‹ La reforme et la ligueChapitre 3 sur 26 · A M. PASQUIER · texte numérisé non relu

A M. PASQUIER

sur l'imaginallon des peuples ; elle dut se trouver en butte à une forte résistance ; d'où résulta la ligue. Il n'y avait dans ce mot rien de neuf: le moyen âge était Ife temps des confréries, des associations pour la défense coinmune ; or, comme le pouvoir, dans cette lutte de doctrines et d'opinions armées, ne se dessina pas toujours d'une manière nette et prononcée, comme il se laissa souvent dominer par le tiers-parti des ménagements et de la modération, ces opinions ardentes s'organisèrent d'elles-mêmes et cherchèrent des garanties : il y eut des ligues protestantes comme des ligues catholi(}ues ; cêllës-ci furent la réaction naturelle opposée aii mouvement réformateur. Dans ce choc vivace, les hommes à sentiments modérés, L'Hospital, Pasquier. Mole, s'effacent d'abotd ; les époctues de passions ne souffrent pas les tiers-partis. Quand les opinions sont en présence dans une lutte ouverte, les sentiments calmes les importunent; elles veulent des combats sanglants ; elles y èourent ; mais la lassitude vient ensuite. Dieu n'a pas Jeté les sociétés dans des tourmentes perpétuelles; alors commence et s'accroît l'influence de la modération ; la parole grave des hommes sages se fait entendre ; ils reprennent leur ascendant naturel. C'est ce qui explique l'autorité du parti politique dans les événements qui assurèrent le trône à Henri IV ; les passions devaient d'abord s'user dans les guerres civiles.

Le règne de Henri IV est une époque de transaction et de balancement entre les factions ; le caractère du roi de Navarre ne fut pas un modèle de loyauté, comme on l'a surtout montré, mais le type d'une politique âdrdlte qui ménage les opinions afin de les concilier. L'avétiellietlt de Henri IV, comme toutes les restaurations, fut un temps d'éprëtivës et de difllcnltés ; Il fallait falfe la part aux hommes, aux choses, aux exigences, aux folies; Henri IV périt à l'œuvre, mais 11 assura la couronne à sa race, et c'était un résultat. Vous avez vu. Monsieur, une autre restaiiratîon ; vous en ave» un moment dirigé les destinées, et quand J'écrivais son histoire, je me rappelais souvent le régné de Henri IV que Louis XVIII aimait tant à méditer, non point par une vaine forfanterie de gloire et pour Invoquer ce panache blanc devenu le symbole d'une opinion extrême, mais pour suivre cette même tactique de ménagement du chef de sa dynastie. Les trois époques dont je me propose d'embrasser l'histoire pourraient se résumer en trois mots : action, réaction et triansaction ;

elles se tiennent intimement liées l'uuo ù l^aulre; cUés forment un tout et une seule pensée.

Cette épopée est trop grande, trop belle, pour n'avoir pas excité la curiosité historique : de nombreux travaux ont été faits ; j'ai besoin de les diviser en plusieurs écoles. A l'origine du mouvement de la réforme et de la résistance catholique, naquit tout d'abord la controverse. Ne cherchez pas la vérité absolue dans ces écrits de sectes, dans ces pamphlets que les partis se jettent à la tète les uns des autres ; c'est une lutte où les combattants, conune les héros d'Homère, s'insuUeot avant d'en venir aux mains. La réforme méprise le catholicisme ; le catholicisme poursuit avec énergie toute opinion nouvelle; les luthériens, les sacramentaires, les anglicans, les sociniens, engagent entie eux des querelles vives et profondes comme les principes qui les divisent. Cette école se continue dans tous les livres de controverse, même jusqu'aux temps comparativement modernes. Lisez SIeidan dans son beau travail, et l'enthousiaste baron de Seckendorff : comme tout ce qui touche Luther est haut placé ! comme l'autorité papale est traînée dans la poussière ! Lisez Beausobre, l'admirateur de Zwingle et des sacramentaires , Burnet , l'historien du schisme anglican, et au-dessus d'eux tous, Bossuet, tout épris des écrits de Coclœff, et racontant dans son style pompeux et sublime un mouvement que son génie seul pouvait deviner.

A côté des controversistes religieux s'élevèrent les parlementaires, expression du tiers-parti, depuis le chancelier de L'Hospital et Pasquier, jusqu'au président de Thou. 11 y a certes des vues élevées, de l'impartialité souvent dans ces hommes de magistrature qui visaient à une conciliation de doctrines ; mais L'Hospital, avec sa nuance d'huguenoterie, Pasquier, catholique de principes et de sentiments, vivaient dans des temps trop difficiles, au miUeu de circonstances souvent au-dessus de leur caractère ; le courage politique ne fut pas le type du tiers-parti j il ne put et n'osa tout dire : L'Hospital montrait à peine son penchant de réforme ; Pasquier conserve sa vieille foi et formule perpétuellement ses plaintes contre les huguenots ; c'est encore une controverse, seulement moins âpre, parce qu'elle se manifeste dans des esprits plus calmes. Les précieuses lettres de Pasquier sur les affaires de son temps nous disent, dans toute leur

