DU CATHOLICISME
|!)cole philosophique. «—Érasme. — Lnlhéranisme modéré et conciliant. '-^ Mélanchton. —PrincïiMîs absolus. — Luther. — Ecolêsacramentaire.
•0 LÀ UKFOKME
^Zwingle. — Calvin. — Anabaptistes. — • Socinieos. — Tentatives de fusion. — Piqjet de Méianchton. — Conlesnon d'Au^&bourg. — Meu- \eineiil philosopliique de la réforme. —Force du catholicisme, sa puissante opposition.
Au milieu de la joieet de Torgueil d*un si large succès, Luther voyait avec amertume la réformation elle*méme se morceler en mille sectes et perdre ce caractère d'unité qui pouvait seul lui assurer de hautes destinées.
Toutes les fois qu'une doctrine s'était proclamée au sein de la grande société catholique, elle s'était costumée en un des systèmes de philosophie de l'Asie, de la Grèce et de Rome : les vieilles divisions qui partagèrent en sectes de gnostiques, de manichéens, de pélasgiens, les premiers croyants, dans les vastes circonscripUons du monde chrétien, s'étaient non seulement fondées sur la diversité desoastes,des populations etdu sol, mais encore sur les souvenirs de la philosophie intallecluelle, sur le syncrétisme qui avait marqué l'existeoce de l'école d'Alexandrie. Les doctrines qui avaient triom(^é dans les conciles d'Éphèse, de Gonstantinople et de Nicée, n'étaient, à vrai dire, que l'acceptation des principes d'une des sectes de philosophie, revêtus des formes et de la technologie catholiques, avec remprei&te de sa divine mission. Cette même division se produisit sous Luther, et partout se montrèrent des écoles opposées, haineuses et s'accusant respectivement d'erreur et d'hérésie. Il y a deux périodes dans l'histoire de Luther: dans la première il attaque avec verve, et alors il établit comme un principe la liberté de croyance et d'examen; une fois en possession d'un fait accomph, il se pose .comme le juge infaillible, comme le pouvoir qui seul peut décider de l'orthodoxie des opinions. Chef d'opposition contre l'église catholique, il appelle la liberté ; chef d'un nouveau système, et par conséquent autorité établie, il constitue et pioclame la souveraint^ de ses idées et l'erreur* de toutes les autres.
L'eq[>rit superbe du chef de Fécoie kithérieniie n'était pas capable de se ployer aux concessions indispensables pour amener la fusion des dififérentes doctrines qui s'étaient élevées eu opposition. Je place en tète le' parti de résistance philosophique, qui n'avait point osé us^ séparation complète avec réglise catholique : le daef dece parti, Erasme, avait toujours ménagé Luther et ses sectateurs; sa correspondance avec Mé* ianchton et OEcoiampade constata que, sans adhérer au système religieux de la réforme, Érasme en respectait les adeptes et même les croyances. «J'ai lu le livre d'OEcolampade, écrit-il aux magistrats de B41e ; il est savant, disert, travaillé ; ce serait même un livre pieux s'il pouvait y avoir de la piété è combattre le sentiment de l'église, duquel je juge qu'il est toujours dangereux de s'éloigner. » Érasme voudrsût amener une transaction, si elle était réalisable, qui, sans détruire le vieil édiâoe, pût le mettre mi^x en rapport avec les besoins nouveaux. L'esprit implacable de Luther rendant impossible toute alliance, Érasme, pressé par ses amis, entra en lice contre le réformateur, mais avec habileté ; il ne voulut pas prendre p^ti pour les mystères et les doctrines purement théologiques et se jeta en plein dans une thèse de philosophie rationnelle. U écrivit un livre du lÀbre curbitre^ contre Luther qui soutenait l'opinion contraire. Érasme ne sortant pas de ses manières pdies et modérées, prouvait par les l)critures, et par la raison surtout, « que Thomme avait été créé libre et jaté dans sa plénitude de volonté sur cette terre. » Cet ouvrage, ti^uit en allemand, amena une réponse de Luther. Ce ne fut ni le ton moctéré, ni la douce logique d'Érasme. La diatribe de Luther fut violente, outrée; il insulta son adversaire, le déchira par le sarcasme, pour arriver à cette conclusion : « Personne que Dieu n'est libre ; sa prescience et sa providence divine font que toute chose arrive par une volonté immuable, éternelle, qui foudroie et met en pièces tout libre arbitre. » Ce livre de Luther ât une certaine impression sur rame laiUe d'Érasme : on le voit timide reculer devant une
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rupture complète : « Je suis surpris, écrivit*il à son antagoniste, que vous vous soyez attaché'avec tant d'acharnement à mon traité qui ne contient rien que de ratiODuel, tandis que tant d'ennemis tombent sur vous. »
À côté du parti 'philosophique restant dans les conditions [modérées, venait Técole de Mélanchton, soumise à Luther, mais moins éloignée que lui d'une transaction. Âmi et disci* pie dévoué du maître, Mélanchton n'en combattait point les doctrines; il les adoptait sans objection ; toutefois si, pour amener une fin à cette situation désordonnée de l'église, il avait fallu abandonner quelques points, Mélanchton y eût volontiers consenti, ne faisant pas de toutes ses pensées des vérités absolues. Quand il s'agissait de ménagement et de modération c'était toujours Mélanchton qui intervenait. Tandis que Luther voulait tout briser de ses mains impitoyables, son disciple et son verbe tempérait les organes de son àme maladive.
