‹ La réformeChapitre 138 sur 270 · ESPÉRANCES DE LUTHER DEÇUES · texte numérisé non relu

ESPÉRANCES DE LUTHER DEÇUES

tenant aux Allemands leur amour des choses nouvelles. .< Nous autres Allemands sommes gens ainsi faits : qu'une » chose soit nouvelle, nous nous y précipitons, nous nous y » cramponnons comme des fous, et, pour peu qu'on nous en » veuille empêcher, on nous en rend plus entichés encore; » mais que personne ne nous retienne et ne nous combatte, * » nous en sommes tôt rassasiés et las, et nous nous enqué- » rons de quelque autre nouveauté ^ » — « il en est arrivé » autant à l'origine de toutes les erreurs, de toutes les héré- » sies : le monde les a saisies à deux mains, et s'y est atta- »ché, comme si aucune doctrine antérieure n'eût été pu- » re^ » Ensuite, se fondant sur la discorde qui éclatait parmi les nouvelles sectes, il prétendit que c'était là un signe que leur doctrine venait de Satan ^. Mais il ne tarda pas à se souvenir que dans sa propre maison la discorde avait éclaté avec une violence sudisante, que sa communauté n'était qu'une secte née à côté de quelques autres, et qu'elle était enveloppée avec celles-ci dans le tourbillon des partis qui luttaient au milieu d'une inextricable confusion. Alors il avouait qu'au point de vue de la raison on ne pouvait arriver à aucune autre conclusion sinon à celle-ci, que la nouvelle doctrine était de Satan, puisqu'elle portait de pareils fruits *.

Après le premier succès de la nouvelle doctrine, il sembla que tous les éléments d'opposition contre l'Eglise, tous les mécontents, tous les hommes enclins aux innovations religieuses , dussent se joindre à Luther, s'unir en une masse compacte et formidable, et opposer ainsi à l'ancienne Eglise une société religieuse homogène, unie, liée par un seul symbole. A cette époque Luther nourrissait l'audacieux espoir que l'ancienne Eglise, se disloquant, se dissolvant tout-à-fait, serait absorbée par son église nouvelle. Ce résultat eût eu pour lui et pour le monde entier la valeur d'un jugement évident de Dieu; le reproche de schisme et d'hérésie se fût alors éteint, et sa conscience aurait été pleinement rassurée et calmée. Mais les choses prirent une tournure toute dilFérente. Au bout

» Ed. Walch. xx, 957. — » L. c. i, 1929.

» Ista sectarum pugnautia signum est Salhana esse, quod docent, eo quod SpiritusDei non sil dissensionis Deus,sedpacis.— Epp. éd. Aurifaber, ii, 309, b. * Ed. Walch. xiii, U6.

PAR LES DISSEl>iSIOiNS DU PROTESTAIS TISME. 207

de quelques années, les adversaires de l'ancienne Eglise cessèrent de s'entendre entre eux. II surgit sectes sur sectes. Un sentiment de complète incertitude s'empara des populations protestantes en plusieurs endroits. Luther lui-même fut obligé de reconnaître et de déplorer, comme un état de choses amené par sa faute, ce « scandale abominable » et l'absence de toute autorité vivante, à laquelle la multitude pût s'abandonner avec contiance i. Il sentit que désormais sa nouvelle communauté était au même rang que les autres communautés dissidentes, que toutes elles avaient pour adversaire l'ancienne Église, et que le principe formel commun à sa secte et aux autres avait pour conséquence de rendre impossible de décider entre elles et d'établir un symbole unique ^ Il ne pouvait se dissimuler que ces sectes avaient gagné, aussi bien que la sienne, la faveur d'une multitude de gens de toute classe el de tout rang, et il devait reconnaître, comme un fait accompli, que la doctrine luthérienne ne devait qu'aux princes et aux gouvernements ses succès étendus et la protection sans laquelle son existence eût été très-compromise, et que cette faveur et cette protection de l'autorité publique avait été bien chèrement payée, puisque, pour se conciher le pouvoir temporel,

