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LUTHER : UE LA NÉCESSITÉ GÉJNÉRAI.E ET ABSOLUE

Cette idée de Dieu, opérant le mal dans le méchant el par son moyen, Luther ne l'entendait pas toutefois de telle sorte que Dieu inspirât à l'homme des desseins particulièrement dirigés vers le mal et des instincts portés au péché. 11 croyait que Dieu, ayant besoin, dans l'économie générale de l'univers, du mal comme du bien, du péché comme de la vertu, se sert comme instrument, lorsqu'il veut le péché ou le mal, soit du démon, soit d'un homme non encore converti, soit de l'un et de l'autre, c'est-à-dire de l'homme dominé et conduit par Satan. Cet homme qui, de sa nature, ne peut rien que pécher, est alors mu et poussé par Dieu pour accomplir telle ou telle action déterminée. Mais que cette action soit justement un mal ou un péché, cela dépend de la volonté de l'homme qui, n'étant point converti, ne peut jamais que pécher : car, ce qui importe, ce n'est pas la nature de l'œuvre, mais la nature de la volonté. Cette volonté entièrement et exclusivement tournée vers le mal, Dieu la trouve déjà préexistante; il ne la rend pas mauvaise*. De la sorte, suivant l'opinion de Luther, on ne saurait dire qu'il accuse Dieu d'être l'auteur du péché.

Cette manière de concevoir la volonté humaine était à ses yeux un article tellement essentiel du système dogmatique chrétien, que tous les autres ne sont que des puérilités en comparaison de celui de la volonté servile, que c'est là le meilleur de tous, la quintessence et la fleur de sa doctrine entière 2. Néanmoins il confessait qu'il avait contre lui, sur ce point, la masse entière des traditions ecclésiastiques, ainsi que la théologie spéculative tout entière. Do son propre aveu, ses adversaires ont en leur faveur toute autorité, tous les théologiens, tous les Pères, tous les conciles, toutes les universités et académies, toute la science, le talent, les miracles et la sainteté. De son côté, à lui, il ne voit que Wicklef, Valla et saint Augustin, qu'Érasme ne voulait pas même lui laisser. « Pendant plus de dix ans, dit-il, le respect pour toutes ces

* De servo Arbitrio. (0pp. lat. WiUenb. 15A6, ir, ^95, b.) Deus bonus nos actione sua pro nalura omnipotentiae suae rapieiis, aliter facere non possit, quaui quod ipse bonus raalo instrumenlo maluni faciat, licet hoc malo pro sua sapientia utaturbenead gloriamsuam et saluteui noslram.

* Il l'appelle : Omnium optiraus et rerum noslrarum sunima.

DU MAL PAR DECRET DE DlELf. '2o

autorités l'a retenu, jusqu'à ce qu'enfin sa conscience et révidence de la chose l'ont poussé du côté opposé i. >>

Nous aurons à examiner plus tard, d'une manière spéciale, jusqu'à quel point Luther s'appuyait et pouvait s'appuyei-, avec une conviction réelle, du témoignage de saint Augustin. Nous nous contenterons ici de faire une simple remarque : c'est que pour soutenir que Luther s'est appuyé dans ces questions sur saint Augustin, il faut n'avoir aucune connaissance, soit des écrits de saint Augustin, soit des œuvres et du système de Luther, soit des uns et des autres. La négation de tout libre arbitre, la distinction entre une volonté révélée et une volonté latente de Dieu, l'idée que c'est aussi Dieu qui opère le mal, la doctrine de l'anéantissement de toutes les facultés, de toutes les aptitudes morales de l'homme, et beaucoup d'autres choses encore, sont autant de points que saint Augustin était tellement éloigné de professer, qu'il les eût, au contraire, repoussés avec horreur, si un de ses contemporains les avait énoncés.

En qualité de supralapsaire, Luther prétendit que Dieu avait voulu et ordonné la chute du premier homme, qui tomba parce que l'esprit de Dieu s'était retiré de lui et l'avait abandonné à lui-même, d'où sa chute était devenue inévitable. Et, de même que la première action condamnable de l'homme eut déjà lieu par suite des desseins de Dieu (car la puissance souveraine de Dieu n'admet pas l'action contingente et libre d'un être créé), de même, dans tout le cours de l'existence du genre humain, tout ce qui se fait, le mal-comme le bien, ne se fait qu'en vertu d'une nécessité décrétée par Dieu. L'homme veict dans l'un et l'autre cas : il n'est pas contraint à rebours de la direction de sa volonté; mais qu'il veuille et accomplisse tel acte déterminé, c'est là l'etTot de l'omnipotence divine dont l'influence irrésistible l'entraîne. Si cet acte, voulu et accompli par lui, est mauvais, la raison en est dans la perversité de sa volonté; car, depuis la chute d'Adam, l'homme ne peut penser et vouloir que le mal. Quand il veut et fait, au contraire, quelque chose de bon, nonseulement c'est" Dieu qui l'y pousse en vertu de la nécessité

• Lulheri liber De servo Arbitrio. Neoslad. Palat. 1691, p. 73.

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