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LA NOUVELLE DOCTRINE DE L'IMPUTATION

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COMME LE PRODUIT d'uN ÉTAT PARTICULIER DE l' ESPRIT DE SON auteur; son INFLUENCE SUR LE CARACTÈRE ET LES SENTIMENTS DE LUTHER.

Quand Lullier, comme cela lui arriva plusieurs fois, déclara que Satan était son maître, et qu'il lui devait la nouvelle théologie, il voulait dire par là que les tentations violentes qu'il eut à subir, les luttes qu'il eut à soutenir contre sa conscience, ou, d'après ses idées, contre le diable, furent l'école ou il avait peu à peu appris sa doctrine sur la justification '.

Pour nous bien rendre compte du sens de ces paroles, il nous faut porter nos regards sur l'état de Luther dans son couvent, avant qu'il eût abandonné l'Eglise, et tel qu'il l'a dépeint lui- môme. Dans d'innombrables passages de ses premiers écrits, comme de ses écrits postérieurs, il atteste qu'il fut, selon la règle monastique, un religieux?: plein de piété, et vivant d'une vie ascétique; mais la plupart du temps il parle aussi avec amertume du temps qu'il passa dans son monastère, alîlrmant que toutes les années de sa vie passées dans la condition de moine avaient été perdues pour lui, de même que toutes ses prières et ses pratiques de mortiti-

1 « Je n'ai point appris ma théologie d'un seul coup, mais j'ai dû m'y absorber de plus en plus profondément. Ce sont mes tentations qui m'y ont conduit : car, sans la pratique et les tentations, on ne saurait jamais comprendre l'Ecriture. Aussi manque-l-il aux fanatiques et aux sectaires le vrai contradicteur, le diable, qui la leur fait bien comprendre. C'est ainsi que saint Paul eut aussi un Démon qui le battit à coups de poinj^, et le poussa de la sorte ù étudier avec ardeur la sainte Ecriture. C'est ainsi que, moi aussi, j'ai le pape, les universités et tous les savants, et que par eux j'ai le diable pendu à mon cou ; ce sont cv.\ qui m'ont i)uussO dans la Eible, de sorte que je l'ai lue et étudiée avec zèle, et que j'en ai erifin saisi le \éritable sens. Quand nous n'avons pas un de ces dénions, nous ne sommes que des Ihéologirns spéculatifs (Ed. Walch, xxir, 95). — On trouve encore un autre passage presque identique (L. c. pag. 939).

PREMIÈRE SITUATION* d'ESPRIT DE LUTHER. 17 t

cation '. H assure encore qu'avec tous ses efTorls, ses confessions, son repentir, ses pénitences, il ne faisait que plonger davantage sa conscience dans le doute, dans la faiblesse, dans le trouble et l'afTliclion; qu'il était constamment triste et soucieux, parce qu'il se iigurait que Dieu ne le recevait point en grâce; que jamais il n'avait pu parvenir à la certitude de la grâce divine; et qu'ainsi, s'enfonçant de plus en plus dans ses terreurs, il avait fini par être presque réduit au désespoir, bien qu'il se torturât d'exercices ascétiques 2.

De son propre aveu, il éprouvait alors de vives tentations, et un penchant violent vers tous les vices, à l'exception de l'avarice; ce qu'il sentait surtout, c'étaient des mouvements de volupté, de colère, de haine et d'envie, qu'il s'efforçait en vain de combattre '. Il nous peint lui-même son caractère comme celui d'un homme passionné, violent, passant alternativement d'un extrême à l'autre : tantôt comme enivré d'une orgueilleuse présomption ; tantôt, au contraire, pusillanime et désespéré. 11 aurait été, dit-il, si l'occasion s'en fut présentée, le meurtrier le plus impitoyable (au nom de la religion), aussi bien qu'il fut un idolâtre religieux *. En même temps il ne pouvait parvenir à concevoir un amour bien sincère envers Dieu, ni, par conséquent, cette confiance qui n'est que le fruit de l'amour de Dieu. Voici comment il le raconte lui-même : « Quand j'étais au couvent, sous mon capuchon, j'étais tellement ennomi de Jésus-Christ que, si j'apercevais son image attachée à la croix, j'en étais tout effrayé, je baissais les yeux, et j'eusse mieux aimé voir le diable. (]ar mon cœur était empoisonne de cette doctrine papiste que j'avais souillé ma robe baptismale, et perdu Jésus-Christ et le baptême, et que j'étais réduit à me tirer d'affaire moi-même ^ »

Agité par des passions tumultueuses, il entra au couvent, comme il n'avait encore que 2-2 ans. Dans ses veines circu-

• Ed. Wiilch. VII, 2/|/i4. — * L. c. vi, 217.— viii, dl83, 2607. — xix, 2999.

» 0pp. lut. léna, n, 169. b. — * Ed. Walcli. vu, 380.

» Sermons inédits de Luiiier, publiés par Bruns, p. 58 e! suiv. — Dons une lellrc à S'aiipitz, il avoue lui-même que chaque fois qu'il a voulu jusqu'alors s'pxiiter à l.i pénitence et confesser ses péchés, il n'avjiit pourtant fait, devant I^KU, que de rtiypocri>ie, et n'avait fait qu'î-xpriuier par des mots un amour con!ri!i!it et ficiif (licet .«edulo etiain cornai Deo .^imuUncm cl ficluui coactianque amorcm exprimere conarer. Epp. ed, Aurifubcr, i, 60, !,.).

