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CARACTÈRE DE LUTHER

tels, qu'i! ne peut ni les savoir, ni par conséquent les confesser tous *.

Comment, sous l'influence de ces idées de Luther, se modifia et se développa son caractère personnel ? Une doctrine qui ne s'était point formée par l'analyse critique ou par une exégèse scientitique, une doctrine qui n'était point le fruit d'une savante étude, mais la production immédiate d'un esprit profondément troublé, plein d'angoisses, doutant de Dieu, une doctrine imaginée pour opposer une consolante sécurité aux agitations de la conscience et au sentiment invincible du |:éché ; une pareille doctrine dut devenir l'artère vitale de l'existence de son auteur, et le ressort de toutes ses actions. De môme qu'elle avait pénétré dans les ténèbres de son âme comme une lumière resplendissante et consolante, de même tout doute à l'égard de sa solidité, toute objection et toute attaque dirigées contre elle devaient paraître à Luther comme une tentative ou une menace de replonger son âme dans les ténèbres et les tortures d'où elle s'était dégagée.

D'abord, il était naturel que Luther, qui avait mené jadis une vie sévère et ascétique, tînt une conduite difl'érente depuis son début comme Réformateur. Lui-même parle souvent de la différence entre ces deux époques. Jadis, disait-il, quand il était encore moine , il avait une apparence bien plus sainte qu'aujourd'hui ; alors il priait bien plus, il veillait , jeûnait et se macérait. Bref, sa vie était bien plus

* c Que tons les pécliés mortels ne peuvent être confessés ni reconnus, cela est clairement écrit au Ps. xix, f. 13 : Qui est-ce qui peut connaître tous ses péchés? NeUoie-moi de ces péchés cachés. Le prophète nous enseigne ici que nous ne pouvons confesser les péchés cachés vu que Dieu seul les connaît, et que nous devons nous en dépouiller en priant. » — < L'homme doit être persuadé qu'il lui est impossible de se remémorer et de confesser tous ses péchés mortels; mais il est certain, qu'après y avoir mis tous ses soins, il n'aura pourtant confessé que la moinchepulie de ses péchés. Car David dit au Ps. xix, Sf. 13 : « Qui peuls'apercevoir,combien de fois il tombe en faute? «Voilà pourquoi il faut que l'homme confesse les péchés mortels qui sont patents et accablent sa conscience; mais quant aux autres, qu'il y renonce : car il est iujpossible qu'un homme confesse tous ses péchés. . (Ed. Walch. xv, 1799. - xxii, 835.;

23 i EMinS DE J.A DOCiiUM: DU LLUIltll.

belle aux yeux des gens; mais elle ne l'était point aux siens, car jamais la tristesse et les angoisses ne l'avaient quitté. Maintenant, au contraire, il mange et boit selon l'usage commun, et l'on ne voit plus rien de particulier dans son genre de vie. II sait, comme un autre, plaisanter, boire, se réjouir et rire, et est un bon et joyeux compagnon de table. Quand il a un pot de bière devant lui, il ne serait pas fâché d'avoir tout le tonneau ; de tem.ps à autre il boit un bon coup en l'honneur de Dieu, et au lieu de macérer son corps, comnae il faisait, au couvent, il entend bien, quand il mourra et sera couché dans le cercueil, offrir aux vers un docteur bien gras et bien nourri *. Il se livrait alors, sans auoun scrupule, à toutes les jouissances de la table et de la boisson. Il fallait, disait-il, ne point lui en vouloir de boire un peu copieusement, attendu que lui et l'électeur Jean-Frédéric étaient obligés de chercher dans les pots leur coussin et leur oreiller ^ Son ami Bugenhagcn prétend, pour l'excuser, que quand il s'était parfois un peu trop laissé aller au plaisir de la table, il en avait lui -môme du déplaisir ^. Mais i.uther lui-même disait : « Si Dieu peut me pardonner de « l'avoir pendant près de vingt ans crucilié et torturé en • disant la messe, il peut bien me pardonner aussi de boire « quelquefois un bon coup en son honneur; que Dieu le per- « mette, et que le monde en dise ce qu'il voudra *. »

Plus tard, pour échapper peut-être aux doutes et aux remords qui le tourmentaient, il se livra à âon penchant pour le vin jusqu'à miner sa santé. En 1529, il but tant de malvoisie en compagnie d'Amsdorf, qu'il y gagna un catarrhe (|ui faillit devenir mortel ^ L'année d'après, se trouvant à (^obourg, il fut pris de bourdonnements opiniâtres et d'une pharyngite, également à la suite d'excès de boisson, quoique, pour sa part, il eût préféré mettre ces maux sur le compte de Satan ^

* Opp. lal. Witeberg-. Vi, /iOl. — Propos de table. Eislebcn, 15G6, f. 123 b; 87, a; 33, ».

