LUTHER : DE LA VIE ASCÉTIQUE ET DU JEUNE
arriva au point, non-seulement de rejeter et de honnir la théologie ascétique et mystique de l'Eglise catholique, mais de déclarer même que la principale doctrine de cette théologie, la purification du cœur et le détachement des choses de ce monde, est un rêve et une fascination émanée du diable. « Les papistes et tous les sectaires, avec leurs rêves et leurs illusions, trompent les gens et les induisent à marchander avec Dieu ; jamais ils ne parviennent à comprendre ce que c'est qu'un cœur pur, une bonne conscience et une foi sans badigeon; aussi le Pape et toutes les Universités ignorent aujourd'hui ce que signifient ces trois mots : car ils rêvent qu'un cœur pur est celui qui ne conçoit aucune mauvaise pensée, n'est attaché à aucune créature, de sorte que la créature et la pensée soient séparées l'une d'avec l'autre. Et ces conducteurs d'aveugles nous ont conduits de la sorte, et barbouillé d'innombrables livres de spéculations de ce genre, pour enseigner comment on se détache des choses du monde ; et tout cela n'est rien pourtant que rêves et que mensonges diaboliques*. »
On sait en quels termes absolus et durs Luther condamnait toute l'institution ecclésiastique du jeûne, non-seulement telle qu'elle se montrait alors avec ses abus et ses excès, mais en principe, attendu qu'il refusait en général à l'Église le droit d'ordonner quelque chose qui pût obliger la conscience du chrétien, et puis parce que le jeûne devenait absolument nuisible et pernicieux, selon lui , dès qu'on y attachait quelque importance au point de vue religieux, ou qu'on voulait y reconnaître un caractère méritoire. Il vaut mieux, disait-il, se livrer à l'ivrognerie et à tous les excès de la table, que de regarder le jeûne comme une bonne œuvre ^ Ce qu'on ne fait pas librement, mais à titre de commandement, est par cela même inutile. Le vrai jeûne, disait-il encore, consiste à pardonner et à faire du bien à son prochain ; quiconque fait cela, jeûne, dût-il, tant qu'il lui plaît, manger et boire^.
Un temps arriva toutefois où, témoin de l'excès effroyable d'intempérance et d'ivrognerie où l'Allemagne protestante était tombée depuis la Réforme, Luther lui-même regarda le
' Éd. Walch. IX, 506, elc. — « L. c. xi, 730. - » L. c. vi, 3/i61.
188 LUTHER : DU JEUKE.
rétablissement du jeûne comme chose désirable. La difficulté était de trouver un personnage ou une autorité capable de rétablir, en luttant contre les penchants populaires, ce qu'on avait fait tomber à force de cris, et voué au mépris public comme sotte et iiiiilili Jjggij|||iiijji ' I une superstition papiste. Luther sentit là tou^mTO]pnTi?ance de ses prédicateurs.
«On doit ici se plaindre, et déplorer avec justice la décadence et l'anéanLissement de toute bonne discipline et de toute conduite. La nécessité nous ayant conduits et contraints à abolir les cérémonies* impies du Pape, beaucoup de gens se sont imaginé qu'il ne fallait plus avoir du tout de cérémonies dans les églises. Si donc, alors qu'il faudrait de la pluie après une longue chaleur et sécheresse, ou du beau temps et du soleil après une longue pluie et humidité, pour me servir d'un exemple vulgaire, quelque pieux pasteur, dans un sentiment chrétien, s'avisait de convoquer le peuple en outre des assemblées et cérémonies ordinaires, ou de l'engager à jeûner quelques jours et à vivre plus sobrement qu'on n'a coutume de faire, ou bien encore de lui recommander d'amender sa conduite et de prier de cœur et sérieusement, de quelles injures ne s'entendrait-il pas apostropher, du train dont le monde vit aujourd'hui? Chacun crierait à l'envi qu'on veut relever la papauté et compromettre la liberté chrétienne ^ »
Il n'est pas jusqu'à l'abstinence de la chair à certains jours de la semaine, pratique qu'il ne pouvait jamais, dans les premiers temps , flétrir en termes assez énergiques , qu'il ne désirât plus tard de voir rétablie; mais il voulait qu'elle le fût par le pouvoir séculier, comme mesure de police ^ : car il ne vou-
' L. c. VI, 2252.
2 « Je conseillerais volontiers et j'aimerais assez que l'empereur et les princes fissent telles ordonnances, pour qu'un jour par semaine ou deux l'on ne mangeât ni ne vendît de viande : ce serait une mesure salutaire pour le pays, afm d'tmpêcher qu'on ne dévore tout, comme on fait, à telle enseigne que la disette ne peut manquer d'arriver et qu'on n'aura plus rien. Ensuite, je voudrais aussi que de temps à autre, une fois la semaine, ou comme on voudra, l'on ne soupât point le soir, si ce n'est avec une bouchée de pain et une gorgée d'eau, afin qu'on ne consomme pas tout à manger et à boire, comme cela se passe en ce temps. — En outre de ces jeûnes, il y aurait encore un jeûne spirituel général que nous autres chrétiens devrions observer, et il serait bien de garder le jeûne quelques jours avant Pâques, la Pentecôte et Noël, et de distribuer ainsi les jeûnes dans le cours de l'année. Mais surtout point pour en faire une affaire de culte ou une œuvre pie, pour obtenir quelque chose ou apaiser Dieu ; que ce ne soit qu'une discipline chrétienne extérieure, un exercice pour le simple peuple