‹ La reforme et la ligueChapitre 7 sur 26 · CARACTÈRE POLITIQUE DE LA RÉFORME · texte numérisé non relu

CARACTÈRE POLITIQUE DE LA RÉFORME

La propriété. — Constitution germanique. ^GharleH^ulnt. --Diète de Nuremberg.-*-Diète de Spire.— Protestation des princes luthériens et des TiUes.— 'Diète d'Augsbourg. — Origine du nom de Protestants. «—Développement de la réforme en Danemarck, en Suisse, en Suède, en Angleterre. — Apostasie d'Henri YlII.-^^actère politique de la première époque de la réforme en ("rance,

Tout Changement qui emporte avec lui une grande mutation de propriétés est durable, parce qu'il se rattache à la terre et aux intérêts. Tel avait été le premier résultat de la prédication réformatrice. Dans les cercles qui adoptaient la foi nouvelle, les seigneurs avaient séquestré les biens des aln bayes et de Téglise ; s'ils n'avaient pas suivi en tout point le livre du Fisc commun publié par Luther, ils l'avaient au moins interprété dans le sens qui leur était favorable, en s'emparant des riches possessions des monastères. Une fois

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maitres de ces propriétés, leur intérèi se lia puissamment à la prédication évangélique. Ensuite on annonça aux clercs et aux moines la licence de se marier, et ceux qu*une continence rigide retenait malgré eux sous les pénibles lois du célibat coururent au mariage comme à un vœu de la liberté '. Ces deux faits accomplis particulièrement dans la Saxe, et successivement imités dans les cercles qui la touchaient, unirent la réforme au sol et aux mœurs du pays, les deux puissances sociales. A partir de la réforme, une division complète bii«i les divers cercles de Tempire: on eut la distinction des princes protestants et des princes catholiques, et dans un siècle où la foi était si puissante et la religion une si grande affaire, Fliérésie, naissant au sein d'une constitution, devait produire d'abord Tanarchie, puis ensuite une transaction nouvelle, pour régler une situation si neuve elle-même. Maximilien était mort à la naissance du luthéranisme ; les électeurs, d'un commun accord, avaient désigné pour l'empire Frédéric de Saxe, le protecteur de Luther et de la réforme; mais plein de modestie et de crainte, ne voulant pas prendre sur lui la responsabilité d'une révolution de doctrines dont il ne savait pas encore la portée, Frédéric indiqua aux suffrages des électeurs Charles V, roi d'Espagne, archiduc d'Autriche, dont le nom remplit le seizième siècle d'une immense renommée.

Étranger en quelque Sorte à l'Allemagne, obligé sans cesse d'enjamber la France pour présider aux diètes et de punir les révoltes des états d'Aragon et de Castille, Charles ne pouvait apporter cette surveillance attentive, cette sollicitude politique nécessaires à la répression des nouveautés; ensuite il n'était pas maître absolu , car le corps électoral se montrait d'autant plus jaloux de ses droits que Charles était plus puissant. L'empereur l'avait bien vu dès son arrivée dans la Germanie : la diète de Worms, dont j'ai déjà parlé, avait con-

1 Carlostud fut le premier qui se maria, et Luther approuva sa résolution. Episl.Md Gasp. Gtisioi.Jormul, miss, iom. |i, fol. 384, 38G.

Et LA LIGUE. u

darané les erreurs de Luther ; Charles-Quint avait prononcé que l'hérésie serait poursuivie selon les vieilles lois de Téglise, et peu de temps après Frédéric de Saxe abolissait la messe à Wittemberg, d'après Tavis de Funiversité, au sein de laquelle était née la réforme.

Les intérêts de Charles-Quint se liaient pourtant à la cause du catholicisme ; il venait de faire élever au souveiuin pontificat Adrien VI, son vassal S et il se crut alors assez fort pour faire convoquer, par Ferdinand son frère, archiduc d'Auti iche , une diète à Nuremberg. Cette diète avait deux objets : la défense du royaume de Hongrie contre une invasion des Turcs, et surtout l'extirpation de la secte nouvelle qui menaçait l'Allemagne.

Le résultat de la diète fut tout à fait opposé à ce que Charles- Quint et le pape espéraient alors. Au lieu de seconder le mouvement catholique, la diète de Nuremberg posa cent articles de griefs en forme de protestation authentique. Le tiers-parti universitaire ayant dominé dans cette diète, y fit prévaloir les opinions d'une réforme philosophique. Pour éviter le mouvement populaire, on arrêta les points suivants : plus de redevances pour les dispenses de parenté; plus de prédication d'indulgences ou d'évocation au saint-siége; plus d'annates, plus d'abstinence ; diminution du nombre des fêtes ; les vœux et le célibat restreints.

Quand Clément vni, qui venait de succéder à Adrien, eut connu ces griefs, il envoya en Germanie un légat habile et prudent, chargé d'ébranler la résolution des électeurs. C'était le moment où l'Allemagne était en feu par la révolte des anabaptistes, et le nonce Campège ne manqua pas de déployer l'immense et triste tableau des populations soulevées. « Je ne comprends pas, s'écria-t-il, que tant de députés si sages, si instruits, tentent d'ébranler la religion. Les changements qui commencent par le spirituel linissent toujours par

i Raynald, acl aon. 1522, n*" 43.

Vu

le temporel et la rébellion contre les souverains et les magistrats. » — «C*est pour éviter ces grands troubles, répondit la majorité des électeurs, que nous avons envoyé auprès du pape un long mémoire sur les griefs qu*il doit et peut satisfaire. » Le nonce consentit à une réforme dans la discipline du clergé. Les statuts de la diète de Nuremberg, œuvre du parti modéré , ne contentèrent pas les deux extrêmes : le catholicisme impérieux même dans ses dangers, et la prédication impatiente du luthéranisme. L'empereur écrivit sévèrement à la diète , et en même temps une assemblée nouvelle , convoquée À Spire et composée de princes protestants, déclarait « que chaque prince se gouvernerait ainsi qu'il entendrait en matière de religion» (première proclamation de la liberté de conscience reconnue seulement à Passaw). Dans chaque éloctorat, dans chaque ville libre, les universités et le sénat devaient députer des personnes de science pour examiner les écrits et formuler un corps de doctrines qui serait soumis à rassemblée générale.

