CHAPITRE II
PRBMlftRI PÉRIODB DB LA PRÉDICATION DE LUTHER.
Les induigeneoi. — Dispute dei OT^re$ monaaUques. — Les domiDicains, lea auguatins. — Le moine Martin Luther. — ^ Sea premières thèses. •—< Réponse de Jean de Ëcli. «^ Soumission au pape. — Explication qu'en donne Luther. — Sa rupture avec le c^thoUeiame. «r^ Diète de Worms. — Prédication de la réforme.
Léon X élevait la magnifique basilique de Saint-Pierre commencée par Jules H; les prodiges des arts, toutes les merveilles de la renaissance étaient employés pour embellir ce gigantesque monument, La pierro ciselée, les colossales statues, les peinture^ i, fresque allaient orner une des plus puissantes créations de l'homme, et que la papauté déposait à Rome comme un signe de son universelle autorité. Ces libérales dépenses, ce goût de luxe qui caractérisait Léon X, avaient obéré le trésor pontifical ; quand il s'agissait d'agrandir sa famille, de donner une splendeur nouvelle à la tiare, de protéger les lettres exilées, de tendre la main à un poète, à un artiste, le pape Léon n'avait jamais calculé ces nobles prodigalités. Les
magnificences de la maison de Médicis décoraient Rome comme Florence ; les monuments s'élevaient comme les académies, pour porter aux siècles à venir le grand nom de leur protecteur ^ Une doctrine religieuse s'était établie au moyen âge avec cet ensemble de coutumes que Téglise avait proclamé; on avait matérialisé la pénitence. Alors qu'on croyait aux épreuves et au combat singulier pour manifester le jugement de Dieu , on pouvait bien penser également qu'une somme d'argent avait la vertu de racheter en ce monde les peines d'une autre vie, et que les âmes du purgatoire, dont les prédicateurs faisaient un épouvantable tableau, pourraient s'élever jusqu'au séjour céleste par la seule influence des prières de l'église. Les papes s'étaient emparés de cette croyance, et ils en avaient fait, avec cette supériorité qui les caractérisait, un immense revenu pour leur trésor. A côté de la doctrine des indulgences, ils avaient établi le principe, qu'eux seuls pouvaient en être les dispensateurs. En vertu de ce pouvoir, ils conféraient à certains ordres monastiques la faculté de prêcher et d'annoncer ces indulgences. La cour de Rome prenait toujours le prétexte d'une grande circonstance, une croisade contre les infidèles, des secours à fournir aux chrétiens souffrants, aux léproseries hideuses, pour annoncer la prédication du pardon aux âmes du purgatoire. Alors la chaire retentissait de ces universelles promesses : « Quiconque met au tronc un teston ou la valeur d'une âme étant en purgatoire, il délivre la dite âme incontinent, et celle-ci suivra en paradis. C'est pourquoi en donnant dix testons pour dix âmes, voire mille testons pour mille âmes, elles suivent incontinent et sans doute en paradis. » Des troncs étaient établis dans chaijue église, ornés de figures des saints patrons, du pape peint en grand costume et accompagné de cardinaux coiffés de mitres blanches, et le roi à sa dextre, nu-chef, avec son harnais que portait le grand-écuyer, le tout surmonté d'une belle et grande
1 Raynaldus, ann. 1517, n» 41.
ETLALIGLE. 41
croix ; puis d'elTroyables tableaux des tourroeuts du purgatoire, d'horribles démons, la fourche en main, tourmentant les âmes, et tout à côté les saintes peintures de ces âmes délivrées montant aux joies du paradis par Tindulgence. Ces images, qui s'adressaient aux sentiments les plus profonds de la vie, à la vénération du fils pour le père, de Tamant pour sa mie, à ce culte des morts, puissance du cœur et de Timagination, procuraient d'abondantes offrandes. On prêchait les indulgences dans les glaces de la Suède, comme dans Tltalie et dans FEspagne. Ce fut au sein de son pontificat, distrait tout à la fois par les plaisirs, les lettres et la politique, qtue Léon X ordonna une prédication générale des indulgences. Le prétexte était les frais immenses qu'allait entraîner la basilique de Saint-Pierre. Cette œuvre commune de la chrétienté devait être élevée aux frais de la chrétienté; 11 traita pour quelques provinces avec des compagnies florentines qui les prirent à ferme ; pour d'autres, il en distribua les faveurs entre les ordres religieux et mendiants les plus dévoués à la papauté. L'univers cathohque fut partagé en plusieurs départements pour la prédication. Dans la Germanie centrale, Albert de Magdebourg, archevêque de Mayence, fut désigné pour indiquer Tordre monastique en qui les soins des indulgences seraient confiés ^
Il existait une vieille et profonde jalousie entre les ordres religieux qui se divisaient FAllemagne : les augustins et les dominicains particulièrement ne pouvaient s'entendre, et leurs rivalités s'étaient réveUlées depuis surtout que les domiijicains avaient été préférés pour la distribution des indulgences, et comme si cette prédilection leur avait enflé le cœur, non seulement ils outrèrent les doctrines de l'efiicacité des pardons, mais encore ils en trafiquèrent d'une' manière hardie. Quelques modèles de ces indulgences ont survécu au temps : « Moi, Jean Tetzel, frère du couvent des dominicains, en vertu
i CocHL^us, de aeiis et scrip. Luther,
du pouvoir de N. S. P. le pape, délivrons Tàme de Nicolas Struvius, moyennant Taumône d'un teston que j*ai reçue. » D'autres formules portaient encore : « Notre Seigneur Jésus- Christ veuille avoir pitié de toi, et f absoudre par les mérites de sa sainte passion. » Quand les prédicateurs arrivaient dans une église, lorsqu'ils élevaient la croix rouge de la mission, la multitude des femmes, le sénat, les écoles, les suivaient en procession solennelle; ils parcouraient la ville précédés do bannières et au son des cloches ; l'orgue se ftiisait entendre au milieu de l'église parfumée et de quelques mille cierges qui éblouissaient de leurs feux. Les augustins, spécialement protégés par Frédéric, électeur de Saxe, et délaissés par les papes pour cette prédication, en conçurent encore u ne plus forte, une plus vive jalousie. Jean Staupitz, leur supérieur, un des membres de la noblesse de Saxe, porta plainte à Télectéur, et lui peignit dans les termes les plus vife l'abus de la prédication des dominicains ; Frédéric encouragea le supérieur à faire écrire contre ces excès, et Jean Staupitz s'adressa à un de ses frères, professeur à l'université de Wittemberg : son nom était Martin Luther, et une réputation de science l'avait lié à touto la partie éclairée des universités d'Allemagne.
