‹ La réformeChapitre 11 sur 270 · INTERET DOGMATIQUE · texte numérisé non relu

INTERET DOGMATIQUE

des œuvres, et que l'homme, s'il veut être juste devant Dieu, doit commencer par se livrer au repentir et à la pénitence, c'est-à-dire se purifier et se rendre apte aux bonnes œuvres ^ Cette indécision, ce manque de clarté dans les conceptions premières, se manifeste également dans la question du rapport entre la foi et la charité. Dans une lettre à Sylvius h^granus, qui dès ce temps déjà se choquait des doctrines de lAither, celui-ci dit qu'il ne sépare nullement de l'amour la loi sanctifiante; que l'homme, au contraire, croit, parce que celui en qui il croit, lui plaît* et en est aimé 2. Suivant ces paroles, et par la plus flagrante contradiction avec ce qu'il affirmait et soutenait ailleurs, Luther allait alors jusqu'à admettre une priorité de l'amour sur la foi, une sorte de rapf)ort causatif, dans lequel l'amour de Dieu chez l'homme serait h la foi comme la cause à TefTet.

Dès l'origine de ses entreprises de réforme, Luther tendit à un double but, et obéit à un double intérêt, qui dirigea tout le développement théologique de son système. Ce fut d'abord le besoin d'opposer aux angoisses et à la pression d'une conscience bourrelée le sentiment d'une entière sécurité, d'une tranquillité complète, la confiance dans un état de grâce assuré et un salut infaillible, et, sinon de compenser, au moins d'émousser l'une par l'autre. Ensuite, conséquence étroite et nécessaire de ceci, il y avait le désir de soustraire à la coopération du libre arbitre de l'homme, toute l'afiaire de sa conversion et de son salut, et d'en faire une attribution si exclusive de Dieu, qu'elle ne pût être considérée que comme un acte accompli par Dieu dans l'homme, et où celui-ci ne joue qu'un rôle complètement passif. S'il n'est accordé à l'homme, en aucune manière, aucune participation, aucune coopération à l'œuvre de son salut : si, tel homme se convertissant et tel autre point, la cause efficiente de cette diffé-

» Ed. Walch. x, 1539.

2 DeWette, 1, 230. Fidem ego justificantem a caritate nonseparo, imo ideo creditur, quia placel et diligittir is in quem creditur.

PASSIVITÉ DE l'homme DAJNS LA COJN V£RSIOi\ . 21

renée est uniquement attribuée à la volonté de Dieu et nullement au libre arbitre de l'homme; alors seulement, à en croire Luther, il est possible d'acquérir et d'affermir cette tranquillité de conscience et cette confiance inébranlable qui sont à ses yeux la première et la plus importante chose de toute la religion.

C'est donc Dieu seul qui, suivant Luther, établit une différence entre les hommes. La raison pourquoi les uns sont convertis et sauvés par la foi , tandis que les autres restent impénitents et condamnés, ne doit pas être cherchée dans l'homme et dans sa volonté, dans son acceptation ou dans son refus de la grâce offerte. Elle doit, au contraire, être attribuée exclusivement à la volonté de Dieu, puisque l'homme doit demeurer complètement passif dans l'œuvre de sa conversion, et que la foi justifiante doit être en lui une opération purement divine, sans aucune intervention de sa part. Luther, comme on va le voir, formula ces idées d'une manière précise.

« Lors donc qu'on entend la Parole, l'Esprit saint, qui purifie le cœur par la foi, se communique. La foi naît de la prédication, non, il est vrai, pour tous ceux qui écoutent, mais pour ceux à qui Dieu veut la donner : car le vent souffle où il lui plaît, et non où nous voulons. Or, quand le Saint-Esprit a été reçu par la foi, nous sommes bientôt justifiés par lui, sans qu'il soit besoin de nos œuvres, uniquement par un pur don de Dieu, et nous sentons notre conscience en paix et bonne devant Dieu L — Le péché reconnu, on entend parler de la fçrâce de Jésus- Christ. Dans cette parole même arrive le Saint-Esprit qui donne la foi, où et à qui il lui plaît 2. — Dieu la révèle (la foi chrétienne et la vie chrétienne) uniquement à ses saints élus de toute éternité, à qui il veut qu'elle soit annoncée; sans quoi elle reste pour tout homme un mystère impénétrable. Que peut faire ici de bien la volonté prétendue libre de l'homme, celte volonté captive et esclave? Comment, par sa propre puissance^ découvrira- t-elle cette lumière, et pénétrera- t-elle ce mystère? Tant que le Dieu fort, le Dieu tout-puissant cache celte lumière à l'homme, celui-ci s'efforcera en vain de s'y disposer et de s'y rendre apte par aucune préparation, par aucune bonne œuvre. Nulle créature ne peut arriver à la connaissance de la lumière,

* Œuvres deLulher. éd. de VViUenberg 1539; x, 199. ' L. c. n, 28.

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si Jésus-Christ lui-même ne la lui révèle au fond du cœur. Là tout périt, tout est vain : mérites, facultés, puissance de la raison ou de ce prétendu libre arbitre ; tout cela n'est rien aux yeux de Dieu ; c'est Jésus-Christ qui doit tout accomplir et tout nous donner ♦. — Or, ce libre arbitre existant chez tous les hommes, et étant chez tous de la même nature, de la même valeur, de la même impuissance, il est impossible de donner une raison pourquoi l'un reçoit le don de la grâce, et l'autre point 2. »

Le plus que le libre arbitre puisse faire, de l'avis de Luther, lorsque Dieu dans sa grâce Jui offre l'Évangile, c'est de le mépriser et de le repousser ^ Le libre arbitre est donc purement passif dans toute cette œuvre de volonté. Notre action, à nous, se réduit à souffrir en nous l'opération de Dieu. De même que le couteau ne contribue en rien au mouvement qui le fait agir, de même ma volonté ne coopère nullement à mon vouloir. Dans les choses spirituelles et divines, qui concernent le salut de l'âme, l'homme est comme la statue de sel, comme la femme de Loth, comme un bloc de bois ou de pierre, comme une image inanimée, n'ayant ni yeux ni bouche, ni sens, ni cœur '*.

Luther, partant de ce principe, conseillait aux hommes de ne rien faire dans le but de coopérer à leur conversion.

« Quiconque veut devenir pieux n'aille point dire je veux commencer à faire de bonnes œuvres, afin d'obtenir la grâce ; mais qu'il dise : Je veux attendre, pour voir s'il plaît à Dieu de me communiquer par sa parole la grâce et l'esprit. Voilà ce qu'il faut qu'il fasse, sinon tout est perdu ^ — Quiconque veut être juste, n'a rien à faire que d'écouter et de croire ce qu'on lui dit. Ce n'est qu'en écoutant ainsi, qu'on entend des choses qui remplissent de joie et de plaisir. II est donc certain que l'homme, pour parvenir avec l'aide du Saint-Esprit à la justice et à la piété, ne peut rien faire de plus que d'écouter*'. »

11 allait même jusqu'à taxer d'hypocrisie maudite, innée il est vrai chez tous les hommes, cette prétention de ne point rester purement passifs dans l'œuvre de leur conversion, mais d'y coopérer en quelque chose :

« OEuvres de Luther, éd. Walch. vu, 1195.

2 OEuvres de Luther, éd. de Wittenberg, vi, 520.

3 L. c. VI, 515. — * L. c. III, 162. — » L. c. v, 76. — « L. c. m, 96,

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