CETTE CORRUPTION EST NOTRE NATURE MEME
a On ne saurait nier que la semence ne soit pleine non-seulement d'une concupiscence mauvaise et immonde, mais aussi de haine et de mépris envers Dieu <. — Notre personne, notre nature, tout notre être est corrompu parla chute d'Adam ; c'est pourquoi nulle œuvre ne saurait ôtre bonne en nous, jusqu'à ce que notre nature et notre essence individuelle soit transformée et régénérée-.— Situ veux montrer d'une manière juste, d'après ce Psaume, ce que c'est que le péché, tu diras que tout ce qui est né de père et mère est péché ^. — Notre péché n'est pas en nous une œuvre ou une action : c'est notre nature et tout notre être, c'est pour cela que Dieu prend ( dans la circoncision ) la partie nécessaire à la génération et à la propagation de la nature humaine, tout comme s'il voulait nous dire : ïa naissance et ta nature et tout ton être n'est que péché et impureté 4. »
Troisièmement, Cette complète transformation, cette corruption totale de la nature humaine, conséquence de la chute du premier homme, s'étend jusqu'à la faculté de la pensée : celle-ci e^t désormais absolument aveugle pour toute vérité divine, de telle sorte que dans les choses spirituelles toute pensée propre de l'esprit humain est une erreur.
« Tout ce qui est dans notre volonté est mauvais, et tout ce qui est dans notre entendement, n'est qu'erreur et aveuglement. C'est pourquoi il n'y a chez l'homme, pour les choses divines, que ténèbres, erreur, malice, mauvaise volonté, entêtement et déraison ^. »
Quatrièmement. Luther, partant de l'état de l'homme converti, en qui la nature continue encore sa lutte et ses révoltes contre l'Esprit et le Bien, conclut de cet état à celui de l'homme non converti : li, dit il, doit être une volonté « qui n*a
(si slaluas, jusliiiam originalem non fuisse natuiœ), peccalum, quod successit» non esse de essentia hominis. An non igîtur frustra est, mittere Redemptorera Chiistum, cum juslitia originalis tanquam aliéna res a sialura nostra ablalaest, et intégra naturalia manent ? Quid potest indignius theologo dici.' Quare fugiamus deliria ista tanquam veras pestes et corruptelam sacrarum lillerarum, et sequamur potius experienliam, qiiic docet, quod nascimures immundo seniine et coulraliinius ipsa ex natura seniinis ignoranliam Dei, odium et conleuiptura Dei, increduliialem, odium erga Deum, inobedienliam, impatientiam, et similis gravissima \itia.
1 Ed. Walch. v, 778. — * L. c. xr, 395.— * L. e. v, 685.
* L. c. XI, 2793. InPsalm. 51. (0pp. lat. len. iv, 377, 392) : Peccatum esse hoc lotum, quod natum est ex paire et matre,
^ Œuvres de Luther, éd. de VViltenb. 1539, i, 100.
