‹ La réformeChapitre 107 sur 270 · LUTHER ET LE PASSAGE DE ROM. XIII · texte numérisé non relu

LUTHER ET LE PASSAGE DE ROM. XIII

tend ici par charge, c'est la loi de la charité *. Si dans l'Epître aux Rom. ch. x, > . 20, on cite ces paroles d'Isaïe : « J'ai été trouvé par ceux qui ne me cherchaient point, » cela veut dire, selon l'annotation de Luther, que la grâce non-seulement est donnée gratuitement, mais même à ceux qui ne la cherchaient nullement, et qui, tout au rebours, menaient une conduite impie.

Mais nous allons rendre bien évidents les principes herméneutiques de Luther et sa méthode comme exégète, en voyant comment il les applique à certains passages qui sont d'une importance majeure et décisive pour la sanction biblique de sa doctrine.

Luther sentait bien avec quelle force sa théorie était attaquée par ce passage de l'Epître aux Rom. ch. xiii, y. 10 : « La charité est l'accomplissement de la loi. » Tout son système est bâti sur cette hypothèse, qu'il est absolument impossible à l'homme, même converti, d'accomplir la loi, et voici que saint Paul parle d'un accomplissement de la loi, opéré par tout homme qui a la charifé. La façon dont Luther cherche à se tirer de cette difficulté, est caractéristique, et prouve avec quel sans-gêne il avait coutume d'accommoder la Sainte- Ecriture. 11 commence par avouer que c'est une chose difficile et dangereuse que d'enseigner la justification par la foi, A l'exclusion de toutes les œuvres, et pourtant d'insister aussi, d'un autre côté, sur les œuvres. Ainsi, dit-il, saint Paul semble ici {Gai. V, 14, comp, Rom. xiii, 8, 9) avoir totalement oublié l'objet principal traité dans toute l'Epître, et enseigner précisément le contraire, à savoir que ceux qui font des œuvres de charité accomplissent la loi et sont justifiés. Luther, après avoir ainsi établi entre les paroles de saint Paul une contradiction, en trouve la solution dans les paroles subséquentes, « marchez selon l'Esprit. » Il nous montre en quoi consiste cette solution : d'abord, il fait remarquer quelle est la folie des sophistes (des théologiens catholiques) d'avoir conclu , d'après les paroles de l'Apôtre, que, la charité étant l'accomplissement de la loi , la charité fait aussi partie, avec la foi , de la justice de l'homme. Mais, selon lui, c'est entendre les

* L. c. pag. 1087. Ecce liberamlum staliiunt a lege. Supra dicit, legem non servari debere; ergo hic de caiitatij lege loquitur.

160 IINTERPRÉTATION DU PASSAGE

choses à rebours que de conclure des préceptes divins aux œuvres [a prœcepto ad posse). Assurément l'homme, s'il avait la charité et s'il pouvait par elle accomplir la loi, serait aussi justifié par elle; mais cela n'est pas possible : car le misérable amour de soi est tellement prépondérant dans cette vie^ qu'il l'emporte de beaucoup sur l^ amour de Dieu et du prochain *.

D'après cela, chacun de ses disciples savait bien à quoi il pourrait arriver en cette vie : tout au plus à un faible commencement dans l'amour de Dieu et du prochain, dominé et étouffé toutefois constamment par le vicieux amour de soi. Or, saint Paul, comme Luther l'explique ensuite, se rectifle lui-môme, son intention étant de dire : Quand je vous prescris la charité comme étant l'accomplissement de la loi, je sais parfaitement bien que vous n'observerez point cette loi de la charité, car cela vous est impossible à cause du péché qui demeure en vous. Ayez donc soin seulement de marcher selon l'esprit, c'est-à-dire, de lutter avec l'esprit contre la chair et d'aspirer aux mouvements spirituels 2.

