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ENIVREMENT DE LUTHER PAR LES PREMIERS SUCCES

C'est à cette servitude spirituelle qu'aboutit au bout de quelques années cette liberté chrétienne tant vantée, et cela entre les mains du même homme qui l'avait proclamée avec tant d'emphase et de pompe aux applaudissements de la moitié de l'Europe , et qui avait déclaré que tous les canons adoptés ])ar les conciles étaient des empiétements despotiques sur les droits imprescriptibles du chrétien.

L'éclat de ses premiers succès , les applaudissements qui retentissaient de toutes parts, l'écho de ses doctrines que lui renvoyaient, sous forme de cantiques, de sermons, de livres, un si grand nombre de disciples pleins de zèle et d'enthousiasme, tout cela encourageait Luther lui-même et l'exaltait presque jusqu'à l'ivresse. II se laissa donc porter de plus en plus loin par le flot grossissant de sa doctrine. Plein de confiance, il se flatta que la nef légère de sa nouvelle église ayant jeté par-dessus bord tout le lest des lois ecclésiastiques, des pratiques ascétiques, des institutions hiérarchiques, descendrait désormais sans encombre et sans péril le fleuve paisible du temps. S'absorbant de plus en plus dans l'esprit et les conséquences de sa doctrine, dont il n'embrassa point d'abord lui-môme toute l'étendue*, il y vit, comme dans un njiroir concave, toutes les institutions de l'ancienne Église défigurées en caricatures repoussantes. Mais il ne lui fut pas donné de se bercer longtemps de ces illusions : il en fut tiré par un rude et terrible réveil, lorsqu'on vit se manifester ouvertement, même aux yeux des plus myopes, dans les efl*ets que commençait à produire la nouvelle doctrine , dans l'état

cionem adigcndi suut, ul exierna saltem opéra obedientiœ discant. — Epp. ex collect. Biiddei. p. 70.

* « Que je nie prenne moi-même par le nez, et n'oublie pas, comme un ingrat, mon ancienne sollise : Il y a vingt ans j'ai enseigné que la foi seule sauve, sans les œuvres, comme je le fais encore. Mais si, dans ce lempslù, un homme se fût levé, enseignant que la moinerie et la noiimrie doivent être taxées d'idolâtrie et la messe de véritable abomination, j'uurais cerlainenicnt applaudi à la condamnation d'un pareil hérétique, si je ne l'eusse moi-ujème con(iamné au bûcher. Et je ne pouvais, étourdi et sot que j'étais, voir les conséquences qui devaient s'ensuivre, et m'apercevoir que si la foi seule fdit le sahil, la moinerie et la messe ne le font point. Et, ce qu'il y a\ait de plus joli encore, je savais que tout cela n'était qu'œuvres et doctrines humaines, et pourtant je n'attribuai le pouvoir de sauver à aucune œuvre, pas même à celles qui, oidonnées par Dieu, s'accomplissent dans la foi. » (Des Conciles et des Eglises; J539. Ed. Walch. XVI, 2737 et s.)

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moral du peuple et dans la qualité des prédicateurs , quelles avaient été en réalité les véritables causes d'un succès aussi éblouissant et de ces témoignages triomphants d'approbation.

Dès i52i, Luther se plaint qu'à la vérité le nombre des prédicateurs évangéiiques est grand , qu'ils ont aussi de bonnes voix et crient bien fort, mais que, pour ce qui est de la charité, ils sont tellement froids et mènent une vie tellement coupable et païenne, qu'ils font plus de mal que de bien '. « C'est, » ditil douze ans plus tand , « une expérience incontestable que » nous autres prédicateurs nous sommes maintenant plus » paresseux, plus nonchalants que nous ne l'étions jadis dans » les ténèbres de l'ignorance papiste. Plus nous sommes sûrs » de la liberté acquise par Jésus-Christ, plus nous sommes » tièdes et paresseux à pratiquer l'enseignement et la prière, » à faire le bien, à supporter avec patience les injustices, et, » n'était Satan qui nous tourmente et nous tient en haleine » par les tentations, par les persécutions de nos ennemis, » parle mépris et l'ingratitude de nos propres adhérents, » nous deviendrions bien sûrement de lâches paresseux, des » hommes abjects et incapables d'aucun bien 2. »

