COIN SÉQUENCES DE CETTE DOCTRINE
que Dieu, par sa volonté et uniquement par sa volonté, délaisse et endurcit les hommes, comme s'il se réjouissait de leur perdition éternelle, des tortures et des châtiments éternels qui attendent ces pauvres misérables, tandis qu'il fait vanter et exalter si fort sa bonté, sa grâce et sa miséricorde. Qu'il faille croire et dire de Dieu de pareilles choses, voilà ce qui semble cruel, injuste, iriique à la raison, voilà ce qui a scandalisé en tout temps des gens de si grand renom ! Et qui, en effet, ne s'en choquerait pas ^ ? »
Une chose digne de remarque, c'est que Luther lui-même finit par craindre que sa doctrine de la volonté cachée de Dieu, suivant laquelle Dieu voudrait la perte éternelle de tant de millions d'hommes et leurs péchés, n'eût plus tard des conséquences funestes. Mais pour obvier à ce péril, il se borne à recommander que chacun en particulier, au lieu de scruter les desseins de Dieu pour découvrir sa volonté cachée en ce qui le concerne personnellemeat, s'attache à la volonté révélée, suivant laquelle Dieu veut le salut de chacun 2. Cela revient à dire qu'il faut se rassurer par la confiance dans cette volonté révélée, bien qu'on sache que dans beaucoup de cas cette volonté n'est pas la véritable, mais seulement une apparence fallacieuse. La crainte était fondée ; car les conséquences de celte doctrine, au témoignage de Schvvenkfeld, furent en effet des plus désastreuses :
c J'aurais trop à faire, si je voulais entreprendre de raconter tout ce que j'ai vu d'impiétés, de perversité et de mauvaises actions engendrées par cette doctrine. Notre chair y a trouvé un beau
' Que le libre arbitre n'est rien ; contre Erasme. Ed. de Wittonb, 1559, vi; 504, 6.
* 0pp. lat. Willenb. vr, 38/j, 385. Hobc studiose et accurale sic monere et tradere volui, qnia posl nieani mortem multi meos libres profèrent in médium, et l'nde omnis generis errores et deliria sua coolirmabunt. Scripsi autera inter reliqua, esse omiiia absoluta et necessaria. Sed eiinul addidi, quod ad-piciendus sil Deus revelatus, sien! in Psaimo canimtis : Son nom est Jésus-Chi ht, le Seigneur Dieu Sabaoth, et il n'xj a point (Vautre Dieu. Jésus Cliristus est Dominus Zebaoïb; nec est alins Deus, et alias saepissime. Sed isios locos omnes tr^insibunl, et eas lantum arripienl de Deo abscondito. Vos igitiir, qui nunc me audîlis, memineritis, me boc docuisse, non esse inquirendum de prœdestinatione Dei absconditi. Sed ea acquiescendum esse, quae revelantur per vocationem et per minisleriura verbi. Ita enim potes de fide et sainte tua certus esse ac dicere : Ego credo in ïllium Dei, qui dixil : Qui crédit in Filium, habet vitam aeternam. Ergo in eo non est damnatio aut ira, sed beneplacitum Dei Patris. Haec eadem auiem alibi quoque in libris meis prolestatus sum, et nunc etiam vive voce trado. Ideo sum excusalus.
*28 LLTHEll : IRONIE DE DIEU,
manteau, cuiuniode pour couvrir ses péchés : je n'y puis rien, dil-elle, c'est Ja volonté de Dieu. Môme le péché, c'est Dieu qui fait tout en moi, et non pas moi. S'il m'a élu, je serai sauvé. Oh .' combien en ai-je entendu d'entre nos gentilshommes, s'en référant aux écrits des gens de Wittenberg, et qui sont aujourd'hui, que Dieu pardonne ! dix fois pires qu'ils ne furent jamais avant qu'on eût commencé à leur prêcher l'Evangile ! — Il est hors de doute quedespei-atusille Italus (François Spiera) était Luthérien, etqu'il s'est pris lui-même au piège de cette prédestination, sur laquelle Luther et Philippe insistèrent d'abord, quod etîam puerorum anîmi hoc articulo sint imhiœndi. Vous savez ce qu'ont enseigné là-dessus les Luthériens et les Zwingliens, à savoir : « Si tu es élu, tu seras sauvé, bien que tu ne fasses aucun bien ; mais si tu n'es pas élu, tout ce que tu feras sera inutile. « C'est ainsi que cet Italus s'est tout d'abord consolé, sine pœiiUentia -^ mais quand il eùl renié la vérité et examiné sa vie impénitente, il en est arrivé à croire qu'il n'était point appelé au salut et que tous ses efforts seraient vains. Aussi est-il nécessairement tombé dans le désespoir ^ »
A toutes les objections qu'on élevait contre ce système en s'appuyant sur les textes parénétiques et impératifs de l'Ecriture, Luther opposait une réponse qui devint un des principes fondamentaux de la nouvelle théologie protestante ; A prœcepto ad posse non valet conseqiienlia. De ces textes il ne s'ensuit nullement, disait-il, que la volonté humaine puisse réellement quelque chose : les apôtres, au contraire, en donnant de pareils préceptes, suppléaient toujours mentalement : « Faites cela, si vous pouvez, mais vous ne le pouvez pas! » Si Dieu parle de la liberté de l'homme, de son libre arbitre, s'il fait espérer des récompenses à ceux qui accompliront sa loi, ce n'est que pour faire bien vivement sentir aux hommes leur impuissance absolue, ou pour se railler d'eux, au cas où ils s'imagineraient être libres, et leur dire : «'Voyons donc si vous êtes capables de le faire ; faites-les donc, si c'est en votre pouvoir. » Quant aux passages de l'Ecriture, où il est dit que Dieu ne veut pas la mort du pécheur, mais sa conversion, Luther leur opposait sa distinction entre la volonté latente et la volonté révélée de Dieu : en vertu de celle-ci, Dieu voudrait la conversion et le
' Schwenkfeld; Epislolaire i. 370, 680 el suiv. n, 911. Voyez aussi l>a liéfvrmc, j, 25S.