32 LA PERVERSITÉ DES HOJNÎMES ASSIMILEE A CELLE DES DEMOTÎS.
d'autre pensée, d'autre objet que ce qui est oppose à Dieu et contraire à sa loi *. »
]1 fut conduit ainsi jusqu'à penser qu'au fond de chaque manifestation vitale de l'homme, même du juste vivant en état de grâce; qu'au fond de ses pensées, de ses paroles, de ses œuvres, et, pour ainsi dire, dans chaque souffle, il y a quelque chose de mauvais; qu'il vit et se meut dans une atmosphère de péché qui le pénètre de sa corruption, et il reprochait aux théologiens scolastiques, comme une erreur capitale, de soutenir qu'uwe action ne pouvait être en même temps bonne et entachée de péché ^
Les plus simples mouvements de bienveillance naturelle n'étaient même pour Luther que pure hypocrisie; car, suivant lui, l'homme naturel, plein, comme il l'est, de venin et de haine, doit haïr chacun de ses semblables :
« Il est donc évident que nous sommes tous coupables devant ce commandement : Tu ne tueras point ; et quiconque n'est pas régénéré en Dieu et par Dieu ne saurait s'abstenir du meurtre. S'il s'abstient de l'acte, il ne saurait cependant se soustraire à la pensée et s'abstenir du consentement. —Car, prie tant que tu voudras, fais l'aumône tant que tu voudras, fonde des messes et bâtis des églises faut que tu voudras, tu n'en es pas moins un meurtrier, tu hais Ion frère, tu ne peux le regarder d'un œil bienveillant ^. — Je ne saurais donc, par ma nature, manifester aucune bienveillance par gestes ni paroles; si je le fais, c'est cerlamement hypocrisie, le cœur restant pour le moins plein de venin K «
Pour la perversité, il va même jusqu'à assimiler les hommes aux démons :
«Je disque les facultés intellectuelles ne sont pas seulement corrompues, mais qu'elles sont même totalement anéanties par le péché, tant chez les hommes que chez les démons, si bien qu'il n'y a en eux autre chose qu'un esprit corrompu, une volonté perverse, ennemie de Dieu en toute chose, tendant uniquement à ce qui est contraire et désagréable à Dieu *.
En même temps il affirme que tous les prophètes de l'ancienne alliance n'ont été mis à mort que pour avoir prêché
1 L. c. 1, 99. — "^ Opp. lat. lén. iv, 289. b. — ^ OEnvres de Luther, éd. Walch. XI, 1810. — * L. c. XI, 1821.
5 Œuvres de Lullier, éd. de Wiitenb. 1539, i, 99.
LLïHEa : OPPOSITION ENTRE LA LOI ET l'ÉVANGILE. 33
précisément cette doctrine de la corruption absolue, de l'extinction et de l'anéantissement de tout germe moral dans l'homme.
« Tous les prophètes ont été égorgés parce qu'ils reprochaient ce péché (le péché originel) au peuple ; mais les hommes ne voulaient pas les croire, pensant que ce péché n'était pas en eux. Ils jugeaient suivant leurs sentiments, leurs pensées et leurs œuvres, et non d'après la parole et la justice de Dieu, que celui-ci leur annonçait par la bouche des prophètes ^ «
Cette manière de voir devait naturellement conduire à donner à la perversité innée de l'homme une telle extension que tout germe de bien se trouvât réellement détruit chez l'homme, qu'il ne restât pas un atome, pas une étincelle de facultés morales qui pût servir de point de départ pour l'œuvre de la régénération par la grâce. C'était, suivant Luther, le plus sûr moyen d'étouffer toute idée d'une coopération possible de la volonté humaine à l'œuvre de la conversion, et d'en laisser à Dieu seul toute la gloire. Aussi recommanda-t-il à plusieurs reprises de peindre la perversité innée de l'homme aussi profonde et aussi noire que possible 2.
A cette doctrine sur l'état de l'homme naturel se rattache une autre doctrine fondamentale de Luther, non moins originale et nouvelle que ses idées sur la volonté serviie et l'universalité de la corruption de l'homme : c'est sa doctrine sur l'opposition entre la Loi et VÉvangile. A en juger d'après certaines paroles de Luther, il considérait cette doctrine comme la plus importante découverte qu'il lui eût été donné de faire, comme le véritable article qui faisait de lui le restaurateur de l'Église chrétienne dès longtemps tombée en ruines par suite de l'oubli où ce point était tombé. Non-seulement il convenait, mais même il se faisait gloire d'être le premier, après es Apôtres, qui eût remis en lumière la véritable idée de la listinction entre la Loi et l'Evangile. Il prétendait que nonseulement les théologiens et les canonistes d'autrefois, mais aussi les Pères eux-mêmes l'avaient complètement ignorée, n'exceptant que le seul saint Augustin, qui aurait reconnu cette différence, quoique sous un seul point de vue. Et pour-
^ OEuvres de Luther, éd. Walcb. xii, 142.
^ Œuvres de Ltillier, éd. de WiUonberjï, 15:^9, x, 59.