On a beaucoup écrit sur l'origine de Luther, abaissé ou élevé selon les croyances. On lit même dans un vieil et naïf historien catholique, tout occupé d'astrologie : « que le chef de l'hérésie était né de l'union fortuite et damnable d'un esprit cube et incube , et sous la maligne constellation du Scorpion. Les documents de l'école sérieuse indiquent qu'il naquit le 10 novembre 1485, à minuit, dans le comté de Mansfeld. Son père s'appelait Jean Lauther ou Lotter, et tra^ vaillait aux mines ; sa mère avait nom Marguerite Lindermann. Leur fils reçut une éducation savante, et fut admis maître es arts en i503. Les traditions rapportent que n'ayant aucuae vocation religieuse, il y fut entraîné par un de ces événements soudains et extraordinaires qui décident d'une destinée. La foudre tua un de ses compagnons à ses côtés, au moment
qu*its philosophaient ensemble dans la campagne ; ce phénomène terrible décida Luther à embrasser Fétat monastique; il entra dans le cloître de$ augustins, où son imagination ardente lui montrait un terme à la vie du monde. La science de Luther l'appela bientôt au professorat. Il apprit le greo et Thébreu, deux langues qui se partageaient alors Tunivers érudit, Son livre de prédilection avait toujours été les grandes œuvres de saint Augustin ; il s*en nourrissait Tesprit et le cœur, car il y cherchait le germe de ses opinions sur la grâce, sur les actions de l'homme, sur la miséricorde céleste, sur le purgatoire. Avant qu'il n'eût été question de la querelle des indul* gences, le moine Martin Luther avait prêché au peuple des doctrines hardies, mais conftises encore, telles qu'elles nous sont reproduites par ses dix préceptes. La science de Luther l'indiqua seule à son supérieur, pour engager la grande lutte des indulgences : il arrivait d'un voyage à Rome, où il était allé pour défendre les privilèges de son ordre.
Les premières disputes ne furent que des thèses de couvent, des controverses d'intérêts et d'opinions universitaires. Luther prêchant contre les abus des indulgences il fut amené à nier le pouvoir qui les accordait; tandis que Tetzel, chef de l'ordre de Saint-Dominique, exagérait ce pouvoir, et agrandis* fiait le vaste système du purgatoire. H faut lire dans les écrits de Luther lui-même toutes ses émotions de crainte et d'hésitation devant cette grande figure de la puissance pontificale qu'il attaquait : « J'étais seul, et jeté dans cette affaire sans prévoyance. Qu'étai&-je, pauvre misérable moine, pour tenir coQtre la majesté du pape,' devant lequel les rois de la terre, que dis-je? la terre même et l'enfer tremblent! Ce que j'ai souf&rt la première et la seconde année, dans quel abattement je me trouvais, ah! ils ne le savent point les esprits confiants qui depuis ont atta^ que le pape avec tant de force et de présomption! Si j'avais alors bravé le pape comme je le fois aujourd'hui, je me serais imaginé que la terre se fût à l'heure même ouverte, ainsi que pour Coré et Abiron. Lorsque j'ent^dais le nom 4^ l'église,
je trémissâis et otfruis de céder. » 11 ne liiut pas confondre toutes les époques de la prédication de Luther : dans la première période encore toute catholique , le professeur ne &it qu'adopter les simples progrès des idées, le mouvement des esprits opposés aux indulgences. Il y a répulsion dans les têtes pour Fabus de leurs prédications, il s*cn empare : aussi sa première thèse toute théologique n'entre point encore dans le mouvement plus large de la philosophie ; elle contient quatre-vingt-quinze articles adressés à Albert, archevêque de Mayence, auquel Luther semble les soumettre : « Les indulgences sont un abus qui porte le peuple à croire que Targent sauve les âmes ; elles ne sont et ne peuvent être qu'une relaxation des peines canoniques pour les vivants ; le pape ne les accorde point en vertu du pouvoir des clefs, mais par manière de suffrages. » Ces opinions étaient adressées à Albert, archevêque de Mayence, dans les termes du plus profond respect : « Père vénérable en Dieu, veuille votre grâce jeter un œil favorable sur moi qui ne suis que terre et cendres, et rexievoir ma demande avec la douceur épiscopale. On porte partout le pays, au nom de votre grâce et seigneurie, Tindulgence papale pour la construction de la cathédrale de Saint - Pierre de Rome ; je ne blâme pas autant les grandes clameurs des prédicateurs de l'indulgence, que le faux sens adopté par le pauvre simple et grossier peuple, qui publie partout les imaginations qu'il a conçues à ce sujet; cela me fait mal et me rend malade. Qu'il vous plaise donc, vénérable père, lire ces propositions, où l'on montre la vanité 4es indulgences. »
A la grande thèse de Luther, approuvée par tous les membres de l'université de Wittemberg, les dominicains opposèrent des propositions contraires par l'organe de Tetzel, adversaire philosophique et d'école : « Les fidèles, disait le dominicain, ne sont pas dispensés des bonnes œuvres par l'appât des indulgences ; néanmoins le pape peut, en vertu du pouvoir des clefs, libérer de toute peine ; les indulgences remettent plus
promptemeût la culpe que ne le fait la charité; le pouvoir des pontifes n'est-il pas établi sur Tautorité de Dieu même, qui a prononcé ces paroles divines : Ce que vous remettrez, sera remis * ? »
Ces thèses, quoique renfermées dans Tétroite enceinte d'une université, n'avaient pas moins un grand retentissement dans ce monde d'érudition et de science qui se montrait particulièrement en Allemagne. Déjà une secrète sympathie rattachait à Luther toute l'école philosophique ; Mélanchton , Carlostad , AmsdorfT, tous les professeurs de l'université prenaient parti pour la querelle et y entraînaient Frédéric de Saxe, leur protecteur. Par contraire, les vieilles rivalités d'école appelèrent Jean de Eck, doyen d'Ingolstadt, à soutenir une thèse opposée à celle de Luther : il commença par ap- T^uyer la doctrine de Tetzel, ajoutant même que la contrition ne suffisait pas pour remettre la peine , qu'il fallait encore la satisfaction, laquelle arrivait seulement par l'indulgence. Au reste, jusqu'ici aucun des partis en querelle ne niait l'autorité du pape , et sa suprême puissance dominait encore les discussions. Luther lui-mêmeadressait à Léon X son livre de controverse , et lui écrivait : « Bienheureux père , je me prosterne à tes pieds, et je m'offre avec tout ce que je puis et tout ce que j'ai; donne la vie ou la mort, approuve ou réprouve ; j'écouterai ta voix comme celle de Jésus -Christ. On veut donc me rendre odieux ; ce n'est que par force que j'ai été jeté dans le monde , et c'est pour apaiser un adversaire que je publie mes explications sous la protection de ta sainteté ; et si j'étais tel que l'on me dépeint, est-ce que l'électeur de Saxe me soufifrirait dans son université?» Les dominicains, toujours ardents pour la cause catholique, continuaient à publier des thèses contre Luther. La Saxe retentissait de ces disputes, et les opinions de Luther remuaient déjà les esprits. Il existe une lettre de l'empereur Maximilien, qui
UiAY.NAL, ann. 1517, n*» G4 el 06.