POINTS PRINC. DE SA DOCTR. SUR l' ETAT NAT. DE l'hOMMK. 29
salut de tous les hommes; en vertu de l'autre, il voudrait, au contraire, qu'une partie des hommes, et même le plus grand nombre, fussent damnés.
Cette manière de voir, exposée surtout avec détail dans son livre sur la volonté servile, dirigé contre Erasme, Luther la conserva plus tard, avec cette restriction seulement, qu'il ne faut pas chercher à pénétrer la volonté secrète de Dieu, mais s'en tenir uniquement à sa volonté révélée. En 1533, il publia un Commentaire sur le passage de la l^^^ Épître à Timothée, ii, 4, où, substituant aux paroles de l'Apôtre un sens entièrement contraire à celui qu'elles renferment, il s'efforça de démontrer que cela (que Dieu veut le salut de tous les hommes) ne peut pas être, aucune volonté humaine ne résistant à la volonté divine. En 1537 encore, il écrivait à Capiton qu'il voudrait, comme Saturne, dévorer tous ses enfants , c'est-à-dire ses livres , n'en reconnaissant aucun pour sa véritable œuvre, à l'exception peut-être du livre sur la volonté servile et du catéchisme *.
La doctrine développée dans cet écrit et dans d'autres, niant toute détermination personnelle , avait pour Luther quelque chose de particulièrement rassurant. L'attitude qu'il avait prise comme antagoniste de l'Eglise, comme fondateur d'une nouvelle société religieuse , ne fut plus une œuvre voulue et accomplie par lui ; il se croyait, au contraire, un instrument complètement passif et servile dans la main de Dieu ^
Voici donc quelles idées se résument dans la doctrine de Luther sur l'état naturel de l'homme.
Premièrement. Luther explique d'une manière toute matérielle la corruption de l'homme, telle qu'il la conçoit, universelle et dominant d'une manière absolue. A ses yeux, la matière du corps humain est le siège et la source de tout mal ; la semence même d'où l'homme est conçu, est corrompue et infectée par le péché :
' De Welte, v, 70.
~ C'est ce qu'il exprime dans son livre De servo Arbilrio ; après avoir affirmé qu'il n'a suscité tout ce mouvement religieux que pour exalter la grAre divine, il ajoute (0pp. lut. Wittenb. ii, Zi70, a.) : Quis sim, et quo spiritu et consilio in istas res raptus sim, illi commendo, qui scit, haec omnia suo, non meo arbitiio libcro gesta, quamvis et ipse mundus id jam dudum sensisse deberet.
âO ETENDUE DE LA CORRUPTION HUMAIJSE J
« L'action humaine concourant à notre naissance, il n'en peut rien sortir de pur, car l'ouvrier qui coopère, l'argile même qu'il y emploie, est impur et souillé. — C'est ainsi que depuis Adam nous sommes tous conçus et mis au monde avec le péché; car la chair et le sang sont essentiellement impurs et corrompus. — Car voici ce que l'Ecriture dit de notre conception et de notre naissance (Ps. 5i ) : « Voilà, j'ai été engendré d'une semence impure, et ma mère m'a conçu dans le péché. » Cela veut dire que ma mère n'y a coopéré que d'une chair et d'un sang souillés de péché, et ce que mon père a donné n'est pas pur non plus ; et tous deux ayant été réunis par un mauvais désir et une nature impure, je ne puis, étant fot mé d'une telle chair et d'un tel sang, avoir en moi rien de pur ^ — Voilà, j'ai été engendré, etc. Cela veut dire : Tous les enfants sont conçus dans le péché au sein de leur mère, sont portés et mis au monde dans le péché : car ils sont engendrés d'une semence infectée du péché ; de là, péché sur péché, dont nous héritons par notre naissance. Nous sommes engendrés d'une semence souillée de péché et d'une chair immonde, non que nous ayons commis le péché, mais parce que nous sommes nés de celui qui a une fois péché ^ »
Un de ses passages favoris était précisément ce septième verset du Psaume 51, où d'ordinaire il traduisait ces mots : Je suis né dans r iniquité y par ceux-ci : fai été engendré d'une semence souillée de péché,
« La semence humaine, c'est-à-dire la semence dont je suis engendré, est entièrement corrompue par le péché : l'argile, la glaise dont fut formé le vase, est mauvaise et condamnée. Que dirai-je encore? Tel je suis, tels sont tous les hommes. La conception, la croissance, le progrès de l'homme, dès le ventre de sa mère et avant qu'il soit encore né, avant qu'il soit proprement un homme, tout cela n'est que péché ^. »
Deuxièmement. Luther peint le péché originel, non plus comme adhérent à la nature de l'homme, mais comme constituant sa nature et son essence mêmes. Car, ce qu'il comprend dans le péché originel, l'ignorance de Dieu, la haine et le mépris de Dieu, l'incrédulité, etc., tout cela, suivant sa manière de voir, gît déjà dans la semence d'où naît et se développe le corps humain \
4 Œuvres de Luther, éd. Walch. x, 1342. — > L. c. vu, 1603. — ^ L. c. V, 776.
* Comm. in Genesin (0pp. lat. Wilteuberg» 4580, vi, 37, b.) ; Sequelur