LES CONFESSIONS ET LES COLLOQUES
Dans leur rapport avec le €lé% eloppemeiit de la doctrine protestante de la «lustiflcatfon»
Le premier fruit de cette ardeur que Mélanchthon, encore animé du feu de la jeunesse , mit à s'emparer des idées de Luther, furent ses Hypotyposes, qui parurent en 1521. Mélanchthon avait conçu nettement l'idée fondamentale de Luther touchant la foi et la justification, et il règne à travers tout le livre entier un ton de confiance absolue qui dut faire illusion à bien des gens. Toute la théologie scolastique y est traitée avec ce dédain et ce mépris que Luther avait déjà mis en pratique. Croire, c'est se confier uniquement et absolument en la miséricorde de Dieu, à l'exclusion de toute action humaine : la justification consiste uniquement dans cette confiance; car tout ce que l'homme fait avant d'être justifié est absolument mauvais, et ce qu'il fait après est impur. Ses actions ne peuvent donc jamais faire partie de la justice , ni jamais rien mériter devant Dieu. Les patriarches eux-mêmes, et David, etisaïe, et Jérémie, n'ont eu d'autres œuvres que des péchés, et n'ont été justifiés que par la confiance en la miséricorde de Dieu*. Entre la haine et le mépris de Dieu d'une part, et la confiance en la miséricorde divine consistant dans la certitude de la grâce, Mélanchthon ne reconnaît point ici de moyen terme. L'homme est nécessairement dans l'un ou l'autre état.: tout ce qu'il fait dans le premier est péché mortel -, tout ce qu'il fait dans le second , bien qu'également
' Vult er|;o Petrus ( Act. 15), omiùa opéra Patrum , Da\idis, Isaiac , Jevcmiîe, peccala fuisse, juslificatos auUjm esse sola fidutia misericordiae Dei in Chrislo promissic. — Hypolyposcs MclarxlUhonis ap. von dcr Ilaidt hist. lilei. réf. IV, 57.
souillé de péché, est néanmoins agréable à Dieu *. Cependant la doctrine de l'imputation n'y était pas encore explicitement développée.
Pour tout ce qui regarde la liberté et la nécessité, la prédestination et les points qui se rattachent à ceux-ci, Mélanchthon se conforme complètement aux vues de Luther. Dans les Hypotyposes, aussi bien que dans le Commentaire sur l'Épître auxRomains, il nie toute contingence, toute liberté chez l'homme, même dans les choses extérieures. Il regarde Dieu comme l'auteur du mal même, admet que tout se fait en vertu d'une éternelle nécessité, et enseigne que la trahison de Judas est l'œuvre de Dieu aussi bien que la conversion de saint Paul 2.
Une idée qui s'afîermit de plus en plus chez lui, c'est que jusqu'alors on avait, en général, compris tout à rebours la justice chrétienne. On aurait eu le tort de la faire consister dans la foi générale de l'homme formée par la charité , au lieu de la représenter simplement comme le sentiment de la grâce individuelle et de dire sans autre façon ; Être justifié, ce n'est autre chose que sentir ou savoir que dans le moment même Dieu nous fait grâce pour l'amour de Jésus-Christ, ou bien croire que les péchés nous sont remis 3. Il lui fallut avouer en même temps, il est vrai , que cette justice « évangélique » était alors enseignée généralement de telle sorte qu'il en résultait une nouvelle impiété^, et qu'il n'était guère question non plus, dans les sermons, de la crainte de Dieu \ Son mécontentement envers les Zwingliens fiil encore augmenté à cette époque par la remarque qu'ils n'entendaient rien à la
* L. c. pog. 59.
* Il était alors tellement sûr de son affaire qu'il n'aspirait qu'à trouver une occasion de développer ce thème d'une manière bien complète : Utinam conlingat mihi Sophisia, qui iiœc calumnielur, ut possim illam impiara, stultam, maie philosophicam de voluntale sententiam justo volumine et intégra disputatione confutare ( Voy. Strobel : Histoire des loci t/ieot. de Mélanchthon, p. 31).
' Justilia vere Gliristiana est, cum confusa conscientia per fidem in Ghristum erigitur, et sentit, se accipcre remissionem peccalorum propter Ghristum. — Ipsissima juslitia est, credere, quod per Ghristum reniiltanlur pcccala sine nostra salisfactione, sine nostris meritis.— Gorp. Réf. i, 704-706 (au landgrave de Hesse).
