SA DEFIANCE SOUPÇONNEUSE
pect, de tout noircir, de prêter toujours aux personnes et aux actions les motifs les plus vils et les plus bas, ce don, tourné si longtemps contre l'F.glise catholique et ses défenseurs et développé à leurs dépens, avait fini par être chez lui une seconde nature ; à tel point que, plein de défiance même envers ceux qui l'entouraient à Wittenberg, il prêtait une oreille complaisante à tous les commérages, à toutes les dénonciations *.
Depuis l'année 1539, il s'était même mis en état d'hostilité avec les professeurs de la Faculté 'de droit de Wiltenberg. Une querelle à propos d'affaiVes de mariage y avait donné lieu *. A partir de cette époque , il saisit avec empressement toutes les occasions de faire éclater sa colère contre les juristes, aussi bien du haut de sa chaire de prédicateur que de sa chaire de professeur. L'idée d'avoir lui-même, à proprement parler, livré l'Eglise aux mains des juristes, changea son aversion pour eux en une amertume passionnée. « Je n'au-
tîosiis, qu'il ne voulait laisser à personne quelque occasionem de se faire remar- (juer ù côté de lui, comme il le donna plusieurs fois à entendre à Michel Meienburg, bourgmestre de Nordhausen, et à quelques autres de ses intimes amis. » Et pag. 5à : « Bien que tout le monde fût fort affligé et triste de la mort de Luther, néanmoins, chaque fois que Philippe se trouvait seul avec ses amis intimes et qu'on se montrait inquiet de restaurationè studiorum tkeologîcorum et du changement de l'état des choses in Academia, à cause de ce trépassement subit de Luther, il était aisé de s'apercevoir combien Philippe était flallé qu'on se diligent désormais d'après lui, comme chef. Car, ainsi que nous l'avons dit, vivo Lulhero, il s'était imaginé que Luther n'avait eu souci que de sa propre autorité, et n'avait jamais voulu permettre que quelqu'un acquît quelque considération à côté de lui. »
1 Gruciger s'explique là-dessus dans une lettre du 23 février 15^5, adressée à Cuy Dietrich, et que Bretschneider n'a point imprimée : Multa (in Lulhero) alios olîendunt rigidos et, ut sibi videntur, sapientes judices, sed vellera hoc unum abesse, quod inlerdum ex aliorum sermunculis incenditur, utautsuspiciones sinistrasconcipiat adversus non merilos aut palam in iras erumpat vehemrnti impetu, quibus rébus siepe res raeliores et necessariœ impediuntur, — Cod. Manh. 357. Coll. Camerar. vu (Mscr. Bibl. Monac), n. 87.
' Causa est non optima, unde rcstola orta est, dit Cruciger, C. R. v, 314. — Mèlonchtlion enjvge de même : Quid quod in hoc negolio ne causœ quidera satis esse, et iracundiae servii i putatur, ut sœpe alias jcarà rivwv sTepwv ; et il ajoutait que Lulhcr avait fait un sermon où il avait attaqué lesjuristeSf non avec la dignité d^un Périclcs^ mais avec la grossièreté dhin Cléon (C. R. v, 310). — Quant aux fiançailles de Gaspard Beyer, qui, reconnues parle consistoire, avaient enflammé la terrible colère du Réformateur et occasionné toute la tragédie, Luther lui-même les reconnut plus lard pour valables, et insista sur la prompte conclusion du raaiiage. (Voy, la lettre chez de Welte, v, 721.)