L*effet de cette décision se manifesta au sein de la communauté militaire qui gouvernait le Brandebourg. Les chevaliers teutoniques observaient la continence comme les monastères; leurs fief^ étaient régis par les lois des conciles et considérés comme biens monastiques ; ils avaient des règles , des abstinences ; mais, société militaire, ils avaient contracté ce besoin de licence, caractère antique et commun des templiers et des hospitaliers. Albert, grand-maître de Tordre, se déclara luthérien et se proclama prince séculier sous la protection des Polonais; il épousa, la même année, Dorothée de Holstein, comme pour donner une sanction matérielle à sa nouvelle croyance ; car, déjà dans un âge avancé , on ne pouvait croire que le désir d'une jeune épouse Teût entraîné dans la réforme. Tout ce qui était corporation militaire et armée , hommes de fer et de batailles, s'attachaient particulièrement à Luther ; TAllemagne était alors sillonnée par une multitude de valeureux compagnons, combattant sous le premier étendard qui s'élevait par

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les cl)ain|)s de guerre ; la réforme favorisait le pillage des terres ecclésiastiques; elle l^ur permettait de se faire de bons fiefs avec les opulentes prébendes; et lorsque Seckingen, le valeureux baron de Montagne , Tami de Luther, attaqua les cercles ecclésiastiques, tous ces hommes accoururent autour de lui pour soutenir les opinions et les intérêts de la noblesse réformée. Jean, électeur de Saxe, qui avait succédé à Frédéric, protecteur de Luther, fit aussi profession publique de luthéranisme ; il permettait par un édit solennel la prédication de TÉvangile ; tous les biens monastiques étaient confisqués , et rélecteur en appliquait moitié à son profit, afin de les inféoder à la noblesse ; iin quart était i^éservé aux hôpitaux, et le âer« nier quart aux. ministres. Le landgrave de Hesse suivit cet exemple, et se proclama luthérien avec la même solennité. Les villes libres de Nurembei^, de Strasbourg abolirent égale^ ment les messes privées.

Charles-Quint, au milieu de ses gloires d'Italie, tandis qu'il retenait François I«% son royal captif de Pavie, réclama de la diète de Spire l'exécution de son édit impérial de Worms. La lettre de Tempereur était datée de Séville ; Texpression paraissait menaçante, et pourtant la diète, sans s'ébranler, choisit des commissaires dans le parti des réformateurs modérés. Les villes libres les premières déclarèrent hautement qu'il n'y avait pas possibilité d'exécuter l'édit de l'empereur, à moins d'exciter des séditions populaires. L'électeur de Saxe et le landgrave , déjà prononcés pour le luthéranisme , demandé* rent à leur tour qu'on permît à tout moine de quitter l'exil du monde auquel il ne s'était pas volontairement condamné. Les abstinences devaient être retranchées; on demandait la liberté entière de prédication et de culte. Luther, qui avait suivi la diète à Spire,secondait ce mouvement de résistance par des pamphlets d'une vivacité remarquable. Le légat avait provoqué des subsides pour opposer une digue de soldats et de fer aux Turcs qui menaçaient l'empire : « Vous avez be- ^in de grs^nds trésors pour la défense de l'état, eh bien ! s'é-

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criait Luther, laissez aller les moines et les religieux qiii le souhaitent. » Ces pamphlets remuaient les masses ; on affectait de braver Tabstinence des viandes les jours défendus, et il n'était pas rare de voir dans les palais, comme sur les places publiques, des hommes et des femmes savourer les viandes délicates les vendredis et le carême. La prise de Rome par Farmée allemande offrit des incidents curieux qui , dans la marche du luthéranisme , prouvent son progrès parmi les multitudes. Les soldats de l'empereur s'étaient emparés du vieux' Capitole et tenaient le pape assiégé; dans Tivresse de la victoire , les Allemands se revêtirent des habits ^joulificaux , deTétole, de la robe rouge assignée au cardinalat; on les voyait burlesquement montés sur des ânes., imitant cette procession solennelle , qui annonçait l'exaltation d'un nouveau pontiie ; puis, se réunissant en conclave, ils proclamèrent Luther, le chef de la réforme, pape de l'univers religieux. C'était une singulière position que celle de Charles-Quint; il assiégeait le pape, saccageait Rome, et soutenait le catholicisme en Allemagne. Dans son immense pensée de l'empire de Charlemagne, l'unité était la grande force; le catholicisme seul pouvait lui servir de base , sauf ensuite à fouler la tiare de ses sandales d'or. L'archiduc Ferdinand qui le représentait en Allemagne, avait rassemblé une nouvelle diète à Augsbourg, puis à Spire, et là il avait encore proposé l'exécution de l'^it de Worms, triomphe complet de la doctrine romaine. Ces diètes n'adoptèrent pas la proposition d'une manière absolue; mais elles n'osaient plus aussi ouvertement braver l'empereur à la tête d'une armée puissante et victorieuse. Quoique Luther ne parût point dans ces assemblées, il voulut y faire régner son influence ; et comme on imputait à sa prédication le désordre de l'Allemagne, il se crut obligé de répondre: «De quoi nous accusez-vous? Les abus que j'ai attaqués par la parole étaient prêts à tomber quand j'ai commencé d'écrire, car tous nous étions las de la corruption. Si je n'eusse instruit les peuples de Ui foi en Jésus - Christ et

de Fobéissance aux magistrats, T Allemagne marchait à sa ruine.

Alors la majorité de la diète f)rit un moyen terme: « L'édit de Worms devait être exécuté partout où des changements religieux ne s'étaient point montrés encore, et il était défendu désormais de modifier les croyances. Là où le luthéranisme avait pénétré, où il était impossible de Téteindre sans un péril imminent de sédition, on maintiendrait Tétat actuel ; les prédicants ne pourraient annoncer TÉvangile que d'après les textes et les interprétations reçus dans l'église; enfin, pour tous les cas douteux, on attendrait en paix la réunion d'un concile, car il était de toute importance de maintenir le calme au sein de Tempire agité.» Cet édit de la majorité de la diète n*était plus en rapport avec la tendance des opinions; il ne pouvait arrêter des prédications populaires qui répondaient à la multitude et aux intérêts. Il y eut donc au sein de la diète mie minorité protestante^ et de là vint cette qualification nouvelle de la réforme. Des négociations s'étaient dès lors engagées entre les électeurs dissidents et François P'. Les correspondances secrètes attestent que des envoyés du roi de France poussaient, même par des subsides, à la dislocation du corps germanique et à l'indépendance des électeurs. Ceux qui protestèrent contre l'édit furent les électeurs de Saxe et de Brandebourg, Ernest et François, ducs de Lunebourg, le landgrave de Hesse et Wolphang , prince d'Anhalt. Parmi les villes libres, le nombre des protestants fut encore plus considérable : Strasbourg, Nûrnberg, Ulm, Constance, Reutlingen, Winsheim, Memmingen, Lindau, Kempten, Heilbronn, Isne, Weissenbourg , Nordlingen et Saint -Gai. La protestation des princes de l'empire portait : « que la résolution prise à Spire était contraire à la vérité et à la liberté de l'Évangile; qu'ils ne voyaient pas le motif de déroger aux graves résolutions de la diète précédente , laquelle accordait à tous liberté de prédication: accepter pour l'Allemagne le nouveau décret, c'était rejeter la vérité pure. Si l'on rétablissait la messe dans les

villes où elle était abolie , ne craignait - on pas Vesprit de révolte et de sédition? » Ce premier résultat de Tavénement du protestantisme dansTempire était immense; il eût préparé tôt ou tard sa dissolution, si le principe religieux ne s*était luinéme affaibli pour faire place au système politique, si une transaction postérieure n'avait reconstitué TAUemagne sur de nouvelles bases, si ridée politique n'avait renoué le foisceau disjoint par la réforme.