Les écoles de Carlostad et de Zwingle, presque semblables, avaient fait d'immenses progrès en acquérant CEcolampade, savant professeur de grec, un des premiers disciples de Luther ; elles différaient particulièrement du luthéranisme en ce que ses deux chefs niaient, quoique avec des formules diverses, la présence réelle du Christ dans l'eucharistie. Luther n'osa point d'abord attaquer de face cette école; mais de plus intimes réflexions l'éclairèrent sur la puissance morale des deux symboles qu'attaquaient les sacramentaires. Le dogme de la présence réelle, les pompes du culte des saints avaient inspiré ces magnifiques cathédrales , ces cérémonies d'encens et de parfums, ces pieuses commémorations qui saluaient la présence d'un Dieu sur l'autel. C'était bien assez que la révolution tentée contre l'église de Rome et la philosophie scolastique secouât jusque dans ses dernières fibres la vénération populaire pour de saintes mémoires ; n'était-ce pas compromettre le succès que de froisser la solennelle émotion produite par le grand mystère de l'eucharistie? Le plus célèbre disciple de l'école sacramentaire, qui s'étendait (l'aut^nt pl"S qu'elle ét^'t
mieux en harmonie avec l'esprit d'examen et la raison sévère, fut Calvin à qui se rattache presque tou te la réforme en France . Jean Câuvin, qui prit le nom de Calvin, car alors c'était une mode que ces changements de noms scientifiques, naquit à Noyon de parents ouvriers, mais avancés dans leur fortune. Il avait été élevé dans le sein de l'église, et à douze ans, par un des abus de la hiérarchie cléricale, il avait obtenu une chapelle dans la cathédrale de Noyon, et à seize ans une cure, quoiqu'il fit encore ses études au collège de Montaigu. Il s'instruisit dans les Ipis à Orléans, sous Pierre de l'Étoile, et à Bourges sous le grand jurisconsulte Alciat. Ce fut le luthérien Melchior Wolmar, professeur de grec à l'université, qui fortifia en lui les premiers principes de la réforme, qu'il avait reçus de Pierre- Robert Olivetan. Il vint à Paris en 1530, et là, triste victime des grandes i^ersécutions qu'éprouvaient les doctrines nouvelles, il publia son commentaire sur les deux livres de Sécèque, de la Clémence symbolique, appel à la tolérance pour ses frères persécutés. Obligé de fuir Paris, Calvin alla par les campagnes préchant la réforme, et le peuple venait à ses sermons dans le désert. Le sceptre de la reine de Navarre s'étendit sur ce nouveau réformateur, comme il avait protégé Scaliger, Agrippa et Clément Marot.
Calvin passa de la parole au culte, et bientôt on essaya dans Féglise de Bourges l'oraison dominicale et la messe en français. Cette liberté religieuse fut dénoncée, et le diacre de Noyon forcé de s'exiler de France. Les opinions de Calvin s'éloignaient du luthéranisme et rentraient tout à fait dans les principes sacramentaires: c'était un nouvel adversaire de Luther, mais faible alors. A cette époque Calvin était à peine connu; son nom ne se mêlait pas encore à l'école de science dans laquelle il prit depuis une haute place,'par la publication de l'Institution chrétienne, large résumé de toute sa théorie. Ce livre est formulé dans le même esprit que les Apologies de Tertullien et l'ouvrage d'Orygène contre Celse, modèles qu'il semble s'être proposés. C'est aussi à François I«%
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au prince persécuteur, qu*il est adressé, pour suivre l'usage de réglise primitive qui jetait ses doléances aux Césars! m J'entreprends la cause commune de tous les fidèles, et même celle du Christ, laquelle aujourd'hui est en telle manière du tout déchirée et foulée en votre ro^^ume, qu'elle semble désespérée, ce qui est bien advenu par la tyrannie d'aucun pharisien, plutôt que de votre vouloir. Elle est grandement affligée. Car la puissance des adversaires de Dieu a obtenu jusque là, que la vérité du Christ, comlûen qu'elle ne soit perdue et dissipée, toutefois soit cachée et ensevelie comme ignominieuse ; et ainsi que la pouvrette église soit ou consumée par morts cruelles, ou par bannissements déchassée. » V Institution chrétienne embrasse toutes les doctrines religieuses. Développant la théoiie générale de la réforme, elle traite tout à la fois de la connaissance de Dieu, laquelle est le premier fondement de la religion; de la connaissance de l'homme et du péché originel ; de la corruption naturelle de l'âme ; de l'infirmité du franc arbitre ; de la régénération, laquelle se fait en nous par l'opération du Saint-Esprit. Calvin sent toujours le besoin de justifier ses doctrines sur le gouvernement civil ; car on accusait déjà le calvinisme d'attaquer la forme monarchique pour appeler les institutions républicaines ; aussi l'adroit réformateur se hâte de iaire une profession de foi politique. « C'est vaine occupaticHfi aux hommes .privés, lesquels n'ont nulle autorité d'ordonné les choses publiques, de disputer quel est le meilleur état de police ; et outre, c'est une témérité d'en déterminer simplement, vu que le principal gît en circonstance ; et encore quâod on comparerait les polices ^semble, sans leur circonstance, il ne serait pas facile à discerner laquelle serait la plus utile, tellement elles sont quasi égaies chacune en son prix. Si ceux qui par la volonté de Dieu vivent sous des princes et sont leurs sujets naturels, transfèrent cela à eux, pour être tentés de faire quelque révolte ou changements, ce sera non seulement une folle cogitation et inutile, mais aussi méchante et pernicieuse. » Calvin ne s'expliquait
pas nettement sur la forme du gouvernement préférable; il appelait seulement la liberté sous ie pouvoir étabH. La popuianic du livre de Ylnsiitution ohréUenm, systématisation de la théorie calviniste, ftit si haute, qu'en moins de dnq années huit grandes éditions sortirent des presses de Genève et d*Ailemagne. U fut traduit en toutes les langues, et Calvin luimême le translata en vieux français.
