A M. MOLE
raines de SaragoBse, est-i permis de se moqaer de Tesprit religieux do seizième siècle? Les temps cliangent, les mobiles de religion, de patrie et de gloire se modifient; l'iiéroîsme reste toujours une grande ehose : quand la vie est offerte en liolocauste, il n'y a pas de place pour le ridicule. On ne Joue Jamais des parades sur les tombeaux.
Si le catholicisme eut ses formes populaires dans la ligue, il eut aussi son type et sa personnification dans Philippe II. Tout système, tout siècle se transfigure dans un homme qui en devient le martyr, le héros ou le dominateur. Je ne sache pas un caractère plus complet, mieux en harmonie avec le principe catholique, que ce fils du grand Charles, plus grand que lui, parce qu'il se posa inflexible au milieu d'une société qui croulait sous la réforme. Charles-Quint fut l'homme aux tempéraments : la prédication de Luther le Jeta dans un trouble indicible, dans une incertitude qui laissa toutes ses idées flotter entre des partis divers ; et ce ne sont pas ces forces timides qui débrouillent le chaos. Philippe 11 parut à l'époque du libre examen et personnifia l'autorité. Les papes qui se montrèrent au seizième siècle ne furent pas tous à la hauteur de leur mission ; puis, leur courte vie de vieillards ou leur passion d'artistes ne permettait pas cette vaste pensée d'un demi-siècle d'existence. Philippe II est l'unité monarchique et religieuse se réveillant dans la lutte contre le morcellement féodal et réformateur ; et ce caractère de roi est tout trempé de l'esprit catholique : persévérance invincible , 'obstination qui ne recule Jamais devant les obstacles, absolutisme d'une conviction profonde, patience et résignation en face du malheur, modestie qui attribue tout à Dieu dans la victoire, et invoque son nom pour Justifier les plus cruelles nécessités. Lorsqu'un caractère se fait le type d'une civilisation, il en contracte toutes les grandeurs et les infirmités ; la Bociété s'incarne en lui, et voilà ce qui explique ces mystères de souffrances, ces martyres de religion ou de philosophie qui apparaissent dans tous les mythes antiques. Les esprits vulgaires ont pu ne voir dans Philippe II que de l'ambition ; il y avait quelque chose de plus Jhaut : il s'était fait une mission ; pensée forte, dominatrice qui absorbe la vie et le cœur de l'homme.
Et quelle vie pleine et puissante que celle de Philippe II ! J'ai vu et touché ses œuvres. San-Lorenzo porte encore les empreintes de cette main de fer qui se posa comme résistance ; San-Ijorenzo, tm- I. 2
mense montimept que la pensée eatbolique Jeta BoliUire ao pied d^an rocher 1 Ce roi qui remuait le monde, dessina le plao de ce palais de retri^ite et de pouvoir, en forme de gril, pour (appeler les doaleuis et le martyre d'un pauvre moine tout humble daas sa carrière de peraé* cution et de désert. Je ae connais rien qu'on puisse eompares à l'infar tigable activité de Philippe 1). Vous, Monsieur, qui aimes les vastes pensées de gouvernement, qui recherebes la trace des ressorts se* crets dans la marche des temps et des hommes, paFoourex un jour les archives de Simancas que les hasards de la guene ont transportées parmi nous j là vous verres les monnmepts de cette politique universelle. Ce i)e sont pas seulement des signatures apposée^ au bas de quelques instructions écrites par des secrétaires d'état ou des ministres; tout est corrigé de sa main royale, tout s'assouplit à sa pensée. Souvent À la fin d'une dépêche le roi d'Espagne formule sa propre vplooté : % Persistez avec adresse à faire reconnaître Pinfante, ne heurte? rien, mais allei à vos fins, » écrit-il à ses envoyés Taxis, Mendoça, iharra. Dans une minute de dépêches adressées, lors des Etats de I69â, au due de Ferla, le secrétaire d^état avait mis : « Vous feres exclure le priqce de Béarn (Henri de Navarre) et les antres princes de la maison de Bourbon qui marchent avec lui, ce qui les comprend tous *. » Philippe II souligne ces mets de sa main et écrit : n 11 se pourrait qu'au moment oà la question sera traitée, quelque prince de la maison de Béurhen ne suivisse pas le ]^nce de Béara ou s'en fpase séparé, comme vous savez que l'a fait le cardinal, el poiir cette raison, je crois qu'il serait mieux d'effacer (d'abandonner] ce que j'ay souligné*. • C'est siinsi que Philippe II active les dépêches de son conseil et en précise la pensée.
Ëst-il étonnant dès lors que tout ce qui portait un ceeur catholique allât droit au roi-^type, à la persepniflcation des doctrines qui constituaient la société R Daps les temps de fortes émotions, quand un prindpe puissant domine les iàmes, il n'y a pas de patrie territoriale. Le patriotisme de la terre, c'est le vieux droit féodal épuré et agrandi ; c'est le souvenir du clocher, de la commune ou du donjon ; le patriotisme des doctrines est un droit plus vaste, plus sympathique : reli-
* Y les otros de la casa di Borbon, que andan cou el que iQiX todos«
* Y por esto yo creo es mejor quilar lo rayado»
k M. MOLE. 15
glon ! liberté ! ees mots retentissent au loin et ont le nibnâe pour domaine. Quand le caihoilcisme fut menacé^ il dut raî)pe1er son unités sa force ; il la trouva dans la ligue, et la ligue se personnifia dans Philippe II. Et que vietit-on parler de rapports à l'étranger, de trahison, de coupables desseins? Dans une société où le principe était encore moral et religieux^ catholiques ou réformés durent chercher des auxiliaires au dehors ; si le duc dé Gdise correspondait aveë Philippe II, Henri de Navarre n'invoquait-il pas leâ secours d'Elisabeth ? le prinbe de Gondé ne parCOurait-il pas l'Allemagne pour thander à son aide les reistres et les lansquenets?
C'est ce qui doilne. Monsieur, aux relations éitérietlres de la ligue et des réformés à cette époque, une haute importance, et je m'en suis spécialement occupé dans cet ouvrage. La ligue prenant un corps, un principe de gouvernement^ commence à agir avec plus d'extension à l'étranger; et les calvinistes, vivement menâtes, négocient à leur tour pour obtenir des forces nouvelles. Seulemeiit, leur action est moins utte< parce qu'elle répose sur un principe moîhs absolu. Elisabeth h'est pas précisément un type : l'église qu'elle représente n'est point le calvinisnie ; les princes de la confession d'Augsbourg, auprès desquels négociait le prince de Condé,ne le sont pas davantage ; mais tous prêtent aide, parce que dans tous il y a haine du pape et du principe catholique. C'est ce qui fait leur unité.
