‹ La réformeChapitre 149 sur 270 · M) SES DOUTES · texte numérisé non relu

M) SES DOUTES

dit Jésus-Christ, qui pourtant ne ment point. C'est une chose bien lamentable et bien triste. Allons, il faut que nous réservions cela pour un autre jour. » — « Comme on chantait à table, pendant le repas du docteur Luther , le texte du prophète Osée, chap. xm, il dit au docteur Jonas : « Aussi peu que vous croyez que ce cantique soit bon, aussi peu je crois que la théologie soit vraie. ^)~ « Ah ! que saint Paul parle admirablement de sa mort : j'ai peine à le croire { dit le doctear Jonas ) ! » A quoi le docteur Martin répondit : « Je crois que saint Paul lui-même n'a pu y croire aussi fortement qu'il en parlait. Moi asssi , je ne puis malheureusement y croire aussi fennement que j'en parle dans mes sermons, mes discours et mes écrits, et que les gens s'imaginent sans doute que j'y crois ^ »

Il s'étonnait de ne pouvoir apprendre sa propre doctrine, quand tous ses disciples se vantaient de la connaître sur le bout des doigls ^ En proie à son affliction et à son abattement, il déplore sa misère, ne pouvant, à cause de la faiblesse de sa foi, puiser presque aucune consolation dans la mort et dans la résurrection de Jésus-Christ, ainsi que dans l'article de la rémission des péchés, tandis qu'il pouvait parfaitement boire et manger *. II essayait alors de se consoler en se disant que sans doute la môme chose était arrivée aux apôtres ; il va même jusqu'à prétendre que Jésus-Christ le leur avait annoncé : « Le monde, dit Jésus-Christ, vous exw communiera comme hérétiques et rebelles ; alors votre » conscience sera faibie, et vous penseriez souvent : Qui sait » si j'ai bien fait? Hélas! j'ai été trop loin I Et vous aurez » tort devant le monde et devant votre conscience ^« H cherchait noiammcnt à se persuader que saint Paul s'était trouvé dans la môme situation, qu'il n'avait pu non plus croire fermement à sa propre doctrine, et que ce fut là le pal dans sa chair, dont il parle '^.

• Ed. Walch. xxii, 202, Voyez aussi pug. 747, 757, 742.

' Ego non siinj probus, Chiistus aulem est probus. In hujus noniiiie sum baptizaliis, catechizor, cœnam uccipio, ille in graliam nos recipit, modo illi coididamuis. Eijo nnror, quod hanc docîriaain (ii-cere non possiim, cuni onines niei discipiili se iid tinguetn tencrc giorianlur. (Colloquia, Meditaliones, elc. éd. Reijeustock, n, 1.25.)

* L. c. II, 146. — * M. Walch. xxii, 530.

^ La ttrnUfllion dans la foi «i:l la plus grave et la plus grande : car c'est la fui qui doit vaincre toutes les auires lenlations. Si donc eUe succombe, toutes

ET SO^' IISGBEDULITK. 237

Quand saint Paul a dit qu'il mourait chaque jour, cola veut dire qu'il a douté de-sa propre doctrine.

S'il se plaignait de ce que ses adhérents, pasteurs et laïques, ne pouvaient saisir la nouvelle doctrine de la distinction entre la loi et l'Evangile, il avouait aussi que lui-même ne pouvait réussir à faire cette distinction dans l'application pratique K Ces doutes, ces hésitations, «es scrupules qu'il ressentait à l'endroit de sa propre doctrine, avaient plusieurs causes. D'abord, il apercevait les déplorables effets qu'elle avait produits; ensuite, il sentait qu'il s'était séparé de toute l'Eglise pour l'amour d'une doctrine nouvelle , iiieonnue avant lui; enfin, il voyait bien quelles contradictions infirmaient son système, et combien il était impossible de le mettre d'accord avec tant de textes bibliques qui contiennent explicitement ou implicitement la doctrine contraire.