C'est dans un sens analogue qu'est écrit le passage suivant.

f( Bien que saint Paul ait parlé clairement et se soit exprimé en termes précis, cela n'a servi de rien : car les sophistes maudits ont faussement interprété ces paroles de l'Apôtre : « Toutes les lois sont accomplies en cette parole : « Aime ton prochain, etc., » et celles-ci, Rom. ini, dO : « La charité est l'acconiplissement de la loi. » Ils en ont conclu que, la charité étant l'ac-

< Connu, iu Gai. éd. Irniisclier, m, 6 ss. Est aulem iiiepUssiiua consequentia a pra-cepiis arguiiientari et concludere ad opéra. Deberemus quidem implere legeni, et im[)lelione ejiis jusliJicaii, sed peccatuni obstat. Pnescribit cl prœcij)it quidem lex, ut Deum ex lolo corde etc. et proximum ut nos ipsos diligamus, sed ideo non sequitur : Hoc scriptum est, ergo fit, Jex praecipit dileclionem, ergo diligimus. Non dabis aliqucm in terris, qui ita diligat Dcum et proximum, ut lex rcquiril. In fulura aulem vita, ubi plane mundali ab onmibus vitiis et pecealis et puri, ul sol, erimus, perfecle diligemus et peifccla dileclione jnsli erimus. In jlia vero vita impedit purilatem illam caro, in qua, donec vivimus, adliaeret adhuc peccalum. Hinc tam polens est amor noslri viliosus, ut longe suporel amorem Dei et proxiuii.

ï L. c. p. 9. Quasi dicat : Dum jubeo vos diligere muluo, hoc a vobis exigo, ut spiritu ambuletis. Scio enim, quod legem non implebilis. Quia peccatuui hseret in vobis, donec vivitis, ideo impossibile est vos itnplere legem. Intérim tamen hoc diligenttr curale, ut spirilu ambulelis, hoc est, luctemini spiritu contra carnem, et scclemini motui spirituales.

DE LJ:P. aux ROM. CJf. XIII, i. 10. IGI

(Mjmplissement de la loi, il s'ensuit qu'elle justifie riiomnie : si donc nous avons la charité, nous sommes justes. Mais ce sont des fous que ces gens -là ; ils s'imaginent, parce que la chose est écrite et que l'Apôtre a dit : « Aime ton prochain comme toimême; » et : « La charité est Taccomplissement de la loi, » que cela va de soi et que les gens font comme il est écrit. Or, qu'un homme entende ou lise cette parole : « La charité est l'accomplissement de la loi, » ou « Aime ton prochain comme toi-même,» il serait bien insensé d'en déduire que, puisque Dieu nous ordonne de le faire, nous le pouvons en effet. A rebours, à la bonne heure ! Il devrait bien , à la vérité , en être ainsi , et nous devrions bien accomplir la loi et être ainsi justifiés ; mais le péché, qui est toujours en nous, y met obstacle et ne permet jamais que nous y parvenions en cette vie. Il est donc bien vrai que, dans la loi, il est écrit et sérieusement recommandé que nous aimions Dieu de tout notre cœur et notre prochain comme nous-mêmes ; mais on ne saurait faire ce raisonnement : « Puisque cela est écrit, cela se fait ; la loi nous ordonne d'aimer, donc nous aimons. » Erreur ! grande erreur ' ! y>

D'après l'interprétation de Luther, l'Apôtre aurait donc voulu dire : « Si vous pouviez réellement aimer Dieu et votre prochain, vous seriez justes devant Dieu, la charité étant l'accomplissement de la loi. Mais c'est précisément ce que vous ne pouvez pas (ni avec, ni sans la grâce), et voilà pourquoi il faut que vous tâchiez d'être justifiés uniquement par la foi, sans la charité. » Il est bon de relire ici les paroles de saint Paul et de les considérer dans leur ensemble, si l'on veut se faire une juste idée de la manière dont Luther comprenait la Bible.

Un autre passage, des plus gênants pour Luther, était celui de V Moïse (ch.xxx, ^. 11-14), passage qui ne voulait s'adapter ni à sa doctrine de la volonté servile, ni à ses idées touchant rimpossibilité d'observer la loi, ni à sa doctrine sur la Justification. Dans ce passage, il est déclaré, dans les termes les plus formels et les moins équivoques, que la loi, et précisément cette loi que Luther déclare absolument impraticable pour l'homme, d'aimer Dieu de tout son cœur, peut certainement être accomplie par les Juifs (à savoir, avec la grâce el dans la foi ).

♦ Ed. Walch. viir, 2707 et ss

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