Le seitième siècle fut l'époque des négociations actives, intelligentes, et un curieux tableau à tracer est celui des ambassades espagnoles à Paris ; j'en ai compté huit depuis Charles IX jusqu'à la jour-^ née des bdrrleadtiS. Yblei les noms et les dates de fces légations :
Chantonney. ........ 1563
François de Al ava J571
Aguillon, secrétaire (inierim). . . . 1572
t)on Diego de Çuiliga 1677
Juah de Yargàs Mexia ; 1580
Diego Maldonado, secrétaire (intérim)» 1580
Juan Baptista Taxis làS4
Don Bernardino de Mendoça. • . .
Indépendamihént de ces amiasSadéurs dfliclels, l'Esiiâgne entretenait des agents ôfecondàires, et rorganlsâtion hiérarchique des monastères lui fournissait partout des auxiliaireg actifs et dévbués. Les
principaux rapports diplomatiques de la ligue élaient alors aveo Rome, la Savoie et TËcosse ; elle n'avait pas des ambassades reconnues et à poste fixe à Rome : c'étaient des agents spéciaux qu'elle envoyait dans de grandes circonstances, témoin la mission de l'avocat^ David, du père Mathieu et du duc de Nevers.
Les rois de France avaient aussi des ambassadeurs réguliers auprès de chacune des puissances, et ce système pritencore de l'extension sous l'influence de Catherine de Médicis la haute négociatrice de celte époque. Infatigables travailleurs, la plupart de ces ambassadeurs du conseil appartenaient au parlement, à la magistrature, à ces corps. Monsieur, où Edouard et Mathieu Mole brillèrent de leur érudition profonde et de leur fermeté de famille, de ce dévouement aux principes et aux lois, tradition des races de magistrature. Il nous reste aussi les dépêches de Villeroy, Gasteinau, Bellièvre , Brulard, Schombei'g, Fourquevaux, Saint-Gohard ; des infatigables De liste et Lansac, les négociateurs du concile de Trente. Les grandes ambassades des huguenots auprès des princes de la réforme sont également nombreuses et pleines de curiosité : le duc de Bouillon, Gondé, Mornay, Bèze, surtout, agirent en toutes les crises de la réforme auprès des étrangers» en Angleterre, dans l'Allemagne, dans la Suisse.
Le travail que je publie. Monsieur, embrasse la période de la réaction qui s'étend de la Saint-Barthéiemy aux barricades de 1588, deux événements populaires qui tiennent l'un à l'autre, parce qu'ils émanent de la même origine et d'un mobile identique. La Snint- Barthélemy fut la réaction du principe catholique et municipal contre les huguenots, la gentilhommerie montagnarde et méridionale, la féodalité béarnaise et de castel, représentées par Henri de Navarre et Coligny. Ici la royauté seconda ce mouvement, et voilà pourquoi elle fut respectée et maintenue. Les barricades complétèrent la révolution ; elles furent principalement dirigées contre le tiers-parti politique et modéré sous le duc d'Épernon. Elles eurent aussi un caractère municipal, mais complètement en dehors de l'autorité royale : c'est la commune catholique de Paris qui fait son mouvement. Ainsi procèdent les partis ! quand ils se sont débarrassés des opinions ennemies , ils arrivent aux têtes à ménagements pour les détruire , car la modération les importune aussi bien et plus encore que les opinions hautement hostiles. Vous verrez, Monsieur, des scènes
A iV. MOLE. 17
sanglautes, des principes inouïs, des caractères jetés en deliors de leur sphère, \iolents par occasion ou par nécessité. Tout cela s'explique et se justifie par la tristesse des temps et le ravage dés passions. Les révolutions bouleversent toutes les consciences ; rien ne se retrouve à sa place ; les idées perdent leur moralité ; les expressions leur sens droit ; les actes leur caractère. C'est un chaos que la main de Dieu seule peut débrouiller.
Quand je commençais à décrire les troubles de la ligue, le canon de la guerre civile retentissait à mes oreilles; je voyais de mes yeux se reproduire pour d'autres idées, pour des exaltations d'une autre nature, les mêmes cruautés, le même désordre de pensées, la joie des vainqueurs, l'insulte aux vaincus, l'ador-alion de nouveaux symboles, des bannières d'une autre couleur, des héros d'un jour traînés le lendemain dans la boue, des trophées sanglants, des hymnes ejt des imprécations, des joies atroces et des maximes impitoyables. Plus d'une fois ces scènes m'ont éclairé tout d'un coup sur ce que le cœur humain ne peut expliquer dans l'histoire des temps passés. Les journées des vengeances populaires se ressemblent. Et peutêtre. Monsieur, ce désordre d'idées, cette agitation soudaine, cette ivresse des gouvernements et des peuples, à qui doit-on l'attribuer ? à la plus puissante des maximes posées par Luther : le libre examen, noble et triste faculté qui creuse, abîme tout ce qui s'élève et ne se justifie pas aux yeux de la raison humaine, superbe et inflexible devant les abus du temps. L'autorité du catholicisme a été ébranlée ; puis on en est venu à Tautorité royale, à la légitimité des races. Maintenant il est une autre légitimité attaquée par ce libre et terrible examen, c'est l'autorité des gouvernements et le droit de la propriété ; rien ne doit-il résister à l'impitoyable fatalité qui poursuit les sociétés quand elles ont secoué les maximes conservatrices?
Paris, 1836.
CHAmilÈ PREMIER*
ÉTAT SCîKKTltîQUÉ m L^ÉÙROPE AU COltofirENCÊHÉNt DÛ
SEIZIÈME ISIËCLÊ.
Esprit da quinzième siècle. — Sentlmetït d'one réforme. — lm{ir»merfe. — Henaissanee des lettres.— -Les saTatits. — HelléJiisme. — Études lAlineg. — Universités. — Platon et Arislote. — Thèses philclsdpliiques. —Réforme de SavOnar(ila. —Jean Laillier. — Pic de la Mirandole.— Écoles allemande, italienne, française. — La société féodale.— Tendance contre la propriété ecclésiastique. — Situation de l'église» esprit de l'Europe.
i450 — lSi7.