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naïveté, les émotions diverses de cette opinion parlementaire dont il est la timide expressioù. Le président De Tliou écrivait à une époque plus facile, alors que Tédit de Nantes avait proclamé la liberté de conscience. Son immense travail, froid, méthodique, marqué par tous les coins des formes de l'antiquité, de Tite-Live spécialement, conserve la coutume des harangues inventées et des tableaux d'imagination ; il y a beaucoup de faits, et Ton dirait pourtant que les faits sont ce qui l'occupe le moins dans son travail ; la phrase latine élégante, les orationes, qu'il serait presque tenté de faire précéder de l'inévitable QuiriteSy voilà tout son souci littéraire. Aussi, quand on a touché au fond des monuments, des pièces originales, des recueils contemporains, on ne s'explique pas la grande réputation d'exactitude du président De Thou : sob histoire ne peut servir de base à un travail de vérité qu'après avoir subi l'épreuve d'une comparaison avec les documents, épreuve qui lui est presque toujours défavorable ; et ici je sens le besoin de rendre quelque justice à un historien frappé des mépris du dix-huitième siècle, à Yarillas, l'écrivain politique du règne de Louis XIV, faiseur de phrases, visant à l'effet, mais nourri d'études profondes. Son Histoire de» Hérésieê parut à l'époque de la révocation de l'édit de Nantes. Ce qu'il veut prouver, c'est que la réforme s'est étabUe en Europe par des moyens purement humains et par des causes politiques ; or, ce qui était une pensée pieuse dans la tête de l'historien est devenu une vérité dans notre siècle, et ses laborieux travaux nous expliquent ce que notre génération recherche surtout aujourd'hui dans les grandes annales des nations.

Vient ensuite l'école philosophique du dix-huitième siècle à laquelle l'histoire servit d'instrument. Elle jugea les vieux temps avec ses idées propres, abaissant ce qui était haut et noble, élevant au contraire de petits hommes et de petites choses : Goligny , par exemple, fut son héros, Goligny le plus médiocre des caractères, compromettant son parti et le conduisant par sa crédulité vaniteuse à la Saint-Barthélémy Elle attaqua la puissante figure de Catherine de Médicis, dominant trois règnes agités, tête active qu'il faut grandir au niveau de celle de Louis XI, avec lequel elle a plus d'un rapport de finesse atermoyante, d'ambition laborieuse, de tourments politiques, de capacité inquiète, et de mépris surtout pour les hommes

et les choses ({Ul s'agitaient autour d'elle. Je eonsidère la Henriadê comme TœuTre qui a le plus faussé les idées sur les éTéuemènts de cette époque ; ce n'est pas seulement Une poésie froide, urie espèce d'épopée de collège, mais bieft encore l'etpression de mauTaises études sur un temps qui échappait à la génération encyclopédique, laquelle n'était préoccupée que de sa haine contre le catholicisme, puissance d'intelligence au moyen âge. Cette génération d'écrivains^ parce qu'elle avait itne n^lssion sans doute, s'est jusqu'à aujourd'hui prolongée.

La plupart des travaux de ces derhières années sont jetés sur eti calque rapetissé. Luther a été l'objet d'études psycologiques, on a été jusqu'à recoudre de fastidieut mémoires. Quand je me proposais nn travail sur la rénovation de^l'esprit religieux et politique, m5n premier besoin fut d'ouvrlt un ouvrage cohronné par l'Académie des inscriptions, et que M ^ Charles Villers a publié depuis. L'Académie était alors empreinte de l'eSprit philosophique ; c'était le temps dés Volney et des Dupuy. M. Villers avait vu dans la réforme tous les bienfaits du genre humain j dans le catholicisme tous les désordres, l'ignorance, le fanatisme. Que t>ouvalt>on répondre à cela, si ce n'est jeter une couronhe à qUi avait relevé et replâtré les petites jalousies d'un siècle qui s'en allait ? La plus faible de ces écoles est celle qui se glissa à travers la religion et la philosot»hie dn dix-huitième siècle pour transformer la grande histoire des masses et des opinions en étroites intrigues de marquis et de cour j C'est une plaie de tous les temps : lorsque parait une belle composition sous un titre et dans nn système, vient ensuite une multitude d'imitateurs, gens médiocres qui répètent et tuent les formes et l'idée dd maitré. Montesquieu avait publié Y£:sprU deàLoisj dn voulut écrire l'esprit de toute chose, de l'histoire comme de la ligue. I^ travail d'Anquetil n'est pas tnéprisable ) il a fait ce qu'il pouvait faire, préoccupé qu'il était d'une idée, absorbé sous une compilation de Mémoifes qui ne montraient les événements populaires que comme des manèges de courtisans. Le culte de la royauté et des grands n'était point encore éteint j Anquetil vit de vaines disputes d'ambitions là où il y avait en présence deux flères opinions courant aux arhles l'une conite l'autre. H oublia le peuple à une époque pourtant où les halles, les confréries, les masses jouaient un si puissant rôle. Les Mémoires peuvent servir surtout

