l'un d'entre eux l'îtail revêtu du titre de maréchal de France, avec Strozzi qui commanda longtemps les troupes royales. Si Henri III, roi trahi, abandoimé, ne pouvaitavoir confiance qu'en ses nobles et loyaux mignons, Catherine de Médicis témoignait également un abandon absolu à ces Italiens, hommes souples, habiles, et qui se soumettaient à toutes les conditions pour accumuler tous les bénéfices. Il y en avait foison à la cour : les uns venaient exploiter les goûts de jeux et de dissipations de la gentilhommerie: « Dans le mois de janvier 1579, une bande d'Italiens, advertis par ceux de Paris que le roy avoit dressé en son Louvre un déduit de jeux de cartes et de dez, vinrent à la cour, et gagnèrent au roy dans le Louvre trente mille escus tant à la prime qu'aux dez » ; les autres favorisaient la tendance vers les arts et les théâtres qui animait Catherine de Médicis : «En ce mois de février 1577, les comédiens italiens appelés gli Gelosi, que le roy avoit iaict venir de Venise et desquels il avoit payé la rançon, ayant esté pris par les huguenots, commencèrent à jouer leurs comédies dans la salle des états, à Blois, et leur permit le roy de prendre demi-teston de tous ceux qui les viendroient voir jouer ; le dimanche 19 may ils coiâmencèrent leurs comédies en Fhostel de Bourbon, à Paris ; ils prenoient quatre sols de salaire par teste de tous les François, et il y avoit tel concours que les quatre meilleurs prédicateurs de Paris n'en avoient pas tous ensemble autant quand ils prescboient. Un Itahen, faisant plusieurs gentillesses et dextreries rares et remarquables, ouvrit une boutique à Paris et prenoient cinq sols par teste et faisoit grands sauts et contours sur un cheval^ fort agilement et subtilement ^ et voltigeoitrii sur son eheval âextrement, de toute sorte et en toute façon :. il gagna beaucoup d'argent.» D'au^s enfin s'assouplissai^t à tous les services, aux complaisantes négociations d'amour, d'astrologie, aux stratagèmes, aux coups de dague et au poison.Les Itahens se iaisaient percepteurs d'impôts^ achetaient, comme les jaifs au moyen âge, comme les grandes compagnies florentines et inilanaises, les péages,, les droits de toute nature, qu'ils préle^
vaient sur le pauvre peuple avec une ligueur qui les faisait comparer aux sangsues publiques. Les pasquils et les satires amères s'adressaient aux Italiens : la multitude les poursuivait de ses haines puissantes : «Inventeurs de subsides, vilains poltrons qui estiez tous des coquins en vos pays, faut-il que vous nous causiez tant de mal et nous succiez comme des sangsues? Infâmes publicains, soyez sûrs qu'on tombera bientost sur vous et sur votre séquelle, qui nous oste tout jusqu'à une escuelle. Vous faictes les muguets parfumés^ mais un jour viendra oCi serez enfumés ; car la France est de vous si lasse, qu'il faut que la teste on vous casse* »
C'était aussi parmi les Italiens que la cour choisissait ees astrologues, ces devins cherchant dans l'aspect des astres et des constellations la fortune des empires et des princes. Dans les temps de troubles et d'agitations publiques, cet entraînement qui embrasse les autels pour s'en couvrir est Chose naturelle ; les âmes les plus fortement trempées ne sont pas exemptes de ces faiblesses, de ces pressentiments de l'avenir ; et quoi d'étonnant que Catherine de Médicis, mère de rois» s^lât à la tour de Ruggieri consulter sur les jours heureux ou malheureux, sur la destinée de cette race de princes qui périssaient jeunes encore an milieu des travaux et des guerres civiles? Quelleimmense puissance alors que l'astrologie! Dirai-je toute la force d'opinion qu'avaient lesgrandeseenturiesdé Nostradamus, explications obscures qu'un e^rit élevé, ingénieux et observateur donnait dans ses prévoyances à un avenir tout ouvert à son imagination studieuse ? Ces centuries, que Pasquier étudiait avec tant de soin, annonçaient pour ces années « dés* ordres aux cités, et feux allumés. En l'an qu'Henri régnera en France, la cour sera en un bien fascheux trouble. » Dames et tarlets étaient donc dans de graves et vives craintes ; car maître Nostradamus, de son bel oratoire de salon , en Proirence, ne se trompait guère sur les douleurs de la patrie. ' En dehors de la cour vivait la dasse parlementaire dont raiutorité grandissait par des prétentions successives. Déjà le
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parlement de Paris établissait en principe, qu'en Tabsence des états-généraux il représentait le peuple, théorie qu'il voulait appliquer aux édits royaux, à toutes les mesures importantes émanées de la puissance royale ; catholique ardent en majorité, le parlement comptait pourtant une minorité modérée qu'on retrouvait également aux aides, aux finances, à la cour des comptes; les charges chèrement achetées passaient successivement de la classe des avocats à celle des conseillers, de conseillers à présidents, et ces mutations se faisaient dans une cinquantaine de familles, dont la grande expression se per-* sonnifiait dans les Mole, Brisson, de Thou, Pasquier, Séguier, Harlay. A quelque opinion que ces familles appartinssent, à la ligue ou au tiers-parti, toutes se livraient avec une persévérance scientifique à Tétude des lois, aux dissertations sur les souverainetés ou sur la nature des divers gouvernements. Pasquier, que je considère comme le représentant actif, labo* rieux, savant de cette classe parlementaire, ne s'occupe jamais dans ses recherches , dans ses disseilations , que de la forme des sociétés , qu'à fixer leurs principes qu'il applique à toute chose, aux divers ordres d'idées. Le bon avocat exprime sa préférence pour le système monarchique, pour l'obéissance à une autorité suprême, dans de piquantes et naïves comparaisons, or Dire^vous que les éléphants n'ont point de lois? Je le nie. Ils marchent toujours en troupe, et font passer pour premier le plus vieux d'entre eux comme leur chef et conducteur, et celuy qui le suit d'âge est à la queue. Et les grues se cboisissent-elles pas un roy? et à chaque troupe son capitaine; quand elles font halte de nuict, elles font sentinelle ; et les oies font le semblable que les grues, dressant leurs bataillons en pointe comme l'esperon d'un navire. Voulez- vous plus belle monarchie que celle que nous voyons en nos maisons en nos coqs et poules? Là nous voyons monsieur le coq portant la creste sur sa teste en forme de couronne, marchant et çiafiGant à grands pas au milieu de ses poules. » Jamais l'examen des bases sur lesquelles repose l'ordre social n'avait été plus varié»
plus populaire, plus souvent répété. La réforme, en anéantissant le principe d'autorité dans l'église, avait tout soumis à Texamen, et les hommes de science et de lois passaient tout au creuset de leur raison et des hauts principes politiques.
