‹ La réformeChapitre 113 sur 270 · DE SAINT MATHIEU, CH. XIX · texte numérisé non relu

DE SAINT MATHIEU, CH. XIX

ses partisans, c'était d'affirmer que Jésus-Christ, dans son entretien avec le jeune homme riche, ne parlait point sérieusement, mais avait dit par ironie et dans l'intention de le railler, qu'il n'eût qu'à essayer un peu de garder les commandements, et qu'il reconnaîtrait incontinent son impuissance. Déjà il avait appliqué ce procédé au passage de saint Luc {ch. x, y. 28), oij cette parole de Jésus-Christ ; « Fais cela, » n'est, suivant lui, qu'une mystification et une ironie, Jésus-Christ ayant voulu dire : Oui, tu feras cela demain matin, à rebours ^ I De môme aussi qu'il affirma fréquemment que dans l'Ecriture il n'y avait nullement lieu de conclure a prœcepto ad posse^^ de même il soutient ce principe dans le sermon cité ci-dessus.

« Tu diras donc : J'entends bien Jésus-Christ disant : Si tu veux entrer dans la vie, garde les commandements. Mais je ne comprends pas ceci autrement , si ce n'est que Jésus-Christ dit que je dois le faire , que je dois garder les dix commandements. Je te dois cent florins, et n'ai point de quoi tu payer ; où le prendrai-je? Mais la loi est là aussi, qui m'ordonne de payer; mais il ne s'ensuit pas que j*aie de quoi, et je ne le puis pas. Yoilà donc que j'entends bien ce que je dois faire ; mais où prendre de quoi obéir à ce commandement? — Ton libre arbitre est néant, et tes œuvres sont néant également. Car, si j'étais capable de garder les commandements de Dieu, j'accepterais la mort avec joie, et louerais Dieu à toute heure; mais je vois que mon cœur a frayeur de la mort, et même encore de Jésus-Christ ^. »

« Jusqu'à présent nous avons vu comment il convient d'entendre ces paroles : « Si tu veux entrer dans la vie, garde les commandements de Dieu, i à savoir que nous ne gardons point la loi et les commandements de Dieu, mais qu'on ne fait que nous montrer, nous annoncer ce que nous devrions faire. Car c'est ma! conclure que de dire : On veut que je fasse cela, donc je le puis faire. Mais tout-à-l'heure vous entendrez où il faut prendre ce qu'il nous est ordonné de faire *. >»

* Ed. de WiUenberg, 1539, i, 158.

• « Il y a loin de devoir faire h pouvoir faire; c/est pourquoi il ne faut pas entendre que l'Ecriture parle de pouvoir faire, quand il y est question de devoir faire. J'ai traité ce point plus amplement dans mon livre de servo avbHHo. » (Ed. Walch. VI, 3305.)

' ScriiHms inédils (!e Luther, publiés par Bruns, p. 12^. L. c. p. 128. — Calvin non plus ne trouve ici cCaulre manière de sortir d'embarras, que de dire: llla verba : Serva mandata, perperam inlerpreiaii sunt

