MOTIFS
« liberté qu'il leur donne. Mais je prêcherais les consolations « de l'Evangile aux consciences timorées, découragées, trou- » blées et humiliées i. » Il s'excusait en disant qu'à l'époque où il avait commencé à jouer le rôle de réformateur, il ne connaissait point le monde, et que maintenant il voyait, avec une douleur extrême, comme il avait été honteusement trompé. Son idée était que, s'il eût été possible de revenir sur ce qui était fait, il introduirait une sorte de doctrine ésotérique, à côté et au dedans de la doctrine exotérique. « Il » voudrait, dit-il, aider 'à relever la papauté, et glorifier les >^ moines, vu que le monde ne pouvait exister sans ces mas- " ques et ces carêmes -prenants^. » Dans ses discours on voit sa vieille haine contre la doctrine et l'ordre de l'Eglise se marier au sentiment accablant de la nullité, de l'impuissance morale de sa propre doctrine, assez forte pour amener un schisme, mais complètement incapable d'opérer dans ses adhérents une régénération morale, ni même de les maintenir à ce degré de valeur morale et religieuse qu'ils occupaient auparavant.
Après cela vint le dégoût de la vie. En 1541, il écrivait à Jonas que, dégoûté de l'état des choses et torturé par la maladie, il était devenu morose et se sentait las du fardeau de la vie; qu'il priait Dieu de le rappeler ; qu'il avait assez fait de mal, et vu ce qu'il y a de pire ^ S'il se manifeste dans ces sombres paroles un accès de repentir et la conscience d'avoir manqué sa vie, il en est de m.ême dans ce souhait qu'il exprima un jour, comme sa femme lui amenait son fils enfant: « Je voudrais, dit-il, que je fusse mort à Vèige de cet enfant, » et je donnerais volontiers tout l'honneur qu'on me fait et » me fera en ce monde, pour qu'il en fût ainsi*. » Une autre fois, en 1542, le chagrin qui le dominait se formula sous l'espoir que le monde ne durerait pas cinquante ans de plus, « sans quoi lout serait pire que jamais auparavant ^. »
Nous voyons quel profond découragement, quel sombre désespoir s'était déposé au fond de cette amo si énergique,
' Ed. Walch. xxii, 4 OSA.
* Proposée table, publ. par Fœrsîemann; ii, 374.
3 De WeUe, v, 352, -- * Propos de lable, publ, par Foerslemarm, ii , 374.
DE SON DÉGOURAGEMEINT. "251
et les raisons en éclatent avec une suftisante évidence dans les écrits et dans la correspondance du Réformateur. Les expériences amères de chaque jour, les rapports qui lui arrivaient de toutes parts, fournissaient sans cesse de nouveaux aliments à sa mélancolie, et l'état de choses qui s'établissait là oi!i sa doctrine trouvait accès, était toujours la réfutation pratique de cette doctrine. En effet, Luther annonce que Jésus-Christ a accompli la loi pour nous, que nous devons nous imputer cette obéissance comme notre justice devant Dieu, et nous croire immédiatement justifiés et pardonnes; cette doctrine parcourt d'un vol rapide l'Allemagne et la moitié de TP^urope : elle est accueillie par des applaudissements triomphants, et son auteur reçoit de maints endroits l'assurance que maintenant seulement les consciences, troublées et inquiètes sous la papauté, trouvent dans ses enseignements une consolation efïïcace et durable ; et pourtant les fruits qui devaient être la suite de l'adoption de celte doctrine, et se produire immanquablement chez tous les fidèles, se montrent si peu, que l'on voit surgir au contraire des effets et des résultats entièrement opposés. II n'est pas jusqu'à sa propre maison, où Luther n'observe ces effets *. Et ce qui se passait chez lui sur une petite échelle, se passait sur une grande dans toute l'Allemagne. C'était, à l'entendre, une chose étonnante et scandaleuse, de voir que le monde était devenu pire depuis que la pure doctrine de l'Evangile avait été remise en lumière. Chacun, disait-il, n'usait de la liberté chrétienne que pour satisfaire ses appétits charnels ; un grand châtiment devait être proche, alors que, depuis la révélation de lEvangile, tous les vices, tous les péchés, toutes les turpitudes s'étaient tellement propagées et répandues, qu'on ne les regardait plus comme une honte ; le monde était plongé dans une honteuse sécurité, à tel point que les personnes pieuses elles-
* Auno 32 cum videret contemptum veibi iii sua faniiliu, M. h. coastituit liberis et familiœ suae singulis domiiiicis diebus piaedicare, concioiies in tempîo inlermitiens. Inierrogavit cum D. Jonas, cur hoc fuceret, foilassis qnia videret illum verbi couterapluui in vulgo, respondit M. L. se hoc ex oŒcio et propter conscienliam cujusque patrisfamilias (dicere). Video eniin et scio, verbuni Dei tam in domo mea, quain in Ecclesia negligi. Coiloquia, etc. éd. Rebcnstock. II, 19.