46 LA RÉFOHMK
coostate ces progrès. \\ dénonce au pape Léon X les thèses qui divisent les universités allemandes, et appelle une prompte solution dans les intérêts de Féglise. Le pontife répondit qu'il avait évoqué les causes à Rome. Toutefois, dans une buUa» il consent que cette dispute toute germanique soit résolue dans la Germanie même. L'électeur de Saxe, Tuniversité de Wii-< temberg avaient fortement écrit en faveur de Luther, Le pape délégua le cardinal Gaietano, cet admirable défenseur de la suprématie pontificale, pour examiner les opinions nou^ velles. Tous les esprits modérés devaient sentir Timportance de concilier une difficulté, qui était plutôt encore entre deux ordres monastiques, entre deux systèmes d'idées, qu'entre des doctrines de foi et de croyance. Les instructions secrètes de Léon X, qui existent aux archives du Vatican, portent « que le légat aura à censurer Luther s'il persiste, mais que tout arrangement devra lui être offert s'il se repent. » L'esprit du légat Gaietano n'était point propre à cette conciliation ; vivement préoccupé des prérogatives pontificales, il devait, par la force de son caractère aller aux extrêmes, tout engager et tout perdre ; ensuite il appartenait à l'école des dominicains, plutôt partie que juge dans la querelle des deux ordres* En arrivant à Augsbourg, où la diète était convoquée, le cardinal manda Luther pour conférer avec lui et rétracter les erreurs qu'il avait avancées. Le docteur s'y rendit, mais cette entrevue ne produisit aucun résultat , quoique Gaietano Teât reçu avec assez de douceur. Le légat développa la théorie des dominicains sur l'absolue puissance de Rome ; Luther soutint les principes qu'il avait avancés, tout en appelant au pape mieux infoimé et en se soumettant à son jugement. Deux conférences inutiles furent ainsi essayées : « J'allai à ces conférences secrètes, écrit Luther; un certain clerc italien vint me voir pour me séduire; il me dit: « Est •* ce que tu K penses que l'électeur Frédéric prendra les armes pour te a défendre? — Je ne le voudrais en aucune manière , répon- « dis-je. — Eh bien ! où habiteras-tu? — Sous le ciel. » Puis il
ajcHitaL : « Si tu avais en ton pouvoir te pa|^ et les cardinaux^ «qu'en femis4u ? —Je les tiuiterais avec honneur et révérence.» Alors il lit un signe avec le dmgi à la manière des Italiens , en s'écriant : te Hem I hem! » Depuis, je ne Tai j^us revu.»
Dans cet ébranlement général de& opinions^ parut la bulle du pape i|ui, au itou de modifier le système ûm indulgences, y persistait plus fortement quejuna^ et cberchut à réveiller kt foi ardente des catholiques pour les troncs destinés aux âmes du pui^toire. Cette bulle agmndit kt popularité des doctrities de Luther; les prindpes de l'université de Wittember g s'éleiidireiit dans toute la Germanie. Jusqu'ici la philoso^ pfaie était resiée catholique; la prédication du lutfa^unisme «illait i'enimlner au dehors. €'est ia seconde période de la réfonne^ Ul puissance qu'elle attaquait était immense et avait <ïCHniné la grande époque du taoym Agé. Mouvements populaii>es, légisiatiofi^ arts, rapports d'étsd à état, tout rentrait alors datiS leaftin du oaithoticisme ; cet asc^idant mystérieux de l'égltse explique tes tremblements, les si^eura (te Martin Luther dans la iutte qu'il altait engage.
Tous tes e^ns de Luther avai^t été jusqu'ici d'attirer à ses doctrines tes hommes qui possédaient une grande auto*rité <de set^iee et de phitosc^hie, de soulever les intérêts matériels ifOKAve ia éoctdoe d^^KMrité et te système pontifteal. Métenchion , €ariosl»d , Nio^as Àmsdk)rff , Juste lonas, affî* 4^aient puhltquemeïit une aidbésion profonde aux nouveautés annonoées dans la prédication luthérienne^ et l'université de Wittembeiig les avait adoptées avws «otennité. Mélanchton surtout^ q^i possédait m Allemagne une grande renommée de sdence, v^a^it d'être appelé à professer te grec dans funiversité, par Tétecteur de Saxe^ « saifô doute, dit Luther^ afin que je l'eusse comme associé à mes travaux de théologie ; ses ou^ vrages annoncent assez tout ce cpii'ii h. isit. » Le chef et te flambeau des écoles d'érudition était alors Énasme; l'universalité de ses études, son esprit mordant, sa haine souvent exprimée contre les moines, ses sarcasmes amers contre les pi-édicateurs
des indulgences, toute cette vie de dispute et de science faisait croire à Luther qu'Érasme entrerait dans le vaste mouvement de la réforme et qu'il Tappuierait de l'autorité de son nom ; il se décida à lui écrire : « Mon cher Érasme, vous qui faites tout notre honneur et sur lequel nous espérons, quoique nous ne vous connaissions point encore, adoptez-moi comme un frère en Jésus-Christ qui vous aime et vous estime parfaitement, mais dont Fignorance est si grande qu'il ne mérite que d'être caché dans un coin ignoré du ciel et de la terre. » Quelque délicates que fussent ces flatteries. Erasme comprit bien qu'il ne serait qu'en seconde ligne dans un mouvement qui proclamait un autre chef et se groupait autour d'une autre population scientifique. Il prit une place mitoyenne à la tète d'un tiers-parti ; son penchant le portait bien aux nouveautés, mais Luther allait trop loin, et c'était en le modérant qu'Érasme pouvait agrandir son importance : « Ne prêchez point, répondait Érasme, contre la personne et l'autorité des papes ni des princes; mais élevez-vous fortement contre ceux qui trompent leur confiance; ne dites rien avec arrogance ni par esprit de parti ; prêchez Jésus-Christ, et rien que lui seul. » Toutefois, Érasme ne condamnait pas encore absolument les ' doctrines de Luther : « J'ai averti ces gens-là de ne pas déclamer contre vous d'une manière si odieuse sans avoir lu vos livres. » Plus tard il lui écrivait encore : « Les scolastiques commencent à s'adoucir pour vous, peut-être parce qu'ils craignent la plume des savants, et sans doute aussi parce qu'ils sont intimidés par leur propre conscience. Pour moi, je tâche de demeurer neutre, pour être plus utile aux belles-lettres qui refleurissent, et il me semble aussi que l'on avance plus par une prudente modération que par trop de véhémence. » Ce tiers-parti d'Érasme empêcha que le luthéranisme ne s'emparât subitement de toutes les écoles par le grand ascendant que le maître y exerçait; il posa un point d'arrêt au mouvement philosophique contre le catholicisme. Les universités de Cologne et de Louvain> sou& l'influence de cet esprit, censurèrent
ET LxV LÎGIÎFÎ. 4î)
tivement les thèses de Luther ; celle de Paris avait également condamné les théories de Tuniversité de Wittemberg.