^ Malhesiiis, vie de Liilhcr, f. 451. — ' Ed. de "Willenbcrg, 1558. xi, 2'iO.

* Ed. Wakli. Axir, J33. — ^ De Vvelte, ni, /i/i2.

* Il écril à Didynie. Jarn pcr<e lucDseni passus euin louiliuiirn capil'u'i, :ion thiuiliHii, sive cidpa el causa sil vini, sive Saluii sic me iudilkelsir; el à Méî ;iichlhon : Mdii in guiiiut corrobio fiiiadaus nova accès; iî, ul -uspictr, vel vini

MK SOIS Gll^llI-: DJi Vtli. — TKiMOJGJNAGKS. '233

Un fait alleslc par (kî nembreux témoignages, c'est que la conduite de I.ektlier, si pure dans les temps qui précédèrent l'an 1518, donna Heu plus lard à maints scandales, et (jue bien dos gens, qui eurent occasion do l'observer de î)rès, en furent scandalisés et désorientés. Lui-même avouait que le scandale que lui et ses collègues causaient par leur individualité, leur earactère et leur genre de vie, avait été jusqu'alors la cause première de l'apostasie de tous ceux qui avaient rejeté et renié sa doctrine i.

Déjà nous avons mis sous nos yeux ce queWizel disait à ce sujet. Valentin IcMshaincr, qui avait étudié à Wittenberg et prit ensuite parti pour Karlstadt dans la querelle entre celui-ci et Luther, adressait à ce dernier, dans un écrit publié pour la défense de Karlstadt, les récriminations suivantes :

« Puisque je suis venu à parler du luxe effréné et de la conduite peu fi'aternolliî de nos pasteurs, que l'on tient pour gens chrétiens, il faut aussi que je te fasse connaître quel scandale et quel achoppement tu as été pour moi. Je connais beaucoup de tes actions, et, dans le temps, je fus aussi étudiant à Wittenberg. Je ne dirai rien cependant de certaine bague d'or, qui scandalise bien des gens, ni de ce joli appartement du côté de r(?an, où l'on buvait et se réjouissait avec les autres docteurs et seigneurs, bien que souvent je me plaignisse de ce dernier point à mes camarades, ne pouvant me faire à l'idée qu'un pût s'attabler autour des pots de bière vu dépit de tant d'affaires urgentes. Un jour, étant dans la maison de Pirkamer, à Nuremberg, j'entendis un commis de Leipzig se plaindre et te blâmer, disant qu'il ne faisait aucun cas de t(ji ; que lu sais bien jouer

violenlia salsum plilc^ir.a aiigeri, ve! antiqnas reliquias post loi annos sanilaîis redite, aul esse Satauoe colaplmm (Sclilogel inilia reform. Loburg. p. 100, JOl.) — Du vin de Francoiuc, que le margrave George lui avait envoyé en cadeau, lui ayant paru de trop médiocre qualité, il en conçut un mécontenlemenl qu'jl e-tprima, au monrenl île lu réceplion, en termes des plus énergiques : plus tard, il écrivit au chancelier du margrave une leltre d'excuses pour demander pardon de son ingratitude (Voy. leUres de Lulher, publiées par Scliiiize, iir, 69.)

' a C'est un homme sans expérience, » tlil-il en parlant du pasteur Karg; « il aura comiriencé par se seauduliser de nos personnes, et méprisé ensuite noire doctrine, woinnie ont fait tous ceux qui, mépsisant d'abord nolie personne, ont ensuite fâlldes f.;clions dans la «loclrine. » (De WeUe, v, 95.) — En ouh-e, Luther rapporte lui-même que les Anabaplislo'i empruntaient à rimmctraliîé générale de ceux de Wittenberg leur principal argument contre la docUiise luthérienne. ((k>Hoquiu, .Aiedilaliones, elc. cd. Rebenstock, ii, 35.)