-* Plerique hodie ila praedicant Evangelicam (justiUam), ut nova impietas nascatur. (L. c. p. 707.)
5 Doceat non fidem tantum, sed timorem quoque Dei, cujus jam pêne nulla in concionibus mentio fit. (L. c. p. 821.)
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foi justifiante, c'est-à-dire à la foi spéciale, ni au sentiment de la grâce propre , mais qu'ils ne parlaient jamais qne de la foi générale, qu'il appelle hisioriqne. En portant celte accusation , il semble toutefois avoir eu en vue OEcolampadc , Bucer et Cellarius plutôt que Zwingli lui-même *.
Quand fut conçue la Confession cVAufjsbourg^ la doctrine de la justification n'avait pas encore été l'objet d'explications dogmatiques et de développements approfondis et détaillés; beaucoup de questions qui s'y rattachent n'avaient pas encore été posées ou résolues. Les théologiens catholiques , comme cela se vit aisément lors des conférences d'Augsbourg, après la présentation de la Confession, ne s'étaient pas fait encore une idée claire et nette de la véritable signification et de la portée de la nouvelle doctrine. Ce qui surtout contribua à entretenir l'obscurité et la confusion dans les idées, ce qui couvrit et masqua en partie l'abîme creusé entre l'ancienne et la nouvelle doctrine, ce fut qu'on employa de part et d'autre les mêmes mots sous des significations tout-à-fait ditrérentes. La Confession d'Augsbourg faisait aux théologiens le reproche, fondé dans un certain sens, de ne comprendre ni ne savoir aucunement ce que c'est que/j«rcZo?i des péchés^ foi, grâce, justice; c'est-à-dire que les théologiens catholiques, habitués de tout temps à prendre ces expressions dans le sens dogmatique déterminé par le système de leur église, ne purent pendant quelque temps se faire à l'usage nouveau introduit dans leur emploi par Luther, et pensèrent assez fréquemment que Luther parlait dans le sens catholique aussi bien qu'en termes catholiques.
Mélanchthon lui-même n'était encore, à cette époque, ni capable, ni disposé à faire une exposition complète de la nouvelle doctrine. Il n'en était pas capable, parce que, sur plusieurs points essentiels, il n'était pas encore bien d'ac-
' Nulla est menlio fidei jusliflcantis in omnibus Zwinglianorum libris. Cum noniinant fidera, non inlelligunt illain, quœ crédit reniissionem peccatorum, qaae crédit, nos recipi in graliam, exaudiri et defendi a Deo, sed intelliguit liisloricam. — Ulinam tara diligenter docerent il, qui sunt cupidi novorum dogmatum, de fidei vi alque nalura, de pœnilenlia, deque aliis parlibus doclrinai Christiana;, quae ad aediticalionem faciunt, quam veiieraenter urgent suani de cœna Domini opinionem, cujus nullam omnino habenl (irmam rationem. (Gorr. Réf. Il, 25-83.)
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cord avec lui-même. Mais en cette occasion, où pour la première fois il s'agissait de rendre un compte exact d'un système qui n'était pas né dans le calme réfléchi d'une étude consciencieuse et d'une méditation persévérante, mais sur le champ de bataille d'une lutte passionnée; en cette occasion, disons-nous , Mélanchthon reconnut combien la confusion était encore grande, combien les idées étaient encore disparates, même parmi ceux qui se disaient amis d'une même cause. 11 s'aperçut que la doctrine de la justification, quelque avidement qu'on s'en fût emparé, quelque éclatante approbation qu'elle eût rencontrée de toutes [parts, était cependant mal comprise par nombre de gens, même par des théologiens. A Augsbourg, il avait été présenté plusieurs Confessions qui, précisément sur cet article, étaient pleines de contradictions. Dans l'une d'elles, cette proposition : « Nous sommes justifiés par la foi seule, » était expliquée ainsi : « par la foi seule, c'est-à-dire, non par des œuvres extérieures, mais par l'adoration intérieure de Dieu ^. » Mais, avons-nous dit, Mélanchthon n'était, pas non plus disposé à exposer complètement la nouvelle doctrine. Il sentait, en effet, qu'expliquer le système luthérien dans son entier, c'était couper court à tout rapprochement et rendre impossible une réconciliation entre les protestants et l'ancienne Église. Jusqu'alors il ne s'était point encore familiarisé avec l'idée d'opérer un schisme sans retour et d'édifier une église nouvelle, entièrement distincte de l'ancienne. La Confession devait être,"" dans son sens, une formule d'union, mais non un document de séparation. Elle était destinée à persuader à l'Empereur, aux princes catholiques, aux évêques, etc., qu'on n'était en contradiction qu'avec quelques théologiens scolastiques et avec la méthode d'enseignement populaire depuis peu répandue en Allemagne, mais nullement avec toute l'Eglise présente et passée, avec sa doctrine publiquement sanctionnée et transmise par les antiq^ues traditions. Voilà pourquoi la Confession se terminait par ces paroles :
* Ego falebor, eliamsi hebcs dicar, mihi videri valde difficiles (controversias), ac aniinadverti pleiasque disputalioncs a niullis parum dextrc intelligi. Vidi AugusLae Confessioues aliquot; magna eral dissimilitudo. Qiiispium hoc modo explicabat proposilionem : Sola fide juslificamur, h. e. non exleriiis operibus, sed cului iuteriori. ■— Corp. Réf. m, 34 /i (à Cordalus).