L'école philosophique poussait à une transaction. Le pape, à cette seconde période, en avait conçu la possibilité. Léon X, au milieu des doux loisirs que lui laissaient les arts, s'était à peine occupé des progrès de la réforme ; il avait lu les thèses de Luther, et trop ami des lettres pour ne pas en apprécier le mérite, il s'était écrié : « Ce frère Martin est un bel esprit ; tout cela n'est qu'une jalousie de moines.» Il confia la mission de calmer ces disputes à Charles de Miltitz, son camérier d'honneur, d'une ancienne maison de Misnie. En même temps qu'il le chargeait d'offrir la rose bénite à l'électeur de Saxe, comme au défenseur de la foi, il lui donnait plein pouvoir pour rattacher frère Martin au saint-siége de Rome. Quand il arriva en Allemagne, le nonce écrivit avec sévérité au dominicain Tetzel qu'il avait poussé les choses trop loin ; il appelait une franche et publique discussion, pour décider enfin entre les deux confréries monacales. L'esprit de disputes engageait sans cesse de nouvelles propositions ; car les universitaires procédaient par thèses. Dans le colloque de Leipsick entre Eck, chef de Técole catholique^ absolue, etCarlostad, disciple ardent de la réforme, Luther posa des idées plus hardies et plus nettes contre l'autorité de Rome : a Je reconnais une monarchie universelle dans l'église catholique ; mais la royauté de cette monarchie ne réside pas dans le pape ; elle est dans Jésus-Christ le seul et unique chef; ce qui distingue le pape des autres évoques résulte d'une institution purement humaine. » Ces propositions détruisaient les formes extérieures du catholicisme: elles substituaient l'empire de la raison qui examine, à celui de l'autorité qui commande. Tout étant humain dans l'église, rien ne devait plus désormais échapper à la discussion de l'homme ; tout tombait sous l'empire de la liberté rationnelle. Mais par un contraste assez singulier dans cette théorie de la réforme, tandis qu'on proclamait les principes d'examen en face des institutions et des livres catholiques, Luther soutenait laser-
60 LA RKFORMfi
vitude des actions de l'iiomiue, Tabsence du libre arbitre, la force toutei^uissante de la grâce de Dieu. Nourris des graads ouvrages de saint Augustin et de saint Paul, les réformateui-s fondaient leur système tout entier siû* ces deux passages : « 11 est certain que c'est nous qui voulons» mais c'est Dieu qui nous fait vouloir ; c'est nous qui agissons, mais c'est Dieu qui nous fait agir, ep donnant à la volonté des forces très efficaces. » Le pape vit bien que l'édifice entier de l'église était menacé par les nouveautés prèchées dans la Saxe ; aussi avaitil cherobé à tiansiger. Miltits avait fait tous ses effoils pour obtenir une rétractation. « Tu n'as qu'un mot à dire, répétaitil à Luther : revooo. Je te recommanderai au pape, et tu retourneras avec honneur auprès de ton prince*. »
Les novateurs avaient dépassé toutes les bonies, et le mouvement était imprimé. D'un autre côté, les ardents catholiques, Jean de fick et Tetzel pressaient le pontife d'en finir par un coup d'autorité contre Thérésie. Os peignaient l'AU^nagne incertaine dans ses doctrines, se laissant aller aux vents de toutes les enmirs par ia ûûblesse du saint-osiége. Les esprits absolus attribuent toujours le progrès des opinicms à la fsûblesse du pouvoir^ ils ne croient à la tome d'une autorité que lorsqu'dle se montre violente, aux époques môme où la violence vient se heurfeer contre un ûit, comme la main d'un vieillard sur ie imonze. Il eât été difiioile, sans doute, d'arrêter ia réf(C»tnation : «lie devait feire son temps devant l'immobilité du catholidsme ; La prédication débordait par tous les côtés ; elle s'étendait loin de k Saxe ; avant même que Luther eût parlé, Zvringle annonçait l'Evangile aux pasteurs de la Suisse, et deux ans s'étai^t à peine écoulés depuis la première thèse, que déjà la grande majorité des professeurs dans la Germanie en avait adopté les principes hardis. Alors une bulle loqgue et développée frappa quarante-une des propositions luthériennes, a Nous avons fait tout ce qui était possible pour ramener Luther; nous l'avons cité à Rome, voulant le traiter avec beaucoup de douceur ; nous l'avons exhorté par
ET LA LIGUE. 5i
nos lettres, par nos légats, à rentrer en lui-même; Luther a méprisé ces citations; il a même appelé du pape au concile, s^pel que les bulles de Pie II et de Jules II traitent d'hérésie ;. nous pourrions dès à présent condamner Luther, qui, nouveau Porphyre, a attaqué Téglise dans ses fondements ; mais, pour inoiter la clémence du Seigneur qui ne reut point la mort du pécheur, nous nous contentons encore cette fois de l'avertir charitablement de révoquer ses erreurs dans soixante jours et de brûler ses livres. »
Luther se trouvait ainsi sous le coup de la plus grande peine de Tunivers catholique, peine effrayante sur Timagination du peuple, Texcommunication pour le cas d'hérésie. Toute voie d'accommodement était fermée; le délai de soixante jours avait été vainement employé par le parti philosophique, dans le dessein d'amener une transaction. Toujours protégé par l'électeur Frédéric et le mouvement des esprits qui se prononçaient en Allemagne, Luther marcha plus droit à son vaste système de réformatiou. Deux de ses grandes publications vinrent alors occuper les universités d'Allemagne ; la première fut son, Traité contre les vœux monastiques; la seconde, son œuvre de la Captivité de Babylone, dans laquelle il développait plus ouvertement toute sa théorie. « N'est-il pas étonnant, disait-il, de voir la multiplicité des vœux, et la cruauté des pères, des tuteurs, d'autant plus barbare qu'elle s'appuie sur un motif de piété pour pousser de malheureuses victimes dans le cloitre? C'est la prédilection déplorable des pères, l'avarice, l'ignorance qui a introduit les vœux dans Téglise. » Luther appelait ainsi sur lui-même une grande popularité, car les plaintes de l'école philosophique depuis un siècle s'attachaient spécialement aux moines et aux abus de ces solitudes, dont on oubliait alors les vieux services rendus aux arts, à la science et à la culture des terres. Le travail de la Captivité de Babylone résume le système de Luther, tel qu'il fut précisé avec grand soin dans la confession d'Augsbourg. « J'acquiers, disait-il, de jour en jour des lumières ; il y a deux ans que