J'ai placé dans une couleur plus tranchée les opinions anabaptistes : avant de se régulariser en secte philosophique et paisible, elles avaient fait de nouvelles tentatives de troubles. Les anabaptistes avaient publié sept articles capables de bouleverser PorganisatiOD politique et civile des états : « Il n*est permis au chrétien de porter des armes ni de reconnaître les magistrats établis : il ne peut jurer, alors même que la loi humaine le prescrit : Dieu ne rappelle ni à rendre la justice, ni à veiller à la sûreté publique : quiconque n'adopte pas la secte anabaptiste sera mis au rang des boucs dans le jugement dernier : eux seuls peuvent prêcher et annoncer Févangile: et ceux-là sont réprouvés qui s'opposent à son progrès et à son «mseignement. »
Les anabaptistes, ehassés de la haute Allemagne par les efforts de la puissante noblesse, s'étaient répandus dans la Westphalie et les Pays-Bas sous leurs chefs Melchior Hoffmann, David-George, Jean-Mathieu et Jacob de Gampen, lis parlaient aux serfs de la campagne, leur annonçant le règne libre des saints et de Jésus-Christ. Pour développer leurs propositions, les anabaptistes publièrent un livre de doctrines sous le titre d'Établissement ; «Avant le jour du jugement U y aura un royaume du Chiist sur la terre, oii les saints, c'est-à-dire les fidèles, régneront après avoér exterminé jusqu'à la dernière des puissances. Alors les biens et les femmes seront en commun^ et toutes les jouissances appartiendront aux élus. » Ces idées anti-sociales plaisaient aux gens rustiques auxquels on promettait les terres et la liberté. Là où se produisait cette IM^édication ardente, il arrivait aussitôt un soulèvement popu-
laire : à Strasbourg, à Mayencc, la multitude avait voulu matériellement appliquer les doctrines anabaptistes.
L*exemple le plus grave de ce soulèvement eut lieu à Munster, où les sectaires se rendirent maîtres de la cité et de son gouvernement. Les bourgeois de toutes les communions avaient fui, lorsque les anabaptistes, en possession du pouvoir, créèrent douze juges à Tinstar des Israélites; puis, sur la prédication d'un de leurs chefs inspiré, Jean Mathieu, ils rélevèrent à la royauté toute-puissante de David et de Salomon. Alors se manifesta une espèce de despotisme sombre et fanatique : ce que Mathieu ordonnait était exécuté avec une religieuse teneur ; on porta dans sa maison tout Tor, toutes les armes ; et ceux qui murmurèrent furent décapités sur de simples ordres. Tandis que Tévéque de Munster assiégeait la cité de son vieil épiscopat, les anabaptistes se laissaient conduire par des prophéties et des-inspirations. Jean Mathieu, leur roi, ayant été frappé de mort dans une sortie contre les soldats de révèque, il parut un nouveau prophète, du nom de Jean de Leyde,qui annonça que Dieu lui avait révélé d'épouser la veuve de Jean Mathieu; illapriten effet, tandisqu*uncardeurde laine, du nom de Knipardolling, prédisait le royaume des saints où domineraient douze juges comme en Israël. Sous le règne de ces douze juges, chacun des anabaptistes prit autant de femmes qu'il en voulut. Jean de Leydeen épousa jusqu'à dixsept ; et alors, dans une nouvelle inspiration prophétique, il se fit proclamer roi et revêtir de la pourpre. Les juges s'abîmèrent sous ce pouvoir despotique : « Écoute, Israël, dit un ouvrier orfèvre qui s'éleva comme prophète, voici ce que TÉternel, ton Dieu, Vordonne : Vous déposerez de leurs charges révèque et ses ministres; vous choisirez douze personnes ignorantes pour annoncer ma parole au peuple ; et toi, Jean de Leyde, prends cette épée nue; Dieu t'établit roi, non seulement pour régner sur Sion, mais pour gouverner encore sur toute la terre. » Il existe des médailles de ce règne passager de Jean de Leyde à Munster. Sur un des revers sont deux épéea
nues croisées avec cet exei^ue : a Dans le royaume des saints il n'y a partout qu'un Dieu, qu'une foi, qu'un baptême. » La sanglante et ridicule tyrannie de Jean de Leyde s'évanouit ; mais sa durée fut marquée des pompes d'or d'Israël, de ces exécutions qui, dans l'ancien Testament, font frémir une civilisation plus humaine et plus avancée. Jean de Leyde, de sa propre main, fracassa la tête à une de ses femmes, au milieu de la salle d'un festin où des gardes et des esclaves chantaient la gloire du roi et les miracles de Jéhova. L'évêque de Munster victorieux se montra implacable contre les anabaptistes; Jean de Leyde, captif, fut déchiré avec des tenailles ardentes et ses entrailles suspendues dans des cages de fer au clocher de l'église Saint-Laurent.
Ces mille divisions au sein de la réforme préoccupaient tristement Luther. Dans ces scènes populaires, il était douloureux pour le chef d'un large mouvement politique de voir son œuvre périr en se morcelant ; il s'en exprimait à tous ses amis avec chagrin : « Luther, s'écrie Mélanchton, me cause de grandes peines par les longues plaintes qu'il me fait de ses afflictions. Il est abattu. » Cette époque de tristesse et de découragement moral, Luther l'appQlle le temps de ses sombres et pénibles tentations.
Jamais théorie religieuse n'avait si puissamment agrandi l'action du diable; c'est toujours cet esprit que Luther fait intervenir et parler quand il veut combattre ses adversaires ou peindre le désordre de son âme : « 0 mon ami ! écrit-il à Juste Jonas, je te conjure de ne point cesser de prier pour moi, afin que Jésus^hrist ne m'abandonne pas, et qu'il ne X)ermette pas que les tourments que j'endure soient les tourments des impies, mais ceux dont il éprouve ses enfants. »
Souvent, dans l'exaltation de ses dépits, il . faisait un re" tour vers Téghse romaine. « J'avoue , s'écriaitril , que sous la papauté il s'est fait des choses bonnes et chrétiennes, et que nous avons retenues. C'est sous la papauté que se sont
conservés la vraie Écriture, le vrai baptême, le vrai sacrement de Tautel, la véritable absolution des péchés, les vrais ministres, le vrai catéchisme. )» C'était moins un profond désir de rentrer dans le catholicisme qui poussait Luther à ces concessions (rorgueil le retenait), que la douleur qu*il éprouvait de se voir dépasser par d'autres opinions. La popularité saluait les doctrines de Zwingle, de €Ecolampade et de Calvin même. Dans un doux échange de lettres et de confiance, Œcolampade et Mélanohton avaient témoig^né un désir de rapprocher les deux écoles, les luthériens et les saoramentaires, dont ils étaient Fexpression modérée ; c*était la pensée du landgrave de Hesse, de Bucer, son plus fidèle conseiller. Luther s*y opposait fortement, parce qu'il craignait que le résultat de la conférence ne fût favorable à Fopinion hardie des zwingliens, et qu'alors la direction du mouvement de la réformation ne lui échappât. « Plusieurs de ceux qui veulent entrer dans cette alliance, écrivait^il, s'appuient plus sur les bras de la chair que sur le secours de Dieu. » Les esprits avaient alors un trop grand besoin de conciliation pour que Topinioa absolue de Luther pût prévaloir : le landgrave persista ; et une réunion de théologiens des communions dissidentes fut indiquée à Marbourg. L'on dut mettre en rapport Mélanchton et Bucer avec CEcolampade, caractère si doux, si conciliant. Trois séances ftirent occupées à des disputes théologiques ; .elles s'attachaient toutes i^)écialement au grand dogme de la présence réelle, au sens figuré ou technique de l'Écriture; et à la fin chaque parti se proclama vainqueur. La persistance de Luther, sou invariable fermeté produisirent une profonde impression sur ses adversaires, plus portés à des concessions et à des ménagements. Absent, il domma cette controverse de sa parole. Il en résulta une transaction sur des points de détails ; mais la difiiculté capitale de la présence réelle ne ftit point résolue.