La classe bourgeoise se rapprochait beaucoup des parlementaires; Tune émanée de Faulre, elles avaient une origine commune ; les bons bourgeois processifs aimaient le parlement , le Chàtelet, la cour des comptes ; ils assistaient aux audiences, avec leurs fils, clercs de la bazoche, sergents pillards, établis aux piliers du Palais de Justice, à la rue Thibautodé ou au coin du Pont-Neuf tout nouvellement bâti ; les fils de bourgeoisie , quand ils n'achetaient pas une bonne charge de judicature, obtenaient une place de clerc à Notre- Dame, à Saint-Gervais, pour s'élever à un gras canonicat, excellent revenu de chapitre. Les cadets prenaient habituellement un état, et il n'en manquait pas alors xlans la bonne ville de Paris; combien n'étaient pas glorieuses et fortes les belles confréries des orfèvres, des tréfileurs de soie, des marchands d'épices, et surtout la vieille corporation des bouchers ! Cette bourgeoisie, ces métiers aux halles étaient ardemment ca- Ihohques, vénéraient le saint de la bannière, le patron de la confrérie ; c'était dans leur sein qu'étaient élus les centeniers, les dixainiers, les quarteniers au nombre de seize, braves bourgeois choisis par la cité , en l'hôtel de la Grève , pour la défense des prérogatives de la ville. La riche bourgeoisie était pour la paix publique ; quelques-uns même des gros bourgeois applaudissaient à l'édit de pacification ; mais la masse des métiers restait pour le catholicisme, la ligue et le brave duc de Guise, son héros, son défenseur; le triomphe de lahuguenoterie était considéré comme devant produire la ruine de Paris, la perte de sa prééminence sur les provinces, l'anéantissement de ses privilèges.
En face de ces dévouements incertains, tandis que la vieille féodalité se levait en armes et que la ligue se fortifiait à Paris, Henri UI conçut le projet d'un ordre de chevalerie qui
lallacherait par un serment spécial tous ceux qui y seraient admis. Quand l'esprit de loyauté de la grande époque féodale s'était éteint avec les prouesses des paladins du treizième siècle, les rois avaient cherché à raviver cet esprit de la noble vassalité en créant des ordres de chevalerie, c'est-à-dire des aasociations de foi et d'hommage envers le trône : le titre de grand-maître ajoutait un lien de plus , une autorité morale plus énergique. La puissance du suzerain sur les sujets s'affaiblissait , mais les chevaliers restaient loyalement attachés à leur grand-maître, chef et souverain. Louis XI avait créé ainsi l'ordre de Saint-Michel ; restreint à l'origine dans quelques familles que le roi s'attirait par le collier d'or et de brillants joyaux , l'ordre avait été depuis si prodigué , qu'il était tombé en mépris chez la haute noblesse. Henri lll raviva l'institution sous le titre et l'invocation du Saint-Esprit. Le Saint-Esprit, colombe pure, n'était point une image exclusivement catholique ; les calvinistes l'admettaient dans leur symbole avec autant de force que l'église elle-même. Dès lore le roi pouvait également l'appliquer dans l'avenir aux deux religions rivales, aux hommes influents qui voudraient se dévouer à la royauté *.
Le nombre des nouveaux chevaliers ne fut pas d'abord rempli, et le roi y comprit les chefs principaux des opinions modérées, ses loyaux et fidèles serviteurs; il voulait conquérir les consciences timides, incertaines, qui, en pleine possession d'un gouvernement de province, pouvaient prêter une force à la couronne. Henri m nomma vingt - sept chevaliers » parmi lesquels le duc de Nevers , le duc de Mercœur, le marquis de Villars , le duc d'Uzès , le duc d'Aumale, le maréchal de Gossé, le maréchal de Retz, le seigneur de la Guiche, Jacques sire de Humières , le seigneur d'Entragues , Philippe Strozzi et Jean d'Aumont de Chàteauroux ; tous noms qui exprimaient une idée ou une force dans l'opinion. La fidélité féodale était morte ; on cherchait à la reconstituer d'après
1 F. sur l'institution du Sl-Esprit, Mss. Béthune, 8845, 8846 et 9034;
de nouvelles bases. On donnait un cordon de Tordre comme autrefois on accordait une terre du domaine royal ; et Tacco lade de chevalerie reproduisait cette vieille cérémonie de Thommage des vassaux à la couronne.