Le quinzième siècle finissait. Le caractère général de cette époque avait été tin sentiment de travail et de recherches, un besoin d*investigaltions, une certaine inquiétude de Tesprit qui appelaient un changement sans en préciser ni les moyens, ni le but. L'église était toujours puissante sur Fimaginatioti des peuples ; partout existait encore cet enthousiastile pieux pour la cathédrale antique, pour le saint du modeste oratoire ou le patron de la confrérie bourgeoise, pour la vierge protectrice de la commune libre ou dii manoir féodal, pour ces sacrifices où les mystères du catholicisme étaient offerts au milieu des pompes et de Fencens parfumé. Toutefois les satires et les attaques contre la hiérarchie du clergé prenaient un caractère d'ensemble et d'universalité. Ce n'était plus seulement le sirvente moqueur des trouvères contre les moines et les clercs, excitant le
20 LA RËIORMË
gros rire du seigneur et du varlet, mais Texpression sérieuse de la société. L'opinion d'une rélorrae était devenue générale : elle se faisait entendre à la cour des princes, dans les parlements, aux assemblées des états-généraux, comme dans le sein de réglise même ; elle avait spécialement occupé les conciles de Bâle et de Constance, et l'on en parlait en chaire comme d'une nécessité. Un fait immense s'était produit à cette grande époque et Tavait dominée : vers Tannée 1440, l'imprimerie fut découverte , et telle était alors la tendance des esprits, qu'on s'empara de cette nouveauté avec une ardeur universelle. Je ne sache pas dans les temps modernes une invention qui ait si subitement et si généralement produit ses résultats. A peine l'imprimerie était-elle connue, que les presses retentirent sous une multitude de volumes. Du milieu du quinzième siècle jusqu'à Tannée 1521, plus de trois mille ouvrages furent publiés sur la théologie, la philosophie et la littérature ancienne, par les soins laborieux des Aide Manuzio, des Estienne, des Soncino, des Ascentius ; et leurs catalogues demeurent comme une des merveilles de Tesprit humain. L'imprimerie devint une fureur; elle se lia à toutes les branches de la science. Un érudit d'Allemagne, d'Angleterre ou de France ne pouvait commencer sa grande carrière sans faire un pèlerinage dans les récentes imprimeries de Rome, de Florence et de Venise; il s'y faisait prote, corrigeait les scolies, comparait les versions, et sa réputation était accomplie lorsqu'il sortait de ses mains un Platon, un Virgile, un saint Jérôme avec un texte correct et commenté de quelque mille notes*.
Cette grande propagation de volumes s'appliquait tout à la fois à la littérature profane et aux livres catholiques. Avec Timprimerie, et comme pour lui donner une nouvelle impulsion, était arrivée l'époque de la renaissance, cette émigration scientifique des Hellènes, qui avaient transmis à TItalie et de TI-
' Erasme, Ccaalogui omnium Erosmi lucubraiionum, H avuil été lui* même correcteur el proie à Venise.
talie en France et en Allemagne la science pure de Tancienne Grèce. On vit alors des idées nouvelles, une génération de savants se livrer à tous les travaux de Tesprit, à toutes les investigations d'une érudition travailleuse; un actif commerce de lettres, de disputes, de controverse s'établit dans toutes les parties de l'Europe scientifique ; un savant, au seizième siècle, était un homme universel, connu de tous, fêté par les souverains qui se disputaient l'honneur de le posséder à leur cour, de le placer dans leur université. Quand on découvrait un fragment d'Homère, quand on pouvait donner un bon texte d'Euripide ou d'Anacréon, un cri de reconnaissance se faisait entendre; on visitait l'érudit célèbre dont les veilles avaient arraché le voile au précieux monument de l'antiquité, comme l'artiste qui arrachait la Vénus aux formes suaves des entrailles de la terre; on le couronnait de lauriers dans le capitole. Existe-t-il une imposante réputation comme celle d'Erasme? quelque chose est-il comparable à cette puissance de renommée qu'on saluait eu même temps dans la Hollande, en Italie, en France et en Angleterre? La vie d'Erasme est la vivante expression de l'érudition de ce siècle. Quand on parcourt ses œuvres immenses, ses commentaires, son spirituel Ehge de la Fo/i'e, ses colloques, ses adages, sesépîtres (échange d'amitié, de science et de hardiesse), on y trouve déjà les premières tentatives d'une réforme empreinte à chaque ligne, à chaque épanchement sur l'avenir. Pontanus, Agrippa, Sannazar, Budé, Ramus, Politien, érudits laborieux, appelaient comme une espérance la doctrine de la raison indépendante et libre, triomphant de l'autorité.
Les savants ne s'affranchissaient paspubliquementdesvieilles croyances de l'église; mais dans la douce étude des muses grecques et romaines ils s'éclairaient au flambeau de la philosophie de Platon ; ils se laissaient entraîner par l'élégant panthéisme d'Homère et d'Hésiode. On eut des systèmes sur Dieu, sur l'àme, sur l'éternité des peines, sinon en opposition avec le catholicisme, au moins indépendants des dogmes religieux que
l'église proclamait; ou oonamenta les Saintes Ecritures; on les mit en rapport, en concordance, et cette conservation des textes, cet amour même des scolies, des interprétations^ amena des hardiesses^ des emportements de doctrine ; chaque savant eut sa version, son texte, et Tesprit de dispute ouvrit dès lors un champ plus vaste à Texamen. «Pourquoi, écri^ vait encore le grand érudit de ce siècle, ne tne serait-il pas permis de restituer le texte de récriture sainte suivant le sentiment des anciens, sans assembler de concile général? que u'examine*1ron si le changement est bien ou mal fait ^? »
Érasme, que je citerai toujours parce qu'il domina son époque par son érudition active et par son esprit investigateur, entendit à Rome un panégyrique du Christ. Le prédicateur^ enthousiaste du panthéon mythologique, s'écria* : « Qu'estrce que la première personne de la trinité, si ce n'est Jove ou Jupiter Optimiis? la seconde n'est-ce pas Apollon ou Esculape? et Diane la vierge pure, Diane la chaste, peut-elle être comparée à autre chose qu'à Marie? Christ, continua-t-il, ton dévouement n'avait-il pas des exemples dans l'antiquité? Curtius, Décius, Gécrops et Iphigénie n'avaient-ils pas été des victimes volontaires? » L'amour du dcéronisme^ pour me servir de l'expression du temps, entraînait toutes les imaginations : les savants changeaient leurs noms propres d'origine franqtle ou saxonne pour de plus douces consonnancesde la langue grecque ou lor tine. Le savant cardinal Beihbo dédaignait tout atitre langage. Un pape était-il élu, c'était par les bienfaits des dieui immortels; il en exerçait les pouvoirs sur la terre ; s'agissait-il de rexcon^ munication, ce n'était plus que la privation de l'eau et du feu. « Ne lis points éorivait^l à Sadolet< ne lis point les épîtres de saint Paul et son style barbare, de peur de gâter ton goût ; ne t'occupe plus de telles niaiseries i efes inepties ne conviennent pas à un homme grave 'i »
1 Erasme, Epist. lib. ii, cap. 10.
2ll)i(t. Ciceroniamus, pag. 38 à 43. Toulouse, 1G20. 3 Omitte hm mifjas ; non enim decenl gravent viriim lûtes îneptiœ.