' a Les gens s'effraient et se rebutent de voir comme tout élait jadis tranquille et calme, comme la paix était pjrtoul, au lieu qu'aujourd'hui tout est plein de sectes et de factions, que c'est une abominalion ù faire pilié. » — t A celte heure, pape et sectes sont nos mortels ennemis, et nous condamnent à outrance. El nous détestons, de notre côlé et de tout notre cœur, leur doctrine maudile et blasphématoire, et nous les condamnons aussi, les vouant au diable et aux abîmes de l'enfer. Cependant, le pauvre peuple imbécilie flotte entre ciel et terre, n'entendant lien ù la chose, et ne sachynl que! parti suivre pour faire sagement. Car il n'est pas donné ù chacun assez d'intelligence et d'entendement pour pouNOir juger avec certitude ces grandes el hautes questions, si importantes et si périlleuses. » (L. c. vu, 2351. — vni, 16^9.)

* t Ceux que le Diable prend à l'appât d'une fausse doctrine et enrôle dans les sectes, il les tient ferme, il s'empare de leur cœur, il les rend aveugles et sourds, si bien qu'ils ne veulent rien voir ni rien entendre, ni prendre en considération les témoignages les plus clairs, les plus manifestes, les plus évidents de la Sainte-Ecriture ; car ils sont tellement saisis dans ses griffes, qu'on ne peut les en arracher. — 11 n'y a donc, en somme, rien autre 5 fiire que de lever les yeux au ciel, de soupirer et de prier Dieu de vouloir bien être juge en celte cause, disant : Ah mon Dieu I Tu sais que nous avons raison et qu'ils ont tort; mais on ne le peut persuader à personne; ils ne veulent point se laisser instruire et leur fausse doctrine gagne de plus en plus. Ainsi donc, bon Seigneur, prend» le glaive en main et frappo, el mets un terme ù tout cela. » (L. c. v, 428.)

208 LUTHER : SUR LES DlSSENSlOîSS DU PROTESÏ.

il avait fallu livrer à son arbitraire l'existence même de l'Église. La douleur et la colère que Luther ressentait en voyant ainsi ses espérances déçues se firent jour en mainte occasion.

« Irons-nous, parce que Mûnzer, Caristadt, Zwingli ont causé dans l'Eglise des scissions abominables par leurs sectes, nous affliger jusqu'à la mort, comme, en vérité, il m'est arrivé plus d'une fois? Et quand je pensais à apporter remède à ce mal, je sentais mon cœur tellement blessé ( Dieu m'en est témoin ), que ma foi en fut graadement compromise et affaiblie. Mais enfin, Dieu soit loué , je vis et compris que ces pensées, ces inquiétudes, ce chagrin et ce crève-cœur ne provenaient que de pure ignorance du règne de Jésus-Christ , et d'une pernicieuse folie, y — « Combien y en a-t-il eu de ces gens, qui ont commencé par être avec nous et nous ont aidé à établir fEvangilo contre le Pape, de sorte qu'on aurait cru que nous allions atllrer à nous le monde entier! Mais comme tout marchait au mieux, voilà nos gens qui veulent voler de leurs propres ailes, et nous font plus de dommage et de tort que n'eussent pu faire tous les princes, rois et empereurs. Us nous font le plus grand mal, et, de plus, fortifient nos ennemis contre nous. On voit bien, crient maintenant ceux-ci, ce que c'est que leur doctrine ; ils ne peuvent même s'entendre entre eux, et le Saint-Esprit ne saurait être avec eux, puisqu'ils se persécutent, s'injurient et se calomnient les uns les autres. )> — « Toutes ces bandes de sectaires étaient fort tranquilles et silencieux, alors que le pouvoir du Pape régnait et pesait sur eux ; mais aujourd'hui que notis leur avons frayé la voie, que nous les avons déUvrés, à nos risques et périls, de la tyrannie du Pape, et qu'ayant entendu notre doctrine ils n'auraient qu'à la prêcher après nous, ils viennent se tourner contre nous, sont nos pires ennemis sur la terre, et personne, à les entendre, n'a prêché plus faux que nous, sans qui cependant ils ne sauraient rien ^ »