Le roi avait plus besoin que jamais de se rattacher la fidélité de ses sujets, car le premier et le plus remarquable des résultats de redit de pacification signé à Poitiers avait été de reconstituer la haute féodalité telle qu'elle existait au temps de la conquête. Le duc d'Âleneon, en prenant le titre de duc d^Anjou, s'était fait un état et un apanage sipuissant qu'il tenait véritable maison royale, avec soixante-huit gentilshommes d'honneur, vingt écuyers, dix aumôniers, chapelains, chambellans et officiers de toute espèce, pour le prix de douze cent mille livres par année. Les chefs de parti, catholiques ou huguenots, s'étaient constitués indépendants chacun dans leur gouvernement respectif, et là ils demeuraient armés, en face du conseil de Henri III qui visait à une conciliation impossible. La paix était une opinion de cour; les batailles un besoin de ces vieilles et puissantes tètes de partis qui voulaient se maintenir libres en leurs provinces. La pacification n'avait désarmé personne ; on se tenait sur ses gardes; les chefs avaient signé les traités, et les capitaines secondaires continuaient des hostilités de villes à villes, de châteaux à châteaux. C'était un état social comparable à cette hiérarchie de clocher à clocher où dominaient au moyen âge l'homme d'armes et le tenancier hautain. Préoccupée incessamment de ses idées de transaction, Catherine de lif édicis résolut encore un voyage à travers les provinces, afin d'apaiser ces ferments de discorde qui de toutes part$ éclataient. £lie prit prétexte de conduire Marguerite sa fille au roi de Navarre qui la réclamait avec instance. Partout où passait Catherine elle préparait autant qu'il était possible le rapprochement des opinions. Le duc de Montpensier écrivait au roi : « Sire, vous entendrez par le retour de ce porteur comme, dieu mercy, le voyage de la royne votre mère continue à se faire si heureusement que vostre majesté ne le sauroit mieux désirer, car
492 U RËFÔHMË
partout où nous passons la paix s*establit. » Sur la rtloîndtfe plainte, sur le soupçon le plus vague, Catherine rendait justice; et soit qu'elle redoutât la puissance du duc de Guise, soit qu'elle sentit que la ligue, par son nombre, était une force autrement menaçante que les huguenots, on lui voit une tendance prononcée pour les opinions calvinistes ; elle écrivait au maréchal Damville : « Mon cousin, je suis en extresme peine de la nouvelle qui est venue ce soir à mon fils le roy de Navarre, que La Réole a esté prise par les catholiques ; c'est une des villes qui sont par l'esdict baillées en garde à ceux de la religion réformée et je puis asseurer cela s'est faict sans le consentement de mon fils qui n'en a jamais riensceu. M<m cousin, on diroit que tout est deschaisné pour empescher la paix ; mais je vous assure bien que je me deslibère d'en faire telle punition, si je les puis avoir, qu'il en sera à jamais mémoire; car voyez en quel danger ils m'ont cuidé mettre*.»
Cette grande sollicitude pour Texécution pleine et entière de l'édit de pacification se retrouvait même dans Henri Ifî. A tout prix le conseil voulait la paix, en se rapprochant un peu du parti huguenot. Le roi donnait des ordres exprès aux maréchaux gouverneurs des provinces : a Je suis adverli qu'au pays de Picardie on fait ligue et amas de gens de guerre sans ma permission. M. d'Humières, mon intention est de faire inviolablement observer mon esdict de pacification. » Et plus tard il ajoutait à M. de Matignon : « Je veux et vous ordonne qu'assembliez promptement le plus de forces que pourrez pour les défaire, tailler en pièces et chastier comme ils méritent. » Ces concessions au parti huguenot n'apaisaient pas ses exigences ; les catholiques partout en armes les inquiétaient, et Henri de Navarre, alors hautement déclaré le chef des calvinistes , écrivait au maréchal Damville : « Mon cousin, de tous costés j'ai vu plusieurs plaintes de meurtres et entreprises faicts contre ceux de la religion ; me semble qu'on crie beaucoup contre eux et les charge-t-on des plus grands
Mss. de Béthune, autographe, n° 8703.
crimes du monde, parce qu'ayant juste occasion de doubtes et desfiances, ils pensent seulement à leur conservation après avoir esté tant de fois trompés et massacrés. Nous désirons plus la paix que ceux qui nous blasment; j'ai bien voulu vous faire cognoistre ces plaintes, afin qu'on y apporte remède. i>
En réiat des dispositions de la cour, se dessinant pour la paix dans la crainte de la ligue, les concessions au parti cal-viniste devaient naturellement grandir. Les conditions additionnelles de Nérac furent une explication plus, étendue des traités de Poitiers et de Bergerac, un système de privilèges encore plus larges, plus favorables aux calvinistes, obtenant le droit de bâtir des temples, de lever des deniers pour l'entretien de leurs ministres; ils n'avaient eu jusqu'alors que neuf places de sûreté; on leur en concéda quatorze dans lesquelles ils seraient libres et maîtres absolus * . Catherine de Médicis, qui avait présidé à ces conférences, était lasse de guerres civiles; tout ce sang versé sans but politique, ces lices épou» Tantables sans avenir, tourmentaient cette tête d'ordre et de ménagement; elle cherchait une force, un appui à la royauté quand le sol tremblait autour d'elle. Aussi la voit-on, toute pleine de joie du résultat qu'elle vient d'obtenir à Nérac, écrire au maréchal Damville : « Mon cousin, présentement est arrivé le sieur d'Argués de la part du roy monsieur mon fils, pour me tesraoigner le grand aise et contentement qu'il a de la résolution de nostre conférence au bien de la paix, voulant qu'elle s'establisse et effectue suivant notredicte résolution. Le sieur d'Argués m'a apporté par mesme moyen les plus agréables nouvelles : mon fils, le duc d'Anjou, arriva le i6« de ce mois à Paris où il est venu trouver le roy monseigneur et fils, accompagné seulement de deux ou trois gentilshommes, et après s'estre embrassés et faict toute la bonne chère qui se peut et que se doivent deux bons frères, ils couchèrent cette nuict-là ensemble, se délibérant de continuer à tousjours la vraie et parfaite amitié qu'ils se doivent, dont je loue Dieu. »
,1 Regist. du parlement, toI. I, t. L, fol. 212.