Il y avait longtemps que le génie du Dante avait remué les epoyances catholiques ; n'avait-^il pas représenté Téglise dans les abîmes de Fenfer, couverte fie JQOue et suocombaqt sous les crimes? et Pétrarque ne compara441 pas la cour pontificale à Babylone?ff Flamme du del, tombe sur die! «s'écrie-t* il dans son indignation. Dans ce monde de poètes latins, italiens qui peuplaient les académies de Rome même, on n'entendait que plaintes contre Tégllse et conUt) (es mœurs des clercs. A cette indépendance de l'esprit, à cette corruption de doctrines, les universités avaient voulu opiioser i|ne digue ; la philosophie d'Aristola, défigurée en apborismes d'autorité ou de théologie scolastique, dominait dans ces corps qui d'abord avaient été utiles à la science, et cherchaient alors à la circonscrire dans des limites qu'ils établissaient eux-mômes. Il y eut lutte entre la philosc^thie de Platon, la liberté des lettres, ee goût ardent des belles et grandes études, et la barbarie impérieuse des axiomes et des tiièses de l'école. L'université avait cherché à s'emparer de l'imprimerie ; elle s'en était dé* clarée protectrice, et par les eenaures qu'elle s'attribuait sur tous les ouvrages, par l'examen préalable d'u^e multitude d'autres, elle prétendit se réserver la direction du mouvement intellectuel au seisièQie sièeie.
Les deux conciles de Bâle et de Gonstanee, la pragmatiquesanction, tous ces actes dirigés contre la suprématie pontificale, avaient produit un sourd retentissement dans le monde catholique, en même temps que les prédications de Jean Huss, de Jérôme de Prague, les hardiesses de Wicliff agitaient les masses populaires. A la fin du quinzième siècle, il surgit tout à coup à Florence un religieux de l'ordre de Saint-Dominique, du nom de Hieronimo Savonarola. Doué d'une grande puissance d'imagination, d'une érudition profonde et variée, Savonarola, expliquant PApocalypse, prédisait le renouvellement de l'église et les grandes révolutions auxquelles le catholicisme allait être soumis. Sa puissance s'a- ^andissait à Florence, où il prêchait au peuple la Uberté ré*
n LA REFORME
publicainc, dans une langue d'images qui allait à la multitude. Ses exhortations annonçaient que le seul moyen de salut pour les états comme pour Féglise, c'était la réformation des princes et des papes de Rome; il déclamait violemment contre le luxe des clercs et les désordres des évêques. Savonarola avait laborieusement écrit : cinq volumes de ses sermons restent encore; il avait défendu la philosophie naturelle, en même temps qu'il combattait Fastrologie judiciaire. Ses livres sur la simplicité de la vie -chrétienne, son dialogue de Tesprit et de Tâme, son exposition de la vie dominicale sont pleins de ces hardiesses religieuses qui annonçaient la réforme de Luther.
Dans le mois de juillet 1485, un clerc du nom de Jean Laillier exposa dans Técole de Paris la thèse suivante : « Saint Pierre n'a reçu de Jésus-Christ ni la puissance sur les autres apôtres, ni la primauté ; tous ceux qui composent la hiérarchie ecclésiastique ont reçu une égale autorité de Jésus- Christ, en sorte que les curés sont égaux aux évêques pour le pouvoir et la juridiction dans le gouvernement de Téglise; le pape ne peut pas remettre toute la peine due aux pécheurs par les indulgences ; et si vous voulez que je parle des papes, ajouta le hardi théologien, j'abimerai tout. »
L'école italienne offre également à cette époque la doctrine philosophique de Pic de la Mirandole, esprit prodigieux d'étude, et qui s'élançait bien au-delà des doctrines d'autorité.
Dans l'école allemande, laborieuse, mais obscure encore sous son chef Jean Reuchlin, les disputes d'universités à universités, de Wittemberg contre Cologne, de Leipsick contre Francfort, ébranlaient la foi vive du catholicisme. Toutefois, les plus profondes ténèbres couvraient encore les écoles de philosophie ; et lorsqu'on parcourt les épitres de Reuchlin, on a peine à croire que cette Germanie, aujourd'hui vaste séminaire d'érudition, ne possf^dàt pas alors plus de trcHS ou quatre personnes qui eussent les premières notions du grec
OU de l'hébreu. Il n'en était pas ûe^ universités allemandes comme de l'université de Paris ; elles ne formaient pas une autorité grande et forte : il y avait déjà anarchie, tandis que Fécole française cherchait à établir, par les décisions de la Sorbonne, l'autorité de la règle, la domination d'un corps sur la science. Dans les volumineux registres de la faculté de théologie de Paris, on trouve plus de huit cents décisions sur des cas de doctrine dans les dix années qui précédèrent Tapparition de Luther.
La multiplication des textes de l'Écriture, la libre interprétation que chaque savant voulait et pouvait en donner par les fortes études du grec et de l'hébreu, détruisirent la puissance des décisions ecclésiastiques : on voulut trouver des erreurs dans les versions catholiques; chacun les corrigea à sa guise, et lorsque la source de la foi fut incertaine, lorsque chaque mot de l'Écriture put être le sujet d'une controverse, il fut bien plus facile d'attaquer la base môme de l'église. Il faut voir avec quelle ardeur tous les érudits de cette époque s'occupaient des textes sacrés : Juvencus mit l'Évangile en vers; Gille ^ DeJphe avait réduit ainsi toute l'Écriture; Félix Dupré publiait une version des Psaumes avant celle de Marot, et Lefèvre d'Étaple composait un nouveau texte des épltres de saint Paul. Et puis, je ne sais quelle liberté d'esprit s'était emparée de la société. Le manoir du seigneur, comme la ville bourgeoise, retentissaient d'une hardiesse de propos inconnue au temps de la grande régularité catholique. Au sein même de l'église* il y avait une impatience de règles, un besoin de changements que plus tard je signalerai ; la vie n'était plus dominée exclusivement par les émotions religieuses ; si les masses populaires demeuraient avec leur foi ardente pour les images de la Vierge, pour la croix sainte, pour le patron vénéré, quelques hommes plus avancés se signalaient par des impiétés malheureuses. On excusait les bouffonneries de Rabelais, et cette vie si singulière nous prouve l'indulgence des papes , des rois et des seigneurs pour le désordre des idées. Rabelais ne demanda-t*il
u u héfohme;
pas l'exxommuiiication commiî une grâce, pour se moquer de ses efiets? Si ce que rapporte le savant Budé a quelque vérité, Rabelais s'écria à ses derniers moments : « Je m'en vais chercher un grand pei^t-étre ! Tire le ridea,u, la farce est jouée. » Et malgré ces opinions d'un^ impiété Ucenpieuse Ra))elais ne conserva-t-il pas Tamitié des cardinaux é» ChâUllon et du Bellay, de François P^ et de sa cour de plaisirs et de fêtes?