Les premiers états en dehors de TAUemagne où triomphèrent les éclatantes doctrines prêchées par Luther, furent la Suède et le Danemarck. La constitution de la Suède avait été depuis le quinssième siècle plutôt épiscopale que politique. Plus réglise avait eu à opérer dds miracles de civilisation parmi les belliqueux enfants d'ûdin et deThom, plus les clercs s'étaient emparés d'un pouvoir étendu. Là surtout les nobles hommes voyaient à côté de leurs fiefe stériles, de leurs châteaux crénelés, les terres opulentes des monastères s'étendant sur la plus grande partie du royaume. Cette puissance, cette richesse du clergé excitaient la jalousie de la population militaire ; Frédéric de Holstein n'eut pas grand'peine à ouvrir les monastères, et abolir la messe dans le Danemarck ; et conmie dans tous les états où la prédication de la réforme arrivait, il s'était emparé des terres du clergé au profit de ses hommes d'armes. Alors s'opèrent dans la Suède les prodiges romanesques de Gustave Wasa, et cette révolution merveilleuse qui jetait une couronne aux mains du glorieux ouvrier des mines de Daléoarlie« Le premier acte du nouveau roi fut aussi une attaque contre l'église, afin d'abaisser le pouvoir des évoques et de récompenser les valeureux compagnons qui avaient suivi sa fortune. Le prédicateur de la réforme dans ces sauvages contrées fut Olaûs Pétri, disciple de Luther dans l'université de Wittemberg. Gustave, dans la diète d'Upsal et dans celle d'Arohsen, déclara hautement que si la réforme n'était point adoptée, il abandonnerait un empire si difficile à régénérer. Il fallait nourrir les soldats de la conquête et de la délivrance "pax

la confiscation des monastères. L^ diète en majorité déclara que tous les biens ecclésiastiques seraient réunis au domaine; que chaque noble homiue pourrait réclamer auprès du fisc tout ce que ses ancêtres avaient donné à l'église. La constitution du luthéranisme fiit ici plus puissante que partout ailleurs, puisqu'elle était à Véglm même sa juridicticm. Le sénat de Stockholm déclara confisqués les deuK tiers des dîmes au profit des soldats qui combattaient sous l'étendard du prince, et les vases sacrés durent payer les vieilles dettes de la Suède. Gnstare exerça un pouvoir absolu au profit du luthéranisme; il força les évêques à lui remettre les forteresses qui dépendaient de leur juridiction et à dissoudre leurs corps militaires ; toutes les cloches furent fondues; les sénateurs et les valeureux compagnons de la conquête purent retirer leurs terres engagées entre les mains des clercs : ce fut un de ces grands changements dans la propriété, comme Ghar1e&-Martel l'avait osé en France au profit de ses fiers hommes de bataille. Les évèques qui assistaient toujours au banquet royal à côté du prînoe lui-même, furent relégués au dernier rang; la violence de Gustave brisa l'autorité des clercs; dix-sept mille fermes, sans compter les vastes forêts, furent partagées et distribuées à l'ordre des dievaliers; presque tous les curés se marièrent et embrassèrent la réforme ; l'Office et la Bible flirent traduits en' langue vulgaire, tandis que la plupart des moines sortaient de leurs asiles pour foir l'hérésie ou pour jouir delà liberté. lunais révolution plus matérielle ne ftit accomplie. Le luthéninisme modifia toute la constitution de l'état s le dergé était à la tête de la société, il descendit au second rang ; Tordre des chevaliers était pauvre, il devint au contraire puissant. Toute la proj^été fut bouleversée.

En Suisse, la réforme avait été annoncée à Zmîch par Zwingle. Doué d'un caractère modeste, et moins scientifique que Luther, Zwingle prêchait au milieu des montagnes (à peu près à l'époque où la parole du maître retentissait en Germa* nie) rabolition des indulgences et du culte des saints , d6 la

messe* des lois ecclésiastiques, et de l'abstinence des viandes. Le premier sermon de Zwingle fut tout entier dirigé contre la milice. Les levées de soldats se succédaient dans les montagnes; pour les populations suisses, le plus saint devoir de patriotisme et de religion était de prendre les armes à la voix de réglii:e et des princes catholiques. ZwUigle profita de la douleur qu'avait portée parmi les Suisses la défaite de la Bicoque, et annonça au canton de Schwitz qu'on ne devait plus désormais se jeter dans les périls pour satisfaire l'ambition et la tyrannie des souverains. Zurich dépendait de la juridiction de révèque de Constance , et le sénat de la cité, qui déjà se laissait entraîner par le torrent des opinions nouvelles, lui écrivit: ft Les magistrats ont décidé que la prétendue erreur de Zwingle serait examinée dans des' assemblées spéciales : envoyez, seigneur évéque, des clercs pour le combattre, mais seulement pur le texte saint des Écritures. » En présence du sénat municipal réuni, Zwingle annonça que dans ces derniers temps la lumière des saintes Écritures avait été obscurcie par de folles traditions humaines; que Jésus>Ghrist était le seul chef de l'église; que toutes les traditions devaient être rejetées; qu'il ne pouvait y avoir qu'un seul sacrifice, celui de la croix, et d'autre intercesseur que celui qui est mort pour les hommes; Avec une habileté très remarquable, Zwingle répondit à l'envoyé de l'évêque qui récusait l'autorité du sénat et en appelait à un concile, « que lesma^^strats qui dirigeaient les affaires de la cité pouvaient bien examiner etprononcer sur la croyance des citoyens.» Par là le réformateur, tout en sortant de l'autorité de l'église, appelait et proclamait la souveraineté du sénat. Un édit des magistrats de Zurich décida que ses principes seraient enseignés dans tout le canton, avec défense, aux prédicateurs catholiques de dénoncer comme hérésie le culte simple et pur de l'ÉvangUe. Dan^une solennelle assemblée des cantons suisses, Zwingle attaqua vivement la présence réelle dans l'eucharistie et le culte des images comme une idolâtrie : quant à la me^se, le réformateur déclara qu'il ne fallait désormais

y employer que la parole de Jésus-Christ en langue vulgaire : les assistants devaient y communier sous les deux espèces. Le sénat décida d'une manière solennelle qu'il serait désormais défendu, dans le canton de Zurich, de faire des processions publiques où le saint sacrement de Tautel serait otfert au peuple, et de l'exposer même dans les églises, qui seraient immédiatement dépouillées des reliques et de ce luxe d'orgues et de cloches bruyantes, de ces flambeaux somptueux, de ces cierges brillants, de ces autels d'or, de ces rameaux de Pâques fleuries , de l'eau bénite , superstition que la simphcité de rÉvaugile ne permettait plus.