Le duc d* Anjou venait se rattacher à cette pensée de conciliation pourvu qu'on lui assurât son vaste apanage ; et d'ailleurs, tout préoccupé de l'expédition des Pays-Bas, Une pouvait songer à troubler le royaume. Le jeune prince envoya dans ce but un agent auprès du roi de Navarre, pour l'instruire des raisons qui l'avaient ramené auprès du roi son frère, qui consistaient uniquement dans le danger auquel leur séparation exposait le royaume par le renouvellement des troubles. Il exhortait le roi de Navarre à suivre son exemple et à se réunir à Henri ni.
En réponse, le Béarnais dénonçait plusieurs infractions des catholiques à Tédit pacificateur ; la paix commençait à peine à s'établir : les défiances, au lieu de s'éteindre, étaient partoutaugmentées ;des meurtres fréquents se commettaient en Périgord : « Une ligue nouvelle a esté dressée et bastie audict pays dont M. de Bourdeilles est chef, par laquelle les catholiques ont juré de tuer autant de calvinistes qu'ils en rencontreront. Quant à mon particulier, je n'ai pu, quelque commandement qu'il vous ait plu flaire, avoir aucune assignation de ma peusion. Il y a beaucoup d'autres qui sont mieux traités que je ne suis et qui n'ont pas la volonté de vous faire le très humble service que je vous rendrai toute ma vie^ » Comme le parti huguenot sentait sa faiblesse, il se tenait sur la défensive, négociant pour acquérir de nouvelles ressources* La correspondance secrète de Henri de Navarre constate qull favorisait le morcellement territorial du royaume en grands fiefs. Tandis qu'il poussait le maréchal Damville à se déclarer indépendant en Languedoc, il entretenait des liaisons intimes avec le maréchal de Bellegarde qui se créait un état libre sur la frontière de Savoie. Ce bruit devint si public que Henri de Navarre a besoin de s'en défendre auprès du roi lui-même ; il lui écrivait : «Une des plus grandes calomnies qu'on ait dictes sur mon compte est de vous avoir fait entendre que j'ai en-
ir
1 Portefeuille Fontanieu, 350-351.
voyé au maréchal de Bellegarde une ieltre-patenle signée de ma main pour pouvoir exécuter tout ce qu'il veut et désire; c'est tellement faux et controuvé que je n'y ai pas seulement pensé et vous supplie ne croire telles calomnies qui sotit esloignécs de ma volonté et de la vérité. »
Néanmoins, Henri III crut nécessaire de mander des commissaires spéciaux pour examiner l'état des provinces et pacifier par leur action et leur dévouement, les troubles dans lesquels s'agitait le pays. Cette délégation du pouvoir royal avait presque toujours suivi les édits de pacification. Les gouverneurs n'étaient pas assez soumis, assez obéissants aux ordres du conseil ; il fallait surtout des délégués privés , des mandataires de la couronne, et ceux que désignait Henri III recevant la plus large autorisation, devaient entendre les doléances des membres des états, et y pourvoir le mieux possible. De là ils iraient dans les principales villes desdites provinces et feraient telle réformation que chacun puisse dorénavant vivre en bonne sûreté sous l'observation des lois : « Vous ferez, leur était-il dit, ce qui est de l'office de bons députés et vertueux conseillers et commissaires ; et tous les jugements, décrets et ordonnances qui seront par vous ainsi faicts, seront de pareille force que ceux de nostre conseil d'estat et privé, et l'exercice s'en suivra nonobstant appellations et oppositions quelconques. » D'autres lettres royales étaient adressées aux gouverneurs pour qu'ils eussent à accompagner les commissaires ; puis aux évêques, baillis, gens des trois états, afin de seconder les délégués de l'autorité royale dans leur mission. Aux bonnes villes le roi disait : « Très chers et bien amés, considérant que la première chose que nous devons rechercher et procurer, après l'honneur de Dieu, est le soulagement de nostre peuple et de nos subjects, et qu'après les grandes affections, foules et oppressions qu'ils ont senties et souffertes durant les guerres et troubles passés, nous ne les pouvons mieux consoler que les faisant jouir d'un asseuré repos, nous avons advisé de députer et envoyer cer-
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tains bons, dignes, noUibies et expérimentés personnages, zélateurs de la tranquillité publique, à ceste lin de voir et visiter nos subjects, sçavoir et entendre corame les choses qui touchent le service de Dieu sont faictes et exercées. »