j'étais engagé dans la supei^stition de Rome, je la secoue au« jourd'hui; alors je ne rejetais pas absolument les indulgences, maintenant je les repousse tout à fait ; je disais que la papauté n'était pas de droit divin, je reconnais maintenant qu'elle est une grande Babylone; j'admettais sept sacrements, je n'en reconnais plus que trois, le baptême, la pénitence et le pain ; je voudrais bien nier la présence réelle dans l'eucharistie, et je souhaite qu'on m'en fournisse les moyens ; mais les paroles du Christ sont là : « Ceci est mon corps, ceci est mon sang. » Je crois donc avec les sophistes (c'est le nom qu'il commence à donner aux docteurs catholiques) que le vrai corps et le vrai sang y sont, comme le feu se mêle dans un corps brûlant avec le métal. La pénitence et la confession dépendent de la foi dans le Sauveur, et non de l'absolution d'un homme. » Dans ce livre de la Captivité de Babylone, Luther ne fait que vaguement indiquer sa théorie du serf arbitre, qu'il précisa plus tard avec une volonté si impérieuse. Il n'est point encore assez fort pour marcher à l'absolu ; il attaque par des formes de liberté une autorité si grande sur le peuple, l'édifice antique et puissant de l'église catholique; mais il ne formule aucun corps d'opinion. Les épitres de saint Paul, les œuvres de saint Augustin sur la haute destinée de la conscience hu maine sont toujours devant ses yeux ; il les médite, et c'est sur cette base principale qu'il travaille à systématiser sa théorie de la grâce et de la justification.
Pour mieux populariser sa cause parmi les princes et se défendre contre l'impression produite par la bulle pontificale, Luther publia en allemand, dans la langue des masses, une virulente diatribe contre les papes : « Je propose à toutes les nations une grande réforme : je demande que les empereurs et les princes aient sur les ecclésiastiques le même pouvoir que les papes, et que ceux-ci, ainsi que les évoques, soient soumis à l'empereur. » Par ce pamphlet, l'habile novateur cherchait à s'opposer aux mesures que Léon X venait de prendre contre ses doctrines, Luther se trouvait hérétique, dé-»
ET LA L|GUK. 53
claré tel par une bulle, et il était de droit public et canonique que personne ne pût prêter aide et asile à un excommunié. Le pape avait envoyé en conséquence un nouveau légat en Allemagne, du nom d'Aléander, esprit plus cultivé, plus élevé dans la science que ceux qui jusqu'ici avaient été délégués pour arrêter la prédication luthérienne. Aléander s'adressa à l'empereur pour la convocation d*une diète spéciale à Worms, afin de faire condamner par le corps entier des princes germaniques les doctrines frappées de l'excommunication. Son but surtout était d'appeler des peines temporelles contre Luther et ses adhérents, comme on avait agi, il y avait déjà un siècle, contre Jean Huss et Jérôme de Prague. Mais la puissance du novateur était grandie ; ce n'était plus un simple sectaire qui dans l'isolement et la retraite avait rêvé une idéologie religieuse ; la population savante le protégeait; et quelle que fût la persistance d' Aléander à soutenir que la diète n'avait point à appeler Luther pour l'entendre, sa doctrine ayant été condamnée par le pape, l'empereur, d'après l'avis des électeurs, déclara qu'il devait lui envoyer un saufconduit, afin que tout se fit avec prudence et réflexion, après avoir inutileiçent tenté la conversion du professeur de Wittemberg. Le sauf-conduit portait que sur la route Luther ne pourrait élever la voix et parler au peuple ; mais le laborieux et tenace professeur ne put résister, et lorsqu'il arriva chez les augustins d'Erford qui lui donnèrent l'hospitalité, la multitude ayant demandé la manne du ciel, Luther s'écria : aO mes frères ! ne vous livrez point pour votre salut aux actions Humaines ; l'un bâtit un temple, l'autre va en pèlerinage à Saint- Jacques ou à Rome, un troisième jeûne, prie, marche nupieds : tout cela ne sert à rien, tout cela doit être détruit, car tout ce qui vient du pape n'est que pour obliger à donner. » Et le peuple applaudit. Quand il vint à Worms, une suite de chevaliers de l'ordre teutonique l'accompagnait; il s'abrita dans leur vaste manoir ; le lendemain il parut devant la diète. ta Êles-vpus l'auteur des livres qui se publient sous votre
nom? s'écria Jean Eck, organe éloquent de Téglise catholique; et persistez-vous dans les doctrines qu'ils expriment ? y* Luther, après avoir demandé un jour de réflexion, répondit : « Sur la première question qu'on m'a adressée hier, je ne fais aucune difficulté de reconnaître que les ouvrages qu'on m'attribue sont bien de moi ; c'est pourquoi je ne me rétracterai sur ce que j'ai écrit ou enseigné que si l'on me convainc par les deux Testaments et par des preuves évidentes. ^
Quelques-uns des membres du parti philosophique modéré, s'aperœvant que Luther résistait avec trop d'obstination, vinrent auprès de lui pour l'amener à des concessions : au fond, rélecteur de Brandebourg et George, duc de Saxe, partageaient déjà la plupart de ses principes. Luther les remercia de leurs conseils; mais, enthousiaste de ses convictions, et prévoyant par l'adhésion populaire l'immense avenir qui leur était préparé, il ne voulut consentira rien, et le lendemain il quitta Worras. Le souvenir du sort qui avait été réservé, dans des temps non loin encore, à Jean Huss et à Jérôme de Prague l'inquiétait : le sauf-conduit qu'il avait obtenu serait-il alors plus respecté? Il se retira en toute hâte à Fribourg, écrivant à l'empereur : « César, ce que je défends n'est pas une cause particulière, mais celle de toute l'église ; c'est celle de l'Allemagne particulièrement; aussi, grand empereur, je vous prie de me protéger contre mes ennemis, car ils sont les vôtres. » Luther a raconté lui-même toutes ses émotions de crainte pendant les actes de cette assemblée de Worms : « Lorsque le héraut m'eut cité le mardi de la semaine sainte, et m'eut apporté le sauf-conduit de l'empereur, j'appris que le lendemain le môme sauf-conduit avait été violé à Worms où ils me condamnèrent et brûlèrent mes Hvres. Et le héraut me demanda lui-même : « Songez-vous encore à vous rendre à Worms? » Quand je fus à Worms, on me dit : « Remets-t'en à S. M. L; » mais je n'y consentis pas... Ils dirent ensuite : « Abandonne-nous au moins quelques articles. » Je répondis : « Au nom de Dieu, je ne veux point défendre des articles qui sont étrangers à l'écri-