Les cantons étaient agités par les troubles des anabaptistes, lorsque Berne ouvrit à son tour une libre discussion sur la réforme. Une lettre circulaire du sénat invitait, à l'imitation de Zurich, tous les cantons à assister à cette dispute religieuse; Berne y appelait également les évoques de Bâle, de Constance, de Sion et de Lausanne, sous peine de voir leui;^ biens confisqués au profit de la république. Les autres cantons de la Suisse qui suivaient avec inquiétude ce mouvement des opinions , écrivirent à ceux de Berne et de Zurich, qu'il était triste de voir l'état troublé par des innovations étrangères. Berne n'en persista pas mdins dans sa tendance réformatrice, et une déclaration publique du sénat prononça qu'on suivrait l'exemple de Zurich. 11 se développait ici un fait immense dans la marche des esprits. Durant le moyen âge, et même au quinzième siècle, l'autorité civile, les magistrats des villes, les rois, les empereurs s'étaient constanmaent gardés de décider parleur autorité les questions religieuses; quelquefois des résolutions brutales du baronnage et de la chevalerie avaient heurté de front les clercs ; mais aucune solution purement religieuse n'était émanée d'une autre source que du pape, des conciles ou des évéques. Maintenant les princes séculiers, les sénats intervenaient pour décider des points de foi controversés ; ils prononçaient entre deux versions d'une même croyance ; ils se déclaraient catholiques ou luthériens, à leur

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gré et s»ivanl tour impulsion et leurs ialt'^ts tonreâiiBS. Cette coofusion de Tautonié civile et retigieuse aux mains des magistrats, se produit daiis les lois coBuac dans les actes d'administration publique; presque partout la réfonnation embrasse ces trois ordres d'idées : la morale, la religion, les lois politiques de la cité. Des lettres adressées par les petit et grand conseils de Berne, le 19 octobre 1536, ei^gnent « à tous baillis, lieutenants et autres de se transporter es églises, cloîti^es et monastères, de commander à tous clercs de se d^artir incontinent de toute cérémonie papale et traditions papistiques, sous peine de grave punition; d'abattre toute image et idoèe, tout^is sans tumulte ; enfin d'aller ouïr la parc^ de Dieu aux lieux à eux phis procbains. Les ministi^ doivent eoseigner la parole de Dieu purement. Gomme dans la sainte Ecriture il n'y a de fondé qae deux sacrem^its, le baptême et la sainte oàne de Kotre^^;neur, les cinq autres sont abcdis. Les jours établis pour {prendre la cène sont Piques^ Penitecôte et Noël. Et à cause que gourmandise est très grand vice, avons orclooné que tous ceux qui mangeront et boiiont plus qu'ils ne pourront porter, â<Mve&t bailler dix florins. Nous ordesmons et expressément commandons que tous publies adult^:^ et paiilMdsse remettent à honnêteté, délaissant leur mauvaise et scandaleuse vie, si tant qu'ils désirent éviter les punitiens siiivaDtes. Les a^il* tères, hommes ou iemmes, qui aurcot cominis adultère qui sera manifesté par fuite» par procréation d'eniasts ou par bons témoignages, iceux ^t iceUes doivent être mis en prison et détenus cinq jours et cinq nuits au pain et eau. Les personnes not^ mariées commettant paillardises devront êtte admonestées, et si après elles peirsévéraient (tens leur mauvaise vée,. elles seraient punies par bannissement ou en autre âoite, comme bon nous semblera. Les filles vagusmDes ne doivent être hébergées qu'une nuit. Touchant les e»tremetteurs d'adultères pour gens mariés, ils doivent donner dix florins, et s'ils continuent, être bannis de nos pays. La danse étant scae^

daleuse, est défendue sous peine de trois florins; toutefois danse très honnête est permise le jour des noces.»

Ainsi la réformaticHi ne s'attachait pas seulement aux institutions religieuses; elle embrassait encore la morale de la société. Le changement le plus solennel, et qui retentit le plus profondément au sein de la Suisse paisible, fut celui de Genève. Genève, ville libre impériale, luttait depuis un siècle, sous la protection de son évêque, contre la maison de Savoie qui en convoitait la souveraineté* En ISi8, les ducs parvinrent à revêtir de Tévéché de Genève Jean, enfent de leur race, çt dès lors ils* résolurent de concert la domination de la cité municipale. La lutte fut sanglante. Bonnivard sauva sa patrie. Genève se mit sous la protection de Fribourg, pour échapper à la domination de la Savoie ; elle conquit sa liberté. Les deux réformateurs Farel et Viret avaient commencé dans cette cité déjà studieuse et célèbre l'oeuvre de la prédication, et un premier décret du sénat avait permis l'exercice commun du catholicisme et de la réforme. Dès lors les deux sectes en présence commencèrent une vive et pressante polémique ; on se disputait sur l'eucharistie, sur les images, sur la messe, controverses qui se manifestaient partout alors. Le peuple se levait pour entendre Farel alors qu'il portait la parole à Saint-Pierre au son de la grosse cloche, à Sainl-Gervais ou à Sainte-Madeleine. La multitude se Jivra aux plus violents excès contre les images des saints, les châsses bénites. Rien n'échappa à cette fureur des nouveaux iconoclastes : les croix, les tabernacles, les statues, les tableaux, monuments des ails, ne se sauvèrent point de cette rage fanatique, et la grande figure de Charlemagne ne fut point épargnée. Un décret du sénat ordonna qu'à tout jamais la religion réformée serait établie dans le canton de Genève, et que chacun serait forcé de la professer, et pour laisser un monument éternel de cette révolution, on grava sur l'airain cette inscription solennelle : «En mémoire de la grâce que Dieu nous a faite d'avoir secoué le joug de l'Anté-Ghrist romain, aboli les superstitions et recouvré notre liberté par la

déiaite et la luite de nos ennemis '. » Ces ennemis mis en fuite n'étaient pas seulement les moines bernardins, les opulents bénédictins et leurs abbés, mais de pauvres religieuses. La sœur de Jussie, de Tordre de Sainte-Claire, a écrit elle-même le simple récit de leur départ de Genève. Une seule d'entre elles consentit à briser les liens éternels du monastère ; les autres, jeunes encore, préférèrent se retirer. Les magistrats les accompagnèrent jusque sur la frontière de la Savoie, afin qu'il ne leur fût fait aucune insulte, tandis que Farel leur prêchait sur ce verset de saint Luc : En ce temps-là Marie s'en allait avec promptitude au milieu des montagnes '.'