Cette sollicitude pour les peuples s'explique alors par la convocation en chaque province de leurs états spéciaux, qui se tenaient en permanence au milieu des troubles et des atteintes sans cesse renaissantes aux édits de pacification. La convocation des états généraux était un mouvement politique trop puissant, où le catholicisme allait dominer désormais comme l'opinion de la majorité ; mais les états particuliers offraient des ressources à la modération ; ils étaient même une force à opposer à la ligue , qui de toutes parts se groupait autour de ses chefs. Et cette ligue n'était point paisible à l'aspect des concessions que le conseil faisait aux huguenots. Le roi avait défendu sous peine de la vie les rassemblements d*hommes armés, et le duc d'Aumale, faisant un appel aux braves catholiques, se disposait à la guerre. Le prince de Condé en écrivait à Henri III : « Est-il possible que tout cela n'amène pas une prise d'armes générale » ? Le roi de France répondait « qu'il avoit expédié son varlet de chambre pour sçavoir la vérité et commander à M. d'Aumale de faire séparer incontinent tout ce qu'il pourroit avoir assemblé, si tant est qu'il eust faict assembler, ce que je ne pense pas, car il scait assez et un chascun aussi que je n'ay rien en plus grand désir que d'establir la paix en mon royaume. » Le roi, sans doute dans des sentiments pacifiques, avait assez de la guerre et cherchait la fusion des partis ; mais ces partis n'étaient plus dans ses mains : ils avaient leurs chefs de guerre tout trouvés : d'une part le roi de Navarre, de l'autre la grande famille de Guise. La couronne, pouvoir modérateur, disparaissait dans tous ces conflits. Les éléments étant prêts à s'enflammer, la guerre surgit tout à coup, et cela devait être. Si vous consultez les faiseurs de mémoires, c'est une imprudence de Henri III, une indiscrétion d'amour, un caquetage de
ruelle qui aurait fait éclater cette guerre, qu'au temps des maniuisde Louis XV, un historien voulut bien désigner sous le nom de guerre des amoureux. Aux époques agitées, ces intrigues ont peu de forces ; les peuples ardents ne s'arment pas pour des maîtresses ou des folies de cour; on courut aux armes, parce qu'aucune opinion n'était satisfaite ; l'une croyait que l'autorité royale donnait trop; l'autre, pas assez.
Henri de Navarre dans son manifeste expliquait les motifs de sa prise d'armes, dénonçant les voleries, entreprises, massacres et injustices commis par les ennemis de l'état contre ceux de la religion depuis le dernier édit, lesquels crimes n'ont jamais été punis, « de sorte que la plupart ont pensé que la paix el les édits n'étoient qu'une chose feinte. » Ensuite, le roi de Navarre représentait les sacrifices que tous ceux de la religion avaient faits pour le maintien de la paix : ils avaient abandonné de bonnes villes bien sûres qu'ils pouvaient garder une centaine d'années ; enfin les ennemis du repos public se préparaient à la guerre depuis longtemps ; ils avaient le pied à Testrier ; chaque jour le roi de Navarre avait des avis qu'on dressait des entreprises pour attenter sur sa personne. <i Toutes ces considérations m'ont contraint de chercher des remèdes extérieurs, protestant devant Dieu et ses anges que c'est à montrés grand regret, et que mon intention n'est point d'attenter contre la personne du roy que nous recognoissons pour notre souverain seigneur, ni contre son état et sa couronne. Ce n'est ni pour m'enrichir ni pour augmenter mes moyens, chacun sçait assez combien je suis éloigné de ce but; ce n'est que pour notre défense et pour nous garantir et deslivrer de l'oppression de ceux qui, sous l'autorité du roy et le manteau de la justice, tâchent de nous exterminer; contre ceux-là nous portons les armes, non contre les catholiques paisibles que nous embrassons sans aucune passion ni distinction quelconque et auxquels nous n'entendons empescher l'exercice de leur religion.» Cette phrase était destinée au parti politique et aux catholiques modérés. La guerre fut prompte et
VioleiUe et le Daupbiné lut la province où les protestants prirent les premiers les armes. Il y avait eu un synode à Montauban, pour préparer cette levée de guerre qu'on voulait faire tourner tiu profit de la plus large liberté religieuse. La reine-mère, le duc d'Anjou, le marécbal Damville, toute Topinion modérée intervint encore une fois, et la paix fut assurée entre les hautes têtes, mais les partis demeurèrent en regard ; ils s'organisaient en dehors, sauf à entraîner les chefs dans leurs résolutions, ou à les secouer s'ils hésitaient à prendre une couleur forte et prononcée, pour les conduire aux champs des batailles.