Pendant le jour, grâce à un travail soutenu (Âi à des distractions de tout genre, il parvenait bien à écarter de son esprit les pensées qu'il tenait pour des suggestions de Satan, ou à en chasser celles qui s'y présentaient inopinément. Mais elles revenaient à la charge avec plus de force pendant la nuit, et le jetaient dans de telles angoisses, qu'il parlait de Satan comme de son compagnon de nuit et de lit, >• qui couchait avec lui beaucoup plus que sa Cataut ^ »

k's lenlalions, même les plus infimes et les plus petites, envahissent nécessairement l'iiomme. Nfais là où la foi deuieme, on peut mépriser les plus violentes tentations et Ifs plus grands périls. Car, si lu foi est saine et entière, les autres tentations cèdent et diminuent. C'est celte lewlalion dans lu foi cpii fut le ax.o/.c(j^ de saint Paul, gronde broche, vrai pieu qui lui traversait ù la fois Tâme et le corps, l'espiit et la chair; te ne fut point une tentation ni un tourment de luxure ch irnelie, comme révent les papistes, qui n'en ont point reSbenti d'autres. Jis n'ont pas essayé, ils n'ont jaraiùs subi les grands combats, et c'est pour cela qu'ils en écrivent et en parlent comme un aveugle des couleuis ( Propos de table, publ. par Fœrstemann, m, 125).

« Voyez, ci-dessus, pag. /i5.

' Ed. Walch. xxii, 672. — «Voilà ce qui m'arrlvc : quand je m'éveille la nuit, le diable ne larde pns à me venir trouver et à disputer avec moi, et à me faire naître toutes sortes de pensées étranges, jusqu'à ce qu'enfin je prends courage et lui dis : « Baise mon c...! Dieu n'est pas irrité, connne tu le dis. » — « Je pense que souvent le diable, uniquement pour me louruienter et me vexer, me réveille alors que je dormirais pourtant bien. » — o Mes combats de nuit sont pour moi bien plus rudes que mes combats du jour, quia dks adver- Siuii m'ont rarement découragé ou fâché; mais le diable sY'nlend à me produire des aigumeuls qui m'exaspèient. Il m'en a produit parfois à me faire

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Cependant, il était inépuisable quand il s'agissait de donner des conseils sur la manière de repousser ces tentations diaboliques, à savoir les mouvements de doute, les reproches de la conscience, etc., et de répondre aux suggestions de Satan. Mais il avouait aussi que toutes ces précautions, tous ces moyens de consolation restaient souvent sans efTet chez lui ; qu'il savait fort bien conseiller autrui, sans pouvoir se soulager soi-même. « Je suis quelquefois tout en colère de » n'avoir pas appris à chasser, avec l'aide de Jésus-Christ, les » mauvaises pensées qui me viennent pendant mes tentations, » et de ne pas connaître moi-même un art sur lequel j'ai tant » lu, écrit et prêché *. »

Souvent aussi il cherchait à se donner du courage en pensant que s'il ne pouvait se défaire de ses doutes sans cesse renaissants, de ses angoisses et de ses scrupules de conscience, cela venait uniquement de ce que les doctrines opposées à la sienne, la nécessité des bonnes œuvres, l'autorité de l'Eglise, etc., lui avaient été inculquées dès son enfance et qu'elles s'étaient profondément gravées dans son àme. Voilà pourquoi, disait-il, quelque effort qu'il fît pour les expulser, elles revenaient toujours à la charge pour le tenter et l'inquiéter. 11 se consolait alors en pensant que la nouvelle génération, suçant la nouvelle doctrine avec le lait maternel, et ne devant jamais connaître l'ancienne, serait plus heureuse et n'aurait point à essuyer de pareilles tentations, ou du moins les vaincrait plus facilement ^ ^

De même qu'il ne parvint jamais à se faire une idée claire et précise de ce qu'il fallait entendre par l'Eglise , et que sur cette question capitale il ne fit que flotter entre mille assertions contradictoires, oscillant tantôt d'un côté tantôt de l'autre, et se perdant en de vaines paroles, comme un

douler s'il y a un Dieu ou non. » (L. c. xxii, 4179. — Voyez aussi p. 1231. — Voy. Propos de table; Eisleben; 1566, f. 305, a. — F. 237, b.)

* Colloqnia, Medilationes, etc. eu. Rebenstock ; ii, ?26.