tare. » Kochleffel vint alors et me dit : a Si tu veux renoncer au sauf-conduit, je disputerai avec toi. rt Je Taurais fait dans ma simplicité ; mais le docteur Jérôme SchurfiF répondit en riant et avec ironie : « Oui, vraiment, c'est cela qu'il faudrait: qui serait si sot? » Ainsi je restais sous le sauf-conduit. Quelques bons compagnons s'étaient déjà élancés en disant : « Gomment ! vous remmènerez prisonnier? cela ne saurait être. » Alors le chancelier me dit : « Martin , tu es désobéissant à S. M. L C'est pourquoi il t'est permis de partir sous le saufconduit qui t'a été donné. » Je répondis : a II s'est fait comme il a plu au Seigneur. » Ainsi je partis dans ma simplicité, sans remarquer ni comprendre toutes leurs finesses. Voilà ce qu'il m'advint à Worms où je n'avais pourtant d'autre soutien que le Saint-Esprit. » Luther sortait de Hirschfeld, petite ville de la Hesse, traversant sur sa mule la vaste forêt de Thuringe, lorsque deux hommes masqués se précipitèrent sur lui et le conduisirent avec une violence feinte au château de Wartbourg, situé sur une de ces montagnes sauvages qui servaient de refuge aux anciens landgraves de Thuringe. Aussitôt le bruit fut répandu que Luther n'existait plus, qu'il avait été assassiné, et le retentissement qu'eut cette nouvelle, les troubles qu'elle fut sur le point d'exciter, montra aux princes de la diète que la cause dé Luther se liait désormais à la majorité des esprits en Allemagne. Partout on voyait des écrits plus ou moins remarquables contre la puissance pontificale; les pamphlets circulaient dans les villes et les campagnes ; Hutten, dans sa Triade romaine, présentait les trois époques de la vie politique des pontifes, attaquait leur ambition et leur conduite privée ; des images peignaient même avec tous les traits de la caricature la physionomie et les ornements pontificaux; mitres, crosses, tiares étaient affublées sur des têtes de singe; le pape, le petit pape était insulté dans une multitude d'écrits populaires que l'école allemande jetait à profusion.
Cependant la diète devait prendre un parti. L'empereur dé-
56 LA RËKOKME
clam que, conformément à la bulle du pape, il tenait Luther comme hérétique et séparé de communion ; en conséquence» il défendit à tout membre du corps germanique de le protéger, soit en lui donnant asile, soit en écoutant ses doctrines, sous peine d'être mis au ban de Tempire ; tous ses complices devaient être privés de leurs fiefs, tous ses livres seraient brûlés ainsi que les abrégés de sa doctrine et les estampes qui reproduisaient ses principes. Telle était la constitution de la vieille Germanie, que chaque électeur conservait la plénitude de sa souveraineté ; Luther pouvait donc échapper facilement aux persécutions qu'on lui réservait par Fédit. Alors renfermé au château de Wartbourg, qu'il appelait dans son exaltation mystique son île de Pathmos, Luther, redoublant de travail et d'activité, écrivait avec toute la verve de la solitude son Traité de la Confession auriculaire : « Devant Dieu nous devons nous tenir coupables de nos péchés cachés; mais à Tégard du ministre, il faut seulement confesser ceux qui nous sont connus et que nous sentons au fond de notre cœur. Chrétiens, le^s vœux monastiques sont nuls et directement contraires à la liberté des enfants de Dieu.i> Il publia un livre très développé contre la messe privée ; dans ce livre, toute Texaltation de son àme s'est changée en superstition ; le docteur qui en appelle à la raison contre l'autorité, donne comme dernier argument contre les messes privées une entrevue avec le démon. « Luther, lui avait dit le diable, docteur très savant, tu sais que depuis quinze années tu célèbres des messes privées; que dirais-tu si tu savais que ces messes privées sont de l'idolâtrie? si le sang et le corps de Jésus-Christ n'y étaient pas? »
Dans cette exaltation d'une solitude de montagnes, Luther prit ce style hautain, injurieux, qui ne pardonnait point â ses ennemis. Ses livres, ses épîtres furent des pamphlets dans ce style d'école et d'injures qui formait le caractère de la polémique des universités. Mélanchton, le disciple modéré de Luther, l'homme qui tempérait par la douceur de ses opi-r nions la fougue du maître, s'en plaignait déjà. Érasme lui
écrivait, en quelque sorle, au nom de l'école philosophique : «Ce qui me blesse dans Luther, c'est que tout ce qu'il entreprend, il le pousse à l'excès ; si on le prévient, il marche à des excès plus grands encore ; je connais son caractère par ses écrits aussi bien que si je vivais auprès de lui; c'est Achille impitoyable dans ses colères, et puis joignez à cela un grand succès, l'orgueil de paraître sur un si vaste théâtre : n'y en a-t-il pas assez pour rendre superbe la modestie elle-même? » Mélanchton répondit à Erasme pour justifier Luther : car il cherchait à attachera la prédication nouvelle. les opinions modérées que Tesprit impérieux du solitaire de Warlbourg s'aliénait malheureusement. Luther resta près d'un an dans son lie de Pathmos; mais, sur les avis de quelquesruns des docteurs de l'université, il reparut à Wittemberg pour continuer l'œuvre. Il avait annoncé sa résolution à Frédéric de Saxe, l'exhortant à bien l'accueillir, car si les magistrats refusaient d'entendre la parole de Dieu , les plus grands malheurs étaient prêts à fondre sur l'Allemagne. C'est pour préparer cette rénovation de l'église et de l'état, que Luther publia sa traduction de la Bible en langue vulgaire , avec des notes et des commentaires capables de soulever toutes les croyances antiques. Après avoir affaibli la foi et exposé sa théorie nouvelle, il invoqua les intérêts et les sympathies populaires, et tel fut l'objet de son grand ouvrage sur le Fisc commun , composition hardie qui s'adressait à toutes les intelligences- Luther proposait d'abord, comme premier moyen, d'abolir tous les monastères et de s'emparer de leurs biens immenses. Les revenus de ces biens formeraient un fisc commun pour répondre à tous les besoins de la société. On devait en faire huit lots ou portions qui seraient ainsi distribués : une part pour les prédicateurs nécessiteux du culte et les administrateurs du bien commun ; la seconde pour les hommes et les femmes qui se livreraient à l'éducation du peuple ; la troisième pour les vieillards, les infirmes, et pour fonder des hôpitaux de malades; à çel effet, les monastères des ordres