Dans ces hostilités si vives, on voit paraître à peine le duc d'Anjou, le chef pourtant des politiques; c'est qu'alors il était tout préoccupé de ses conquêtes en Flandre. Une des causes qui jusqu'alors avaient empêché un triomphe populaire dans les Pays-Bas, était ledéfautd'unitédans cette multitude qui prenait les armes. Il y avait deux nations distinctes soulevées contre FEspagne : la Hollande d'abord, puis l'ancienne contrée, plus particulièrement désignée sous le nom de Belgique, et qui comprenait la Flandre et le Brabant. La Hollande avait presque tout entière adopté la réforme, telle qu'elle était formulée dans la confession de foi de Calvin ; des sectes anabaptistes dominaient même au sein de cette société agitée, et cherchaient à y faire revivre les doctrines orageuses des vieux paysans de la Souabe. Dans la Belgique, au contraire, le catholicisme régnait surtout, et la réforme n'était qu'une exception. Il y avait une vive emprunte de liberté, des haines également profondes comre l'Espagne dans les deux pays; mais les antipathies entre -ks populations bel^e el hoUanda^e se perpétuaient vivaces. Tandis que les Hollandais prodamaient le prince de Nassau le défenseur de leurs droits, les Be^es lui exposaient \e duc d'Aor jfOtt dans lesPay^-Iaset songeaknt à une réunion à la France, question qui s'est reproduite de nos jours dans les mêmes foi'mes. La race des Nassau savait trop bien sa faiblesse rekatîTe à
t Biblioth. du Roi, liasse pour forooiiBr ua reeueil de pièces, ia-8o„ cotq
regard de TEspagoe pour susciter des méfiances à la Belgique; elle avait vu et jugé que toutes les chances d'indépendance pour la patrie né pouvaient naître que de T union avec la France, et sous le gouvernement des huguenots à Blois et à Paris, le comte Louis avait solicité Tintervention de Charles IX. Pour perpétuer cette alliance avec toute une opinion, le prïnce de Nassau avait épousé la veuve de Téligny, ce gendre de Ck> ligny tant exalté des calvinistes en France, doux et pieux souvenir que Genève aimait à offrir à la vénération et à la reconnaissance de ses fidèles. L'invasion du duc d'Anjou dans les Pays-Bas avait aidé le mouvement d'indépendance populaire ; ce n'était point une armée régulière qui envahissait les Pays- Bas, mais de braves et loyaux gentilshommes français sous la conduite d'un fils de France, tandis qu'Elisabeth soudoyait les reîtres du prince d'Orange, qui marchaient par le nord de la Hollande. Il y avait sur ce territoire morcelé de nombreux éléments de discorde; et Alexandre Farnèse, prince de Parme, qui avait succédé à àou. Juan d'Autriche, en profitait pour continuer une guerre persévérante et meurtrière, car Philippe II ne cessait de suivre avec inquiétude la rébellion des Pays-Bas. Il y avait dans cet esprit une irritation froide et profonde, et don Juan de Vargas Mexia, son ambassadeur à Paris, demanda de nouvelles explications sur la conduite équivoque de la Fiance. Quand Juande Vargas porta ses plaintes au roi de France sur }es armements du duc d'Apjou, l'ambassadeur français à Madrid, M. de Saint-Gohard, remit à Philii^ II, dans une audience secrète au palais de San-Lorenzo, la note suivante : a Le roy très chre^iea a esté très aise de voir l'archevesque de Nalareth, despesché de nostre sainct père et le sieur Jehan Michaely, de la seigneurie de Venise, et l'ambassadeur du duc de Venise, aller tous enseml^e devers le duc d'Anjou pour l'admonester de se despartir de l'entreprise de Flandres, le divertir du mauvais conseil auquel il s'est laissé attirer par gens sans foy ni obéissance à leur prince. En quoi sa majesté et là royne sa mère n'ont rien espargné pour le réduire et ramener
conforméinent à leurs intentions, qui tendent directement au bien des affaires de votre majesté en ses Pays-Bas. Et voyant sadicte majesté, iesdicts ambassadeurs s'acheminer pour aller devers ledict duc son frère, elle a bien voulu y envoyer de rechef le sieur de Bellièvre, avec charge de passer devers ceux des Pays-Bas pour les admonester de se rendre à la paix et à Tobéissance et devoir qu'ils doivent à leur roy, et surtout de&clarer et faire sçavoir auxdits estats comme sa majesté n'approuve ni consent, et ne veut presler faveur en aucune sorte audict duc son frère, lequel a commencé et poursuivi telle entreprise contre son vouloir et intention, et de la royne sa mère. Sa majesté fait ces démarches fort volontiers et de bon cœur, désirant qu'il en sorte quelque fruit et utilité, et elle ne peut favoriser davantage les affaires de TEspagne, car la paix et union en sou royaume n'est pas très fermement establie; et si sa majesté croit sa bonne volonté et intention estre clairement justifiée et cognue par ses œuvres, et s'il est quelque moyen duquel l'on pust tirer une entière réconciliation, obéissance et paix assurée en ses Pays-Bas et qui fust aussi utile au bien universel de la respublique chrestienne et à Tunion et estroite amitié entre les princes, le roy y sera tousjours bien disposé et y apportera de sa part tout ce qui seroit dû à un si grand bien \)^ Quelque temps après, Henri m dépêcha auprès de Philippe II, M. de Maintenon, chevalier des Ordres, avec charge d'expliquer au roi d'Espagne la conduite de son maître dans cette expédition du duc d'Anjou. La lettre de créance était ainsi conçue : « La sincérité de notre intention au bien et prospérité de vos affaires et que celles des Pays-Bas aillent comme desirez, est tant justifiée et tesmoignée que n'estimons estre besoin de réclaircir davantage ; toutefois, comme la continuation de la parfaicte amitié et bonne voisinance entre nous, nos royaumes et estats importe grandement, nous avons bien voulu pour plus grande signification de nostre bienveillance envoyer ex-
* Archives de Simancas, cot. B 46'*'.