L'Allemagne réformée en fece du catholicisme, devait pourtant formuler ses principes dans une haute profession de foi. Tant qu'elle était ainsi morcelée en poussière, quelle confiance
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pouvait-on ajouter à ses progrès? quelle force pouvait-elle tirer d'elle-même? Toutes les écoles luthériennes travaillèrent donc à préciser cette profession de foi qui devint la base de la confession d' Augsbourg» et pour donner des gages de modération et de ménagements, elle ne fut point confiée à Luther, mais à Mélanchton. Disposé par son esprit à préparer une réconciliation de doctrines, Télégant professeur consulta plusieurs fois le parti philosophique, et de ces conférences intimes sortit une série de propositions. On y reconnaissait Tautorité des quatre premiei^s conciles généraux du christianisme et le dogme de la Trinité qu'ils avaient proclamé ; le péché originel recevait une autre interprétation que dans Téglise romaine ; on n'adoptait du symbole des apôtres que ce qui touchait Tincarnation, la vie, la mort et la résurrection du Christ. La justilication se faisait par la foi, opération unique du Saint-Esprit ; les sacrements étaient efficaces, quoique ceux qui les conféraient fussent méchants et pécheurs. Le baptême était une né^ cessité ; la présence de Dieu dans Teucharistie, réelle ; le pécheur ne pouvait mériter par ses œuvres la remise de ses fautes ; le repentir était la seule oblation nécessaire. Les fêtes devaient éti« observées avec leurs saintes cér^onies , mais telles qu'elles seraient fixées par les besoins et les voeux des populations. On abolissait les formes extérieures du catholi-* cisme ; la communion devait avoir lieu sous deux espèces ; les pi*oces^DS du SaintnSacremeat lô talent défendues , le célibat des prêtres et les vceux monastiques abolis; on ne reconnaissait plus les messes privées, ainsi que la confession exacte et minutieuse de tous les péchés. Tandis que l'église de Rome soutenait sa suprématie spirituelle sur les gouvernements, les luUiérieQS déclamient : « que la puissance ecclésiastique était tout à lait distincte de l'autorité séculière ; la première ne con* sistait que da»s le comiBaDdeaient fait aux apôtres de prêcher l'Évangile, de pardonner et d'administrer les sacrements ; elle ne regardait que les choses éternelles, tandis que la puissance séculière consistait à prot^er les personnes, à gouverner par
la justice et pour la tranquillité publique. » Si le parti pbiloso» phique devait se rattacher à une confession qui n'ébranlait que quelques principes du catholicisme, il était évident que les sacramentaires, les sectateurs de Zwingle, et particulièrement les anabaptistes, n'adhéreraient pas à une réforme si étroitement limitée.
Il venait de s'élever une opinion profondément rationnelle, et qui secouant tout mysticisme, tout principe en dehors de rintelligence> se rapprochait du déisme pur en n'adoptant les révélations du Christ que comme un. enseignement d'une profonde sagesse et d'une philosophie généreuse. Dans un siècle tout religieux, au miheu d'une société d'émotions, de ferveur et de croyance, les sociniens, les anti-trinitaires, devaient faire peu de progrès encore; mais leurs principes devenaient le dernier et inévitable période de la réforme, le but auquel elle devait arriver : car l'empire de la raison une fois admis, on devait creuser au fond des choses, et ce qui restait de légendes et de mystères allait s'efifacer inévitablement. Ces sectes, désignées sous les noms de libertins et d'athées^ suscitaient la plus formidable persécution au sein de l'église réformée ellemême. Quand une révolution religieuse ou politique s'est opérée et qu'elle a cherché à fonder son gouvernement, ce qu'elle craint le plus, ce qu'elle proscrit le plus vigoureusement, ce ne sont pas les opinions qu'elle a vaincues, mais les extrêmes des passions qu'elle a soulevées; elle veut poser un point d'arrêt à son mouvement, et soit que ce mouvement se formule en doctrine, soit qu'il vienne sur la place pubhque aux mains du peuple, la révolution, une fois régularisée, le combat vivement, parce qu'elle sait bien que là est son danger, sa fatalité et son tombeau. Michel Servet est l'expression la plus complète de cette large école de religion et de philosophie, comme Calvin le fut surtout des principes sacramentaires. Le système de Michel Servet, qui se résume dans le déisme pur, est celui vers lequel marche depuis l'école protestante. Il n'y a que deux principes en matière de croyances,
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la foi OU la raison; et quand on a secoué par Texameu le vieil homme du catholicisme, comment s*arréter à d'autres formules de croyance, et comment ne pas courir droit au déisme qui seul repose le doute?