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pour décrire lu cour de Louis XIV ou de la régence, lorsque tout se coDcentrait dans quelques têtes, alors que le mouvement populaire se rapetissait en émeutes; mais dans les vastes luttes d'opinions, à quoi servent quelques confidences de boudoirs et de cour à côté des passions de la place publique et des mobiles qui les animent P

J'ai donc pensé, Monsieur, qu'un grand travail historique était possible encore en recourant aux véritables sources pour reconstruire un temps dont l'esprit a été méconnu. Quand on a devant les yeux les œuvres de Luther, de Mélanchton, de Gdlvin, d'OEcolam- ^ pade, de Zwingle, pour les diverses sectes de la réforme ; d'Érasme, pour le parti mitoyen ; dé Goclteff,' dé Jéatt de Eck, pour les catholiques, qu'est-ll bésoiri d'aller chercher des lumières dans les histoires de seconde main pour retracer le large mouvement philosophique du sdcième siècle? L'histoire est tout entière dans ces disputes, dans les actes des sectes, dans les registres du parlement, des universités , dans les prédications enflammées, recueillies par les disciples et transmises dans leur naïveté à notre génération. Pour la ligue, nous sommes plus riches encore. Les deux recueils de pièces connus sous le titre de : Mémoires de Condê et Mérnoirti de la Ligue, donnent la plupart des publications importantes à une époque d'imprimerie, de controverses et de passions religieuses; Jamais le système des pamphlets, des placards ^ de tottt ce qui parle à l'imagination des peuples, n'avait été plus étendu ni plus actif. Indépendamment des documents imprimés, la bibliothèque du roi possède plusieurs grandes collections manuscrites, connues et distinguées, sous les noms de Dupuy, Golbert, Béthune, de Mesmes, et l'admirable recueil de Fontanieu, répertoire qui embrasse les pièces les plus rares sur l'histelre de France.

En méditant l'esprit d'un travail historique sur la ligué, je crus qu'il était Impossible de parfaitement juger les événements de cette époque sans connaître les rapports diplomatiques des partis avec l'Espagne, l'Angleterre, l'Allemagne, Rome et Genève: l'Espagne avait joué surtout un rôle si actif, exercé une influence si immédiate , qu'il devait y avoir dans ses archives bien des confidences. Je visitai la Péninsule, ses dépôts en désordre ; Je parcourus surtout San-Lorenzo, palais désert d'où les volontés de Philippe II partaient pour remuer le monde ; et c'est dans ces vastes et sombres couloirs, à

l'aspect de ces Lelles tcles de mcines biéronymites et franciscains, que je me suis le plus souvent reporté à cette époque de la ligue, où leurs voix populaires remuaient les confréries et les métiers. Quelle puissance alors que la chaire retentissante ! Quelle époque d'Intelligcnce que celle où un homme montait sur un pilier des halles ou au pied de la croix en Grève, et de là, haranguant la multitude, lui faisait tout sacrifier à un intérêt moral pour un monde à venir ! Le moyen âge fut le règne de la parole ; la chaire se posa, comme une grande tribune, au milieu des peuples. A mon retour d'Espagne, je pus me convaincre que les débris que nous possédions à Paris offraient les pièces les plus essentielles pour l'histoire des négociations de la ligue avec l'Espagne. Vous savez, Monsieur, l'origine de ce dépôt que les hasards de la conquête et de la guerre nous ont donné, et que, ministre des affaires étrangères, vous avez puissamment contribué à nous conserver.

La préfecture de police a aussi des archives riches de documents populaires pour la ville de Paris. Moi qui, pour expliquer l'épopée de la ligue, voulais surtout retrouver les halles, les confréries, avec leurs émotions, j'ai parcouru avec enthousiasme le livre des bannières du Ghâtelet, les délibérations des confréries, toiis ces actes du peuple pris sur place et qui font si bien connaître un temps, ses mœurs, ses habitudes. Paris joua un gfrand rôle dans la ligue : son peuple, son conseil municipal, ses échevins, agirent activement; il devait rester des documents écrits de ces délibérations si fréquentes des métiers et des halles ; en effet, il y a aux archives du royaume (section administrative) un grand dépôt des papiers de la ville de Paris, avec 103 volumes des registres du conseil municipal depuis l'année 1499 à 1784. Ces délibérations de la grande cité expliquent l'esprit de la plupart des événements de la ligue ; on y voit très exactement le rôle que les masses y ont joué, et combien elles ont dominé les résolutions du conseil du roi et de la cour.

Les bibliothèques des provinces offrent également de hautes ressources historiques. On a placé le siège exclusif de la ligue à Paris ; cette vaste association se composait d'une multitude d'associations particulières, et le point central est aussi bien Lyon, Marseille, Toulouse, que Paris. De plus, par des hasards qu'on s'explique, plusieurs de ces bibliothèques possèdent des collections spéciales et curieuses.

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