Rien, dit-il en 1522, ne m'est plus à charge maintenant que cette multitude de gens qui se targuent d'être évangéiiques uniquement parce qu'ils mangent de la chair un jour d'abstinence, qu'ils communient sous les deux espèces, et qu'ils ne jeûnent ni ne prient. Puis il rappelle sans cesse avec quel mépris on reçoit la parole de la grâce ^. « Les péchés « des hommes sont, hélas ! trop nombreux et trop énormes : >» car on ne pèche plus maintenant par ignorance, comme on » faisait sous la papauté. Nous savons et connaissons, Dieu » merci ! la vérité à l'heure qu'il est. — Mais en dépit de toute * raison les gens ne veulent pas se laisser persuader qu'ils » aient à s'amender, à se sanctifier, quelque zèle qu'on mette »> à les exhorter et à les avertir. — Rien n'y fait : plus on prê- » che, pires ils deviennent. » — «Le Seigneur voudrait bien

* Epp. éd. Aurifaber, ii, 101. — ' Comin. in Gai. éd. Irraischer, ii, 351.

• Dans ces premières années déjà il se plaint fréquemment à cause du conlemplum verbî graliœ ineffabilem, insigiiem conlemptum verbi Dei, elc. (Epp. éd. Aurifaber, ir, 50, 319, 320.)

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» que nous devinssions de vrais chrétiens, qui ne se conten- » lent pas de glorifier en paroles la foi ou l'I^'vangile comme « les gens font aujourd'hui, alors qu'ils prétendent être évan- » géliques et font grand étalage de discours sur Jésus-Christ, »> tandis qu'au fond il n'y a rien si l'on y regarde de près. La « plupart, ceux-là même qui ont l'Évangile, se font illusion w et s'en vont au diable avec leur fausse foi. » — « C'est un » scandale devant Dieu et devant les hommes de voir comme » nous commençons notre vie chrétienne par les choses du » dehors et ne touchons point au dedans. ÎSous prétendons « montrer que nous sommes évangéliques, en célébrant la » communion sous les deux espèces, en renversant les ima- »> ges, en nous gorgeant de chair, en nous abstenant de jeû- » ner, de prier, etc.; mais la foi et la charité, personne n'en » veut*. » — «• La malice des hommes , parmi nous, est par- » venue en peu de temps à un tel point, que je ne crois pas » que le monde puisse encore durer plus de cinq à six ans. » — La cause de Dieu, disait-il, était tellement compromise en ce monde qu'il n'y voyait plus de remède. « Nous qui nous » targuons d'avoir l'Evangile, nous n'en faisons pourtant pas » plus de cas que si c'était quelque parole de Térence ou » de Virgile^. » — Et il ne peut s'expliquer pourquoi il règne dans les églises luthériennes tant de frivolité en matière de religion , tant de langueur, de nonchalance et d'inertie : c'était pourtant dans ces églises qu'on enseignait avec le plus de zèle et d'exactitude la doctrine des bonnes œuvres; mais plus on invitait les gens à pratiquer la charité, à mettre de côté le soin de leur ventre , plus ils devenaient tièdes et négligents dans tous les exercices de piété ^.

Parfois il cherche à se tranquilliser, lui et autrui, par l'idée que cela devait être ainsi. Quand on prêche bien la foi, disaitil, le plus grand nombre entendent cela dans le sens de la chair. On voit cela dans toutes les conditions, basses ou éle-

1 Ed. Waich. ii, 2957. — xni, 1658. — vJii, 1290 et suiv. — xx, 132.

' Propos de table, publiés par Farslemann, ii, /j2. — i, 73, 250.

» Comm. in Gai. éd. Irniischer, ii, 358. In nostris ecclesiis, ubi diligentissime urgelur vera doclrina de bonis operibus, diclu nÙ! uni, quanta socordia el oscitantia regnet! Quo plus adhoitaraur et excitamus homines ad bene operandum, adcxercendaminvicem cariialem, ad abjiciLndani cuiam ventiis, etc., hoc languidiores et niagis frigidi redduntur ad omnia exercilia pietatis.

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