Michel Servet était né à Villanova, en Aragon. C'est chose curieuse i dire que ce fut en Espagne et en Italie, pays de catholicisme, que naquirent les hommes les plus impétueux contre la foi ; Timagination allait loin dans ces contrées de feu, et la compression lui donnait un nouvel essor. Michel Servet étudia dans l'université de Toulouse, puis à Paris, et vint en Allemagne disputer avec Mélanchton, Bucer et Œcolampade ; il resta ohscur, inconnu, jusqu'à son premier pamphlet des Erreurs de la Trinité. Sa théorie rationnelle, empruntée aux solennelles hérésies d'Anus, de Phocius, de Paul de Samosate, substituait au système catholique l'unité de Dieu. « Ceux-là sont athées qui n'ont point d'autre Dieu qu'un assemblage de divinités, qu*un Dieu par accident, et non pas un Dieu grand, souverain, absolu; qui font consister l'essence divine dans trois personnes réellement distinctes, et subsista][ites dans cette essence. Le verbe n'a été dès le commencement qu'une raison idéale qui représentait l'homme futur, et dans ce verbe, ou raison idéale, il y a Jésus-Christ, son image, sa personne, son visage et sa force humaine. L'àme vient de Dieu qui y a mis une spiration créée avec sa divinité, et par une même spiration, l'âme est substantiellement unie avec Dieu dans une même lumière par le moyen du Saint-Esprit. Le baptême des enfants est inutile, car il est d'invention humaine ; c'est pourquoi on ne commet point de fautes avant l'âge de vingt ans : l'âme se rend mortelle par le péché. » Ces théories excitèrent la vive fureur des réformés. Ce ne fut pas seulement une controverse loyale, comme le calvinisme le demandait au catholicisme, mais une persécution. Servet continua à développer son système ; et dans les loisirs que lui donnaient les études de la médecine, il composa plusieurs autres traités, et spécialement ses Dialogues sur la Trinité et son pamphlet de la justice du règne du Christ,
Enfin l'ouvrage capital dans lequel il exposa ses hardiesses avec le plus de développement, est le livre de la restittUion du . i^ristiaiiMmê^ qui servit pius tard de l»se aux terribles poursuites de Calvin.
Des conférences s*étaient encore engagées entre les sectes dissidentes ; toutes avaient rédigé leur profession de foi particulière, et aucune ne voulait faire de concessions décisives, parce que toutes avaient de nombreux sectateurs, des territoires fixes et une classe d'hommes à laquelle spécialement elles s'adressaient : les zwingliens, les sacramentaires et les calvinistes, qui se rapprochaient si intimement, avaient pour appuis la France et la Suisse, et plusieurs villes libres d'Allemagne ; les anabaptistes, les peuples grossiers de la basse (îermanie, et les paysans des Pays-Bas; le lutiiéranisme, toute la îmnie éclairée de k population, et les princes dont il secondait rindépendanoe et le pouvoir. Ces éléments étaient tïop dîspaïutes pour qu'un rapprochement sincère pût avoir lieu ; et Mélanchlon l'avait vainement tenté, par la confession «d'Augsbourg. En dehors des controverses d'écoles, de ces théories disputeuses, il se produisait un grand fait dans la mait^ie de l'esprit humain. Il est quelque chose dont ks générations ne se doutent pas, livrées qu'elles sont à leurs petites passons contemporaines, c'est que les idées s'avancent et que les destinées d'une civillsatkm progressive s'accomplissent dans ce vaste univers de rénovation. Ainsi, tandis que la pxédicaliCMi de Luther se morcelait en subtilités, Timpulsiott qu'elle avait donnée retentissait dans toutes les sciences et déterminait leur puissant e^sor. Toute lutte entre deux croyaBoesou entre deux opinions fortement éprouvées fixMsse les âmes à ce point qu'elle retrempe les caractères, donne au cœur et à la léte de riiomme je ne sais quelle grandeur de génse «t de création. Trois bronches de la science épixMivèrent spéciàle»ent l'effet de celte laborieuse impulsion : la philosopliie, la politique et la théologie. <J^4'iconque veut se pénétrer de la proCendeur des études de cette l'époque, doit îire les livres de malins Gor^
ni^lius Agrippa; Tuo sur Tabus de la philosophie occulte, dont il 4iépk>ya le curieux tableau depuis les coDStellations, ies caractères sacrés, las amulettes, jusqu'aux philtres, à la géométrie et à la musique démoDiaque ; l'autre sur la vaniU des sciences hufiMines : pénible aveu d'un philosophe qui dépk)i« hi triste impuissance de l'homme dans les divei's états de son existence de misère ! Tous les arts, disait-il, toutes les professions de la vie n'aboutissent qu'à ud résultat malheureux ou inutite, depuis le philosophe jusqu'au magistrat, depuis l'état de moine qui reste dans sa cellule jusqu'à Vars tneretrieis* Agrippa recherche dans les exemples de l'antiquité et de l'écriture saint« les preuves de sa désolante analyse!