DAKS LA COlNFESftlOjN d'aUGSBOURG. 269
» Voilà toute notre doctrine, de laquelle on peut remarquer qu'elle ne contient rien qui s'écarte ni de la sainte Ecriture, ni de l'Eglise catholique ou romaine, en tant que celle-ci est connue par les écrivains. Puisqu'il en est ainsi, nous tenons pour injustes ceux qui veulent prétendre que les nôtres enseignent l'erreur. La dissidence ne concerne que certains abus qui se sont glissés dans l'Eglise sans autorité certaine *. ;>
Mais, de même que d'un côté Mélanchthon ne voulait pas multiplier les difficultés d'une réconciliation religieuse, do même il pensait d'un autre côté, avec Bucer, que si Ton avait une fois fait admettre quelques propositions principales, leurs corollaires ne manqueraient pas, tôt ou tard, d'être tout naturellement compris et adoptés. En outre, il ne voulait pas fournir à ses adversaires catholiques l'occasion de tirer certaines conséquences dont la réfutation ne lui eût pas été /acile et dont il redoutait le mauvais effet ^ Cependant, si Mélanchthon s'exprime avec réticence et avec timi-
' Mf^nie dans la préface à V Apologie, qui déjà est écrite sur un ton beaucoup plus acerbe et plus hostile, Mélanchthon cependant déclarait encore : Semper hic meus mos fuit in his controversiis, ut, quantum oranino facere possem, retinerem formara usitatae doctriuae, ut facilius aliquando coire concordia possef. Neque mullo secius nunc facio, etsi recte possem longius abducere hujus œtalis homines ab adversariorum opinionibus. (Corp. Réf. ii, ^97.)
' C'est ce qu'il exprime dans une lettre remarquable à Brcnz^ de l'an 1531 : Crede mihi, mi Brenti, raagna et obscura conlroversia est de justilia fidei, quam tamen ita recte intelliges, si in tolum removeris oculos a lege et imaginalione Augustini de implelione legis et defixeris animum prorsus in gratuita promissione, ut sentias, quod propter promissionem et propler Christum justi, hoc est, acccpti sumus et pacem inveniamus. Haec sententia est vera, et illustrât gloriam Chrisli et miriGce crigit conscienlias. Ego conatus sum, eam in Apologia explicare, sed ibi propter adversariorum calumnias non sic loqui licet, ut nunc lecum loquor, etsi re ipsa idem dico. — Puis il ajoute : Spcro, te Apologia nostra aliquo modo adjuvari, etsi de tanlis rébus timide loquar, quœ tamen non inlelligunlur, nisi in cerlaminibus conscientiarum. Corp. Réf. ii, 502. — Mais pourquoi donc les a calomnies » de ses adversaires lui paraissaient-elles si redoutables, qu'il ne voulût pas déclarer ouvertement et loyalement la doctrine tout entière? Pourquoi donc parlait-il si timidement de ces hautes et importantes choses, quand il ne s'agissait pas de Texplication de quelque mystère, tel que la Trinité ou l'Incarnation, mais seulement de formuler le dogme le plus important en pratique, un dogme qui doit régler tout le sentiment religieux du chrétien? Parce qu'il n'avait point de réponse satisfaisante i\ opp-oser aux déductions qui auraient été infailliblement tirées de son principe, dès que l'homme aurait à se figurer l'état et la certitude de la justification comme une chose indépendante de la possession de l'amour de Dieu et du prochain ; et nous ne parlons ici que do ce seul point.