Lorsque les croyances religieuses perdaient quelque chose de leur ascendant, les clercs ne cessaient de conserver leurs grandes richesses, leur immense existence territoriale. Rien ne devait exciter à un plus haut degré la jalousie des rois, des barons et des chevaliers, que le spectacle des biens de réglise, de ces riches prébendes, de ces opulents prieurés qui engraissaient l'oisiveté des chapitres. A toutes les époques de rhistoire, la lutte s'était ^fortement établie entrp les barons et les clercs sur la possession de la terre. L'homme d'armes, couvert de la poussière des batailles, demandait si ces champs accablés de moissons n'étaient pas le prix de ses sueurs, et $'il n'était pas juste qu'il jouit de ce^ revenus plutôt que le clerc oisif dans la solitude d'un monastère. Sous Charles-Martel, les églises avaient été dépouillées. Durant le moyen âge, la lutte avait été ^urde ; mai3 l'éghse, recevant toujours, avait réparé ses pertes, de sorte que ^s ripbesses n'avaient jamais été plus splendides qu'au quinzième siècle. L'esprit religieux se modifiant, la liberté d'examen prenant la {)lace de l'autorité, u'était-il pas naturel nm les princes et les barous dussent voir avec avidité les biens ecclésiastiques de leur souveraineté? ne devaient-ils pa^ envisager coauue un grand bienfait la pos^ilité de s'emparer de tant de fiefe qui étaient sous leurs mains? La société féodale n'était pas encore complètement dissoute ; les rapp<[H*ls que créait la terre subsistaient dans toute leur puissance; les biens de l'église, en dehors de tout système d'impôt et de redevance, s'élevaient à plus du tiers des propriétés de FEurope ; à chaque évéché, à chaque canonicat était attaché un imposant revenu en fonds
de terre ; les ordres réguliers, les corporations militaires possédaient également de puissantes coramanderies, des manses fertiles, et la pensée de leur sécularisation se liait dès lors au désir d'une propriété plus libre et individuelle. Et quand se fit entendre une parole hardie pour annoncer cette grande sécularisation des monastères et le partage des biens ecclésiastiques, est-il étonnant qu'elle trouvât du retentissement dans toutes les souverainetés européennes?
L'église avait offert dans le ftioyen âge un majestueux spectacle ! Cette immense monarchie marchait sous là main d'un seul pouvoir : la tiare, brillante de la triple couronne , avait tout régi dans cet univers de batailles et de grandes luttes féodales; les sciences, les relations diplomatiques, et jusqu'aux plus petits détails du gouvernement et de là famille, s'étaient centralisés dans la cour de Rome ; puissance mystérieuse et morale, la papauté avait adouci les mœurs sauvages, et mis un frein à ces coutumes des forêts que les nations germaniques apportaient au bruit de la framée sur le vieux territoire des vaincus. Pendant plus de cinq siècles, le catholicisme avait été Je signe universel de la cité, le principe de toute administration politique, la force enfin de la sociabilité humaine sous les souverains pontifes.
Depuis les liens s'étaient relâchés. Les mœurs ne S'étaient pas corrigées ; les monastères rejetaient aii loin la règle ; on voyait tolajoilrS les itioines dissolus secouer les sévères con; traintes des ordres de saint Bernard et de saint Benoît. Les grandes institutions des religieui mendiants n'avaient rien amendé; leurs richesses étaient au moins aussi considérables que celles des ordres primitift. On voyait des moines passer d'un institut à ufci autre, ou se séculariser pour meiier une vie plus commode. Pouvait-on espéfer une réforme au sein d'une église alors conduite par des papes du caractère d'Innocent Vin, d'Alexandre VI, de Jules H, vastes têtes remplies d'idées d'ambitioin séculière : Innocent VIII, tout occupé des querelles de l'Italie et des conquêtes des Turcs ert Europe ;
Alexandre VI, ce Borgia de grande mémoire, si bien en rap* port d'opinions et de sentiments avec cette Italie telle que Machiavel Ta décrite, et Jules n, tout entier à ses idées de gloire, et pénétré de la pensée qu'il fallait relever la tiare à toute la hauteur de Tempire ; Jules- II, s'inquiétant moins de Tégliseque de la ligue de Cambrai contre Venise florissante. On vit alors la papauté tout entière se mêler aux révolutions de la politique, un pape assiéger les villes de sa personne, combattre comme un preux chevalier, et Bayard chargé d'enlever le pontife qui tourmentait l'Italie. Ce pontificat finit par un schisme: tandis que les cardinaux convoquaient un concile à Pise, Jules II en appelait un à Rome, et ce fut face à face que ces deux assemblées agirent etdélibérèrentsur l'avenir du catholicisme. «Nous avons jusqu'à présent travaillé à rendre la paix à l'église, disaient les pères réunis à Pise, et à réformer les abus qui s'y sont introduits ; nous avions souvent prié le pape de le faire par lui-même, ou d'assembler un concile selon les décrets de celui de Constance ; et comme il ne voulait pas se rendre à nos remontrances, nous nous sommes constitués à Pise jusqu'à ce qu'il lui plaise de s'accorder avec nous. » Jules II n'ayant point obéi à cette sommation , l'assemblée de Pise procéda à la réformation de l'église dans son chef et dans ses membres, malgré les excommunications du pape qui lui opposa un concile dévoué et spécial dans son palais de Latran. Il avait fait précéder cette convocation d'un livre d'érudit sur la puissance des papes. Le jurisconsulte Thomas de Vio , depuis cardinal Caietano, plaçait la puissance du pape au-dessus de toutes les autres ; église, royauté, tout devait s'abaisser devant la tiare à trois couronnes, dans les matières politiques comme dans les questions religieuses ; Jésus-Christ n'avait confié son pouvoir qu'à saint Pierre; tous les autres apôtres n'avaient qu'une autorité secondaire. Caietano trouvait cinq différences entre saint Pierre et les simples disciples: saint Pierre avait reçu la puissance par l'ordre naturel, les apôtres par une grâce spéciale ; il avait été fait vicaire de Jésus-Christ, les autres lieutenants
. ET LA LiGUK. 20