Le iuthéranisma avait mis un soin particulier à se tenir en parfoiie harmonie avec le pouvoir des princes et des niâr gistrats civils; toutefois ce grand ébranlement des esprits jetait dans la société une masse désordonnée de systèmes qui menaçaient 4aas l'avenir d'un chang«ement radical les con- «litutioDS vieillies de toutes les souverainetés de l'Europe. En faisant passer dans le creuset des opinions nouvelles rétat politique des pouv<^rs institués, il devait en résulter une incertitude dans la eonviction des peuplas ; l'obéifisance désormais i^lait âe raisonner; on discuterait l'autorité avant de ^ soumettjre à «a loi ; on pourrait «se former des principes plus ^rieux sur k^ di^ité 4e l'iiomme, 4uir la souveraineté pul^lique. L'école réfonaatriee ^ffîiploya surtout comme élément 4e «ucoôs les pamphlets; ce fut ators que pour la .première l9îs on vit en iMrcalation ces petites feuilles volantes qui, pé- Béirant dans tous les rangs de la société, se jouaient avec les idées vieillies poux en dâGoaUr ie ^esiÀ@e, Luther lui-même lutessentielkmfint pamphlétaire, car il possédait cette force de l'injure, cette énergie de paroles que le peuple saisit et compi^nd ; son esprit infatigable poursuivit les idées qui n'étaient pas les siennes et les haojHines qui n'adiiérâiant pas à son système. L'école pr^otastante fut par dessus tout disputeuse ; la laidpa iodiiâdudle est, de son essence, indoa^taJ»le ; elle
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marclie, elle creuse, elle renverse les barrières. Il y eut au milieu du seizième siècle un remaniement général de l'esprit politique : on se dirigea vers les dissertations du pouvoir et de la liberté ; on fit des livres sur les anciens gouvernements, sur leur balancement et leur pondération ; on discuta sur la nature des diverses souverainetés, sur la préférence qu'on devait accorder plutôt à Tune qu'à l'autre. La république de Bodin me parait plus tard l'expression la plus complète de ce vaste progrès de l'esprit qui marche en avant. Avec sa méthode si mtionnelle et si nette, Bodin dissertait sur les avantages et les inconvénients du système monarchique, et l'éloge à peine dissimulé de la République indique des opinions libres et des Sentiments inconnus aux époques antérieures. Un essai de cette école politique se retrouve dans V Utopie de Thomas Moore, résumé d'un système de gouvernement rêvé par le grand chancelier de Henri YIII. Thomas Moore, à l'imitation de la république de Platon, suppose un peuple neuf dans une île qu'il désigne sous le nom d'Utopiaoh s'élèvent plusieurs cités ; il règle dans des articles succincts et précis les formes du gouvernement civil et les usages des colons ; c'est le système électif et républicain qu'il préfère : « On élira chaque année trente familles de magistrats ; et c'est dans leur sein que sera choisi le prince, parmi quatre candidats que le peuple désignera. Le prince, élu à vie; perdra sa dignité s'il vise à la tyrannie ; tous les autres magistrats seront annuels et les lois en petit nombre : les attributs du prince ne seront ni le sceptre ni la couronne, mais bien une gerbe de blé qu'il portera dans ses bras ; les repas se feront en public; tandis que la musique, les théâtres seront tous appliqués à entretenir l'amour de la république. » On dirait une scène des fêtes de la convention nationale.
Pourtant le républicanisme ne fut pas le caractère de l'école luthérienne : elle avait posé un principe de hberté, mais elle avait conservé encore trop d'idées de l'organisation catholique pour aller droit à celte large égalité sociale. Le caractère de la
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réforme de Luther devait être dans Tavenir une séparation complète des deux autorités civile et religieuse. La tendance républicaine fut plutôt le type de l'école calviniste, où Tégalité plus profonde était proclamée. Les réformateurs, à leur tour, posèrent comme le cachet essentiel du catholicisme la souve* raineté pontificale et absolue, une sorte de théocratie sous la tiare. L'esprit impatient de Luther ne subit pas toujours la loi qu'il s'était faite de respecter l'autorité politique. Quand il trouva une résistance, il la frappa comme il avait fait pour toutes les autres, et la preuve en est dans le pamphlet qu'il publia en allemand lors de la ligue de Smalkalde, et qui repose sur le principe absolu qu'on peut, lorsqu'il s'agit de la vérité de l'Évangile , prendre les armes contre son souverain dans le droit civil. Ces tergiversations elles-mêmes n'étaient pas propres à fixer dans la tête des peuples les principes d'obéissance aux souverainetés établies. On peut donc considérer la réforme comme le fait le plus influent sur la liberté politique; un esprit frondeur et insubordonné fut son principal caractère. Cependant rien de tout cela ne fut inutile aux progrès des idées, à l'avancement de l'esprit. Il Êiut parcourir les catalogues des auteurs qui pendant les trente premières années de la réforme prirent plus ou moins de part à cette lutte , pour se faire une juste idée des efforts d'intelligence qui marquèrent la première moitié du seizième siècle. Dans toutes les écoles, catboliques ou protestantes, apparaissent 9es prodiges de science, des hommes extraordinaires qui commencèrent alors, pour ou contre le principe religieux, la lutte que d'autres hommes, trois siècles plus tard, engagèrent pour lé principe politique; c'est le même spectacle transporté sur un autre théâtre. Dans l'école catholique apparaît d'abord Jean de Eck, l'adversaire le plus constant de Luther, celui qui le combattit avec une verve intarissable et une éloquence active ; esprit absolu, il s'opposa comme Luther à tout accommodement, Guillaume Budé passa d'une carrière de plaisirs et de dissipations aux graves devoirs de la science, et
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publia son grand traité De Asse. Tout euUer au mouvement universitaire, il repoussa les insinuations de la réforme et combattit Érasme pour ses concessions au parti protestimt. Vient ensuite Cochleff, historien impartial et adversaire de Luther; puis Sadoiet, évéque tolérant, que ses travaux scientifiques avaient recommandé aux protestants eux-mêmes. Quand les Tuix» envahissaient la Hongrie, Sadoiet composa une de œs invectives qui alors étaient destinées à soulever les nations. Érasme le comparait à Démosthène cherch«mt à réveiller Athènes disputeuse lorsque Philippe menaçait la cité. Citons enfin Noël Séda, principal du collège de Montaigu, esprit empointé avec tous les défauts d'Eck, sans une aussi grande étendue d'esprit, mais travailleur infatigable ; Eustache de Zichen, controversiste de Louvain, qui combattit Luther à la tête des théologiens de son université; J^ôme Hangest, et le fier Jacques Hochstiuten, rude écrivain, profondément énidit. Le catalogue de réoole réformée fut riche également : Luther, Calvin, Zwingle^ Mélanchton et Érasme. A leur tête brille GEcolampade, premier ministre de Téglise de Bâle ; jeune encore, il s'était voué à la vie solitaire et à l'étude. Érasme disait de lui: « Il parle avec tant d'oncticMi et d'éloquence qu'il y en aurait assee pour séduire l'univers, si Dieu n'a pitié de ses élus. » Jacques Lefèvre d'Ëtaple porta le premier dans l'université de Paris le goût de l'éloquence grecque et romme* Le célèbre Ramus, adversaire déclaré d'Aristote et de ses principes, démolissait les doctrines en crédit par la seule raison et la puissance philosophique. Jules-César Scaliger, de cette grande iamille d'érudition qui remua toute la science, passa sa vie à restaurer la langue latine étrangement défigurée, comme son fils Joseph Scaliger reconstruisit les temps daifô son imm^osa travail De Emend^awne Temparum. A côté de ceux-^ figurent Agrippa, dont j'ai déjà parlé, caractère singulier, existence agitée sovfô la tente du soldat, dans la cabale et la magie; Jean Sturmius ; Robert Esiienne, noble nom qui se môle comme celui des Aides aux progrès de rimprimeiie et à la formation
correcte des langues f^recque ci latine ; enfin, pour abréger ce tahJeau, Théodore de Bèje, historien élégant, dévoué à l'école calviniste avec la zèle d*un néophite et la douceur d'uu chrétien de Véglm primitive.