Trois cantons suisses régularisaient à peine les mouvements du protestantisme, qu'une séparation plus décisive encore venait briser l'unité catholique : j'entends parler de la réforme en Angleterre, sous Henri vni, ou plutôt de la scission qu'il proclama avec la cour de Rome. A l'apparition de Luther, le roi d'Angleterre s'était moptré en opposition complète avec le systèmcprêché par le réformateur. Esprit disputeur, nourri de controverse et de théologie, chevalier infatigable de saint Thomas d'Aquin, Henri VIII n'avait pu voir trsdner dans la poussière les doctrines de la philosophie scolastique ; il prit hardiment la plume contre Luther, et fit un traité en latin pour défendre les sept sacrements catholiques. Ce livre, revu par le cardinal Wolsey et par l'évêque de Roch^ster, fut présenté à Léon X. Le pape l'accueillit avec une sainte joie, et, en plein consistoire, en lui envoyant la rose bénite, proclama Henri VIU le pieux défenseur de la sainte église. Une lutte corps à corps s'engagea dès lors entre Henri VUI et Luther. Le réformateur, ulcéré de ce qu'une tète couronnée osât se mesurer de théologie avec lui, scolastre et professeur de Wittemberg, écrivit à Henri VIH une de ces lettres emportées où tout est sacnTié

1 Spon en donne le texte. .

s Voyez le petit livre : le Levain du Calvinisme^ ou commencement de C Hérésie de Genève, par Sœur Jeanne de Jussie, Chambéry, 1675.

à ses ressentiments : «Commencez-vous à rougir, ô Henri, non plus roi, mais sacrilège? n'avez-vous pas honte de prendr'e la parole contre la parole de Dieu môme ! » Ces emportements théologiques devaient à jamais séparer le roi d'Angleterre des doctrines de la réforme; mais un accident survenu dans la vie domestique de Henri Ym changea les penchants du monarque. Henri avait épousé Catherine d'Aragon, femme vieillie déjà, et qui, de sa nombreuse postérité, n'avait plus qu'une fille. Le roi, épris de lady Anne Boleyn, fille d'honneur de la reine, fouilla dans toutes les sommes théologales pour trouver des motifs à la dissolution de son premier mariage. Il se consulta avec le cardinal Wolsey, qui, d'une condition de métier, de boucher, disent même les chroniques, s'était élevé à l'archevêché d'Yorck et au titre de chancelier d'Angleterre. On trouva des nullités dans le mariage; et, après une cohabitation de vingt ans, Henri VIII déclara qu'il ne pouvait vivre sous le même toit avec celle qui n'était que sa concubine.

La nullité qu'appelait le roi d'Angleterre résultait de ce que Catherine avait été femme de son frère. Ce vice dirimant, couvert par une bulle de Jules II, ne pouvait être invoqué qu'en obtenant la révocation de la bulle, et Wolsey devait la solliciter en faveur d'un prince qui avait tant fait pour l'église romaine. Le docteur Knight, secrétaire d'état, fut député auprès du pape qui alors était gardé au château Saint- Ange après le saccagement de Rome. Knight demandait l'annulation du mariage avec Catherine d'Aragon et la dispense pour en contracter un nouveau. Charles-Quint, neveu de Catherine, défendit aussi de son côté au pape de satisfaire en ce point la volonté de Henri Vni. Lorsque le pontife s'enfuit déguisé en pêcheur pour se sauver des Allemands^ les envoyés du roi d'Angleterre ne le quittèrent point, renouvelant leurs instances, invoquant toujours la nullité ec>clésiastique d'une union que Dieu condamnait lui-même en la frappant dans sa postérité. Clément n'osait se prononcer : il avait tout à la fois à ménager l'empereur et Henri VIII ; l'un foulait de ses pieds

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la tiare d'or dans Rome^ Tautre avait défendu Tautorité du saint'Siége contre le schisme de Luther ; le pape résolut pourtant d'accorder la bulle de dispense; mais il ne Tadressa pas à Henri, ni au cardinal Wolsey; il la confia sous le sceau du plus profond secret au légat Campège, s'en rapportant à sa prudence pour Tusage qu'il pourrait en Êiire. Le pape Clément ne voulait se brouiller avec personne, et encore moins avec Tempereur dont il était en quelque sorte le prisonnier et le vassal. Ënfm, s'étant tout à lait rapproché de Charles-Quint, le pontife, sur la demande de la reine Catherine, n'iiésita plus à évoquer à Rome, au sein du sacré conclave, ce divorce dont on avait fait une difficulté nationale en Angleterre.

Ce fut à oe moment que commença, sinon la séparation cabsolue de Téglise anglicane, au moins la première tentative de Henri VIII conU'e Tunité catholique. Le roi demanda à son parlement et obtint des lords et des communes un premier bill contre les abus des clercs en Angleterre. Oa réprima les droits exorbitants que les églises levaient sur les funérailles, Tabus déplorable de la pluralité des bénéfices et du grand nombre des chapelains. Bn même temps le roi faisait arrêter le cardinal Wolsey, bien que le {M'ivilége de la pourpre romaine enveloppât d*une immense inviolabilité tous ceux qui en étaient revêtus. Henri Vin avait déjà consulté ses propres universités, qui ne lui avaient pas été toutes favorables; il commanda donc au juriscon^lte Cranmer un mémoiie sur l'affaire du divorce, destiné aux universités de l'Europe. Cette démarche entrait dans le caractère de Henri VHI; une thèse d'école était sa passion comme celle de son siècle. Il d^tina quelques mille livres sterling à cet objet; la ooiruption même fut employée. Le résultat fut l'expression des divers inlérêts politiques; eu France, pays d'aliiaoce avec Henri Vin, l'univei^té de Paris approuva le divorce, et son arrêt solennel fut motivé sur ce qu'il y avait des empêchements dirimants qu'aucune bulle du pape ne pouvait couvrir, et que l'union du beau-firère et de. la belle^ceur était dans cette ca-

tégorie. En Espagne, à Naples, la réponse fut défavorable à Meori VIII, pan» que ie grand sceptre de Charles-Quint s'étendait sur ces peuples. Quant aux universités protestantes, se souvenant du livre que le scolastre royal avait dirigé contre Luther, elles se prononcèrent en majorité contre le divorce. Le résultat fut pourtant conforme aux nêsolutions de Henri VHI; et quand il lut le long résumé qu'avait fait Cranmer et les solutions théologiques de la Êiculté de Paris, il s'écria dans son expression bouffonne : « Cranmer, c'est pour le coup que je tiens la truie psCr Toreille!» Les lords et les communes d'Anglet^re tentèrent une démarche auprès du pape. «Saint- Père, disaient-ils, le mariage du roi a été condamné par des écoles célèbres, par des économistes de science ; souveuee-vous des obligations que vous av^ à notre roi Henri. » L'Europe était déjà tant divisée par k réforme! Cependant la réponse du pape étant encore évasive, Henri VIII lança un acte de sa puissance par lequel il défendait sous peine de vie de recevoir toute bulle émanée de ia cour romaine, déclarant que sa volonté expresse était de porter l'affaire du divorce au parlement et de s'en rapporter à ses lords et à ses fidèles ooramunes pour la solution.