délégués; c'est pourquoi son autorité n'avait point fini par la mort, et subsistait dans ses successeurs; lui seul avait le droit de commander, tandis que les évoques ne devaient et ne pouvaient qu'exécuter. Cette magnifique théorie du pouvoir pontifical fut dénoncée à Tuniversité de Paris, et condamnée comme attentatoire aux droits de l'église nationale. Louis XII n'hésita même pas entre les deux conciles, et les actes de celui de Pise furent préférés par la puissance royale : « De Tavis de notre conseil et pour des causes justes et raisoimables, désirant que le désordre de Téglise soit réformé, tant dans son chef que dans ses membres, et que les saints décrets de Constance et de Bàle sortent leur plein et entier etfet, avons accepté ledit décret, voulons et ordonnons qu'il soit gardé et observé de point en point. » Et pourtant il s'agissait d'un décret qui suspendait le pape de son immense dignité ! A Rome et dans le concile de Latran, on sentait également le besoin d'une réforraation, mais restreinte et limitée sous la papauté intelligente ; c'était une modification dans la discipline et non pas une révolte : l'archevêque de Naples fit la lecture d'un long décret touchant la vieille discipline de l'église qu'on cherchait à rappeler; les évoques ne devaient désormais être élus qu'à vingtsept ans, les abbés qu'à vingt-deux, et leur élection n'était légitimée qu'après avoir entendu des témoins dignes de croyance; une fois élu, l'évêque ne pouvait être tonsféré d'un lieu à un autre , que pour des raisons graves et sur une enquête ; la possession de deux bénéfices était interdite sur une même tête, à moins de motifs indiqués dans la bulle d'institution. . Ainsi l'univers catholique était plein de disputes et de vaines querelles : chaque ordre monastique avait son opinion et la faisait soutenir par ses membres ; un ordre se prononçait pour le concile de Pise, un autre pour celui de Latran ; et sous les voûtes saintes de la solitude, et du renoncement, on écrivait dans un style d'école où l'injure et le mépris étaient prodigués; les augustins , les jacobins s'accusaient réciproquement d'hérésie ; les disputes sur Aristote, sur les réaux et les nominaux^
ces exercices subtils de Fesprit universitaire se renouvelaient avec fureur; l'église demeurait satis direction. Budé nous a laissé le tableau de cette situation désordonnées ! « J*ai visité la plupart des motiastères qui s6 sont trouvés sur ma route ( il venait alors à Rome) , et partout j'ai trouvé la licence des mœurs et le mépris de la règle. On uë s'occupe point assez de Téglise et d'une réforme dans ses coutumes, et je crains bien que tout cela ne finisse par un coup de tonnerre. » Ces plaintes d'un esprit prévoyant et sage venaient s'abîmer devant les querelles politiques qui entraînaient Jules n dans de longues batailles sur les chatnps de guerre de l'Italie. Tandis que les courses militaires et de vastes négociations diplomatiques absorbaient Jules n, le concile de Pise était encore réuni pour la réforme de l'église. Une résolution sévère venait d'être prise contre le pontife qui n'avait pas accédé à la puissance de l'assemblée épiscopale : « Au nom du tère, du Fils et du Saint-Esprit, y était-il dit, le concile général de Pise, légitimement réuni , représente l'église universelle. Puisqu'il faut retirer le peuple des maihs de Gloliath et de la tùihe dont les Philistins le menacent, c'e6t-à-dire de ce déluge de crimes qtii inondent l'église ddns son chef et dans ses membres, que la foi périclite et que la maison de î)ieu tombe eh ruines , le saint concile ici présent s'est réuni pour répai^r ces désoi'dres. Tel a été le dessein de cette assemblée qui a été tant traversée depuis son commencement, principalement par celui qui devait la protéger. C'est pourquoi le saint concile exhorte les cardinaux, les patriarches, les archevêques à ne plus reconnaître le pape Jules H et défend de lui obéir à l'avenir comme contumax, auteur de schismes, incorrigible et endurci. » Cette résolution des êvèques constitués à Pise, tradition des coticiles de Bàle et de Constance, fut vi veinent repoussèe par les excommunications du pape et de l'assemblée pontificale qui poursuivait à Latran une réforme de pure discipline dans le sein de l'église. Un premier décret de cette assemblée restreiiite régla les mortts-
de-piété où l'usure s'était introduite ; il s'occupa ensuite de corriger les mœurs des chapitres dans lesquels les clercs n'observaient ni devoirs , ni prescriptions ecclésiastiques ; les évoques durent désormais pénétrer une fois par mois dans les coUvents de filles, afin d'y maintenir Tordre 'et les mœurs. Enfin, un dernier décret s'opposa à ce mouvement philosophique des esprits qui menaçait la puissance du catholicisme: « La science s'acquiert par la lecture des livres, et l'imprimerie ikcilite aux savants des moyens sûrs pour acquérir de nouvelles connaissances ; mais il est venu aux oreilles du pape, que plusieurs imprimeurs publient grand nombre de livres latins, traduits du grec , dé l'hébreu , de Tarabe, qui contiennent des dogmes pernicieux et des» erreurs de foi: le concile ordonne qu'aucun livre ne sera imprimé oii publié qu'il n'ait été examiné à Rome. »
Une double impulsion était ainsi donnée dans l'église : le concile de Pise cherchait à suivre le mouvement des esprits, à procéder en grand, afin d'éviter une révolution prochaine; les pères de Latran et le souverain pontife, en faisant quelques légères concessions , s'opposaient aux nouveautés réformatrices, à la tendance des opinions , et avec une habileté sans égale Léon X, à son avènement, se hâtait de se placer haut à la tête du nlouvëmënt Scientifique de l'Europe. Rome était devenue non seulement la capitale du monde chi^tien, mais encore le panthéon des lettres profanes. Il n'était pas un poëte italien , un savant d'Europe qui ne fût appelé et secouru par les libéralités du pape. Des imprimeries furent établies ; une académie fondée dans toute sa splendeur; Sannazàr, Acolti, Bembo, Benii, Trissino et le grand Arioste furent couronnés des lauriers dtl capitold ; le pontife était plutôt leur ami que leur protecteur ; la peinture enfaùtait des chefs-d'œuvre ; là Sculpture disputait de merveilles avec l'antiquité gtecque. Sfais le pape, plus artiste que religieux, n*opposa rien au iorrettt des idées. La hiérarchie de l'église était elle-mêrrie ébranlée ; on sentait le besoin de la règle , et personne ne voulait
32 LA HÊIORME
plus la subir; les monastères gémissaient sous le frein; ils demandaient sourdement à se séculariser, à jouir de cette liberté facile des chanoines et des évoques ; les ordres militaires de chevalerie, voués par leurs statuts au célibat, appelaient une vie plus douce, plus mondaine ; et le premier système de liberté devait trouver d'innombrables adhésions.
La situation de l'Europe, l'esprit de divisions qui en séparait les souverainetés , les discussions qui surgissaient de toutes parts dans les écoles devaient également favoiiser la propagation des principes d'examen et les innovations religieuses; car il est rare que dans la marche des idées une révolution éclate sans être préparée par des causes lointaines.