Toutefois, il est un aspect moins heureux et moins brillant sous lequel on peut envisager cette action scientifique de la réforma : elle tua la poétique littérature du moyen âge, ces nobles traditions de chevalerie, ces beaux romans 'de dames, de tournois, ces saintes légendes, pieux souvenirs de la patrie ; avec Tesprit religieux du catholicisme, elle répudia ces arts qui embellissaient les cités, toutes ces Jérusalem célestes que les grandes confréries avaient jetées çà et là au milieu des vieilles villes, et qui nous restent encore avec leurs flèches élancées, comme Feacarboucle brillante dans les châsses bénites. La réforme nous enveloppa de ce^ études toutes rationnelles, do ces méthodes d'une triste réalité qui nous ont laissé une littérature froide, toute grecque et toute romaine; elle comprima les arts en mutilant les images, en dépouillant le culte de toutes ses pompes magnifiques ; elle brisa la nationalité de notre esprit; elle nous plongea dans une rénovation sérieuse et d'emprunt qui fit perdre à la France tout son passé d'imagination et de poésie.
Néanmoins Tédifice religieux que la réforme attaquait était trop solidement établi, trop puissant sur les opinions et la croyance des peuples* pour crouler tout & coup et sans résistances. Le catholicisme sortait tout armé du moyen âge, où son incontestable autorité avait présidé à. la destinée des nations. Le pouvoir des papes et de l'église universelle, ces cérémonies si imposantes, c>et aspect merveilleux des cathédrales embellies, ces châsses, ces saints patrons, ces autels, ces sanctuaires, ces orgues, ces vitraux, ces cloches, ces sacrements qui prenaient l'homme à son berceau et le conduisaient jusqu'à la tombe; cette brillante hiérarchie de pontifes, ces vêtements de Un, d'or, ces mitres, ces crosses épiscopales, tout cela pariait à l'imagination. Le catholicisme s'était lié
pendant plusieurs siècles à la constitution intime de la société. Tout était encore organisé pour correspondre à cette puissance dominatrice; au haut de Téchelle sociale, les rois recevaient par l'impression de leur sacre une autorité plus profonde, plus solennelle aux yeux de tous ; dans les basses conditions vous trouviez les confréries pieuses, les corps de métiers, chacun rangé sous la bannière et le patronnage de la Vierge et de ces nombreuses légendes de saints qui protégeaient leurs travaux; la liberté de chaque ville municipale s'identifiait à une pensée catholique; ses chartes étalent sous l'aile d'un des noms vénérés par l'église; les anniversaires des fi*anchises locales, de la délivrance de la cité, se mêlaient à quelque cérémonie dans la chapeUe voisine ; l'esprit de pèlerinage n'était point efilkcé dans le cœur des peuples ; on allait saluer l'ermite, pieux protecteur de la contrée; les chroniques de chacune de ces petites nationalités racontaient dans leur naïf langage les dangers auxquels Tintervention divine d'une patronne les avait fait échapper ; ici c'était sainte Marthe qui avait délivré la contrée d'un monstre; là saint Christophe avait écrasé de ses énormes bras une race d'honunes mal£ûsants; saint Roch guérissait de la peste; saint Victor avait vaincu les barbares ; que de consolations dans ces mille légendes! Tous les pécheurs étaient élevés au ciel par la pénitence, et la fille d'amour elle-même trouvait dans Madeleine la pécheresse une consolation et une espérance. Ces images étaient partout reproduites; les compagnies de gendarmes les avaient peintes sur leurs guidons de guerre, les confréries municipales sur les bannières de liberté ; le catholicisme se mêlait aux habitudes locales, aux souvenirs et aux privilèges de la cité. Et ces grandes et* belles processions auxquelles assistaient cent mille personnes, nobles, bourgeois, peuple des halles, marchands et archers, ces multitudes qui venaient rendre hommage à la présence réelle du Christ dans l'eucharistie! « Et quand un des bouts d'icelles processions était à Notre-Dame, l'autre bout touchait déjà en l'église Saint-Denis. »
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Si les esprits scientifiques avaient pu s'abandonnera une nV forme qui allaita leur raison, si une jacquerie des champs avait écouté avec faveur les doctrines de liberté et d*égalité sociale prêchées par les anabaptistes, une autre partie de la popula- . tien était restée fermement dévouée aux idées catholiques ; et quand elle voyait ces sectaires nouveaux renverser les autels qu'elle entourait de ses vœux, frapper les images qu'elle accablait d*ex voto, une indignation profonde se manifestait en elle; elle demandait si ces barbares venaient là, comme les musulmans, pour détruire les objets de son culte saint, menacer ses privilèges et mutiler les vénérables reliques de sa foi. Cette force du catholicisme, les souverains pontifes, secondés par un immense clergé, la mirent en action contre le mouvement hérétique qui tendait à détruire leur autorité. Les moyens que les souverains pontifes opposèrent à la réforme furent de plusieurs natures, et tous parfaitement en harmonie avec les émotions populaires et les idées du pouvoir au seizième siècle.
Le pape Paul ni, avec une haute habileté, voyant le parti philosophique d'Érasme repoussé par Luther, avait cherché à l'attirer à l'église. Dès qu'Érasme eut publiquement attaqué les doctrines des réformateurs, le pontife s'empressa de lui adresser une lettre-pleine de douces paroles et d'engageantes promesses. Le pape proposait au chef de l'école philosophique la pourpre de Rome et le riche doyenné de Deventer ; ainsi le pape eût brisé pour toujours l'alliance du parti modéré et de Luther. Érasme s'excusa sur son âge, sur ses infirmités; il résista, parce que sans doute il se serait trop ouvertement compromis avec le tiers-parti ; il préféra garder cette position intermédiaire qui faisait sa considération et sa force. Érasme avait refusé de s'engager avec Luther; il refusa également de s'attacher trop exclusivement au pape.