Henri VIQ commençait ainsi le schisme : le parlement national allait être destiné à résoudre une question théologique. Dans une lettre écrite quelque temps après au corps germanique, Henri félicitait les princes protestants sur leur dessein religieux « de conserver la foi dans toute sa pureté, de travailler à une paix stable, et de remédier aux maux de l'église véritable du Christ; et votre conduite est d'autant plus louable, continuait Henri» que vous avees icHrtdment réiMimé les troublas qui , à l'occasion de la réforme , s'étaient élevés dans vos états; et croyesque j'ai toujours pensé comme vous sur la nécessité de corriger les erreurs et les vices. » Ici le roi faisait allusion aux anabaptistes dont les croyances analxidques paraissaient déjà en Angleterre. Le parlement se réunit sur la convocation royale pour Toliiiet spécial du divoi^ce, Le^chaa-

celiei' exposa que S. M. désirait que les lords et les communes eussent à prononcer la dissolution d'un mariage incestueux et frappé de stérilité. Toutes les pièces du divorce furent dé-^ posées sur la barre , et sir Th. Gromwell déploya les thèses d'universités favorables aux désirs de la couronne. Le parlement rappela le statut pramunire fades qui défendait aux clercs et aux laïques de solliciter à Rome des bulles d'excommunication ou de toute autre nature contraires aux droits du roi et des sujets d'Angleterre. Ce bill passé « Henri YUI fut maître de la fortune des clercs cathoHques, car presque tous avaient directement ou indirectement correspondu avec le pape. Les évoques le sentirent bien : ils se réunirent par comtés, firent des offres d'argent, et l'assemblée de Cantor-^ béry, en votant un subside de 100,000 liv., accorda la première au roi le titre de chef souverain, protecteur de l'église d'Angleterre et de la religion nationale.

Henri s'en déclara le défenseur absolu avec ce caractère de tyrannie doctorale qui avait toujours marqué son pouvoir. On avait tenté quelques arrangements entre le pape et le roi, mais ils furent brusquement rompus par la publique solennité du mariage du roi avec Anne de Boleyn; et Cranmer qui l'avait célébré fut élu sans l'assentiment du pape à l'archevêché de Cantorbéry. Les deux chambres se réunirent dans la session de janvier 1534 pour remanier toute la constitution ecclésiastique ; elles effecèrent le nom du pape de la liturgie. Désormais on ne pourrait poursuivre que ceux qui proclamaient hautement des nouveautés dangereuses, et les poursuites auraient lieu avec publicité devant le banc du roi. L'archevêque de Cantorbéry demeurerait chargé de donner les dispenses et tous les actes qui ressortissaient autrefois de la cour de Rome. Entin le mariage du roi avec Anne de Boleyn était confirmé, et pour que personne ne pût douter de la validité de cette union, il était défendu à tout sujet anglais d'écrire ou de parler contre sa légitimité. Ui^e formule fut dressée en conséquence, et chaque clerc régulier d(gs paonastères ou de la hiérarchie ecclé-

siaslique dut déclarer qu'il obéirait en toute chose au roi, chef souverain de Téglise d'Angleterre, proclamant pour suzeraine légitime Anne de Boleyn, épouse de Henri VIII. Enfin le parlement déclarait que la nouvelle église ne se séparerait sur aucun des articles de la foi catholique. La déclaration fut souscrite par la presque totalité du clergé. Le procès de Thomas Moore, de Fisher, de la religieuse Elisabeth Barton et des malheureux moines qui avaient nié la suprématie, montra qu'Henri yiH voulait désormais dominer en tyran l'église dont il s'était fait le chef. La plus profonde terreur régnait parmi les hommes de science et d'université en Angleterre : Érasme, expression de toutes les idées de modération, déplore cette situation d'un pays où il n'est plus possible d'épancher ses sentiments et ses opinions dans le sein de l'amitié.

La tyrannie matérielle était substituée à la foi. Th. Moore porta sa tête sur le billot, pour avoir hautement déclaré «qu'il avait approfondi la question de la puissance pontificale et qu'il avait reconnu que cette puissance du pape qu'on avait abrogée témérairement était non seulement légitime» mais nécessaire. » Th. Moore avait d'ailleurs attaqué l'autorité royale dans son Utopie, plan de république «parfaite à l'imitation de Platon, et Henri VIII s'en vengea. A ces exécutions succédèrent d'autres mesures. Le clergé anglican , après tant d'actes de soumission, voulait maintenir son unité, sa foi et les bases catholiques; mais Th. Cromwell, alors comte d'Essex, et Anne de Boleyn poussaient aux nou: velles opinions. Ce fut d'après leur conseil que Henri VIII proposa le premier acte pour la suppression des monastères. On prescrivit des visites par commission royale dans les abbayes avec la plus extrême rigueur ; l'on devait examiner les revenus, les propriétés des moines ; et voir surtout s'il y avait quelque dérèglement dans les mœurs. Ces visites royales n'avaient d'autre objet que de prendre une note exacte des biens monastiques, et le roi saisit le prétexte des mauvaises mœurs pour ordonner la confiscation de ces biens.

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La confiscation fut volontaire pour un grand nombre, car les commissaires effrayaient les prieurs et mettaient devant leur pensée la crainte d'un châtiment. Un nouvel acte de Henri VIU, chef de Téglise d'Angleterre, ordonnait la nullité des vœux souscrits au-<iessous de vingt-quatre ans, et permettait en outre à tous les religieux de briser les liens importuns de ta solitude. Ck)mme en Allemagne et en Suède, les prébendes furent distribuées ou vendues à la noblesse. Ainsi partout la r^orme plus ou moins absolue se rattachait à la teire et opérait une révolution dans les propriétés; elle faisait passer les biens des monastères au fisc et du fisc aux hommes d'armes ; la plupart des abbayes anglaises, des manses opul^tes, des prieurés fertiles devinrent des manoirs féodaux ; et lord Byron, dans ses poétiques souvenirs, voyait encore les moines circuler sous les antiques ruines de son manoir. La réforme fut donc en Angleterre un acte de caprice et de violence.

Au milieu de ce mouvement général des esprits, où en était la France? S'était-elle enveloppée dans sa vieille foi catholique pour ne point subir les nouveautés de Luther? J'ai dit que les universitaires qui n'avaient pas eu la hardiesse de prêcher ou d'adopter la réforme s'étaient associés dans une opinion commune et mixte opposée au clergé. Il était peu d'érudils de l'école philosophique, peu de savants versés dans les études grecques et latines qui défendissent Téglise dans toute sa pureté. Dans les épanchements de l'amitié, Erasme, Vatable, Robert Etienne, Scaliger, avouaient plus ou nidus ouvertement la puissante nécessité d'une réforme. Le goût des sciences, de la poésie latine et nationale, noble apanage de François i«% la protection qu'il aimait à étendre sur Férudition laborieuse, avaient appelé auprès de lui une multitude de savants et de poêles ; ils prêtaient tous une oreille favorable aux doctrines qui de l'Allemagne retentissaient dans les éooles de Paris. C'était alors une mode que cette tendance à tout changer; les esprits les plus légers, les plus dissipés de la cour, s'occupaient de doctrines religieuses, et Marot, au milieu de ses