ET SA CttÉDUHTÉ. 261
» raid vraiment pas cru, dit-il, que nous eussions encore » ici des juristes si grossiers et si immondes !« — Puis, passant aux menaces : « Si je vous ai blanchis, je saurai bien aussi >» vous rendre noirs, afin que vous ressembliez à de vrais >» diables. >» — - « Un bon juriste, assurait-il, doit être un H mauvais chrétien; car il vante et glorifie la justice des œu- » vres, comme si par elles on était juste devant Dieu et » sauvé. Mais s'il est illuminé, régénéré et chrétien, il sera » parmi les juristes comme un monstre ou une bête curieuse, w il sera réduit à la besace, et regardé comme un séditieux » par les autres juristes *. »
Si quelqu'un l'avait blessé, il ne lui suffisait pas de passer sa colère sur l'individu coupable ; il se plaisait à élargir le cercle de ses ennemis; c'était une conjuration d'un grand nombre de gens qui avait fait d'un seul leur instrument. Une servante lui ayant fait quelque dommage dans sa cuisine et dans sa cave et l'ayant fraudé, il s'en prit aussitôt aux papistes « qui la lui avaient endossée, comme une archiribaude, une infâme coureuse et un sac à mensonges ^ » Des maladies s'étant déclarées parmi les étudiants de Wittenberg par suite de leurs excès avec des filles publique,s , il fit aussitôt afficher que « c'étaient les adversaires et les grands ennemis de la foi luthérienne qui avaient envoyé quelques prostituées à Wittenberg pour séduire et perdre la pauvre jeunesse ^. »
Tout ce qui était monstrueux, incroyable , dénaturé, avait pour Luther un attrait particulier. Il n'était mensonge si évident, ni bruit si absurde, qu'il n'accueillit avec avidité pour en farcir les lettres à ses amis. Il avait travaillé de tous ses efforts à se pénétrer de l'idée que ses adversaires étaient les organes de Satan, qui les possédait le plus souvent d'esprit, mais quelquefois aussi de corps. De là vient que toute horreur, toute abomination, tout forfait attribué à des individus ou à des classes entières, lui paraissaient croyables et naturels. En parlant des évêques allemands, il assura à ses auditeurs que chacun de ces prélats avnit amené à la Diète d'Augsbourg, non pas seulement un diable, mais une troupe
' Ed. Walc'i. XXII, 2170, 2:i-, ÎK.i'i. — *■ De Welle, v, i\-2i,, î L. c. V, 561.
262 LUTHER PENDAINT LES DEIIjNIÈRES ANNÉES
entière de démons infernaux *. Ce que l'imagination de la multitude, sans cesse aiguillonnée par les prédicateurs et remplie d'images terrifiantes, inventait de plus absurde et de plus insensé, il le recueillait avec ardeur, le répandait de tous côtés dans ses lettres, et l'élaborait dans ses écrits pour en faire le sujet de nouvelles accusations. En 1541, comme les tentatives de conciliation devaient commencer à Ratisbonne, il publia que Satan venait d'inventer, par l'intermédiaire des papistes, une nouvelle manière de tuer les luthériens, à savoir, en empoisonnant le vin et en mélangeant le lait avec du plâtre; qu'à léna, douze personnes étaient déjà mortes d'avoir bu du vin empoisonné; qu'à Magdebourg et à Nordhausen on avait trouvé au marché le lait empoisonné, ainsi qu'à léna ; qu'on ne pouvait plus rien acheter ni consommer. Luther s'étonnait seulement que les princes et les autorités pussent voir cet état de choses d'un œil tranquille. Cependant il ajoute lui-même que ces douze individus en question pourraient bien être morts par excès d'ivrognerie. — Peu de temps après, il découvrit une méthode encore plus ingénieuse, inventée par les papistes pour empoisonner les luthériens : c'était par les épiées. H s'était trouvé, à l'entendre, que les épices et les médicaments aromatiques expédiés par des marchands d'Erfurt contenaient du poison ; déjà, à Altenbourg, douze personnes avaient mangé la mort à une môme table, en usant de ces épices saturées de poison. H n'était pas moins crédule pour les histoires d'incendiaires : en 1540, il écrivit au duc Albert de Prusse que le duc Henri de Brunswick avait envoyé contre les villes évangéliques plusieurs centaines d'incendiaires, et que le pape avait donné 80,000 ducats pour cette belle expédition ; que déjà on en avait exécuté trois cents, etc. ^
De même que naguère il avait excité les princes et la noblesse à assommer, à sabrer, à égorger les paysans révoltés, attendu que c'était le temps de la colère et du glaive, et non celui de la grâce, de même il voulut, dans ses dernières années, allumer en Allemagne une guerre d'extermination contre les Juifs. « Qu'on mette le feu, disait-il, à leurs syna-
» Ed. Walch. X, d27o. — 2 De Welle; v, o09, 33», 3.^6.