L'empire, toujours régi par la bulle d'or, n'avait point cessé d'être électif, et le désir de ceindre la pourpre et de porter la grande épée de Charlemagne jetait du désordre parmi les membres du corps germanique. Les ducs d'Autriche, de Saxe et de Bavière, et jusqu'aux électeurs ecclésiastiques, vivant au milieu de divisions profondes , étaient sans cesse aux mains, faisaient des traités séparés, et chacun visait à Findépendance absolue , à la plénitude de la souveraineté. Dans cette situation des états, toute opinion adoptée par un électeur pouvait être repoussée par l'autre ; les moyens de coercition que permettaient les bulles de l'empire, toujours si lents, ne pouvaient s'exécuter que par les armes, et, au milieu de cette anarchie , il était facile à une nouveauté de se sauver sous l'aile d'un électeur. Les sentiments orthodoxes n'avaient pas toujours dominé la Germanie; les querelles continuelles avec le saint-siége y avaient favorisé les hérésies diverses, et les écoles retentissaient encore des doctrines de Jean Huss et de Jérôme de Prague. Dans la Bohême, les vieux ferments de rhérésie des hussites survivaient encore ; les sectaires luttaient avec persévérance contre la double influence des lois sévères et des prédications catholiques ; les doctrines hétérodoxes, passées dans le peuple, soulevaient les masses, et tant la per-
sévérance de cette multitude avait été grande, qu'elle avait obtenu un évéque et des clercs de sa communion. La Pologne conservait sa vieille foi , et était trop préoccupée de sa vaillante lutte contre les Turcs pour se jeter encore dans les nouveautés religieuses. Aux Pays-Bas, sous le gouvernement de Marguerite d'Autriche, un esprit d'indépendance couvait surtout dans les communes ; on se souvenait des temps où les franchises municipales permettaient à Gand, à Lille, à Douai d'armer ses métiers, de se réunir à la maison de ville pour délibérer la guerre ou Timpôt; tout principe de liberté et d'affranchissement devait retentir dans ces municipes à peine soumis. Plus au nord, le Danemarck subissait la tyrannie de Christiem II, que les chroniques nomment le cruel, le tyran ou le Néron du nord. La Suède était alors presque réunie à cette couronne, et les papes exerçaient tout pouvoir d'y lever les décimes et les indulgences. Dans la Prusse arrachée au paganisme, les chevaliers teutoniques, sous leur chef de la maison de Brandebourg , devaient désirer une sécularisation qui leur donnait en propre de riches manses et d'opulentes commanderies. La Suisse, avec ses goûts de rusticité montagnarde, devait se jeter avec enthousiasme dans toute doctrine qui réduirait le clergé à une simplicité de mœurs et d'opinions en rapport avec ses propres habitudes. En Angleterre, d'autres (Causes devaient agir : Henri Vin, qui venait d'éteindre les dernières prétentions des Yorcks, avait manifesté envers le pape Léon X une vénération profonde, car il avait besoin de son appui; mais prince à passions puissantes, à caprices violents , il allait se séparer de la communion des pontifes dès que ceux-ci voudraient réprimer les écarts de son imagination intempérante. Dans le peuple anglais existaient également la vieille opinion de Wiclifif et de John Bull, qui au quatorzième siècle avaient prêché les doctrines de liberté et d'égalité religieuse, et une répulsion pour la suzeraineté des papes. L'Espagne, au contraire, avait besoin du catholicisme et de ses lois. A peine Ferdinand et Isabelle, venaient-ils d'ex-
34 LÀ HËIORME
puiser les Maures, que Ximénès s'était armé contre eux de rinquisition pour pénétrer dans les mœurs et les opinions des
nouveaux sujets. Le catholicisme devint la loi politique, parce qu'il distinguait dans ce pays le sujet d'avec le rebelle ; Tantique origine des Maures s'effaçait par le baptême, et la surveillance dés mœurs catholiques tenait à un principe de conservation et de police* L'Italie était plutôt un champ de batailles et d'intrigues qu'un état constitué. Le royaume de Naples, le duché de Milan, disputés par l'empire, l'Espagne et la France, se montraient sans cesse couverts de troupes mercenaires; l'Italie était traversée par des conquérants qui la retraversaient en vaincus. Elle avait des intérêts trop immédiats, des querelles trop brûlantes pour s'occuper des questions religieuses. Sut* ce sol morcelé, les hérésies tombaient desséchées, et l'on n*avait aucun exemple d'une opinion un peu forte, un peu large. Au reste, l'inquisition y existait avec sa surveillance attentive, et il était difficile d'échapper à la puissante police des dominicains. Et tous ces états, du nord au midi, étaient jetés dans les négociations et dans les batailles. On entrait dans des voies toutes nouvelles. Le priflcipe religieux n'était plus Fuuiqtie mobile des alliances, des rapprochemerits, des traités de paix. Comme les idées avaient marché! Il y avait quelques siècles que l'Europe eiitière s'était élancée à la croisade ; et maintenant, les princes de la chrétienté, secouant le moyen âge, ne faisaient aucune difficulté de s'allier atéc le sultan Bajazet. En France , le règne de Louis XI avait partout créé tine vigoureuse administration. En favorisant la bourgeoisie, le roi l'avait contenue par sa méfiance naturelle contre tout ce qui s'élevait au-dessus du niveau : bans et arrière-bans, tailles, levées d'hommes avaient été quadruplées sous sa main pesante ; de sorte que, lorsque cette niain reposa glacée dans la tombe, une réaction invincible se manifesta contre Tautorité royale, qui s'était trop démesurément agrandie.
Les administrations de Charles VIII, de Louis Xll et de
François F', jusqu*à la prédication de Luther, sont politiquement donainées par quelques grands faits : les étata-géqéraux de 1483, oe]i^ de 1498, qt le concordat avec Léon X. Les gfierrjBS d'Italie, partie chevaleresque des trois règnes, ne peuvent pptrer d^ps te mouvement politique et religieux que 6Q^s un seul rapport : ^n mettant aux prises les intérêts de I^ cQpquêteaveq cei|x d^ papes, elles donnèrent aux rois de France des velléités de résiatance et d^opposition aux bulles pontificales. Souvent sur un cbamp de bataille d'Italie, à Napies ou dai^s le l^ilanals, Charles YIII et Louis mi, apprenant quelque grand abandon des papes, écrivaient à leurs parlements ou à l'université de formuler les principes d'une église nationale, et de pester siirtout ces rapports ({'argent et de Gûumissipp hi^Farpl^lque qui liaient toutes les institutions religieuses au chef du catlipUpisme. Dans les Icmgues querelles du ppntifipat et de 1^ couronne, il était né en France une opinion de jurisponsult^a et de parlements qui, sans aller droit à une réforme complète, soutenait, compie un principe, l'indépendance de l'église nationale, la séparation du temporel et du spirituel dan^ l'état. Ce tiers^parti, qui joua un rôle actif dans Fl^stoire de la prédication luthérienne, dominait dans la judicatu^^, parmi le§ hommes de savoir, au sein de Tuniversité. Les états-généraiix, presque toujoum sous l'influence de cette plasse de science et de bourgeoisie, suivaient également rimpulsion rénovatrice, et ils mêlaient leurs doléances contre la suprématie des papes & leurs plaintes contre rjmpôt , à la réclamation des vieilles franchises locales, toutes idées qui se confondaient dans leur esprit.