mendiants devaient être destinés à un double objet d^éducation et de charité publiques, et au lieu des œuvres inutiles , on aurait ainsi une grande aumône sociale ; la quatrième part devait être assignée aux orphelins sans appui dans ce monde de misères ; la cinquième aux pauvres chargés de dettes et qui ne peuvent tendre. la main pour appeler Faumône des fidèles; la sixième serait destinée aux étrangers qui demanderaient rhospitalité.dans les villes; la septième servirait à la réparation des bâtiments publics pour les maintenir dans un état convenable ; la huitième enfin pour établir de nombreux magasins de blés , garantie contre les mauvaises récoltes. Ce vaste et philanthropique projet servait de complément au système de Luther et devait singulièrement populariser, ses doctrines.
Tant que la doctrine de Luther s'était renfermée dans les écoles, elle était restée, comme théorie rehgieuse ou philosophique, abandonnée à la dispute des savants ; mais quand les gouvernements ou les peuples s'emparent d'une idée, les théories dans leurs mains deviennent des faits, elles arrivent à des applications , elles produisent des résultats. Les idées que les docteurs avaient présentées comme des innovations morales, lentes et possibles, le peuple les avait saisies comme des faits accomplis. Quand Luther avait parlé de liberté et d'égalité chrétienne , la multitude avait entendu que cette liberté et cette égalité s'appliqueraient à toute chose , à l'égalité des propriétés comme à la liberté de l'évangile. Dans les révolutions il y a toujours un triple mouvement : celui de la tempérance politique, qui veut marcher lentement à des améliorations sans heurter ce qui tombe; un parti plus hardi qui innove sans faire attention aux ruines qu'il amoncelle; enfin le mouvement populaire qui arrive après pour tout dévorer, quand on ne le comprime pas. Le seizième siècle présente ce même spectacle ; le parti philosophique se divisb. en deux fractions : l'une aurait voulu une transaction avec Rome, des concessions mutuelles ; c'était l'opinion d'Erasme , de l'école
oniv^^itaire en général, qui n'osait heurter la puissance forte et morale du catholicisme ; l'autre marchait hautement avec Luther à une réforme universelle , sans prendre garde à droite ni à gauche , et œ dernier parti donna la main malgré lui au mouvement populaire des anabaptistes, qu'il combattit ensuite pour ne pas ea être accablé. Au temps de la captivité de Luther , il s'était élevé dans Wittemberg même un orateur qui déjà s'affranchissut de quelques-unes des limites que la réforme luthérienne avait imposées. Garlostad, à rame ardente, à l'esprit sauvage et entier, annonçait que la présence réelle dans l'eucharistie était une chimère indigne du Christ) et qu'on devait abolir. Sa prédication prépamit une réforme dans la réforme, darlostad avait renversé les images, fermé les églises à Wittemberg, supprimé la messe, et pour romi»e à jamais toute la discipline , il s'était publiquement marié, mettant en action le précepte. Ces nouvelles opinions jetant une grande fermentation dans les esprits, avaient causé des émeutes et des mouvements de place publique, ce que Luther craignait avant toute chose, parce que ces révoltes fXHitre les souverainetés d'ÂlIraiagne pouvaient hii enlever la protection des priik^es «pii favorisaient ses doctrines. Il écrivait : « Ce ne scmt pas les actions, mais les paroles qui doivent produire le bien des peuples ; n^est-ce pas la parole qui , pendant que je dormais tranquillement et que je buvais ma bière avec mon cher Amsdoif , a tellement frappé la papauté , que jamais prince ni empereur n*a pu se vanter de l'avoir si puissamment agitée? Si j'avais voulu faire les choses par le peuple et le révolter lorsque j^étais à Worms , j'aurais pu ébranler tellement la multitude qu'on y aurait nagé dans le sang, et que r^npereur lui-même n'y eût pas été en sûreté. » Luther espérait encore maîtriser les masses, tout en posant ses fiers principes de liberté et d'examen.
Zwingle commençait à annoncer à Zurich les doctrines de Carlostad, lorsque l'Allemagne fut troublée par la prédication de Muncer. De vieux ferments de l'hérésie des hussites exis-
taiont encore parmi ie peuple, et les doctrines de Muncer les réveillèrent dans toute leur puissance. Le principe religieux qu'il annonçait était bien simple : le baptême donné à Tenfant ne portait aucun fruit, parce qu'il n'était pas librement accepté; on devait donc recevoir dans Tàge de raison une nouvelle purification par Teau;. une fois puriiié, on était élevé à toute la liberté et à Tégalité du chrétien : d'où la conclusion que la république humaine n'étant que l'expression de la république céleste , tous les hommes étaient égaux , et devaient jouir communément de tous les biens, de tout ce que la providence enlin a mis devant eux pour la vie. Plus de magistrats usurpateurs, plus de noblesse : tous chrétiens et égaux, voilà le principe social. Les anabaptistes, tel était le nom de ces réformateurs, montrant un extérieur de sévérité et de mortification, marchaient couverts de bure, la barbe longue, les cheveux pendants; ils allaient ainsi par les campagnes annoncer l'avéuement du royaume du Christ.