pi-ès \m personnage auquel avons entière confiance, le sieur de Mainlenon, en vous suppliant autant qu'il nous est possible, croire iceluy comme si c'estoit nous-mesme. » . Tout était dirigéàParis par l'Espagne dans l'objet d'empêcher les secours de la France aux Pays-Bas ; un nombre infini d avis, de notes spéciales était envoyé à Philippe II. La correspondance de ce prince, celle de ses ambassadeurs ne traitent que de la révolte des provinces; le roi d'Espagne recevait des dépêches d'Anvers, de Douai, d'Arras, de Cambrai, de Namur, de Bruges, de Dunkerque. On le voit dans une inquiétude perpétuelle ; le moindre mouvement armé en France l'alarme ; lors de la guerre civile de 4580, il écrit à son envoyé pour qu'il ait à s'informer soigneusement s'il n'était pas question de porter secours aux rebelles des Pays-Bas ; et le duc de Guise lui fit répondre qu'il ne s'agissaitque de combattre leshérétiques en France et que rien ne se tramait contre lui. « Les affaires de ce royaume, dit une dépêche de l'ambassade d'Espagne à Philippe II, sont en balance sans savoir pour le moment de quel côté elles tourneront. Le roi désire paix et repos pour les peuples ; d'un autre côté on lui donne avis des hostilités que le prince de Béaru commet en Gascogne , et de l'insolence des huguenots dans cette partie du territoire. Le prince de Condé est en Angleterre où ilsollicite des secours d'argent de la reine Elisabeth pour amener les reistres en France : on annonce qu'elle lui a fourni cent mille écus K » Avec quelle industrie laborieuse, avec quelle activité puissante agissait Philippe II auprès de ses ambassadeurs î il s'occupe à entourer le duc d'Anjou d'hommes tous vendus : Charretier, secrétaire du jeune duc, était dans les intérêts de l'Espagne, et le 24 janvier 1583, Philippe II lui écrivait pour lui assurer une forte récompense, proportionnée aux importants services qu'il pouvait rendre. La politique de l'Espagne à celte époque était toute d'espionnage ; il existe encore l'immense correspondance de divers agents qu'elle entretenait
^ Archives de Simancas, B. 46.
^n LÀ REFORME
(kl Fmnce, et lorsque, en 1583, Henri III envoya un nouvel ainbassadeur à Gonstantinople, Philippe II prit à sa solde les domestiques pour épier tous les secrets. Ce n'est pas seulement en France, mais en Angleterre qu'agit cette active diplomatie. Le roi d'Espagne fit remettre une note à Elisabeth par son am* bassadeur à Londres, donBernardino deMendoça, sur l'expédition du duc d'Anjou : il devait annoncer que les Fiançais, une fois maîtres du pays , entoureraient TAngleterre èl mettraient la puissance de la reine en danger. « Bernardino Mendoça, continuait le roi, je vous autorise à employer quarante ou cinquante mille ducats à corrompre le ministère anglaise » Cependant les bons rapports avec la France se refroidissaient : une question de succession territoriale avait fait naître des rivalités vives et intéressées. Le Portugal venait d'être envahi par Philippe n ; Catherine de Médicis était sur les rangs pour la succession de don Sébastien, et Strozzi, à la tête d'une flotte considérable, reçut Tordre d'aller seconder en Portugal et au Brésil les droits de la reine-mère au nouveau trône que le roi d'Espagne convoitait. Les dépêches de l'ambassadeur Juan Baptista Taxis dénonçaient à Philippe II les secours que la cour de France se proposait d'accorder à don Antonio, un des compétiteurs à la couronne de Portugal, et les prétentions inquiètes deCatherine. Après les victoires de Lisbonne et d'Oporto^ glorieuses journées pour les vieilles bandes espagnoles, Antonio se réfugia en France; Philippe II s'empressad'écrire à Juan Baptista Taxis pour qu'il eût à le réclamer. « Voyez la royne-mère , écrivait- il, et taschez, par toute sorte de moyens, de vous le feire livrer ; c'est chose importante à mon service. » La cour de France repoussa cette demande; Philippe II s'adressa dès lors au pape : « Que vostre saincteté fasse des démarches auprès de Henri III et de Catherine pour qu'ils abandonnent la cause de ce bastard réprouvé. » Don Antonio s'était retiré en Angleterre ; aussitôt Philippe H chargea Bernardino de Men-
1 Archives de Simancas. A. 55.
doça de demander son extradition, et lui-même écrivit directement à Elisabeth.
Ces rapports pénibles n'étaient pas de nature à maintenir une parfaite intelligence entre le conseil de Henri III et San- Lorenzo : aussi voit-on en cette année la France se dessiner plus nettement pour les Pays-Bas, et le maréchal de Biron avec quelques régiments réguliers porter secours au duc d'Anjou et à ses braves gentilshommes. Cette résolution de la France, en face des difficultés qu'éprouvait la cour d'Espagne dans les Pays-Bas, rendit sa position encore plus grave. Dès que Philippe U en reçut la nouvelle, il ne s'occupa plus qu'à trouver des expédients pour détourner le duc d'Anjou de ses projets; le secrétaire du jeune prince, tout à fait dans les intérêts de l'Espagne , dut seconder les démarches de l'ambassadeur. On fit au duc d'Anjou diverses propositions de souveraineté sur quelques villes avec une indemnité pécuniaire. Le frère de Henri III, en pré^sence de ses rivalités avec le prince de Nassau, cherchait à se rendre indépendant, soit par les armes, soit en traitant avec l'Espagne à des conditions avantageuses ; il dépêcha auprès de Juan Baptista Taxis un de ses valets de chambre, Jules Ricci , avec charge d'avancer de vive voix les conditions suivantes : « La cession en toute souveraineté de Cambray et de son territoire, ainsi que de Dunkerque et Bruges. Le duc d'Anjou pourra, pendant six mois, 'après la signature du traité, faire la guerre aux rebelles du Toy d'Espagne , et toutes les villes dont il s'empareroit sur eux lui seroient également données en souveraineté perpé- . tuelle. Moyennant ces concessions, il promettoit de renoncer et se désister de tous les traités et conventions qu'il avoit avec lesdits rebelles tant publics que secrets ; ne jamais en faire d'autres , et même d'aider et servir sa majesté catholique de tout son pouvoir. » Si une noblesse fougueuse et mal disciplinée s'était bien conduite aux Pays-Bas ; si elle n'avait pas insulté au caractère national des Belges, la couronne de France pouvait s'agrandir par une vaste réunion. Rien n'était alors
plus populaire qife la France; les villes couvraient de ficurs leur brave duc et sa bonne gentilhoramerie ; mille gravures existent encore des pompes et des fôtes qui saluèrent partout le duc d'Anjou, La Noue et le mai'échal de Biron.