Les états de 1485 ne se montrèrent pas moins hardis en ce qui touchait les questions ecclésiastiques; la noblesse, la bourgeoisie et le bas clergé se déclarèrent profondément dé* voués aux idées réformatrices des grands conciles : « Semble nécessaire auxdits estats l'entretenement des saints décrets de Basle et de Constance et l'acceptation et modification d*!* ceux qui fut en la congrégation de l'église gallicane à Bourges,
président en icellcs le roi Charles Vif. SI Ton s^escarle des règles posées par les conciles généraux, les églises et les monastères tomberont jà en ruines, et le peu d'honnesteté ecclésiastique qui est demeurée en certain lieu périra; protestant que en cas où notre saint Père voudroit entreprendre autre chose au préjudice de la réformation qui fut faite de toute église universelle aux saints conciles, ou qu'il voudroit entreprendre sur les droits et prééminences du roi, d'en avoir et poursuivre en temps et lieu. » Dans la solennelle ordonnance de Blois, advenue dans les états de i498, Louis XQ déclare : « Qu'il est protecteur des belles constitutions contenues es saints décrets de Basle et pragmatique-sanction ; » et de là une série de prescriptions conformes au grand concile.
Les idées d'une église nationale se mêlaient alors dans toutes les têtes des jurisconsultes aux libertés de la cité ; les halles, les confréries conservaient un respect profond pour les formes extérieures du catholicisme, pour les images peintes sur leurs bannières ; mais les gens de science, si puissants parmi la haute bourgeoisie, marchaient en avant, et cette bourgeoisie était alors appelée dans toutes les affaires du pays. L'esprit de liberté et de raisonnement passé dans la classe active des bourgeois, devait être peu favorable aux opinions d'autorité que l'église romaine imposait comme condition d'orthodoxie. Toutefois les mêmes intérêts d'Italie, qui avaient si souvent séparé les rois de France et les souverains pontifes, produisirent un immense résulta,! qui, sous François I", empêcha peut-être la vieille monarchie de saint Louis d'adhérer aux innovations de Luther. Je veux parler du grand concordat conclu par l'intermédiaire du chancelier Duprat avec le pape Léon X. Supposons la prédication de la réforme arrivant au moment des vives querelles des rois de France avec le saint-siége, tandis que les monarques se plaignaient des exactions pontificales, des décimes, cette réforme n'eût-elle pas trouvé protection dans la couronne même? Le concordat fut une véritable transaction qui.
transférant des pouvoir extraordinaires à François P% et lui donnant la suzeraineté de tous les bénéfices, dépouillait en quelque sorte Téglise gallicane et la mettait à la disposition du roi. Dès lors de communs intérêts rapprochèrent François P*" du pape ; le roi protégea le système catholique qui déposait dans ses mains les propriétés et les revenus du clergé avec le choix de tous ses membres. Les élections étaient abolies au profit de la couronne qui pouvait désormais distribuer les bénéfices ecclésiastiques; tout le clergé était à sa discrétion, soumis à son obédience; on prit pour prétexte l'abus des élections; et, comme il arrive toujours quand on veut détruire une liberté politique, on exagéra les désordres qu'elle faisait naître. Ce fut donc une transaction habile que le concordat qui jetait la cour dans les intérêts du catholicisme et du pouvoir pontifical.
François P', maître d'une grande partie des revenus de l'église, accomplissait par un acte doux et conciliant ce que Charles -Martel avait fait avec violence pour, distribuer les riches manoirs des clercs à ses hommes d'armes : il pouvait désormais donner les bénéfices à ses capitaines de compagnies, aux artistes qui décoraient ses palais, comme au Rosso et au Primatice qui reçurent des abbayes en récompense de leurs chefs-d'œuvre. Le concordat fut repoussé par le clergé, par l'université, par le parlement, par tous ceux qui voyaient avec peine l'église gaUicane passer dans les mains de la royauté et du pape, et le régime absolu substitué à la liberté ecclésiastique : il y eut d'unammes remontrances; les universitaires et les jurisconsultes restèrent dans les idées de réforme modérée, telles qu'elles avaient été posées par les conciles de Bâle et de Constance et par la pragmatique-sanction. Mais le roi, qui était alors la grande puissance, n'avait plus le même intérêt à ces querelles d'église ; satisfait de la concession territoriale que la papauté lui avait faite, il n'appela plus la réfoime des conciles ; il se contenta du concordat, parce qu'il avait satisfait aux deux idées temporelles : son autorité absolue et le besoin de revenus
;}K LA RÉFOftME
et de fiefs libres pour distribuer à ses courtitsans et mx eletts de son intimité. Resta pourtant au fond un fertnetit de disoordes auquel s'ajoutèrent quelques vieux levains d*hérésie des treizième et quatorzième siècles. Si dans les grandes cités les magistrats municipaux, les confréries marchandes s'unissaient par leurs emblèmes, par leur saint, leur patron, au culte pur du catholicisme ; si on les eût difficilement séparés de leurs pieuses églises, des cérémonies qui se mêlaient à leurs vieilles coutumes, à leurs émotions de famille, les hommes simples des campagnes devaient plus facil^^Dent adopter une réforme qui les décliargeait de la dîme des champs et leur présentait un culte dégagé de redevances et plus approprié à leurs goûts naffs des montagnes. On se souv^»iit encore dans (certaines ioontré^ des Vaudôis^ des pauvres de Lyon, des Albigeois, et les traditions de races devai^t secondear un mou*^ vement de réformation religieuse.
Teiie était la société à l'apparition des doctdnds de Luther; j'ai eu besoin de camctédser *ses diverses tendances scienti-^ fiqnes, Tétat de ia propriété et des souverainel^és, tous les aoeidents qui préparèrent xses doctrines. La réfoitne ne Ait point un fait subite édataiit comme le tonnenre pour lutter contré le puissant édifice de Téglise catholique; oe ne fût point ht parole seule d'un homnte qui porta la hache dans cette belle organisation qui avait embrassé le moyen âge de sa civilisa^ tion et denses mystères. Dans les douzième et treizième siècles, époque centrale du tnoyen âge, une hérésie était un déchii^ m^t social, uïie rév<4te contre le magnifique gouvemem^t qui aidait ses k)i&, ses puissants défi^^seur^, sa mimculeuse pa* rôle : alors te <»ithoiiiBisaie dépdeait partout :ses merv^Ues, là ses cathé&raliBs^ iiiystérieuse expression des élancements de rân»B vers l^ieu, ici isfes beaux litres, qu'une philoso{^ie dédaigneuse a défigurés en les i»ésentant sous la forme de spé^ culations absurdes et de disputes odieuses, comme si chaque génération n'offrait pas les mêmes luttes de philosophie, dé politique et de sociabilité^ comme si les questions de liberté,
degouvernemeat, de forces et de balance sociale ne se reproduisaient pas avec des noms différents à toutes les époques, comme si les disputes de la grâee^ du libre arbitre, de Téter** nité des peines, du purgatoire, ne se rattachaient pas à un système social qui avait sa pensée aussi bien que le nôtre! Qui sait peut^tre si, philosophes moqueurs à leur tour, nos eu-* fants, en possession d'une civilisation nouvelle et plus féconde» ne se riront pas des questions qui ont tourmenté les dix-huitième et dix-neuvième siècles?