' Par exemple : Tanto juvenum hoc teiripore melior condiiio, qui pravis islis opinionibus non ita sunt corrupli, sicul nos, qui sub Papalu vi\imus. — Vos jnniores facile puram doclrinam Evan;;elii capere, el illam pesliferam opinionem vitare polcstis, quia ea noudum esiis infecli. (11 parle de la doctrine de riurertilude de Tétat de grâce). — 0pp. lat, len. iv, 392, b. —122, a. Voy. aussi, cidessus, pag. 40» 69,

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ruisseau dans le sable ; de même aussi ne put-il jamais se défaire entièrement de l'idée que cette Eglise, dont il s'était si violemment détaché, était pourtant la seule Eglise véritable, toujours en possession des promesses divines. En vain il repoussait ces scrupules comme des tentations du diable; en vain il recourait, pour se rassurer et étoulTer cette voix intérieure, à des torrents d'invectives, et répétait cent fois que l'Eglise papiste n'était plus la fiancée du Christ, mais une prostituée; en vain il s'efforçait de donnera ses déclamations une couleur biblique, en les drapant d'images apocalyptiques; tout cela n'était que d'impuissants palliatifs. Sa première séparation même d'avec l'Église, il n'avait pu l'effectuer qu'en faisant violence aux sentiments de fidélité que son àme nourrissait encore envers elle *. Mais il trouva qu'il était beaucoup plus aisé de braver, par des actes prompts et téméraires, l'autorité de l'Eglise, que d'étouffer les cris d'une conscience formée dans le cercle de cette Eglise. « Chaque » jour, dit-il, j'éprouve en moi-même combien il est difficile » de se dépouiller d'une conscience longtemps travaillée et >> dominée par les institutions humaines. Oh! qu'il m'a fallu » de peines et d'efforts, même en me fondant sur l'Ecriture X» sainte, pour me justifier devant ma conscience d'avoir osé » m'éîever seul contre le Pape, le regarder comme l'Ante- » christ, les évêques comme ses apôtres, et les universités » comme ses maisons de prostitution. Que de fois mon cœur " défaillant ne m'a-t~il pas blâmé, me représentant leur seul )) et leur plus fort argument, à savoir : Es-tu donc seul sage ? » Tous les autres hommes seraient-ils donc dans l'erreur, et » auraient-ils erré pendant si longtemps? Et que sera-ce, si » tu erres toi-même, et entraînes dans ton égarement tant de » gens qui tous seraient damnés éternellement 2?»

Plus d'une fois aussi, il était tourmenté par la pensée qu'il n'avait reçu aucune mission pour fonder une Eglise nouvelle.

* Lui-même, dil-il dans une lellre à George Held, en 1533, ne put pendant lonstomps s'arracîier de celte chaîne où le retenait le respect pour l'autorilO de l'Église et du Pape, jusqu'à ce qu'enfin Dieu l'en eût arraché lui-iiii'nie par ua fffet numifoslc de sa puissance : sans cela il ne s'en fût peut-ôtrç jamais dégagé par des paroles. (De Welle, iv, 439.)

^ Ed. Walch. xix, 1305.

1>40 IL filGARDK LA VOIX DE SA COïNSGIElNCi:

« Le diable coiDmenco par nous dire : « Qui vous a commandé de prêcher l'Evangile? Qui vous a donné mission de le prêcher îiiiisi, comme jamais, depuis tant de siècles, nul évêque , nul Saint ne s'est avisé de le prêcher? Que serait-ce si Dieu vous désapprouvait, et si la perte de toutes les àme§ que vous avez séduites et égarées retombait sur vous? — Satan m'eût donné bien plus de tablature, si je n'eusse été docteur. Ce n'est pas une petite affaire que de changer toute la religion, ioute la doctrine do la papauté. Un jour l'on verra ce qu'il m'en a coûté de peine ; aujourd'hui personne ne le veut croire. — Ensuile, le diable m'attaque aussi là-dcssiis, et souvent, n'était que je suis docleur, il m'eût tué avec cet argument : Tu n'as point de mission. — Quand le diable me trouve oisif, perdant de vue la parole de Dieu et n63gligeant de m'en armer, il jette le trouble dans ma conscience, m'accusant d'enseigner l'erreui*, d'avoir livré aux dissensions l'Eglise, si paisible et si tranquille sous la papauté, et d'avoir engendré par ma doctrine le scandale, la discorde, les factions. — Je ne puis nier que souvent cela me donne de rudes angoisses ; mais dès que je m'arme de la parole, je suis vainqueur K »