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jeux d'amour, de ses licencieuses ballades, mettait les psaumes eu vers sur la traduction que lui en faisait le grave Valable. François V\ sa sœur Marguerite de Navarre, la fille de Louis XII, duchesse de Perrare, aimaient surtout ces jeuK d*esprit, tenaient en une considération particulière cette science d'érudition que le monarque \&mi de royalement abriter dans le collège de France, Ce prince qui faisait écrire à Erasme, accusé d*hawe, « qu'un établissement en son royaume lui était destiné , et que la riche trésorerie de Tours était à sa disposition, » pouvait-il avoir une grande répugnance pour les doctrines que ces mêmes hommes prolessaient dans le secret échange d'une douce philosophie? Marguerite de Navarre, si follement éprise de tout ce qui portait le bonnet de la science ou la gracieuse marotte du poète, ne devait-elle pas protéger ceux*là qui approchaient de son intioûté et vivaient familièrement avec eàM D'où vinrent donc ces persécutions qui marquèrent le règne de François P^ ? comment expliquer cette poursuite acharnée contre l'hérésie, dont le prince avait autour de lui l'expression en quelque sorte philosophique ? Plusieurs causes y contrihuèa^ent. Si le luthéranisme ne s'était pas séparé, par de trop larges innovations, de l'école universitaire et des jurisccMisttltes, si surtout il s'était présenté lui-même sanssereyêtir de l'austère manteau de la secte sacramentairc, sans cette guerre aux images, à l'eucharistie, à la messe, à tout ce qui parlait à l'imagination et au cœur des peuples, alors peut-être eût-il trouvé une naturalisation plus facile en France, Mais la réforme éclatait en censure contre cette licence de mœurs qui embellissait la cour de François P"; elle accusait les gentilshommes des abominations de Babylone; ^le déclamait contre leç pompes» les fêtes, les arts. Il existait dans la socié-té, telle que le catholicisme l'avait faite, des forces indépendantes du roi lui-même, des opinions plus puissantes que sa volonté. Si l'expression philosophique delà réforme restait secrète ou dans les bornes de quelques thèses 9U de quelques livres, les hérétiques persécutés prêchaient,

agissaient publiquement et activement par des faits et par des actions saisissables. Aussi quand on a peint en de sombres tableaux les tristes exécutions qui poursuivirent les premiers réformateurs en France, on n'a pas fait assez la part à Tesprit du temps, à ces mœurs de bataille, de sang, de tournois, de combats singuliers, d'assassinat et d'empoisonnement. Lorsque des bras d'une femme on se précipitait à la mort, lorsque l'astrologue préparait le poison subtil ou le poignard qui servaient ses fatales divinations, lorsque les lois multipliant les supplices, frappaient de mort pour le moindre délit, est-il surprenant que ces moeurs cruelles fissent également sentir leur influence sur des sectaires qui ébranlaient le vieil édifice des croyances et des institutions publiques? Que ceux qui veulent connaître Tesprit de cette époque parcourent les gravures grossières qui reproduisent les supplices de quelques malheureux gentilshommes, bourgeois ou manants, ils verront partout un caractère de joie et de fêtes, de nobles dames aux mille lenêtres pavoisées, un peuple bruyant et satisfait. La vie n'avait point alors ce haut prix que les lois lui ont assuré depuis que l'homme a été rappelé à sa dignité.

Le premier symptôme du luthéranisme en France suivit de quelques années seulement la prédication de Luther. Un gentilhomme flamand, du nom de Berquin, d'habitudes irréprochables, mais ennemi des ordres monastiques, de la dissolution des mœurs du cloître, fut dénoncé comme héréti* que et fauteur de Luther. Il n'annonçait pourtant qu'un simple dogme : « C'est une grande superstition, disait-il, que d'invoquer la Vierge de préférence au Saint-Esprit. » On crut trouver dans ce principe une tendance à la réforme, et le parlement ayant fait fouiller dans les papiers d'études de Berquin, on y recueillit la plupart des compositions théologiques de Luther. Un premier arrêt renvoya cette affaire d'hérésie devant l'évoque de Paris, et un second arrêt fut ainsi conçu : a La cour a ordonné que tous les livres composés par Luther seront brûlés publiquement au parvis de Notre-Dame, et pour ce faire, sera

enjoint de par le roi, à toute personne, d*apporter et mettre au greffe lesdits livres hérétiques, sous peine pour ceux qui les garderaient d*ètre bannis du royaume, et la confiscation des biens. » Jusqu'ici Berquin ne reçut d'autre peine que la nécessité d'une rétractation publique et la défense absolue d'écrire sur toute espèce de matière ; il persista dans sa foi. Une seconde sentence ordonna qu'il aurait la langue percée ; Berquin en appela au pape etau roi, et un troisième arrêt déclara qu'on le brûlerait vif sur la place de Grève. Cet acte impitoyable fut exécuté , pendant que Jean Leclerq subissait à Meaux le même supplice pour crime d'hérésie. Quatorze réformateurs, qui évangélisaient sur la place publique, furent également jetés dans la fournaise ardente, pour me servir de l'expression énergique de Bèze.

Lyon, Langres, Bourges, Poitiers, Autun, Troyes, Issoudun, Rouen, Âgen, Meaux, étaient devenues les sièges principaux de quelques petites écoles sacramentaires. n existait sur ce sol de la France labouré par la réforme des ferments d'anciennes hérésies qui devaient faciliter les innovations. La vieille Laugue-d'Oc avait longtemps vu sous son beau ciel de troubadours et de cours plénières la grande croyance des Albigeois; le Dauphiné se souvenait des pauvres de Lyon, de Pierre Valdo, le fameux prédicateur des campagnes; et quoique la foi nouvelle'ne proclamât point exactement les mêmes principes, ces doctrines se rapprochaient plus intimement des antiques et simples croyances que le catholicisme avec ses pompes 'superbes, son encens, ses fêtes somptueuses et sa hiérarchie de clercs opulents. Deux actions puissantes luttaient contre la doctrine d3 Luther et quelquefois malgré le roi : les parlements et l'université. Les parlements, avides de tout exercice de pouvoir, poursuivaient sans relâche l'hérésie; tandis que François P' acceptait la dédicace des psaumes translatés en fiançais par le spirituel Clément Marot, le parlement faisait défense à tout imprimeur de vendre aucun livre de l'Écriture sainte traduit sans sa permission. Au sein de l'uni-

HiM LA RÉFORME

vorslté rr^cole se formuLiil d^abord dans des thèses pour appeler ensuite des vengeances; elle condamnait et frappait impitoyablement. Toujours eu arrière du mouvement social, comme les vieux corps scientifiques^ elle cherchait à arrêter Taction des opinions par ses dissertations et par ses actes. U n*était pas un livre publié qu'elle n'examinât avec hauteur, qu'elle ne dénonçât aux tribunaux séculiers. Elle protégeait autant Aristote que la foi catholique. C'était pour l'université un ennemi qui la menaçait de ruine que cet empire de l'examen secouant tout le passé scientifique de l'école. Ces deux institutions, le parlement et l'université, prenaient la haute main dans la résistance catholique; elles essayaient le rôle de force, qu'elles jouerait plus tard sous la ligue.