168 LUTHER : SUil L'ÉPIÏIU'J

II y a un passage que Luther cita plus fréquemment qu'aucun autre, et chaque fois avec une interprétation arbitraire; il en savait tirer tout son système, et lorsque d'autres arguments lui faisaient défaut, il se servait de ce passage comme d'une arme, suivant lui, des plus puissantes et irrésistibles. C'est le passage de l'Epître aux Rom. ch. xiv, >. 23, où il est dit : <• Tout ce qui ne vient pas de la foi, est péché. » L'Apôtre, ainsi que le démontre d'une manière évidente le sens de Lensemble, rapportant ces paroles à l'usage des aliments déclarés impurs par la loi Mosaïque, dit seulement qu'il faut avoir la conviction ou la foi que ce qu'on fait est permis et juste; il soutient que l'homme se rend coupable de péché, lorsqu'il agit contre sa conviction. Mais, dans la nouvelle doctrine, cette parole de saint Paul était destinée à former la base de tout l'édifice de la justification : l'Apologie de la Confession d'Augsbourg, de Mélanchthon, la répète jusqu'à cinq fois. «« Les meilleures des bonnes œuvres, que nous accomplissons avant d'être régénérés par le Saint-Esprit, sont des œuvres de péché, condamnées devant Dieu, bien qu'aux yeux du monde elles soient belles : car elles partent d'un cœur mauvais, impie et souillé, comme dit saint Paul, Rom. xiv : ce qui ne vient pas de la foi est péché. Car tous les hypocrites font des œuvres sans la foi, méprisent Dieu en leur cœur, et ne croient pas que Dieu ait pitié d'eux. Le mépris de Dieu dans le cœur doit nécessairement rendre les œuvres souillées et coupables, bien qu'elles soient belles devant les gens. » — Or, par la foi, en dehors de laquelle tout est péché, Luther entend la foi spéciale, en vertu de laquelle l'homme croit, avec une certitude absolue, qu'il est reçu en grâce auprès de Dieu\ Dès 1520, il cherche à démontrer que tout dépend de la confiance où l'on est d'être agréable à Dieu, que ce qu'on fait dans cette confiance est bien, et ce qu'on fait sans elle, maP. C'est toujours de ce même passage qu'il appuie aussi sa doctrine favorite, à savoir que, pour arriver à

quidam ex velcribus, quos Papislae secuti sunt, ac si doceret Cliristus, per legis observalioneni posse nos vilam aiternam promereri. — Et après beaucoup de détours et d^ambages, il finit par arriocr à ce résultai : Légale hoc esse Clirisli responsum, ul jiivenis proposita legis observatione, quac esl irapossibilis, iuliimilalis su* coinictus ad fidei subsidium se couferret. < Ed. Walch. iv, d069.— ^ L. c. x, 1569.

AUX ROMAirss, CH. XIV, y. 23. 169

la jiistilication devant Dieu, il n'est besoin d'aucune préparation, ni de l'accomplissement d'aucune condition, attendu que tout ce que l'homme fait avant l'acte de foi spéciale, qui seul justifie, ne peut être que péché. « Si la foi est mise andessus des œuvres, en voici la raison : l'homme, avant de faire de bonnes œuvres, doit être justifié, sans quoi il ne fait aucune bonne œuvre ; car il est écrit en paroles immuables : Tout ce qui ne vient point de la foi est péché. [Rom. ch.xiv)^ » Enfin, toujours avec le secours du même texte, il démontre ^ que c'est une erreur pernicieuse des théologiens de distinguer entre les péchés d'après la substance de l'action, au lieu de ne distinguer que d'après la personne; à savoir si celle-ci a la foi, et partant est juste, ou si elle n'a pas la foi : car, selon lui, l'homme qui a la foi commet les mêmes péchés et des péchés aussi graves que ceux de l'incrédule ; mais à celui qui a la foi, ces péchés ne sont point imputés, mais pardonnes, au lieu qu'à l'incrédule ils sont imputés et retenus *. Celui qui a la foi est certain, par cette foi, que ses péchés lui sont remis aussitôt que commis, et qu'ainsi il demeure juste, bien qu'il ait en lui du péché et continue d'en commettre.

' Ed. d'Eisleben, i, 160, b. — * Comm. in Gai. éd. Irmischer, m, 25.

* L. c. t Quidquid non est ex fide, peccatum est, » Rom. xiv, 23. Ideo perniciosus est sophistarum error, qui peccata dislinguunt pênes substantiam facti, non pênes personam. Qui crédit, idem et aeque magnum peccatum habet, ut incredulus; credenti tamen condonalur et non imputatur, incredulo retinetur et imputatur. Huic veniale, illi morlale est, non propter differentiam peccatoruni, quod credentis peccatum minus, increduli majus sit, sed personarum. Credens enim fide statuit, peccatum, cum Christus seipsum pro eo tradidit, sibi esse remissum. Itaque peccatum habens et peccans, tamen manet pius, contra incredulus impius, atque ea est vere piorum sapientia et consolatio, quod, etiamsi peccata baheant et commitiant, tamen sciant, ea propter lidem in Chrislum non imputari sibi.

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