Muncer, chassé de Wittemberg, marcha de ville en ville, et les hommes grossiers écoutaient sa brûlante parole. Dans tous les lieux où ils passaient, à Mulhausen, à Nuremberg, dans la Souabe et jusque dans la Suisse, les croix étaient abattues, les moines expulsés de leurs monastères, les nobles de leurs chàj;eaux, les magistrats des cités ; le peuple s'emparait de tous les pouvoirs; les paysans étaient partout en armes contre les seigneurs et les puissances territoriales. En toutes les villes où les anabaptistes prenaient le gouvernement, ils créaient des magistrats populaires, conduisaient les affaires de la cité avec un sentiment d'égaUté sociale. « Dieu, disaient-ils, ne voulait plus souffrir la tyrannie des souverains et les injustices des magistrats.» Il reste encore quelques fragments des sermons de Muncer et de ses épîtres surtout, adressés au paysan qui trempait de ses sueurs le sol du riche et du noble, ou à l'ouvrier des mines, simples et formidables compagnons des forêts : « Hommes du peuple, s'écj'iaii Muncer, vous périrez lous si vous rejetez les avis du
Et LA LIGUK. 61
ciel qui éclatent par ma bouche. Trois cent mille paysans sont en armes dans le KJegau et le long du Necker : le maître (l'empereur) va commencer la danse ; il faudra bien que les nobles impurs le suivent. Procurons-nous le royaume que nous souhaitons et que Dieu nous a promis. »
L'armée des anabaptistes obtint de grands succès , particulièrement en Souabe ; les nobles furent obligés d'abord d'accorder de nombreuses concessions à leurs paysans. Les pâtres de la Suisse écoutèrent également ces prédications; car en même temps que Muncer parcourait la Souabe, ses disciples, Balthazar Hubmeyer, Félix Manzius, George Blawork, annonçaient sa parole dans les cantons, et partout les paysans les saluaient d'une révolte en armes. Enfin les anabaptistes rédigèrent leurs prétentions dans le vaste mouvement qui menaçait rAilemagne : ils se modéraient, en demandant la liberté dans le choix de leurs ministres; ils ne payeraient désormais la dime qu'en natufe aux personnes élues , et cette dime serait répartie en trois portions : une pour leurs ministres , l'autre pour les pauvres, la troisième pour les réparations publiques. Ils ne voulaient plus obéir aux magistrats que dans les choses qu'ils jugeraient utiles et avec l'indépendance, qu'ils l'avaient acquise du sang de Jésus-Christ- Ils devaient avoir toute liberté de pécher, de chasser et de prendre du bois dans les forêts seigneuriales ; toute redevance de terre serait modérée par experts choisis entre les parties, et les prés seigneuriaux mis eh pâturage commun.
Il était impossible de nier que ce mouvement des paysans anabaptistes ne fût un retentissement de la prédication luthérienne. La multitude avait matérialisé dans les réalités de la vie actuelle une prédication spéculative et les principes d'un monde à venir. Les hommes grossiers des mines et des forêts avaient pris l'égalité sociale comme une conquête; ils l'appliquaient autant que cela était en eux.. En présence de ce mouvement, qu'allaient faire les chefs de la réforme philosoplûque? suivi-aienl- ils l'impulsion populaire
63 lA RI^.FORME
pour la diriger, ou se sentiraientrils assez forte {jour résister au torrent? Luther avait ua esprit trop pratique pour ignorer combien il était essentiel de séparer un mouvement intellectuel et durable d'une révoUe de paysans turbulente et passa^ gère. Les anabaptistes, les partisane de Munoer, s'étaient adressés à lui pour lui demander conseil sur leurs manifestas, sur les articles qu'ils imposaient à leurs seigneurs. Luther, au lieu de les soutenir, publia un pamphlet contre cette anarchie populaire; et plus la réforme était accusée de complicité avec elle, plus il voulut montrer qu'elle s'en séparait complètement Le réformateur répondit que Dieu , dans son Évangile, défen* dait la sédition, et qu'ils ne devaient rien demander en armes* Bans une seconde lettre adr^sée aux seigneurs, Luther leur démcmtra également combien il serait utile de fiûre <]^lqu^ conoessioas afin d'épargner le aaiig. Mais lorsqu'il vit les paysaas décidés à obtenir tous leuis grieis même par la violence , il sépara immédiatement la caii^ de la réforme de ce mouvement séditieux : < Puisqu'ils n'ont pas voulu éooutor mes exhortations pinceurs fois répétées, il n'y a plus qu'un moyen, c'est de les exterminer ; il faut que l$s seigneurs prmh nent les armes et frappent du glaive ; il ne tàsxi paidonner qu'à ceux qui se rendraient volontairement »
Gepesidâat la révolte des paysans anabaptistes deirenait toujours plus menaçante* Muncer eontinuait sa prédication évangélique ; « Un nouveau lègne^ s'émait^l encore, va ad<venir, et l'égalité marchera sur ses traces : {dus de lois, {dus de magistrats, plus d'impôts ; » et avec ces mots magiques une multitude de quarante mille hommes se léuatt dans les dix cercles d'Allemagne. Ils repoussèi^ent tout aocommode** ment partiel ; Muneer, le serviteur de Dieu contre les ridies, avait annoncé la victcHre; elle ne vint point 4 leur bande tu* multueuse. Toute la noblesse allemande , qui savait bien qu'on attaquait son existence, se réunit et fit cesser ce grand désordre. Muneer et ses paysans furent vaincus et lui-même mis à mort. Ce mouvement s'apaisa, mais il ne s'éteignit pas
tout à fait et le germe en demeura dans les masses ; il poussa la réforme plutôt qu'il n'en arrêta les progrès. Quand on Taocusait de Tavoir suscité, Luther pouvait montrer ses violents écrits contre Muncer et les anabaptistes ; il se proclamait le défenseur de la liberté et de la propriété allemande. S'il la protégeait par son nouveau système contre les entreprises de Tempereur, qui marchait haut à Funité allemande sous une seule couronne, il la défendait également contre la populace qui se soulevait pour Tégalité. Aussi, comme reconnaissance, Frédéric de Saxe se déclara-lril luthérien, et la messe fut solennellement abolie à Wittemberg*