Ces actes se développaient en dehors de la cour et de ce cercle de science et d'érudition qu'elle protégeait. Toutes les fois que l'université, l'église ou le parlement s'attachaient à Un nom ilhistrc dans les lettres, François I**' ou sa sœur le couvrait de sa protection. Du fond de sa prison à Madrid, le roi écrivit à l'université de mettre en liberté Marot, son valet de chambre, et le poète en témoigna sa reconnaissance à son royal protecteur; François I*' s'opposa de toute sa puissance à ce que les doctrines du savant Érasme fussent, comme celles de Luther, livrées au bouireau sur le parvis de Notre-Dame. Luther et Zvringle avaient secrètement envoyé en France quelques-uns de leurs sectateurs habiles, qui, lorsqu'ils échappaient par la fuite aux poursuites du parlement et de l'université, trouvaient un refuge assuré auprès de la reine de Navarre, qui aimait à écouter leurs leçons. I..es deux chapelains de Mai^uerite, Bertaud et Courant, professaient ouveitement le luthéranisme ; elle aimait le ministre Quintin, dont les doctrines plus hardies allaient bien au-delà de la réformation. Cette protection pour les hérétiques devint si publique, elle fut si souvent dénoncée, que Françoig !•' manda auprès de lui cette sœur qu'il chérissait, afin qu'elle se justifiât du

soupçon d'hérésie. La reiiie de Navarre, pour toute réponse, conduisit François i**^ au sermon d'un curé n<Hnmé Lecoq^ qui administrait l'église Saint-£ustache. Au milieu de Paris, Lecoq osa prêcher les doctrines de la réforme en s'écriant à la £sice du roi , « qu'en ce qui touchait le saint sacrifice de la messe, il ne Mlait pas s'arrêter aux vaines images de l'autel, mais s'élever en pensée jusqu'aux cieux où était Jésus- Christ. » François !«• ne s'en ofifensa pas ; il voulut même voir et entendre le prédicateur dans une conversation intime à Fontainebleau. Rien n'arrêtait la reine de Navarre : lecaractèitt incontestable des opinions de la réforme était ators la traduction des livres saints en français .-Marguerite, par un goût pur de la langue nationale, voulut que son hvre d'heures, enluminé de belles miniatures, fût écrit en français ; toutes les prières du catholicisme n'y étaient point comprises ; on «i avait supprimé un bon nombre à la Vierge et aux saints. Dans le livre pieui qu'elle composa sous le titre de Miroir de l'âme pécheresse , à l'époque où Marguerite était en repentance de ses contes des Amants fortunés, il n'y est question ni du purgatoire, ni de l'éternité des peines, et, ce qu'il y a de plus hétérodoxe, la prière toute virginale de Salve reginayesi apphquée au Christ A Paris commençait déjà cette petite guerre de pamphlets populaires, destinée à anéantir toutes les vieilles croyances : on affichait des placards contre l'encharistie , contre la messe surtout, jusque dans le palais du Louvre embelli par les arts; les portes des églises, les poteaux des places publiques, témoignaient chaque nmtin de cette ardeur de prosélytisme qui caractérisait la réforme. François I" sévit en* core d'une manière sanglante. Des lettres-patentes du roi ordonnèrent de n'imprimer aucune chose sans la permission du conseil ou de justice. Six luthériens furent condamnés au feu, et la place de l'Estrapade retient encore le cruel souvenir de ces supplices multipliés. Plusieurs causes s'opposaient au progrès de la réf(»rme en France : le catholicisme avait une force immense dans la population, et tout était organisé

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conformément à ses principes, la royauté, les institutions et les masses. Le concordat avait intéressé la couronne au maintien de la suprématie romaine : par la nomination aux bénéfices, François !•' restait maître, en quelque sorte, des biens de l'église et de son clergé ; de plus François V"' était profondément pénétré de cette invariable conviction, que la réforme religieuse entraînerait la réforme politique, et que ces hommes d'austérités et de hardiesses, qui venaient ébranler les croyances du peuple, frapperaient simultanément la vieille foi et la royauté. Roi artiste, il devait avoir peu de sympathie pour les démolisseurs de statues et les iconoclastes qui frappaient les Vierges de Léonard de Vinci et de Raphaël , et les Saintes Familles du Rosso ou du Primatice.

Les princes protestants d'Allemagne, entrés dans son alliance contre Charles-Quint, s'étaient plaints à lui de ces tristes poursuites qu'on faisait subir à leurs frères de France. François I«% qui venait de suivre à pied une procession expiatoire des outrages reçus par l'eucharistie, répondit : « Je n'ai pas sévi contre quelques-uns de vos frères, mais contre quelques esprits turbulents qui ont tourmenté la paix du royaume sous prétexte de religion ; d'ailleurs ne peut-on pas s'arranger sur ce dernier point? Je serais très aise que vous m'envoyassiez quelques-uns de vos théologiens, afin de discourir avec eux et de nous entendre. » Mélanchton , esprit flexible, accommodant, fut désigné à cet effet; il écrivit à Sturmius, son ami: « Puis-je faire le voyage en sûreté? ma prédication pourra-t-elle être utile à notre église? S'il en est ainsi, je partirai comme avec des ailes pour secourir mes frères persécutés. » Mélanchton ne dédaigna pas d'écrire à révêque de Paris, Jean du Bellay, expression des doctrines modérées du catholicisme : a Vous gémissez comme moi des malheurs qui agitent la France et l'église univei^selle; ne serait-il pas possible de les prévenir en arrêtant les esprits fanatiques et séditieux, mais en permettant la libre parole évangélique?» Ces avances de l'école réformatrice, le caractère

élevé qui distinguait Méianchton , engagèrent François 1«^' à écrire directement à Tami, au disciple de Luther. Dans une lettre datée de Guise , le roi dit : « Je connais vos bonnes intentions pour la paix de Téglise universelle ; elles se sont manifestées par la lettre conciliante que vous avez écrite à Jean du Bellay, évêque de Paris. Venez donc au plus tôt à ma cour pour y cpnférer, avec grand nombre de docteurs , sur les moyens de rétablir le bon ordre dans la police ecclésiastique; cette lettre vous servira de sauf-conduit; je vous prie de ne pas vous laisser détourner de ce pieux dessein par de mauvais conseils. Votre arrivée me sera agréable , soit que vous veniez auprès de moi comme personne privée * soit que vous soyez député par vos collègues. » Mélanchton avait le dessein de remplir exactement les désirs du roi de France ; mais il en fut détourné par Félecteur de Saxe qui ne voulut point lui donner licence de quitter ses états. L'opinion de Luther était que Mélanchton vînt à Paris, afin de faire cesser la persécution qui affligeait quelques luthériens, et plus particulièrement encore dans un but de prosélytisme. Ainsi , pour résumer cette première période , jusques à Calvin la réforme ne fut ni une force en France, ni un système; et il n*y eut aussi commencement d'exécution armée, véritable inouvement militaire contre la doctrine réformée, qu'après le massacre des malheureux Vaudois de Mérindol et des vallées des Alpes.

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