INFLUENCE DE CES EFFETS
églises , on ne pouvait s'attendre qu'à une nouvelle papauté , où Ton mettrait encore de côté Jésus-Christ et toute la sagesse de Luther et des siens, qui consistait en cette doctrine; que la vaine illusion de la justice humaine et des œuvres est tellement enracinée dans leurs cœurs, qu'ils sont incapables de la séparer de la justice par la foi ou de la grâce, ce qui du reste n'était point étonnant*. — Mais il assurait aussi que môme parmi les luthériens il y en avait peu qui comprissent bien le rapport entre la loi et l'Évangile 2. Et cependant c'était là précisément le point pivotai de toute la nouvelle Confession, l'article qui devait dominer tout le sentiment religieux de l'individu , ainsi que toute la vie collective de l'Église.
En comparant avec soin les écrits et les discours de Luther dans leur ordre chronologique, on demeure convaincu que ces mêmes expériences qui vinrent en quelque sorte le forcer à ouvrir les yeux, quelque volontiers qu'il les eût fermés pour ne point voir, contribuèrent essentielleuient à développer le germe d'indifférentisme que recelait déjà visiblement son système. Il se voyait dans une douloureuse alternative : ou bien il fallait abandonner une doctrine qui lui avait offert, comme à d'autres, une source de consolation et d'apaisement dans les heures d'angoisse et de trouble, une doctrine dont il avait fait l'orgueil et la gloire de sa vie et qu'il n'eût rétractée qu'au prix de la plus sensible humiliation ; ou bien, il fallait considérer comme une chose secondaire la dégradation morale qui se manifestait en tout lieu sous le régime de la nouvelle doctrine et comme sa conséquence immédiate, et s'abandonner de plus en plus à l'idée que le principal but, le seul but essentiel de la religion n'est point de purifier et de sanctifier l'homme moral, mais seulement d'offrir à la conscience troublée des motifs de consolation et de tranquillité. Déjà l'esprit de toute sa doctrine l'entraînait dans cette dernière direction , et les idées où elle aboutissait avaient , dès
1 Kj.p. éd. Ranner, p. 174.
2 Cumni. in Ga!. cdv Irmischer, ii, 66. Nobis adhuc vivenlibus et sumina diligenlia uUiusque, legis et E\ang(Jii, ofiicium et usuni monstianlibus, tameii perpauci sunt eliani inlcr illos qui pii vidori volimf, et nobiscuni pronienliir Evangclium, qui isla recle Icneaiit. Quid Ailimiiii putalis nobis ablalis?
SUR LA MAjNIKRE DE VOIR DE LUTHER. 227
les premières années de sa carrière publique , jeté dans son âme des racines assez profondes pour qu'elles n'en pussent être arrachées- par l'observation de simples faits, même des plus éloquents. Aussi, à travers ses plaintes amères, on distingue bien plus souvent le ton de colère et la mauvaise humeur du chef de parti et de milice, que le juste courroux, la religieuse indignation du prêtre et du docteur. Il lui faut être témoin de la honte et de l'ignominie qu'amasse sur lui et sur la bannière de sa nouvelle doctrine la tourbe de ceux que cette bannière a vu se rassembler autour d'elle, et, habitué à mettre son orgueil dans la puissance de sa parole, il se montre d'autant plus irrité de tant d'opprobre, que le sentiment de son impuissance et de sa perplexité vient plus vivement l'assaillir. Voilà ce qui fait le chagrin de sa vie, ce qui lui ravit toute joie , assombrit toute son existence, et fait si souvent surgir dans son àme le désir de la mort et celui de la ruine du monde. Parfois même il laisse échapper des paroles qui semblent dire qu'il y a pour lui une grande consolation dans l'idée qu'avec l'ordre de choses existant périrait aussi sa triste création, cette église nouvelle d'un aspect si lamentable et d'une nature si servile. Il arrive donc qu'il exhale beaucoup plus souvent sa colère et son mécontentement sur le mépris général et les mauvais traitements dont les nouveaux prédicateurs et les pasteurs luthériens s'ont l'objet, sur la misère où la noblesse, la bourgeoisie et les paysans les laissent mourir de faim, que sur la perversité et la corruption réelle des mœurs, sur l'absence totale de sentiment religieux dans les communautés protestantes. Il touche bien aussi ces derniers points, mais c'est surtout l'état des affaires de son église qui le révolte et l'exaspère. D'un côté, il cherchait à se rassurer par cette phrase , que ce n'était point la faute de la doctrine, mais celle des hommes, s'il en sortait des fruits aussi déplorables. Ce tour toutefois ne le satisfaisait pas lui-même; car il fallait bien reconnaître que .l'usage qu'on faisait de sa doctrine, les sentiments qui se développaient sous son influence, ne se manifestaient point en faits sporadiques et accidentels, mais comme règle générale avec de rares exceptions, et que cet accueil favorable que la doctrine trouva presque partout, accueil où le Réformateur