234 DES MOUVEMElMS

du luth , et que tu portes des chemises à nœuds de ruban. — Je te Yovais avec un vif déplaisir excuser en ce temps la folle vie de ceux de Wittenberg, en disant : « Eh mais ! nous ne pouvons être des anges! « Ou m'eût aisément fait Dieu sait quelles gloses sur ces paroles du chap. 7 de saint Matthieu : « Vous les reconnaîtrez à leurs fruits, » bien que tu eusses grand soin de te targuer d'avoir la vraie doctrine de la foi et de la charité, et de t'écrier qu'on ne s'attache qu'à blâmer les faiblesses de votre vie. Nous ne jugeons personne, nous n'appelons personne un pécheur, comme vous le faites, mais nous disons:» Là où la foi n'est point suivie d'oeuvres chrétiennes , la foi n'est ni bien prôchée ni bien reçue, et nous vous appliquons ce que Rome fit dire d'elle si longtemps : Plus on approche de Wittenberg, plus les gens sont mauvais chrétiens. Tu as, il est vrai, montré un zèle courageux contre la prostitution, à ff^ire croire que c'était un effet de la foi chrétienne ; mais on voyait bien que c'était un faux zèle et que tu jouais un double jeu ; car on fermait les yeux sur l'impudiciié et le hbertinage de tel magislcr ou collègue à qui l'on voulait du bien K»

Treize ans plus tard, l'humaniste Lemnius, qui avait longtemps vécu à Wittenberg, et s'était lié particulièrement avec Mélanchthon , reprochait également à Luther d'être une cause de scandale par sa vie peu édifiante et notamment par son intempérance 2.

Nous venons de parler des doutes et des remords dont Luther se sentait fréquemment assailli. 11 est avéré, en effet, qu'il fut loin de trouver ce repos auquel il aspirait, même après qu'il eut embrassé, avec toute l'énergie et toute la force de volonté dont il était ca[)able, la doctrine de la justification par imputation, et qu'il en eut fait, en quelque sorte, une partie intégrante de sa propre nature. L'idée que, par

' Ickelbhomer, Plainte de quelques frères sur Luther, à cause de Karlstadt; A. /n

2 Lulheri vita ita omnibus est perspecla, ul pauci smt, qui eara laudibus digncntur. Dum se episcopum jactilal evangelicum, qui fit, ut il!e parum sobrie vivat? — Ce qui suit, comme maint autre passage important de celte apologie^ a été supprime par Céditcur. Lemnius, du reste, invo</ue Vamitié qui le lie à MéUniclithon : Quam eliam Piiil. Melunchtlioni carissimus et fauiiliarissimus fuerim, omnps Viter.beigenses sciunt ; qui me semper meumque ingcnium plurimum laudavit, prœterea eliam alii docli et excellentes viri me coluerunt et observarunt. (IJausen, Histoire Pragmatique du protest, en Allemague, Anp, \\° 1, pag. 9, 23, 10.)

DE SA co.>hCii;:scL. 235

cette doctrine, il s'était séparé de l'Eglise, que cette doctrine était nouvelle, inventée et mise en circulation par lui, cette idée le suivait partout comme son ombre. lUen ne lui servait de s'accoutumer à regarder cette voix intérieure comme une tentation de Satan : toujours la tentation revenait avec une force nouvelle. Dans son Commentaire sur l'Epître aux Calâtes *, il confesse que c'est un argument bien spécieux et bien fort, quand on dit que Dieu n'a pu laisser errer son Eglise pendant tant de siècles. « Lors donc que Satan met « cet argument en avant et se ligue avec la chair et la raison, ') la conscience s'effraie et perd courage, pour peu qu'on ne » rentre pas avec persévérance on soi-même, disant : Dussent " même Cyprien, Ainbroisc, Augustin, saint Pierre, Paul et » Jean, voire un ange du Ciel, enseigner autre chose, je n'en » suis pas moins certain que je n'enseigne rien d'humain, mais • des choses divines, c'est-à-dire que j'attribue iout à Dieu et » rien à l'homme. » — On voit par ce passage qu'il cherchait à se rassurer par l'idée que cet anéantissement du libre arbitre de l'homme, cette translation en Dieu seul de toute l'œuvre de la justification et du salut, était le critérium de la vérité d'une doctrine.

S'il est vrai que Luther, dans ses écrits, et même aux endroits où il changeait d'opinions, savait tenir, mieux que qui ce fût, un langage empreint d'une confiance absolue, d'une certitude basée sur une indubitable et éclatante évidence, ce n'était pas là néanmoins le ton général de sa vie. II était, au contraire, tel qu'un homme fort tourmenté par mille doutes et par des mouvements et des accès d'incrédulité, et sa doctrine favorite elle-même, oii il puisait d'ordinaire d'une main prodigue des consolations et des motifs d'apaisement pour les consciences réveillées par le remords, cette doctrine lui refusait souvent tout service, dès qu'il s'agissait de lui-même. Dans ce journal de ses discours intimes qui est le miroir le plus fidèle de son âme, il se plaint souvent de manquer de foi.

« Hélas! dit le docteur Martin, j'ai cm tout ce que disaient le Pape et les moines; mais, à cette licurc, je ne puis eioire ce que

* Francof. 1543, f. 6u.

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