La résistance la plus grande contre les progrès de l'hérésie fut alors l'inquisition. Il ne s'agit pas d'examiner la nature du pouvoir, les formes de procéder et les exécutions mystérieuses de ce u ^0
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tribunal ccclésinsliquc. On si^parelrop souvent les institutions de répoque où elles ont été établies ; il n*y arien dans le monde de cruellement absurde; tout se met en rapport avec le principedu gouvernement et les lois de la société: or lorsque ce principe était catholique^ toute hérésie devenait une véritable sédition, tout schiemeunerévolte.PartautdecesdonnéeSfUn tribunal de clercs appelés à surveiller la foi était une institution toute naturelle. Aux époques de grandes émotions politiques ou religieuses, on a besoin de ces juges spéciaux qui frappent plutôt qu'ils n'examinent» L'inquisition s'opposait comme une barrière invincible à Thérésie ; partout où elle fut complètement ad~ mise , là où elle n'amena pas une explosion comme dans les Pays-^Bas, le protestantisme fit peu de progrès et disparut même. Sa surveillance allait recherchant partout les opinions dans les livres et dans les consciences. Lorsqu'une hérésie se montrait dans un pays, Tinquisition la poureuivait avec une infatigable activité. Aucune considération humaine ne l'arrè^ lait, ni le rang , ni la fortune , ni le savoir de celui qu'elle atteignait de sa puissance. Autorité indépendante, oncmignait ses peines terribles, ses sombres procédures, et, quel que fût dans une âme le désir d'une foi nouvelle , il s'éteignait , en naissant, en face du fatal inquisiteur qui surveillait l'épan-chement de l'amitié et les confidences religieuses»
A cette force catholique , il faut joindre la double institution des jésuites et des capucins. Lorsque dans une partie de l'Europe un soulèvement grondait contre l'autorité importune de la cour de Rome, un ordre s'élevait, les jésuites, qui déclarait hautement qu'il n'y avait d'autre pouvoir suprême que celui du pape, que le premier devoir était de lui rester fidèle, de se lier à ses commandements. Milice obéissante , les jésuites, n'appartenant à aucun état territorial, n'en saluaient pas la souveraineté politique; tout leur dévouement était réservé à Rome, à ia tiare d'or, à la puissante clef de saint Pierre. Le monde se levait pour la science; et l'ordre des jésuites , se consacrant aux hautes éludes, pre*
Dait en main l'éducation la plus forte; institution polie, animée d'un seul esprit, elle se ployait aux nécessités, conservant néanmoins sa pensée fixe, sa destinée d'ave^ nir ; c'était en quelque sorte la portion diplomatique dans le vaste système de Téglise. Et puis , au milieu de ces dissolutions de mœurs, de cette pompe des autels, de la dissipation des cloîtres, il se formait une association d'hommes, les capucins, dont le premier voeu était de se couvrir d'une bure grossière, de ceindre leurs reins, fatigués par les macérations, d'une corde noueuse, sans pouvoir jamais orner leurs solitudes, recevoir aucune chose, si ce n'était une petite pièce de monnaie. L'aspect d'un moine mendiant au milieu de la catholicité devait , dans un siècle de ferveur religieuse , réchaufifer la vénération des fidèles pour l'église. Le pape avait sous sa main cette puissante milice qui se rattachait d'autant plus intimement i la tiare, que toutes deux étaient menacées en commun par le mouvement réformateur. L'univers catholique était divisé en départements oix résidait un provincial ; le3G0Uvent3 étaient respectés des populations; presque tous possédaient des reliques vénérées, un oratoire protecteur. Dans leur sein vivaient des hommes de science, d'éloquents prédicateurs à la parole hardie, dont la voix populaire retentissait aux églises, dans la campagne et les halles. Le pape députait aupr^ des monastères des hommes de contiance, entretenait avec eux des correspondances intimes ; informé de toutes les intrigues de cour, de tous les secrets des localités, il pouvait donner l'impulsion et trouvait partout une commune obéissance.
Pour répondre à un vœu plus universellement exprimé encore, les pontifes songèrent, quoique avec répugnance, à la réunion d'un concile général. Us y étaient forcés par un mouvement d'opinion auquel les pouvoirs résistent difficilement. Tout clerc lettré d'université, de magistrature, appelait le concile oecuménique. Déjà des assemblées de provinces avaient procédé à une indispensable réformalion. La convocation rcgu-
lière d'un concile général ne devait-elle pas jeter la division au sein de la réforme et favoriser le catholicisine? L'empereur Charles-Quint pressait le pape d'en assigner l'époque; car, homme de ménagement et d'avenir, il y apercevait un coup puissant porté à la réforme. Si elle refusait de se soumettre à cette assemblée, elle se déclarait par là en dehors de l'église, mot magique encore sur les consciences et sur les imaginations. Les protestants pouvaient sans doute soutenir que la question de l'autorité des conciles devait naturellement dépendre de la main qui les convoquait et des hommes qu'on y appellerait à siéger; mais, pour le peuple, l'église assemblée répondait à une vive sympathie d'opinions : c'était un point d'arrêt.
Ce qui avait surtout favorisé le protestantisme, c'étaient les querelles politiques dans lesquelles les papes s'étaient mêlés; elles avaient fait souvent une question reUgieuse de ce qui n'était qu'un point de rivalité. Le pape venait de sacrer Charles-Quint à Bologne ; et dans un entretien intime il lui avait peint les maux qui résultaient de la réforme. Dans ses distractions de la guerre, Charles-Quint n'avait songé que par intervalle à l'Allemagne ; et l'empereur avait compris que Ja séparation de la Germanie en deux croyances opposées ne permettrait jamais cette unité de pibuvoir, cette uniformité politique qui seules devaient élever son empire universel.