On a de Luther une série de passages où respire une certaine humilité, une certaine abnégation, un certain oubli de son individualité devant l'œuvre importante pour laquelle il croyait être l'instrument de Dieu. 11 s'exprime parfois avec indilTérence au point de vue de sa renommée littéraire, et manifeste le désir de voir ses écrits périr ou tomber dans l'oubli. Mais ces passa-

' L. c. V, 130. — Tii, 907. — Vil, 665.

LUTHER : Di: MKPKIS DE SON AUTORITÉ. 209

ges sont plus que compensés par une foule d'autres , où se trahit moins d'intention , où la gloire , la considération , l'autorité intellectuelle de son individualité sont traitées en choses de la plus haute importance, où enfin des expressions transparentes laissent percer la profonde irritation d'un orgueil mal dissimulé, qu'a blessé le choc impétueux d'opinions hostiles et qui fait le fond de la polémique de Luther. Plusieurs fois il exprime son indignation de voir tant de gens qui prétendent être ou devenir habiles dans la connaissance de l'Ecriture et se passer de lui *. Il se plaint, d'un ton de reproche, de ce qu'on dit maintenant de lui : n S'il ne veut pas prêcher, eh bien î qu'il ne prêche pas, nous avons ses livres. Moi, pauvre écolier et pauvre mendiant, que de docteurs n'ai-je point l^its avec mes prédications et mes écrits? Décampe, disent-ils; va-t-en au diable ! Voilà comme on nous traite. Si nous prêchons longtemps, ils rient; si nous leur promettons la grâce ae Dieu, ils nous embr.... et nous huent; si nous faisons entendre la colère et la menace, ils s'en moquent, nous font la nique et rient dans leur barbe 2. « — « Ces sectaires veulent nm:s enlever, à 7ious , l'honneur et le mérite d'avoir renversé la papauté , afin de se l'attribuer à eux-mêmes s. » — « Tous leurs efforts ne tendent qu'à nous éclipser, à nous exclure entièrement, afin que le peuple n'honore qu'eux seuls*. » — « Us prétendent, dit-il encore, que ma doctrine et celle des Apôtres ne soient rien, qu'eux soient tout, absolument com-

* I Chacun aujourd'hui veut être un nouvel exégète. Celui-ci entreprend Daniel, celui-là l'Apocalypse. — Ce qu'ils prisent toutefois, ce n'est nullement d'enseigner des choses utiles au peuple, mais seulement de montrer leur habileté et leur savoir-faire; les voilà fous. Dieu merci, de grands docteurs, n'ayant plus besoin de nousl » (L. c. vi, 3293.)

a L. c. VII, 2310.

3 Quum seclarii vidèrent inclinari et ruere papatum ac pisces congregari ad rete, volebant semel everso ac prorsus deleto papatu, pra-ripere nobis gloriam et pisces ad rete congregatos omnes pariter manibus suis prehendcre. — Sed jcsvc^cç-a agitabantur, libenter enim audissent praedicari de se, quod ipsi evertissent papatum. — Conim. in Gai. Francof. 15^3, p. iOl.

^ * Rjusmodi zelosos habct hodie Germania multos, qui simulant summam pielatem, modesliam, doctrinam, palientiam, etc., tamen rêvera lupi r.ipaces sunt, sua illa hypocrisi nihil aliud agentes, quam ut, nobis obscuratis et penitus exclusis, populus se solos revereatur ac doctrinam ipsorum audiat et prœdicet. Hi quia se solos miranlur, conlempiis aliîs, non possunt non sequi sec ae, content tones, etc. — L. c. p. 303.

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