HÉSITATION DE LUTHER TOUCHATST CE DOGME
ligne de partage entre la doctrine nouvelle et l'ancienne, commençaient à inonder l'Allemagne, sans que Luther se fût encore rendu compte de sa position vis-à-vis de l'Église. Quand le pape l'eut condamné, il espéra quelque temps encore que l'on parviendrait enfin, avec l'aide et sous la direction des princes temporels, à séparer l'Eglise d'avec le Siège de Rome; il espéra que non-seulement l'Angleterre et la France, mais aussi l'Espagne et l'Italie , et , bien entendu, l'Allemagne entière prendraient parti pour la nouvelle doctrine, et qu'alors, par suite du fait accompli de la transformation de toute l'Eglise d'Occident, le dogme de l'Eglise prendrait également une forme nouvelle, appropriée à ce fait. Longtemps il nourrit l'espoir que le Siège apostolique serait renversé *. En attendant, dans sa polémique, il éludait autant que possible la difficulté. Si, pour argumenter contre lui, on en appelait à l'Eglise , il avait coutume d'opposer à l'église de ses adversaires, sa « parole de Dieu » arrangée et interprétée par lui , et de poser en principe que, sans la parole de Dieu et contre cette parole, on ne devait ni croire ni obéir à l'Eglise : cela suffisait pour le vulgaire déjà gagné à sa causée
De cette manière, Luther laissa passer plusieurs années, se flattant toujours de la vaine espérance que l'ancienne Eglise, avec ses dogmes et ses institutions, finirait pourtant par adopter sa réforme, ou qu'il se ferait un tel désordre, un tel bouleversement, une telle désorganisation dans toutes les institutions religieuses, qu'au milieu du naufrage universel on serait trop heureux de recourir à la nouvelle doctrine comme à la seule planche de salut qui restât à la société chrétienne. 11 ne se décida qu'à regret et à contre-cœur d'entamer des discussions dogmatiques, en admettant pour base que l'ancienne église continuerait d'exister, et dans le but de justifier son église à lui comme une église nouvelle, érigée seu-
' Ainsi, par exemple, en 1527 : Papa ubique visitutur, ut destrualur, veiiit enim finis et liora ejus. (Kpp. éd. Auiifaber, ii, 326, a.)
* On en voit un exemple dans une lettre à Wolfgang Stein, de Tan Jû22, où; entre autres, il emploie aussi contre Tautorité de l'Eglise l'argument que voici : Si salis est, illorum Ecclesiam sic sensisse hactcnus etdocuisse, tune etiam scorlandum, rapiendum et impie agendum est, quia major pars istius eoriini Ecclesiae fuit inipia et peccalrix pessima serapcr. Ideo sine verbis Dei nec Ecclesia est, nec Ecclesise creditur, — L. c. f. 97, a.
192 USAGE qu'il fait du passage
lement par sa séparation d'avec l'ancienne, et à côté de celleci. 11 voyait bien que, dans ce cas, il ne lui restait que l'alternative pénible entre des hypothèses également dangereuses. Ou bien , soutenant que son église était réellement la seule vraie , la seule en possession des promesses de Jésus-Christ, il lui fallait en même temps indiquer à quelle époque et de quelle manière l'ancienne église avait perdu ses droits et les promesses divines : mais alors la ruine de l'ancienne église ne pouvant avoir été amenée que par l'altération de la doctrine du salut , dont elle se serait rendue coupable, il devait aussi se résoudre à soutenir que, depuis plusieurs siècles au moins, il n'y avait pas eu de véritable église ; que, par conséquent, la promesse de Jésus-Christ touchant l'esprit de vérité qui devait demeurer dans son Eglise jusqu'à la consommation des temps avait été annulée, et que la perpétuité de l'Eglise et la succession de doctrine, aussi bien que de mission et de pouvoirs, n'était qu'une vaine erreur. Ou bien il lui fallait se résigner, faute d'autre ressource, à admettre une église invisible de fidèles élus, ressource qu'il s'était lui-même enlevée en insistant avec tant de ténacité sur ce qu'il ne peut y avoir de fidèles là oij n'est point enseignée la pure doctrine. Ou bien enfin, il lui fallait reconnaître que son église n'était qu'une secte de plus, ajoutée à d'autres sectes.
11 commença donc à déclarer que c'était une erreur que de fonder sa foi sur le témoignage et l'autorité de l'Eglise ; qu'en réglant sa foi sur les autorités existantes, sur les conciles, les évêques, le Pape, on est déjà perdu, attendu que ce n'est pas se fonder sur la parole de Dieu, mais sur de vaines croyances humaines. « Rien ne leur sert ici, « dit-il dans une autre occasion, « de crier : Eglise! Eglise! Pères! Nous ne pouvons nous appuyer et nous confier sur la vie et les actions des Pères *. » Les erreurs les plus graves et les plus propres à perdre les âmes, s'étaient, suivant lui, établies et propagées dans l'Eglise depuis nombre de siècles, sous les auspices des évêques, des hommes les plus sages, les plus savants, et même les plus pieux et les plus saints ^
* Ed. Walch. m, 216.— xix, 1500.
* Une fois, Luther fait à VEglisc une application singulière de sa doctrine de Ja justificalion. Il sMmaginail avoir découvert un expédient pour la concilier