172 BASE PSYCHOLOGIQLE

lait, selon ses propres expressions, un sang jeune et ardent. Un jour, en proie à un accès de mélancolie, il s'était enfermé dans sa cellule. Après avoir longtemps attendu, on fut obligé d'enfoncer la porte, et on le trouva sans connaissance, étendu à terre. Il était constamment en proie à une méfiance pusillanime et ombrageuse, qui s'exaltait parfois en une angoisse et un désespoir terribles. La prière, non plus, ne lui apportait ni consolation, ni adoucissement à ses maux; car « nous » étions dans la persuasion que nous ne pouvions prier ni » être exaucé, à moins d'être entièrement pur et sans péché, » comme les Saints du ciel, de manière qu'il vaudrait beau- » coup mieux renoncer tout-à-fait à la prière et faire autre » chose, que d'agiter ainsi en vain le nom de Dieu *.

On voit comment et pourquoi il ne pouvait parvenir à la paix de conscience ; il ne trouvait aucune issue à ce cercle vicieux oii il s'était fourvoyé. La prière eût dû lui fournir le principal secours pour se purger du péché et arriver ainsi à être en paix avec Dieu et sa conscience; mais lui s'imaginait ne pouvoir prier avec succès qu'après être arrivé à la pureté. De son propre aveu, il nourrissait constamment dans son âme la méfiance, le doute, le découragement, la haine, le blasphème envers Dieu ^

Ce fut sous l'influence accablante de cette situation d'esprit si sombre et si désolée, de cette fermentation désordonnée d'idées incohérentes sur la grâce divine et la volonté humaine, sur le péché et la foi, que se développèrent peu à peu les conceptions qui dominèrent ensuite toute sa pensée, toute son existence. Autant qu'on peut en juger par ses paroles et ses écrits, voici quelle fut la marche de ces idées. Avec une disposition naturelle à un présomptueux orgueil et à une vanité avantageuse, Luther voulait que les exercices ascétiques, auxquels il se soumettait comme membre d'un ordre sévère, ne concourussent pas seulement à le purifier et à le sanctifier peu à peu ; il voulait aussi qu'ils eussent une valeur intrinsèque et fussent des mérites dont il pût se glorifier

i Ed. Walch. XII, 1188.

* Comm. in Gai. Francof. 15/|3. Intérim tameu sub ista saiiclilate e! fitlucia jusliliaî propria; alcbam perpeluam diflidentiam, dubilalionem, pavoreni, odiura el blasphemiam Dei.

DE LA DOCTIimE DE LUTHER. 173

envers Dieu, ou en vertu desquels il pourrait traiter et compter avec Dieu. Des expériences luimiliantes de sa faiblesse, qu'il fit successivement, le jetèrent dans une longue lutte, où il arriva presque jusqu'au désespoir, et souhaita plus d'une fois, comme il le dit lui-même, n'être point né homme K il voulait une certitude absolue de l'état de grâce et du salut ; il s'irritait contre Dieu et le blasphémait, parce qu'il ne lui donnait point cette certitude. Enfin se fit en lui cette lumière qui lui promettait cette paix et cette sécurité qu'il avait jusqu'alors vainement cherchées, et semblait devoir résoudre toutes les énigmes de la vie intérieure. H découvrit : 1*^ Que l'homme, avec sa volonté radicalement mauvaise et capable seulement du mal, devait renoncer à toute idée d'une coopération avec la grâce divine, et laisser Dieu opérer tout en lui avec son irrésistible omnipotence; 2° que la racine du mal, d'où germe sans cesse le péché, demeurant, en vertu d'un décret de Dieu, même dans l'homme régénéré, il est impossible de parvenir à une pureté exempte de péché, et que, par conséquent, suivant la volonté de Dieu, le péché qui continue à demeurer dans l'homme n'est point ôlé , mais seulement couvert ; 3° qu'en conséquence l'homme, incapable de parvenir à une justice réellement inhérente en lui et propre à être comptée devant Dieu, a besoin d'une justice extérieure qui lui soit seulement imputée.

Nous rassemblons ici encore quelques expressions de Luther qui, avec celles que nous avons antérieurement citées, sont propres à jeter quelque lumière sur l'opération qui s'accomplissait alors dans son esprit. Si, disait-il, c'était chose à son choix, il ne désirerait môme pas d'avoir un libre arbitre, ni d'avoir entre ses mains quelque chose qui put aider à son salut , attendu qu'en présence de l'immense supériorité de tant de démons, dont un seul est déjà plus fort que tous les hommes ensemble, il perdrait son salut bien certainement; et puis aussi parce que, quand même le salut de l'homme ne serait exposé à aucun danger, il se fatiguerait et travaillerait

* Opp. lal. WiUeb. ii, A98, b : Ego ipse non semel offensus sum usque ad profundiim et abyssum desperalionis, ut optarem nunquani esse me crealum honiinem, anlequam scirem, quam salularis illa esset desperalio et quam gratiae propiu(iua.

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