Mais ces témoignages de joie populaire n'empêchaient pas les remontrances des états. Chaque ville avait conquis là sa liberté au prix de son sang ; toutes voulaient la conserver intacte ; les états par leur refus au duc d'Anjou, déplaisaient à son naturel fier et despote ; n'était-il pas possible, par un coup de main fortement exécuté, de s'emparer des grandes villes, pour dominer les provinces? Bientôt quelques régiments français avec leurs cornettes en tête, les bonnes; batailles de lances, pénètrent dans Anvers par suiprise, tombent sur les gardes pour s'emparer de la grande cité ; mais le peuple des Pays-Bas, retrempé dans les guerres civiles, prit les armes, expulsa les Français et leur duc. Dès lors finit la popularité du duc d'Anjou dans les Pays-Bas. Si Philippell cessait ainsi de craindre la France, il avait les yeux fixés sur le prince de Nassau, caractère supérieur, ferme et libre, allié par ses sympathies à tout le parti huguenot. Le roi d'Espagne avait été profondément blessé du manifeste lancé par le chef de la maison d'Orange, qui posait comme principe les droits de la souveraineté populaire et du libre examen. Nassau faisait un appel à la raison et à l'indépendance des peuples , et l'on croirait que Philippe II était inquiet de cette pensée, lorsque, écrivant à son ambassadeur à Lisbonne, il lui disait: «Toute la puissance des roys vient àe Dieu, et la dignité dont ils sont revestus ne leur permet point de se soumettre au jugement de ceux qu'ils sont appelés à gouverner. La légitimité du prince est indépendante de l'opinion des peuples. Il ne s'agit plus aujourd'hui de faire l'examen de mes titres; je traiterai comme des rebelles ceux qui désormais prétendroient limiter mon pouvoir *. » Dans ce seizième siècle, si puissant d'intelligence et d'activité, deux droits paraissaient en pré-
^ Biblioth.rcal. Madrid, 1683.
sciicc : le libre examen et la souveraineté populaire d'une part ; le droit divin et Tobéissance passive de l'autre ; l'un se personnifiant dans la réforme religieuse pour devenir ensuite politique , l'autre dans le catholicisme et la royauté. Philippe II s'était efforcé de gagner par les prédications catholiques les villes de Flandre; les antipathies pour la Hollande servaient toutes ses démarches ; elles expliquent aussi cette facilité d'Alex. Farnèse, à la tête de ses vieilles bandes balayant tout le sol belge, tandis qu'il trouvait une véritable et forte résistance aux rives de l'Escaut. Là brillait la puissance du prince de Nassau , tête glorieuse dont le conseil de San- Lorenzo connaissait toute l'énergie. Les mœurs du temps faisaient un moyen de l'assassinat : quand on parcourt ces tristes annales, l'humanité frémit de 1^ facilité avec laquelle on se Joue de la vie ; une révolution qui soulève des passions vivaces , éteint dans le cœur toute pitié de son semblable ; la poitrine d'un homme cesse d'être un sanctuaire; le poignard y va droit sans que la main tremble et que le cœur faiblisse. Philippe II se mit en cela à la hauteur de son époque, et l'existence de Nassau fut mise à prix ; on promit des récompenses d'argent et la noblesse au meurtrier ; d'ailleurs n'était-il pas excommunié le maudit huguenot? et dans les opinions catholiques, un excommunié était, comme le coupable des lois romaines, privé de Peau et du feu, rejeté en quelque sorte de la société. Il se trouva donc des assasshis. Le premier , du nom de sauregui , atteignit Nassau d'un coup de pistolet qui lui traversa les deux joues sans le tuer. Un gentilhomme , nommé Balthazard Gérard , né en Franche- Comté, pays d'Espagne , le frappa mieux et plus fort : le 10 juillet 1584, Nassau tomba aux pieds de sa femme, la fille de Coligny, baigpé dans son sang ; il ne se releva plus pour contempler la liberté qu'il avait conquise pour sa patrie. La mort du prince d'Orange rendit son vieil ascendant à l'Espagne; la division se mit entre les chefe des gentilshommes de France ; le duc d'Anjou avait perdu toute sa popularité; Hollandais et I. 4:1
Flamands le considéraient avec méfiance depuis le coup de " main d'Anvers, qui n'avait abouti qu'à Texpulsion des Français: puis, le jeune prince était menacé d'une maladie de laiH gueur et d'ennui ; il était venu comptant sur un bel apanage, sur une royauté aussi puissante que celle de son frère ; et il s'en retournait désillusionné et ayant perdu toute considéra-* tion comme chef de parti. Les huguenots n'en voulaient plus; ils se groupaient en France autour du roi de Navarre, moins étourdi aux batailles, capitaine dur au mal et au métier des armes. Le duc d'Anjou mourut à son retour. On parla encore de poison, de moyens secrets et criminels pour se débarrasser d'une vie qui alors pourtant ne pouvait nuire à aucun parti. Son immense apanage, son bel état de. prince fit retour à la couronne. . C'était une existence finie pour la guerre civile ; le roi de Navarre et le prince de Condé avaient pris en main la cause calviniste et c'était asses pour contenir le conseil au milieu des embarras de la ligue.