Ces sortes de mouvements intérieurs , qu'il tâchait toujours, une fois que la réflexion y succédait, de s'expliquer comme des artifices et des suggestions de Satan, loin de devenir plus rares, se reproduisirent de plus en plus fréquemment. Satan, dit-il, l'avait mis dans un tel désespoir qu'il ne savait plus s'il y avait un Dieu ou non, et qu'il en avait complètement perdu courage. Souvent fe tentateur Tavait jeté dans des angoisses mortelles en lui répétant : Que deviendrais-tu, si toute ta doctrine était fausse? Les Pères, à l'entendre, n'ont eu que des tentations charnelles et puéiiles ; mais lui a subi les plus cruelles : «Quand Satan se met )) à discuter avec moi, et à me contester la grâce de Dieu, )) je n'ose mettre en avant cette parole : Celui qui aime Dieu » aura le royaume de Dieu ; car aussitôt Satan me jette ce )) reproche : Tu n'as pas aimé Dieu 2 ! » — \\ prétendait que, puisqu'il fallait qu'il fût tenté, il serait juste que Satan lui reprochât ce grand et abominable péché d'avoir dit la messe

i L. c. xxii, 1087 el suiv. — 1036. —ilili.

^ L. c. XXII, 63. — Colloquiii, Meditaiiones, etc. éd. Pvotjcnstock, ii, 12. — Piujios de labU, puLiico \)i)i iMi'ii«Ufiuin!!, ih, loO; ii, oui.

COMME Ui\E TENTATION DE SATAN. 241

pondant tant d'années ; mais le diable, disait-il, usait d'une telle scélératesse que ce péchc-là était précisément celui qu'il ne lui reprochait jamais *.

Quelque chose qu'il inventât pour réduire au silence ces voix accusatrices, il n'y pouvait réussir ; c'était le rocher de Sisyphe qu'il était condamné à rouler sans fin. S'il croyait les avoir étouffées, elles revenaient bientôt, et souvent avec une force plus grande. « Les tentations, les attaques extérieures ne font que me rendre fier et orgueilleux : vous pouvez voir par mes livres combien je dédaigne mes adversaires ; je les tiens , sans autre façon , pour des fous. Mais quand vient le diable, celui-là est dominus mundi, et il me donne un honposuisti^. » Les passages suivants sont propres à montrer de quelle manière et sur quels points sa conscience l'accusait le plus souvent.

« J'étais fort pieux sous la papauté, alors que j'étais moine; et pourtant j'étais si triste et si affligé que je pensais que Dieu ne m'avait pas pris en grâce. Alors je disais la messe et je priais, et, étant moine et dans mon ordre, je n'avais pins vu ni possédé aucune femme. A présent le diable, pour me faire souff'rir, me suggère d'autres pensées ; car souvent il me fait ce reproche : « Oh ! quelle multitude de gens tu as séduits avec ta doctrine. » — « Je n'ai pas eu de plus grande et de plus violente tentation qu'à cause de mes sermons, pensant : c'est loi qui es l'auteur de tous ces scandales ! Cette pensée m'a souvent poussé droit à l'enfer, jusqu'à ce que Dieu m'en eût arraché, en me donnant la consolante persuasion que ma prédication est pourtant la vraie parole de Dieu et la vraie doctrine céleste. Mais il en coûte avant d'arriver à cette consolation. » — k Le diable s'entend à merveille à nous tourmenter : « Ah vraiment ! dit-il, vous prêchez l'Evangile J Et qui vous l'a commandé? Qui vous a donné mission? et encore de le prêcher de cette manière, comme jamais homme ne Ta enseigné dans tant de siècles! Et si cela déplaît à Dieu, et que vous soyez coupable de la damnation de tant d'ames ? »

« Quand le diable me trouve oisif , ne m'oecupant point de la parole de Dieu , il me suscite des scrupules de conscience, comme si j'eusse enseigné l'erreur et détruit l'autorité, vu qu'il est sorti de ma doctrine tant de scandales et de rébellions. Mais

' Propos de table, pnbl. par Fœrslemann, m, 116. — 2 l, c. ii, o2!\.

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